Tu ne distingues pas un cochon d’un chef de clan corse ?

Depuis sa parution sur le site du Point, le coup de gueule de Pierre Beylau contre les « spécialistes du terrorisme » ne cesse de m’être signalé par des amis, qui savent à quel point je peux être sans pitié, et parfois injuste, à l’égard de la faune qui hante les couloirs des grands médias de notre pays et squatte les plateaux ou les studios.

La lecture de cette chronique m’a pourtant troublé, et même déplu, et il m’a fallu le week-end pour identifier les causes de ce léger malaise. Dénoncer, après tout, les impostures de certains, surtout quand elles contribuent à rabaisser le niveau des débats jusque dans le caniveau, ne saurait me choquer, moi qui m’arroge ponctuellement le droit de pointer du doigt les escrocs, mythomanes et autres pipoteurs. Le terrorisme, sujet éminemment politique, doit naturellement faire l’objet de discussions sur le forum, et si certaines réalités sont intangibles, il est important de confronter les savoirs, les analyses, les perceptions – à la condition expresse que les raisonnements se confrontant aient suivi les mêmes règles de rigueur. Comme chacun le sait, toutes les opinions n’ont pas la même valeur intellectuelle, et c’est bien pour cette raison que je ne pratique pas l’autodiagnostic médical après une séance de VTT un peu trop virile.

Le portrait collectif dressé par Pierre Beylau est d’une cruelle justesse :

Espions retraités n’ayant jamais beaucoup espionné, demi-soldes d’un journalisme à compte d’autrui (et pas d’auteur) ; spécialistes ès questions de sécurité qui ont surtout sécurisé leurs honoraires ; universitaires ayant usé leurs souliers d’aventurier sur les trottoirs du Quartier latin ; « consultants » que pas grand monde consulte ; chercheurs qui n’ont nullement vocation à trouver quoi que ce soit. Ils se bousculent, se succèdent sur les plateaux, déversent une logorrhée savante à donner le vertige à un derviche tourneur, à faire oublier la direction de La Mecque au plus enfiévré des islamistes.

L’enchaînement de formules rappelle bien des figures médiatiques, du professeur de langue devenu un professionnel de l’anti terrorisme au demi-sel ayant fait le choix de l’action et de l’aventure, en passant par l’ancien chef de service exposant avec d’autant plus de vigueur ses succès qu’il a, en réalité, eu tort sur tout depuis des décennies sauf sur la date de la veille. L’énumération, cependant, au-delà des sourires qu’elle provoque, gêne par son caractère systématique comme par les biais qu’elle fait apparaître.

M. Beylau, manifestement porté par son expérience de terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), expose, trop rapidement, une vision très personnelle des modes d’acquisition de la connaissance :

Tous ont généralement un point commun : ils n’ont généralement jamais mis les pieds, ou si peu, dans les pays dont ils parlent à profusion. Ils n’ont vu les terroristes qu’en photo et n’ont entendu siffler à leurs oreilles que des balles de golf ou de tennis.

Faudrait-il donc avoir arpenté le pont d’une trirème à la bataille d’Actium pour parler d’histoire antique ? Avoir dirigé une entreprise pour évoquer les théories des cycles économiques ? Avoir commandé l’opération Bagration pour disserter sur l’art opératif soviétique ? La fréquentation du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et de ses réalités les plus concrètes est, indiscutablement, un plus, et les médias regorgent de commentateurs au passé plus ou moins bidonné n’ayant rien compris de ce qu’ils ont vu. Certaines thématiques sont bien plus enrichies par les intellectuels que M. Beylau semble juger avec tant de mépris que par des vétérans particulièrement expérimentés mais incapables de tirer quoi que se soit d’utile de leur vie aventureuse. Parmi les meilleurs contre terroristes de ce pays, répartis dans les différents services compétents, combien, en vérité, ont vu le feu ? Et combien l’ont vu dans le cadre de leur mission et pas lors de leur précédente affectation ? L’argument de la balle qui siffle aux oreilles est parfaitement vain. J’ajoute que pendant bien des années on n’a guère entendu de détonations en Europe, et je ne suis pas certain, par exemple, que M. Caprioli, ancien sous-directeur T à la DST, ait jamais subi le feu de l’ennemi. Comme je l’ai déjà écrit à maintes reprises, opposer le terrain à la connaissance théorique est souvent le fait d’esprits sans élévation, théoriciens refusant d’affronter la réalité ou opérationnels refusant de se livrer à la moindre réflexion abstraite.

On peut reprocher à certains des intervenants habituels d’être des escrocs, voire des affabulateurs, mais on ne devrait pas reprocher à de vrais spécialistes de tenir des discours complexes, et encore moins d’avoir des réponses aux questions que le public se pose. La plupart des vrais experts, d’ailleurs, refusent d’être interrogés sur des sujets en marge de leur domaine et préfèrent suggérer les noms de personnes plus à même de répondre aux questions de la presse. Pourquoi mépriser par avance des années, sinon des décennies, de travaux ? Pourquoi se gausser des universitaires, chercheurs, consultants ? Tous ne sont pas nécessairement si mauvais, et on se demande si l’agressivité de M. Beylau ne cache pas, soit une forme de jalousie, soit un refus par avance de toute la complexité du monde. Sa tirade pourrait alors s’apparenter à un populisme à peine déguisé, dont l’incohérence est bien connue des praticiens et autres conseillers : il faut expliquer simplement et résoudre rapidement des problèmes d’une complexité parfois abyssale au profit de décideurs et/ou clients et/ou consommateurs qui ne veulent rien savoir, rien comprendre et se méfient comme par réflexe de ceux qui paraissent en savoir plus qu’eux.

On trouve ces cohortes de beaux parleurs dans bien d’autres domaines que le terrorisme, et les émissions de vulgarisation, à la télévision ou à la radio, nous servent quotidiennement une demi-douzaine de personnalités capables de disserter de l’industrie automobile, des pandémies, du cinéma ou de la fiscalité. On trouve même, sur tous ces plateaux, dans tous ces studios, quelques esprits supérieurs, comme Christophe Barbier, capables de disserter de tout, tout le temps, avec tout le monde, avec une assurance égale. Egyptologue et neuropsychiatre, avocat pénaliste et gardien de but, pilote de rallye et bonne d’enfant…

La question se pose de savoir si la responsabilité de ces torrents de commentaires plus ou moins avisés déversés sur le pauvre public n’incombe pas autant, sinon plus, aux médias qui les sollicitent et les diffusent qu’à ceux qui les profèrent. On pourrait même, dans un élan de mesquinerie irrespectueuse, lier les remarques de M. Beylau à ses fonctions au sein de la rédaction du Point. Vautré dans la démagogie la plus décomplexée, l’hebdomadaire, dont les marronniers sont la risée de la profession, offre à BHL une tribune régulière et ouvre largement ses colonnes à Michel Onfray, autre esprit supérieur et omniscient, dès que celui-ci entreprend de démontrer que Newton n’a rien compris, que Shakespeare était un droïde de protocole et qu’Einstein faisait des fautes d’accord.

Hôpitaux Francs-maçons

Les assistés Ceux qui cassent la France

On comprend dès lors qu’un homme qui nous livre avec constance son avis éclairé sur toutes les questions internationales lui passant par la tête puisse ne pas supporter l’existence de professionnels ayant résisté à la déplorable manie de l’éditorialisme.

J’avoue, pour ma part, ne pas m’être senti concerné par cet article. Je ne vais jamais à la télé, et je ne la regarde pas non plus.

 

 

Et j’adresse mes salutations au commentateur qui, sous le pseudonyme de Davric, a exprimé en quelques lignes ce qu’il faut penser des propos de M. Beylau.

Mais où est donc passé le 27e Régiment de Dragons ?

Pierre Mondy est mort le 15 septembre 2012. Acteur et metteur en scène, au théâtre comme au cinéma, héros récurrent à la télévision, personnalité attachante, il méritait un hommage à la hauteur de son talent et de ses réalisations. Fidèle en cela à sa réputation d’excellence culturelle et d’intransigeance intellectuelle, TF1, la chaîne qui accueillit douze saisons de la série Les Cordier, juge et flic, choisit de diffuser le 16 septembre 2012, en lieu et place du chef d’œuvre de Martin Scorsese Les Infiltrés (The Departed – 2006), ce monument français du film de guerre qu’est la comédie que Robert Lamoureux réalisa en 1973 Mais où est donc passée la 7e compagnie ? Sans doute le plus grand film de guerre jamais produit en France, ce monument de l’histoire du 7e art méritait évidemment une 84e rediffusion afin de rendre un hommage mérité au disparu…

Mais où est donc passée la 7e compagnie ? The Departed

Avec un peu plus de panache, et s’ils ne l’avaient pas associé à de célèbres cours de langues ou à des biscuits salés que l’on déguste entre amis avant le dîner, les responsables des programmes de TF1 auraient pu exhumer de son oubli la fresque qu’Abel Gance consacra en 1960 à la bataille d’Austerlitz et dans laquelle Pierre Mondy incarnait, quand même, Napoléon 1er – ce qui a une autre gueule que le sergent-chef Chaudard.

Echec commercial retentissant, Austerlitz est une ambitieuse production internationale, portée par une éclatante distribution (Jean Marais, Martine Carol, Elvire Popesco, Georges Marchal, Vittorio De Sica, Michel Simon, Claudia Cardinale, Jack Palance, Orson Welles, Nelly Kaplan, Jean-Louis Trintignant ou Jean Mercure). Tournée en Yougoslavie, en grande partie dans des studios à Belgrade, la fresque voulue par Abel Gance (et réalisée avec l’aide du cinéaste Roger Richebé, également coscénariste), contrairement à son titre, ne se contente pas de raconter la plus grande victoire de l’Empereur mais relate les événements y conduisant, depuis la paix d’Amiens (25 mars 1802) jusqu’à la constitution de la Troisième coalition sous l’égide de l’Angleterre, en 1805, en passant par l’accession de Bonaparte au consulat à vie (2 août 1802) puis son couronnement (2 décembre 1804).

Austerlitz

Classique dans sa mise en scène, le film n’oublie ainsi rien des grands moments de ces trois années et privilégie les scènes longues, ne lésinant ni sur les décors ni sur les figurants ni sur les costumes. La présence d’une pléiade d’acteurs de premier plan, qui sont loin d’être des trophées du cinéaste et apportent leur contribution à l’ensemble, permet de valoriser des personnages importants sur lequel le film, pourtant long (166 minutes) ne peut s’attarder. On y croise ainsi Lazare Carnot sous les traits de Jean Marais, Robert Fulton joué par Orson Welles ou le général Weirother par Jack Palance. Contrairement à ce que certains critiques ont d’ailleurs pu reprocher, l’apparition régulière de visages connus ne distrait pas véritablement le spectateur, et renforce le sentiment que le film ne néglige rien.

Les dialogues, très écrits, regorgent de fortes pensées qui évoquent parfois le théâtre et prennent d’autant plus de force qu’elles sont récitées par de grands comédiens. Parmi celles-ci, on peut se permettre de citer « Le peuple, hélas, souhaite toujours la force au lendemain des désordres » (Carnot), « Il y a des cas en politique où on ne peut sortir que par des fautes » (Talleyrand après l’exécution du duc d’Enghien) ou « Un ministre de la police qui ne veut pas qu’on le réveille est un jean-foutre » (Bonaparte à la même occasion, dans la nuit du 21 mars 1804) – ma préférée étant « En France on n’admire que l’impossible ». S’ils contribuent à dater le film, ces dialogues lui donnent aussi une certaine tenue et témoignent d’une époque du cinéma.

Ils révèlent également, dans une succession de tableaux montrant à la fois l’évolution du pouvoir du futur empereur et la marche à la guerre, l’ambition pédagogique du film, qui se veut un récit fidèle et accessible au profane d’une partie essentielle de la geste impériale. On y voit un Bonaparte travaillé par l’idée de son destin, préoccupé par l’héritage de la Révolution et entouré par une famille qui s’élève en même que lui.

Pierre Mondy trouve sans doute là son plus grand rôle. Tour à tour chef de guerre, maître espion, politicien, mari, amant, fils et frère, il incarne à la perfection ce concentré de volonté, ce chef de guerre génial qui défie les vieilles puissances européennes et sème, sans le savoir, les graines de futurs grands désordres. Mondy, que l’on a souvent vu débonnaire, voire placide, s’y montre colérique, impatient, pressé (pas plus de trente minutes avec sa maîtresse), intraitable avec les tièdes mais aussi capable d’humanité, proche de ses soldats et même – ponctuellement – sensible à l’humour.

Fasciné par son sujet, Abel Gance, déjà auteur en 1927 d’un Napoléon (avec Albert Dieudonné et Antonin Artaud, notamment), tente de s’en tenir à un récit historiquement fondé. Il est permis, cependant, de relever que la façon dont il relate la mort du duc d’Enghien exonère l’Empereur de ses responsabilités. J’avoue ici mon ignorance de l’état du débat historique et n’émettrai donc pas de jugement définitif. Tout au plus puis-je émettre des doutes.

Napoléon (1927) Napoléon

Abel Gance nous montre également un chef de guerre menant une ambitieuse stratégie continentale, distribuant ordres et instructions avec aisance, ne reculant pas devant les obstacles les plus importants. La bataille d’Austerlitz, tournée à la fois en studio et en décors naturels, est l’occasion de voir l’Empereur inspectant ses troupes, bavardant avec elles, rassurant ses généraux avant le début du combat, et même ému par une rencontre fortuite avec le maréchal Koutouzov, alors que la défaite des alliés est consommée.

La fresque d’Abel Gance dresse donc le portrait d’un homme exceptionnel, dont le génie militaire et politique trouve sa plus brillante illustration à Austerlitz. Si le récit de la bataille paraît bien fade, c’est aussi qu’il a plus de cinquante ans. Les blessés sont dignes, les morts propres, et sans doute cet engagement historique aurait-il eu une autre ampleur devant la caméra de Ridley Scott (celui de Black Hawk Down, évidemment, pas celui de Robin des Bois, cet ahurissant naufrage) ou de Steven Spielberg, mais cette partie, désormais un peu datée, ne doit pas faire oublier les deux heures de manœuvres politiques qui la précèdent et qui constituent une leçon d’histoire bien plus enrichissante que la série télévisée qu’Yves Simoneau consacra en 2002 à l’Empereur, alors interprété par Christian Clavier.

 

Et je dédie cette chronique à un Grognard qui passa sans coup férir des forces spéciales à l’étude du jihad égyptien avant de traîner ses guêtres pour la République de chaque côté de la Khyber Pass. Il se reconnaîtra.

C’est alors que je vis le pendule

Une fois n’est pas coutume, je voudrais manifester ici toute mon admiration à M. Laurent pour son travail. Après des années, presque des décennies de tâtonnements et de lutte brouillonne contre le jihad, voilà qu’un professionnel capé sort de l’ombre et prend le temps d’exposer au public la fascinante complexité d’une menace dont personne n’a manifestement pris la mesure.

Déjà, en 2013, vous aviez, dans l’admirable Sahelistan (Seuil, 382 pages), décrit avec force détails ce qui attendait le monde dans le désert brûlant et hostile des confins libyens. Quelques esprits chagrins, sans doute tout autant mus par la jalousie que par la frustration, avaient bien trouvé à redire à votre texte, ergotant ici sur des frappes de drones qui n’ont jamais eu lieu, relevant là que votre propos ne concernait qu’une partie seulement de la région. Ils avaient tort, et votre succès en librairie est là, comme toujours, pour démontrer la justesse de vos vues et la pertinence, ô combien courageuse, de votre analyse. J’en profite, d’ailleurs, pour saluer ici les éditions du Seuil, qui persévèrent dans leur recherche de l’excellence littéraire et scientifique. Votre lectorat en sait, grâce à vous, bien plus qu’on voulait bien lui en dire, et vous faîtes ainsi, sans jamais vous en vanter, œuvre de salubrité publique.

Sahelistan

Après des mois passés au coeur des combats, de la Syrie à la Somalie, au plus près d’un terrain bien éloigné des salons parisiens que vous avez décidément raison de mépriser, vous voilà de retour avec un opus dont le titre, Al Qaïda en France (Seuil, 425 pages), dit tout de sa volonté de nous alerter.

Al Qaïda en France

Loin des plateaux de télévision dont vous vous méfiez avec sagesse, bien décidé à observer par vous-même une réalité qui échappe à la compréhension du commun, vous avez parcouru le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique, multipliant les contacts directs et personnels avec des hommes que les grands services ont, depuis longtemps, renoncé à atteindre. Si vous n’êtes pas homme à vous pousser du col, vous n’hésitez pas, en revanche, à vous exposer pour mener à bien votre mission, quitte à balayer sans pitié les certitudes.

Cette abnégation est naturellement typique d’une modestie qui vous a tenu, trop longtemps, loin des projecteurs. Cette discrétion, qui est la marque des plus grands, fait que même au sein de la petite communauté nationale des contre-terroristes vous étiez inconnu il y a encore deux ans. Je respecte cette rude pudeur, celle de ceux qui ont connu le feu et ne voient guère d’intérêt à se mêler aux mignons qui hantent les couloirs des palais de la République, et j’admire que la conscience que vous avez de votre responsabilité vous ait conduit à surmonter votre dégoût pour les bavardages inutiles et les débats oiseux. Votre sévérité sur les réseaux sociaux doit ainsi être mise sur le compte de cet intransigeant professionnalisme qui vous place un cran au-dessus des Pseudos experts autoproclamés (PEAP) que nous subissons tous à longueur de journée.

Samuel Laurent

A la lecture de votre dernier ouvrage, rares ont été les pages où je n’ai pas souri de plaisir ou retenu un frémissement de satisfaction devant telle ou telle réflexion, fruit d’un authentique travail de terrain et d’une connaissance remarquablement profonde des ressorts du jihadisme. Il se trouvera, évidemment, toujours quelque pinailleur pour objecter que la présence de réseaux jihadistes en France n’est pas nécessairement liée à l’organisation Al Qaïda, mais qu’importe, après tout. Ce qui compte, en effet, est de se mobiliser sans plus attendre et on veut croire, à la lecture de ce futur classique, que nos gouvernants agiront enfin. Nous n’avons que trop tardé et je peux avouer ici que votre livre est celui que j’aurais aimé écrire pour éveiller nos concitoyens. C’est désormais chose faite.

Bravo, donc, et merci.

A l’affût sous les arbres, ils auraient eu leur chance, seulement de nos jours il y a de moins en moins de techniciens pour le combat à pied, l’esprit fantassin n’existe plus. C’est un tort.

Le colonel Goya n’est pas seulement un soldat. Produit de l’université, il est aussi un auteur reconnu, un écrivain récompensé, le tôlier du blog de référence La voie de l’épée – et un membre émérite de l’Alliance géostratégique, ce qui n’est évidemment pas la moindre de ses qualités.

Cette double compétence de combattant et de penseur en fait un acteur rare, voire unique, de la scène intellectuelle française étudiant la guerre, peuplée en majorité d’universitaires consacrant leurs travaux aux conflits armés sans les avoir vécus, et de militaires faisant le récit, parfois brillant, parfois convenu, des opérations qu’ils ont menées ou auxquelles ils ont participé.

Déjà auteur de plusieurs ouvrages salués pour leur apport et leur rigueur, Michel Goya poursuit son exploration de la guerre et livre, dans Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail (Taillandier, 2014), un texte passionnant qui confronte le lecteur aux réalités les plus concrètes du combat d’infanterie.

Sous le feu.

En un peu plus de 250 pages, l’auteur, dans le style sobre auquel il nous a habitué, sans jamais se perdre dans de pénibles digressions tactiques ou de lourdes considérations techniques (« Mon M-4 est bien meilleur que mon G-36 qui est bien plus lourd que mon épluche patate mais moins pratique pour faire des frites »), entreprend de décrire le combat, ses différentes phases, ses conséquences physiques, la peur, le bruit, la sidération ou l’extrême concentration. Multipliant les citations d’études comme celles de récits anciens, il approfondit ainsi les travaux lancés depuis longtemps par, notamment, John Keegan, et place le lecteur au plus près du terrain. Dense, précis, son texte n’est jamais une apologie de la violence, mais il ne cache, pour autant, rien de la profondeur de la vocation de son auteur pour le métier des armes.

Sous le feu apparaît ainsi comme un livre très personnel. Les réflexions de Michel Goya, qui fait appel à la sociologie comme aux mathématiques ou à la médecine pour expliquer les phénomènes qu’il décrit, apparaissent comme la marque d’une quête intérieure. En étudiant le combat dans ce qu’il a de plus physique, en s’attardant sur les super combattants comme sur les anonymes, en écrivant qu’il n’a jamais rien ressenti en tuant un ennemi, le colonel Goya nous livre, non pas sa vérité, mais les conclusions auxquelles il est parvenu en s’observant et en sondant sa carrière.

Loin des clichés véhiculés par les mythomanes ou les antimilitaristes qui font le charme des réseaux sociaux, son livre est une somme, remarquable, qui offre l’opportunité de regarder et de comprendre le champ de bataille et ceux qui y évoluent. En ce sens, cet ouvrage s’impose déjà comme un texte indispensable, à faire lire à tous ceux qui entendent pratiquer le métier des armes, et plus encore à ceux, philosophes omniscients ou politiciens de seconde zone, qui se piquent de commenter les affaires de défense.

Comme à son habitude, Michel Goya agrémente également son propos de quelques réflexions bien senties. Sa présentation des « opérations de maintien de la paix » devrait être méditée en haut lieu – elle ne le sera évidemment pas – et elle contient cette remarque, terrible, sans nul doute tirée d’une expérience personnelle :

Le succès est le père du succès et il est obtenu par des hommes. Leur proposer uniquement le risque sans la possibilité de vaincre, c’est faire du bruit avant l’humiliation finale.

Ouvrage personnel, donc, presqu’intimiste, Sous le feu est aussi l’occasion de rappeler quelques vérités douloureuses, qui n’ont rien à voir avec un quelconque corporatisme mais rappellent que la possession d’une armée entrainée et équipée n’est pas un simple atout parmi d’autres mais simplement une des conditions de la souveraineté :

On se trouve dans cette configuration inédite d’un effort de défense qui se réduit depuis 1990 (depuis cette période, les dépenses de l’Etat ont augmenté de 80%, le budget de la défense de 1%) alors même que les engagements et les pertes augmentent.

En décrivant le combat, les corps mutilés, la peur, le courage, et la technicité tactique, le colonel Goya rappelle, sans doute crûment pour ceux qui entendent gérer une armée comme des stocks alimentaires et ne tolèrent pas les divergences de vue, qu’une nation et un Etat ne peuvent vivre que grâce au sacrifice de certains. Que ceux-ci soient des héros, des psychopathes ou des individus banals importe finalement peu, du moment qu’on admet la nécessité de leur existence au sein de la communauté nationale.

Ensemble vide

Une paisible matinée de printemps. Le soleil se lève, éclaire la fine couche de glace qui blanchit les voitures garées en bas. Dans quelques minutes, le petit-déjeuner des enfants, l’école, le bureau, les collègues, la routine, la vie, quoi. Il paraît même que vous avez un livre à écrire, mais le projet ne vous enthousiasme guère car vous ne vous sentez pas de taille. Et puis, à quoi bon, de toute façon ?

Et voilà qu’une amie s’enquiert de vos oreilles, vous demandant si elles sifflent, avant de vous suggérer de lire quelques liens où de beaux esprits s’expriment en termes choisis au sujet de votre production, et même de votre personnalité – sur ce point surtout ceux qui ne vous ont jamais rencontré. Vous n’en demandez évidemment pas tant, mais la curiosité, qui est à la fois un vilain défaut et une importante qualité professionnelle, vous pousse à contempler vous-même l’attachante prose de vos admirateurs. Autant dire que vous n’êtes pas déçu, à défaut d’être réellement surpris. Amusé, aussi, tant les attaques sont médiocres, jamais argumentées, et tant elles se veulent sévères, définitives, alors qu’elles dépassent rarement le niveau d’une querelle d’après-boire sur le parking d’une boîte de province. Et puis, surtout, vous en avez vu d’autres, lorsque vous tentiez, à la hauteur de vos maigres talents, de défendre votre pays, et que votre environnement professionnel était constitué d’individus autrement plus affutés et dangereux.

A la lecture de ces phrases maladroites, pompeuses, ponctuées de remarques scatologiques et de références obsessionnelles à la Seconde Guerre mondiale, on est bien obligé de penser, en effet, que le premier ressort de ces attaques est la frustration, le dépit de n’avoir jamais rien fait. Glorieux défenseurs d’une France éternelle, en voilà qui n’ont jamais mouillé leur chemise, et encore moins leur treillis, pour la mère patrie. Stratèges amateurs, parfois étonnamment érudits au regard de la  faiblesse de leurs propres réflexions, ils enragent donc, littéralement, de frustration. Impuissants face à un monde qui bouge trop vite pour eux, imprégnés des souvenirs des autres, persuadés de toucher la brutale réalité du terrain grâce à l’accumulation ininterrompue de lectures plus ou moins pertinentes, il leur manque la sérénité et le recul nés de l’expérience, celle qui sépare les petits garçons des hommes. A 16 ans, une telle ignorance est charmante. A 50, elle est pitoyable quand elle illustre le naufrage d’une vie. Avoir voulu et n’avoir pas pu. Avoir voulu et n’avoir pas osé.

Leur colère, née de cette frustration, est d’ailleurs distrayante à observer tant elle rappelle celle de certains jihadistes, devenus terroristes pour frapper une société qui les a rejetés et dont ils rêvaient. On est là en plein fantasme, celui du complot bien sûr, celui de la supériorité morale et intellectuelle, de celle qui autorise les invectives, les insultes, les accusations. A les lire, en effet, on est frappé de leur capacité à plaquer des lectures préfabriquées sur des réalités qui les dépassent, au prix de toutes les incohérences. Leurs détestations transcendent tout, et trouvent en chaque chose le moyen de se répandre, de s’exprimer, sans plus se soucier de l’image qu’ils renvoient d’eux-mêmes, si tristement révélatrice.

Antiaméricains pathologiques, les voilà admirateurs inconditionnels, à la limite de l’hystérie, des triomphantes années 50 impériales, celles de la guerre de Corée, du début de la consommation effrénée, du racisme institutionnel, du sexisme omniprésent. Pourfendeurs du capitalisme prédateur, ils se pâment devant des voitures de luxe. Nourris d’exigence morale, ils placent le rat pack, ami de la mafia, au sommet de l’art lyrique. Epris de progrès social, ils ne voient dans les femmes que des objets sexuels qu’ils n’imaginent, et c’est bien naturel pour des avocats du prolétariat et des classes laborieuses, que négligemment vêtues de déshabillés de soie et de bas noirs, attendant pieusement le coït aimablement fournis par leur seigneur et maître. Adeptes, enfin, du travail manuel et des valeurs liées à la terre, c’est bien naturellement qu’ils passent des heures à parler de cigares cubains, de vieux rhums et de fauteuils Chesterfield, apanages, comme nous le savons tous, d’une vie de fier labeur loin du faux confort de nos sociétés décadentes. Le communisme en Cadillac, la révolution mondiale au son des concerts de Sinatra, la lutte contre le libéralisme un Cohiba au bec, la défense de la souveraineté sans sortir de chez soi.

La cohérence, donc, n’est pas la principale de leurs attachantes qualités, mais de leurs échanges sur le net jaillit l’image de cette société, malade, tentée par les extrêmes, déboussolée et inventant un nouveau populisme. Marxistes perdus ou cryptofascistes, ils se rejoignent en alignant des points Godwin comme d’autres les contraventions, vous accusant d’être un collabo mais saluant l’action du Maréchal, conspuant l’usage de la force armée chez les Américains mais la célébrant chez les Russes, critiquant à la fois la guerre au Mali et le fait que nous n’ayons pas les moyens de la faire avec assez d’hommes.

Ardents contempteurs de la bourgeoisie et de sa soif de confort, ils ne s’exposent cependant pas aux intempéries, préférant évoquer avec lyrisme leurs épouses, leurs enfants, leurs voitures de sports et quelques vins onéreux. Ils ne se font pas plus prier pour juger que vous êtes décidément bien tendre en étant favorable au mariage gay. Ils sont d’ailleurs prêts à vous accuser de participer à la dévirilisation générale, pour peu qu’on leur demande leur avis, et s’ils sont quelques uns à rejeter – et on les comprend – les thèses éthnicistes de Lugan, ils peuvent aisément, à la faveur d’un tragique accident de train ou d’une énième controverse publique, balancer quelques généralités bien senties sur les immigrés ou l’islam. Certains, tout en ne cessant de rappeler leur détestation du racisme et du colonialisme, sont même capables de vous livrer d’intéressantes digressions sur le grain de peau des « Africaines » ou des « Asiatiques », (comprendre : des négresses ou des jaunes). Des aigles de la pensée, on vous dit, capables de vous taxer, en fonction des phases de la lune, d’être un fasciste ou un demi-sel un peu coquet.

Comme de juste, nos amis sont aussi – mais qui en doutait ? – les plus ardents défenseurs de la liberté d’expression, les farouches gardiens de la démocratie, et pour ce faire, ils ne s’abaissent pas à écouter ou à lire les arguments contraires, à recenser les faits pour les peser et les analyser. Matérialistes, pleins de mépris pour les religions, les voilà malgré tout détenteurs de la vérité révélée, la leur, entière, exigeante, indivisible, autorisant tous les excès, toutes les imprécations. Vous lisent-ils ? Non, leur hauteur de vue leur épargne cette tâche pénible, et c’est donc par principe qu’ils vous détestent, vous, votre carrière, vos misérables écrits.

Ignorés des médias, vendus, comme chacun le sait, à des oligarchies cosmopolites, ils pestent quand votre nom apparaît, tous les 36 du mois, chez un camarade bloggeur. Comment, en effet, expliquer autrement que par des souterraines menées leur insupportable absence du débat public, alors que, tels de fiers prophètes, ils ont tout compris avant les autres. Vainqueurs à Waterloo, vainqueurs à Sedan, vainqueurs à Diên Biên Phu, ils estiment, et comment les blâmer, que leur expertise ne devrait pas, une seconde de plus, manquer aux autorités.

Habités par d’authentiques indignations, ils entretiennent leur colère en grattant et regrattant les mêmes plaies, bloqués, incapables de progresser et ressassant une frustration qui ne peut que grossir pour finir en maux d’estomac. Ils ne créent rien, en réalité, tournant et retournant leur colère et leur incapacité à la gérer. Chez certains, cela pourrait donner de grands romans, de beaux films, d’étourdissants blues. Pas chez eux. Alors que votre serviteur ne conçoit son pauvre blog que comme un journal intime, fait de réflexions et de souvenirs, eux écrivent les nouveaux évangiles, révèlent la vérité, et s’émeuvent, à raison, d’être ainsi méprisés en retour par un establishment qu’ils abhorrent et qu’ils rêvent secrètement d’intégrer.

On pourrait les détester, mais ce serait trop. On pourrait les prendre en pitié, mais ce serait déplacé. On pourrait, éventuellement, mépriser leur refus obstiné du débat intellectuel, mais avouons simplement, avant une sortie en famille, dans la sérénité d’un après-midi ensoleillé, qu’ils sont attristants.

Soleil vert

Jeudi 12 décembre, l’équipe d’AGS aura le privilège d’accueillir Jean-Michel Valantin, auteur, entre autres, de Guerre et nature (2013, Editions Prisma) qui viendra nous parler des conséquences des modifications climatiques en cours sur les grands équilibres stratégiques et les politiques de défense.

Comme toujours, cette nouvelle édition de nos cafés stratégiques aura lieu au Concorde, bien connu des habitués.

Valantin

L’Egypte, par exemple. C’est pas commun, ça, l’Egypte. Et puis ce qu’y a de bien, c’est que là bas l’artiste est toujours gâté.

Voir les actions des uns et des autres s’enchaîner et se répondre jusqu’au cataclysme final est toujours fascinant. Certains ralentissent sur les autoroutes pour se repaître des carcasses et des vies brisées. J’appartiens, pour ma part, à la catégorie de ceux qui contemplent, à la fois atterrés et subjugués, les événements s’imbriquer dans un sens qu’il n’est pas si difficile de déterminer, pour peu qu’on soit à la bonne distance.

Trop près, et la règle d’optique est bien connue, on ne voit rien. C’est bien pour cela que si j’ai toujours considéré les éléments provenant du terrain comme primordiaux, je suis, en revanche, de la plus extrême prudence s’agissant des analyses venant du terrain. Trop souvent, beaucoup trop souvent, elles ont été réalisées à l’estomac, sous le coup de l’émotion, et les raisonnements sont contaminés par le quotidien, l’habitude, et la stockholmisation. Et je ne parle même pas des différences de formation. Un bon opérationnel est rarement un bon analyste, faute d’avoir pu apprendre correctement le métier, et un bon analyste est rarement un bon opérationnel, pour les exactes mêmes raisons.

Trop loin, et on ne voit pas mieux, à peine un brouillard, quelques grands traits. Je pourrais, ici, me laisser aller à quelque acide remarque sur les esprits omniscients qui comprennent tout sans jamais rien discerner, mais il paraît que ça agace et je suis extrêmement sensible à ma popularité. Je m’abstiendrai donc.

L’intervention des autorités intérimaires égyptiennes, ce matin, était annoncée de longue date – je veux dire, depuis plusieurs jours – et nous l’attendions depuis le coup du 3 juillet. Politiquement, militairement, humainement, l’affaire est un désastre, une erreur terrible, mais il serait bien trop facile de qualifier ainsi l’évènement puis de le balayer de la main pour passer à autre chose. Idiote ou géniale, l’initiative, comme chaque action humaine, a été prise pour des raisons précises. Celles-ci sont le reflet de raisonnements, eux-mêmes révélateurs des réflexions des décideurs égyptiens, de leur appréciation de la situation, de leur histoire et de la perception, quelle qu’elle soit, de leur responsabilité historique. Se lamenter, crier au massacre ou saluer le courage des généraux est sans importance, ce soir, alors que se profile une crise qui pourrait bien être la pire du printemps arabe. Essayons simplement de ne pas perdre de vue que chaque action est précédée d’une idée. Même l’individu le plus obtus n’agit pas sans raison.

L’empathie est essentielle dès qu’on s’essaye à l’analyse. Pour un historien, se cantonner à l’étude des forces profondes sans tenter de saisir les ressorts humains ou le contexte d’une action peut conduire à des contre-sens. Dans une administration, alors qu’il s’agit de lire le jeu de l’adversaire pour le contrer, le renseignement, et peu importe comment on l’obtient, sert justement à compléter les connaissances acquises grâce au travail scientifique ou journalistique afin de disposer d’un tableau le plus complet possible. Il s’agit alors de comprendre pour agir, et non pour seulement expliquer.

Dans certaines situations, l’évidence s’impose, parfois brutalement (« Il n’y avait pas deux tours, juste là ? « ) et il n’est nul besoin de sortir d’une des grandes écoles de la République pour comprendre qu’on est sous le feu de l’ennemi, voire que le monde s’effondre sous vos pieds. L’expérience et la capacité à se placer à la bonne distance pour voir les bons signaux sans être aveuglé par des biais sont ainsi des atouts précieux.

Les révoltes arabes ont provoqué, dès leur déclenchement, deux principales réactions : enthousiasme et peur. L’enthousiasme des orientalistes était touchant, mais il empêchait de voir de cruelles réalités. Ceux qui, comme votre serviteur, s’étonnaient de lire, trois mois après la chute d’un régime, des jugements définitifs sur les causes et les conséquences de tel ou tel événement, ne pouvaient que prier les Lares de Fernand Braudel ou de Marc Bloch en souhaitant que la raison finisse par l’emporter. Je me suis réjoui de ces révolutions, mais jamais je n’ai songé que demain commencerait par une aube radieuse. Il a fallu à la France près d’un siècle pour passer d’une monarchie millénaire à une république acceptée du plus grand nombre. Alors…

D’autres, angoissés par ces bouleversements qu’ils pressentaient d’une ampleur inédite, se réfugiaient dans des analyses sans fondement, et on a ainsi pu entendre des leçons de patriotisme sourcilleux financés à l’étranger.

L’analyse n’est qu’une enquête, et il suffit de faire preuve de bon sens. Recueillir les faits, les trier, les organiser, ne pas mélanger le tactique et le stratégique, le ponctuel et l’historique. Se dire qu’on n’en sait jamais assez, mais savoir arrêter de chercher pour rassembler les indices. Séparer ce qu’on voudrait qu’il arrivât de ce qu’on observe. Par exemple, je souhaite ardemment la chute du régime syrien, mais je suis un farouche opposant des islamistes – je crois que ce point est clair pour tout le monde – et je pense même que Bachar El Assad est en train de gagner. De même, je suis bien obligé de constater que la chute du président Morsy, il y a un peu plus d’un mois, est un coup d’Etat. Les petits gars de Tamarrod n’aimaient pas, il n’y a pas si longtemps, qu’on leur rappelle cette réalité, mais elle n’est pas discutable, et leur orgueil nationaliste ne compte guère face à la puissance des faits.

La nuit est enfin tombée sur l’Egypte, et le pays qui va chercher le sommeil ce soir n’est pas celui qui s’est réveillé ce matin. Selon un bilan disponible, 278 personnes sont mortes aujourd’hui dans les affrontements qui ont suivi le démantèlement des camps des Frères par la police et l’armée. En quelques heures, donc, le pays a subi le tiers des pertes totales des journées révolutionnaires de l’hiver 2011 (864 morts), et les services de secours affirmaient aujourd’hui ne pas disposer d’assez de véhicules pour transporter tous les blessés. Au moins 43 policiers sont morts, et de nombreux témoins indiquent que si la police a fait preuve d’une extrême brutalité les Frères ont eux aussi rapidement sorti les armes. Très vite, des commissariats ont été attaqués aujourd’hui, et on s’est battu dans tout le pays, à Alexandrie, à Luxor, dans le Sinaï. On a aussi attaqué les quartiers coptes, et une petite fille chrétienne est morte, abattue d’une balle dans la poitrine. Son décès fait écho à celui de la fille de Mohamed Beltagy, le secrétaire général du Parti de la liberté et de la justice, l’émanation de la Confrérie, elle aussi froidement descendue par un homme sans doute fier de son carton. Après le carnage de ce matin, tout le monde va à présent crier vengeance, montrer les corps des martyrs, et la violence individuelle va se fondre dans l’enfer collectif.

Alors qu’il s’apprêtait à quitter l’Egypte après une ultime visite de concertation, le sénateur impérial John McCain a déclaré, le 6 août, que le pays était à deux doigts d’un bain de sang. Cette déclaration, bien éloignée de l’habituelle componction des discours diplomatiques, avait beaucoup agacé à Washington, où l’absence de politique le dispute, comme à Paris, à une molle résignation. Depuis des mois, pourtant, il nous apparaissait clairement – au moins à mes collègues et moi – que tout cela ne pouvait que mal finir. Des questions plus que gênantes se posent même, à commencer par celle-ci, lancinante : l’armée a-t-elle jamais laissé le pouvoir depuis la chute de Pharaon, en février 2011 ?

La chronologie, vue d’ici, ne ménage guère d’ambiguïté. Renversé et en fuite, Hosni Moubarak a été remplacé à la tête de l’Etat par un vieux maréchal venu sauver la nation – oui, on a déjà vu ça ailleurs. Le pays a, dès lors, été géré par le Conseil suprême des Forces armées (CSFA) qui a organisé un référendum (mars 2011) puis un scrutin législatif   (novembre 2011 – janvier 2012). Assez vite, il était apparu à ceux qui regardaient autrement que depuis les salons de l’ambassade de France que tout n’allait pas pour le mieux : crise économique, crise sécuritaire, tensions communautaires, dénis de justice, menace jihadiste en hausse. Dès l’automne 2011, il y avait eu de solides indices quant à la réalité de la volonté de l’armée de laisser réellement s’exprimer la volonté du peuple.

A peine élu, le premier parlement démocratique de l’histoire égyptienne, outrageusement dominé par les islamistes (40% des sièges pour les Frères, 25% pour les salafistes), avait été dissous par la justice, qu’on nous présentait volontiers comme indépendante mais qui semble bien avoir été aux ordres. La domination parlementaire des islamistes avait été un choc pour le CSFA, alors que se profilait le scrutin présidentiel, autrement plus important. Elle prit aussi de court ceux qui, en France notamment, niait la puissance de la Confrérie. Les mêmes, avant, avaient ricané quand on leur parlait des islamistes au Sahel, et il est bon de se savoir entre de bonnes mains.

Les conditions dans lesquelles a finalement été élu Mohamed Morsy ont été l’indice qu’il aurait fallu voir, et qui a échappé à nombre de commentateurs. Morsy, en premier lieu, n’était pas le candidat naturel des Frères, et il ne se trouva en première ligne qu’après l’élimination par la justice d’autres candidats. Oui, je sais, ça aussi on l’a déjà vu ailleurs. L’armée, de son côté, avait poussé Ahmed Shafiq, une redoutable vieille baderne qui avait, quand même, été le dernier Premier ministre de Pharaon. Un homme neuf pour un pays neuf, donc… Je passe, car il est tard, sur les autres candidats, Amr Moussa, Sabahi, ou Aboul Foutouh, tous passionnants.

Après quelques jours d’hésitation, l’armée avait laissé Mohamed Morsy remporter l’élection. En réalité, elle avait validé son avance et avait renoncé à imposer Shafiq, qui avait alors filé séance tenante dans le Golfe. On s’est alors dit que tout allait peut-être bien se passer, finalement. Sauf que le Sinaï était déjà une fournaise, que Morsy était nul, et que l’armée, qui avait laissé Tantawi prendre sa retraite, ne faisait pas de cadeaux aux Frères.

Eux-mêmes, d’ailleurs, ont été d’entrée confrontés à une situation générale qui échappait à tout contrôle : inflation galopante, déficit du budget, fuite des devises, pénuries, effondrement du tourisme, délinquance exponentielle, trafics, violences sexuelles, montée des menaces terroristes, etc. Inexpérimentés, dogmatiques, sans relais dans la haute administration, tiraillés par des débats internes, concurrencés par les salafistes, critiqués par les progressistes libéraux comme par les marxistes, les nassériens ou les anciens du régime déchu, les Frères se sont montrés incapables de gouverner. On imagine leur rage, eux qui accédaient enfin au pouvoir après des décennies de répression sauvage et de coups tordus, lorsqu’ils ont réalisé que le gouvernail était cassé et que le paquebot ne répondait pas.

L’armée, manifestement, attendait. Elle n’avait cessé de répéter que sa seule mission était la défense de la nation, de son unité, de l’ordre. Evidemment, les généraux égyptiens ne pouvaient que contempler avec horreur la Syrie, la Libye, la Tunisie, le Yémen, l’Irak et même l’Algérie. Pas question pour eux de laisser le chaos, ou même un désordre sans étoffe, s’installer dans le pays. Les Frères ont été avertis, et ils n’y ont sans doute pas cru. Sans doute ont-ils fini par penser, eux aussi, que les militaires égyptiens s’étaient ralliés à cet étrange système qui permet au peuple de s’exprimer. Sans doute, aussi, ont-ils été abusés en pensant que le peuple, justement, avait assez de maturité pour accepter sans sourciller d’être gouverné par des incompétents élus et donc légitimes. Là aussi, etc… Je me comprends.

L’armée a-t-elle provoqué Tamarrod ? A-t-elle simplement saisi la balle au bond ? On sait déjà qu’elle grossi les chiffres de la très importante mobilisation de juin dernier, et il était clair – elle le disait elle-même – qu’elle ne tolèrerait pas un nouveau cirque. Elle a donc mis fin à l’expérience islamiste en deux temps, d’abord en renversant le président, ensuite en essayant de briser la confrérie. Le pari est osé, et pour tout dire je ne le vois pas donner de résultats probants. C’est là qu’intervient l’enchaînement mécanique que j’évoquais plus haut.

Les généraux ont sans doute entendu à plusieurs reprises, depuis le 3 juillet, les conseils inquiets des uns et des autres. Mais les ont-ils écoutés ? Etaient-ils capables, d’ailleurs, de les écouter ? Ont-ils cru qu’ils allaient éteindre en quelques jours de fermeté la détermination de religieux radicaux parvenus légalement au pouvoir ? Croient-ils aujourd’hui pouvoir éteindre une insurrection qui vient inévitablement ? Sont-ils assez lucides pour prendre conscience de leur erreur ?

Il est facile, de son canapé, de dire qu’il fallait brosser le ballon pour tromper le gardien. L’attaquant qui vient d’effacer deux défenseurs et qui sait qu’il n’a qu’une seconde pour frapper y pense-t-il ? La question est la même pour les généraux égyptiens. Dans un pays qui s’enfonce de plus en plus vite, lorsque les problèmes sans solution s’amoncellent sur votre bureau, est-on capable de s’isoler deux heures et de convaincre d’autres généraux, moins lucides, que frapper trop durement les Frères sera encore pire que de les avoir au pouvoir, même nuls, même dogmatiques, même dépassés ?

Le fait est que l’armée est à nouveau pleinement au pouvoir. Elle mène sa guerre dans le Sinaï, avec le même succès que l’ANP algérienne en Kabylie. Elle nomme des gouverneurs, elle arrête des leaders sur des motifs idiots, et annonce des procès qui sont autant de reculs dans cette supposée nouvelle Egypte. Ses alliés la quittent, comme le Vice président Mohamed El Baradei, qui a démissionné ce soir, ou comme les salafistes. Ces-derniers s’étaient félicités de la chute des Frères, mais ils ne peuvent tolérer la répression qui touche des islamistes. Les condamnations internationales, et même l’Empire s’est décidé à faire les gros yeux, ne font que conforter les généraux dans la certitude qu’ils ont raison contre le reste du monde. On imagine sans mal, en revanche, la satisfaction du régime syrien.

Plus de deux ans après la révolution, rien n’a changé, et tout a changé, en pire. Responsable du désastre socio-économique qui a conduit à la chute de Moubarak, l’armée est à nouveau aux commandes, et on ne voit pas comment ou pourquoi elle pourrait se montrer meilleure. Face à elle, la seule force politique constituée, les Frères, est infiniment plus dangereuse qu’elle ne l’a jamais été. Elue, elle a été sèchement mise sur la touche avant de subir une offensive en bonne et due forme. Il ne lui reste plus d’autre choix que l’action violente clandestine et dès ce soir, sans doute, des Frères constituent des cellules secrètes ou approchent les gens d’Al Qaïda. Les attaques contre des commissariats sont un signe alarmant. La comparaison avec la crise algérienne, qui faisait bondir les belles âmes il y a un mois, doit être dans tous les esprits tant les enchaînements, dans des pays différents, présentent de points communs. L’armée peut-elle encore tendre la main pour éviter le pire ? On en doute, et il faut donc se préparer à une insurrection qui, bien plus que partout ailleurs, va être islamiste avant de devenir jihadiste. Le couvre-feu et l’état d’urgence décrétés ne sont que de tristes souvenirs du passé. Le cauchemar est là, et aucune force ne peut nous en extraire, même si on le souhaite de tout coeur.

« You told me, I’ve seen it all before/I been there, I’ve seen my hopes and dreams/Lying on the ground » (« Goodbye Horses », Q Lazzarus)

Un citoyen britannique, présenté comme un militaire de carrière, a été égorgé à Londres, cet après-midi, par deux hommes à l’aide d’armes blanches, dont au moins un hachoir à viande, à quelques mètres des Royal Artillery Barracks, à Woolwich. Le meurtre a eu lieu dans une rue passante, devant de nombreux témoins dont la plupart les ont entendus crier « Dieu est grand » pendant qu’ils charcutaient leur victime, qui aurait été choisie parce qu’elle portait un T-shirt du programme caritatif Help for Heroes.

Les deux suspects (le terme est plaisant, quand on y pense) ont procédé méthodiquement, et l’un d’eux a même pris le temps de parler à une caméra et d’assumer pleinement son acte. Quoi que puissent dire les partisans forcenés de la présomption d’innocence, ces gaillards semblent avoir les idées claires, comme cette déclaration permet de le penser : « Nous faisons serment à Allah que nous ne cesserons jamais de vous combattre ».

Les deux hommes ont été abattus par la police, et sont actuellement dans un hôpital. L’un d’eux serait salement blessé, le malheureux. Allez, je rigole.

A ce stade, et sans, évidemment, préjuger de la suite de l’enquête, il me paraît parfaitement inutile de finasser. L’assassinat d’un militaire dans la  rue d’une capitale occidentale, à des milliers de kilomètres de toute zone de guerre, et en proférant des menaces politico-religieuses, relève évidemment du terrorisme. Bien sûr, on va nous ressortir d’ici quelques heures une poignée de vieilles badernes qui vont nous affirmer, après avoir vanté le courage des soldats russes dans le Caucase ou des miliciens serbes en Bosnie, que ces deux assassins armés de couteaux de boucher sont fous. Mais on s’en moque, comme d’habitude.

Le Premier ministre a précipitamment quitté la France, où il venait de rencontrer le Président, pour regagner Londres, où il a dirigé une réunion de crise anti terroriste (Cobra). Pour les autorités britanniques, la cause parait donc entendue, en tout cas.

Comme le rappelait fort opportunément Thomas Hegghammer sur Twitter, l’affaire fait irrésistiblement penser à l’assassinat de Théo Van Gogh à Amsterdam, le 2 novembre 2004, par Mohamed Bouyeri, un membre du groupe de Hofstad. Elle évoque, surtout, les directives données de longue date par Abou Moussab Al Suri et Younous Al Mauritani, (dont j’évoquais l’attachante personnalité à l’occasion de la récente affaire de Boston) qui rêvent depuis des années de voir les opérations ambitieuses être remplacées en Occident par des actions isolées peu ou pas sophistiquées.

La chose semble échapper à nombre des beaux esprits qui noircissent les rubriques dédiées de leurs fascinants commentaires, et pourtant on ne combat pas le terrorisme pour sauver des vies mais pour défendre la souveraineté de l’Etat. Ainsi, on ne sauve pas des vies par amour de son prochain mais par souci de ne pas faire peser sur les autorités le poids des pertes humaines. Les terroristes, s’ils veulent être entendus, doivent donc, soit tuer, soit causer d’importants dégâts dont on ne pourra cacher l’origine.

L’efficacité globale des mesures anti terroristes en Europe depuis plusieurs années a rendu ces actions spectaculaires très difficiles à mettre en oeuvre et a, très logiquement, conduit les idéologues du jihad à privilégier, plus que jamais, les actions menées par un quatrième cercle dont votre serviteur et ses collègues annonçaient l’émergence en 2005 (ou était-ce en 2006 ? mystère).

J’ai déjà dit ce que je pensais du concept de néo jihadistes, mais il n’en demeure pas moins qu’aux réseaux complexes des années 1995-2005 se substituent rapidement des cellules, autonomes, isolées, en service commandé ou auto générées. Quelques heures avant l’assassinat de Woolwich, on apprenait d’ailleurs qu’un agent du FBI avait, dans des circonstances confuses, tué un homme suspecté d’être un complice des terroristes de Boston. Il y a quelques jours, la France a expulsé un citoyen marocain qui avait appelé au jihad. Et il paraitrait même que le 3e homme de l’affaire Merah aurait enfin été appréhendé. Partout, on cherche les complices de groupes très petits, on tente de comprendre, de retracer des itinéraires que les analyses pseudo psychiatriques ne suffisent pas à expliquer.

La menace n’est donc pas seulement élevée (« très », me dit-on en régie), elle est aussi en train de changer de nature. On voit ainsi se greffer à des opérations manifestement préparées (Brimingham, Stockholm, Boston, Toulouse) d’autres, plus spontanées (Sarcelles, Bonn) qui échappent aux services. Et on sait à quel point ça a l’air facile, ces jours-ci…

S’ils parlent, et ils ont l’air d’être emplis de bonne volonté, les terroristes de Woolwich diront peut-être d’où leur est venue l’idée de leur projet. Radicalisation ancienne ? Exaspération récente ? Faut-il chercher un lien avec la récente offensive de l’armée nigériane contre Boko Haram ? Sur Twitter, ce soir, un ami du garçon filmé avec son hachoir donnait quelques éléments biographiques (dont son nom, Michael Adeboloja) mais confiait sa sidération. Il y a là, par ailleurs, un cas assez fascinant d’attentat-suicide pénal, qui voit les terroristes non pas mourir dans une explosion mais revendiquer leur action devant une caméra. Le procès risque d’être agité.

Il n’est pas interdit de penser que le soldat qui a été tué cet après-midi par deux de ses concitoyens a été tué pour ce qu’il représentait tout autant que pour ce qu’il avait peut-être fait en Irak ou en Afghanistan. Une fois de plus, l’énigme de la radicalisation jihadiste se pose de façon tragique. Je laisse mes successeurs lui trouver une réponse qui m’échappe toujours. Le fait est que le jihadisme, qui prend de plus en plus la forme d’une idéologie identitaire, nourrit la hargne de ceux qui, de ce côté du limes, ont une lecture voisine du monde.

Comme le dit Dennis Lehane, il est peut-être temps se servir un dernier verre avant la guerre.

« Every place that I go/Oh, it seems so strange » (« Ain’t no love in the heart of the city », Bobby Blue Band »

J’ai pensé à des jihadistes quelques minutes après avoir vu les premières images des explosions de Boston, le 15 avril. J’ai pensé à Bombay, à Oslo, à Toulouse, et à mes échanges, immanquablement passionnants, avec l’équipe des seigneurs du GCTAT, au sujet des évolutions opérationnelles du jihad. J’ai, cependant, envisagé d’autres pistes, rassemblées rapidement dans un tableau synthétique dont le seul but était d’organiser le cirque naissant et de confirmer, le cas échéant, ce qui était déjà plus qu’une intuition mais pas encore une certitude.

Selon un réflexe pavlovien bien connu, une grande partie de la presse et des observateurs invités ont immédiatement mis en avant la piste des milices suprématistes blancs et autres milices du Midwest. La piste, avouons-le, était tentante en raison du contexte politique actuel au sein de l’Empire : débat à la Cour suprême sur le #mariagepourtous, projet de loi – rejeté depuis – sur le contrôle des armes à feu, et persistance d’une opposition radicale au président Obama, toujours soupçonné d’avoir menti sur sa naissance et que certains accusent même d’être un musulman – et quand bien même il le serait, who gives a fuck?

A Boston, ville historique de la Guerre d’Indépendance, qui vit la Tea Party de 1773 (vieux souvenirs de licence d’histoire), une attaque la semaine du marathon aurait parfaitement pu s’inscrire dans l’action d’une cellule d’extrême droite.  Quelques points me gênaient, pourtant. La cible, par exemple, ne me semblait pas correspondre à la logique des milices, qui visent d’abord des symboles de l’Etat fédéral, honni et accusé de tous les maux. La piètre qualité des bombes contredisait, par ailleurs, tout ce que je sais de ces groupes paramilitaires obsédés par les armes et aux réelles compétences techniques. Boston, même, certes ville symbole de la Révolution, paraissait bien loin de la zone traditionnelle d’action de cette mouvance, plutôt au centre ou au sud du pays. Mais bon, alors que la poussière n’était pas encore retombée, il s’agissait d’attendre.

Les constatations faites au sujet des deux engins explosifs (cocottes-minute chargées de poudre, de billes d’acier et de clous) allaient également à l’encontre de la piste d’anarchistes, de groupes d’extrême gauche ou d’écoterroristes, le plus souvent, en Occident, composés de jeunes gens capables de faire bien mieux que de médiocres bombes artisanales. Bien sûr, tout ce petit monde, instruit par l’affaire Breivik ou même des menaces plus anciennes (réseau Abou Doha en 2001 en Europe), sait bien que l’achat d’engrais industriel est surveillé par les autorités. Ce dernier argument concernait également, quoiqu’indirectement les milices racistes qui, largement issues des milieux agricoles, n’ont guère de difficulté à se procurer du nitrate d’ammonium.

Pour les extrémistes de gauche, les anarchistes ou les écoterroristes, la cible manquait, là aussi, d’intérêt mais sa vulnérabilité pouvait, malgré tout, la rendre attirante. Manquait alors la cohérence, la logique d’un tel choix opérationnel et chacun, alors, d’invoquer, sans le moindre élément, la piste d’un loup solitaire – mais les loups solitaires ont aussi leurs raisons. L’argument de la folie, qui n’a jamais convaincu personne mais qui est régulièrement invoqué, n’est pas plus pertinent.

Pour ma part, la piste jihadiste me semblait bien plus convaincante. Je ne disposais, cependant, d’aucune preuve, simplement d’un faisceau de présomptions que j’évoquais en off avec plusieurs journalistes. Un peu plus d’un an après, je ne pouvais, en effet, m’empêcher de penser à Mohamed Merah, et surtout à ce qu’il avait révélé des méthodes préconisées par un des principaux tacticiens de la mouvance jihadiste mondiale, Younus Al Mauritani – une de ces personnalités majeures dont les commentateurs les plus souvent invités dans les médias ignorent souvent jusqu’à l’existence. Arrêté à Quetta (Pakistan) en 2011, Al Mauritani s’était fait le défenseur d’actions de harcèlement rudimentaires, à l’opposé des opérations traditionnelles d’Al Qaïda, plus élaborées – sans être toutefois de la complexité dont on veut parfois nous convaincre.

Evoquant son cas, en juin 2012, à l’occasion d’un post sur l’affaire Merah (et aussi ici et  ), j’avais rappelé que les réseaux jihadistes ont, depuis des années, changé de stratégie et opté, non plus pour la projection de combattants expérimentés mais pour le recrutement, dans les pays occidentaux, d’individus capables de passer à l’action littéralement sur les arrières de l’ennemi. Comme je l’écris depuis près de dix ans, et comme je vais essayer de le coucher proprement par écrit un de ces jours, le jihad contemporain est avant tout une guérilla mondiale. Soumis à une intense, et parfois imparfaite, pression militaro-sécuritaire, les responsables et idéologues de la mouvance jihadiste fondent désormais leurs capacités d’action sur la dissémination des compétences, individus isolés, cellules autonomes, les uns et les autres étant recrutés, voire formés, loin des terres traditionnelles de jihad. Il s’agit, ni plus ni moins, de poursuivre le combat sous une autre forme sans renoncer au fond.

En septembre dernier, la police britannique a ainsi démantelé une cellule à Birmingham, et les services allemands ont déjoué un attentat dans une gare de Bonn. Faut-il rappeler, également, l’attentat de décembre 2010 à Stockholm, ou les arrestations régulièrement effectuées en Espagne ? A dire vrai, on reste effaré par l’ignorance de certains, tout comme par les raccourcis et approximations. Certaines cartes, conçues à la va-vite, font même honte tant leurs lacunes sont criantes. Par exemple :

De même est-il proprement incroyable de lire, comme ici, des articles, écrits grâce à Wikipedia, dans lequel on oublie de préciser que la campagne d’attentats de 1995 en France a été réalisée à l’aide d’un mélange poudre noire/clous placé dans des bombonnes de gaz ou des cocotte-minute. La recette est évidemment encore plus ancienne, et dans son numéro de l’été 2010 (page 40), le magazine d’AQPA, Inspire, n’invente rien en diffusant la méthode. Par ailleurs, l’utilisation d’IED de cette nature n’est en rien la marque de loups solitaires, mais faut-il rappeler les évidences ?

Si la piste jihadiste s’est donc imposée d’emblée en raison du caractère finalement assez classique de l’attaque, l’origine des deux auteurs a, en revanche, un caractère inédit aux Etats-Unis. Inédit, mais pas surprenant.

Evacuons d’entrée les remarques de ceux qui s’étonnent d’une attaque terroriste contre l’Empire de la part de garçons dont la région d’origine, la Tchétchénie, n’a que des liens infimes avec la diplomatie de Washington. Le terroriste mort en décembre 2010 à Stockholm n’en voulait certainement pas à la Suède en raison de sa participation à l’invasion de l’Irak en 2003, et pour cause ! De même, le terroriste nigérian intercepté dans le vol Amsterdam Detroit, le 25 décembre 2009, ne vengeait-il pas ses concitoyens d’un quelconque impérialisme yankee dans son pays. En réalité, et comme je l’ai longuement écrit en décembre dernier, et plus récemment ici puis , il participait, à sa façon, au jihad mondial lancé il y a déjà bien longtemps à Peshawar et La Mecque par une poignée de musulmans radicaux en guerre contre les Occidentaux et leur système de domination.

Je ne connais pas le Caucase, mais j’ai observé, de loin en loin, les réseaux de volontaires partant combattre les Russes en Tchétchénie et au Daghestan, et j’ai vu, à la fin des années ’90, l’irrédentisme caucasien irrémédiablement se transformer. Les noms de Xavier Djaffo, Jérôme Courtailler ou Zacarias Moussaoui vous disent peut-être quelque chose. Membres des filières de volontaires vers le Caucase, liés au réseau Beghal, ils ont été des combats du second conflit tchétchène et ont intégré Al Qaïda.

Dans ces petites républiques autonomes russes, on trouve une fascinante illustration de la récupération par les réseaux jihadistes contemporains d’un phénomène historique pluriséculaire : la poussée de Moscou sur son flanc sud et le choc avec un islam traditionnel travaillé au corps par le wahhabisme. Tiens, ça me rappelle un truc, mais quoi ?

La Tchétchénie est censée avoir été pacifiée. Le 17 avril, le Procureur général de Russie a tout de même indiqué que 211 policiers étaient morts, et 405 blessés au Caucase du Nord, en raison d’actes de terrorisme, autant dire que le succès est complet. Pour avoir côtoyé les forces spéciales russes en 2006, je peux vous dire que ça ne se fait pas selon les critères de gouvernance auxquels les Occidentaux se réfèrent en permanence. Le silence a pourtant été terrible, y compris parmi les intellectuels arabes qui geignent dès qu’un drone efface un émir du TTP ou d’Al Qaïda. Il faut croire, décidément, que certaines morts sont plus tragiques que d’autres.

Depuis hier, les Américains découvrent donc qu’on peut être musulman sans être arabe, et on comprend l’importance du choc intellectuel… Pour nous, observateurs de la scène jihadiste, il ne s’agit là, en revanche, que d’un des points importants du sujet. Depuis des années, certains analystes, en France, en Allemagne ou ailleurs, suivent avec inquiétude la croissance des réseaux jihadistes turcophones. Il y a quinze ans, les communiqués du Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM, sanctionné par le Comité 127 du CSNU, quand même) nous laissaient songeurs, même s’ils n’amusaient que modérément les responsables chinois auxquels nous parlions.

Il a été d’usage, dans les services, il n’y a pas si longtemps, de parler d’arc de crise arabo-musulman. Pour ma part, il me semble qu’il ne faut pas oublier l’arc de crise turcophone, qui part des Balkans et atteint le nord de la Chine.

Je ne suis pas spécialiste de la région, disais-je, mais je me suis quand même risqué, il y a quelques années, dans une note professionnelle, à évoquer un post-touranisme, ou un jihado-touranisme, mêlant nationalisme turc et islamisme radical. Les exemples ne manquent pas, jusqu’aux deux bataillons de volontaires tchétchènes qui combattent actuellement le régime syrien. J’en profite pour glisser que je suis preneur de tout conseil de lecture sur le sujet.

Le 4 octobre 2010, un drone de l’Empire, dans le cadre de la gestion des menaces pesant sur l’Europe occidentale, a tué quatre citoyens allemands d’origine turque dans les zones tribales pakistanaises. Etaient-ils membres de l’UJI ou du MOI (cf. ici) ? Je ne m’en souviens pas, mais je revois ces Ouighours s’entraînant sous les ordres d’Abou Yahia Al Libi, et je repense aux liens de Mohamed Merah avec ces réseaux.

Quel rapport entre ce jihado-touranisme et l’Empire ? A première vue, aucun. Mais faut-il rappeler, une nouvelle fois, que le jihadisme, dont les partisans n’ont souvent qu’une connaissance superficielle de leur religion revendiquée, est avant tout une façon de se révolter ? Les frères Tsarnaev, dont il faudra soigneusement retracer l’itinéraire de radicalisation, ont-ils frappé Boston pour défendre l’indépendance tchétchène ? Ou, bien plus probablement, ont-ils commis ces attaques au nom d’une idéologie globale et simpliste qui leur permet d’exprimer ressentiment, frustration ou incompréhension, qui habille leur soif de réappropriation de leur culture ? Quand une cause locale se fond dans une cause mondiale… Oui, je sais, je l’ai déjà dit.

Ceux qui utilisent cette affaire pour y voir une conséquence de l’immigration aux Etats-Unis n’ont, encore une fois, rien compris. On espère que d’authentiques spécialistes sauront décrire la région bien mieux que moi, en décrypter les fascinants mystères pour le public, et qu’ils n’oublieront pas – ce qui est probable s’ils sont français – d’évoquer cette montée des périls. Il y a une crise caucasienne. Il existe une menace jihadiste mondiale. Des passerelles se créent entre la seconde et les crises régionales musulmanes, jusqu’à les phagocyter en partie. Il ne s’agit, ni de s’aveugler, ni de caricaturer.

L’enquête de fond sur les frères Tsarnaev a débuté. La presse a commencé à travailler (ici, par exemple), et elle va compléter le portrait que le FBI va, peu à peu, dresser. Sans doute allons-nous découvrir deux jeunes gens en quête de sens, radicalisés par des influences extérieures. On sait déjà que le FSB avait, en 2010, signalé les deux hommes aux services de l’Empire, et des rumeurs idiotes, complaisamment relayées,  évoquent déjà un complot, qui des Russes, qui des Américains, pour nuire à la cause tchétchène – dont le tout le monde se moque aux Etats-Unis, faut-il le préciser… On attend Me Mokhtari et ses bandes enregistrées.

Le président Obama a d’ores et déjà indiqué qu’il restait « de nombreuses questions sans réponses », laissant présager des réveils pénibles pour certains responsables de la communauté du renseignement. Après tout, les attentats de Boston sont la première opération jihadiste réussie sur le territoire US depuis la tuerie de Fort Hood, au mois de novembre 2009. Les réformes de l’Administration Bush, dont la philosophie a été reprise par Obama, montrent-elles leurs limites, ou se confirme-t-il, une fois encore, qu’il n’y a décidément toujours pas de solution contre un adversaire qui est à la fois ennemi intérieur et extérieur ?

Les réponses judiciaires ont déjà montré qu’elles ne fonctionnaient pas. L’affaire de Boston montre que l’adversaire, grâce à des hommes de la trempe de Younus Al Mauritani, s’adapte à une réponse militaire qui atteint donc, elle aussi, ses limites.

Tu sais, mon petit Théo, que les Corses plastiquent tes Marseillais, et tes Marseillais emplafonnent éventuellement les Corses. On ne peut pas vraiment appeler cela du désordre.

C’est tellement facile. Tellement facile.

Erudits, capables de modéliser, de théoriser d’identifier dans l’Histoire des événements fondateurs, des références cachées, des phénomènes que le profane ne voit pas, ils sont quelques uns à nous éclairer de leurs fulgurances. Et puis un jour le masque tombe et apparaissent une imposture, ou des certitudes anciennes, ou une terrifiante absence de sens politique, voire de morale.

Olivier Roy était un des très rares universitaires respectés de la communauté française du renseignement, elle qui subit depuis des lustres les caprices de diva, les scrupules de séminaristes ou les crises de mythomanie de nos élites – ou assimilées. Ainsi va la gloire du monde.

3615 code QUINENVEUT

– Bonjour, Olivier. Comment t’appelles-tu ?

– Olivier.

– Bien, bonjour Olivier. Quel est ton projet ?

– Je veux devenir géopoliticien, pour remplacer les géopoliticiens de pacotille que j’ai dénoncés dans mon article. (Le Monde du 5 février)

Dans cette très longue tribune, passionnante, argumentée, fourmillant de références, Olivier Roy n’y va pas par quatre chemins. François Hollande et son gouvernement, aveuglés par « cette géopolitique de pacotille qui domine l’expertise depuis dix ans » et qui a été « démentie par les faits », se sont donc engagés au Mali sous l’influence de la rhétorique néoconservatrice portée par l’Administration Bush. C’est à cause de cet envoyé du Démon que nous parlons de terrorisme islamiste. Avant ? Ben avant non, bien sûr. Tout le monde sait bien que le concept même a été forgé sur les ruines fumantes du World Trade Center, un certain mardi de septembre.

Pourtant, il me semble – attention, je peux me tromper – que la France, l’Algérie, l’Egypte, et quelques autres ont bien été touchées par des terroristes se réclamant de l’islam. Ah oui, mais c’était pas pareil, c’était AVANT, avant que le petit monde confortable de nos universitaires ne s’effondre, emportant avec lui leurs certitudes et leurs habitudes. Et depuis ? Depuis, ils rament, nos amis.

Oh, bien sûr, leur époustouflante érudition leur permet d’appeler chaque chef de tribu pakistanais par le surnom que lui donnait sa nourrice, ou de citer les yeux fermés, comme un général allemand récitant Corneille, des passages d’Ibn Taymiyya. Evidemment, ils assimilent vite ce que d’autres, moins subtils, moins brillants, découvrent. A cet égard, les passages que consacre Olivier Roy, dans Le Monde, à décrire les réseaux jihadistes sont brillants. Pas nécessairement justes, mais brillants.

Donc, depuis que les Etats-Unis ont lancé la guerre contre Al Qaïda et compagnie, on n’a plus le droit de dire « terroriste islamiste ». Pourquoi, c’est vulgaire, obscène ? Alors, on dit quoi ? Combattant irrégulier recourant parfois à la violence indiscriminée contre des cibles civiles hors des zones de conflit au nom d’une lecture radicale de l’islam inspirée du wahhabisme ? OK, bien pris. De même, on ne dit plus « gros con » mais « mal comprenant ». Ben oui, forcément, les pauvres, ça les stigmatise. Et puis, franchement, il n’a pas tort, Olivier Roy. Le fait qu’AQMI soit sanctionnée par le Conseil de Sécurité des Nations unies, qu’elle ait commis des attentats, qu’elle ait été adoubée par Oussama Ben Laden, qu’elle soit l’héritière du GIA et du GSPC, franchement, ça ne compte pas.

Et le MUJAO c’est pareil. Si on doit s’arrêter à des attentats à Ouargla ou Tamanrasset, ou à des enlèvements, on n’en sort pas, reconnaissez-le. Ansar Al Din ? Oh, les pauvres petits Touaregs qui se sont acoquinés avec des jihadistes. Mais c’est pas grave, hein ? Ils vont dire pardon et tout sera oublié.

Esprit supérieur, Olivier Roy nous apprend que le jihad se nourrit de conflits locaux. Moi qui pensais qu’il mangeait des racines et des baies, me voilà rassuré. Bon, c’est vrai, je l’ai écrit ici il y a longtemps, mais je ne suis qu’un jeune retraité un peu bas de plafond, rien de comparable avec les esprits supérieurs auxquels je rends présentement hommage. Bref. Ainsi donc, il existerait des mouvements islamistes radicaux injustement qualifiés de terroristes. Avouez que c’est nigaud, parce que c’est justement sur la base de décisions de justice qu’ils sont qualifiés de terroristes. J’imagine volontiers que la justice n’a pas grande valeur aux yeux du grand praticien des relations internationales qu’est Olivier Roy, pour lequel seuls comptent les facteurs objectifs, scientifiquement identifiés, qui font qu’un mouvement est « politiquement légitime », comme le Hamas. Personne, et surtout pas moi, ne conteste la réalité de la question touarègue, ni l’importance qu’il y a à écouter les revendications de ce peuple – qui bénéficie, me permets-je d’ajouter, au sein d’une certaine intelligentsia française d’une image follement romantique.

De même, j’ai déjà écrit, y compris récemment, que la cause palestinienne me semblait juste, mais j’ai aussi écrit, (ici, en particulier) que la justesse d’une cause n’autorisait pas le recours au terrorisme. L’argument, que Dominique de Villepin a utilisé en août 2003 au sujet du Hamas, justement, qui dit que la violence dessert la cause défendue, ne semble pas être audible par Olivier Roy, qui a adopté une attitude d’observateur lointain. Pour un tel homme, la qualification de terroriste paraît ne pas avoir de sens, comme s’il s’agissait là d’une déplorable expression d’énervement, loin du calme qui sied à une expérience scientifique.

L’image qui émerge, en effet, à la lecture de la tribune du 5 février dernier, est celle d’un entomologiste dont l’expérience vient d’être troublée par l’insupportable irruption d’un garnement qui fait fuir les insectes. En intervenant militairement, la France aurait donc fait la preuve de sa « vaine stratégie au Mali », délaissant une « approche politique ». Quel dommage, quand même, que M. Roy ne nous ait pas fait profiter de ses lumineux éclairages sur AQMI depuis des années, parce que question conseils politique, tout le monde était preneur, à Paris. La modestie, sans doute.

Pourquoi, mais pourquoi avons-nous donc cassé la belle expérimentation scientifique qui se jouait au Sahel ? Pourquoi avoir gâché le plaisir intellectuel de M. Roy, qui attendait sans doute de voir s’affronter islamisme radical internationaliste et conflits locaux, ou qui espérait peut-être secrètement la victoire de ces lointains descendants de la révolution mondiale qu’il a tant espérée, dans sa lointaine et tumultueuse jeunesse ? Hélas (voix tremblante), hélas, la France, intoxiquée par Bush, Huntington, Coca-Cola et Jack Bauer, a lancé son insupportable croisade. Par charité chrétienne, je ne vais pas m’appesantir sur les raisons avancées par Roy pour expliquer l’attitude du Président et de l’armée française, on se croirait chez M. Truchot – un autre phénix, soit dit en passant.

Oui, Monsieur Roy, la France a gâché votre expérience. Oui, des géopoliticiens de pacotille, de droite et de gauche, ont planifié cette guerre après avoir laissé pourrir la situation – et inutile d’essayer de me faire les défendre. Mais, à votre différence, ces géopoliticiens de pacotille gouvernent. Ils ont à gérer une multitude d’impondérables, loin de votre vivarium, loin de vos querelles de mandarins, loin de votre inutile, quoiqu’admirable, érudition.

A votre approche de laborantin, intrinsèquement irresponsable, s’oppose manifestement celle de ceux qui doivent, non pas étudier une situation pendant des années, comme un parchemin déniché dans un monastère oublié, mais bien la gérer au sein d’une complexité dont vous vous tenez si superbement éloigné. Il s’agit là du dialogue de sourds entre l’esthète exigeant et froid et les responsables politiques, qui n’ont nulle envie d’abandonner des milliers de civils dans les mains de groupes jihadistes pour le simple plaisir de laisser un écosystème se réguler en quelques mois ou quelques années. Ce ne sont pas vos bras que l’on coupe, ce ne sont pas vos filles que l’on viole.

A celui qui écrivait en 2005 « Comme solution politique, l’islamisme est fini », et qui écrit aujourd’hui que l’Etat libyen gère « plutôt bien sa transition » (sanglots de rire), j’ai envie de dire qu’il vaut mieux être gouverné par des géopoliticiens de pacotille que par des Dr. Moreau du tiers-mondisme.