Le renseignement à l’écran : le RVPI

Le renseignement est affaire de procédures, de méthodes et de pratique. Si les situations sont toujours différentes, les gestes techniques sont, finalement, peu nombreux, tout étant, avant tout, affaire de sens tactique, de but à atteindre et de talent individuel. On s’adapte donc à la situation au lieu de vainement essayer de plaquer les mauvaises recettes au mauvais endroit, et je me comprends.

Imaginons qu’un matin votre chef vous dise : « Mon petit Raillane, le poste à Galène nous a signalé un possible défecteur syrien (pourquoi syrien ? On se le demande) qui affirme pouvoir prouver que le régime de Damas utilise des balles réelles lors des combats et que le bruit est proprement intolérable. Le sujet est sensible, car plusieurs ténors de la classe politique, dont Marcel de Guérande, le député souverainiste qui a son rond de serviette à l’ambassade d’Iran, et Jean-Luc Thorez, le sénateur communiste qui réside dans un studio prolétaire de 630 m2 à Caracas dans lequel il ne se rend qu’en First, affirment que la Syrie n’utilise que des balles en mousse et des confettis pour mater les gueux et que tout ça, et bien c’est rien que des menteries, un complot monté pour descendre Bachar El Assad, dit Gueule d’Ange, dit Petit Baigneur. »

Votre chef reprend son souffle, vous laisse prendre la mesure du poids qui tombe sur vous et de l’honneur qui vous est fait, avant de reprendre :

« Vous partez demain à Galène le rencontrer, une équipe de la DO est sur zone et sécurisera l’entrevue, qui aura lieu dans une suite du Sheraton local. Le pseudo de cette source est GrosseTanche 102, et celui de l’opération vient de nous être donné par la DG : il s’agit Delacataracte. Il va sans dire que l’affaire est réservée. Si vous réussissez, il y aura de l’or pour tout le monde. Sinon, les crocodiles. »

Il y a un silence. Vous fixez intensément un coin du bureau sans rien dire, attendant que votre chef se ressaisisse. Il s’éclaircit la voix, vous regarde.

« Allez voir l’officier de liaison avec la DO, il vous donnera les détails de la mission. Allez, bon voyage ».

Vous voilà tout excité, une mission à l’étranger, un débriefing clandestin, les légendes de la DO, et un vrai RVPI, qui va vous changer des exercices moisis entre la rue de Rennes et le Champ de Mars, lorsque vos instructeurs vous forçaient à ramasser les tickets de caisse dans les bistrots pour faire de fausses notes de frais. Par acquis de conscience, malgré tout, vous consultez le manuel qu’on vous a remis lors de votre dernier stage terrain. Voyons, RVPI… Rendez-vous avec personne inconnue…

En réalité, la chose est à la fois simplissime, et délicate. La manœuvre consiste à faire se rencontrer, en terrain adverse, voire hostile, deux personnes ne se connaissant pas – ce détail ne vous avait pas échappé – ou faisant mine de ne pas se connaître, mais devant absolument converser. Il s’agit évidemment le plus souvent de deux membres d’une même organisation qui ne peuvent communiquer par des moyens techniques, ou doivent même se remettre des documents (clé USB, photos, crâne de Louis XI enfant) dans un lieu protégé. Un contact direct sans précaution préalable étant inenvisageable (« compromission »), il s’agit de procéder par étape.

Dans certains cas, les plus simples, un mot de passe peut être utilisé afin que celui qui arrive se fasse reconnaître de celui qui l’attend. La chose peut s’effectuer n’importe où, dans un aéroport, à l’hôtel, dans un square, au restaurant. On échange alors des signaux de reconnaissance, le plus souvent une phrase codée parfaitement idiote inventée par des types qui, restés à Paris, pouffent en pensant à votre tête quand vous la prononcerez.

On peut aussi exhiber un objet (Le Monde sous le bras gauche, le Chasseur français sous le bras droit, un bob Paul Ricard, un pain de campagne, etc.), l’imagination n’a, ici, pas de limite. Dans certains cas, cependant, il ne s’agit pas d’accueillir un missionnaire venu sous sa véritable identité accomplir une mission de routine, mais bien de prendre en main une épée, une légende, envoyée pour se livrer à des activités clandestines, de celles qui font bondir les bonnes âmes mais nourrissent une politique.

Il faut alors, naturellement, redoubler de prudence, et il ne saurait être question de voir se retrouver les fonctionnaires engagés dans l’opération comme des camarades de promo célébrant le dixième anniversaire de leur affectation à la sous-préfecture des Kerguelen ou au 791e Régiment d’Artillerie Lourde Mais Pas Trop Sur Voie Ferrée d’Ecartement Standard (Réserve). Il faut alors monter une manoeuvre plus lourde, permettant d’établir un contact sans faille de sécurité. Disons que ça peut se passer, grosso modo, comme ça :

Les deux compères (missionnaire et élément précurseur) progressent séparément vers un point de rendez-vous déterminé et validé bien avant, après s’être assuré, chacun de leur côté, qu’ils n’étaient pas suivis. Choisie avec soin, la zone de rencontre doit permettre à l’élément qui invite (l’opérationnel sur le terrain) de vous voir arriver et de s’assurer en quelques secondes que vous ne traînez pas derrière vous un dispositif hostile (ce dont vous êtes censé vous être assuré, mais sait-on jamais) et, surtout, qu’aucune équipe adverse prépositionnée ne commence à apparaître alors que vous vous approchez l’un de l’autre. Il paraît que c’est un sentiment désagréable. Autant dire que le type qui vous accueille n’est pas un lapin de six semaines et qu’il saura, d’un oeil, déceler parmi les lycéens et les pigeons les pires tueurs du FSB, du FBI ou de la SNCF.

Un signal de reconnaissance a été, évidemment, prévu : regarder sa montre, se passer une main dans les cheveux, gifler une vieille dame que vous croisez. Si l’élément qui doit vous accueillir ne fait pas ce signal, c’est qu’il y a un problème, et vous poursuivez alors votre chemin, d’abord loin de la zone, puis, le cas échéant, vers un second point de rendez-vous plus tard dans la journée ou dans les jours qui viennent si le timing de l’opération le permet (ce qui est rare, convenons-en). Il est également possible que vous receviez un message, entre temps, « par les moyens habituels ») vous informant que toute l’opération est annulée en raison de la fuite vers la démocratie nord-coréenne d’un contractuel du Service parti avec toutes les archives et le menu de Noël afin de préserver les droits des citoyens.

Admettons, pour le bien de la démonstration, que le signal soit bien envoyé par votre hôte, il prend alors une rue dans laquelle vous le suivez, à distance raisonnable, du même pas, et, selon l’expression bien connue, en n’ayant l’air de rien. Les différents tests effectués au siècle dernier ont démontré que cette attitude excluait le port d’un smoking dans les rues de South Central ou d’un T-shirt des Washington Redskins à Kandahar. Vous parvenez alors au véritable point de rendez-vous, et une fois toutes les préventions levées, à l’abri dans le local de contact, la vraie mission peut commencer…

En 1966, dans La Grande Vadrouille, Gérard Oury parvint admirablement à restituer toute la fascinante subtilité d’un RVPI, dans le contexte dramatique d’une exfiltration de pilotes de la RAF abattus au-dessus de Paris par la flak et pris en main par d’authentiques professionnels. Saluons comme il se doit cet hommage à l’excellence opérationnelle française.

Le renseignement à l’écran : les premières constatations

Les temps ont changé, et on n’envoie plus depuis belle lurette un faux assureur sur les traces d’un reptile mutant dans le dos du FBI et de l’armée impériale. L’heure est à la coopération, aux équipes intégrées, et chacun essaye de travailler dans un bon esprit afin de partager des renseignements et de lutter contre tous ces rebelles. Il me semble que ça a vraiment commencé, en ce qui concerne une certaine administration chère à mon coeur, au mois de mai 2002 à Karachi, mais le phénomène n’a cessé de croître : officiers de liaison, équipes mixtes, opérations communes, sources partagées, etc.

Il va de soi qu’on ne lance pas dans de telles initiatives de médiocres fonctionnaires. Il faut envoyer de bons éléments, capables de montrer le sérieux du service, sa volonté de pleinement coopérer et d’avancer ensemble, malgré des décennies de vacheries dans d’autres domaines. Il faut un esprit attentif, charismatique, aussi à l’aise sur le terrain que dans le bureau de notre ambassadeur ou celui du chef du service hôte. Il doit être attentif à tout, à la crise en cours comme à aux petites choses qu’il y a toujours à glaner, même chez le plus proche allié. Pas de gaffe, par pitié, pas de scandale, pas de fausse note.

Tout doit aller à la fois très vite, puisqu’il s’agit d’une crise (attentat, enlèvement, capture d’un adversaire important), et tout doit aller au mieux, puisque l’enjeu est de taille. Dans les premières minutes, il s’agit d’abord de faire bonne impression, de tisser des liens de confiance avec le service qui vous accueille et qui se méfie, intrinsèquement, de vous. Il faut s’intégrer au dispositif en place sans le bouleverser mais en faisant sentir la valeur de votre apport, il faut garantir que vous avez la confiance de vos chefs restés à Paris, mais sans aller trop loin dans les initiatives intempestives. Il faut sentir le terrain, définir avec vos partenaires votre marge de manoeuvre opérationnelle, lors des premiers interrogatoires comme lors des éventuelles actions à entreprendre rapidement.

La chose est, par ailleurs, d’autant plus délicate qu’elle est, à presque tous les points de vue, contraires aux fondamentaux du métier. On la voit rarement à l’écran, mais Blake Edwards parvient pleinement à l’illustrer dans son chef d’oeuvre, The Pink Panther Strikes Again, en 1976. Peter Sellers.

Que ferait Brian Boitano ?

Les mensonges de l’Administration Bush n’en finissent pas de polluer la vie internationale, dix ans après l’invasion de l’Irak par l’Empire et ses alliés. Les tenants du scepticisme permanent, que d’aucuns confondent avec une pensée indépendante, ont beau jeu d’évoquer la lamentable prestation de Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Que les Etats-Unis aient, de façon éhontée, menti en 2003 n’implique pourtant pas qu’ils mentent aujourd’hui, et on aimerait, même si c’est une demande bien vaine, que les pourfendeurs des mensonges américains soient d’une rigueur comparable à l’encontre des diplomaties russe, chinoise ou iranienne.

Le fait est que les temps ont changé, à Washington comme ailleurs, depuis que Barack Obama a été élu. A une diplomatie agressive et dogmatique a ainsi succédé une ligne politique floue, sans autre objectif que la sécurité immédiate des intérêts américains et de leurs proches alliés. La chose est légitime, mais elle manque singulièrement de souffle de la part de la dernière véritable puissance occidentale.

Le discours du Caire, prononcé le 4 juin 2009 par l’Empereur, avait suscité bien des espoirs. Quatre ans après, force est de constater que la volonté, alors affichée, d’améliorer les relations de l’Empire avec le monde arabo-musulman a disparu dans les convulsions d’une région qui ne cesse de se débattre dans ses contradictions, ses crises de gouvernance, ses conflits communautaires et une lutte presque séculaire entre modernité et tradition fantasmée, raison et rigorisme religieux.

Elu sur un programme de rupture, Barack Obama a quitté l’Irak et décidé d’un départ d’Afghanistan. Il a également opté pour une gestion à distance de la menace jihadiste, tactiquement efficace mais stratégiquement hasardeuse, et il faut croire que l’élan pris par l’Empire sous le règne de Bush Jr. était trop important pour pouvoir être rapidement stoppé. C’est, en effet, lors de son second mandat que le président Obama se voit contraint de gérer l’onde de choc des révoltes arabes, dont il y a tout lieu de penser que leur déclenchement a été accéléré par les excès et les impasses de la lutte mondiale contre Al Qaïda et ses disciples, à commencer par le renversement du régime irakien.

Cette affaire d’utilisation d’armes chimiques n’est, en effet, pas claire, et la plus grande prudence s’impose. Elle n’est, hélas, pas de mise chez ceux qui ne voient dans toute cette affaire qu’une nouvelle preuve de la duplicité des Occidentaux ou qui croient y déceler une manipulation des rebelles, jihadistes ou non. On nous sort des experts inconnus en armes non conventionnelles, et une poignée de stratèges qui doutent de l’existence même d’armes chimiques en Syrie, ou qui se demandent quelle mouche a bien pu piquer le régime de Damas.

De nombreuses hypothèses sont étudiées. Les rebelles, qui, comme cela s’écrit à Paris depuis des mois et des mois, sont en train de perdre la guerre, ont-ils commis l’irréparable pour provoquer une intervention occidentale ? Mais s’ils disposaient de tels stocks, pourquoi ne les ont-ils pas utilisés contre les troupes syriennes ? Ont-ils estimé, à raison, qu’une telle initiative détruirait le capital de sympathie qu’il leur reste ?

Le programme d’armes non conventionnelles de Damas est connu depuis des décennies, et les Israéliens n’ont jamais hésité à s’en mêler. Inutile, donc, de nous refaire le coup des doutes, légitimes, en Irak, car la situation est bien différente. Inutile, de même, de défendre la grandeur du régime syrien, principal facteur de désordre au Moyen-Orient (si l’on excepte l’Empire lui-même), sponsor de dizaines de groupes terroristes dans la région, responsable de milliers d’assassinats d’opposants, syriens ou libanais, ou de citoyens occidentaux, soutien cynique d’Al Qaïda en Irak entre 2003 et 2006, et j’en passe. Que les autorités syriennes aient déclenché une attaque chimique contre sa propre population, malgré le risque de sanction, n’a rien de sidérant.

Bachar El Assad, depuis le début de l’insurrection, donne au monde des leçons de volonté, et la répression, sauvage, qui frappe le pays depuis mars 2011 est la marque d’un régime fort, qui ne renonce pas et ne cédera jamais. L’emploi d’armes chimiques, qui reste à confirmer, relève-t-il d’une initiative locale ? S’agit-il, au contraire, d’une action assumée au sommet de l’Etat, qui illustrerait une nouvelle fois cette volonté inflexible de briser la révolte ? Doit-on y voir la preuve de la déconnexion de Bachar El Assad avec la réalité de la pression occidentale ? Le président syrien s’est-il dit, et on ne saurait lui reprocher, que les Occidentaux n’étaient bons qu’à se lamenter et que jamais ils ne sortiraient de leur posture moralisatrice ? Il ne serait pas le premier chef d’Etat à commettre une erreur d’interprétation, en particulier dans la région.

Il me revient, par ailleurs, cette confession d’un dirigeant soviétique, à la fin des années 80, qui racontait que Moscou avait souvent été désarçonné par la diplomatie impériale, et même occidentale, parfois apathique, parfois surréactive pour des motifs déconnectés des véritables enjeux stratégiques. Le pauvre homme, qui reprenait à son compte le lieu commun des parties d’échecs planétaires, ne pouvait que déplorer l’inconstance de ses adversaires occidentaux, agissant souvent sous le coup de l’émotion, entraînés par des considérations politiques internes, touchés par l’émotion devant des massacres, et incapables de mettre en œuvre une politique cohérente de longue haleine.

C’est probablement dans une telle situation que nous nous trouvons aujourd’hui, et chacun s’accorde pour juger bien tardive la volonté occidentale de punir, enfin, le régime syrien pour son comportement, actuel et passé. Il serait donc, en effet, infiniment plus grave de tuer quelques centaines de civils à l’aide de gaz que d’en massacrer des dizaines de milliers d’autres avec des armes conventionnelles, sans même parler des milices ou des viols et tortures systématiques en prison. La décision, qui ne fait plus guère de doute, de frapper des cibles en Syrie en réaction à l’utilisation d’armes chimiques est-elle d’abord une punition de Damas ou un sursaut après des mois de défi ? Ne tente-t-on pas, à Washington, de retrouver un semblant de crédibilité alors que la ligne rouge, martialement tracée par l’Empire, a été franchie, déplacée, franchie à nouveau sans provoquer autre chose que des envolées lyriques frémissant d’indignation ? N’allons-nous pas bombarder la Syrie simplement pour montrer que nous sommes encore capables de le faire ?

Une fois de plus, les nains militaires européens, prompts à jeter l’anathème, ont besoin de l’Empire pour agir, et on aimerait que le fait soit médité chez nos dirigeants. J’ai cependant toute confiance, et je suis donc convaincu qu’il n’en sera rien et que le déploiement d’une poignée de chasseurs sera salué, avec l’unanimité qui s’impose, comme un succès majeur.

Reste que frapper pour frapper, même si on ne va certainement pas défendre Damas dans ces colonnes, ne fait pas une politique. Le président Obama paraît plus contraint à agit par principe que pour suivre une authentique stratégie. Les incohérences et autres atermoiements des capitales occidentales sont autant d’indices qui permettent, comme toujours, de balayer les accusations de complots énoncés par les mêmes observateurs. Quels sont les buts de guerre ? Voulons-nous renverser le régime ? Le contraindre à des pourparlers avec le vaste merdier qu’est devenue l’insurrection syrienne, divisée, morcelée, travaillée au corps par le jihadisme et les poussées irrédentistes ? Avons-nous mesuré les risques d’une réaction ? Nos services, où le contre-espionnage fait figure d’activité artisanale réservée à quelques anciens, sont-ils mobilisés contre le Hezbollah, les réseaux des SR syriens et iraniens, sans même parler des services russes, toujours offensifs, eux ?

Peut-être peut-on même imaginer que les frappes sur Damas seront interprétées à Moscou comme une réponse périphérique à l’affaire Snowden, dans le cadre du dialogue entre empires dont les Européens, coincés par leur insupportable posture moralisatrice, sont exclus.

Il ne reste plus, pour l’heure, qu’à attendre et à observer. Agir militairement contre la Syrie ne va pas me tirer une larme, mais il faut déplorer un tel retard. Déclenchée avec plus d’un an de retard, une offensive contre Damas ne va rien régler, et, au contraire, ajouter au chaos régional. Il s’agit, sans doute, d’un enchaînement historique logique, typique du basculement de puissance que je ne cesse de décrire, et nous en sommes réduits à frapper un Etat ennemi qu’il nous est impossible de vaincre, faute de moyens et de volonté.

La guerre qui se prépare va, de surcroît, confirmer que la seule politique occidentale dans la région est celle de la canonnière, au coup par coup, et que nous pratiquons donc, plus que jamais, une stratégie de sujétion, presque coloniale. Voilà qui devrait réjouir les jihadistes, qui nous observent et condamnent par avance l’attaque de leurs ennemis par cet Occident honni. A Moscou, par ailleurs, après le Kosovo et l’Irak, le sentiment de n’être pas traité avec toute la considération requise ne va pas faiblir, quoi qu’on pense des pitoyables appels à la légalité internationale d’un Etat qui assassine ses opposants à Londres ou les enferme, avec une belle constance.

En attendant, je prends un plaisir de gourmet à lire les indignations de ceux qui, au nom de la morale et du droit des peuples, défendent le régime de Damas et vouent aux gémonies les démocraties occidentales. Pour eux, les Occidentaux, en effet, ne devraient pas avoir d’ennemis, et encore moins les attaquer. Il faudra, un jour, s’interroger – et on aimerait que le contre-espionnage s’intéresse aussi à cette question – sur les motivations et les sponsors des donneurs de leçon qui nous accablent, relayent d’absurdes théories conspirationnistes, parlent de droit et de morale, mais absolvent les tyrans, entre pacifisme dévoyé et subversion par aveuglement.

Le renseignement à l’écran : le passage de frontière.

Les interminables polémiques au sujet des activités de la NSA pourraient abusivement laisser à penser que le renseignement n’est plus affaire d’hommes mais simplement de machines. Il n’en est, évidemment, rien, et chaque jour des centaines de fonctionnaires, de par le monde, passent des frontières à l’aide de documents d’identité, faux ou falsifiés. Dans certains cas, il s’agit de passeports authentiques portant de fausses identités (IF), et dans d’autres il s’agit même de documents sans existence légale, contrefaits dans des laboratoires spécialisés. Tout cela est mal, mais chut.

L’utilisation d’une IF relève d’un art délicat et contraignant réservé à des professionnels expérimentés, et elle requiert, quand la chose est pratiquée avec rigueur, des structures de soutien ad hoc capables de donner corps à la légende du détenteur de l’IF. Les fausses identités sont, faut-il le préciser, employées pour dissimuler, non pas tant les activités, que leurs auteurs. Un débriefing à l’étranger ? Une mission de liaison dans un pays hostile ? Une opération agressive ? Chacun perçoit son passeport sous IF et les frontières seront passées par M. Macheprot, touriste, plutôt que par M. Du Guidon, fonctionnaire d’élite de la glorieuse République. Et une fois la mission réalisée et l’équipe revenue en France, les recherches éventuelles effectuées par les services intérieurs du pays X ne trouveront que la trace du passage de M. Macheprot. Naturellement, si ce sympathique touriste a jugé utile de chanter la Marseillaise à bord de son voilier à proximité d’un port néo-zélandais où vient de sombrer le navire d’une ONG écologiste, cela pourra faire jaser, mais tout le monde n’a pas le goût des chants patriotiques en mission.

Dans les aéroports, les ports ou les gares, les contrôles sont plus ou moins exigeants. Tout dépend de la situation générale et du contexte. Se mêler à un charter de touristes qui vont noyer les services de la PAF locale peut être une bonne tactique, mais j’en parle avec prudence car la chose n’était vraiment pas ma tasse de thé. Il va de soi que l’idée générale est de passer inaperçu, de se fondre dans la masse, et d’éviter les arrivées tonitruantes d’un Bob St Clar ou d’un OSS 117.

Les exemples de passages de frontière réussis abondent au cinéma, et il faut, ainsi, saluer la discrétion et le doigté déployés par Jason Bourne (The Bourne Supremacy, Paul Greengrass, 2004) lors de son arrivée nocturne à Naples… C’est à ces petits riens qu’on reconnaît les professionnels aguerris.

Si on nous tire dessus, nous riposterons sans compter nos munitions.

En 2002, Paul Greengrass est déjà un auteur reconnu. Journaliste, il a accompagné les confessions de Peter Wright, l’ancien N°2 du MI-5, et a permis la publication de Spycatcher, un exceptionnel tableau des activités de contre-espionnage au Royaume-Uni pendant la Guerre froide. Le livre est un classique, et il faudrait que ceux qui parlent de renseignement l’aient lu, soit dit en passant.

Réalisateur pour la télévision, Greengrass s’est également aventuré sur grand écran avec Resurrected (1989), l’histoire d’un soldat britannique isolé pendant les combats aux Malouines, et The Theory of Flight (1998).

Depuis le début de sa carrière, Paul Greengrass révèle les vérités qui dérangent et ne cesse d’explorer l’envers du décor. Son intérêt pour le renseignement ne s’est d’ailleurs jamais démenti depuis, et son goût pour les révélations gênantes ou les enquêtes explosives ne saurait le faire accuser d’antimilitarisme. Disons plutôt qu’il dit les choses comme il pense qu’elles sont, et tant pis si cela doit faire tousser. Il est donc logique qu’en 2002 il ait livré, avec Bloody Sunday, une saisissante reconstitution des événements du 30 janvier 1972 à Derry.

Avec le souci du détail qui fait sa force, caméra à l’épaule, Paul Greengrass s’est lancé là dans un projet pour le moins délicat. Au Royaume-Uni, en effet, et à la suite de la publication en 1997 du livre de Don Mullan Eyewitness Bloody Sunday, les autorités ont enfin accepté, sous la pression des familles des victimes, de déclencher une nouvelle enquête au sujet des violences de ce funeste dimanche 72. La tâche est confiée, en 1998, à un prestigieux magistrat, Mark Saville, baron Saville of Newdigate, et son rapport, sans appel, sera rendu en 2010.

Alors que l’insurrection avait déjà commencé en Irlande du Nord contre la présence britannique, le massacre du Bloody Sunday (26 civils visés par des tirs, dont 14 tués), le 30 janvier 1972, est ainsi considéré comme un tournant dans un conflit qui ne s’est toujours pas éteint. Une première enquête officielle diligentée par Londres avait rapidement conclu en faveur des troupes anglaises et validé toutes les affirmations des militaires engagés en opération ce jour. Les conclusions britanniques, comme de juste, avaient été rejetées par l’IRA, qui n’y voyait qu’une auto absolution.

En 2001, alors que la commission Saville est au travail (Le rapport est consultable ici, et il ne laisse pas une chance à l’armée anglaise ou aux autorités), Paul Greengrass, s’inspirant en partie du récit de Don Mullan, tourne Bloody Sunday en Irlande, près de Dublin, et en Irlande du Nord, à Derry même. A la manière d’un documentaire, il s’attache à nous faire revivre les évènements et leur enchainement, des derniers préparatifs d’une marche pour les droits civiques à la fusillade et à l’embrasement. Il montre ainsi tous les protagonistes : militants pacifiques, membres de l’IRA, jeunes désireux d’en découdre, parachutistes (1st Parachute Regiment) déployés sur le terrain et état-major britannique à la manœuvre.

Greengrass ne juge pas, mais ce qu’il montre est sans appel. Court (107 minutes), sans musique, Bloody Sunday est, en effet, l’autopsie glacée du naufrage du mouvement des droits civiques en Irlande du Nord face à des forces plus puissantes et plus violentes. D’un côté, le gouvernement britannique, qui n’entend pas céder par principe, entend décapiter la révolte par un vaste coup de filet dont la réalisation est confiée à une unité de parachutistes qui n’a, évidemment, aucune expérience du maintien de l’ordre et qui est évidemment incapable de réaliser ce qui relève, ou devrait relever, de la police judiciaire.

Les militaires filmés par Paul Greengrass sont des combattants, ils sont venus faire la guerre, venger des camarades morts et défendre la Couronne. Le film ne cache pas la tension qui règne avant la manifestation, et le spectateur sait que 43 policiers ou soldats ont été assassinés, tout comme il sait que chaque nuit des affrontements ont lieu dans les rues de Derry entre émeutiers irlandais et forces de l’ordre britanniques. Pour autant, et malgré cette situation pré insurrectionnelle, la présence de cette unité parachutiste est incongrue, et inquiétante.

Soldats d’élite, conscients de leur force et de leur valeur, les paras sont là pour incarner la volonté de l’Etat britannique. La fermeté est un mot d’ordre, répété sans fin de l’intérieur des véhicules blindés aux bureaux de l’état-major, à quelques kilomètres de là, où la mission est dirigée par un général et supervisée par un autre (incarné par Tim Pigott-Smith, authentiquement glaçant – à la différence de certains foulards ou tatouages). La manoeuvre, d’une terrible brutalité, ne vise ni plus ni moins qu’à piéger les manifestants pour décapiter le mouvement en se saisissant des jeunes meneurs radicaux. Le discours des officiers, sans langue de bois, ne laisse pas d’ambiguïté quant à leur perception de leurs adversaires, jeunes hooligans, exclus sociaux, terroristes.

Dans le camp d’en face, justement, les responsables du mouvement des droits civiques, entonnant les chants de Pete Seeger, tentent de contrôler ces jeunes qui, sans avoir encore rejoint l’IRA, n’en pensent pas moins que le pacifisme est sans utilité face à l’attitude de Londres. Le choc de trajectoires opposées ne saurait provoquer autre chose qu’une catastrophe, mais la force du film réside dans la précision clinique avec laquelle il détaille, minute par minute, la mise en route de l’engrenage. En 2010, Paul Greengrass reviendra sur cette thématique dans Green Zone, un film qui montre le debut de l’insurrection en Irak quelques semaines après la victoire initiale de l’Empire.

Dans le cortège des manifestants à Derry, la jeunesse radicale devient turbulente. Pendant ce temps, les paras, embusqués, découvrent que leur idée de manoeuvre n’est pas réalisable en raison d’obstacles que les planificateurs n’ont pas pris en compte. La volonté des officiers sur le terrain d’aller au clash s’impose d’autant plus aisément que l’absence de leadership du brigadier MacLellan entraîne, disons-le clairement, la perte de contrôle de deux compagnies de combat.

Il y a là, par ailleurs, une intéressante leçon de choses. Sur le terrain, la logique opérationnelle, froidement technique, impose d’aller au contact. A l’état-major, la logique politique, au contraire, impose de ne pas y aller, quitte à faire échouer l’opération. Hélas, le général aux commandes ne s’impose pas à ses subordonnés, et l’affaire dérape lourdement.

Au cours d’une fusillade déclenchée par les soldats, 13 Irlandais sont donc tués en quelques minutes, devant des centaines de manifestants terrorisés. Un 14e mourra quelques semaines plus tard. Le basculement de la situation est montré de façon magistrale. On lit la stupeur sur le visage des responsables politiques, comme sur celui du commissaire de police auquel l’armée a assuré au début de l’après-midi qu’il serait fait un usage raisonnable de la force. Très vite, les officiers sur le terrain avancent la thèse de snipers sur les toits, ou de jets de bombes à clous. Les sous-officiers tentent de monter rapidement un récit qui permettra de justifier que près de 200 munitions aient pu être tirées contre une foule manifestement désarmée.

Le film ne montre pas seulement un dérapage opérationnel, il montre aussi un dérapage institutionnel, lorsque la vérité officielle doit à tout prix s’imposer à la vérité du terrain. Et tandis que les membres de l’IRA se voient renforcés, et tandis que toute une jeunesse décide de passer à l’action violente, les autorités britanniques s’en tiennent à leur version, décorant des soldats et des officiers, tolérant les mensonges manifestes, parfois gênés, de certains qui n’osent pas parler, de peur des conséquences dans leurs unités. La conscience se tait donc, tant la raison d’Etat doit impérativement triompher.

Comme toujours, les certitudes des uns nourrissent la colère des autres. Le major général Ford, presque caricatural, ne se prive pas de saluer une victoire contre les terroristes de l’IRA, alors même que l’opération, justement, est un cadeau béni pour le mouvement.

Dans la soirée, de retour de l’hôpital où les familles des victimes côtoient des paras au visage camouflé, le député Ivan Cooper, laissant la colère le submerger, laisse échapper quelques phrases terribles :

I just want to say this to the British Government… You know what you’ve just done, don’t you? You’ve destroyed the civil rights movement, and you’ve given the IRA the biggest victory it will ever have. All over this city tonight, young men… boys will be joining the IRA, and you will reap a whirlwind.

Au-delà de la leçon, pourtant déjà bien connue à l’époque, qui veut qu’on ne confie pas des missions de police à des unités de combat (même si certaines veulent voir la troupe dans les rues de Marseille), le film montre que la situation dégénère en raison de l’incompréhension des autorités militaires britanniques. Sans doute l’insurrection nord-irlandaise aurait-elle démarré de toute façon, mais le massacre du Bloody Sunday repose sur une suite d’erreurs impardonnables, bien qu’explicables. Emportée par son élan, aveuglée par sa mission comme par son statut, décidée à ne rien lâcher, à Derry comme ailleurs, l’armée britannique n’analyse pas la situation. Au lieu de différencier les chiens fous des authentiques insurgés, elle décide de gérer comme un ensemble cohérent une foule pacifique, quelques dizaines d’adolescents exaltés et une poignée de combattants ennemis. De ce fait, en méprisant le renseignement au profit d’une lecture bravache du contexte, elle provoque une catastrophe qui l’entraîne dans une guerre longue et douloureuse.

Une situation qui en rappelle d’autres.

 

L’Egypte, par exemple. C’est pas commun, ça, l’Egypte. Et puis ce qu’y a de bien, c’est que là bas l’artiste est toujours gâté.

Voir les actions des uns et des autres s’enchaîner et se répondre jusqu’au cataclysme final est toujours fascinant. Certains ralentissent sur les autoroutes pour se repaître des carcasses et des vies brisées. J’appartiens, pour ma part, à la catégorie de ceux qui contemplent, à la fois atterrés et subjugués, les événements s’imbriquer dans un sens qu’il n’est pas si difficile de déterminer, pour peu qu’on soit à la bonne distance.

Trop près, et la règle d’optique est bien connue, on ne voit rien. C’est bien pour cela que si j’ai toujours considéré les éléments provenant du terrain comme primordiaux, je suis, en revanche, de la plus extrême prudence s’agissant des analyses venant du terrain. Trop souvent, beaucoup trop souvent, elles ont été réalisées à l’estomac, sous le coup de l’émotion, et les raisonnements sont contaminés par le quotidien, l’habitude, et la stockholmisation. Et je ne parle même pas des différences de formation. Un bon opérationnel est rarement un bon analyste, faute d’avoir pu apprendre correctement le métier, et un bon analyste est rarement un bon opérationnel, pour les exactes mêmes raisons.

Trop loin, et on ne voit pas mieux, à peine un brouillard, quelques grands traits. Je pourrais, ici, me laisser aller à quelque acide remarque sur les esprits omniscients qui comprennent tout sans jamais rien discerner, mais il paraît que ça agace et je suis extrêmement sensible à ma popularité. Je m’abstiendrai donc.

L’intervention des autorités intérimaires égyptiennes, ce matin, était annoncée de longue date – je veux dire, depuis plusieurs jours – et nous l’attendions depuis le coup du 3 juillet. Politiquement, militairement, humainement, l’affaire est un désastre, une erreur terrible, mais il serait bien trop facile de qualifier ainsi l’évènement puis de le balayer de la main pour passer à autre chose. Idiote ou géniale, l’initiative, comme chaque action humaine, a été prise pour des raisons précises. Celles-ci sont le reflet de raisonnements, eux-mêmes révélateurs des réflexions des décideurs égyptiens, de leur appréciation de la situation, de leur histoire et de la perception, quelle qu’elle soit, de leur responsabilité historique. Se lamenter, crier au massacre ou saluer le courage des généraux est sans importance, ce soir, alors que se profile une crise qui pourrait bien être la pire du printemps arabe. Essayons simplement de ne pas perdre de vue que chaque action est précédée d’une idée. Même l’individu le plus obtus n’agit pas sans raison.

L’empathie est essentielle dès qu’on s’essaye à l’analyse. Pour un historien, se cantonner à l’étude des forces profondes sans tenter de saisir les ressorts humains ou le contexte d’une action peut conduire à des contre-sens. Dans une administration, alors qu’il s’agit de lire le jeu de l’adversaire pour le contrer, le renseignement, et peu importe comment on l’obtient, sert justement à compléter les connaissances acquises grâce au travail scientifique ou journalistique afin de disposer d’un tableau le plus complet possible. Il s’agit alors de comprendre pour agir, et non pour seulement expliquer.

Dans certaines situations, l’évidence s’impose, parfois brutalement (« Il n’y avait pas deux tours, juste là ? « ) et il n’est nul besoin de sortir d’une des grandes écoles de la République pour comprendre qu’on est sous le feu de l’ennemi, voire que le monde s’effondre sous vos pieds. L’expérience et la capacité à se placer à la bonne distance pour voir les bons signaux sans être aveuglé par des biais sont ainsi des atouts précieux.

Les révoltes arabes ont provoqué, dès leur déclenchement, deux principales réactions : enthousiasme et peur. L’enthousiasme des orientalistes était touchant, mais il empêchait de voir de cruelles réalités. Ceux qui, comme votre serviteur, s’étonnaient de lire, trois mois après la chute d’un régime, des jugements définitifs sur les causes et les conséquences de tel ou tel événement, ne pouvaient que prier les Lares de Fernand Braudel ou de Marc Bloch en souhaitant que la raison finisse par l’emporter. Je me suis réjoui de ces révolutions, mais jamais je n’ai songé que demain commencerait par une aube radieuse. Il a fallu à la France près d’un siècle pour passer d’une monarchie millénaire à une république acceptée du plus grand nombre. Alors…

D’autres, angoissés par ces bouleversements qu’ils pressentaient d’une ampleur inédite, se réfugiaient dans des analyses sans fondement, et on a ainsi pu entendre des leçons de patriotisme sourcilleux financés à l’étranger.

L’analyse n’est qu’une enquête, et il suffit de faire preuve de bon sens. Recueillir les faits, les trier, les organiser, ne pas mélanger le tactique et le stratégique, le ponctuel et l’historique. Se dire qu’on n’en sait jamais assez, mais savoir arrêter de chercher pour rassembler les indices. Séparer ce qu’on voudrait qu’il arrivât de ce qu’on observe. Par exemple, je souhaite ardemment la chute du régime syrien, mais je suis un farouche opposant des islamistes – je crois que ce point est clair pour tout le monde – et je pense même que Bachar El Assad est en train de gagner. De même, je suis bien obligé de constater que la chute du président Morsy, il y a un peu plus d’un mois, est un coup d’Etat. Les petits gars de Tamarrod n’aimaient pas, il n’y a pas si longtemps, qu’on leur rappelle cette réalité, mais elle n’est pas discutable, et leur orgueil nationaliste ne compte guère face à la puissance des faits.

La nuit est enfin tombée sur l’Egypte, et le pays qui va chercher le sommeil ce soir n’est pas celui qui s’est réveillé ce matin. Selon un bilan disponible, 278 personnes sont mortes aujourd’hui dans les affrontements qui ont suivi le démantèlement des camps des Frères par la police et l’armée. En quelques heures, donc, le pays a subi le tiers des pertes totales des journées révolutionnaires de l’hiver 2011 (864 morts), et les services de secours affirmaient aujourd’hui ne pas disposer d’assez de véhicules pour transporter tous les blessés. Au moins 43 policiers sont morts, et de nombreux témoins indiquent que si la police a fait preuve d’une extrême brutalité les Frères ont eux aussi rapidement sorti les armes. Très vite, des commissariats ont été attaqués aujourd’hui, et on s’est battu dans tout le pays, à Alexandrie, à Luxor, dans le Sinaï. On a aussi attaqué les quartiers coptes, et une petite fille chrétienne est morte, abattue d’une balle dans la poitrine. Son décès fait écho à celui de la fille de Mohamed Beltagy, le secrétaire général du Parti de la liberté et de la justice, l’émanation de la Confrérie, elle aussi froidement descendue par un homme sans doute fier de son carton. Après le carnage de ce matin, tout le monde va à présent crier vengeance, montrer les corps des martyrs, et la violence individuelle va se fondre dans l’enfer collectif.

Alors qu’il s’apprêtait à quitter l’Egypte après une ultime visite de concertation, le sénateur impérial John McCain a déclaré, le 6 août, que le pays était à deux doigts d’un bain de sang. Cette déclaration, bien éloignée de l’habituelle componction des discours diplomatiques, avait beaucoup agacé à Washington, où l’absence de politique le dispute, comme à Paris, à une molle résignation. Depuis des mois, pourtant, il nous apparaissait clairement – au moins à mes collègues et moi – que tout cela ne pouvait que mal finir. Des questions plus que gênantes se posent même, à commencer par celle-ci, lancinante : l’armée a-t-elle jamais laissé le pouvoir depuis la chute de Pharaon, en février 2011 ?

La chronologie, vue d’ici, ne ménage guère d’ambiguïté. Renversé et en fuite, Hosni Moubarak a été remplacé à la tête de l’Etat par un vieux maréchal venu sauver la nation – oui, on a déjà vu ça ailleurs. Le pays a, dès lors, été géré par le Conseil suprême des Forces armées (CSFA) qui a organisé un référendum (mars 2011) puis un scrutin législatif   (novembre 2011 – janvier 2012). Assez vite, il était apparu à ceux qui regardaient autrement que depuis les salons de l’ambassade de France que tout n’allait pas pour le mieux : crise économique, crise sécuritaire, tensions communautaires, dénis de justice, menace jihadiste en hausse. Dès l’automne 2011, il y avait eu de solides indices quant à la réalité de la volonté de l’armée de laisser réellement s’exprimer la volonté du peuple.

A peine élu, le premier parlement démocratique de l’histoire égyptienne, outrageusement dominé par les islamistes (40% des sièges pour les Frères, 25% pour les salafistes), avait été dissous par la justice, qu’on nous présentait volontiers comme indépendante mais qui semble bien avoir été aux ordres. La domination parlementaire des islamistes avait été un choc pour le CSFA, alors que se profilait le scrutin présidentiel, autrement plus important. Elle prit aussi de court ceux qui, en France notamment, niait la puissance de la Confrérie. Les mêmes, avant, avaient ricané quand on leur parlait des islamistes au Sahel, et il est bon de se savoir entre de bonnes mains.

Les conditions dans lesquelles a finalement été élu Mohamed Morsy ont été l’indice qu’il aurait fallu voir, et qui a échappé à nombre de commentateurs. Morsy, en premier lieu, n’était pas le candidat naturel des Frères, et il ne se trouva en première ligne qu’après l’élimination par la justice d’autres candidats. Oui, je sais, ça aussi on l’a déjà vu ailleurs. L’armée, de son côté, avait poussé Ahmed Shafiq, une redoutable vieille baderne qui avait, quand même, été le dernier Premier ministre de Pharaon. Un homme neuf pour un pays neuf, donc… Je passe, car il est tard, sur les autres candidats, Amr Moussa, Sabahi, ou Aboul Foutouh, tous passionnants.

Après quelques jours d’hésitation, l’armée avait laissé Mohamed Morsy remporter l’élection. En réalité, elle avait validé son avance et avait renoncé à imposer Shafiq, qui avait alors filé séance tenante dans le Golfe. On s’est alors dit que tout allait peut-être bien se passer, finalement. Sauf que le Sinaï était déjà une fournaise, que Morsy était nul, et que l’armée, qui avait laissé Tantawi prendre sa retraite, ne faisait pas de cadeaux aux Frères.

Eux-mêmes, d’ailleurs, ont été d’entrée confrontés à une situation générale qui échappait à tout contrôle : inflation galopante, déficit du budget, fuite des devises, pénuries, effondrement du tourisme, délinquance exponentielle, trafics, violences sexuelles, montée des menaces terroristes, etc. Inexpérimentés, dogmatiques, sans relais dans la haute administration, tiraillés par des débats internes, concurrencés par les salafistes, critiqués par les progressistes libéraux comme par les marxistes, les nassériens ou les anciens du régime déchu, les Frères se sont montrés incapables de gouverner. On imagine leur rage, eux qui accédaient enfin au pouvoir après des décennies de répression sauvage et de coups tordus, lorsqu’ils ont réalisé que le gouvernail était cassé et que le paquebot ne répondait pas.

L’armée, manifestement, attendait. Elle n’avait cessé de répéter que sa seule mission était la défense de la nation, de son unité, de l’ordre. Evidemment, les généraux égyptiens ne pouvaient que contempler avec horreur la Syrie, la Libye, la Tunisie, le Yémen, l’Irak et même l’Algérie. Pas question pour eux de laisser le chaos, ou même un désordre sans étoffe, s’installer dans le pays. Les Frères ont été avertis, et ils n’y ont sans doute pas cru. Sans doute ont-ils fini par penser, eux aussi, que les militaires égyptiens s’étaient ralliés à cet étrange système qui permet au peuple de s’exprimer. Sans doute, aussi, ont-ils été abusés en pensant que le peuple, justement, avait assez de maturité pour accepter sans sourciller d’être gouverné par des incompétents élus et donc légitimes. Là aussi, etc… Je me comprends.

L’armée a-t-elle provoqué Tamarrod ? A-t-elle simplement saisi la balle au bond ? On sait déjà qu’elle grossi les chiffres de la très importante mobilisation de juin dernier, et il était clair – elle le disait elle-même – qu’elle ne tolèrerait pas un nouveau cirque. Elle a donc mis fin à l’expérience islamiste en deux temps, d’abord en renversant le président, ensuite en essayant de briser la confrérie. Le pari est osé, et pour tout dire je ne le vois pas donner de résultats probants. C’est là qu’intervient l’enchaînement mécanique que j’évoquais plus haut.

Les généraux ont sans doute entendu à plusieurs reprises, depuis le 3 juillet, les conseils inquiets des uns et des autres. Mais les ont-ils écoutés ? Etaient-ils capables, d’ailleurs, de les écouter ? Ont-ils cru qu’ils allaient éteindre en quelques jours de fermeté la détermination de religieux radicaux parvenus légalement au pouvoir ? Croient-ils aujourd’hui pouvoir éteindre une insurrection qui vient inévitablement ? Sont-ils assez lucides pour prendre conscience de leur erreur ?

Il est facile, de son canapé, de dire qu’il fallait brosser le ballon pour tromper le gardien. L’attaquant qui vient d’effacer deux défenseurs et qui sait qu’il n’a qu’une seconde pour frapper y pense-t-il ? La question est la même pour les généraux égyptiens. Dans un pays qui s’enfonce de plus en plus vite, lorsque les problèmes sans solution s’amoncellent sur votre bureau, est-on capable de s’isoler deux heures et de convaincre d’autres généraux, moins lucides, que frapper trop durement les Frères sera encore pire que de les avoir au pouvoir, même nuls, même dogmatiques, même dépassés ?

Le fait est que l’armée est à nouveau pleinement au pouvoir. Elle mène sa guerre dans le Sinaï, avec le même succès que l’ANP algérienne en Kabylie. Elle nomme des gouverneurs, elle arrête des leaders sur des motifs idiots, et annonce des procès qui sont autant de reculs dans cette supposée nouvelle Egypte. Ses alliés la quittent, comme le Vice président Mohamed El Baradei, qui a démissionné ce soir, ou comme les salafistes. Ces-derniers s’étaient félicités de la chute des Frères, mais ils ne peuvent tolérer la répression qui touche des islamistes. Les condamnations internationales, et même l’Empire s’est décidé à faire les gros yeux, ne font que conforter les généraux dans la certitude qu’ils ont raison contre le reste du monde. On imagine sans mal, en revanche, la satisfaction du régime syrien.

Plus de deux ans après la révolution, rien n’a changé, et tout a changé, en pire. Responsable du désastre socio-économique qui a conduit à la chute de Moubarak, l’armée est à nouveau aux commandes, et on ne voit pas comment ou pourquoi elle pourrait se montrer meilleure. Face à elle, la seule force politique constituée, les Frères, est infiniment plus dangereuse qu’elle ne l’a jamais été. Elue, elle a été sèchement mise sur la touche avant de subir une offensive en bonne et due forme. Il ne lui reste plus d’autre choix que l’action violente clandestine et dès ce soir, sans doute, des Frères constituent des cellules secrètes ou approchent les gens d’Al Qaïda. Les attaques contre des commissariats sont un signe alarmant. La comparaison avec la crise algérienne, qui faisait bondir les belles âmes il y a un mois, doit être dans tous les esprits tant les enchaînements, dans des pays différents, présentent de points communs. L’armée peut-elle encore tendre la main pour éviter le pire ? On en doute, et il faut donc se préparer à une insurrection qui, bien plus que partout ailleurs, va être islamiste avant de devenir jihadiste. Le couvre-feu et l’état d’urgence décrétés ne sont que de tristes souvenirs du passé. Le cauchemar est là, et aucune force ne peut nous en extraire, même si on le souhaite de tout coeur.

« We don’t know our ass from a hole in the ground. » (« Rednecks », Randy Newman)

Quand le Tour de France s’achève enfin et que le championnat de Ligue 1 n’a pas encore repris, il se crée une faille dans laquelle certains s’engouffrent  et le contre-terrorisme devient le sujet du moment qui enflamme au comptoir du coin. Là, des individus qui ne plaçaient pas le Yémen sur une carte il y a encore une semaine, ou qui croyaient qu’AQPA était le nom d’une crème miracle pour éliminer les plis sur le ventre, se permettent des analyses stratégiques qui ne font que révéler leur ignorance et les biais et autres lacunes de leurs réflexions.

Certains, sans doute par hasard, parviennent quand même à articuler quelques bonnes questions, mais reconnaissons avec tristesse que les contributions francophones sont toutes d’une indigence sidérante, alternant pitoyables coups de gueule (plutôt des gémissements, d’ailleurs) et thèses conspirationnistes moisies, jusqu’aux articles du quotidien de référence, dont certains journalistes semblent ignorer qu’Ayman Al Zawahiry, dit Le Bon Docteur, est l’émir d’Al Qaïda depuis 2011 et l’élimination du regretté Oussama Ben Laden.

(mantra) Il n’y a pas de menace Il n’y a pas de menace Il n’y a pas de menace

De quoi s’agit-il donc ?

Depuis le 1er août, l’Empire a déclenché une gigantesque alerte qui l’a conduit, décision unique par son importance, à fermer 22 représentations diplomatiques au Moyen-Orient et en Afrique en raison de craintes quant à des attentats de grande ampleur. L’affaire n’est pas banale, et Robert Baer a même confié qu’en 21 ans de CIA il n’avait jamais vu ça – et Dieu sait qu’il en a vu, le brave homme. Les choses sont donc sérieuses, mais il n’y a pas lieu, pour autant, de grimper au rideau car de telles alertes, vagues mais fébriles, ne manquent pas. Il suffirait, pour cela, de relire ses archives (encore faut-il en avoir, je suis d’accord). On pourrait ainsi, par exemple, se remémorer les craintes d’un attentat contre des lignes transatlantiques, en décembre 2003, celles révélées en Europe au mois de septembre 2010, ou d’autres du même genre en 2011.

Le contre-terrorisme est devenu un service public, dont chaque manifestation est commentée sans recul et sans la moindre compréhension de ce qui se joue derrière. Personne, de ce côté-ci de l’Atlantique, ne semble ainsi avoir pris la mesure du traumatisme administratif dont souffre la communauté impériale du renseignement et l’Empereur, qui qu’il soit, depuis le funeste briefing du 6 août 2001, et qui les conduit à systématiquement, parfois au détriment de l’intérêt opérationnel, à révéler les menaces, fussent-elles nébuleuses, afin de confirmer au public que les services travaillent – puisqu’il y a toujours au bar une épave avachie qui exprime des doutes d’autant plus pertinents qu’elle s’est longtemps demandé à quel poste pouvait bien jouer Alfredo Qaïda, dit Al. Comme pour chaque catastrophe ou chaque scandale sanitaire, la population exige des réponses, et c’est bien son droit, même si on aimerait qu’il soit parfois utilisé à bon escient. Reste que dans nos démocraties soumises à la dictature de la transparence il est de bon ton de raconter ce qu’on fait, et surtout si c’est secret. On ne remerciera d’ailleurs jamais assez M. Assange et ses admirateurs pour leur méritoire contribution à la sécurité collective, alors que le doute systématique est devenu pour les idiots l’illusion de l’intelligence.

– Gégé, tu me remets la petite sœur.

Du coup, dès qu’une menace paraît structurée et d’ampleur conséquente, les autorités impériales choisissent de la rendre publique. On pourra le déplorer, moquer cette fébrilité, regretter les conséquences opérationnelles de l’exposition de modes opératoires, mais c’est ainsi et il est inutile de pleurnicher. On serait en même droit d’attendre des critiques un peu plus structurées de la part de commentateurs supposément omniscients. S’agissant de la menace qui nous occupe, ceux qui roulent des yeux en criant à la supercherie et invoque M. Snowden, le héros des gogos, font la démonstration – mais en était-il besoin ? – de l’étendue de leur ignorance. Dès le début de cette affaire, en effet, il a été parfaitement clair que les renseignements à l’origine de cette alerte, et le général Martin Dempsey l’a lui-même reconnu sans détour, étaient imprécis. Imprécis, mais massifs et inquiétants, comme n’importe quel observateur civil un tant soit peu rigoureux a pu le percevoir.

On ne peut, en effet, que constater la convergence de signaux inquiétants, depuis des mois et des mois, et dont on espérait qu’ils n’avaient pas échappé aux experts en tout genre qui emplissent l’air de leurs cris d’indignation. Il faut croire, pourtant, que nos commentateurs ont manqué, disons, environ une vingtaine d’années de l’histoire du Yémen, sans même parler de leur compréhension du terrorisme, du jihad et d’Al Qaïda. Il se trouve, pourtant, que ce beau pays, aux paysages enchanteurs, n’est ni plus ni moins qu’une des terres les plus mythiques du jihadisme et que ce qu’il s’y passe donne le ton dans la région.

Par où commencer ? Si je ne ferai pas l’injure au lecteur de rappeler que la famille d’OBL est originaire de l’Hadramaout, il ne me semble pas inutile, en revanche, de mentionner que le premier attentat jamais revendiqué par Al Qaïda a été commis à Aden, le 29 décembre 1992, contre un hôtel qui abritaient des soldats impériaux engagés en Somalie. Ce détail n’est pas anodin quand on sait quels liens le jihad mondial entretient, de longue date, avec ce malheureux pays, où meurent parfois des légendes d’Al Qaïda.

Un peu d’histoire pour ceux du fond

Depuis plus de vingt ans, le Yémen n’a jamais cessé d’être une des terres d’élection de la mouvance islamiste radicale, à la fois lieu de recrutement, d’endoctrinement et d’entraînement, zone de transit vers la Corne de l’Afrique, le Pakistan et depuis deux ans le Sinaï. On y a beaucoup tué, aussi, avec l’amical assentiment du président Saleh, caricature de potentat moyen-oriental qui a réuni en 1990 les deux Yémen avec le soutien des islamistes et ne leur a, depuis, jamais refusés grand’ chose, à dire vrai. Et quand je serai bien plus vieux, je vous raconterai comment le Président Chirac et son équipe de défenseurs des Lumières ont couvert, et Saleh, et ses alliés les plus encombrants, dont le Sheikh Zindani, admirateur d’Al Qaïda et accessoirement membre de l’important parti Al Islah et qui a l’insigne honneur de figurer la liste du Comité 1267 du Conseil de sécurité (ici).  Cet homme, qui affirme également voir découvert un vaccin contre le SIDA, a décidément tous les talents.

Tout au long des années 90, nous avons donc observé le Yémen dériver du mauvais côté de la ligne rouge, tolérant le développement d’un réseau jihadiste dont le nom délicieusement exotique, l’Armée islamique d’Aden-Abyan, ne cachait pas la nature sanguinaire. Comme toujours, c’est quand la situation leur a échappé que les apprentis sorciers, sous la pression de leurs alliés occidentaux, ont essayé de reprendre la main. Fin décembre 1998, la capture de 16 otages anglo-saxons s’est ainsi mal finie à la suite d’un assaut brutal des forces yéménites, et il est alors devenu évident pour tout le monde que l’ambiance se dégradait plus vite que prévu.

Quelques mois plus tard, au mois de janvier 2000, les hommes d’Al Qaïda ont essayé de commettre un attentat contre l’USS The Sullivans (DDG-68). Le projet échoua, mais ce ne fut que partie remise puisque, le 12 octobre 2000, une embarcation suicide percuta l’USS Cole (DDG-67), causant la mort de 17 marins américains. Revendiquée par nos amis de l’Armée islamique d’Aden-Abyan, l’attaque fut un succès spectaculaire pour Al Qaïda et un nouveau coup de semonce pour l’Empire, durement frappé au Kenya et en Tanzanie le 7 août 1998. Soupir, oui, il y a déjà 15 ans, et mes compliments à ceux qui prétendent que l’Empire s’invente des ennemis.

Il se confirmait, à Washington, que les petits gars d’OBL étaient bien une priorité. Evidemment, pour ceux qui attendent encore les T-80 à Fulda, tout cela semble bien compliqué, et on tremble en pensant que ceux qui ne parviennent pas aujourd’hui à reconnaître une guerre étaient censés nous défendre il n’y a pas si longtemps.

Depuis cette funeste journée d’octobre 2000, donc, le Yémen est considéré comme un des pires foutoirs d’une région qui, pourtant, n’en manque pas. Les prises d’otages de touristes occidentaux, qui laissaient des souvenirs enchantés au début des années 90, sont devenues des cauchemars. Il est apparu également que le régime du président Saleh, malgré ses protestations, n’était pas, sans surprise, tout propre dans l’affaire. Depuis la fin de l’année 2001, les services de l’Empire ont ainsi la conviction que l’attentat contre le destroyer Cole a été commis avec la complicité d’importantes personnalités du régime, dont, peut-être des (très) proches du président Saleh. Mais chut…

Le fait est que le Yémen, en raison de son rôle capital dans l’organisation des réseaux jihadistes, se trouva après le 11 septembre 2001 sur la liste des terres de jihad que l’Empire entendait, à son attachante façon, pacifier. On y envoya donc des détachements de forces spéciales tandis que Washington installait à Djibouti, dans une ancienne installation de la Légion étrangère, le camp Lemonnier. C’est de là qu’opère toujours, fort logiquement, la Combined Joint Task Force – Horn of Africa (CJTF – HoA) et c’est de là que partent, depuis, les drones qui cueillent, dans les brumes matinales, les fâcheux qui agissent au Yémen.

C’est, en effet, dans ce beau pays que la première frappe de drone hors zone de guerre fut réalisée, le 5 novembre 2002, contre Abou Ali Al Harithi, responsable de l’attaque contre le Cole, et quelques uns de ses amis.

Non, ça n’est pas un iceberg.

L’attaque contre le Cole a été un coup de maître politique, et la menace du terrorisme maritime, qu’on avait un peu oubliée depuis l’affaire de l’Achille Lauro (1985) n’a plus quitté l’esprit des responsables sécuritaires. Et tout cela grâce à nos amis yéménites. Le 6 octobre 2002, le pétrolier français Limbourg a ainsi été attaqué dans le Golfe d’Aden, un marin bulgare périssant dans l’explosion d’une embarcation suicide. La rapport du commandant, d’ailleurs, est absolument passionnant.

En 2003, un projet contre des navires de l’OTAN depuis le Maroc a été déjoué, et en 2005 un des émirs les plus capés d’Al Qaïda en Irak a été intercepté en Turquie alors qu’il s’apprêtait à attaquer des navires de croisière à Antalya. Quel homme, ce Louai Sakka, quand même. Plus récemment, au mois d’août 2010, un pétrolier japonais a été touché, au large d’Oman, par une attaque revendiquée par des jihadistes. L’affaire est mystérieuse, mais le fait est qu’il n’y a qu’au large du Yémen qu’on tape les navires occidentaux. Il y a bien eu une vague affaire en Algérie il y a quelques années, mais ça n’allait pas bien loin.

L’élite du jihad

Je le précise pour les cancres, mais le Yémen n’est pas une île, et il ne faut pas le confondre avec le bâtiment dans lequel le Juge Ti rend fait régner la loi. Ses frontières avec l’Arabie saoudite sont ainsi d’une extrême importance dans l’affaire qui nous occupe.

Je n’ai ni le talent ni le temps de vous retracer l’histoire du jihad en Arabie saoudite, et je ne peux que vous conseiller la lecture du livre de Thomas Hegghammer, Jihad in Saudi Arabia: Violence and Pan-Islamism since 1979.

Il ne vous pas a échappé, cependant, que le royaume saoudien a subi une véritable guérilla urbaine jihadiste entre 2003 et 2006, évoquée ici mais déjà oubliée. A l’époque, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) était un mouvement centré sur l’Arabie saoudite, et lié, comme il se doit, aux petits gars agissant en Irak et en Jordanie. Finalement démantelé par les services saoudiens grâce à un mélange assez fascinant d’extrême brutalité et d’offres de réhabilitation religieuse, le groupe a disparu du royaume, mais quelques éclopés ont pu rejoindre, à partir de 2007, leurs cousins au Yémen.

C’est là que les rescapés d’AQPA ont fusionné avec AQY pour donner une nouvelle version d’AQPA, à partir de 2009. La renaissance du mouvement a été d’autant plus importante qu’à cette époque les chefs d’Al Qaïda au Pakistan envisageaient très sérieusement de quitter les zones tribales, où les raids de drones s’intensifiaient tandis que l’affrontement entre le TTP et Islamabad devenait véritablement un problème. Le déménagement, que les esthètes baptisaient déthéâtralisation, ne s’est finalement pas faite, la campagne aérienne voulue par le nouvel Empereur le rendait impossible. « Ça tombe comme à Gravelotte », se serait même exclamé Ayman Al Zawahiry, qui a des lettres. Je ne peux, ici, que vous inviter à lire l’ouvrage de Gregory D. Johnsen The Last Refuge: Yemen, Al-Qaeda, and America’s War in Arabia.

Le choix du Yémen par les plus hauts responsables d’Al Qaïda n’était évidemment pas anodin, et tout, en effet, indiquait que la nouvelle mouture d’AQPA allait donner bien du fil à retordre aux Occidentaux et à leurs alliés. Un pays en révolte quasi permanente, dont la frontière nord n’est pas réellement étanche, et qui entretient des relations maritimes incontrôlables avec la Corne de l’Afrique, offre nombre d’opportunités à un groupe de jeunes gens décidés. AQPA, qui plus est, disposait de l’association rarissime d’une base combattante recrutée parmi les tribus et d’un nombre raisonnable de cadres occidentalisés capables de lire nos sociétés et d’y déceler des vulnérabilités bien plus aisément qu’un vieux chef tribal.

Le rôle d’Anwar Al Awlaki, en particulier, doit ici être souligné. Lié à la cellule de Hambourg, l’homme, né et élevé aux Etats-Unis, brillant, charmeur (mais rappelé à Dieu le 30 septembre 2011 par un vilain drone) n’a cessé d’apparaître dans un nombre conséquent d’affaires de terrorisme visant l’Empire. Soupçonné d’avoir recruté le major Nidal Malik Hassan, auteur du massacre de Fort Hood (13 morts le 5 novembre 2009), il a aussi été en relation avec Omar Farouk Abdulmutallab, le jeune jihadiste nigérian ayant tenté, à l’aide d’explosifs dissimulés dans ses sous-vêtements, de détruire le vol Amsterdam Detroit (Northwest Airlines 253) du 25 décembre 2009 – quelques jours après le déclenchement par le président Saleh d’une campagne anti terroriste au succès, comment dire, incertain.

Je précise, par pure charité chrétienne, que les explosifs portés par Abdumutallab avaient déjà utilisés le 23 août 2009 à Djeddah par un kamikaze contre le vice-ministre de l’Intérieur saoudien, à l’occasion d’une véritable opération d’infiltration qui avait révélés les failles des services royaux en matière de contre-espionnage. Pour cacher l’étendue de leur fiasco, les Saoudiens avaient alors diffusé la fable des explosifs dissimulés dans le rectum, une impossibilité physiologique qui n’a trompé que les imbéciles – y compris les jihadistes isolés qui s’y sont essayés…

On retrouve bien sûr Anwar Al Awlaki dans d’autres affaires (attentat raté de New York, en mai 2010 entre autres), mais il est surtout considéré comme le propagandiste le plus doué de la sphère jihadiste, et le magazine Inspire, sa création, est devenu en quelques numéros la revue de référence de la mouvance. On la trouve désormais partout (je les ai tous, je suis un fan), et ceux qui cherchent des conseils opérationnels ou des articles vantant le jihad ne peuvent qu’apprécier sa mise en page soignée et son humour.

Ainsi, dans son numéro de novembre 2010, Inspire n’avait pas hésité à afficher en couverture le prix de l’envoi de deux imprimantes piégées à Chicago depuis le Yémen – un projet d’attentat déjoué grâce aux services saoudiens – et qui, bien que n’ayant pas abouti, avait semé une belle pagaille dans le ciel.

« Two Nokia mobiles, $150 each, two HP printers, $300 each, plus shipping, transportation and other miscellaneous expenses add up to a total bill of $4,200. That is all what Operation Hemorrhage cost us. » est-il crânement écrit dans Inspire, alors qu’AQPA démontrait avec maestria que l’imagination et l’innovation opérationnelle pouvaient déjouer les milliards investis par l’Empire dans des systèmes de surveillance.

Quand on attaque l’Empire, l’Empire contre-attaque.

En quelques mois, AQPA s’était donc imposée comme la filiale la plus innovante d’Al Qaïda, voire comme l’élément moteur du jihad mondial. Tenant tête à l’armée yéménite, pratiquant la guérilla (185 soldats tués le 3 mars 2012 – ici) ou le terrorisme dans sa forme la plus classique (96 morts le 23 mai 2012 – ici), le groupe sait agir avec doigté et assassine régulièrement des officiers des services de contre-terrorisme. Son rayonnement est immense, et il inspire, comme il se doit, aussi bien AQMI que les petites cellules isolées, comme à Bonn au mois de décembre 2012. Et, pour couronner le tout, voilà que le chef d’AQPA, Nassir Al Wuhayshi, serait devenu le N°2 d’Al Qaïda. Belle carrière, quand on y pense.

La menace n’a pas manqué d’alarmer les Etats-Unis, vous savez cette hyperpuissance peuplée d’imbéciles dont les défauts sont moqués par d’innombrables génies qui croupissent pourtant dans leurs échecs, et le soutien au régime yéménite a pris la forme habituelle que prennent les aides en temps de guerre : raids aériens, opérations au sol, assistance technique. Comme je le relevais ici, l’implication de l’Empire (drones, chasseurs-bombardiers, missiles de croisière) a parfois été détournée par Sanaa et le Pentagone ne se fie plus comme avant aux éléments transmis par ses encombrants alliés. Les Saoudiens sont également de la partie, puisqu’AQPA les menace directement, et les frappes aériennes dénoncées en Occident par les belles âmes habituelles sont parfois le fait de la Royal Saudi Air Force. Ça fait quand même beaucoup pour une menace inventée.

Orchestrales manœuvres dans l’obscurité.

Qui peut oser affirmer, surtout sans le moindre élément de preuve, que l’alerte déclenchée le 1er août l’a été pour détourner l’attention de l’affaire Snowden, déjà vieille de deux mois ? Qui peut s’émouvoir de voir la NSA ainsi justifiée alors que les programmes de surveillance qu’elle conduit sont légaux, qu’ils sont connus de tous depuis 2008 et qu’ils ont été utilisés à de nombreuses reprises depuis le 11 septembre, comme, par exemple, en 2004 après les arrestations au Pakistan de Mohamed Naeem Moor Khan et d’Ahmed Khalfan Ghailani ?

Qui peut penser que Washington va monter un tel barnum pour tenter de faire oublier, aussi grossièrement, une telle affaire et, pour ce faire, faire la démonstration de l’inutilité stratégique de l’emploi massif de drones contre Al Qaïda ? L’alerte régionale confirme, en effet, que ces charmants petits engins, diablement efficaces, ne permettent pas – mais qui le pensait vraiment ? – d’emporter la décision. Reste, comme je l’écrivais ici, qu’ à défaut d’autre chose il faut bien flinguer les ennemis, et que toutes ces guerres sont bien à la fois indispensables et inutiles. Depuis le 27 juillet, d’ailleurs, pas moins de 7 raids de drones ont ainsi été effectués contre AQPA, et ça n’est sans doute pas faire oublier que la NSA fait son travail. En 2010, alors que tous les services occidentaux tentaient de faire avorter des projets d’attentat Mumbai like en Europe, et que les drones impériaux traquaient impitoyablement les responsables du MIO et de l’UJI dans les zones tribales, aucun de nos découvreurs de complot ne voyaient un lien avec une quelconque affaire qu’il aurait fallu retirer des médias.

Il est également possible, mais la thèse est audacieuse, que certains ne cherchent jamais du bon côté. Tenez, par exemple, cette timeline réalisée par Joshua Foust au sujet de l’affaire Snowden ne fait-elle pas réfléchir ? Et la révélation, le 7 août, par les autorités yéménites, de la découverte d’un complot d’AQPA pour s’emparer simultanément de deux ports et de plusieurs sites gaziers et pétroliers dans le pays n’est-elle pas troublante ? Qui peut penser sérieusement que le groupe est capable d’une telle opération, qui ferait passer l’attaque d’In Amenas pour un jamborée ? Nos stratèges de garde n’ont-ils pas noté que ce complot, dont doutent d’ailleurs plusieurs officiels yéménites, vient à point pour le pouvoir, qui tente ainsi de fragiliser certaines tribus qui s’en prennent aux gazoducs en les assimilant à des jihadistes ? La manœuvre, manifestement, n’a pas pris, et il semble qu’on ne reprendra pas de si tôt la Navy à raser un village  sans histoire au nom de la lutte contre Al Qaïda. Comme le soulignait récemment Gregory Johnsen dans Foreign Policy, les Etats-Unis ont perdu au Yémen, et ils ont perdu le Yémen.

La menace jihadiste, comme elle en a la délicieuse habitude, ne cesse d’évoluer. Les signaux se font de plus en plus inquiétants, et on ne sait plus à quel saint se vouer, des jihadistes européens isolés aux conséquences des révoltes arabes, en passant par la guerre au Mali qui n’en finit pas de s’achever ou la crise syrienne qui devient un désastre historique. La fin de la récréation égyptienne sifflée par l’armée a provoqué la bien compréhensible fureur d’Ayman Al Zawahiry, qui a dénoncé un complot – c’est une manie, décidément – des Etats-Unis (déjà accusés par les révolutionnaires d’avoir placé Mohamed Morsy au pouvoir. Oui, je sais, ne dîtes rien). On dirait bien, par ailleurs, à en croire la presse US, que la NSA ait intercepté ce qui a été abusivement qualifié de conf call entre émirs jihadistes et qui aurait été en réalité un chat imprudent. A moins, à moins, que l’Empire soit enfin capable d’écouter la voix sur Internet (VOIP)… Le fait est que les éléments recueillis ont été transmis aux alliés, et que ceux-ci (Londres, Paris, Berlin, Bruxelles, La Haye) les ont trouvés assez convaincants pour fermer à leur tour leurs ambassades – voire de les évacuer.

Alain Marsaud, dont on se demande toujours ce qu’il a de si intéressant à dire sur le jihad puisqu’il ne l’a jamais combattu et n’y entend manifestement rien, vociférait sur BFM, cette semaine, en expliquant que la France faisait preuve de suivisme à l’égard des Etats-Unis. Il va de soi que cette appréciation, finement dosée, est valable pour l’Allemagne, qui ne décolère pas depuis, devinez quoi, l’affaire Snowden… M. Marsaud n’a sans doute pas lu les récents communiqués de la mouvance jihadiste appelant à frapper l’Empire, et il ne sait probablement pas qu’une récente série d’évasions (Libye, Irak, Pakistan) de jihadistes fait craindre un renforcement rapide des capacités des réseaux. Sait-il, d’ailleurs, que l’attentat de Benghazi, réalisé par des Libyens, des Tunisiens et des membres d’AQMI, a été conçu par un jihadiste égyptien justement évadé de prison ? Et que tout ce petit monde a été financé par AQPA, qui aide aussi, car c’est la famille, les Shebab et Boko Haram ?

La menace jihadiste s’intensifie et change toujours plus vite, et il n’est donc pas étonnant qu’elle laisse désemparés des commentateurs qui, on peut le craindre, n’ont sans doute jamais été en avance, de toute façon sauf sur l’heure du dîner. Je ne peux que les assurer de ma pitié, car il doit être très douloureux de vivre dans un monde auquel on ne comprend rien.

A force de jamais rien comprendre, un jour il va vous arriver des bricoles.

Depuis combien d’années n’ai-je pas été autant affligé ? A quand remonte la dernière fois où j’ai ressenti un véritable malaise physique en lisant dans la presse de tels monceaux de médiocrité ? Où j’ai été littéralement submergé par la honte ?

Des réactions et commentaires qui nous assaillent depuis quelques jours, il n’y a quasiment rien à sauver et guère plus à retenir. Comme à leur habitude, nos dirigeants et ceux qui aspirent à les remplacer rivalisent de déclarations outragées, condamnant, vitupérant. Comme d’habitude, on geint, on se roule par terre, on déchire ses vêtements et on offre le spectacle désolant d’une classe politique hystérique et ignorante tandis qu’un silence consterné s’installe chez les professionnels du renseignement et chez les citoyens dotés d’un cerveau en état de marche.

Un de mes amis m’a dit, cet hiver, alors que nous évoquions les chocs culturels qui frappent les nouvelles recrues : « Le renseignement est un métier de prédateur ». La formule m’a frappé par sa justesse, et je ne peux que la reproduire ici in extenso. Oui, le renseignement est un métier de prédateur : avoir le secret le premier, agir le premier, manipuler, mentir, faire pression, écouter aux portes, recueillir le plus de fragments pour les assembler et comprendre.

On le sait, en démocratie, tout le monde n’a pas le droit de surveiller le territoire national. En France, cette mission est confiée à des administrations parfaitement encadrées (DGPN, DGGN, DCRI, DPSD, DNRED, TRACFIN), le reste du vaste du monde est scruté par la DGSE et la DRM. Je pense, ici, qu’il faut être particulièrement clair et lister quelques vérités qui devraient pourtant être connues et comprises de tous, en particulier de ceux censés nous diriger :

– Il n’y a quasiment pas d’ami dans le monde du renseignement.

– Dans ce monde, allié ne veut pas dire ami.

– On espionne toujours le plus possible.

– Les lois qui régissent le renseignement intérieur ne concernent pas le renseignement extérieur.

Du coup, à partir de ces quelques idées simples, il est possible de préciser que les services européens s’espionnent entre eux et que les autorités allemandes, par exemple, feraient bien de ne pas trop la ramener…

La recherche permanente de renseignement est évidemment difficile à concevoir, mais elle est au cœur de ce métier, et elle en fait tout le sel. Au printemps 2001, j’eus par exemple un entretien avec un des membres du poste de la CIA à Paris (je crois bien que c’était au sujet des réseaux du GIA au Niger, mais bon) et il était manifeste que mon homologue de l’Empire s’intéressait tout autant à l‘objet de notre réunion qu’aux méthodes employées par mon service pour aboutir à ses conclusions et même à ma modeste personne. Tout est intéressant, tout est bon à prendre, tout peut être utile, tout est peut-être important. Et donc, on recueille, on classe, on stocke, on analyse.

Un service de renseignement est un écosystème fermé, qui scrute le monde extérieur, tente de comprendre ses ressorts secrets et d’y placer des sources tout en se gardant des menées exactement identiques de ses alliés. C’est pour cette raison que chaque structure sérieuse dispose en son sein d’un service de sécurité intérieure et d’une unité de contre-espionnage. Mieux, chaque jour, des services montent des opérations en commun contre des ennemis tout en se regardant du coin de l’œil. Quel est le vrai nom de Rachid, ce colonel si sympathique avec lequel on prépare une infiltration en Syrie depuis la Jordanie ? Et où donc a servi Mike, cet analyste civil qui arbore la chevalière d’Annapolis ? Et quel est le nom exact de l’université où Karen, cette redoutable analyste irlandaise, a fait ses études ?

Evidemment, tout cela demande de la souplesse, du pragmatisme, et il ne s’agit pas de s’effondrer en larmes quand on découvre que les services suédois ont piégé votre chambre d’hôtel et vous ont donc vu vous débattre pendant dix minutes avec l’absurde robinet de la douche de votre salle de bains. Et il ne s’agit pas non plus de paniquer quand un jeune diplomate britannique, parfaitement francophone, vous harponne dans un cocktail à Bruxelles et commence à tenter de vous faire raconter votre vie. On veut tout savoir, et on ne veut rien dire.

Quand je suis devenu fonctionnaire, une des premières choses qui m’a été dite a concerné la sécurité des communications. « Les Américains interceptent 100% des communications mondiales », nous a ainsi asséné un responsable, qui a ensuite décliné les mesures de sécurité qui s’imposaient. La domination impériale dans le domaine du SIGINT n’a jamais été sérieusement contestée que par les Soviétiques (qui étaient même meilleurs dans le domaine de la guerre électronique, m’a-t-on dit) et cette supériorité est désormais sans égale. Il nous raconta même comment un Premier ministre français qui venait d’arracher un colossal contrat en Amérique du Sud et en avait détaillé le contenu en téléphonant depuis son avion au-dessus de l’Atlantique avait été écouté par la NSA, qui avait transmis tout cela à qui de droit, conduisant à la perte du contrat…

Dans ses mémoires de DGSE (Au cœur du secret, Fayard, 1995), Claude Silberzahn révèle que 25% du budget du service était, de son temps, consacré au renseignement économique. Je ne vais évidemment pas entrer dans les détails, mais qui croit vraiment que ce budget était exclusivement consacré à des abonnements aux Echos et au Wall Street Journal ? Les gars, quand même, un peu de sérieux.

Le fait d’être des alliés politiques et militaires et d’entretenir des relations de confiance depuis des décennies, malgré des désaccords parfois profonds, n’empêche pas la compétition industrielle et économique. Inutile de regarder vers Londres ou Washington, puisque l’exemple de Berlin est aussi parlant. La France et l’Allemagne, autoproclamées moteur de l’Europe, coopèrent dans certains programmes majeurs mais se concurrencent sans pitié sur d’autres (avions de chasse, blindés, nucléaire civil, transport ferroviaire) et bien naïf serait celui qui croirait que les décisions des uns et des autres ne sont prises que sur des considérations techniques.

Qu’offre le concurrent ? En quoi son produit est-il meilleur ? De quels relais dispose-t-il au sein de l’appareil d’Etat ? Quelle est sa stratégie ? Pouvoir répondre à ces questions, c’est aider l’entreprise française, la soutenir, défendre des emplois et un savoir-faire technique parfois stratégique. Mais en France, aveuglés que nous sommes par notre capacité à construire de magnifiques raisonnements sans nous soucier de leur efficacité, enivrés par notre panache, cette expression qui transforme miraculeusement nos naufrages en posture esthétique, nous ne nous soucions guère de ces pratiques honteuses qui font qu’une crise peut s’achever par une victoire plutôt que par une nouvelle humiliation.

Je ne compte plus les négociations où la position française, défendue avec force par des esprits brillants, a été in fine balayée par la volonté moins raffinée mais plus solide de nos adversaires. Croire que le plus beau peut gagner sans se salir par la grâce de sa seule beauté est une attitude typique de notre beau pays. Et vient un jour où on doit envoyer 4.500 hommes au Sahel traquer et tuer des types que notre supposée supériorité morale n’a aucunement conduits à se rendre.

Le renseignement, comme la guerre, est affaire de volonté. Quels sont nos besoins ? Pour quelle politique ? Quels sont les risques à prendre ? Suis-je prêt à encaisser le choc d’une mission ratée ? Suis-je capable de gérer un succès spectaculaire ?

Je n’ai pas l’étourdissante puissance intellectuelle de certains des responsables politiques entendus encore récemment, mais il ne m’apparaît pas si étonnant que l’hyperpuissance américaine ait tout fait pour préserver son statut. Et si je ne saurais me réjouir de me savoir potentiellement écouté par un service étranger, je n’ai pas la stupéfiante candeur de m’étonner qu’une agence de renseignement, où qu’elle se trouve, fasse du renseignement.

Surtout, je ne commence pas à me ridiculiser en jouant les parangons de vertu quand le pays que je gouverne, certes péniblement, attribue chaque année à ses propres services de renseignement pas loin d’un milliard d’euros de budget et que je me félicite des succès d’Ariane quand la fusée européenne met sur orbite des satellites militaires. Je vais d’ailleurs vous confier un secret : cet argent ne sert pas à acheter des dosettes de café, et si ce satellite est militaire, ce n’est pas parce que les ingénieurs qui l’ont conçu portaient des rangers.

Tous les alliés s’espionnent, et ceux qui le découvrent aujourd’hui se disqualifient pour l’exercice du pouvoir. Certains dirigeants français sont connus dans les services aussi bien pour leur mépris du renseignement que pour leur mépris de ceux qui le pratiquent. Les mêmes vont amasser des secrets gênants sur tel ou tel rival, faire courir des bruits, pour ensuite donner des leçons de noblesse. Entre les cris de diva blessée d’un héraut de la révolution prolétarienne qui ne vole qu’en première, les déclarations d’une Jeanne d’Arc sur le retour qui défend l’indépendance de la France mais dont certains partisans idolâtrent ceux qui se sont battus sur le front de l’Est sous l’uniforme de leurs occupants et les leçons de morale d’élus écologistes prêts à toutes les bassesses et toutes les contradictions, aucune des réactions entendues n’a de valeur, et encore moins de portée.

L’idée même de vouloir accorder l’asile politique à Edward Snowden relève, par ailleurs, de la plus ahurissante confusion mentale. Snowden, en effet, n’est pas Léonard Peltier. Il n’a pas lutté toute sa vie contre un régime dictatorial, il n’est pas issu d’une communauté opprimée depuis des siècles, le pays qu’il fuit est une démocratie et il a sciemment trahi ses engagements pour des raisons qui ont plus à voir avec la notoriété qu’avec la défense de la justice.

Une fois de plus, et avec la constance dans l’erreur et l’ombrageuse médiocrité qui font le charme de notre classe politique (et de certaines de nos éminences), on se trompe de débat, et on pose les mauvaises questions. Tout cela n’est, comme toujours, qu’assaut d’impuissance, d’incompétence, de fausse candeur, ou même de vraie bêtise.

Le renseignement américain est tout puissant ? Très bien. Comment nous protégeons-nous ? Le renseignement américain est le plus puissant de l’Histoire ? Très bien. Avons-nous relevé le gant ? Le renseignement américain écoute nos ambassades ? Très bien. Mais qu’entend-il ? Le renseignement américain soutient les entreprises américaines ? Très bien. Que faisons-nous ? (Et inutile de me parler de la nouvelle direction du Quai, j’en ris encore). La question n’est pas de savoir comment on pourrait gagner plus de contrats, mais bien de comprendre par quel miracle on n’en perd pas plus. Bref.

Décidément très actif, Le Monde n’a pas raté son coup et s’est porté une nouvelle fois en tête de l’émotion nationale

Sans surprise, sa une du 2 juillet est donc d’un parfait ridicule, mais deux phrases de l’éditorial retiennent l’attention :

« Les Européens sont plus attachés à la protection des données privées que les Américains. Ils sont d’autant plus sensibles à cette agression commise par des services de renseignement d’un pays censé les protéger. »

Oui, chers amis, le quotidien de référence de notre beau pays est lucide, peut-être sous le coup de l’émotion. C’est donc bien l’Empire qui nous protège, et non plus nos faibles autorités, et les cris d’orfraie de nos dirigeants ne sont, finalement, que des démonstrations hypocrites qui ne peuvent cacher leur impuissance et leur dénuement. Ceux qui crient le plus fort se considèreraient-ils déjà (enfin !) comme des citoyens de l’Empire ? Auraient-ils déjà intégré la totale vacuité de leurs postures outragées ? On n’ose l’espérer.

« And I’m telling it to you straight/So you don’t have to hear it in another way » (« Annie, I’m not your Daddy », Kid Creole & The Coconuts »)

La stupeur ne cesse de croître alors que les révélations s’accumulent au sujet de la mystérieuse NSA impériale.

Animé par une authentique démarche citoyenne, mû par une révolte que l’on imagine aisément née d’une intense réflexion, Edward Snowden a donc courageusement révélé au monde, depuis comme frappé par la foudre, que la National Security Agency/Central Security Service n’était ni une coopérative agricole de l’Arkansas ni un club de pêcheurs de l’Aveyron mais bien une agence gouvernementale dont le directeur, le général Alexander, par ailleurs chef de l’ US Cyber Command, dépose régulièrement devant le Congrès. Faut-il, par ailleurs, rappeler que cette administration, objet de dizaines de livres, de milliers d’articles et même de quelques films depuis soixante ans, est un membre éminent de la communauté américaine du renseignement ?

Oui, le mot est lâché : renseignement. Espionnage, si vous préférez, puisque la mode n’est décidément pas à la subtilité. La NSA est ainsi  chargée de la collecte du renseignement électromagnétique (Signal Intelligence – SIGINT), à la fois au profit de la CIA et des autres agences gouvernementales américaines, et pour son propre compte. Si son budget, colossal, est secret, ses missions, elles, sont publiques et assumées, comme l’indique ce paragraphe, admirable de sobriété :

The National Security Agency/Central Security Service (NSA/CSS) leads the U.S. Government in cryptology that encompasses both Signals Intelligence (SIGINT) and Information Assurance (IA) products and services, and enables Computer Network Operations (CNO) in order to gain a decision advantage for the Nation and our allies under all circumstances.

Tout cela me semble d’une parfaite clarté, mais Edward Snowden pensait sans doute que les grands services techniques du monde se contentaient de pirater les fils de laine reliant les pots de yaourts ou d’abattre les pigeons voyageurs. On pourrait s’amuser de cette candeur si une telle médiocrité intellectuelle n’était érigée en vertu cardinale par une poignée de journalistes avides d’indignation facile et par quelques esprits un peu obtus, dont une députée socialiste que j’ai entendue pérorer la semaine dernière et dont le nom m’échappe présentement. Pas bien grave, j’en conviens.

Après la découverte récente de la capacité d’emport d’armes par des engins volants motorisés (on imagine à quel point ça aurait pu avoir un impact sur les opérations de la Second Guerre mondiale, ou, disons, au Vietnam ou dans le Golfe, mais passons), le faux scandale Prism (pour Planning Tool for Resource Integration, Synchronization, and Management) est donc la nouvelle illustration des percées conceptuelles dont se repaissent quelques uns de nos parlementaires et journalistes les plus influents. On a les révélations qu’on mérite.

Figurez-vous donc, chers amis, qu’il existerait des administrations, pudiquement qualifiées de spécialisées, chargées de surveiller l’étranger et de recueillir des renseignements en écoutant aux portes. Là aussi, il s’agit d’une première, qui ouvre de telles perspectives que j’en ai presque le vertige. On pourrait ainsi imaginer des fonctionnaires qui seraient chargés par leurs gouvernements respectifs de voler les secrets des voisins, de toutes les façons imaginables à la seule condition qu’ils ne se fassent pas prendre. Ils pourraient recourir au chantage, ou à la ruse, ou même à des actions franchement sales. Mon Dieu, cette idée est fascinante. Imaginez ce que les artistes pourraient en tirer comme œuvres. Tenez, un officier supérieur de la Royal Navy qui s’appellerait Jacques Action et qui lutterait contre des ennemis machiavéliques. Ou un écrivain qui prendrait pour pseudonyme Jean Le Parallélépipède. Fascinant, mais ne nous égarons pas.

Le monde des esprits d’avant-garde – mais pas que lui, nous y reviendrons – a immédiatement pris la défense d’Edward Snowden, l’employé modèle de Booz Allen & Hamilton qui a livré les secrets de la NSA à Glenn Greenwald, le petit surdoué du Guardian. Sans attendre, on nous a servi la légende dorée du whistleblower épris de justice et de liberté, prêt à tout sacrifier pour servir la démocratie.

Toujours en pointe (et non « En pointe, toujours », que l’on réservera à des gars d’une autre trempe), Le Monde y est allé, à son tour, de ses unes tapageuses et de ses schémas accusateurs. On a ainsi découvert que la NSA écoutait la planète entière, collectait avec une admirable rigueur des quantités inimaginables de données qui étaient ensuite stockées et exploitées. Je dis « on a découvert », mais je plaisante, puisque, comme je l’écrivais plus haut, cette mission n’a rien de secret et qu’elle est, par ailleurs, dénoncée de longue date par certains. J’ai ainsi retrouvé dans ma bibliothèque ce dispensable petit ouvrage de Duncan Campbell, Surveillance électronique planétaire (2000, Editions Allia, 169 pages) acheté dans un moment d’égarement à La Boucherie, ma librairie préférée.  Pour tout dire, la littérature consacrée à ce sujet est pléthorique, mais encore faudrait-il que nos experts autoproclamés la lisent au lieu de s’étonner de la présence d’étoiles dans le ciel ou d’eau dans les rivières.

La puissance de la NSA, à la mesure de la puissance de l’Empire et du poids de la communauté américaine du renseignement, est critiquée depuis longtemps. Récemment, encore, des articles parfaitement documentés, comme, par exemple, en 2006 ou 2012, ont largement exposé l’ampleur du programme d’espionnage technique mené par ce service. Un point, hélas, semble avoir échappé à nos commentateurs : l’écrasante majorité des activités de la NSA sont légales et décrites aux commissions spécialisées du Congrès, comme c’est parfaitement exposé ici. On trouve même sur Internet quantité de documents officiels, et force est de constater que la dictature impériale décrite par certains élus souverainistes français est bien plus transparente que l’admirable démocratie gauloise.

La surveillance du territoire impérial lui même a, par ailleurs, été validée à plusieurs reprises par des tribunaux secrets (et le mot important est « tribunaux »). Les défauts des Etats-Unis sont nombreux, mais la justice y est sourcilleuse, voire ombrageuse, et la question des droits individuels y est bien plus sensible que dans la France jacobine. On peut donc raisonnablement penser que l’affaire, comme à Londres, a été soigneusement pesée. Quant à la surveillance électronique des intérêts étrangers (communications téléphoniques, satellites, câbles sous-marins, e-mails, navigation sur Internet, etc.), elle relève de la mission intrinsèque de tout service de renseignement extérieur. Je peux éventuellement comprendre que cela vous gêne, mais ça fait partie du job. Comment, en effet, croyez-vous donc que les services de renseignement travaillent ? N’avez-vous jamais fait le lien entre ce que vous lisez et la réalité ? Non ? C’est bien dommage.

Connaissez-vous la différence entre information ouverte et renseignement ? Faut-il vous renvoyer à l’abondante littérature sur ce point, proprement fondamental ?

La compréhension du monde et la possession des secrets de l’autre sont indispensables à la conduite d’une politique étrangère sérieuse. L’état du monde rend cette règle, intangible, plus pertinente que jamais, et tous les moyens – ou presque – sont bons. Chaque jour, des fonctionnaires de la République, civils ou militaires, hommes ou femmes, écoutent des conversations, regardent par les trous de serrure, incitent des citoyens étrangers à trahir (quand ils ne les y contraignent pas) et préparent ce que nos plus hauts responsables nomment pudiquement des « opérations d’entrave », dont je vous laisse deviner l’issue quand elles réussissent.

La règle est simple à comprendre, à défaut d’être simple à respecter : ne pas se faire prendre. En France, la loi française s’applique. A l’étranger aussi, mais seulement si l’infraction est constatée… Les services impériaux ne sont ni pires ni meilleurs que leurs homologues occidentaux, ils accomplissent tant bien que mal les missions qui leur ont été confiées par un pouvoir démocratiquement élu. Lorsque les forces spéciales françaises ont tenté de libérer, en janvier dernier, notre otage en Somalie, les moyens techniques de la DGSE et de ses alliés ont été mis à contribution. Lorsque le Président a décidé d’engager plusieurs milliers de nos soldats au Mali, il l’a fait sur la base d’analyses réalisées grâce à des années de surveillance électronique des membres d’AQMI. Personne, alors, ne semble s’être interrogé sur la pertinence des méthodes d’acquisition du renseignement. Quand les Etats-Unis ou la Chine espionnent le monde pour leur sécurité et leurs intérêts, c’est mal. Quand la France le fait, pour les mêmes raisons, c’est admirable.

Quelle est donc la vraie question posée par Prism ? S’agit-il de légalité ? Non. S’agit-il d’efficacité ? Peut-être en partie. La question posée, à mon sens, est surtout celle de la morale. La défense de l’Etat et du peuple, quelle que soit la méthode, est-elle systématiquement morale ? La question est vaste, bien au-delà de mes capacités de raisonnement, et je la laisse à qui se sent de taille, mais nous pourrions, également, nous attarder sur la cohérence des imprécateurs.

Occidentaux, riches, nous sommes connectés à Internet, nous postons sur Facebook les photos de nos enfants et signalons les articles que nous venons de lire, nous laissons nos amis connaître nos goûts musicaux via Deezer, nous lançons des remarques sur Twitter, nous gérons nos finances en ligne, nous consultons chaque jour des centaines de pages qui, toutes, gardent une trace de notre passage. Vous pouvez vous lamenter, mais il s’agit d’une étape sur laquelle il est déjà impossible de revenir.

Certaines évolutions sont, en effet, irréversibles, et Internet en est une, majeure, au même titre que l’invention de l’écriture ou celle de la roue. Les données que nous laissons dans notre sillage sont à la disposition de qui veut les recueillir et les analyser, et je ne vois, pour ma part, aucun moyen de m’opposer aux menées des services russes, chinois, indiens, américains ou syriens s’ils décident de dresser mon portrait numérique. Internet nous expose, et de même qu’il ne faut pas venir geindre si, nu à la fenêtre, nous sommes surpris par les voisins, il ne faut pas s’étonner que notre comportement sur la Toile soit visible et, le cas échéant, scruté.

Ainsi, nos sociétés, avides de sécurité maximale, promptes à jeter des stocks de nourriture au moindre doute, incapables d’admettre que le risque et l’aléatoire existent, sont toujours plus exigeantes à l’égard de l’Etat et des services, contraints d’être techniquement imparables et politiquement irréprochables. Vous voulez la sécurité mais vous n’êtes pas prêts à en payer le prix, et, plus grave, you can’t handle the truth de votre confort. Cette incohérence relève presque de la confusion mentale, alors que l’imposture et l’inconséquence de Julian Assange sont devenus les critères moraux d’une poignée de révolutionnaires à la réjouissante ignorance et à la délicieuse naïveté.

Les Occidentaux veulent donc être protégés, mais ils ne veulent surtout pas savoir ni comment ni à quel prix ni par qui. Evidemment, les gigantesques structures administratives et industrielles nées de ce désir peuvent déraper, mais les systèmes démocratiques sont capables, parfois dans la douleur, de les contrer et de les remettre sur le droit chemin. Où est, d’ailleurs, la frontière entre votre liberté et votre sécurité ? Où placez-vous le curseur ? A dire vrai, s’agissant de Prism comme d’autres programmes occidentaux (chut !), votre liberté est tellement menacée que vous ne vous seriez rendu compte de rien sans Snowden… Laissez-moi rire.

Aux Etats-Unis, Snowden, le Neo du pauvre, n’est pas seulement vu comme le héros qui s’est sacrifié pour le bien de la collectivité. Les critiques ne manquent pas, à dire vrai. Ceux qui s’émeuvent aujourd’hui sont ceux qui s’émouvaient hier, et on peut que saluer leur constance. Dans l’Administration, en revanche, la consternation est palpable et on sent Barack Obama gêné aux entournures. Si les Américains, dans leur majorité, approuvent Prism et les autres programmes, les difficultés sont avant tout politiques, diplomatiques et techniques. Politiques, car l’opposition républicaine ne se prive pas de critiquer l’Empereur en raison de son silence et de sa prudence (pourtant caractéristique). Diplomatiques, car la Chine, puis d’autres, s’est émue de cette insupportable (rpt : insupportable) campagne de renseignement menée par les services américains. Techniques, car Edward Snowden, farouchement attaché à la sécurité de son pays, a livré des informations sensibles exposant les capacités des services américains dans une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de David Shayler en 1997. Il y a des pelotons qui se perdent.

Sans la moindre ambiguïté, Edward Snowden n’est pas un lanceur d’alerte. S’il a bien risqué sa vie (pas assez, hélas), il ne ne s’est aucunement opposé à sa hiérarchie pour révéler des risques industriels, dénoncer des collusions entre l’administration et des entreprises, ou exposer la corruption d’un système. Il a, au contraire, choisi de dévoiler un programme secret validé par la justice et le parlement de son pays, pour des motivations aussi mystérieuses que douteuses. Loin d’être de la calomnie, les derniers éléments publiés par la presse américaine confirment l’idée d’une démarche réfléchie, qui a tout à voir avec la trahison et le sabotage et bien peu avec la défense d’idéaux.

Le brave garçon, d’ailleurs, a su se garantir le soutien d’Etats engagés de longue date dans la défense intransigeante de la liberté, comme la glorieuse Russie, la puissante Chine ou le riant Equateur. On voit réapparaître là les belles lignes de fracture que seuls les idiots croyaient disparues après la chute de l’URSS, et la résurgence de ce camp tiers-mondiste pas tellement plus glorieux que le nôtre. Et qui célèbre le courage et la grandeur d’âme d’Edward Snowden, sinon les nostalgiques de la grandeur soviétique, comme Jean-Luc Mélenchon, el lider minimo, les antiaméricains obsessionnels de l’extrême-droite et les nationalistes largement soutenus par les services russes ou iraniens ? Il va être difficile de nous faire croire à l’attachement sincère de M. Poutine à la liberté d’expression…

Evoquer, comme le font certains, un délire ultra sécuritaire depuis le 11 septembre 2001 relève de la plus réjouissante ignorance de la façon dont les Etats-Unis envisagent leur sécurité intérieure. La lecture de quelques classiques de la littérature sur le renseignement, en particulier lors de la Guerre froide et de la lutte, jamais interrompue, entre services occidentaux et russes, leur aurait permis d’éviter les lieux communs. La surveillance des moyens de communication est aussi vieille que leur développement, et les moyens s’adaptent. L’entrée dans l’ère du numérique de masse (traitement et stockage des données) était inéluctable, et je peux vous dire qu’en 1999 mes petits camarades et moi étions déjà comme des enfants dans une confiserie alors que nous traquions les fâcheux du GSPC au Niger. Et nous n’avions ni le temps ni l’envie d’écouter les conversations des quidams dont la valise Inmarsat avait été captée, selon un terme désormais consacré, « par inadvertance ».

Je laisse le soin aux spécialistes de débattre des possibilités techniques de lutter à titre individuel contre la puissance de la NSA et des autres Senior SIGINT, comme on dit dans certains milieux. Il me paraît, évidemment, essentiel de disposer de garanties du législateur et d’une capacité de contrôle permanente, deux éléments manifestement offerts par le système américain et qui nous font cruellement défaut en France. Soit dit en passant, les 5e rencontres parlementaires de la sécurité nationale, organisées le 19 juin dernier, ont bien mis en évidence, sans doute involontairement, à quel point les députés s’intéressant au renseignement n’y entendaient rien, étaient naturellement incapables de l’admettre et ne faisaient tout ça que pour des maroquins (et je ne vous parle même pas de certains membres de la Cour des Comptes, incroyablement lamentables). Le décalage avec les responsables des services, intérieurs et extérieurs, était stupéfiant et assez effrayant. Tous ces gens inspirent notre politique de défense, ne l’oublions pas…

Je ne suis cependant ni juriste ni spécialiste du cyber, et je préfère m’interroger, pour conclure, sur les orientations de la présidence Obama. Le programme Prism confirme que la politique sécuritaire américaine suivie depuis le 11 septembre n’a pas été profondément modifiée malgré l’élection d’un démocrate à la suite d’un républicain. Barack Obama sera sans doute jugé par l’Histoire comme un isolationniste, mais ce serait oublier que George Bush Jr. l’était également et qu’il ne s’est engagé dans deux guerres régionales et une campagne anti terroriste mondiale que sous la pression des événements – ce qui ne le dédouane en rien, mais là n’est pas la question.

Face à deux impasses, le président Obama a décidé de deux retraits, et il a donc acté deux défaites, en Irak et en Afghanistan. Il est ainsi revenu à une posture que l’épisode des attentats de septembre 2001 avaient entamée, mais pas durablement effacée. Face à Al Qaïda et aux réseaux jihadistes mondiaux, l’actuel empereur a, revanche, choisi d’alourdir les options de son prédécesseur, avec une certain efficacité tactique, d’ailleurs. Drones, forces spéciales, cyber traque, les ressources les plus avancées de l’arsenal sont employées afin de gérer une menace à laquelle on ne trouve pas de réponse durable.

Profondément différent de son prédécesseur, auquel il n’a cessé de s’opposer, le président Obama mène une politique presque similaire – à l’exception, finalement anecdotique, de Guantanamo. La question est désormais de savoir si les événements, les enjeux et les menaces exercent une telle pression qu’ils imposent à deux hommes très différents de mener la même politique ? Il est également permis de s’interroger sur l’inertie de la communauté américaine du renseignement, peut-être en passe de devenir une nouvelle forme du complexe militaro-industriel dénoncé en son temps par le président Eisenhower.

Reste que l’indignation actuelle est étonnante par bien des aspects.

Par sa naïveté et son ignorance, d’abord. Les indignés sont décidément de pauvres créatures fragiles qui ont la pénible tendance à geindre avant de prendre du recul. On ne les refera pas.

Par ses biais, ensuite. Le programme Prism et tous ses avatars sont-il plus inquiétants, choquants et menaçants que les actions que les services chinois réalisent contre le reste du monde ? Alors qu’on en est déjà à redouter une hypothétique passerelle entre la NSA et les grandes entreprises américaines à des fins commerciales, la Chine pille avec une constance qui force l’admiration l’ensemble de nos fleurons industriels, y compris ceux vendent de la sécurité ou qui détiennent les plus secrets de nos secrets. En Chine ou en Russie, nul tribunal n’est associé à la surveillance des opposants et personne ne rend de compte quand un bloggueur a un accident bête ou disparaît à la suite d’un article un peu incisif.

Par ses lacunes, enfin. Qui croit vraiment que la NSA ne s’intéresse qu’au jihad ? Et le contre-espionnage (une discipline pleine d’avenir) ? Et la contre-criminalité ? Et le renseignement politique ? Ceux qui pointent le faible (mais qu’en savent-ils, d’abord ?) de la NSA à la luttre contre Al Qaïda ignorent manifestement qu’il existe des milliers d’ambassades à écouter, des dizaines de milliers de téléphones diplomatiques à intercepter, des centaines de codes à casser et de chiffres à déchiffrer.

On doit bien rire, en ce moment, à la Loubianka, pendant que les intellectuels occidentaux, plus déconnectés que jamais, conspuent avec un délicieux frisson lié à la transgression la puissance à peine ébranlée de l’Empire.