Les démons sont éternels

Fidèle à l’esprit du 11 janvier, fait d’ouverture et de lucidité, le ministre de l’Intérieur l’a clairement rappelé alors que quelques voix audacieuses s’interrogeaient sur l’efficacité de nos services, au lendemain des attentats du 13 novembre : il n’y a pas eu de faille dans le dispositif (en fait, il n’y en a jamais). Et, se justifiant avec l’agilité intellectuelle qui nous le rend si sympathique, le même a rappelé le nombre de policiers et de gendarmes mobilisés sur le territoire national depuis plusieurs mois. Manifestement, le brave homme semble confondre les moyens et leur emploi et n’entend pas voir le bilan de l’organisation dont il a la charge remis en cause par les faits. Après tout, les faits, c’est tellement 20e siècle, et critiquer, c’est tellement la marque d’une posture anti nationale.

Un succès

Le ministre a cependant raison. Le terme de faille n’est pas approprié, et je lui préfère, tout comme quelques amis bien renseignés, celui de naufrage, voire même celui de naufrage historique. NAUFRAGE HISTORIQUE.

130 morts, Monsieur le Ministre, à Paris et Saint-Denis, et certains des blessés sont vraiment dans un sale état, mais pas de faille, oh non, aucune. Devrait-on alors parler de succès ? Ou de fatalité ? Je ne suis pas le seul à trembler de rage en écrivant ces lignes tant l’indécence de la position officielle le dispute à l’ampleur de l’attaque qui nous a frappés – et à laquelle on s’attendait. Vraiment, vous êtes certain, tout s’est passé comme prévu ? Même pas un petit souci ? Ah bon, d’accord. Oui, oui, je circule.

Parce que, moi éternel ricaneur, d’un seul coup je ne ricane plus car je ne vois pas une faille, mais un tas de cadavres, plusieurs tas, en fait, devant des bars, dans les rues, dans une salle de concert, dans un quartier où l’essence même de notre pays, joyeuse, métissée, a été fauchée. Mais non, n’est-ce pas, tout va bien, tout s’est passé comme prévu ? J’imagine que c’est ce que vous allez expliquer aux familles, n’est-ce pas ? D’ailleurs, n’est-ce pas ce que vous célébriez le vendredi 13 dans la journée ? Moi, qui étais alors loin de la France, je ne trouvais alors sur le compte Twitter de la Place Beauvau, tandis que les morts s’accumulaient dans nos rues, que de misérables manifestations d’autocélébration.

Tout va bien

Tout va on ne peut mieux

Et pourtant, que ne nous avait-on promis ? La sécurité pour tous, des services devenus soudainement infaillibles grâce à une loi qu’on nous disait indispensable. A l’époque, au milieu des moqueries et des accusations à peine déguisées de trahison, on nous expliquait que les mesures votées, devenues légales après le vote d’une Représentation nationale sous pression (« Je vais voter cette loi, je ne veux pas qu’on me reproche quoi que ce soit en cas d’attentat »), étaient en réalité déjà largement mises en œuvre par les services concernés et que la lutte contre le terrorisme s’en verrait ainsi renforcée légalement et consolidée sur le terrain. Il faut dire qu’entre les attentats déjoués fortuitement et les carnages évités de justesse dans un train, la menace n’avait rien d’anecdotique.

Jamais, JAMAIS, ne fut discutée l’organisation de la communauté du renseignement. Jamais, JAMAIS, l’Assemblée, malgré les discours fermes de Jean-Jacques Gandhi, ne tenta de savoir comment les attentats du mois de janvier avaient pu se produire, comment des hommes connus – et parfois surveillés – avaient pu échapper à notre vigilance. A l’inverse de toute logique, économique ou industrielle, à l’encontre de la plus élémentaire rigueur intellectuelle, on décida de renforcer considérablement les moyens de structures lourdement prises en défaut. Ceux qui, en un fascinant mélange d’arrogance et d’ignorance (« Vous êtes très… français » aurait sans doute dit Larmina), moquaient la communauté impériale du renseignement tombaient dans les mêmes pièges, votant des budgets sans savoir s’ils seraient correctement utilisés, attribuant des renforts sans savoir où ils seraient affectés, décidant d’un accroissement de la masse des renseignements recueillis sans jamais JAMAIS se demander s’ils seraient correctement analysés, et surtout dans quel but. Avoir une idée de manœuvre, c’est tellement 20e siècle.

Il faut dire que les stratèges à l’origine de ces décisions étaient admirablement conseillés. On trouvait – et on trouve toujours – dans les antichambres du pouvoir les mêmes conseillers, inspirateurs de la catastrophique réforme de 2008 ayant abouti à la disparition des Renseignements généraux (DCRG) – une bonne raison pour les adorateurs de l’ancien Président de ne pas la ramener, d’ailleurs – et fourguant à tout va l’imposture d’une certaine criminologie française. Il faut dire que confier à des individus niant depuis le début l’existence d’Al Qaïda (elle n’existe pas, mais on écrit quand même des livres à son sujet, faut bien vivre) le soin de penser l’ensemble de notre stratégie contre le jihad tient du génie. Foulant aux pieds des milliers de pages de travaux scientifiques, les voilà qui mettent en avant une espèce de gourou aux motivations troubles qui, alors qu’on se bat du Maroc aux Philippines, affirme sans rire que tout ça c’est rien que la faute aux jeux vidéos et à la drogue et au chômage. Sans doute les assassins de Sadate, en 1981, avaient-ils trop joué en ligne (#ohwait), sans doute les fils à Papa détournant les avions du 11 septembre étaient-ils trop pauvres.

Transformant le pays occidental le plus menacé par le jihadisme en un stupéfiant îlot de superbe ignorance, vomissant la CIA ou la NSA en ne cessant secrètement de les envier, drapés dans des valeurs de gauche tout en envisageant des Guantanamo gaulois, nos héros, rejetant par avance toute vision d’ensemble d’un phénomène vieux de près de 40 ans, s’en remettent à de fumeuses théories psychologisantes qui font rire – quand elles ne font pas pleurer – les vrais professionnels (puisqu’il y en a, dans tous ces domaines, et qu’on prend bien soin de ne pas les écouter). Les historiens nous expliqueront sans doute par quel complexe cheminement une élite – ou supposée telle – a inventé la réforme- sabotage. Face à ces échecs vertigineux, personne, cependant, ne semble avoir pensé une seconde à démissionner. La décence, c’est tellement 20e siècle.

Il y a près de cinquante ans, les mêmes nous disaient qu’il était interdit d’interdire. Il est désormais interdit de critiquer, et on envoie pour nous châtier, nous autres malheureux PEAP, l’élite intellectuelle du parti. Que n’a-t-on dit au général Desportes, au colonel Goya, et à quelques autres qui déploraient la coûteuse et inutile présence de nos troupes dans nos rues ? Traités avec dédain par des responsables politiques désormais face à leurs responsabilités (Monsieur le Ministre de la Défense, ça baigne à Bamako ? ça filoche à Bangui ?), les observateurs ne ressentent aucune jubilation à avoir pu voir et comprendre ce que tant de beaux esprits s’obstinaient à ignorer. Ils pourraient cependant se moquer, même si c’est pas leur genre.

Prenons, à tout hasard, les frappes aériennes soudainement intensives réalisées en Syrie et en Irak. Qu’on écrase sous les bombes les combattants de l’EI ne me pose pas de problème, mais je me demande pourquoi on le fait APRES le carnage du 13 novembre. Ces frappes, que nous avons été quelques uns à juger trop timides, et donc à la fois peu pertinentes et inutilement dangereuses (en nous sur exposant pour un résultat opérationnel médiocre), nous ont été présentées comme des actions préventives. Il va, là aussi, être compliqué d’y voir un succès, et ce d’autant plus que nos ennemis, en revendiquant les attentats du 13 novembre, ont bien pris soin de préciser qu’ils nous frappaient en réaction. Que ce soit faux ou vrai importe peu, puisque nous parlons ici de communication. Nous sommes sans nul doute plus puissants qu’eux, mais ils sont tellement plus forts. Mais la réalité, c’est tellement 20e siècle.

Quelques heures après la perpétration du pire attentat jamais commis sur notre sol par ceux que nous bombardions justement pour l’éviter, nous avons donc redoublé d’effort. Mais, osé-je demander, si nous avons su si vite où et qui frapper après le carnage, pourquoi ne pas l’avoir fait AVANT ? Pudeur ? Splendide retenue ? Ou faut-il plutôt penser que nous nous agitons, une fois de plus, en tous sens et que, magnifique démonstration de notre solidité dans l’épreuve, nous nous vengeons ? La pertinence de cette stratégie est d’autant plus spectaculairement démontrée que celui qu’on présente comme le cerveau des attentats est mort à Saint-Denis et non pas à Raqqa. Pendant que nous ravagions des stations-services en Syrie, l’homme le plus recherché des services français pouvait s’infiltrer en Europe pour mourir finalement à quelques centaines de mètres d’un stade dont il avait fait fuir le Président. Je suis sans doute lyrique, mais j’y vois comme le symbole de notre soumission aux événements.

Dans un article devenu fameux, le Directeur général de la DGSE écrivait en 2014 que le renseignement visait à réduire l’incertitude. Il a, ici, spectaculairement échoué. Comme souvent dans l’histoire de notre pays, les plus épouvantables tannées ne sont pas dues à la lâcheté de nos combattants mais à la médiocrité de nos chefs. Jamais, en effet, les policiers, espions, magistrats, douaniers, gendarmes n’ont été mieux formés, mieux équipés qu’au moment où j’écris ces lignes. Quant aux militaires, dont on réduit sans fin le budget depuis des années, il apparaît aujourd’hui qu’on a besoin d’eux, de leur engagement, de leur patriotisme, de leur courage, et qu’ils ont besoin, eux, d’un minium de soutien. Le talent personnel, l’engagement absolu, au détriment de tout le reste, peuvent ne pas suffire quand le système ne fonctionne pas, ou, pire, quand il ne cherche pas à fonctionner tant il est occupé à autre chose : se battre pour les budgets, les missions, les dossiers, la gloire, les étoiles, les postes, etc.

Selon une tradition solidement établie, c’est donc une nouvelle génération que la France envoie défendre ses valeurs et ses intérêts sans jamais réfléchir à la façon dont il faudrait s’y prendre. Le sacrifice des personnels, civils et militaires, au Sahel comme en France, est d’autant plus admirable qu’il est gaspillé. Le panache, cette grandeur dans l’échec qui ne fait plus vibrer que les anciens Premiers ministres devenus avocats d’affaires, ne doit pas suffire quand tant est en jeu. Comme ne cesse de le répéter le colonel Goya, les défaites admirables, c’est beau, mais les victoires, c’est mieux.

La défaite face au terrorisme prend rarement la forme d’une débandade militaire. Il s’agit, le plus souvent, et en toute logique, d’une défaite politique puisque le terrorisme, mode opératoire, ne cherche qu’un effet politique. Il faut ainsi noter que ce sont les civils visés qui, par leur réaction, font ou ne font pas le succès sur le long terme du terrorisme. En rigolant malgré leurs larmes, en créant des comptes parodiques sur Twitter ou Facebook, en se réunissant spontanément dans les rues, en envahissant les terrasses parisiennes, nos concitoyens ont démontré toute la résilience qu’on attendait d’eux. Mais, et là aussi comme souvent, la trahison est venue des chefs, des élus, des responsables.

Exprimant une peur indécente, presque hystérique, alors que la population, groggy, se relevait déjà, la classe politique nationale, à de rares exceptions, s’est rapidement livrée à une affligeante surenchère associant propositions juridiques ineptes, polémiques indignes (mention spéciale à M. Bartolone qui, dimanche matin, avec sa diction inimitable de boxeur drogué, accusait sur RTL la précédente majorité d’avoir ruiné la sécurité de la France mais appelait dans la même phrase à l’union), et déclarations imbéciles (poke Malek Boutih, Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez, et un paquet d’autres).

C’est pourtant de la tête de l’Etat qu’est venu le spectacle le plus consternant. Oubliant des années de soutien à ceux qui veulent renverser le régime, des décennies d’affrontements clandestins, la France a, en effet, paru adopter les positions de Damas et de Moscou au sujet du jihad syrien. Cette inflexion, décidée sereinement après mûre réflexion, aurait pu être explicitée, défendue, argumentée, mais elle a, en réalité, été décidée sous la pression des événements. De même la proclamation de l’Etat d’urgence, si elle a de nombreuses justifications opérationnelles, donne le sentiment d’une perte de contrôle de la situation par un Etat et une administration qui, après avoir pendant des années réduit le budget des forces armées ou rejeté par principe des constats sociaux douloureux, prennent en pleine face la terrible réalité du monde. On pense ici à la brave dame qui reprochait récemment à David Thomson de décrire les jihadistes comme ils sont, ou à ceux qui geignaient en 2013 devant le masque glaçant d’un Légionnaire désormais perdu pour la République. Regardez bien se développer en France notre version du néoconservatisme, souvent défini ainsi : « A neoconservative is a liberal who has been mugged by reality » (Irving Kristoll). La réalité est cruelle, surtout pour ceux qui la niaient par aveuglement.

Que la population soit sensible à la violence, puisqu’elle est visée par elle, n’a rien de choquant. On aimerait simplement parfois plus de lucidité de sa part. Mais que nos gouvernants tombent dans tous les pièges qu’on leur tend a de quoi inquiéter, alors que tous les constats officiels sont faux (le Premier ministre évoquant les jeux vidéos ? Sérieusement ?) et qu’il est interdit de questionner le gaspillage d’énergie provoqué par la désorganisation de la lutte anti terroriste en France, déjà en difficulté depuis longtemps.

De ce point de vue, et en pensant au terrible gâchis de ces vies brutalement achevées ou brisées, l’attentat commis et revendiqué par l’EI est un succès pour les jihadistes. Ils contemplent notre fébrilité, la déconnexion entre nos ambitions et nos moyens, les béances au sein de nos services malgré la qualité des moyens techniques et humains mis en œuvre, et ils envisagent peut-être même de recommencer. Après tout, ça marche. Pourquoi se priver ?

« Where has everybody gone?/I’ve got this feelin/Goin to end up here on my own/Where’s my support now?/Where’s the ranks of the strong?/In this faceless crowd, where can I belong? » (« Where has everybody gone? » The Pretenders)

Vous voulez de l’intelligence, de la culture, du travail, de la rigueur, de la profondeur, du talent, de la hauteur de vue, de l’indépendance d’esprit, de la solidité dans l’épreuve ? Vous allez être servis, je vous en donne.

Les amis, et pour certains mes maîtres, je ne vous ai pas tous rencontrés, mais je vous lis, vous m’inspirez, vous m’aidez, vous m’ouvrez des voies, vous me corrigez. Je vous aime comme des compagnons non combattants, malgré tout en première ligne, notre première ligne, celle des idées et du savoir contre l’ignorance, la leur comme la nôtre.

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« Well, it’s been building up inside of me/For, oh, I don’t know how long/I don’t know why but I keep thinking/Something’s bound to go wrong/But she looks in my eyes/And makes me realize/When she says (Don’t worry, baby)/Don’t worry, baby (Don’t worry, baby)/Everything will turn out alright (Don’t worry, baby)/Don’t worry, baby (Don’t worry, baby) » (« Don’t worry Baby » The Beach Boys)

Un dernier coup d’œil sur Twitter, parcourir les derniers posts, et sentir le sang quitter votre visage. Et l’évidence est là, et tout ce qui n’était que craintes et conclusions devient terriblement concret. Et se reprendre, on vous attend, c’est à vous, on vous regarde. Et se ressaisir, réfléchir, établir les faits, poser les pensées sur une page. Et échanger, discuter, apprendre sans cesse, ne pas s’écouter, se nourrir du choc sans jamais le laisser vous emporter. Et prendre la mesure de l’attaque, la contempler, regarder la plaie sans faiblir. Et lire, écrire, être détaché sans être insensible, méthodique sans être froid. Et laisser ceux qui le veulent ou ne peuvent s’en empêcher se rouler dans la fange, dans l’indécence, le manque absolu de dignité, s’inventer la vie qu’ils n’ont pas eu sur la dépouille des innocents qui l’ont perdue. Ils sont indignes des valeurs qu’ils affirment défendre.

Et sentir vos yeux s’embuer, par surprise, alors que vous regardez le bébé d’un ami, à des milliers de kilomètres du carnage, dans une salle àmanger baignée de soleil. Et rire, danser, chanter, admirer la beauté, aimer, ne pas transiger sur la vie, ne rien négocier. Et vous combattre, sans haine, mais avec une détermination qui fera passer vos chefs pour une bande d’adolescents sensibles. Je ne suis pas Paris, je ne suis pas Charlie, je ne sais pas bien ce que veulent dire ces formules, mais je suis à coup sûr Français – et Européen. Je connais mon histoire, la violence, le pardon. Et ça, les gars, c’est la pire des nouvelles pour vous.

J’adresse, très respectueusement, ces lignes à la jeune femme qui a laissé échapper trois larmes ce matin dans le RER C qui la conduisait avenue Henri Martin. Vous n’êtes pas seule, Madame.

« I’m stupidly happy/Everything’s fine/I’m stupidly happy/My heart pumping wine » (« Stupidly Happy », XTC)

Après avoir observé pendant quelques jours un silence prudent, les autorités britanniques ont indiqué le 4 novembre qu’elles estimaient que le crash de l’Airbus de Metrojet dans le Sinaï, le 31 octobre dernier, pourrait bien avoir été provoqué par un engin explosif placé à bord de l’appareil. Cette déclaration, manifestement mûrement réfléchie (nous parlons de l’association Foreign Office – JTAC – MI6, cf. ici, des gens assez différents des éditorialistes du Point) a rapidement été suivie d’effet, et le Royaume-Uni a donc, dans la foulée, annoncé que les vols commerciaux britanniques à destination de Sharm El Sheikh étaient suspendus. Admettons que c’est logique : si vous estimez que l’avion perdu a été détruit par une bombe, vous vous demandez où et quand elle a été embarquée. Et une fois que vous le savez (ou que vous pensez le savoir), vous estimez plus sûr de plus y poser vos propres appareils, le temps que les responsables locaux mettent un peu d’ordre dans tout ça – on peut toujours rêver.

Il faut s’arrêter ici sur un point très important. Jamais jamais jamais les Britanniques n’ont affirmé détenir la moindre preuve directe à l’appui de cette hypothèse (et d’ailleurs, avec de telles preuves, il ne s’agirait plus d’une hypothèse mais bien d’un fait avéré). Alors que d’autres, de façon assez surprenante, suspendaient dans l’urgence le survol de Sinaï, il a été décidé à Londres réfléchir un peu avant (il paraît que ça se fait). Pour parvenir à cette conclusion, les responsables britanniques ont suivi un processus analytique simple – même s’il semble encore trop complexe pour certains :

Contexte sécuritaire : menace terroriste, ou pas ? Plutôt, oui.

Communiqué de revendication : crédible, ou pas ? Plutôt, oui.

Volonté de l’EI de frapper 1/le tourisme égyptien 2/la Russie : Plutôt, oui.

Capacités de l’EI de réaliser un attentat aérien ? Aucune raison d’en douter.

Cause mécanique/non criminelle : possible, ou pas ? Plutôt, Oui.

Cause criminelle : possible ou pas ? Plutôt, oui. (Je précise ici, par honnêteté, que j’ai cessé de suivre sur Twitter et d’accorder la moindre attention à tous ceux qui, samedi, alors que l’Airbus, qui, lorsqu’il s’est disloqué, était à 30.000 pieds, ont osé évoquer la thèse d’un MANPADS. Quant à ceux qui ont écarté la piste criminelle à cause du fait qu’aucun MANPADS n’atteignait cette altitude… Bref, #jemecomprends)

On ne s’étonnera pas que l’analyse objective de la situation soit venue d’un pays qui a donné au monde Sir Arthur Conan Doyle, créateur – entre autres héros – de Sherlock Holmes, incarnation de l’enquêteur/analyste parfait : « Et bâtir une théorie avant d’avoir des données est une erreur monumentale : insensiblement on se met à torturer les faits pour qu’ils collent avec la théorie, alors ce sont les théories qui doivent coller avec les faits. » (in Un scandale en Bohême, 1891)

Que la thèse de l’accident ait été crédible (et qu’il ne faille toujours pas l’écarter), évidemment, et il était même indispensable, non seulement de ne pas la négliger mais même de la juger prioritaire dans les premières heures. Que les tenants de cette thèse aient tenu à écarter les autres, alors même qu’ils révélaient leur méconnaissance du sujet, reste un sujet d’interrogation. Les partisans de la thèse de l’attentat, dont je suis, n’ont, pour leur part, jamais écarté la piste accidentelle, pour la simple raison qu’ils se contentaient de compiler les fais qui émergeaient pour les assembler et leur donner un sens.

Pourquoi, en effet, rejeter d’emblée  la piste jihadiste ? Par sidération, peur de la réalité de la menace, confort intellectuel – de celui qui donne naissance, justement, aux catastrophes ? Mystère. Le fait est que la décision britannique, du moins officiellement, ne repose sur aucun fait documenté. Tel n’est pas le cas de la position américaine, hélas pour certains. Après, en effet, avoir écarté la thèse du MANPADS (soupir), les responsables américains ont indiqué le 4 novembre, dans un savoureux mélange de on et de off auprès des médias, qu’ils penchaient de plus en plus pour la piste terroriste et, surtout, qu’ils disposaient d’éléments – dont des interceptions de communication – plus que suspects. Je précise ici, pour les complotistes et les autres, que le renseignement technique, comme la vidéosurveillance, ne sert pas tant à prévoir les faits (et donc à les anticiper voire à empêcher qu’ils se produisent) qu’à les expliquer une fois qu’ils ont eu lieu. Il était donc très certainement impossible pour les grands services occidentaux de détecter les préparatifs de l’attentat – si attentat il y a eu. Et si attentat il y a eu, il me semble que les premiers à blâmer ne sont pas les services américains ou israéliens ou russes mais bien les services égyptiens. Et s’il s’agit d’une catastrophe causée par un problème mécanique, il faudra, une fois de plus, s’interroger sur l’état des flottes de certaines compagnies. On finira bien par savoir.

Que des responsables américains commencent à suggérer qu’ils avaient peut-être plus que des doutes au sujet du crash de l’Airbus n’est évidemment pas déterminant, mais c’est important. Que l’EI ait de nouveau revendiqué (audio, puis vidéo) l’attentat en affirmant qu’il avait commis pour célébrer l’anniversaire de l’allégeance d’Ansar Bayt Al Maqdis au calife, et qu’il choisirait de révéler le mode opératoire de l’attentat en temps et en heure peut être compris comme une forme de confirmation. Le groupe, en effet, joue gros sur cette affaire et ne pourra pas tenir longtemps ce silence mystérieux. Al Baghdadi, après tout, n’est publié ni au Seuil ni aux Editions du Caillou, on me dit que c’est un garçon sérieux et sa crédibilité, comme l’enseignait Carlos Marighella, repose sur les actions qu’il réalise effectivement.

Des éléments techniques ont, par ailleurs, commencé à émerger hier. Un satellite américain aurait ainsi détecté un flash de chaleur dans le Sinaï au moment de la catastrophe – ce qui pourrait mettre à mal la théorie d’une dislocation en vol en raison d’une rupture de l’ensemble queue/dérive. De même, on a appris qu’un nombre conséquent de corps portaient des « brûlures et des traces de blast », ce qui va évidemment dans le sens d’une explosion en vol, prélude à la séquence dislocation/crash dans le désert.

Face à ces doutes grandissants, les autorités égyptiennes, fidèles à la ligne qui les rend si attachantes, ont commencé à vociférer avec force. Respectant l’exigence démocratique qui nourrit à son action depuis le putsch du mois de juillet 2013, le président Al Sissi n’a pas eu de mots assez durs pour ceux qui osaient accorder du crédit à la thèse de l’attentat et, plus grave, à la revendication de l’EI. La Wilaya du Sinaï, après tout, est censée être vaincue et la Péninsule sous contrôle. A ce propos, demandez donc aux touristes mexicains leur appréciation de la stratégie anti terroriste égyptienne, ça vous éclairera La Russie, plus prudente, laisse sa presse s’en prendre aux déclarations britanniques. Là aussi, personne n’a envie d’entendre de mauvaises nouvelles.

La divulgation, finalement assez tardive, par Londres et Washington – alors qu’à Paris on n’en pense pas moins mais qu’on se souvient que le client, surtout s’il est bon, a toujours raison et qu’on garde donc un silence poli – constitue un autre indice intéressant. Il n’y a pas de raison que les services américains ou britanniques soient plus mauvais que les autres (ni meilleurs, d’ailleurs), et sans doute ont-ils forgé leur opinion assez vite. Les propos tenus à Londres hier rompent ainsi avec les usages diplomatiques : on ne formule pas, ordinairement, d’hypothèse contraire à la thèse officielle, surtout quand le pays dont il est question est un Etat important, précieux, et que son président, l’ancien maréchal Al Sissi, s’apprête à débuter une visite officielle chez vous. Londres, puis Washington, ont donc peut-être bien forcé la main du Caire, ou, en tout cas, choisi de se prononcer alors qu’en Egypte la gêne est palpable et qu’aucune (rpt : aucune) thèse contraire n’est avancée. Là-bas aussi réfléchir c’est désobéir.

On pourrait arguer que les Américains et les Britanniques ont fait là une mauvaise manière aux Egyptiens, mais ces derniers, même si on comprend bien qu’ils ne veulent ni ruiner leur tourisme, à peine convalescent, ni admettre l’échec complet de leur politique sécuritaire, ne se rendent pas service. Un Etat solide ne devrait pas avoir de difficulté à admettre ses difficultés, et faire taire, de façon presque hystérique, les voix discordantes, n’est jamais bon signe. De plus, le silence obstiné du Caire empêche de réévaluer comme il le faudrait les mesures de sécurité dans les aéroports. On peut toujours glisser la poussière sous le tapis, mais là, on parle quand même de 224 personnes, toutes civiles, mortes, assassinées, et d’un Airbus éparpillé dans le désert. L’affaire mériterait un traitement plus adulte.

J’ajoute, car c’est évidemment d’une grande importance, que les déclarations entendues hier et ce matin ont été le fait de plusieurs administrations et de responsables politiques. Ils n’ont, eux encore moins que d’autres, aucun intérêt à s’exposer publiquement et à engager publiquement la parole de l’Etat sans être sûrs de leur coup. On peut alors penser que la divulgation de ce qui est poliment présenté comme (gros gros) doute constitue, non pas une confirmation – puisque nous ne possédons pas leurs éléments – mais un nouveau signal, très fort, à prendre en compte. A contrario, l’attitude égyptienne est de plus en plus troublante, et il faudrait se souvenir, au Caire, que le silence, quoi que disent les avocats, est parfois un aveu. A ce propos, tant que j’y pense, vous êtes tous certains d’avoir effacé vos statuts Facebook et vos tweets ? Sinon, n’hésitez pas, hein, nous on les a gardés.

« Tell me all about man/Tell me so I can understand/Tell me somebody all about wars/Please try and tell me just how much more » (« Tell me », Terry Kath)

Un Airbus A321 de la compagnie russe Metrojet s’est donc écrasé, le 31 octobre en début de matinée, dans le centre du Sinaï, et aucun des 224 passagers et membres d’équipage n’a survécu à la catastrophe. Après quelques dizaines de minutes d’une confusion finalement bien compréhensible, et alors que certains voyaient déjà le malheureux avion s’approcher de Chypre, les autorités égyptiennes ont confirmé la réalité de la tragédie tandis que des moyens se déployaient afin de sécuriser les débris et récupérer les dépouilles des victimes, toutes, évidemment, civiles.

Pour un obsessionnel tel que moi, la disparition d’un avion de ligne au-dessus du Sinaï ne pouvait que susciter des doutes, mais la rigueur que mes maîtres m’ont péniblement enseignée m’empêchait d’avoir, justement, autre chose que des doutes, ou un vague pressentiment. Il existe quantité de raisons purement techniques et mécaniques capables d’expliquer la destruction d’un Airbus, et ça aurait été aller bien vite en besogne, alors que l’épave n’avait pas encore été retrouvée, que d’affirmer qu’un acte de malveillance était à l’origine de la tragédie. Il reste que la situation sécuritaire en Egypte, et en particulier dans le Sinaï, même au sud, incitait à conserver encore un peu l’hypothèse d’un attentat. Après tout, et malgré l’apparente amnésie de quelques uns, la destruction criminelle d’avions civils en vol n’a rien d’une nouveauté, et il existe plusieurs conventions des Nations unies consacrées au terrorisme aérien, celle de 1971 (ici) traitant précisément de l’usage d’explosifs à bord. Je sais bien qu’on ne peut pas demander plus aux frères Volfoni qu’aux fils de Charlemagne, mais la connaissance des faits marquants d’un domaine que l’on prétend traiter ne devrait pas être superflue. L’attentat de Lockerbie, c’était en 1988. La destruction du DC-10 d’UTA, en 1989. Et le vol 182 d’Air India, en 1985.

Dans l’après-midi du 31 octobre, alors qu’on s’apprêtait à déguster la finale de la Coupe du monde de rugby, un communiqué de la Wilaya du Sinaï de l’Etat islamique (EI), diffusé en plusieurs langues – dont le français – par les canaux habituels, est venu plomber l’ambiance. Affirmant que le groupe avait « provoqué le crash » de l’appareil, le communiqué, qui par ailleurs n’apportait aucun élément de preuve, indiquait que la catastrophe était une réponse à la « présence » russe en terre musulmane (comprendre, sans le moindre doute, la Syrie). Forcément, ça changeait tout – et venait conforter les doutes que nous avions été quelques uns à exprimer.

Revendication en français

Le communiqué de l’EI ne prouvait donc rien, mais il était d’autant plus troublant 1/qu’il venait confirmer la menace croissante contre la Russie et ses intérêts à la suite de son intervention tonitruante en Syrie 2/qu’il était émis par un groupe qui jamais auparavant ne s’était attribué (et non, pas même lors de l’attentat du Bardo) un attentat auquel il n’avait pas, au minimum, participé 3/que l’EI, dont la stratégie en terme de communication est, hélas pour nous, d’un grand professionnalisme, n’avait aucun intérêt à se décrédibiliser en revendiquant une catastrophe aérienne qui n’aurait été due qu’à un tragique problème technique – comme, par exemple, les dégâts mal réparés d’un accident ancien.

Face à la perte de cet avion et au communiqué, crédible, de l’EI s’en attribuant la responsabilité, le plus sage aurait été de reprendre les quelques faits connus, d’étudier le contexte et d’attendre que tout cela se décante. Mais, pour des raisons qui restent mystérieuses, et alors qu’aucun élément objectif ne permettait ni de rejeter le texte de l’EI ni de le prendre pour argent comptant, certains décidèrent de le tenir pour nul et non avenu. La démarche aurait pu être intellectuellement stimulante si elle s’était appuyée sur un raisonnement construit, mais ce ne fut hélas pas le cas. Deux arguments principaux furent alors avancés : 1/l’EI n’avait pas de missile capable de frapper à cette altitude – ce qui tombait bien, puisque, justement, un missile n’était très certainement pas en cause 2/ ça n’était jamais arrivé.

Je dois avouer que ce dernier argument m’a proprement sidéré. On savait déjà qu’un fait ne doit pas se produire car cela serait trop horrible – oh non mon Dieu, pas ça. On sait désormais qu’un fait ne peut pas s’être produit car ce serait trop horrible – oh non mon Dieu, pas ça. De même que les Ardennes sont infranchissables, que les Anglais n’auront pas d’archers à Azincourt et que les Japonais ne maîtrisent évidemment pas la guerre aéronavale, voilà que l’EI ne saurait avoir détruit un avion en vol puisqu’il ne l’a jamais fait avant. Ben oui, faut admettre, c’est logique, et avec une telle logique, selon la formule bien connue, personne n’aurait jamais mangé d’oursin. Si l’on pousse ce raisonnement à ses extrémités, rapidement atteintes, il va de soi que l’EI jamais n’aurait tiré un missile contre un bâtiment des gardes-côtes égyptiens au mois de juillet dernier, n’aurait jamais isolé pendant quelques heures la ville de Sheikh Zuweid au mois de juin dernier à la suite d’une spectaculaire offensive terrestre, ou n’aurait abattu d’hélicoptère militaire dans le Sinaï en 2013. Ben non, puisqu’il ne l’avait jamais fait auparavant.

Alors que, selon un réflexe orwellien typique de la merveilleuse démocratie égyptienne, le président Al Sissi a affirmé aujourd’hui que relayer la thèse de l’attentat relevait de la propagande pro-jihadiste (une attachante façon de considérer, et la diffusion de l’information et la maturité politique de ses concitoyens), il faut admettre que les soupçons se font de plus en plus pressants. A Paris, dans des milieux où, selon le mot de Coluche, on s’autorise à penser, la piste terroriste est prise avec le plus grand sérieux. Reste que, en l’absence de tout fait supplémentaire, on n’est pas beaucoup plus avancé que samedi soir. L’EI, en tardant confirmer son implication, prend le risque de perdre de sa crédibilité, ce qui n’est pas son genre, et il est donc permis de penser, si on retient la thèse d’un acte terrorisme – qui plus est relativement complexe à réaliser – que sa stratégie de communication a prévu autre chose.

On pense alors à ce que réalisa le 29 octobre 2010 (amusante coïncidence) Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA), la franchise bien connue d’AQ au Yémen. Bien que son projet d’attentat aérien ait été déjoué (l’affaire est plus complexe que ça, mais passons), le groupe le détailla quelques semaines plus tard dans un numéro devenu mythique d’Inspire. Cette revendication, apaisée, permit d’exposer les buts et le mode opératoire de l’opération. Rien ne permet, à ce stade, d’exclure une telle pratique de la part de l’EI, qui ne néglige pas dans Dabiq de recourir à l’autocélébration mêlée d’ironie à l’encontre de ses ennemis – toujours plus nombreux.

Inspire

Si la catastrophe du 31 octobre n’a pas de cause criminelle, il faudra la classer parmi les nombreuses tragédies qui, depuis des décennies, endeuillent le transport aérien. S’il s’agit bien d’un attentat aérien, il s’agira du premier du genre jamais réalisé par l’EI, et du premier réussi par un groupe jihadiste depuis des années – et il s’agira donc aussi, en creux, d’un échec pour Al Qaïda. La Russie pourra sans doute y voir la première riposte de taille de l’EI à son intervention en Syrie, et on pourra alors se souvenir que le pays a déjà connu des attaques d’importance depuis une vingtaine d’années de la part des islamistes radicaux du Caucase, mais toujours sur son sol. C’est, en réalité, pour l’Egypte que le choc sera le plus rude. Après des mois d’opérations de plus en plus importantes, et des bilans de plus en plus exagérés, l’armée – au pouvoir, quoi qu’on dise – se verra confrontée à l’échec de sa stratégie, bien sûr dans le Sinaï mais aussi dans le reste du pays, alors qu’un attentat a été évité de justesse devant un hôtel du Caire il y a quelques jours.

Presque quatre jours après la chute de cet Airbus et la mort de 224 personnes, aucune certitude n’est donc apparue. Je reste, pour ma part convaincu qu’il s’agit d’un attentat et que la revendication de la Wilaya du Sinaï n’a rien de fantaisiste. Je reconnais cependant volontiers que ce sentiment ne repose que sur des éléments de contexte et aucune preuve directe, pour reprendre l’attachante expression des services de renseignement américains. Ceux qui doutent de la crédibilité de cette revendication ont pour leur part quelques arguments intéressants à articuler, mais qu’ils nous épargnent, de grâce, les enchaînements douteux de certitudes sans fondement. Ce n’est pas parce que des faits ne se sont jamais produits qu’ils ne se produiront jamais, et c’est pour cette raison que la langue française possède le mot « inédit ». Qu’ils soient bien conscients, également, qu’avoir raison à la fin d’un mauvais raisonnement n’a rien de bien convainquant. Et, pour tout dire, si on pouvait démontrer que l’EI n’a pas assassiné 224 civils après avoir tiré profit des failles de la sécurité aéroportuaire égyptienne, j’en serais le premier soulagé.

Une guerre lancée sans perspectives politiques n’est-elle pas perdue d’avance ?

Nous sommes ensevelis, depuis quelques mois, sous les livres traitant de l’Etat islamique, de ses origines, de ses buts, et nous décrivant souvent à quel point ses chefs sont méchants et ses membres bons pour l’internement d’office. On trouve, dans cette abondante production, des textes bâclés, alignant lieux communs et imprécisions, des récits personnels plus ou moins convaincants, une poignée de courtes réflexions agacées sans grande valeur (The Jihadis return, de Patrick Cockburn, OR Books, 2014), et, fort heureusement, quelques sommes impressionnantes (The ISIS Apocalypse: The History, Strategy, and Doomsday Vision of the Islamic State, de Will McCants, St Martin’s Press, 2015 ; ISIS: The State of Terror, de Jessica Stern et J.M Berger, William Collins, 2015). Tout le monde, cependant, n’a pas nécessairement le goût des ouvrages massifs, en particulier sur un sujet aussi complexe, et on cherche, alors, la petite merveille, courte mais riche, argumentée et documentée, qui permettra à un esprit curieux mais peu familier du Moyen-Orient d’aller à l’essentiel.

ISIS The State of Terror ISIS Apocalypse

Cette merveille existe, et on la doit à Pierre-Jean Luizard (ici, une notice bibliographique, hélas pas à jour), spécialiste bien connu de l’Irak et auteur de livres de référence sur le sujet. Sans surprise, le fait que M. Luizard soit historien lui permet de donner à son discours une véritable profondeur analytique mêlant de façon limpide données historiques, explications sociologiques et mises en perspective des stratégies des uns et des autres.

Loin des gémissements et autres idioties devenues parts de la ligne officielle de notre beau pays, Luizard avance, dans Le Piège Daech (Editions de La Découverte, 2015, 180 pages) des analyses étayées, peut-être ponctuellement teintées d’agacement (on a le droit de ne pas être d’accord avec son récit de l’invasion du Koweït par l’Irak, le 2 août 1990) mais toujours revigorantes. Ses passages au sujet des accords entre les troupes de Barzani et l’EI permettent ainsi de relativiser la légende dorée qu’on nous sert sans fin au sujet des Kurdes irakiens. De même, ses explications au sujet du jeu turc ou de l’impasse mortelle dans laquelle s’est placée l’Arabie saoudite devraient être connues de tous ceux qui nous abreuvent de certitudes rassurantes.

Le piège Daech

Un livre vivement conseillé, qui dit clairement quantité de vérités cruelles, à commencer par l’absence de vision des Occidentaux et leur impuissance. Et, étonnamment, on y parle plus de la rationalité de la violence de l’EI et des projets du mouvement que de l’influence d’Assassin’s Creed.

La neige avait cessé de tomber. En Scanie, c’était encore l’automne.

Henning Mankell est mort le 5 octobre dernier, emporté par le cancer dont il avait révélé être atteint en 2014. Dramaturge, romancier, auteur de contes pour enfant, activiste partageant sa vie entre la Suède et le Mozambique, il était surtout connu du public pour sa série de romans policiers construite autour de l’inspecteur Wallander, puis de sa fille Linda, à Ystad.

Ecrivain prolifique à l’exigeante conscience politique et sociale, Mankell avait placé sa série policière aux confins du roman à énigmes, du thriller et du polar. Les intrigues de la série des Wallander étaient toujours l’occasion d’interrogations, à partir des crimes ou des disparitions, au sujet de l’évolution de la société suédoise, de son rapport à la violence, du poids des médias et de l’égoïsme des individus.

Policier fatigué, triste sinon dépressif, marqué par son divorce et ses relations longtemps tendues avec son père, Kurt Wallander est un policier très humain, incrédule et souvent désarmé devant la violence de ses compatriotes. Loin d’être une machine comme Hercule Poirot, dépourvu du cynisme de Philip Marlowe, Wallander monologue beaucoup, s’écoute, gère sa fragilité, tente de résister à l’âge qui le diminue et au monde qui ne cesse de le blesser.

Observateur, intuitif, Wallander, en dépit de son apparente faiblesse, est un excellent enquêteur, qui n’a de cesse de résoudre les énigmes qui se présentent à lui. Personnalité atypique s’interrogeant en permanence sur la pertinence de ses choix et la logique des événements, il est méthodique et tourne et retourne les faits jusqu’à leur donner un sens.

La plume de Mankell était parfois un peu trop appuyée, trop démonstrative, et l’inspecteur Wallander a pu, quelques fois, se lamenter avec un peu trop d’application. De même certaines intrigues, en particulier celles aux accents de Guerre froide, ont pu moins convaincre, mais l’ensemble reste de très haute tenue, souvent supérieur aux romans de Michael Connelly, et parfois comparable à ceux de James Lee Burke ou Dennis Lehane – c’est dire. Au-delà, cependant, de la mélancolie qui s’en dégage, ou des atmosphères si particulières de la Scanie, terre mystérieuse pour nombre de lecteurs, la force des romans de Mankell réside dans sa capacité, unique, à recréer le cheminement intellectuel d’une enquête. Jamais, à ma connaissance, on avait avec tant de talent reproduit les affres d’une investigation, les doutes, les fausses pistes, les portes qu’on ouvre et qu’on ferme, le hasard des découvertes, l’obsession qui vous mine jusqu’à ce que vous trouviez enfin la solution. C’est sans doute dans là que Mankell a démontré le plus ses dons de romancier, en décrivant toute la difficulté du métier d’enquêteur – et d’analyste.

Rolf Lassgard
Rolf Lassgard
Krister Henriksson
Krister Henriksson
Kenneth Branagh
Kenneth Branagh

Les adaptations à la télévision des enquêtes de Wallander, en Suède ou au Royaume-Uni, bien que fidèles, n’ont jamais réussi à rendre toute la complexité du personnage et tous les ressorts de la quête d’une solution à une énigme criminelle. A cet égard, la lecture en 2001 de son chef d’œuvre, Les morts de la Saint-Jean (Editions du Seuil, traduction d’Anna Gibson) a constitué un choc et reste, parmi des centaines de romans policiers lus depuis des décennies, une de plus mes extraordinaires expériences dans le domaine.

Les morts de la Saint-Jean
Les morts de la Saint-Jean

Henning Mankell va nous manquer, tout comme sa poésie (remarquable Les Chaussures italiennes, Seuil, 2009, traduit par Anna Gibson), ou ses indignations, mais il nous laisse les enquêtes de Wallander, et certaines sont déjà des classiques.

I’m not sure I made the slightest difference. I tried. I really did.

Le 25 mars 2001, Julia Roberts remporte l’Oscar du Meilleur premier rôle féminin pour son interprétation d’Erin Brockovich dans le film éponyme réalisé par Steven Soderbergh. Quelques minutes avant elle, Benicio Del Toro a remporté celui du Meilleur second rôle masculin pour la façon dont il a donné vie à un policier mexicain dans Traffic, un autre film de Soderbergh. Le cinéaste surdoué, Palme d’Or à Cannes à 26 ans pour Sexes, mensonges et vidéo (1989), est en effet en compétition, cette nuit-là, avec deux films, également virtuoses mais très différents – et très politiques. Il est lui-même nommé deux fois, ce jour-là, pour l’Oscar du meilleur réalisateur.

Erin Brockovich Traffic

Erin Brockovich, à la mise en scène élégante et ludique, conte la lutte acharnée d’une femme contre une entreprise pollueuse – et pour sa dignité (un sujet qui sera à nouveau traité en 2007, avec plus de noirceur, par Tony Gilroy dans Michael Clayton, produit par le même Soderbergh et Clooney, via leur société Section Eight). Soderbergh y démontre sa maîtrise des codes hollywoodiens, mais y imprime sa marque et y glisse, une nouvelle fois, ses références aux années ’60 – comme dans L’Anglais (The Limey, avec Terence Stamp et Peter Fonda), l’année précédente.

The Limey

Traffic, adapté de la série britannique Traffik, (1989, Alastair Reid, diffusée sur Channel 4), se présente, pour sa part, comme un film choral traitant, selon différents points de vue, de la réalité du narcotrafic entre le Mexique et les Etats-Unis. Comme toujours, Soderbergh y économise ses effets (pas une seule véritable scène d’action en près de deux heures et demie, sur un sujet qui a donné le récent Sicario, de Denis Villeneuve) et offre une remarquable direction d’acteurs, tous admirablement choisis, par ailleurs. On trouve là certains des membres de sa bande (Don Cheadle, Luis Guzman, Albert Finney), tandis que d’autres personnalités intègrent ici son univers (Michael Douglas, Catherine Zeta-Jones, Benicio Del Toro, Topher Grace).

Le projet, pour le moins ambitieux, vise à exposer les enjeux du narcotrafic, policiers, sécuritaires, sociaux, politiques, administratifs, sans jamais délaisser les hommes et les femmes qui l’animent ou le combattent. Le récit s’articule ainsi autour de personnages révélateurs d’un aspect particulier du trafic de drogue : Benicio Del Toro, policier à Tijuana ; Michael Douglas, devenu le drug czar de l’Administration américaine à Washington ; sa fille, Erika Christensen, lycéenne et junkie à Cincinnati ; et en Californie, Don Cheadle et Luis Guzman, policiers, et Catherine Zeta-Jones, épouse du chef d’un cartel (Steven Bauer, clin d’œil au Scarface de Brian De Palma, 1983 – avant son apparition dans un rôle similaire dans la 4e saison de Breaking Bad, en 2011).

Steven Bauer dans Traffic

Steven Bauer dans Scarface

Ces personnages permettent au cinéaste, grâce à Stephen Gaghan (Oscar du meilleur scénario, et plus tard nommé pour celui de Syriana) de faire œuvre de pédagogie sans jamais tomber dans la démonstration, et encore moins dans le moralisme. Les uns et les autres font ce qu’ils ont à faire, selon leurs logiques propres, se croisent et interagissent parfois comme dans une version criminelle de Short Cuts (1993, Robert Altman, d’après Raymon Carver). La froideur, apparente, de Soderbergh, ne vaut cependant pas approbation, et on voit bien, à suivre Michael Douglas à la recherche de sa fille, Benicio Del Toro manœuvrant entre l’armée de son pays et la DEA américaine, ou Catherine Zeta-Jones succédant à son époux, qui sont les criminels, qui sont les victimes et qui sont ceux qui luttent contre le trafic de drogue.

Usant de filtres de couleur, Soderbergh donne à chacun de ces points de vue une identité visuelle liée aux personnages et aux lieux. Benicio Del Toro, policier à Tijuana, est filmé dans des teintes jaunes, au grain très visible, suggérant la chaleur étouffante du pays. Michael Douglas, juge devenu le drug czar de l’Administration américaine, et sa fille se meuvent dans des images d’un bleu glacé à Washington et Cincinnati. Catherine Zeta-Jones et le duo Cheadle/Guzman sont, quant à eux, filmés dans une lumière éclatante, sous le ciel bleu, presque paradisiaque, de la Californie du Sud.

Benicio Del Toro

Michael Douglas

Erika Christensen

Don Cheadle & Luis Guzman

Catherine Zeta-Jones

Aux côtés de ces têtes d’affiche peuvent être admirés de nombreux seconds rôles, tous impeccables : Jacob Vergas, Amy Irving, Miguel Ferrer, Viola Davis, Dennis Quaid, Benjamin Bratt, James Brolin, Jose Yenque, Enrique Murciano, Clifton Collins Jr., John Slattery, Jack Conley, autant de visages vus et revus à la télévision ou au cinéma depuis des années et qui donnent de la substance à leurs personnages. La qualité de la distribution confirme d’ailleurs l’exigence mise par Soderbergh dans la réalisation de son film, peut-être le plus grand de sa carrière, parfaite rencontre entre ses exigences artistiques (dans la narration, dans le montage, dans la musique) et celles d’un projet destiné au grand public. Il alternera ensuite la comédie de luxe (la série des Oceans’11, 12 et 13) et les films conceptuels (Full Frontal, The Bubble, The Girlfriend Experience) avant de revenir à des projets de genre (The Good German, The Informant, Haywire, Contagion ou Magic Mike, par exemple) mais sans retrouver le parfait équilibre qui caractérise Traffic.

A la différence de The Wire (2002-2008), qui étudiait le fonctionnement concret et les ravages du narcotrafic à Baltimore, Traffic se concentre sur la complexité du phénomène et les immenses difficultés auxquelles sont confrontés ceux qui le combattent. A mesure que le récit se développe, on voit ainsi le duo de policiers Guzman/Cheadle être la victime de la concurrence entre administrations, jusqu’à devenir la cible des trafiquants eux-mêmes. Les conversations avec Miguel Ferrer, devenu témoin protégé, au sujet de la logique du trafic et de la compétition entre organisations criminelles constituent de cruelles initiations pour les policiers, confrontés aux limites de leur action et à l’habileté de leurs adversaires.

C’est cependant pour Michael Douglas que l’initiation est la plus pénible. Nommé par le président à un poste très visible, il découvre rapidement qu’on va plus lui demander de faire bonne figure que d’obtenir des résultats. Son prédécesseur, un général (James Brolin, plus vieux baroudeur que jamais), l’accueille d’ailleurs sur le constat d’un échec comme il n’en avait sans doute jamais connu dans sa carrière : I’m not sure I made the slightest difference. I tried. I really did. Cet aveu n’est que la première étape d’un cheminement qui va conduire Michael Douglas a prendre la mesure de l’ampleur, proprement hors de contrôle, du trafic qu’on lui demande, au moins publiquement, de réduire.

Sans jamais être le moins du monde ambigu à l’égard des narcos, tous présentés comme des criminels froids et calculateurs, Soderbergh expose parfaitement les logiques infernales de la guerre contre la drogue. Impuissants à enrayer le trafic, les autorités américaines, piégées par leur discours martial, sont condamnées à alimenter sans cesse une machine répressive qui ne répond à presqu’aucune des questions posées par le phénomène. Devenue un enjeu politique dont le succès n’est mesuré qu’en nombre d’arrestations et de saisies, la politique antidrogue américaine que Michael Douglas est censée incarner et améliorer ne fonctionne pas, mais il est impensable de le reconnaître, en particulier après tant de morts, de milliards investis et d’années de discours binaire. L’inefficacité stratégique de la guerre contre la drogue ne doit cependant pas interrompre la nécessaire lutte, tactique, des services de police et des agences spécialisées contre les trafiquants, et le système, à la limite de la schizophrénie, devient tout autant incontrôlable que le trafic qu’il combat.

La visite de Michael Douglas à l’El Paso Intelligence Center (EPIC) le confirme dans ses (nos ?) craintes. La structure, méritoire tentative de l’administration de coordonner ses composantes et de produire des résultats, n’est en réalité qu’un montre impuissant face à un adversaire encore plus puissant que lui et, surtout, infiniment plus réactif et souple. Là, dans des locaux luxueux, avec des moyens particulièrement sophistiqués, les fonctionnaires de la première puissance militaire du monde ne peuvent que constater leur échec, sans jamais pouvoir admettre que leur pays est une partie du problème – si ce n’est son cœur. Le passage au sein de l’EPIC illustre, quelques mois avant la création du Department of Homeland Security (DHS), après les attentats du 11 septembre 2001, l’inanité de la création de nouvelles structures administratives massives, condamnées à passer plus de temps à gérer leur complexité interne qu’à affronter celle du monde, et d’autant plus inutiles que les constats à partir desquels elles ont été bâties sont faux, biaisés, incomplets. La leçon n’a toujours pas été apprise, d’ailleurs, et le cirque politico-médiatique autour de la lutte contre le narcotrafic n’a été que la répétition de celui qui s’est mis en branle autour de la lutte contre le jihad.

Les premières semaines de son mandat permettent à Michael Douglas de réaliser à quel point il est déconnecté, à Washington, de la réalité du terrain (LE TERRAIN, LES GARS), selon la règle bien connue qui dit que plus on est puissant et entouré, moins on voit vraiment les faits et les hommes. De fait, placé au sommet d’une pyramide administrative, scruté par la classe politique, entravé par les luttes entre structures et l’absence de consensus intellectuel autour du narcotrafic (la scène du cocktail à Georgetown est édifiante, à cet égard), le tsar antidrogue, qui vit au sein de sa famille la réalité la plus crue de l’addiction, finit par lâcher prise, non par renoncement mais par honnêteté intellectuelle face à une tâche impossible. La mission l’intéressait, mais pas le pouvoir. Tout le monde n’a pas de tels scrupules.

La sortie spectaculaire de Michael Douglas, que le film prend soin de ne pas nous montrer, est l’aboutissement d’un processus qui voit, au Mexique Benicio Del Toro avancer à petits pas (scène finale, pleine d’espoir) tandis que Catherine Zeta-Jones, impitoyable, reprend les rênes de l’empire. Dès sa visite à l’EPIC, Douglas a compris que toute la stratégie mise en œuvre, au mieux était sans effet, au pire aggravait le problème en suscitant plus de violence. De retour en avion, avec son équipe, il cherche de nouvelles idées et contemple l’impasse dans laquelle tous se trouvent.

Film magistral, Traffic, qui vaudra à Soderbergh l’Oscar du meilleur réalisateur, a eu, dès sa sortie, de terribles résonances au sein des services de contre-terrorisme. L’impuissance politique et intellectuelle des responsables américains, malgré leur puissance policière et technologique, ne pouvait, déjà en 2000, que nous frapper par sa cruelle pertinence et nous renvoyer à ce que nous vivions au bureau. Les enjeux multiples, croisés, d’un phénomène qui ne peut être réduit à sa simple dimension criminelle, évoquaient ceux que nous observions chaque jour. Si pas un des fonctionnaires ou militaires engagés contre le jihad n’a jamais remis en cause la nécessité de lutter, parfois violemment, parfois illégalement, aucun n’a jamais pensé que la répression était la seule solution et que la politique ou le travail social n’étaient pas pertinents. Encore faudrait-il, pour que nos dirigeants, s’en convainquent, qu’ils cessent de lire le monde avec des grilles qui, n’ayant jamais été pertinentes, ne le sont pas plus aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier.

Comme dans The Wire, le constat d’une guerre sans fin faute de solution est omniprésent dans le film et Traffic, malgré son sujet, est sans doute un des moyens les plus intelligents de comprendre pourquoi, dans un autre domaine, nous sommes encore et toujours tenus en échec – peut-être parce qu’il n’y a pas de solution à un phénomène historique intrinsèquement lié à ce que nous sommes.

They’re coming outta the walls. They’re coming outta the goddamn walls!

Après les Etats-Unis et le Royaume-Uni, la France a donc reconnu qu’elle éliminait ceux des jihadistes dont elle ne pouvait disposer par des moyens légaux. Cette évolution, inévitable à défaut d’être souhaitable, aurait pu être l’occasion de présenter enfin à une population inquiète la froide détermination de nos gouvernants, capables d’appréhender la menace avec hauteur et de ne pas reculer devant certaines mesures extrêmes, mises en œuvre à l’issue d’un processus décisionnel rationnel. Hélas, et comme si nous ne pouvions échapper à nos habitudes de baltringues, il a fallu que cette décision, loin d’être anodine, soit annoncée entre deux portes par un conseiller ministériel sans doute émoustillé. La question a, par la suite, été sèchement éludée par le Premier ministre, toujours prompt, cependant, à invoquer la défense sacrée de la Nation et de la République, tandis que le ministère de la Défense, contre toute évidence, gardait un silence que l’on qualifiera, au choix, de prudent ou de gêné – à moins qu’il ne soit les deux.

Un Premier ministre très agacé

Récitant de façon peut-être un peu scolaire des éléments de langage qui ne semblent pas l’avoir convaincue outre mesure (et qui ont peut-être été écrits au Quai plutôt que place Vendôme), Mme Taubira, Garde des Sceaux et femme de gauche s’il en fut, a, dans Le Monde, justifié le principe de frappes qui, pour l’heure, n’existent donc pas. Il faut saluer, une fois de plus, l’excellence de la communication gouvernementale et son extrême cohérence. J’ajoute que cette dernière prise de position publique, qui vient à l’appui de l’invocation par Paris d’une nécessaire « légitime défense » en vertu de l’article 51 de la Charte des Nations unies, équivaut à un début de reconnaissance par la France de l’Etat islamique en tant qu’Etat. Je ne dis pas que ça me choque, mais avouez que la chose est notable.

Mme Taubira, souple sur ses appuis

L’élimination ciblée de jihadistes n’est évidemment pas une mesure anodine, et le fait qu’elle soit ainsi rendue publique – en partie pour des raisons de politique intérieure – constitue, comme je l’ai déjà dit, une erreur. Un des défis majeurs auxquels sont confrontés les responsables d’une politique anti terroriste est en effet de trouver le juste équilibre entre les nécessaires actions de prévention/répression exercées sur les groupes qui nous menacent et les effets inverses qui ne manqueront pas d’être produits par ces actions. Il s’agit, pour faire simple, de ne pas aggraver la situation par des opérations inopportunes ou surdimensionnées, et dans le même temps, de ne pas laisser la menace se développer par une retenue excessive. Cette équation, sans solution à ce stade, est transposable sur tous les théâtres extérieurs où les Occidentaux – Russes compris, dans ce cas – interviennent. Ne rien faire, c’est laisser l’adversaire se développer à son initiative. Agir, c’est, s’agissant du jihad, alimenter la propagande ennemie et susciter des vocations. Il faut donc faire ça en ayant identifié les risques et avoir, grâce à une stratégie solide, conscience que la route sera longue et cahoteuse mais qu’elle doit être empruntée. Les postures de matamore sont sans utilité dans ce contexte, quand elles n’incitent pas simplement à rigoler, et on voit à quel point sont également ridicules ceux qui geignent au moindre coup de feu (« La fabrication de l’ennemi » et autres foutaises qui fleurent bon l’héritage de Georges Bonnet) et ceux qui, rêvant d’une carrière au service de l’Etat qu’ils n’ont pas eue, appellent à des épurations internes et le lancement de nouvelles croisades – dont nous connaissons tous les indéniables succès.

Le recours à de telles extrémités opérationnelles, de la part de responsables ayant souvent adopté publiquement des postures morales outrées, ne doit cependant pas être – seulement – moqué (même si on aimerait connaître la position de Jean-Jacques Gandhi sur ce point). Ces actions clandestines révèlent, en effet, à la fois l’impuissance, régulièrement commentée sur ce blog, des politiques traditionnelles à l’égard de la menace jihadiste et l’urgence d’agir alors que le danger n’a jamais été aussi grand.

Le constat, mille fois répété depuis des mois par les gouvernants, d’une menace immédiate et hors de contrôle n’a jamais été aussi terriblement vrai. Partout, au sein des services spécialisés comme auprès des observateurs les plus avertis on sent monter l’angoisse de l’inéluctable, alors qu’il est manifeste que la mobilisation des moyens et des énergies ne parvient pas à produire des résultats durables.

Il serait, ici, faux et injuste de dire que nos services ne se démènent pas en tout sens pour neutraliser les individus, cellules et réseaux qui projettent de réaliser des attentats en France. Jamais, sans doute, depuis des décennies la mobilisation de notre appareil de sécurité, intérieure et extérieure, n’a été aussi intense, et pourtant le constat d’échec est partout le même. Il faut dire que jamais non plus la menace terroriste n’a été à la fois aussi intense et complexe, portée par des acteurs différents, parfois concurrents, parfois coordonnés, agissant sur ordre ou de façon autonome, voire spontanée.

Face aux services, dont on nous présente parfois une vision un peu trop idyllique, la mouvance jihadiste avance en ordre dispersé. Nous trouvons là des individus menant ce que l’on nomme désormais un jihad solitaire – à ne pas confondre avec le loup du même nom – et répondant aux appels des grandes organisations, comme l’EI ou AQ. Sans formation particulière, ils compensent leur manque d’expérience par leur volonté d’agir et la fragilité des cibles qu’ils attaquent. Celles-ci, quoi qu’affirme le ministre de l’Intérieur, ne peuvent d’ailleurs pas toutes être défendues dans un pays qui en compte une infinité. Dangereux, imprévisibles, ces jihadistes solitaires inexpérimentés sont, à leur façon, la chance des services de sécurité, car leur faible compétence les conduit à des erreurs opérationnelles (affaires de Villejuif ou du Thalys). Nier pour autant leur capacité de nuisance, comme le font certains, bloqués dans de vieux fantasmes dignes d’un mauvais film d’espionnage, est non seulement idiot mais dangereux. Les terroristes réels, anarchistes russes ou militants de la RAF, n’ont que très rarement été de grands opérationnels.

Les jihadistes peuvent également agir au sein de microcellules, là encore totalement autonomes (affaire de Sarcelles) ou au contraire liées à des organisations extérieures (affaire Kouachi). Le risque existe alors (affaire de Verviers) d’une opération ambitieuse, et la tendance, observée depuis plus de dix ans (Al Khobar et Beslan en 2004, Bombay en 2008, Benghazi en 2012, In Amenas et Nairobi en 2013, Peshawar en 2014, Garissa en 2015) est celle de la réalisation d’un attentat dynamique dans notre pays.

Ce risque, que les autorités envisagent depuis 2008, est devenu concret à la fin de l’été 2010, lorsqu’un projet européen a été déjoué, en partie grâce à des frappes répétées de drones américains (ben oui, ça sert à ça) en Afghanistan contre des cellules jihadistes originaires d’Asie centrale – les mêmes que l’on verra à l’œuvre en 2012 lors de l’affaire Merah. Comme toujours, il est possible d’imaginer quantité de scenarii terrifiants (un piège dans lequel tombent régulièrement certains responsables) mais le plus important est d’identifier ceux qui permettent de dimensionner la riposte : attaques simultanées ou séquencées ? Seulement à Paris ou sur l’ensemble du territoire ? Quelles sont les cibles à protéger en priorité ? Quels sont les moyens à engager ? Selon quelles règles ? Quelles sont les pertes acceptables ? Quels sont les dégâts que l’on peut gérer et ceux qui feront d’un évènement sécuritaire une crise majeure ? De quoi avons-nous besoin ? Cellules de crise, services de secours, équipes d’enquêteurs et d’analystes, unités d’intervention, processus décisionnel raccourci, éléments de langage, etc.

Il faut, en effet, impérativement lutter contre le processus intellectuel qui transforme la peur de l’évènement en certitude qu’il ne se produira pas. La possibilité d’un bain de sang en France, après les carnages vus depuis vingt ans et les attentats régulièrement évités, n’a ainsi rien de théorique. En réalité, l’Histoire et les dernières années nous enseignent que ce n’est pas parce qu’une crise ne doit pas se produire qu’elle ne se produira pas. Au contraire, serais-je même tenté d’écrire, et on n’a jamais fait mieux, pour concevoir des défenses et des attaques efficaces, que de correctement comprendre l’ennemi. On me pardonnera de ne pas seulement compter sur la MIVILUDES sur ce point.

Les acteurs décrits plus hauts peuvent être inspirés aussi bien par l’Etat islamique que par Al Qaïda. Se focaliser sur les filières de volontaires à destination de la Syrie et de l’Irak est une erreur, qui nous a déjà coûté cher, et il n’est sans doute pas inutile, une fois de plus, de rappeler que le jihad français a une profondeur historique qui permet à des anciens, du GIA ou du GSPC, de côtoyer des gens s’étant éveillés à la cause après l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis (2003) et d’autres, encore plus récemment convaincus.

Face à ce phénomène, les services ne peuvent que constater la saturation des défenses mises en place. Cette saturation est due tout autant au nombre de cibles à évaluer et à éventuellement traiter qu’à la quantité, ahurissante de renseignements recueillis. Les cibles, en effet, se comptent non seulement par centaines, mais elles sont toutes largement équipées en moyens de communication modernes, utilisés sous divers pseudonymes et selon des règles de sécurité que l’on peut apprendre en regardant n’importe quelle série télévisée moderne (Vidocq n’utilisait pas Viber, et Schulmeister se méfiait de Twitter, sans doute une question de génération). La nature de la mouvance jihadiste, faite d’une multitude d’interactions personnelles, constitue la difficulté majeure, voire intrinsèque, à la lutte que mènent les services.

L’enjeu, comme on l’a dit en vain au printemps dernier, n’est donc pas de recueillir plus de renseignements – il y en a déjà presque trop – mais bien de les analyser correctement et de comprendre la réalité de la menace. Il faut dégager des ressources intellectuelles et tenter de concevoir une stratégie qui ne serait pas seulement défensive, et donc passive. A cet égard, les autorités politiques et administratives semblent avoir admis l’inéluctabilité d’un prochain attentat, sérieux, en France et mobilisent une partie de leurs ressources à réaliser des contrôles internes sur fond de compétition entre grands services. Qu’il faille évaluer les performances des uns et des autres est une évidence – même si on attend encore des rapports qui ne soient pas écrits par des parlementaires aux ordres et/ou fascinés. Que cette volonté de mieux faire passe par la complexification – avec tous les enjeux de carrière et de pouvoir qui s’y greffent – d’appareils administratifs déjà organisés de façon parfois baroque a de quoi désoler. Cette soif de contrôle répond à l’angoisse de l’échec et vise, sans ambiguïté, à préparer des lendemains cruels pour des responsables qui, ayant trop longtemps seriné que le système fonctionnait et qu’on allait même accroître sa puissance, se trouvent piégés. Entre la fluidité indispensable au bon fonctionnement du cycle du renseignement et les contrôles nécessaires au fonctionnement de l’Etat et à la survie politique, certains ont choisi pour nous. L’Histoire nous dira s’ils ont eu raison.

Il n’y a, de toute façon, et à ce stade, pas de solution miracle. Si le phénomène a tous les aspects d’une guerre, il est révélateur d’une crise bien plus profonde qui voit, par exemple au Moyen-Orient, des Etats aux gouvernements déficients vaciller, ou en Europe des sociétés fatiguées contempler, impuissantes, les conséquences de décennies de crises socio-économiques. Il faut donc durer, tenir le choc, mais il faudrait aussi réfléchir. Il serait temps, par exemple, que la lutte contre le jihadisme, sans abandonner les indispensables actions coercitives, devienne une des composantes d’une stratégie plus large, plus ambitieuse. Plus de vingt ans de lutte sans succès durable(s) auraient dû convaincre nos dirigeants qu’il fallait penser le monde différemment et organiser la réponse avec un peu plus d’ambitions et de hauteur de vue, mais il est désormais trop tard.

Une évaluation de la menace jihadiste actuelle conduit à penser qu’un attentat majeur est probable dans notre pays. Il n’est certainement pas inévitable, mais le risque est assez élevé pour que, comme l’année dernière, les autorités se préparent au choc en étant terriblement conscientes de son ampleur potentielle. La revue d’AQPA, Inspire, ne cache d’ailleurs pas les ambitions des terroristes, et rappelle les feuilles de chou diffusées à Londres dans les années ’90. Dans sa dernière édition, la revue, rédigée par ceux-là mêmes qui ont organisé l’assassinat des membres de Charlie, envoie une série de signaux très inquiétants.

C'est sûr, c'est pas le classement des cliniques.
C’est sûr, c’est pas le classement des cliniques.
A quoi ressemble le bureau d'un planificateur ? A ça.
A quoi ressemble le bureau d’un planificateur ? A ça.

Plus que les morts et les dégâts, ce qui inquiète, plus que jamais, est la capacité de l’Etat et de la société à encaisser ce qui se profile. Dans un pays dépressif, traversé de multiples tensions, travaillé par le doute, tenté par le populisme, une attaque terroriste pourrait bien avoir de très lourdes conséquences. Sans doute pourra-t-on dire plus tard que celles-ci ont été la suite logique d’années d’errements, mais il n’y a pas de fatalité. Il faut, ainsi, se méfier de ceux qui, oracles de sous-préfecture, nous promettent le pire – quand ils ne l’espèrent pas – en espérant devenir nos sauveurs.

La chance, c’est de la connerie

Un caporal des Rangers, repéré en Irak en raison ses dons de dresseur de chevaux, est affecté en Afghanistan à une unité des Forces spéciales dirigée par le capitaine Wynne, un officier légendaire connu pour son insubordination et sa combativité. Là, il se voit confier le dressage de chevaux nécessaires à une mystérieuse mission d’infiltration dans le sud du pays, au cœur des régions tenues par les Taliban.

La quête de Wynne

Deuxième roman du jeune écrivain américain Aaron Gwyn, La Quête de Wynne (Wynne’s War, chez Gallmeister, traduction de François Happe) fait partie de ses récits sans prétention qui étonnent par leur capacité à vous tenir en haleine. Véritable page-turner, il impressionne par la précision de ses séquences de dressage ou de combat et par la qualité de son écriture, mais c’est surtout l’ensemble qui laisse une impression durable.

Le roman, en effet, enchaîne les ambiances jusqu’à défier ceux qui voudraient le ranger dans une catégorie précise. Tour à tour récit de guerre, roman noir, roman d’aventures, roman fantastique, survival novel, il évoque la figure du colonel Kurtz dans une autre guerre américaine perdue et livre quelques passages saisissants – dont je laisse la surprise aux lecteurs.

Le texte de Gwyn, très maîtrisé, et très documenté (preuve que certaines fictions sont bien plus réalistes et instructives que des textes présentés comme des enquêtes de TERRRAIN mais en réalité totalement bidonnés), constitue une excellente surprise, noyée hélas dans l’avalanche de titres de cette rentrée littéraire. Il y sans doute là, de surcroît, matière à une honnête série B, et on pense souvent à un Lone Survivor (2013, Peter Berg) dont l’argument aurait évolué vers l’épique.

A lire.