« If what you say is true, the Shaolin and the Wu-Tang could be dangerous » (« Bring that ruckus », Wu-Tang Clan)

Les chroniqueurs du jihad retiendront que le 19 février 2013 un Légionnaire du 2e REP est mort en combattant des jihadistes dans l’Adrar des Ifoghas, où seraient détenus nos otages, alors qu’au Cameroun, à 1600 km de là, sept Français, dont quatre enfants, étaient enlevés par un groupe d’hommes armés venus du Nigeria tout proche.

Interrogé à l’Assemblée, François Loncle, député PS de l’Eure, nous faisait rapidement profiter de son immense savoir en nous expliquant qu’il s’agissait sans doute de Boko Haram, que ce groupe était « souvent en rivalité avec AQMI » et qu’il ne s’agissait que de « trafiquants et de gangsters ». Comme aurait Perceval de Galles, « Merci, de rien, au revoir Messieurs-Dames ».

Co-auteur d’un rapport sur le Sahel qu’il n’a manifestement pas lu, M. Loncle relayait, à ma grande consternation, des clichés, et même des erreurs grossières quant aux liens entre les romantiques jihadistes du désert d’AQMI et les esthètes de Boko Haram (« L’éducation occidentale est un pêché », des poètes, on vous dit). Tout observateur un peu sérieux (donc, pas les imposteurs vus hier soir sur BFM) sait pourtant que les deux mouvements sont étroitement liés, se prêtant de l’argent, s’envoyant des combattants, se parlant depuis l’aube des années 2000. Forcément, avant de causer dans le poste, c’est pas mal de relire ses archives. Vous n’en avez pas ? Ah, pardon.

En réalité, plus que vers Boko Haram, les regards des professionnels se sont tournés vers les petits rigolos du Jama’at Ansar Al Muslimin Fi Bilad Al Sudan, plus connu de leurs mamans sous le nom d’Ansaru.

Il faut dire que ces garçons, issus de Boko Haram, ne sont pas des amateurs empruntés ou maladroits. Le 26 novembre 2012, ils ont, par exemple, attaqué un commissariat à Abuja afin de libérer des détenus. Surtout, et on aurait aimé l’entendre hier, Ansaru a enlevé un Français à Rimi, près de Katsina, le 19 décembre dernier, et l’a revendiqué le 23 décembre. Le 20 janvier, les mêmes ont revendiqué une attaque contre des soldats nigérians en partance pour le Mali. Et, last but not least, le groupe a enlevé le 16 février sept expatriés à Jamaare – et l’a revendiqué le 18, car ces gens-là, à la différence d’autres, assument leurs actes.

Du coup, on est bien obligé de se demander ce que voulait dire M. Loncle quand il affirmait si péremptoirement sur iTélé : « Ce n’est pas lié à la situation au Sahel ». Non, bien sûr, il va de soi que les terroristes d’Ansaru enlèvent des Français pour protester contre le mariage pour tous, ou qu’ils capturent des Européens afin d’attirer l’attention du monde sur le scandale de la viande de cheval. Bien vu, M. le Député, bien vu.

A mes yeux, le lien est pourtant évident, qu’il soit direct ou indirect. Soit Ansaru enlève des Français pour ouvrir un second front sécuritaire sur nos arrières, comme je l’ai envisagé à plusieurs reprises depuis l’été dernier, (d’abord ici, puis , et ici, ou , et même ici), soit Ansaru joue sa carte mais s’en prend à la France, ennemie historique du jihadisme, menacée directement par l’ensemble de la mouvance islamiste radicale depuis le début de l’opération Serval. Déconnecter les jihads des uns des autres est une erreur impardonnable. Je ne sais plus qui, hier soir sur BFM, affirmait doctement : « Il faut dissocier les événements pour mieux comprendre ce qui se passe ». Non, justement, il faut faire exactement l’inverse, puisque le jihad, comme je l’écrivais en 2005 – quand j’avais encore un métier honorable – est d’abord une guérilla mondiale dont les acteurs, différents, partagent idéologie, modes opératoires et cibles.

Qui a jugé bon de rappeler, hier, que les « meilleurs d’entre eux », les petits gars d’AQPA, ont diffusé, le 12 février dernier, un communiqué dénonçant sans ambiguïté l’intervention des Croisés au Mali ?

Une fois de plus, les experts d’opérette sont pris en flagrant délit de pipeautage, et pas un ne fréquente sans doute Jihadology, d’Aaron Y. Zelin (@azelin), une référence pourtant tout simplement incontournable. Oui, je sais, le travail est une notion dépassée, et il faut parfois savoir refuser les invitations sur les plateaux pour réfléchir un peu. Ça ne fait jamais de mal.

Quinze de nos compatriotes, dont 4 enfants, sont donc désormais otages, tous en Afrique, tous détenus par des groupes jihadistes. Le symbole est fort, et le défi presque hors de portée. L’enchaînement des crises met les hommes et les structures à rude épreuve, fatigués, usés, courant d’urgence en urgence, d’incendie en incendie, incapables, par manque de temps, de prendre le recul nécessaire à la compréhension d’un phénomène qu’ils sont les seuls à pouvoir, en théorie, contempler dans sa globalité. Du coup, et quoi qu’on dise, personne ne le fait, et la place est donc laissée aux imposteurs habituels et autres universitaires sur le retour. Pas grave, on a l’habitude, et il faut avancer.

Je n’aurais pas l’indécence, ici, de me laisser aller à des hypothèses sordides sur le sort des enfants et de leur mère enlevés hier. Tout juste peut-on souhaiter que les terroristes (puisque je ne crois pas une seconde à l’hypothèse d’une groupe de braconniers ou de coupeurs de route) jugent les enfants trop encombrants et les libèrent. Simple observateur, je ne peux qu’adresser aux familles concernées toutes mes pensées, et glisser mes encouragements de retraité aux membres de la nouvelle cellule de crise. Bientôt, les services français ne seront plus qu’une immense cellule de crise, quand on y pense… Il y aurait même matière à modéliser le cycle infernal que nous observons depuis plus de dix ans : crise économique – crise stratégique – réduction des moyens – augmentation des besoins. Mais je n’ai pas ce talent, et ça n’est pas le sujet.

La succession de tels évènements est un indicateur, comme un autre, des bouleversements de notre environnement. L’Afrique de l’Ouest nous renvoie au visage nos échecs, et aussi nos vulnérabilités. Expatriés plus ou moins conscients des dangers, autorités locales plus ou moins mobilisées, Etats plus ou moins faillis, le tableau est plutôt sombre. Si on laisse de côté les problèmes de gouvernance, l’épineuse question du narcotrafic, ou celle, dramatique, de la traite des êtres humains, et qu’on se concentre sur le jihadisme, force est de reconnaître que les crises politico-sécuritaires s’imbriquent, s’influençant et se nourrissant mutuellement dans une dégringolade qui n’a pas de fin prévisible.

Le jihad algérien, vieux de plus de vingt ans, s’est ainsi étendu au Sahel, contamine à présent le Maroc, et se nourrit dans le même temps de l’effondrement des Etats postrévolutionnaires tunisien et libyen. La révolution égyptienne, en libérant des centaines de détenus, alimente le jihad renaissant libyen. La révolution libyenne permet aux jihadistes du Sahel de s’armer, et l’ensemble du cirque crée au centre de la carte une dépression qui déstabilise l’ensemble de la région, en faisant fi des frontières.

Le printemps arabe, dont j’ai dit ici qu’il était une conséquence du jihadisme mais qu’il n’avait pas été initié par les islamistes radicaux (je sais, c’est un peu trop subtil pour certains), passe actuellement par une phase, classique dans les processus révolutionnaires, de foutoir à grande échelle qui libère les forces les plus brutales. Face au néant idéologique des régimes renversés et à l’impréparation des révolutionnaires de la première heure, les islamistes n’ont eu qu’à se pencher pour ramasser la mise. Sur leur droite, les plus radicaux, salafistes et jihadistes plus ou moins repentis, se mettent en position pour se mêler de crises qui n’en sont ainsi qu’à leurs débuts.

Plus au sud, au-delà de la bande sahélienne, le patient travail de prosélytisme qui dure depuis des décennies et que j’ai très imparfaitement décrit ici n’est, pour l’instant, que l’arrière-plan des actions des jihadistes. Seul Ansar Al Din, dont on sentait les prémices dès 2006, peut être considéré comme un mouvement terroriste directement lié à ce phénomène, ses alliés ou partenaires étant, soit des corps étrangers (AQMI), soit des mouvements minoritaires (MUJAO), soit des groupes sectaires reflétant des conflits ethniques préexistants (Boko Haram, même si Ansar Al Din a, pour la première fois dans la région, coloré de jihadisme un irrédentisme à la façon des rebelles tchétchènes,  cachemiris ou philippins, mais c’est une autre histoire).

Du coup, je me garderai bien, à ce stade de l’enquête, de scruter le Cameroun en délaissant le Nord Nigeria. Le développement de l’islam radical au Cameroun n’est sans doute pas responsable de l’enlèvement de nos compatriotes. L’opération, en revanche, illustre à merveille l’imbrication des jihads, les uns et les autres agissant ensemble sans se coordonner. Les crises sont donc en train, sinon de fusionner, du moins de converger dangereusement.

Jamais la France n’a eu autant d’otages, jamais un pays n’a vu autant de ses ressortissants aux mains de groupes jihadistes. Alors que 7 otages sont au Nord Mali, 8 sont au Nord Nigeria, à des centaines de kilomètres au sud-est, dans un environnement totalement différent. Au Mali, l’Etat est inopérant. Au Nigeria, il est ombrageux, réfractaire à la coopération. Quant à nos moyens, ils sont limités, et le point de rupture n’est pas si loin.

Il y a quelques jours, un des plus flamboyants émirs de la zone, Omar Ould Hamaha, déclarait fort aimablement que la France avait ouvert les portes de l’enfer en intervenant au Mali. Disons qu’on vient de frapper et qu’on attend que quelqu’un nous ouvre, sans être vraiment pressés.

C’est pas que vous me gênez, Monsieur Fernand, mais je ne sais pas si ça va bien vous plaire

Je voulais prendre cinq minutes pour livrer au peuple, certainement impatient, ma consternation, mais d’autres, à la fois plus talentueux et plus rapides, ont livré ici ou leurs analyses, quand ils n’ont pas simplement moqué, avec une irrésistible drôlerie, les réactions d’effroi qui ont tant agité la toile ces derniers jours.

A la vue de ce sympathique légionnaire, lundi matin, mon cœur s’est instantanément gonflé de fierté, tandis que je souriais, comme souvent, bêtement. J’avais, évidemment, reconnu le foulard que l’on porte dans Call of duty et que j’ai souvent aperçu sur le visage d’autres joueurs pendant que j’agonisais dans le caniveau d’un village d’Afrique ou sur le toit d’un bidonville brésilien.

Mais d’autres que moi n’ont pas trouvé cette image réjouissante, ou rassurante, ou amusante. Ils l’ont trouvée, au contraire glaçante. Pensez donc, un militaire en opération de guerre, avec un masque qui dit tout de sa mission, c’est glaçant, c’est choquant, c’est révoltant, c’est inquiétant, c’est, c’est… gênant. Oui, chère Madame, cher Monsieur, chers citoyens modèles, un soldat français est un tueur en puissance, chargé de projeter la volonté politique de l’Etat – et de la nation, dans la plupart des cas – et de l’imposer à nos ennemis. Et cette projection de puissance se fait par la violence parce qu’on s’est rendu compte assez vite que dans certaines circonstances un simple discours ferme mais poli ne suffisait pas.

Car figurez-vous que le soldat fait la guerre. Inutile de vaciller sous le poids de cette percée conceptuelle majeure, c’est comme ça. Et la guerre n’est pas – attention au nouveau choc intellectuel – un événement indolore. Elle est au contraire l’imposition de notre volonté à l’ennemi en lui infligeant le plus de pertes, le plus de dommages, jusqu’à ce que l’un des deux camps n’en puisse plus et demande la fin de l’affrontement. C’est un concours dans la souffrance et le sacrifice, subis et infligés.

En portant ce masque annonciateur de mort, ce légionnaire, fidèle à la réputation de son corps, montrait sa détermination à tuer et sa capacité à encaisser les chocs. Il mettait également ses pas dans une tradition millénaire qui veut que les guerriers portent les signes extérieurs de leur mission, plus souvent des crânes que des tutus.

Hélas, chers amis, la France est en guerre. EN GUERRE. Vos impôts vont servir à tuer, à blesser, à mutiler. Des hommes sont morts sous les bombes que VOUS avez payées, des soldats qui portent VOTRE drapeau sur la manche ont d’ores et déjà tué. Je respecte profondément le pacifisme, je comprends l’antimilitarisme, mais je ne peux supporter ce mélange fascinant de bêtise et d’angélisme qui s’est déversé sur nous depuis lundi. Oui, vos maris, vos frères, vos fils, rêvent d’étuis brulants tombant sur le sol, ou de missiles déchirant le ciel, et de types éclatés façon puzzle dans d’exotiques cahutes ou de lointains kékés. C’est ça, la guerre, sale, d’une violence sans limite, et c’est bien pour ça que je ne la fais pas et que je souhaite ne jamais en vivre trop près. Mais je me renseigne, je lis, je me dis que la réalité ne peut se réduire à Louis la Brocante fait le jihad ou Joséphine ange gardien en Syrie.

Vous avez été choqués par la violence qui se dégageait de ce soldat ? J’en ai été fier. Etes-vous plus choqué par ce masque glaçant que par les familles qui vivent dans la rue, par ces enfants que l’on tue et dont on déterre les petits cadavres dans la forêt de Fontainebleau, par ces jeunes femmes violées vingt fois qui tapinent en bas de chez vous ? Où est votre morale ? Que valent vos cris d’horreur ? Quelles sont donc vos valeurs ?

Evidemment, naïvement, on espérait un silence narquois de nos chefs militaires, vaillants guerriers étoilés aux poitrines gonflées. On souhaitait un off amusé des gars du SIRPA, du genre, « Bah, c’est un légionnaire, notre ultimate warrior à nous, il a un peu dérapé, mais c’est pas grave, c’est marrant ». Mais non, que nenni, point du tout. Là aussi, cris d’orfraie, roulements d’yeux, concours de mesquinerie : « Oh, c’est mal, toute cette violence, ce n’est pas très AQMI friendly, que vont penser nos ennemis auxquels notre Président – que le Très haut l’ait en Sa sainte garde – a promis l’éradication ? Ils vont sans doute être blessés par l’attitude désinvolte de ce soldat. » En France, chère Madame, on voudrait éliminer les ennemis sans les tuer. Oui, ce serait ça, la vraie grandeur, la nôtre, celle de Munich, de Sedan, d’Azincourt, de la Mansourah, et tant d’autres hauts lieux de notre « art français de la guerre ». Oui, je sais, ça ne marche pas. Soupir.

On apprend ce soir que des sanctions sont à l’étude. C’est affligeant, mais on se dit, par ailleurs que si elles sont étudiées par ceux qui ont attendu plus de dix ans avant d’aller au Sahel, notre légionnaire aura eu le temps de commander le 1er REC avant de prendre son rapport chez son chef de section.

Découvrir au début d’une guerre qu’on est commandé par des émasculés n’est pas ce que j’appelle une bonne nouvelle.

 

 

Et je dédie ce post à un ami du glorieux 2e REP, qui se reconnaîtra.

#UneGBUpourtous

Comme je l’ai dit vendredi, je ne vais pas commenter les opérations militaires en cours pour la simple et bonne raison qu’elles sont en cours, justement. N’ayant pas la science infuse, je suis dans la terrible incapacité de vous dire autre chose que ce que les communiqués nous disent, et je ne vois pas l’intérêt de les paraphraser. Que voulez-vous, je ne suis pas éditorialiste sur une chaine d’infos.

Pas un mot, donc, sur les raids en cours, sur les combats au sol, sur les otages, sur la combativité enfin reconnue des jihadistes. Pas un mot non plus sur mes précédentes critiques, auxquelles je ne retire pas un mot.

Quelques mots, en revanche, pour dire, la fierté de voir mon pays prendre la tête d’une opération conforme aux valeurs qu’on nous enseigne (enseignait ?) il n’y a pas si longtemps. Fierté de voir nos armées en découdre avec des terroristes qui nous narguent et nous menacent depuis des années. Fierté de voir notre classe politique s’unir derrière le Président – et amusement d’entendre les crypto staliniens de deuxième zone faire la fine bouche, eux qui vantent les succès politiques de Cuba, et amusement de lire les comme toujours affligeantes analyses des nostalgiques du Maréchal, engoncés les uns et les autres dans leurs errements idéologiques et leurs croyances d’un autre âge.

Fierté donc, et soulagement aussi, en constatant que le travail de fourmi de dizaines d’analystes depuis des années a fini par payer. Fierté, aussi, en entendant le ministre de la Défense affirmer que la France est en guerre contre le terrorisme. La prise de conscience est là, tardive certes, mais là, et bien là.

Fierté, mais lucidité quant aux difficultés à venir, à commencer par nos otages, les attentats qui s’annoncent, la gestion d’un Nord qui est loin d’être reconquis, ou les bavures, inévitables.

Consternation, en revanche, à entendre des voix pourtant autorisées comparer le Mali à la Syrie, s’étonner des morts, s’interroger doctement sur la conception d’opérations secrètes. Car, figurez-vous, la révélation est terrible, choquante, stupéfiante, presque incroyable : il y aurait des morts pendant les guerres, essentiellement parce que, tenez-vous bien, les ennemis se défendraient. Et tout ne se passerait pas comme prévu.

Dès hier matin une baroudeuse de bar d’hôtel essayait de nous faire dire que le fait qu’il y ait eu des morts lors du raid en Somalie révélait que l’affaire avait été mal montée. Ou celui-là qui s’interrogeait hier sur la poursuite des opérations au Mali parce que le lieutenant Boiteux était mort dans les premières heures de notre intervention. Ou ces observateurs qui lient la crise malienne à l’intervention français en Libye, en 2011, alors que les racines du mal sont bien plus profondes et anciennes.

Il va y avoir des morts, des blessés, des mutilés, et des contre-offensives, et des embuscades, et des ratés. Ça s’appelle une guerre, les amis, je ne la souhaite à personne, mais je ne vais pas avoir le début de la moindre compassion pour les jihadistes d’AQMI, du MUJAO, d’Ansar Al Din, barbares dévoyés nourris à la pire interprétation de l’islam, en provenance de nos amis du Golfe, bien ignorants des merveilles et des splendeurs de leur religion et de leur culture.

Mais je vais éviter les grands mots et les grands concepts, je laisse ça aux combattants de salon qui se pressent déjà à la radio et à la télévision pour nous raconter les guerres qu’ils n’ont pas menées, les opérations secrètes qu’ils n’ont pas conçues et les attentats qu’ils n’ont pas déjoués. Non, je vais simplement dire que cette guerre, même si elle répond aussi à l’exigence de ne pas laisser le chaos s’installer dans la région, incarne un sursaut de volonté de la France. Dans mon coin, je suis fier de cette volonté, de cet engagement, de cette capacité à se sacrifier pour des idées.

Fier, tout simplement.

« What else was there for me to do but cry? » (« (Marie’s the name) His latest flame », Del Shannon)

Il y a quelque chose d’infiniment gênant à voir agoniser un peuple vaincu. Et il y a quelque chose d’agaçant à voir certaines réactions, dans les deux camps. Quant aux commentaires publiés ici ou là, ils confirment surtout que personne ne réfléchît plus froidement, comme si nous étions entrés dans une ère où seules les passions prévalent.

A quoi assistons-nous, en vérité ? A un conflit colonial de basse intensité, qui dure depuis des décennies et dont les vainqueurs et les vaincus sont connus depuis le début. Je pense profondément qu’Israël a le droit de vivre en paix, et je trouve légitimes les aspirations qui ont conduit à la fondation d’un foyer national juif, puis à celle de l’Etat hébreu. Et je pense tout aussi profondément que les Palestiniens ont le droit de vivre en paix au sein d’un Etat. Cette position est naturellement parfaitement schizophrène, mais le Moyen-Orient rend fou les Occidentaux…

Le processus de paix a été un rêve, porté par des hommes d’exception, dans un contexte historique qui enflammait les imaginations et nous enivrait des possibles qui s’offraient. Mais les radicaux ont besoin des radicaux, et l’assassinat de Rabin, la montée des extrêmes en Israël et dans les Territoires, le besoin viscéral de Damas et de Téhéran de s’appuyer sur des mouvements extrémistes alliés en Palestine, tous ces facteurs ont balayé les espoirs en quelques mois. Et il y a la logique historique. Car si l’Histoire ne se répète pas, elle nous donne des clés pour comprendre. En Palestine, en Judée, quel que soit le nom qu’on donne à cette terre trois fois sainte et manifestement maudite, Israël a gagné parce qu’il n’a jamais dévié de son but, n’a jamais renoncé, a toujours fait front. Et les Palestiniens ont perdu parce qu’ils ont été trahis, manipulés, divisés par les Etats arabes qui ne les ont jamais soutenus mais les ont toujours utilisés. Irak, Syrie, Egypte, Libye, Iran : qui n’a pas eu son groupe palestinien, nécessairement plus résistant que les autres, évidemment plus intègre, plus pur, meilleur socialiste, meilleur musulman que celui du voisin ?

Disons-le tout net, la défense sacrée de la Palestine et sa libération ne sont que des farces mises en avant par des régimes confits dans leur cynisme qui n’agitent le malheur des Palestiniens que pour canaliser la colère de leur propre peuple et faire oublier l’étendue de leurs échecs. Défaits en 1948, avertis en 1956 à Suez, balayés en 1967, vaincus en 1973 – sans parler de la correction infligée à la seule Syrie en 1982, les Etats engagés dans la défense de la Palestine ont brillé par leur incompétence. En France, nous savons bien que le seul courage ne fait pas gagner les guerres…

La politique de colonisation israélienne est logique, elle a été annoncée, elle repose sur l’idéologie qui a présidé à la création du pays, elle est systématique, elle est menée avec constance et elle ne s’arrêtera pas, en particulier parce que les terres colonisées sont autant de gages territoriaux à négocier si le vent devait tourner.

Et elle ne s’arrêtera pas parce qu’elle est victorieuse, et qu’on n’a jamais vu un colonisateur victorieux faire preuve de retenue. On pourrait disserter sans fin du poids déterminant de l’Empire, de la lâcheté insigne de l’Europe, du jeu trouble de la Russie, de la fascinante incapacité arabe à monter des coalitions sérieuses et des projets politiques, mais on ne discute pas de la couleur du ciel ou des points cardinaux. C’est comme ça. On peut se lamenter, pester, mais c’est cuit.

Devant l’inéluctabilité de la conquête israélienne comme devant leurs épouvantables conditions de vie ou leur isolement, les Palestiniens sont à la merci des pires idéologies, et ils sont naturellement tentés par la violence. Les attentats commis jusqu’à l’érection de la barrière de séparation  et les tirs de roquettes depuis ne sont que des piqûres d’insectes, au bilan, certes tragique, mais finalement gérable. Le fait que ces tirs soient dirigés à l’aveugle vers des zones civiles en fait des actes de terrorisme, même s’ils s’inscrivent dans une stratégie de résistance. Mais comme je me suis épuisé à l’expliquer pendant des années, la résistance est une démarche politique, tandis que le terrorisme est une tactique. On pourrait aussi bien résister en menant des grèves de la faim ou en inondant le monde de films ou de livres.

Israël est un Etat occidental, ou en partie occidental, engagé dans une entreprise de colonisation. A ce titre, au début du 21e siècle, cinquante ans après la vague des indépendances, il fait figure d’anomalie, mais le souligner ne change rien aux faits. Face à un adversaire vaincu, cet Etat occidental, développé, démocratique, dont les dirigeants vont parfois en prison et dont la justice est indépendante, ne peut pas faire montre de la même brutalité que d’autres, il y a cent ou cent cinquante ans, et il ne peut pas non plus parachever rapidement sa conquête. On est loin des menées françaises, belges ou britanniques en Afrique, et de leur violence aveugle, et c’est cette lenteur qui rend l’agonie palestinienne si insupportable. Elle contraint également les dirigeants israéliens, qu’il est absolument indécent de comparer, comme le font les crétins, à certains responsables politiques européens du 20e siècle, à une certaine mesure opérationnelle. J’invite les esprits les plus curieux à reprendre les données de la prise de Falloujah, en 2004, ou de la seconde bataille de Grozny, en 1999/2000, pour mesurer quelles pertes humaines peuvent provoquer des unités modernes. Quoi qu’on dise, le conflit israélo-palestinien, malgré sa très forte charge émotionnelle, est peu meurtrier – mais les morts sont toujours de trop, surtout quand il s’agit d’enfants.

Face à une résistance qui ne peut que pratiquer le terrorisme puisqu’elle est incapable de conduire des actions conventionnelles, Israël pratique la prévention par des actions ciblées plutôt précises et doit, de temps à autre, intervenir plus massivement quand la menace est insupportable. Mais la menace représentée par le Hamas n’est pas insupportable comme peuvent l’être des raids aériens ou des déboulés de chars, et elle ne remet pas en cause l’existence de l’Etat hébreu. La menace représentée par le Hamas est insupportable comme le sont des attentats à Paris : il s’agit d’actes de terrorisme qui visent à faire peser sur la population civile une pression qui doit au moins autant à l’irrationalité qu’à la réelle valeur militaire des roquettes.

Les frappes lancées le 14 novembre dernier, qui ont fait suite à des raids ponctuels, sont donc d’abord une réponse militaire à un problème sécuritaire, déjà en partie géré par le système Iron Dome. Il s’agit de casser l’appareil militaire du Hamas et, évidemment, de démontrer la volonté de s’attaquer militairement à une menace, malgré l’inévitable réprobation internationale. Il s’agit aussi, évidemment, d’envoyer un message au Qatar, à l’Egypte, et aussi de favoriser l’émergence de nouveaux responsables palestiniens encore plus radicaux.

La disproportion des moyens est fascinante à observer, de même que la différence entre les bidonvilles d’où partent les roquettes et les villes en pleine croissance où elles tombent – parfois. Mais Israël est un Etat occidental, disais-je, et sa population n’accepte plus la glorieuse incertitude de la vie – et encore moins de la conquête et de la colonisation. Du coup, malgré toute la sympathie que je peux nourrir pour Israël, je suis bien obligé de repenser aux dernières révoltes indiennes contre l’Empire, à la fin du 19e siècle, lorsque des unités de cavalerie ont défait, sans pitié, des tribus de vieillards brisés et de jeunes hommes désespérés. C’est pas joli joli, les gars.

A la différence des Indiens des plaines, pourtant, les Palestiniens ne sont pas seuls. Assiégés, oui, sans aucun doute, mais pas seuls. Et on en revient à cette malédiction moyen-orientale qui veut que depuis près de mille ans les Arabes se divisent et se déchirent. Repensez à l’Europe sortant du Moyen-Age, repensez à ces Etats modernes tentant de soumettre des duchés et des princes. Le Moyen-Orient n’est pas autre chose, qu’un continent toujours pas à parvenu à une véritable maturité politique, et dont les dirigeants n’ont longtemps été que de sales gamins essentiellement occupés à faire des vacheries à leurs voisins tout en enrichissant leur clan au lieu de construire des Etats modernes et stables. On verra ce que donneront les nouveaux leaders islamistes.

Reste l’entêtante question de la perception de ce conflit, et de son bilan. Loin de moi l’idée d’établir des classements entre tueries, mais force est de constater qu’on tue assez peu en Palestine, surtout si on regarde vers l’Irak ou la Syrie. Et je ne parle même pas du Darfour. Selon les estimations habituellement retenues, 13.000 Palestiniens seraient ainsi morts dans les combats avec Israël entre 1948 et 1996 (ici), ce qui doit nous donner un peu moins de 16.000 morts à ce jour. Pour mémoire, lors de Plomb durci, décembre 2008/janvier 2009, plus de 1.300 personnes sont mortes à Gaza. C’est évidemment horrible, et intolérable, mais les accusations de génocide proférées par pas mal de gens sont tout simplement intolérables. En Syrie, le président El Assad, défenseur bien connu de la Palestine, mène une répression qui a, en en 20 mois, tué 39.000 personnes…

Aux ignorants, et aux pauvres imbéciles qui parlent de génocide, je ne rien peux que conseiller que la lecture de quelques récits de rescapés de la Shoah, du génocide arménien, de la conquête du Mexique par les Espagnols, du génocide rwandais, voire de la famine en Ukraine. Mais l’époque n’est pas à la subtilité ou à la rigueur. Le moindre film comique à succès est qualifié de génial, et chaque tuerie devient un génocide. Sauf que non, justement. La politique israélienne est loin d’être satisfaisante, mais la comparer à la Shoah relève d’un raisonnement d’une rare obscénité qui rend inaudibles ceux qui le tiennent – sans parler du fait qu’on les méprise.

Il me vient, pour finir – puisque mes invités m’attendent et que je dois quitter la cuisine, deux réflexions. La première est que la mansuétude dont font preuve à l’égard du président soudanais, en comparaison, un grand nombre de citoyens du monde arabe est troublante. Comme si voir tuer des Africains animistes était bien plus supportable que voir tuer des Palestiniens. Pourtant, les amis, si vous voulez un génocidaire, mis en examen par la CPI, le président El Bechir est votre candidat. Je ne sais pas si c’est du racisme, mais les commentateurs qui se répandent en invectives au sujet du deux poids/deux mesures feraient bien d’y réfléchir.

La seconde réflexion est que cette opération israélienne, par la supériorité militaire qu’elle démontre (qui possède un système comparable à Iron Dome ?) et par son impunité diplomatique (induite) ne fait que renforcer ce profond sentiment d’humiliation, de domination et d’oppression que ressent le Moyen-Orient depuis des siècles, et que la dernière décennie n’a fait que confirmer. En affirmant aujourd’hui que le but de l’attaque en cours était de « renvoyer Gaza au Moyen-Age » (ici), le ministre de l’Intérieur israélien, Eli Yishai, montre qu’il vaut à peine mieux que les chefs du Hamas. Il montre aussi qu’on peut dire en public des choses qu’on ne confie d’habitude que dans les boxons à une gagneuse fatiguée. Il laisse enfin à penser à ceux qui n’attendaient que ça qu’Israël a tort de se défendre.

Une fois de plus, alors que le silence de l’Europe récemment nobélisée est une honte, c’est à un concours de bêtise que nous assistons. Et ce sont toujours les mêmes dont on ramasse les corps dans les rues ou les jardins.

« I thought we had this conversation already » (« Hot mess », Chromeo)

Ce pauvre Jérémie Louis-Sidney est à peine froid, flingué à la surprise, que déjà on se bouscule pour modéliser, disserter, lancer de nouveaux concepts. Après les arrestations d’hier, on parle même de néo-jihadisme, et bien que friand de nouveautés, je ne peux cacher mon scepticisme.

En quoi les islamistes radicaux arrêtés en France le 6 octobre diffèrent-ils donc de ceux qu’on arrête depuis des années ? Essayons de lister, rapidement, les quelques affirmations lues ou entendues ces dernières heures.

1/ Non, les garçons – et les filles – de ce groupe ne sont pas de nouveaux Mohamed Merah. D’un faible niveau opérationnel, ils ne semblent aucunement liés à des groupes jihadistes internationaux et semblent bien totalement autonomes. De ce fait, ils appartiendraient même à ce 4e cercle du jihad, dont quelques uns, dont votre serviteur, pressentaient l’existence dès 2006. Frustes, autoradicalisés, totalement déconnectés du cœur de la mouvance mais abreuvés de propagande, ils sont les électrons libres de l’islamisme combattant, loin, très loin d’un Merah.

2/ Non, le concept de homegrown terrorist n’est pas né aux Etats-Unis en 2009, puisqu’il y a fait l’objet d’un texte de loi en 2007, et qu’il était débattu au sein de la communauté du renseignement depuis des années. On travaillait, par ailleurs, sur ce point à Bruxelles, on en parlait entre services, les RG français creusaient la question avant même le 11 septembre en observant la croissance du nombre de conversions à l’islam le plus intransigeant parmi les post adolescents nés en France, dans toutes les communautés. Je rappelle pour ceux qui voudraient ne pas se ridiculiser sur les plateaux de télévision qu’en 2005 Muriel Degauque, une citoyenne belge convertie à l’occasion de son mariage, a commis en Irak un attentat-suicide. C’était il y a sept ans… Question nouveauté, pardon. Si j’étais cruel, je pourrais même évoquer Willy Brigitte, Johan Bonté, ou même Kamel Daoudi, né en Algérie mais élevé en France. De grâce, les gars, un peu de rigueur.

3/ Non, le phénomène des délinquants du jihad n’est pas nouveau. Dans les années 90, à Londres, les militants du GIA et du GSPC escroquaient le système de protection sociale britannique pour financer leurs activités. A la fin de cette même décennie, les jihadistes présents aux Pays-Bas ou en Belgique recelaient des marchandises volées. En Allemagne, j’en ai même vus qui fréquentaient de près des dealers. A aucun moment de leur histoire les réseaux opérationnels n’ont refusé d’intégrer d’anciens délinquants. Pour peu que ces derniers soient jugés sincères, ils étaient même appréciés pour leurs compétences. Souvenez-vous de Khaled Kelkal.

4/ Non, on ne découvre pas aujourd’hui l’immense problème de la radicalisation en milieu carcéral. Là aussi, les administrations planchent sur le sujet depuis des années. On en a discuté à Londres en 2005 lors d’une réunion du G8 – dont je vous parlerai bientôt, on en a discuté avec des alliés, et personne ne sait comment éviter la conversion ou la radicalisation en prison. Il y a plus de dix ans, nos relations avec l’administration carcérale avaient provoqué une cruelle prise de conscience. Le problème se pose depuis de nombreuses années, et il ne me semble pas qu’une solution soit en vue. Allez donc jeter un oeil à Quand Al Qaïda parle, de Farhad Khosrokhavar (2006, Grasset), si ça vous amuse.

5/ Et non, bon Dieu, non, l’antisémitisme de ces imbéciles n’est pas une nouveauté ou une évolution récente. En 1995, Khaled Kelkal et sa bande de rigolos avaient posé une bombe devant une école juive de Villeurbanne, blessant 11 personnes, dont des enfants. Sur les forums, dans les communiqués, dans les conversations mêmes parfois surprises dans les transports, on entend les pires horreurs antisémites de la part de gens qui trouvent quantités d’excuses aux islamistes radicaux. Le fait que personne n’ose publiquement dire les choses ne fait pas de ce phénomène une apparition subite.

Quant à invoquer les pertes de repères d’une certaine jeunesse… On mesure la portée de ce constat, aussi novateur qu’audacieux.

Je comprends les besoins des médias de remplir les plateaux, je comprends – pour les vivre de temps à autre – les impératifs des interviews, quand il faut faire simple pour le plus grand nombre, mais j’aimerais, chers amis, un peu d’ambition dans les propos. Et pendant ce temps-là, comme nous le disions il y a longtemps, « les terroristes travaillent ».  Par ailleurs, il faut noter le silence de nos amis conspirationnistes, commentateurs de comptoir, enquêteurs de salon, stratèges en chambre. Personne n’a pris, à ma connaissance, d’air mystérieux en évoquant une « stratégie de la tension », ou une opération de police qui tomberait bien pour donner du gouvernement et du Président une image plus décidée, celle de meneurs d’hommes durs à la douleur ? Alors, les gars, elles sont où, vos théories ?

 

Get another source

« Où est la pièce de base ? » demandions-nous à nos jeunes recrues. Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette question posée par nos chefs lorsque nous leur présentions un télégramme à envoyer sur le terrain ou une note à adresser à nos autorités politiques. « Quelle est la source ? As-tu vérifié les conditions dans lesquelles ce renseignement a été recueilli ? Peux-tu poser la question à cette autre source sans mettre en danger la première ? Peux-tu donner cette information au ministre sans risque de griller tout le dispositif ? Es-tu sûr que cette information ne nous a pas été donnée pour obtenir un effet que nous ne discernons pas encore ? Crois-tu que nous puissions être manipulés/intoxiqués ? As-tu bien conscience qu’en nous manipulant/intoxicant, on  manipule/intoxique nos lecteurs ? Bref, es-tu sûr de ton coup ? Ah, au fait, si tu as un doute, soit tu l’écris avec un conditionnel, soit tu le gardes pour toi et tu cherches encore ».

La leçon d’humilité était pénible pour certains, mais pour d’autres, qui avaient traîné leurs guêtres à la Sorbonne et avaient fréquenté la Bibliothèque nationale, ce réflexe était plus que naturel. Remonter aux sources primaires, aux archives, aux vestiges, voire aux témoins, n’est pas seulement une démarche scientifique, c’est simplement du bon sens.

Ce réflexe était le garant de la solidité de nos analyses, il était l’assurance pour notre hiérarchie, administrative et politique, de pouvoir construire ses propres opérations sans se demander si les dossiers étaient fiables. Imaginez les conséquences humaines, opérationnelles et diplomatiques si vous donnez le mauvais nom à vos amis policiers, surtout s’ils ne sont pas européens… Oups, vous allez rire, cher Monsieur, ce vol en Transall entre le Yémen et l’Afghanistan vous a été offert par la France…

Cette rigueur, cette méthodologie, nous étions bien conscients du temps qu’elles nous prenaient, comme nous étions conscients des limites qu’elles nous imposaient. Pas question, surtout dans une administration frileuse, de trop nous avancer, et la prudence confinait même parfois à la lâcheté. Figurez-vous que certains de nos responsables n’auraient pas osé signer de leur nom le moindre formulaire sans avoir leur passeport (le vrai) à portée de main pour vérifier leur identité. Mais, avec le recul, nous avons sans doute évité une poignée d’erreurs et quelques bavures, et nous pouvions alors nous réjouir de ne faire sourire dans les ministères qu’en raison des fautes d’orthographe que 17 relecteurs n’avaient pas été capables de corriger – quand ils ne les avaient pas ajoutées.

Quelques uns de nos responsables fantasmaient sur la presse, sa réactivité, sa souplesse. Les mêmes qui passaient leur journée à lire nos mails grâce à des dérivations de nos messageries et qui passaient des heures sur une virgule vantaient l’autonomie des grands reporters anglo-saxons. Ces envies de grandeur, qui nous exaspéraient par leur naïveté et leur petitesse, se heurtaient aux lourdeurs d’une administration intrinsèquement méfiante et d’un système au fonctionnement suranné. Transformer un char d’assaut en voiture de sport n’est pas une mince affaire, surtout quand on ne sait conduire ni l’un ni l’autre.

Cette formation exigeante nous rend, forcément, intolérants avec les amateurs, mais il me semble, malgré tout, que nous savons apprécier l’enthousiasme de certains commentateurs passionnés par notre métier – ancien métier, me concernant – et nos sujets. Dans bien des cas, évidemment, ces passionnés sont cruellement dépourvus de méthode, de sources, et il leur manque souvent des pièces du puzzle. Il leur arrive même, parfois, de se fourvoyer avec les mauvaises pièces. Autant d’erreurs qu’on n’imagine pas observer chez des professionnels.

Et pourtant… Faut-il blâmer la course au scoop ? Faut-il accuser la pression commerciale qui s’exerce sur les sites Internet qui ne vivent que de la publicité ? Faut-il, plus grave, y voir de l’arrogance, des certitudes, un aveuglement lié à des obsessions politiques ou à un orgueil démesuré ? On dirait bien que certains, en effet, ne s’embarrassent pas de concepts aussi datés que le contexte, ou la validation des sources, ou l’analyse de l’information.

Prenons, par hasard, les récentes informations, relayées par des medias italiens, puis britanniques et français, au sujet du possible meurtre du regretté colonel Kadhafi par un agent français. L’affaire est plaisamment résumée ici.

Je ne vais pas me prononcer sur le fond, car je n’ai pas vraiment réfléchi à l’affaire, et encore moins pu poser de questions autour de moi. Tout au plus puis-je, une fois de plus, me féliciter de la mort du Guide, douter de la présence d’un officier français parmi les maquisards qui ont cerné le convoi touché par un raid, m’étonner de la foi donnée d’emblée aux affirmations de deux responsables politiques libyens au passé trouble et aux connexions douteuses, noter en passant que cette nouvelle affaire intervient après le risible fiasco d’un certain média citoyen au sujet du financement de la campagne de Tracassin à hauteur de 50 millions d’euros par le colonel K (campagne dont les comptes ont été validés par le Conseil constitutionnel) ou le mémorable numéro de claquette de Me Mokhtari au sujet des fameux enregistrements de Mohamed Merah, ou remarquer benoîtement qu’on tente depuis six mois de déstabiliser la diplomatie française dans la région alors qu’une guerre couve au Mali et que Paris aide, plus que jamais, les rebelles syriens…

Je pourrais aussi glisser, mais ce n’est pas mon genre, que les porteurs du message semblent totalement ignorer qui, en 2000, depuis Paris, a relancé la coopération avec Tripoli, ou qui, à Paris depuis 2011, relaie une certaine propagande hostile aux révoltes arabes. Je pourrais aussi remarquer, mais je m’en voudrais alors terriblement, que les mêmes cherchent toujours du même côté et paraissent sciemment ignorer l’essentiel. Je pourrais, mais ce serait détestable, moquer la façon dont certains dénoncent des manipulations sans être manifestement capables d’envisager qu’ils puissent eux-mêmes être manipulés. Je pourrais, honte à moi, demander où sont les témoins, les archives, les preuves directes. Je pourrais m’interroger sur le sérieux et les motivations de journalistes qui semblent bien être, en réalité, des propagandistes modérément doués. Et je pourrais même ajouter, sans y être évidemment contraint, qu’il va être difficile de démontrer mon allégeance au précédent gouvernement, et que ma carrière, mes articles et autres désopilantes saillies devraient m’exonérer des aboiements de quelques Saint-Just de seconde zone.

Je pourrais, mais je n’en ferai rien, car le spectacle d’un nouveau naufrage est un plaisir dont je ne saurais me priver.

« Something’s wrong in this house today/While the master was riding the servants decided to play. » (« Maybe a price to pay », The Alan Parsons Project)

Je ne vais pas m’étendre sur le sujet qui occupe tout le monde depuis mardi soir et l’annonce de la publication par Charlie d’une poignée de dessins débiles.

Je ne vais pas non plus me lancer dans une série de puissantes réflexions sur le liberté d’expression, le droit au blasphème, les doubles standards et la responsabilité des éditeurs. Je vais plutôt jeter ici quelques remarques de bon sens qu’un homme un peu simple tel que moi se fait depuis des jours.

Oui, mille fois oui, on peut se moquer des religions. Il ne s’agit pas de se pointer devant un croyant en l’injuriant, mais le droit de ne pas croire, celui de se moquer de certaines pratiques, celui de blasphémer doivent être garantis. Non que je pratique le blasphème, non que j’apostrophe les prêtres ou les imams dans la rue, non que je pointe un doigt moqueur vers les rabbins, mais je n’ai pas l’arrogance de penser que la loi et les pratiques sociales doivent être calquées sur mon propre comportement. Malgré tous mes efforts, il se trouve que je ne suis pas le centre du monde et j’admets volontiers que les règles sociales votées par nos élus puissent être plus complexes que mon comportement. Et, pour des raisons évidentes, il se trouve que je me conforme aux lois de la République.

Oui, mille fois oui, Charlie Hebdo a mis les pieds dans le plat au pire moment, alors que le Moyen-Orient connaît des tensions croissantes. Mais je rappelle que Charlie n’en est pas à son coup d’essai. Souvenez-vous des caricatures du Prophète, en 2006, ou de Charia Hebdo, en octobre dernier. Je ne lis que rarement cette revue, presque tout ce qui y est écrit et dessiné heurte mes convictions, ma sensibilité, mon intelligence, qu’il s’agisse d’économie, de faits de société, de politique étrangère, de comportements individuels. Mais, même choqué par les foutaises que j’entendais rue Mouffetard quand j’y faisais mon marché, je n’ai jamais sauté à la gorge du vendeur à la criée, un vieil anar assis sur un tabouret et qui nous faisait l’article. On ne discute pas la liberté d’expression, on ne la modère pas, on ne la raisonne pas.

Mais au fait, comment se fait-il que les centaines de blagues racistes proférées sur les ondes en Occident chaque semaine ne provoquent pas plus de manifestations ? Comment expliquer qu’un film tourné par des acteurs de troisième zone il y a des mois ait été, comme par miracle, mis en avant sur YouTube par un homme choqué par ce qu’il voyait mais assez patient pour traduire les dialogues ? Qui, dans des pays pauvres où les analphabètes sont millions, a vu ce film, et qui plus est sur Internet ? Qui, dans ces conditions, peut aller manifester en son âme et conscience ?

Et qui a lu Charlie Hebdo à Karachi ou Tunis ? On ricane, certes, mais on attend que nos Munichois, qui prônent la modération et la responsabilité, s’interrogent sur les agendas cachés des salafistes tunisiens ou égyptiens et sur les prétextes pris ici et là afin de peser sur des vies politiques agitées dont nos chroniqueurs et éditorialistes omniscients et omniprésents ignorent tout. Et on attend qu’on nous explique que la haine que nous vouent les jihadistes est due à l’irrespect dont font preuve nos caricaturistes. Et on attend que nos commentateurs diplomatiques relèvent que les plus hautes autorités de l’islam sunnite, au lieu de condamner les excès, les aient presque justifiés en plaçant sur le même plan un film idiot et des dessins minables et des émeutiers.

Je l’ai dit, je l’ai écrit : entre notre incapacité à défendre sans haine certaines valeurs fondamentales et le refus, par lâcheté ou complicité, de certaines autorités morales de condamner la violence religieuse, la brèche est immense et les radicaux auraient tort de ne pas s’y engouffrer.

Ainsi donc, au lieu de s’interroger sur l’opportunisme des islamistes radicaux, on se laisse aller à accuser Charlie de monter des coups financiers, et d’aucuns, toujours les mêmes imbéciles confits dans leurs certitudes, y voient même une manœuvre de l’Empire. Pour faire quoi ? On ne sait pas, mais même le fait de ne pas le savoir incite à penser que c’est un coup des Américains. Pas d’Obama, pourtant, qui n’a vraiment pas besoin de gérer un tel cirque à quelques semaines des élections. Et pas Romney, qui, lui, ne sait pas gérer un tel cirque. Bref, (air concerné), c’est louche.

Et, in fine, qui est responsable ? Celui qui ricane ou celui qui, énervé par les ricanements, tue ? La confusion mentale de nos élites est affligeante, et s’apparente à celle de certains imams et autres chefs d’Etat, qui par calculs politiques ou conviction, mettent sur le même plan le clown et l’assassin.

Ka tū te ihiihi

Le Rugbynistère, bien connu des amateurs de ballon rond et de grandes mandales envoyées avec le sourire, a récemment diffusé cette vidéo tournée par la New Zealand Defence Force (NZDF) et postée par ses soins sur YouTube le 25 août dernier.

Ce clip, très émouvant, m’a été signalé aujourd’hui par l’excellent blogueur qui tient Si vis pacem (AGS !), sensible, comme votre serviteur, à cet hommage rendu par leurs camarades à trois soldats néozélandais tombés en Afghanistan. C’est dans cet esprit de respect pour ceux qui tombent pour nous que je me permets de le reposter ici.

Non, mais moi je crois qu’il faut que vous arrêtiez d’essayer de dire des trucs

C’est moi, ou quelqu’un a dit une énorme connerie ? (Désolé, je ne vois pas d’autre mot). Dans le pays des droits de l’Homme, celui de la Résistance devenue religion d’Etat, celui de la repentance devenue dogme officiel, celui de la tolérance devenue unique valeur nationale, celui de la défense mondiale des faibles contre les forts, voilà qu’une sénatrice socialiste élue à Marseille demande l’intervention de l’armée contre les dealers et le rétablissement du service militaire pour les délinquants. Faut dire ce qui est, c’est du lourd. Chapeau bas, Madame la Sénatrice.

Donc, depuis le début de l’année, 19 personnes sont mortes dans la région de Marseille lors de fusillades liées au narcotrafic. Faut admettre, ça commence à causer, mais ça ne fait pas de la ville l’équivalent français de Tijuana ou de Damas. Et ces morts ont une cause, non ? Madame la Sénatrice pourrait-elle lever les yeux de Biba ou de Plus belle la vie et réfléchir quelques seconde avant de parler ?

Ça n’amuse vraiment personne de ramasser les cadavres de jeunes gars dans les rues ou de sortir des corps de voitures incendiées, mais rien de tout cela ne devrait être mystérieux pour une responsable politique qui doit gérer des arrondissements de Marseille. Il suffit de lire les rapports de l’UNODC, ou ceux de la MILDT, ou si c’est trop dur pour vous, les romans de Richard Price ou de George Pelecanos pour comprendre que le marché de la came à Marseille n’est pas encore passé sous le contrôle d’un seul groupe criminel et que la lutte fait donc rage entre les prétendants.

Après tout, la drogue est un produit que l’on distribue, que l’on vend et que l’on achète, et le secteur doit se réguler. Sauf que là, au lieu de se lancer dans des procès pour copie de brevets, on flingue. Demandez donc à Carlito Brigante ou à Tony Montana. Sinon, il y aussi le cinéma, Spike Lee, Ridley Scott, William Friedkin, Steven Soderbergh. Faîtes un petit effort, vous êtes sénatrice, vous avez du temps libre.

 

 

 

Et il se trouve, en effet, qu’on flingue avec des armes de guerre plutôt qu’avec des cuillères à pamplemousse. Question de distance, me dit-on. Je ne sais pas où vous étiez ces, disons, vingt dernières années, mais les AK-47 – au tac-tac classique – et autres Skorpion ne sont plus rares en Europe occidentale depuis que le rêve socialiste de la Yougoslavie pluriethnique a volé en éclats. Il se murmure même que les convois de fonds sont attaqués au RPG ! Rendez-vous compte ! Faut-il déployer une brigade blindée et un régiment de Tigre aux abords de nos banques ?

En même temps, ce qui est vraiment agréable, avec votre remarque, c’est qu’on ne sait pas par où commencer tellement elle est confondante de naïveté, voire proprement affligeante. Tenez, par exemple, le déploiement de l’armée en temps de paix sur notre propre territoire. Avouez que c’est pas banal.

Alors, donc, l’armée. Pourquoi l’armée ? Pardi, pour remplacer la police. Ah. Mais alors, dans ce cas, si on remplace la police par l’armée, c’est pour faire la guerre, non ? Pour faire ce que la police n’a pas le droit de faire, comme, je ne sais pas moi, tirer sans sommation, tirer pour tuer, tabasser les prisonniers (Les quoi ? Les suspects ? Ah non, désolé, il n’y aura plus de suspect en zone de combat, il y aura des ennemis et des civils). A nous, les perquisitions sans commission rogatoire, les arrestations arbitraires, les violences volontaires. Ben oui, parce que, Madame la Sénatrice, vous ne croyez pas que le déploiement du 126e RI, du 2e REP ou du 17e RGP va permettre de garantir les droits constitutionnels des citoyens ? Si ?

Donc, si je vous suis, on déploie l’armée, sur le territoire national, en temps de paix, contre notre propre population. On reconnaît là d’authentiques valeurs de gauche, ça fait plaisir. Et, évidemment, la présence de militaires réglera d’un coup l’épineuse question du narcotrafic. Plus de consommation, plus de crises de manque, plus de malaise social, plus de dépression, rien. Il va de soi que la vision d’une patrouille de Marsouins redonnera à ce tout petit monde l’amour de la République, de ses lois et de ses valeurs et apportera des réponses tangibles à tous ces petits dossiers sans importance.

Et donc, l’armée. 19 morts, 19 narcos flingués, et hop, l’armée. Faut admettre, ces flics, ces juges, ces douaniers, ces gendarmes, tout ça, c’est rien que des imposteurs. Vous avez mille fois raison, Madame la Sénatrice, une bonne guerre, ça remet tout le monde d’aplomb. D’ailleurs, vous vous y connaissez, vous, en guerre. Vous avez connu le feu, vous avez traîné vos camarades blessés sous les tirs ennemis, vous avez partagé votre rata froid avec un prisonnier, vous avez tenu la position avec un demi-chargeur. Vous savez que la guerre est belle, qu’elle est romantique, qu’elle soude les hommes, qu’elle régénère la société, qu’elle élimine les plus faibles. Non ? Ah bon. Et vous savez aussi, sans doute, que le déploiement d’armées au milieu de civils hostiles donne toujours d’excellents résultats. Par exemple, à Fallujah, ou à Gaza, ou à Belfast, ou à Kaboul.

Et de toute façon, vous avez raison, un peu de courage, bon Dieu. Il faut crier à la face du monde que la France renonce à la légalité, que toutes ces histoires de justice, de droits de la défense, c’est de la flûte. Il aura fallu attendre toutes ces années pour qu’une sénatrice socialiste abandonne enfin toute idée d’une politique globale associant répression et prévention pour appeler à l’instauration de la loi martiale. Non, vraiment, mes respects.

Ah, et puis il y aussi la puissante idée d’un service militaire pour les délinquants. Mais alors là, on parle de quoi ? Du service militaire que nous avons connu, ponctuellement un peu viril, mais quand même assez confortable – nous ne sommes pas en Russie ou en Egypte, ou alors votre ignorance et votre antimilitarisme sont prodigieux – ou parlons-nous de bataillons disciplinaires, dans nos lointaines colonies ? Ne pourrions-nous pas demander à Mme Taubira et à M. Le Drian de reconstituer les BILA en Afrique équatoriale française ? Chaleur, humidité, moustiques, maladies, mauvais traitements, encadrement sadique. Ah ça, ils vont revenir calmés, vos jeunes administrés. Et puis, voilà une authentique réponse de gauche, à l’écoute de la souffrance, en quête de solutions alternatives.

C’est votre échec, Madame la Sénatrice, le vôtre et celui de la classe politique nationale après 40 ans de médiocrité, de lâchetés, d’aveuglement idéologiques et de petits calculs minables. Ne pas voir que l’argent de la drogue fait vivre des quartiers entiers avec l’assentiment de la République, c’est être aveugle. Oublier que les prohibitions ont toujours les effets contraires à ceux désirés, c’est être ignorant. Affirmer à une ville que seule l’armée pourra y rétablir l’ordre, c’est être irresponsable. Occulter le fait que le narcotrafic se développe grâce à l’échec de l’Etat dans des quartiers gangrenés par la misère sociale, le fiasco de l’intégration, le naufrage de l’éducation nationale, la dislocation de notre politique sociale, c’est se mentir.

Autant de talents en une seule personne, c’est presque gênant.

Je ne te dis pas que c’est pas injuste, je te dis que ça soulage

On ne regrette pas sa soirée, aurait sans doute dit un homme politique allemand au délicieux accent bavarois. On se réunit avec des amis bloggeurs pour parler popote (« Alors, ça avance, ce putsch ? », « Et ces armes en RDC, tu en as tiré combien, finalement ? », « Mais tu as un alibi, ou pas ? »), et vous recevez d’un coup une flopée de mails et de SMS, d’amis, de contacts, de lecteurs, qui vous demandent si vous avez lu l’article du Parisien sur les conversations de Mohamed Merah. Du coup, pour ne pas avoir l’air d’être vraiment un sale type, vous le lisez, l’article, et puis, ensuite, vous ne pouvez plus le cacher, vous êtes vraiment un sale type.

Que nous dit-on ? Que Mohamed Merah, dont Le Monde a récemment dressé un portrait consternant de candeur, aurait filmé la fin du siège mené par le RAID et que ces vidéos seraient en possession de sa famille. Que dans ces enregistrements on entendrait distinctement Merah affirmer qu’il a été manipulé par les services français, qu’il n’a rien fait, qu’on lui avait promis une forme d’immunité. Forcément, ça fait un sacré scoop, pas vrai, les gars ?

Mais, reprenons posément, comme il est d’usage quand on travaille pour un quotidien national.

En premier lieu, comment ont-ils été tournés, ces enregistrements ? Quand précisément ? Et comment ont-ils été envoyés ? Mystère, pas vrai ?

Et puis, nous avons Maître Mokhrari (indicatif radio : Sœur Sourire), qui affirme depuis des semaines être en possession de ces enregistrements, dont elle agite la révélation imminente depuis Alger sans apporter le moindre élément. Inutile de revenir sur le parcours de cette avocate, dont Le Monde a fait le portait dans son édition du 17 mai dernier, même si on peut noter, l’air de rien, que cette charmante enfant manie comme nulle autre la vulgate islamo-nationaliste plus ou moins rance qui dénote une vraie proximité idéologique avec certains régimes. Autant dire que sa démarche est un peu connotée.

Et aussi, Maître Coutant-Peyre (indicatif radio : Madone des Parloirs), mariée au ci-devant Illitch Ramirez Sanchez, dit Carlos, dit Le Chacal, dit Le Bibendum latin, qui ne rate pas une occasion de se mêler de toutes les affaires mettant aux prises la République avec d’apprentis révolutionnaires défendant les damnés de la Terre et les forçats de la faim, au nom d’un étonnant salmigondis idéologique qui mêle marxisme, islamisme, anticolonialisme, et une petite dose de voyeurisme. Comme le disait ce cher Alfred, some men just want to watch the world burn. On comprend bien l’intérêt que présente l’affaire pour Madame Coutant-Peyre, bien connue pour son amour des causes nobles, mais on sait aussi quelle valeur accorder à ses engagements.

Et puis, last but not least, il faut s’arrêter sur le quotidien algérien Echorouk, à l’origine de l’article du Parisien. Moi qui lis la presse algérienne depuis des années, je peux vous dire que les travaux d’une classe de CP n’ont rien à envier aux articles d’Echorouk, une feuille de chou populiste juste bonne à alimenter les tensions entre supporters de foot ou à a relayer les rumeurs les plus imbéciles. Entre nous, si vous voulez lire de la bonne presse algérienne, allez donc jeter un œil chez TSA, El Watan, ou Liberté. Autant dire que si un plumitif d’Echorouk me donnait la date d’aujourd’hui, je ne le croirais pas.

Or, voilà que notre fière équipe du Parisien relaie les affirmations d’Echorouk, au conditionnel, certes, mais sans vraiment y réfléchir. Franchement, vous les avez lues, ces retranscriptions ? Rien ne vous a étonné ? Et d’abord, où sont les originaux ? C’est ça, la validation des sources ? Mes compliments. On attend avec impatience la vidéo de la crucifixion du Christ ou les photos du procès de Jeanne d’Arc. Ah, c’était vous aussi, les carnets secrets du Fürher ? Pardon, j’aurais cru.

Et justement, ces fameux enregistrements, que nous disent-ils ? Merah, contre toutes les preuves formelle détenues contre lui (adresses IP, témoins, enregistrements des meurtres, et même ses propres déclarations), y nie tout en bloc, se présente comme un agent trahi, qui n’a rien fait et qui déballe tous ses voyages avec une étonnante précision, une sorte de catalogue des terres de jihad. Et le voilà qui balance qu’il n’a fait que ce qu’on lui a demandé de faire, et qu’on lui avait promis une protection, etc. On y croit autant qu’aux récits de pauvres filles riches dans les dernières pages de Elle (Au sommaire cette semaine : Kate Moss va traduire Guerre et Paix, Votre sex toy est-il eco friendly ? Le treillis sale et déchiré, hyper tendance, et notre rubrique santé : Pourquoi les hommes ont tort de ne pas se retourner sur les gamines anorexiques)

Tout dans ces douteuses retranscriptions balancées par Echorouk et complaisamment relayées de ce côté-ci de la Mare Nostrum ne semble avoir pour but que d’alimenter les théories du complot et les fantasmes :

– Mohamed Merah n’a rien fait, mais il a agi sur ordre des services français (lesquels ? DCRI ou DGSE ? Le texte n’est pas clair, évidemment) : « Tu veux m’éliminer pour faire ton scénario ». Ben oui, forcément, tout ça, c’est rien que des menteries de Sarkozy.

– Mohamed Merah est allé en Kabylie, à Tizi-Ouzou et Boumerdès, afin d’y rencontrer les maquis jihadistes. Du coup, tout s’éclaire : ces fumiers de Français, non seulement nous espionnent, mais en plus ils doivent sans doute coopérer avec les terroristes dans notre dos afin de nous spolier de nos splendides réussites économiques, de notre merveilleuse démocratie ou de nos incessants progrès sociaux.

– Mohamed Merah était une taupe inconsciente (attention à ne pas s’étouffer de rire ici), comme le suggèrent les auteurs de cet ébouriffant article, consternant de bout en bout tant il démontre une ignorance crasse et surtout une naïveté bien inquiétante.

Passée la stupeur devant un tel tombereau de foutaises, les spécialistes n’ont pu que ricaner, pointant la grossièreté la manœuvre qui, sous couvert de journalisme d’investigation, défend les thèses propagées par certains (complot électoral, coup monté, mensonges d’Etat), ceux qui tentent d’exonérer Merah (« La faute aux jeux vidéos », a dit M. Sifaoui hier sur France 5, comme s’il voulait devenir la nouvelle Mireille Dumas), de pointer le racisme de la France, de dénoncer l’acharnement médiatique contre le malheureux garçon (et de comparer cette affaire avec celle du cannibale québécois…), de nier le rôle de l’islamisme radical ou de refaire l’enquête entre un jeu de TF1 et une émission de M6.

La thèse ne tient pas une seconde, aucun des éléments présentés n’a pu être validé, pas une preuve concrète n’a pu être fournie, rien ne colle avec ce que nous savons et que j’ai essayé de présenter ici – et malgré ce que m’a reproché un lecteur la semaine dernière, il va être difficile de démontrer que je défends le travail des services français… De plus, les défenseurs de la thèse elle-même ne semblent pas tant rechercher la vérité que poursuivre des buts politiques. Cette vision du monde, faite de fantasmes, de complots, de coups montés et de trahisons, révèle une effrayante médiocrité intellectuelle doublée d’une perception paranoïaque des faits, si révélatrice d’une posture de soumission et de renoncement. On ne maîtrise rien, tout se fait dans notre dos, tout est contre nous, tout ça c’est la faute des autres, pauvre petit bonhomme qui n’a sûrement rien fait.

Ben oui, c’est sûr.