Du Nord ils étaient revenus une fois de plus, brefs éclairs de splendeur.

James Salter est mort hier, et avec lui disparaît un des derniers écrivains américains réellement fascinants. Sa mort, très ironiquement, intervient alors qu’était enfin paru en France son premier roman, The Hunters (Pour la gloire, Editions de l’Olivier, traduction de Philippe Garnier, 238 pages), classique presque indépassable du récit d’aviation, paru en 1956 – il y a près de soixante ans – et rapidement adapté au cinéma (The Hunters, de Dick Powell, avec Robert Mitchum et Robert Wagner, 1958)

The Hunters The Hunters movie poster

Son dernier roman (Et rien d’autre, Editions de l’Olivier, 368 pages) avait été triomphalement accueilli par la critique et avait permis de donner à cet auteur la notoriété qu’il méritait. Je ne m’attarderai pas ici, par pure charité, sur le naufrage de sa traduction. Certains éditeurs devraient comprendre que rater à ce point le passage de l’anglais au français de termes techniques relève à la fois de l’incompétence et de la trahison. Quand James Salter parle de chasse et de combat aérien, il ne le fait pas pour amuser la galerie mais bien parce que cette partie de sa vie est essentielle. Elle est ainsi l’objet de deux de ses romans (Pour la gloire, donc, et aussi Cassada, publié 1961 et réédité en 2000 par les Editions de l’Olivier, 282 pages), et est largement évoquée dans son autobiographie (Une vie à brûler, Editions de l’Olivier, 1999, 438 pages). Faire preuve d’un minimum de rigueur et de curiosité intellectuelle permettrait d’éviter de commettre dans le texte français de grossières erreurs factuelles qui ne sont pas que des détails. Bref, ça m’agace.

James Salter

Et rien d’autre ne méritait peut-être pas tant d’hommages, bien que ses qualités soient réelles. Sans doute la personnalité de son auteur a-t-elle joué dans la fascination qu’a exercée le livre. Celui-ci, en effet, montrait comme jamais un James Salter à la fois lointain, dandy, d’une terrible lucidité sur sa condition, et même sur sa propre personnalité.

L’écriture de Salter frappait par son extrême précision et sa grande sobriété. Dans Un bonheur parfait (Light years, 1975, traduction des Editions de l’Olivier, 1997, 381 pages), sa description d’un couple était d’une sévère acuité, sans jamais de jugement, mais sans faux-semblant. Rien n’échappait à son sens acéré de l’observation, déjà présent dans Pour la gloire. Ce premier roman, d’une grande maturité, s’était d’ailleurs imposé, dès sa parution, comme un des grands textes consacrés à l’aviation de combat. Je le classe, pour ma part, aux côtés du chef d’œuvre de Richard Hillary, Le dernier ennemi (1942).

The last enemy

Dès ce premier roman, donc, Salter avait montré sa capacité à saisir les doutes, les changements d’humeur, les failles, les parts sombres de ses semblables, des hommes talentueux, séduisants, mais tenaillés par la terrible conscience de l’inéluctabilité de leur destin. A le lire, on avait l’impression que James Salter n’était que de passage, qu’il savait à quel point tout cela était fugace, parfois vain, parfois même sans grand intérêt. Sa description de la vie de Philip Bowman (Et rien d’autre) montre un homme à la recherche du bonheur, traversant des crises personnelles, cherchant le succès et affrontant les échecs, les déceptions et les désillusions nées du temps qui passe.

Salter n’était cependant pas qu’un écrivain rare et exigeant. Ses livres révèlent une quête de l’extrême, des limites, celles qu’on atteint et qui vous révèlent à vous-même. Pour la gloire contient ainsi des pages remarquables décrivant l’esprit qui anime les pilotes de chasse, prédateurs avides de gloire et de mort(s) – et on pense ici aux pages que Michel Goya a consacrées aux super combattants (ici ou , par exemple). Salter avait, par ailleurs, exploré la psychologie des grands techniciens de l’aventure dans un autre livre à lire : L’homme des hautes solitudes (Solo faces, 1979, première édition française en 1981), traitant de l’alpinisme et de la vie mondaine. La mort, un verre à la main, en quelque sorte.

Ecrivain fascinant, Salter séduisait par son regard acéré, presque blasé. Ses récits amoureux (Un sport et un passe-temps, 1967, première publication en France en 1996 ; Et rien d’autre) m’ont cepenfant toujours laissé l’impression d’une sorte de misogynie raffinée, d’une froideur triste. Ce qui pouvait passer pour du détachement révélait peut-être la solitude d’un homme attiré par la grandeur et éloigné du monde par lucidité. Son verbe était de ceux qui marquent, questionnent et font grandir. Autant dire qu’il va cruellement manquer.

James Salter

Guerre, stratégie, et autres complications.

Tout vient à point à qui sait attendre, comme disait le capitaine Willard. Il faut donc saluer comme il se doit la naissance de l’AEGES, l’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie, dont le lancement officiel aura lieu le 9 juin dans les prestigieux locaux du SGDSN (Réservation obligatoire auprès d’Armelle Ceglec).

Réunissant la fine fleur de la chevalerie, l’AEGES s’est formée à la suite de la rédaction de l’ouvrage collectif Guerre et stratégie. Approches et concepts, une somme dirigée par Joseph Henrotin, Stéphane Taillat et Olivier Schmitt (PUF, 2015, 528 pages).

Guerre et stratégie.

Placée sous de hauts patronages, l’association s’est fixée une noble tâche, résumée dans une court texte présent sur son site et que je me permets de reproduire ici :

Les études sur la guerre s’intéressent au phénomène guerrier considéré comme un fait social total (politique, économique, culturel, etc.). Le monde académique anglo-américain a admis de longue date la légitimité et l’importance de ce champ d’études, comme en témoigne par exemple la création du département des War Studies du King’s College London. Par ailleurs, au sein des études sur la guerre, les études stratégiques, qui se concentrent sur la conduite de la guerre, occupent une place particulièrement importante dans le monde académique outre-Atlantique et outre-Manche.

En France, en dépit d’une réflexion ancienne, d’initiatives nombreuses et d’un potentiel croissant, le champ reste fragmenté. D’une part, la recherche institutionnelle est éclatée dans une profusion d’instituts dont les publications souffrent d’un manque de visibilité, de crédibilité scientifique et d’influence. D’autre part, la recherche à l’université est divisée dans des silos disciplinaires (histoire, science politique, droit, sociologie, etc.) qui pourraient dialoguer davantage.

Aujourd’hui, un nombre croissant de jeunes chercheurs formés en France comme à l’international se consacrent aux questions stratégiques dans un contexte où les war studies sont de plus en plus vigoureuses et prises au sérieux, grâce notamment au soutien de l’IRSEM et de l’IHEDN.

L’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie (AEGES, ou Egée, en référence à la reine mythique des Amazones) se veut une plateforme indépendante et transdisciplinaire, et a pour objectif de renforcer le mouvement amorcé en contribuant à la structuration de ce champ d’études.

Elle cherche à approfondir le lien entre le monde académique qui travaille sur la guerre et la stratégie (notamment la nouvelle génération de chercheurs) et l’ensemble des acteurs civils et militaires concernés. Son activité est centrée sur l’organisation d’événements scientifiques (colloques, journées d’études, séminaires).

L’association est résolument interdisciplinaire, car les études sur la guerre et sur la stratégie supposent un regard transversal. Non paradigmatique, ses activités intègrent l’ensemble des sciences humaines et sociales.

Souhaitons donc tous les succès possibles à l’AEGES, déjà critiquée par quelques théoriciens de comptoirs et autres aventuriers virtuels, et attendons avec gourmandise ses premières productions. En avant, les amis !

Mais, vous le saviez, pour votre joint de culasse ? Mais, vous le saviez, qu’il était pété ? Mais, vous le saviez qu’il était pété ?

Evaluer rigoureusement, sans effet de manche ou soupirs blasés, la menace terroriste permet de l’anticiper, de dimensionner la réponse, de se préparer au choc. Mais il ne faut pas seulement évaluer avant, il faut aussi évaluer après, réévaluer, en réalité, et peser les conséquences de ce qui est arrivé. La lutte contre le terrorisme, comme le terrorisme, est en effet, et fort logiquement, une démarche aussi politique qu’opérationnelle et il appartient aux autorités de peser leurs réactions à un événement. Nos gouvernants, quoi qu’on pense d’eux, donnent le ton ou, au moins, expriment une position qui nous influence, que nous l’approuvions ou que nous la déplorions, et peser leurs actions relèvent pleinement de leur responsabilité.

Qu’un chef d’Etat puisse ainsi être choqué ou en colère après les attentats de New York ou Beslan est très naturel. Qu’il ait envie de transformer une région du monde en une vaste étendue désertique (« Ici, pour vous, ouverture d’un nouveau parking de 870.000 places ») afin de passer ses nerfs, ou qu’il ait envie, simplement, de pleurer ou d’aller marcher dans les allées du Jardin des Plantes n’a rien de bien choquant. Mais, à son poste, alors que le monde le regarde, il doit encaisser, gérer et concevoir une réponse. S’il n’en est pas capable, en raison des événements eux-mêmes ou de sa faiblesse passagère, la mission d’apaiser, d’expliquer et de préparer cette réponse peut alors revenir aux conseillers et aux administrations spécialisées, et parmi toutes les décisions à prendre dans l’urgence figure celle de livrer à la population une évaluation de l’événement. Que s’est-il passé ? Qu’en dit l’Etat ? Que va-t-il faire ? Allons-nous tous mourir, et si possible pas un soir de départ en vacances ?

Le 9 avril au matin, les communiqués officiels, les déclarations martiales de nos ministres et la mobilisation de nos médias pouvaient laisser penser que la France venait à nouveau d’être frappée, et durement, par des tueurs de l’Etat islamique ou d’Al Qaïda. La patrie était-elle en danger ? L’ennemi était-il à nos portes, prêt à égorger nos fils, nos compagnes ? On était tenté de le croire, et pourtant la réalité était bien plus terre à terre : TV5, la fameuse chaîne francophone avait dans la nuit été la cible d’une spectaculaire attaque informatique. Site Internet et comptes Twitter et Facebook piratés, diffusion des programmes interrompue, l’offensive du Cybercaliphate n’était, en effet, pas anodine.

Oups

Quelques heures plus tard, pourtant, tout était redevenu normal et, évidemment, aucune perte humaine n’était à déplorer. Le coût financier était en revanche notable, mais sans qu’il remette en cause la survie de la chaîne. Symboliquement, l’affaire n’était pas non plus à traiter à la légère et chacun comprenait bien que les petits plaisantins du Cybercaliphate avaient franchi un pallier. Fallait-il, pour autant, sombrer dans le ridicule qui a marqué cette journée ? La réponse est dans la question.

Dès potron-minet, trois ministres de la République (Intérieur, Affaires étrangères, Culture) étaient au chevet de la chaîne blessée, rivalisant d’indignation, de colère digne et contenue, de déclarations de fermeté. Bernard Cazeneuve, dont la connaissance profonde du sujet a été clairement démontrée lors du récent débat autour de la loi sur le renseignement, promettait ainsi des centaines de nouveaux postes pour la sécurité informatique, et on s’attendait presque à entendre le tocsin résonner sur les ondes et dans les rues. De la part d’un gouvernement qui n’hésite pas à parler d’Internet numérique, il fallait s’y attendre. Ils ne passeront pas ! Mais qui ? T’occupe.

Rapidement, le concours de qualificatifs a commencé et les plateaux se sont emplis de spécialistes du cyber, ce sujet à la mode qui attire les escrocs comme les gagnants du loto. On n’avait jamais vu ça, une nouvelle ère commençait, on allait tous mourir, les ennemis étaient trop trop méchants. La rengaine habituelle.

Mais pourquoi sont-ils si mauvais ? Parce que.
Mais pourquoi sont-ils si mauvais ? Parce que.

Il était pourtant manifeste, dès la nouvelle connue, que l’attaque subie par TV5 ne pouvait être comparée aux scenarii sur lesquels planchent les agences spécialisées, ici ou ailleurs, et qui, dans certains cas, évoquent furieusement l’apocalypse. Il n’était pas moins évident que cette action était infiniment moins grave que des actes passés (cf. ici, par exemple), connus ou inconnus, et qu’il s’agissait d’une action bien plus symbolique que concrète, malgré les réels désagréments causés. De fait, face aux commentateurs hystériques se sont bientôt manifestés les vrais spécialistes du sujet, et ils n’ont pas été moins décevants.

Comme lors des attentats du mois de janvier dernier à Paris, lorsque certains avaient longuement glosé sur les capacités opérationnelles des terroristes, des commentaires voisins ont été entendus après le piratage du 9 avril au sujet des compétences techniques des membres du Cybercaliphate. Le fait que l’attaque n’ait pas été pas très sophistiquée a fait ricaner, mais pour les mauvaises raisons.

Comme en football, ce qui compte en matière de terrorisme est le résultat, et pas la manière. Peu importe que le sieur Coulibaly ait été un pauvre gars ou que Sid Ahmed Ghlam ait été assez débile pour se blesser avec sa propre arme. L’un et l’autre ont tué, et leurs crimes ont produit un effet politique. J’invite d’aileurs les ricaneurs à expliquer à la famille d’Aurélie Châtelain qu’elle a été assassinée par une tanche, ça lui sera sans doute d’un grand secours. Comme je l’écrivais avant les attentats de janvier, ce n’est pas parce que ce ne sont pas des terroristes qu’il ne s’agit pas de terrorisme.

Le fait est que l’attaque informatique du 9 avril, pour spectaculaire qu’elle ait été, n’a pas nécessité un investissement majeur de la part de ses auteurs, mais simplement une planification sérieuse et une réalisation efficace. Se posent alors de pénibles questions au sujet des défenses de la cible et des réactions de l’Etat.

A l’occasion de la douloureuse affaire Gourdel (ici puis ), j’avais rappelé que la victime individuelle ne doit JAMAIS être blâmée pour ce qu’elle a subi. Seul l’agresseur est responsable, et la contextualisation ne doit pas générer une nauséabonde confusion mentale (poke Emmanuel Todd). Il en va différemment de la structure ou de l’entreprise attaquées car celles-ci sont responsables de leurs employés, de leurs biens, et qu’elles sont également comptables du coût politique infligé à l’Etat.

En l’occurrence, l’attaque de TV5 par le Cybercaliphate a conduit les autorités françaises à faire ce qu’elles font de mieux : des erreurs. Celles-ci auraient pu être évitées si nos ministres n’étaient pas ce qu’ils sont, mais elles auraient surtout pu nous être épargnées si les défenses de TV5 avaient fonctionné, voire avaient tout simplement été mises en œuvre. On a ainsi rapidement appris que les serveurs de la chaîne avaient été piratés deux semaines AVANT et qu’aucune action particulière n’avait été entreprise. On a aussi entendu qu’au moins trois courriels infectés (hameçonnage) avaient été ouverts et avaient permis aux pirates de mettre leur plan en application. Comme à chaque fois, l’attentat réussit grâce à des défaillances humaines. (Et d’ailleurs, il est où, le RETEX de janvier ?)

Les terroristes déterminés passent toujours, mais est-il bien nécessaire de les aider en commettant de tels erreurs ? Il paraît que la sécurité est l’affaire de tous, mais ici c’est plutôt l’inconséquence qui a été notre affaire. Le fait que ce sujet soit désormais tabou, que plus personne ne l’évoque dans la presse m’incite à penser que quelques uns savent que tout n’a pas été fait dans les règles. On m’a même glissé que le sujet était qualifié de « secret défense » dans certains couloirs. On rigole.

Comme dirait Little John, « des attaques informatiques ont lieu tous les jours ». Quand on s’y prépare, elles échouent. Quand on ignore le danger, elles réussissent et il ne reste plus qu’à évaluer les dégâts. Le 9 avril au matin, et plus encore le 10 avril, la réponse des autorités auraient dû être sobre, digne, responsable. Oui, TV5 avait été piratée, on allait la soutenir dans cette épreuve, ne rien lâcher et la vie allait continuer. C’est toujours plus facile quand personne ne s’est blessé. Puis, on aurait demandé, dans le secret des salles de réunion, aux responsables concernés comment un tel merdier avait été rendu possible, au sein d’un média aussi symbolique, dans un contexte aussi particulier. Il paraît que ça ne se fait plus trop, de chercher des responsables et de leur passer une soufflante. Dommage.

Mais, au lieu de cela, le classique concours de gémissements a éclaté, alors qu’une semaine plus tôt 142 étudiants avaient été massacrés à Garissa dans l’indifférence polie de nos belles âmes. Il faut dire que l’Afrique c’est loin, c’est compliqué, tout ça quoi. Personne n’est allé faire le pitre au Trocadéro, cette année, d’ailleurs. C’est probablement trop dangereux, avec Vigipirate Rouge Super Foncé De La Mort.

Pour qu’un attentat réussisse, il faut qu’il y ait des dégâts et/ou des victimes, et qu’on en parle. Quand l’affaire est majeure, historique, il est naturel de l’évoquer et ceux qui appellent régulièrement à une forme de censure n’ont rien compris. Mais quand l’affaire est mineure, voire anodine, on peut parfaitement la traiter comme elle le mérite : une poignée de phrases avant la météo. En réalité, pour faire un attentat, il faut être deux : un terroriste et une cible. Si la cible ne bronche pas, y a-t-il eu attentat ?

Ceux qui ont des enfants savent que lorsque votre bébé tombe lors de ses premiers pas il faut le regarder en riant car il cherche dans vos yeux une réponse, une explication, une évaluation. Vous riez et il rit, vous le relevez, vous le rassurez, vous le complimentez et il se lance à nouveau. S’il vous voit rouler des yeux ou s’il lit de l’inquiétude sur votre visage, il y a de forte chance qu’il pleure, quand bien même sa chute aurait été sans gravité. Evidemment, s’il tombe sur la hallebarde de votre grand-père ou sur le piège à loup de votre garde-chasse, c’est une autre affaire. Le 9 avril, nous étions comme des enfants tombés dans le sable, et nos ministres nous ont fait croire qu’il était mouvant.

A l’inquiétude face à la menace terroriste se mêle depuis trop longtemps un sentiment qui s’apparente de plus en plus à de la honte. Et dire qu’ils font des lois.

Si tu vas à Faya-Largeau, n’oublie pas de monter là-haut.

Vulgarisateur de talent, tenancier du site bien connu Historicoblog, auteur d’un travail remarquable sur les combattants étrangers du conflit syrien, Stéphane Mantoux a publié il y a quelques mois une fort instructive histoire des guerres du Tchad (Lemme Edit, 2014, 107 pages).

Les guerres du Tchad

Alors que la France est, plus que jamais, engagée dans la région, cet ouvrage tombe à pic pour rappeler que Paris maintient au Tchad un dispositif militaire depuis 1969. Il y a donc près d’un demi-siècle que l’ancienne puissance coloniale assure la sécurité et la stabilité de son ancienne possession, ce qui en dit long sur l’état de la fameuse bande sahélo-saharienne.

Comme le rappelle fort justement Stéphane Mantoux, la présence française face aux menaces n’a rien eu de dissuasif et les combats ont été réguliers, aussi bien contre des opposants au régime tchadien que contre des interventions étrangères. Les défenseurs de la mémoire du colonel Kadhafi apprécieront ici la description, documentée, de l’ingérence permanente de la glorieuse Jamahiriya arabe libyenne chez son voisin du Sud. Avouons que question puissance stabilisatrice, on a déjà vu mieux.

S’appuyant sur une solide bibliographie et des témoignages, ce petit ouvrage rappelle également que la France a mené au Tchad, à plusieurs reprises, de véritables guerres au profit, non pas tant de dirigeants (qu’elle a soutenus ou lâchés en fonction des enjeux du moment) que d’un Etat dont la position dans le continent en fait une pièce essentielle de sa stratégie. La défense d’intérêts supérieurs y prend, très naturellement, le pas sur les considérations morales que Paris n’a de cesse de mettre en avant dans son discours public mais qui, en réalité, ne pèsent pas lourd.

Après un premier livre consacré à l’Offensive du Têt, Stéphane Mantoux poursuit son travail d’exploration des conflits contemporains et livre ici une synthèse très éclairante. Un ouvrage à conseiller à ceux qui se demandent, par exemple, pourquoi le QG de l’opération Barkhane est installé à N’Djamena et non à Niamey.

There will never be a final cell!

Près de quinze ans après les attentats du 11 septembre, près de trente après la fondation d’Al Qaïda, on attend toujours LE film sur le jihad. On aurait pu penser que le phénomène aurait inspiré les cinéastes comme il a inspiré les romanciers et les essayistes, mais il n’en a rien été et le bilan, s’il n’est pas maigre, laisse quand même sur sa faim.

Des films ont évidemment été réalisés, et certains se sont même révélés être de réjouissants naufrages (Secret défense, de Philippe Haïm, 2008). Si l’on excepte, cependant, une poignée de navets, depuis 2001 ont été traité par le cinéma américain les dérives de la campagne anti terroriste des Etats-Unis (Rendition, de Gavin Hood, 2007 ; The Bourne Ultimatum, de Paul Greengrass, 2007 ; Good Kill, d’Andrew Niccol, 2014), le rôle des monarchies du Golfe (Syriana, de Stephen Gaghan, 2005 ; The Kingdom, de Peter Berg, 2007), les attentats du 11 septembre (United 93, de Paul Greengrass, 2006 ; World Trade Center, d’Oliver Stone, 2006), la guerre en Afghanistan (Lions for lambs, de Robert Redford, 2007 ; Lone survivor, de Peter Berg, 2013), et, bien sûr, le renseignement (Body of Lies, de Ridley Scott, 2007 ; Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, 2012). Les nombreux films consacrés à l’Irak n’ont, pour leur part, jamais réellement abordé la question des réseaux jihadistes, et je les laisse donc de côté. On voudra bien me le pardonner.

United 93

Il manque dans cette liste, qui va du mauvais (World Trade Center) à l’excellent (Zero Dark Thirty), un film qui essaierait de décrire le jihad, de le présenter dans sa complexité, qui décrirait les difficultés rencontrées par ceux qui le combattent, et qui accomplirait ainsi le nécessaire travail de pédagogie que permet la fiction. Cette perle rare existe, en réalité, et si elle a été tournée en 1998, il y a donc une éternité, elle n’en reste pas moins une remarquable introduction à notre sujet. Et de toute façon, nous n’avons qu’elle, alors…

Bus explodes

The Siege, (Couvre-feu), sorti au mois de novembre 1998, quelques mois après les attentats commis par Al Qaïda contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar Es Salam, reste en effet à ce jour un film qui frappe par sa précognition et la pertinence de ses descriptions. Partant d’une idée à la fois simple et – à l’époque – originale, (un réseau terroriste islamiste radical lance une campagne d’attentats à New York afin d’obtenir la libération de son guide spirituel, capturé par les forces spéciales américaines au Moyen-Orient et détenu clandestinement), il déploie une histoire aux multiples aspects et aux résonances encore très actuelles.

Il faut dire que The Siege n’est pas un film dont l’ambition est d’impressionner par sa virtuosité. Son réalisateur, Edward Zwick, est un conteur, et il met tout son art au service d’un scénario. Celui-ci n’a rien d’anodin puisqu’il est tiré d’une histoire de Lawrence Wright, un grand journaliste américain qui publiera en 2006 un remarquable récit des premières années d’Al Qaïda The Looming Tower: Al-Qaeda and the Road to 9/11 (chez Alfred A. Knopf, 480 pages).

The looming tower The SIege

En adaptant Wright, Edward Zwick s’inscrit, certes modestement, dans la lignée du cinéma politique américain des années ’70 et ne raconte une histoire que pour aborder une situation en y faisant évoluer des personnages. Sa filmographie, à cet égard, ne laisse guère de doutes quant à sa conscience politique. On y trouve, avec quelques comédies, un film remarquable consacré aux soldats afro-américains de la Guerre de Sécession (Glory, 1989, 3 Oscars, dont le premier de la carrière de Denzel Washington), un autre, très distrayant, sur une femme pilote d’hélico pendant la Deuxième guerre du Golfe (Courage under fire, 1996, encore avec Denzel Washington), un suivant, décrivant les aventures d’un soldat américain devenu un guerrier traditionnel japonais (Le dernier samouraï, 2003, avec Tom Cruise), un autre, remarquable, sur les diamants de sang (Blood diamond, 2006, avec Leonard DiCaprio, Jennifer Connelly, Djimoun Hounsou et Arnold Vosloo, 5 nominations aux Oscars), un sur les maquis juifs en Biélorussie combattant l’armée allemande (Les Insurgés, 2008, avec Daniel Craig) et enfin un dernier, consacré à la rencontre Fischer/Spassky de 1972 (Pawn sacrifice, 2014, pas encore sorti en France).

Glory Courage under fire Blood diamond

Zwick est un cinéaste classique, évitant les effets de manche, les filtres ou les ralentis. Ses récits sont linéaires, et il laisse l’intrigue se développer sans se précipiter – ce qui ne veut pas dire qu’on s’ennuie à sa vision. The Siege lui permet de décrire, comme aucun autre film ne l’a fait depuis, (alors que le besoin est pourtant pressant), la complexité d’une véritable politique sécuritaire anti terroriste. Les rapports entre le FBI (service de sécurité intérieure dont la seule mission est d’empêcher les attentats), la CIA (qui voit les choses de plus haut mais est prisonnière des évolutions brutales et parfois irréfléchies de la diplomatie et doit, à la différence de la police, frayer avec tout le monde), l’armée (qui ne veut pas de la mission mais qui l’accomplira à sa façon), le pouvoir politique (qui ne peut tolérer ni les attaques terroristes ni la peur grandissante de la population), et la presse, (témoin et actrice du bras de fer) sont très bien décrits et renvoient à des situations que nous connaissons bien, désormais.

Une collaboration entre le FBI et la CIA qui ne va pas de soi.
Une collaboration entre le FBI et la CIA qui ne va pas de soi.

Comme un cours magistral projeté sur un écran de cinéma, Zwick présente progressivement les défis (Négocier avec les terroristes, mais négocier quoi, et au nom de qui ? Qu’y a-t-il, d’ailleurs, à négocier ? Empêcher les attentats, mais qui arrêter et comment prévoir ? Accepter le danger, et le faire accepter au pays) et les enjeux (Quelle réponse globale ? Quelle prévention ? Quel degré de violence exercer sur l’adversaire ? Comment éviter le recours indiscriminé à la force ? Quelles concessions faire à la vie quotidienne de la démocratie ?). Jamais l’affaire n’est simple, et les motivations des terroristes ne doivent rien à la pauvreté ou à de quelconques pathologies mentales. Ils parlent de revanche, d’injustice, et les islamistes que nous voyons à l’écran sont palestiniens, égyptiens ou irakiens. Leurs revendications ne peuvent avoir de réponse, puisqu’ils sont venus frapper pour punir. La réponse militaire dans les rues américaines, en plus d’être intrinsèquement inappropriée et porteuse de dérives, constitue ainsi une victoire symbolique forte, résumée par Denzel Washington lors d’une de ses nombreux affrontements avec Bruce Willis (qui joue, admettons-le, comme un pied).

Ce film de 1998 en dit plus que bien des experts de plateaux abondamment consultés par nos parlementaires et nos ministres. Il n’est, naturellement, pas exempt de défauts (on ne connaît pas de désert au Liban, du moins pas aux dernières nouvelles, et la scène finale est inutilement pompière) mais il faut lui reconnaître de belles séquences consacrées à l’organisation d’une cellule de crise ou à la conduite d’une enquête.

En cellule de crise

De même faut-il saluer l’ambiguïté des personnages. D’autres cinéastes auraient montré des policiers ou des militaires hystériques, mais Zwick tourne avec sobriété et évite presque tous les écueils de l’emphase. Les scènes d’attentats sont d’un grand réalisme et contribuent à faire du film une remarquable tentative de vulgarisation. Certains de mes chefs, quand j’étais fonctionnaire, n’ont jamais possédé le début de compréhension du jihad contenue dans The Siege, et on est en droit de penser que pas mal de nos dirigeants et parlementaires, au vu des lois et autres rapports débattus ces temps-ci, n’ont guère progressé. Ce film pourrait constituer pour eux une efficace initiation à nombre de questions centrales. Certains de nos ministres avouent ne pas lire, mais peut-être d’autres regardent-ils des films. On peut toujours rêver.

Vigipirate rouge super foncé
Vigipirate rouge super foncé

Impossible to see, the future is

Quatre ans après la prise de la Bastille par une foule de Parisiens, la Convention montagnarde instituait la Terreur tandis que les armées de la République affrontaient les puissances européennes.

Dix ans après le début de la Révolution, la France était devenue un Empire ayant conquis ses voisins – et même au-delà – et qui s’apprêtait, en 1811, à administrer pas moins de 130 départements.

Vingt ans après la Révolution, l’Empire était tombé à son tour, remplacé par une monarchie restaurée, qui serait elle-même renversée, à laquelle en succéderait une autre, dont la chute aboutirait à une nouvelle République, finalement chassée par un Second empire, lui aussi vaincu, abattu, et finalement oublié. Il aura fallu des décennies d’instabilité, de violences, de tueries et de guerres pour que la démocratie, toujours fragile, s’installe finalement dans notre pays.

A l’autre extrémité du continent européen, l’empire tsariste, secoué par une première alerte en 1905, sera finalement renversé en 1917, puis remplacé par une dictature, premier des totalitarismes du siècle passé. Quinze ans après la chute du tsar, l’Ukraine découvrait les bienfaits du soviétisme et connaissait Holodomor – un terme qu’on entend rarement, ces jours-ci, dans la bouche des partisans de la Russie, si je puis me permettre.

Qui pensait, parmi les révolutionnaires français et russes, tous également épris de liberté, que leur lutte aboutirait à de telles tragédies, que leurs lendemains ne seraient ni joyeux ni apaisés, que leurs pays seraient envahis, occupés, que des tyrans pires que ceux qu’ils avaient chassés les gouverneraient et confisqueraient leurs idéaux ?

Tout serait donc vain, sans espoir ? Faut-il regretter les soubresauts, déplorer les chocs ?

Fallait-il, donc, intervenir en Syrie et ne pas intervenir en Libye ? Fallait-il choisir l’immobilité totale et rester assis à contempler des luttes que d’autres ont menées pour nous, et nous exposer à des accusations de complicité, de passivité criminelles ? Fallait-il, au contraire, nous engager dans des interventions audacieuses, contrariant de sourcilleuses puissances, prenant fait et cause pour des aventuriers inconnus, des généraux au républicanisme soudain ?

Les révolutions arabes de 2010/2011 n’en disent pas seulement beaucoup sur l’état du monde, elles en disent beaucoup sur nous, elles révèlent nos biais, nos angoisses, notre absence de vision, et l’ignorance anxieuse de nombre de nos concitoyens. L’heure est aux raccourcis, aux explications bâclées, aux théories complotistes, à la géopolitique de comptoir. On fait mine de découvrir l’immigration clandestine en provenance de l’Afrique sub-saharienne, et on accable l’intervention en Libye en oubliant opportunément que cette immigration – qui existait bien avant 2011 – est née de l’échec absolu, à la fois de notre politique de co-développement dans nos anciennes colonies et du naufrage des gouvernants africains que nos ministres continuent de traiter comme des frères. On fait mine, également, de voir dans le défunt colonel Kadhafi un prophète injustement ignoré en oubliant, là encore fort opportunément, que de sa prise de pouvoir à sa mort il n’a cessé de déstabiliser la région, voire une partie non négligeable du continent.

Je n’avais guère manifesté d’enthousiasme pour notre intervention en Libye, mais il ne serait pas sans doute inutile que certains cessent de ruminer le passé. A quoi sert donc de se lamenter alors que les crises sont là et que leurs causes ne sont pas immédiates ?

La même prudence est de mise à l’égard de la défunte révolution syrienne. Il faut, là aussi, se méfier de ceux qui, par ignorance ou sur ordre, tentent à toute force de nous faire croire que le président syrien est le seul rempart contre l’islamisme radical et le jihadisme. Il faut, tout autant, traiter par le mépris ceux qui voient partout la main du Qatar ou des Frères musulmans et ne lisent le monde que comme une vaste conspiration, aux maîtres bien connus et aux visées mystérieuses.

La politique, c’est l’action, et souvent la réaction. La position de l’observateur est la plus confortable, et on a vu quantité de brillants théoriciens devenir de piètres dirigeants, rendus idiots par la nécessité d’agir. Car il faut agir, il faut essayer de peser, avec ses moyens, son propre horizon mental, ses alliés et ses adversaires. J’aurais tellement aimé que le régime syrien tombât, j’aurais tellement aimé que les anciennes possessions africaines de la France devinsent de solides démocraties, et non des naufrages poussant leurs populations à la douleur de l’exil, j’aurais tellement aimé que le régime libyen chutât en avril 86 sous les bombes américaines, ou dans les sables tchadiens. Mais il n’en a rien été, et il est parfaitement inutile de se lamenter, de geindre, de répéter que la tyrannie d’hier était préférable au chaos d’aujourd’hui. A dire vrai, ça n’est pas tant inutile que parfaitement indécent de la part d’un pays qui ne cesse de vanter sa capacité à résister et à secouer le joug (et la remarque vaut aussi pour l’Algérie, qui a transformé en médiocre conservatisme la mémoire de son indépendance chèrement gagnée). Entendre les partisans du régime Assad invoquer la personne du général De Gaulle a d’ailleurs de quoi faire vomir.

Qui sait ce que sera la Syrie dans vingt ans ? Et la Libye ? Et les monarchies du Golfe ? Et les Etats du Sahel ? Entre l’immobilisme cynique et l’aventurisme politico-militaire, il devrait y avoir la place pour une réflexion plus mature que les actuelles pleurnicheries. Et cette réflexion, chers amis, elle n’est pas du seul ressort de nos gouvernants, elle est aussi de notre responsabilité. Encore faut-il être capable de regarder le passé pour apprendre de nos erreurs et de nos succès, et pas simplement déplorer la fin d’un monde que beaucoup fantasment et se complaire dans la critique incantatoire.

Il n’y a pas de morale ici

Il serait donc possible, avec du talent et du travail, de réaliser des documentaires passionnants sur le monde du renseignement, sans caricaturer et sans pour autant renoncer à ses convictions personnelles. A la différence de William Karel, dont le film sur la CIA est avant tout une charge lourdingue et un brin confuse, le cinéaste israélien Dror Moreh a ainsi livré en 2012, avec The Gatekeepers, un travail d’une rare profondeur sur le Shin Beth (ou Shabak, devrait-on dire, le service de sécurité intérieure israélien), et les logiques du contre-terrorisme.

Salué par la critique, récompensé à plusieurs reprises, le film frappe d’abord par sa sobriété et l’audace de son dispositif. Pour la première fois, en effet, six chefs du Shin Beth, (Ami Ayalon, Avi Dichter, Yuval Diskin, Carmi Gillon, Yaakov Peri et Avraham Shalom), répondent, parfois vivement, à un intervieweur et évoquent à la fois l’histoire d’Israël, l’évolution du conflit avec les Palestiniens et la lutte contre le terrorisme.

Entendre ces responsables parler si librement de leur métier, de leurs missions, de leurs échecs comme de leurs succès est évidemment un choc pour le spectateur français, habitué aux productions télévisuelles de commande, aux livres mal documentés et aux articles pris sous la dictée. Il ne faut cependant pas s’arrêter au charme de ce parfum d’inédit et écouter ce que ces professionnels, parmi les plus expérimentés qui soient, ont à dire.

The Gatekeepers

S’il est, naturellement, possible de compléter sa connaissance de l’interminable et tragique affrontement entre Israéliens et Palestiniens grâce à ce documentaire, on peut aussi y trouver une magistrale leçon de choses traitant du renseignement, du terrorisme, et des rapports entre les services de sécurité et le pouvoir politique dont ils dépendent et dont ils sont un outil. Tous différents, les six hauts responsables qui parlent et répondent aux questions énoncent une série de vérités et de constats fondamentaux, qu’il ne serait pas inutile de méditer dans certains ministères, états-majors et services occidentaux.

Sans jamais rejeter l’usage de la violence clandestine, indispensable à l’accomplissement de leur mission, les personnalités interrogées ici constatent que la répression seule, dépourvue de toute réponse politique, accroît in fine la menace combattue. Il ne s’agit évidemment pas d’encaisser les coups sans répondre, bien au contraire. On comprend aisément, d’ailleurs, que les autorités politiques israéliennes, comme d’autres autorités dans d’autres pays, soient obligées de réagir puisque la pratique du terrorisme choisie par les groupes palestiniens, laïcs ou religieux, est une façon d’ouvrir un dialogue. La nature et l’intensité de la répression en retour participent de ce dialogue, certes sanglant, mais aucunement inédit, et les belligérants se parlent donc par-dessus des amoncellements de cadavres et de gravats, testant leur volonté, mettant à l’épreuve leur détermination.

Il existe, évidemment, des façons de sortir de ces échanges de violences, et on a déjà vu deux adversaires, convaincus l’un et l’autre de la nécessité de mettre fin aux tueries, dépasser le cycle action/répression pour se parler, parfois dans le secret de grands hôtels occidentaux, parfois officiellement au cœur de prestigieuses résidences officielles. Rien de tel ici, et aucun de ces maitres espions ne cache son immense frustration devant l’évolution du conflit, succession de d’attentats, d’opérations plus ou moins ciblées sur fond de dérive politique des deux camps.

Il n’est pas possible de comparer le conflit israélo-palestinien à la lutte mondiale contre le jihadisme, mais il est en revanche plus que pertinent de comparer certaines de leurs évolutions. Entendre, ainsi, les chefs du Shin Beth déplorer que l’excellence opérationnelle de leurs méthodes ait éteint toute velléité de réflexion politique renvoie à une réalité que nous connaissons bien, dans les pays occidentaux. La situation est même cruellement résumée par une formule, vertigineuse : gagner toutes les batailles, mais pas la guerre.

L’extrême technicité des moyens mis en œuvre par les services de sécurité et l’armée permet aux autorités de ne jamais se pencher sur le fond de la question : frappes ciblées, opérations secrètes, écoutes, etc. La capacité des Israéliens – et des Occidentaux – à traiter la menace enivre littéralement certains dirigeants, qui se contentent de la gestion de l’incendie mais ne se préoccupent jamais des façons de l’éteindre – à supposer, évidemment que cela soit possible.

Exécutants loyaux d’une stratégie qu’ils peuvent d’ailleurs désapprouver, les responsables qui se confient dans ce documentaire sont d’une terrible lucidité, sur eux, sur leur métier, sur le conflit qui n’en finit pas. Confronté aux phrases terribles de Yeshayahu Leibowitz écrites en 1968,

A state ruling over a hostile population of one million people will necessarily become a Shin Bet state, with all that this implies for education, freedom of speech and thought and democracy. The corruption found in any colonial regime will affix itself to the State of Israel. The administration will have to suppress an uprising on the one hand and acquire Quislings, or Arab traitors, on the other.

Yuval Diskin répond froidement qu’il est d’accord avec chacun des mots. Le passage, très puissant, n’est évidemment pas passé inaperçu et a été largement commenté (par exemple ici et ). L’onde de choc espérée ne s’est cependant pas produite.

Gatekeepers

Le portrait de groupe qui émerge du film est celui de professionnels fidèles mais lucides, conscients que le pouvoir est exercé par des hommes qui attendent des actes plus que des raisonnements, qui réclament des décisions simples et qui refusent la complexité du monde. Les chefs du Shin Beth, professionnels habitués aux infinies nuances de l’humanité, exécutent les ordres mais n’en pensent pas moins. La défense immédiate du pays en passe par là, mais personne ne s’abuse sur le résultat final et le coût moral de cette posture.

L’impasse dans laquelle se trouve le conflit fait terriblement écho aux échecs des Occidentaux contre les jihadistes. La multiplication des cibles à traiter par les services israéliens pour répondre à l’obsession de sécurité (légitime, mais qui ne fait pas une politique) des gouvernements successifs a conduit à une militarisation excessive du contre-terrorisme. La réponse militaire n’est écartée par principe que par des idéologues dépassés, mais elle ne doit pas être tout. Elle est, surtout, censée produire des effets autres que simplement tactiques.

Comme le rappelle un des interviewés, il s’agit de faire la guerre pour créer une réalité politique meilleure, mais on en est loin. Les opérations incessantes visant à éliminer les terroristes et à casser leurs réseaux n’apportent qu’une réponse ponctuelle à un affrontement qui a plus d’un demi-siècle. Elles ont même leur vie propre, et semblent sans lien réel avec la crise à laquelle elles répondent. Paradoxalement, même, leur efficacité opérationnelle a accru la menace en ôtant tout espoir à l’adversaire, alors que des solutions ont été en vue. La faute n’en revient évidemment pas aux seuls Israéliens, et la campagne d’attentats du Hamas au printemps 1996 est, par exemple, évoquée. Le fait est que, vaincus militairement, politiquement inaudibles, certains Palestiniens ne pratiquent pas le terrorisme pour obtenir un effet politique mais bien pour simplement agir et prouver qu’ils sont encore debout. Le sentiment d’échec et d’impuissance qui imprègne tout le film est résumé, dans une formule qui fait frémir et que l’on peut aisément appliquer au jihad, par un Palestinien expliquant le terrorisme : votre souffrance est notre victoire.

Cette phrase, terrible de détermination et de désespoir, mériterait d’être méditée.

Ten years after

On ne répètera jamais assez à quel point il est important d’étudier son adversaire si on souhaite un tant soit peu le vaincre. Cette vérité éternelle, que connaissent parfaitement les forces armées ou les services de renseignement, n’est cependant pas l’apanage de l’Etat, et un travail scientifique sérieux, accompli à partir d’un exploitation rigoureuse de sources ouvertes, permet également de connaître en profondeur un phénomène politique, ses acteurs et leurs méthodes. C’est à cet exercice que se sont livrés, sous la direction de Bruce Hoffman et Fernando Reinares, une équipe de spécialistes renommés dont les travaux, réunis dans une somme de 696 pages, ont été publiés en 2014 par Columbia University Press.

Hoffman Reinares book

The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death s’impose, dès sa première lecture, comme un ouvrage de référence, proprement indispensable à qui s’intéresse à la menace jihadiste et à ses évolutions. L’ouvrage impressionne d’abord par la qualité de ses sources, et la clarté de ses explications. Celles-ci découlent de la structure du texte, association chronologique et géographique (In the West/Outside the West) de l’étude d’attentats réussis, de projets déjoués et même de filières de combattants. On y apprend, en particulier, beaucoup sur les processus opérationnels et décisionnels des réseaux et cellules liés à Al Qaïda, des attentats du 11 septembre 2001 à la mort du fondateur de l’organisation, dans la nuit du 1er au 2 mai 2011.

Il s’inscrit également dans une tradition, déjà ancienne, d’études approfondies du sujet par le monde scientifique américain (cf. ici, par exemple, les titres publiés par la seule université de Columbia) et participe, ce faisant, aux débats quant à l’organisation et aux logiques de la mouvance jihadiste mondiale. Il fait ainsi suite à la vive controverse qui avait opposé – et qui oppose toujours – Bruce Hoffman à Marc Sageman. Le premier, pour faire simple, défend l’image d’une menace émanant d’un centre décisionnel cohérent (Al Qaeda Senior Leadership – AQSL) tandis que l’autre, depuis 2004, avance l’hypothèse d’une mouvance déstructurée, sans véritable cœur (leaderless terrorists).

La vérité, sans doute, se trouve entre ces deux visions et dépend de la focale adoptée. L’étude des itinéraires personnels, avancée par Sageman, permettrait ainsi d’adhérer à ses thèses si les analyses des attentats contenues dans le livre dirigé par Bruce Hoffman et Fernando Reinares ne conduisaient pas à voir qu’il existe quand même des impulsions, une organisation, des choix opérationnels et des effets à produire pensés par de véritables stratèges bien différents des voleurs de poules que quelques uns s’obstinent à nous décrire.

La réalité, particulièrement complexe, des réseaux jihadistes est parfaitement rendue dans les nombreux chapitres qui composent ce livre. L’association de parcours individuels et de vastes phénomènes sociopolitiques y est présente, pour peu qu’on se donne la peine de méditer chaque cas étudié, et il vient même l’envie, à la fin de quelques parties, de dessiner des schémas afin de représenter cette mouvance en perpétuelle évolution.

Certains des constats initiaux de Sageman y sont, paradoxalement, en partie confirmés, et si des attentats sont commis à la suite d’une planification centralisée, d’autres sont, en revanche, la concrétisation de projets nés sur le terrain, en Europe ou au Moyen-Orient au sein de petites cellules. La réalité qui se dessine tout au long de ces presque 700 pages est ainsi celle, bien connue, de réseaux tridimensionnels dont certains membres sont liés à d’autres cellules ou d’autres groupes mais dont la cohérence vient du désir partagé de frapper (cf. ici, par exemple, pour un déjà vieux post sur ce thème).

La variété des cas étudiés ici, des Etats-Unis à l’Australie, de l’Europe occidentale à l’Indonésie, du Maghreb au Moyen-Orient en passant par le Kenya, contre efficacement les fausses vérités régulièrement assénées, et notamment en France. On y parle guère d’immigration, de pathologies mentales ou de jeux vidéos, et s’il est manifeste que certains des terroristes mentionnés ne sont pas des gendres idéaux, il serait bien hâtif d’en tirer des conclusions définitives au sujet de lois miraculeuses ou de programmes de déradicalisation.

Alors que la focalisation sur les seuls filières de volontaires syriens a cruellement montré ses limites en France, la lecture de The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death pourrait permettre une meilleure compréhension du phénomène et, qui sait, donner des idées à des auteurs et à des éditeurs. On voit mal comment la France, qualifiée par Al Qaïda dans la Péninsule arabique de « première ennemie », pourrait encore se passer d’une authentique réflexion collective sur un sujet qui mobilise tant de ses moyens.

 

Note : cette recension a été également été publiée sur le site War Studies Publications, auquel j’adresse toutes mes amitiés.

 

Sorry, Goose, but it’s time to buzz a tower.

Dans un ouvrage désormais classique publié en 2001, Guerre sainte, multinationale (Holy war, Incorporated, Simon and Schuster, 2011, en français chez Flammarion) le journaliste américain Peter Bergen se livrait à une description passionnante de l’islamisme radical sunnite armé et, déjà, essayait de briser quelques uns des lieux communs qui corrompaient alors – et corrompent toujours – le débat public. A l’occasion d’un chapitre intitulé Le réseau mondial. Le tour du monde en 80 jihads, il décrivait notamment la diversité des crises et de ce qu’il faut bien appeler les fronts d’une guerre qui, au lendemain des attentats du 11 septembre, mobilisait un nombre croissant d’Etats.

Près de quinze années après ce livre, qui se voulait aussi être l’instantané d’un phénomène en pleine croissance, le jihadisme a pris une ampleur telle qu’il s’est imposé parmi les défis les plus importants de l’agenda international. Depuis des années, des expéditions guerrières sont menées en Afrique ou au Moyen-Orient par des puissances occidentales contre des groupes jihadistes, tandis que certains Etats musulmans luttent pour survivre, quand ils n’ont pas simplement perdu le contrôle de vastes portions de leur territoire.

La lutte contre le jihadisme pèse également sur les débats de société et conduit à des réflexions douloureuses sur le communautarisme, la laïcité ou le respect de la vie privée et ses éventuelles limitations au profit de la défense de tous. Malgré les nombreux appels à la résilience, force est d’ailleurs de constater que les législations occidentales spécialisées ne cessent de se durcir, à chaque attentat ou à chaque projet déjoué, sans qu’on sente que leurs dernières évolutions aient été mûrement pensées, ou même que leurs auteurs en attendent autre chose qu’un gain politique ponctuel, rapidement acquis, rapidement oublié.

Cette mobilisation tous azimuts, législative, diplomatique, militaire et intellectuelle, n’a jusqu’à présent, pas produit de résultats durables. Des terres de jihad décrites par Peter Bergen en 2001, aucune ne connaît aujourd’hui la paix, et chacun a bien conscience que la situation s’est aggravée dans bien d’autres régions. Il serait sans doute abusif de lier cette dégradation de la situation internationale aux seules menées des groupes jihadistes, mais le sentiment général, devant une carte des risques, est celui d’une perte de contrôle progressive de la part des grands acteurs internationaux face à un phénomène dont la complexité ne cesse d’étonner.

Si la survie des Etats occidentaux n’est pas menacée par la croissance, pour l’instant sans interruption, de la menace jihadiste (essentiellement terroriste, mais pas seulement), il n’en va pas de même pour nombre d’Etats d’Afrique sub-saharienne, du Moyen-Orient ou d’Asie, dont les institutions ou les sociétés sont durement touchées. Ces déstabilisations, parfois causes, parfois conséquences, du terrorisme jihadiste, conduisent régulièrement à des interventions extérieures, plus ou moins improvisées, plus ou moins maîtrisées, dont on connaît le début mais dont on ne voit jamais l’issue. Même la fin, officielle, de la guerre en Afghanistan, n’est ainsi pas la fin réelle des opérations de combat des forces américaines, qui y affrontent les Taliban depuis le mois d’octobre 2001 et entendent y maintenir une capacité de frappe.

Sans tomber dans un pessimisme de peu d’utilité, il convient de reconnaître que la croissance régulière, depuis une trentaine d’années, du jihadisme révèle l’inefficacité de la riposte des Etats qu’il frappe et pose, in fine, plusieurs questions aux gouvernants et à leur appareils militaro-sécuritaires. Il y a ainsi lieu de craindre que la prochaine loi ou la prochaine intervention extérieure ne règleront pas davantage le problème. Le bilan de plusieurs décennies de lutte, d’abord clandestine et larvée puis au grand jour, mérite qu’on s’interroge sur les méthodes, l’organisation et les buts des politiques de contre-terrorisme menées.

Une lutte sans fin ?

Contrairement à une idée répandue par certains, la militarisation de la lutte contre le jihadisme n’est pas une cause du terrorisme mais bien une conséquence de l’évolution d’une menace à laquelle les moyens classiques ne parvenaient plus à répondre. Cette évolution, qu’il est, par ailleurs, parfaitement légitime de déplorer, constitue une des illustrations les plus spectaculaires de ces changements de posture imposés par les groupes jihadistes à des Etats de droit, qui plus est a priori peu enclins à s’engager dans de longues et lointaines opérations mais finalement contraints de projeter leurs forces armées.

Personne, d’ailleurs, n’affirme qu’il soit possible de vaincre le terrorisme par la force armée, puisque celui-ci, comme il n’est jamais inutile de le rappeler, n’est qu’un mode d’action, un choix tactique opéré par des acteurs politiques. Le recours à l’action militaire, en Afghanistan, au Mali, au Yémen ou en Somalie, n’a toujours été que la riposte aux actions de groupes qui, eux-mêmes, menaient des actions violentes dont l’ampleur et l’intensité appelaient autre chose que l’invocation émue des grands principes du droit pénal.

On peut, en revanche, noter que les actions militaires déclenchées par des Etats se sentant, à tort ou à raison, le devoir d’intervenir l’ont toujours été trop tard. Il ne sera pas inutile, quand ces événements seront devenus l’objet d’études historiques, de déterminer si toutes les interventions armées lancées par les Etats occidentaux depuis une quinzaine d’années n’ont, d’ailleurs, pas été les conséquences directes et inévitables d’échecs politiques majeurs. Sur le fond, les opérations Serval et Sangaris, au Mali et en RCA, au cœur de deux crises très différentes, ne visaient-elles pas toutes les deux à sauver ce qui pouvait encore l’être du naufrage d’anciennes colonies françaises ? La lutte contre le jihadisme, comme le prétendaient avec dédain les diplomates américains au milieu des années ’90, pourrait aussi, après tout, être vue comme une succession de crise postcoloniales. Les crises en Somalie, au Nigeria ou au Yémen permettent de ne pas seulement accabler notre pays mais bien de s’interroger sur la situation d’Etats ayant un temps été dominés, voire conquis, par des puissances occidentales.

Il convient aussi de rappeler que les actions militaires, qui sont devenues la principale manifestation du contre-terrorisme, ne produisent d’effets durables que contraires aux objectifs initialement poursuivis. La France le découvre, après d’autres sous d’autres cieux, au Mali où, après avoir restauré l’intégrité territoriale d’un Etat impuissant et victime de ses compromissions, elle est désormais accusée par les différentes parties en présence de défendre les intérêts du camp d’en face tandis que ses forces, initialement saluées comme des libératrices, sont aujourd’hui jugées trop visibles. Venues défaire des groupes jihadistes qui se nourrissent de conflits locaux, les armées occidentales sont condamnées à rester des corps étrangers aux yeux des sociétés qu’elles pensent défendre, avant de devenir une des données de l’équation politico sécuritaire. Le jihadisme joue alors habilement de la présence de ce corps étranger, pourtant généralement réclamé dans un premier temps par les Etats concernés. Il suffit, pour s’en convaincre de comparer la popularité du contingent français au Mali au mois de janvier 2013 et aujourd’hui.

Il n’est, ainsi, pas absurde de critiquer la prééminence du militaire, mais encore faut-il le faire en étant conscient de la nature de la menace combattue. Le jihadisme, idéologie sans raffinement, syncrétisme brutal de causes parfois sans rapport, semble insensible aux seules actions judiciaires, et la menace est parfois trop vive pour rester sans réponse, quand bien même il faudrait refondre les doctrines. On voit mal, après tout, pour quelles raisons, alors que les outils s’adaptent (ou tentent de le faire), les raisonnements qui les fondent ne refléteraient pas les mêmes changements.

Penser global, penser local, mais surtout penser…

Le fait est que les difficultés, déjà anciennes et difficilement niables, des Etats confrontés à la poussée jihadiste conduisent à s’interroger sur l’élaboration de leurs réponses aussi bien que sur la pertinence de celles-ci. La littérature savante consacrée au sujet, embryonnaire avant les attentats du 11 septembre, a connu depuis une croissance exponentielle comparable à celle de la menace elle-même et regorge de textes détaillés traitant des modes opératoires terroristes, de l’organisation des réseaux, des revendications des groupes, de leur financement, des crises qui les motivent, des Etats qui les combattent ou tentent de les manipuler, des tensions au sein de l’islam sunnite, et, plus généralement, des racines du mal.

Sans atteindre l’ampleur vertigineuse des études soviétologiques, la production de connaissances publiques est plus que conséquente et offre un corpus d’une grande richesse – à laquelle il faudrait ajouter la surabondante production des administrations spécialisées, des services de police, des forces armées et des échelons de synthèse.

Étonnamment, pourtant, le débat français reste d’une grande pauvreté, indigne des défis qu’affronte notre pays et de la mobilisation de l’appareil d’Etat qui en découle. La comparaison avec la production britannique est, à ce titre, particulièrement cruelle, sans même parler des travaux réalisés par certains think tanks américains ou une poignée de grands cabinets privés.

Les attentats de Paris, entre le 7 et le 9 janvier derniers, ont, à cet égard, tragiquement mis en évidence les nombreux biais, clichés et présupposés de la parole publique – et parfois officielle. Comme de juste, des vérités censées être des évidences acquises, mais ne reposant sur aucune étude sérieuse, ont été avancées afin de justifier des mesures prises dans l’urgence contre une menace terroriste pourtant si ancienne, des anarchistes de la fin du XIXème siècle au GIA des années 1990, qu’elle dimensionne depuis longtemps les moyens et l’organisation de la communauté française du renseignement.

A ce sujet, la redécouverte de la profondeur historique du jihadisme français de la part de certains commentateurs a eu de quoi inquiéter, tout comme l’obsession pour les filières de volontaires à destination de la Syrie, défi majeur mais certainement pas unique de la lutte contre la menace jihadiste. De fait, l’appartenance des frères Kouachi à la mouvance d’Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) en est la meilleure preuve. On peut même se demander si une sorte d’effet de mode n’est pas en partie responsable de l’affectation ou de la non affectation de moyens. Des enquêtes internes pourraient valider ou invalider cette crainte, mais encore faudrait-il qu’elles soient menées.

Le plaquage sur les événements de Paris de grilles de lecture anciennes, dépassées, partielles sinon partiales, a conduit à des affirmations péremptoires. Constater les profondes divisions de la société française a sans doute été la marque d’une grande et tardive lucidité, mais certaines causalités supposées, mises trop rapidement en avant, n’ont pas résisté à un examen attentif des faits (comme ici, par exemple). Les difficultés communautaires, les échecs scolaires ou le chômage ne créent pas systématiquement de la violence politique, et encore moins du terrorisme. De même, si on ne peut nier certaines caractéristiques psychologiques, parfois aussi visibles au sein des forces armées ou dans certaines professions, réduire le jihadisme à des pathologies mentales ne résiste pas à des décennies de terrorisme d’inspiration religieuse sur plusieurs continents.

Procéder à la déradicalisation religieuse des jihadistes a, par ailleurs, été avancé comme une nécessité urgente, quand bien même les résultats des programmes lancés à travers le monde auraient été décevants, et en tout cas incapables de garantir l’abandon de la violence par l’ensemble des individus concernés. Un tel projet, surtout, fait trop rapidement l’impasse sur les causes politiques profondes du phénomène jihadiste dans les pays occidentaux – sans même parler des dérives qu’il porte en germe – et devrait être rebaptisé programme de rééducation civique. L’ampleur de la tâche donnerait cependant alors le vertige.

Il n’y a là, hélas, que des faits connus, documentés, décortiqués par les services ou certains journalistes, l’évocation du rôle de la prison dans l’itinéraire des jihadistes relevant même du cycle, comme celui des saisons, sans qu’aucune solution n’ait jamais été trouvée malgré les exclamations des observateurs.

… Et si possible, ensemble.

La qualité des travaux des uns et des autres, on le voit, n’a pas nécessairement de conséquences sur la pertinence de la politique finalement conçue et mise en œuvre. Il est cependant évident qu’on a plus de chance de faire fausse route si on est peu ou mal conseillé que si on est correctement alimenté. Il faut cependant le vouloir, ou même le pouvoir. Les professionnels engagés dans des actions opérationnelles n’ont que rarement le temps de prendre de la hauteur – à supposer qu’on les y autorise – et ceux qui observent les événements de loin, s’il leur arrive de voir juste, disposent de faits incomplets et n’ont que rarement l’oreille des autorités.

Les flux intellectuels du contre-jihadisme français, à dire vrai, semblent ne fonctionner qu’à sens unique. Les renseignements et analyses montent en ordre plus ou moins dispersé vers les autorités politiques, après avoir été tamisés et raffinés à différents échelons administratifs et, éventuellement, selon des biais plus liés à des chapelles qu’à de véritables écoles scientifiques.

L’important, en effet, ne réside aucunement dans un hypothétique consensus, souvent suspect, d’ailleurs, mais dans la confrontation d’idées et d’opinions qui ne relèveraient pas de vieilles obsessions, d’anciennes croyances, ou même de mauvaises intuitions érigées en vérités révélées en raison de la stature de leurs auteurs. Le fait, par exemple, qu’après les attentats de Paris on ait entendu force lieux communs au sujet des supposées origines sociales ou économiques du jihadisme, alors que l’ensemble des services de renseignement et de sécurité s’échinent, depuis de trop nombreuses années, à affirmer qu’il n’existe pas de profil simple des terroristes, a illustré la déconnexion, alarmante, entre l’état des connaissances détenues par les administrations et les citoyens en raison de l’aura persistante dont bénéficient, inexplicablement, certains dans les médias. Il ne s’agit, en aucune façon, de contraindre des structures opérationnelles à s’exposer publiquement, mais on peut déplorer qu’une forme sournoise de désinformation contribue à biaiser, sinon à saboter, le nécessaire débat public.

Il est, de même, permis de regretter l’excessive influence auprès des autorités de faux prophètes, dont les analyses n’ont cessé d’être sèchement contredites par les faits, alors que des structures administratives spécialisées, ou que certains universitaires, manifestement plus pertinents, soient loin d’avoir la même audience et, partant, le même poids. Si l’entourage d’un ministre ne doit pas ressembler à une foire d’empoigne, il ne devrait pas non plus être le lieu d’une pensée formatée, par crainte ou aveuglement. Force est de constater, pourtant, que le débat contradictoire n’est pas la caractéristique première de certaines de nos administrations.

Une ambiance de feu
Une ambiance de feu

L’obéissance est, dit-on, la force principale des armées, mais celles-ci, comme d’autres forces, ne progressent véritablement que par la pensée hétérodoxe de quelques uns. Souvent interprétée par l’establishment comme la marque d’un orgueil démesuré ou le souci de se démarquer, la pensée originale, si elle peut conduire à des impasses ou à des échecs, est un puissant facteur d’innovation. La fonction de fou du roi, encouragée par quelques uns pour leur édification personnelle, est le plus souvent décriée par ceux qui ont compris que le confort du prince était le garant de leur propre tranquillité, quand bien même tout ne se passerait pas comme souhaité – en République Centrafricaine, par exemple.

Il manque, en réalité, à différents endroits de notre complexe système administratif, ce que les Anglo-Saxons nomment des red teams, des équipes de cadres expérimentés discutant de la pertinence des choix, des plans, des postures, les mettant à l’épreuve avec rigueur, dans le souci de faire progresser la structure. Il faut, à ce sujet, impérativement lire le billet posté par le site Pensée militaire. En France, pays qui valorise souvent plus l’aisance rhétorique que la profondeur de la pensée, le projet peut sembler utopique, alors qu’il répond, sans aucun doute, à un réel besoin.

Il ne s’agit évidemment pas de confier à qui que ce soit des missions de plastron, mais de tenter de consolider par une analyse intransigeante les postulats qui fondent notre politique anti terroriste. A défaut de pouvoir parvenir à des constats sans appel, il s’agirait d’écarter les fausses pistes et d’identifier les voies à explorer afin de concevoir une stratégie qui ne serait pas celle de l’émotion et de la réaction. A l’exemple du combat dissemblable pratiqué par certaines forces aériennes à des fins d’entraînement, d’aguerrissement mais aussi de réflexion tactique, la pratique du débat contradictoire entre professionnels mandatés – qui auraient donc l’assurance de ne pas être affectés dans une lointaine garnison du limes à l’issue de leur mission – permettrait d’offrir aux autorités politiques autre chose que de pénibles rengaines, ainsi que quelques explications, toujours utiles pour éviter toute sidération trop durable. Peut-être serait-il alors possible d’envisager des mesures qui ne seraient pas que cosmétiques et même, on peut toujours rêver, de concevoir une stratégie qui ne serait pas uniquement fait de mesures hâtives ou de réformes taillées sur mesure afin de servir les ambitions de tel ou tel ministre, de telle ou telle administration.

F-16C des Aggressors de l'USAF

Une telle réforme, moins spectaculaire que des fusions, des créations ou des dissolutions, serait en revanche plus profonde et plus difficile. Elle devrait s’accompagner de la mise en place d’un échelon de manœuvre, qui manque cruellement dès qu’il s’agit de terrorisme. Il n’est en effet du ressort ni de l’UCLAT ni du SGDSN de concevoir une politique réellement maîtrisée associant à des analyses ambitieuses des objectifs majeurs dépassant l’adoption de lois inapplicables ou l’imposition à des forces armées déjà exsangues des missions de sécurité publique relevant d’abord de la réponse politique et non d’un accroissement de la pression sécuritaire.

Après des années à subir la croissance d’une menace terroriste qui a fini par s’imposer comme un sujet majeur de politique intérieure, il est sans doute plus que temps d’explorer d’autres voies que l’amélioration sans fin des seules mesures répressives. Celles-ci, indispensables, n’apportent en effet, de toute évidence, aucune solution véritable, mais sont devenues une rente de situation pour certains. Il n’est donc pas inutile de mettre le savoir-faire durement acquis au service d’une ambition plus haute, capable d’utiliser au mieux les innombrables signaux faibles ou forts recueillis par la communauté nationale du renseignement, d’analyser en profondeur l’adversaire, de déceler les futures crises et de conseiller le plus pertinemment possible les autorités.

Une telle ambition ne semble pas illégitime au vu de la richesse intellectuelle que recèlent l’administration, les forces et le monde universitaire de notre pays. Elle suppose cependant une volonté de ne plus subir et de reprendre, enfin, l’initiative sans se contenter de formules creuses ou de coups de menton martiaux.

 

Merci à Mathieu P pour ses conseils lors de la rédaction de ce texte.

Dunes

Timbuktu ne méritait pas sans doute pas la Palme d’Or, mais il s’agit, sans nul doute, d’un film intrigant, étonnant, très personnel, qu’il faut voir et revoir pour en saisir les subtilités. Beaucoup attendaient un film témoignage, presqu’un documentaire, sur l’occupation du Nord Mali par les jihadistes, à partir du printemps 2012, mais il n’en est rien. Timbuktu est d’abord l’œuvre d’un artiste, Abderrahmane Sissako, qui porte un regard personnel sur ces évènements, et il serait bien difficile d’en retirer le moindre enseignement politique ou opérationnel.

Timbuktu Timbuktu

Sa richesse, pourtant, est réelle, et les débats entendus l’année dernière au sujet de sa véracité étaient bien stériles. Qui a jamais prétendu, après tout, que le chef d’œuvre de John Huston, L’homme qui voulut être roi (1975, avec Sean Connery, Michael Caine et Christopher Plummer, d’après une nouvelle de Kipling), censé se passer au Kafiristan mais tourné au Maroc, avait valeur de travail scientifique ? Il en va de même pour Timbuktu, réalisé en Mauritanie et traitant d’un Etat voisin, qui saisit la complexité d’un conflit humain. Il n’est pas question, ici, de dunes ou des boucles du Niger mais d’hommes et de femmes, et la caméra les suit, patiemment, au plus près, alors que leur vie change.

Plusieurs choses frappent, dans ce film. L’absence, d’abord, d’un fil narratif unique, tranche avec les formes habituelles. Alors que le cinéma occidental, dans ses réalisations les plus courantes, nous a habitués à des constructions reposant sur une intrigue centrale, parfois soutenue par une intrigue secondaire, ou, au contraire, à ces fameux films chorale dans lesquels se lancent, tous les cinq ou dix ans, des cinéastes plus ambitieux que les autres, le film d’Abderrahmane Sissako suit tout autant la vie de Kidane et de sa famille que celle d’Abdelkrim le jihadiste, sans négliger la vie dans Tombouctou occupée. Le film montre ainsi les itinéraires de ce couple, surpris par les islamistes, ou de cette jeune commerçante, contrainte d’appliquer des règles absurdes.

Timbuktu

Le silence du film est une autre de ses caractéristiques. Les éclats de voix y sont rares (au sujet de l’équipe de France de football…), et les longs discours encore plus. On n’assiste, finalement, à des échanges construits que lors de l’interrogatoire de Kidane ou lors des affrontements verbaux entre les jihadistes et l’imam de la mosquée. Tout cela, cependant, reste étonnamment, très urbain.

Là où des cinéastes plus démonstratifs auraient multiplié les scènes de panique, voire d’hystérie, assorties de cris, de rafales et de bagarres chorégraphiées, Sissako nous montre des jihadistes, calmes, déterminés, sûrs de leur bon droit et s’imposant sans coup férir dans la ville. Le film n’est peut-être pas un documentaire, mais l’absence de toute résistance étatique dans Tombouctou, telle que montrée par le cinéaste, renvoie l’image, dévastatrice, d’une population abandonnée par le régime de Bamako, littéralement laissée à elle-même et dont les jihadistes s’emparent sans le moindre coup de feu. Dans ce film, les islamistes ne tirent longtemps que sur des gazelles, des statuettes ou des masques traditionnels – et on saisit là leur volonté de prise de contrôle culturelle de la région. La fin, hélas, est plus tragique.

On a souvent dit, en France, que Timbuktu dénonçait les jihadistes. Il les décrit, en réalité, sans s’acharner, sans forcer le trait, dans leurs certitudes, mais aussi leur humanité et leurs faiblesses. Abdelkrim, par exemple, fume en cachette, et cache mal son trouble devant la beauté lointaine Satima. La scène dans laquelle on voit trois d’entre eux essayer d’enregistrer une vidéo de propagande est, bien plus qu’une moquerie, une remarquable vision de la réalité. Contrairement aux certitudes de bien des commentateurs français, les jihadistes ne sont pas tous, ni des psychopathes, des délinquants, ni des chômeurs désespérés, ni des idiots à peine capable de lacer leurs rangers, et ils ne sont pas tous capables de parler de façon convaincante de leur lutte : Aujourd’hui, hamdoulilah, je suis sur la voie de Dieu, la voie du jihad, et blablabli et blablabla. 

Les cheveux de Satima

Timbuktu nous montre donc une occupation, policière plus que militaire, insupportable, imposée par des hommes dont le combat n’est jamais expliqué et dont on ignore les motivations. Ils affirment être de bons et vrais croyants, mais les hommes face à eux, pacifiques, pensent la même chose et ne comprennent pas ces nouvelles règles qu’on leur applique.

Timbuktu

Les nouveaux maîtres de la ville affirment faire le jihad, mais bien malin qui pourrait dire, à la fin du film, contre qui cette guerre sainte est livrée. Les jihadistes, qui ici ne sont jamais des terroristes, viennent de toute la région. Ils parlent arabe, bambara, français, tamasheq, et certains des insurgés doivent même communiquer en anglais pour se comprendre. Il y a là une vérité, que, par exemple, Pierre Murat, dans Télérama n’a pas comprise, sans doute par ignorance.

Le film de Sissako, servi par la musique, admirable, d’Amine Bouhafa, n’est donc pas un brulot. Il porte un regard étonnant, presqu’apaisé, sur un drame auquel la France, en intervenant, a mis un terme sans répondre à la crise plus profonde qui mine la région. Les échanges entre les jihadistes et l’imam sont, à cet égard, très importants. Ils montrent, non pas une opposition frontale telle que nous la rêvons, nous Occidentaux, entre ce que nous imaginons être de bons et de mauvais musulmans, mais la complexité d’un écheveau de tensions au sein d’une communauté. Timbuktu pourrait même être taxé d’ambiguïté, si on n’y prenait pas garde, ou si on se souvenait que le film a été tourné avec le soutien de la Mauritanie qui elle, pour le coup, est d’une grande, très grand, ambiguïté. Il reste cette violence, latente, cet otage occidental aperçu quelques instants, ce couple lapidé, cet autre fouetté, ou cet autre, abattu.

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Une lapidation ordinaire

La petite fille qui court dans les dunes, dans les dernières images, répond à cette gazelle chassée au début du film par les jihadistes. On contemple là la grace et l’innocence détruites par des hommes qu’on a observés mais qu’on ne comprend toujours pas. Ce n’est pas la moindre qualité de ce film que de donner corps à ce mystère.