Guerre, stratégie, et autres complications.

Tout vient à point à qui sait attendre, comme disait le capitaine Willard. Il faut donc saluer comme il se doit la naissance de l’AEGES, l’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie, dont le lancement officiel aura lieu le 9 juin dans les prestigieux locaux du SGDSN (Réservation obligatoire auprès d’Armelle Ceglec).

Réunissant la fine fleur de la chevalerie, l’AEGES s’est formée à la suite de la rédaction de l’ouvrage collectif Guerre et stratégie. Approches et concepts, une somme dirigée par Joseph Henrotin, Stéphane Taillat et Olivier Schmitt (PUF, 2015, 528 pages).

Guerre et stratégie.

Placée sous de hauts patronages, l’association s’est fixée une noble tâche, résumée dans une court texte présent sur son site et que je me permets de reproduire ici :

Les études sur la guerre s’intéressent au phénomène guerrier considéré comme un fait social total (politique, économique, culturel, etc.). Le monde académique anglo-américain a admis de longue date la légitimité et l’importance de ce champ d’études, comme en témoigne par exemple la création du département des War Studies du King’s College London. Par ailleurs, au sein des études sur la guerre, les études stratégiques, qui se concentrent sur la conduite de la guerre, occupent une place particulièrement importante dans le monde académique outre-Atlantique et outre-Manche.

En France, en dépit d’une réflexion ancienne, d’initiatives nombreuses et d’un potentiel croissant, le champ reste fragmenté. D’une part, la recherche institutionnelle est éclatée dans une profusion d’instituts dont les publications souffrent d’un manque de visibilité, de crédibilité scientifique et d’influence. D’autre part, la recherche à l’université est divisée dans des silos disciplinaires (histoire, science politique, droit, sociologie, etc.) qui pourraient dialoguer davantage.

Aujourd’hui, un nombre croissant de jeunes chercheurs formés en France comme à l’international se consacrent aux questions stratégiques dans un contexte où les war studies sont de plus en plus vigoureuses et prises au sérieux, grâce notamment au soutien de l’IRSEM et de l’IHEDN.

L’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie (AEGES, ou Egée, en référence à la reine mythique des Amazones) se veut une plateforme indépendante et transdisciplinaire, et a pour objectif de renforcer le mouvement amorcé en contribuant à la structuration de ce champ d’études.

Elle cherche à approfondir le lien entre le monde académique qui travaille sur la guerre et la stratégie (notamment la nouvelle génération de chercheurs) et l’ensemble des acteurs civils et militaires concernés. Son activité est centrée sur l’organisation d’événements scientifiques (colloques, journées d’études, séminaires).

L’association est résolument interdisciplinaire, car les études sur la guerre et sur la stratégie supposent un regard transversal. Non paradigmatique, ses activités intègrent l’ensemble des sciences humaines et sociales.

Souhaitons donc tous les succès possibles à l’AEGES, déjà critiquée par quelques théoriciens de comptoirs et autres aventuriers virtuels, et attendons avec gourmandise ses premières productions. En avant, les amis !

Mais, vous le saviez, pour votre joint de culasse ? Mais, vous le saviez, qu’il était pété ? Mais, vous le saviez qu’il était pété ?

Evaluer rigoureusement, sans effet de manche ou soupirs blasés, la menace terroriste permet de l’anticiper, de dimensionner la réponse, de se préparer au choc. Mais il ne faut pas seulement évaluer avant, il faut aussi évaluer après, réévaluer, en réalité, et peser les conséquences de ce qui est arrivé. La lutte contre le terrorisme, comme le terrorisme, est en effet, et fort logiquement, une démarche aussi politique qu’opérationnelle et il appartient aux autorités de peser leurs réactions à un événement. Nos gouvernants, quoi qu’on pense d’eux, donnent le ton ou, au moins, expriment une position qui nous influence, que nous l’approuvions ou que nous la déplorions, et peser leurs actions relèvent pleinement de leur responsabilité.

Qu’un chef d’Etat puisse ainsi être choqué ou en colère après les attentats de New York ou Beslan est très naturel. Qu’il ait envie de transformer une région du monde en une vaste étendue désertique (« Ici, pour vous, ouverture d’un nouveau parking de 870.000 places ») afin de passer ses nerfs, ou qu’il ait envie, simplement, de pleurer ou d’aller marcher dans les allées du Jardin des Plantes n’a rien de bien choquant. Mais, à son poste, alors que le monde le regarde, il doit encaisser, gérer et concevoir une réponse. S’il n’en est pas capable, en raison des événements eux-mêmes ou de sa faiblesse passagère, la mission d’apaiser, d’expliquer et de préparer cette réponse peut alors revenir aux conseillers et aux administrations spécialisées, et parmi toutes les décisions à prendre dans l’urgence figure celle de livrer à la population une évaluation de l’événement. Que s’est-il passé ? Qu’en dit l’Etat ? Que va-t-il faire ? Allons-nous tous mourir, et si possible pas un soir de départ en vacances ?

Le 9 avril au matin, les communiqués officiels, les déclarations martiales de nos ministres et la mobilisation de nos médias pouvaient laisser penser que la France venait à nouveau d’être frappée, et durement, par des tueurs de l’Etat islamique ou d’Al Qaïda. La patrie était-elle en danger ? L’ennemi était-il à nos portes, prêt à égorger nos fils, nos compagnes ? On était tenté de le croire, et pourtant la réalité était bien plus terre à terre : TV5, la fameuse chaîne francophone avait dans la nuit été la cible d’une spectaculaire attaque informatique. Site Internet et comptes Twitter et Facebook piratés, diffusion des programmes interrompue, l’offensive du Cybercaliphate n’était, en effet, pas anodine.

Oups

Quelques heures plus tard, pourtant, tout était redevenu normal et, évidemment, aucune perte humaine n’était à déplorer. Le coût financier était en revanche notable, mais sans qu’il remette en cause la survie de la chaîne. Symboliquement, l’affaire n’était pas non plus à traiter à la légère et chacun comprenait bien que les petits plaisantins du Cybercaliphate avaient franchi un pallier. Fallait-il, pour autant, sombrer dans le ridicule qui a marqué cette journée ? La réponse est dans la question.

Dès potron-minet, trois ministres de la République (Intérieur, Affaires étrangères, Culture) étaient au chevet de la chaîne blessée, rivalisant d’indignation, de colère digne et contenue, de déclarations de fermeté. Bernard Cazeneuve, dont la connaissance profonde du sujet a été clairement démontrée lors du récent débat autour de la loi sur le renseignement, promettait ainsi des centaines de nouveaux postes pour la sécurité informatique, et on s’attendait presque à entendre le tocsin résonner sur les ondes et dans les rues. De la part d’un gouvernement qui n’hésite pas à parler d’Internet numérique, il fallait s’y attendre. Ils ne passeront pas ! Mais qui ? T’occupe.

Rapidement, le concours de qualificatifs a commencé et les plateaux se sont emplis de spécialistes du cyber, ce sujet à la mode qui attire les escrocs comme les gagnants du loto. On n’avait jamais vu ça, une nouvelle ère commençait, on allait tous mourir, les ennemis étaient trop trop méchants. La rengaine habituelle.

Mais pourquoi sont-ils si mauvais ? Parce que.
Mais pourquoi sont-ils si mauvais ? Parce que.

Il était pourtant manifeste, dès la nouvelle connue, que l’attaque subie par TV5 ne pouvait être comparée aux scenarii sur lesquels planchent les agences spécialisées, ici ou ailleurs, et qui, dans certains cas, évoquent furieusement l’apocalypse. Il n’était pas moins évident que cette action était infiniment moins grave que des actes passés (cf. ici, par exemple), connus ou inconnus, et qu’il s’agissait d’une action bien plus symbolique que concrète, malgré les réels désagréments causés. De fait, face aux commentateurs hystériques se sont bientôt manifestés les vrais spécialistes du sujet, et ils n’ont pas été moins décevants.

Comme lors des attentats du mois de janvier dernier à Paris, lorsque certains avaient longuement glosé sur les capacités opérationnelles des terroristes, des commentaires voisins ont été entendus après le piratage du 9 avril au sujet des compétences techniques des membres du Cybercaliphate. Le fait que l’attaque n’ait pas été pas très sophistiquée a fait ricaner, mais pour les mauvaises raisons.

Comme en football, ce qui compte en matière de terrorisme est le résultat, et pas la manière. Peu importe que le sieur Coulibaly ait été un pauvre gars ou que Sid Ahmed Ghlam ait été assez débile pour se blesser avec sa propre arme. L’un et l’autre ont tué, et leurs crimes ont produit un effet politique. J’invite d’aileurs les ricaneurs à expliquer à la famille d’Aurélie Châtelain qu’elle a été assassinée par une tanche, ça lui sera sans doute d’un grand secours. Comme je l’écrivais avant les attentats de janvier, ce n’est pas parce que ce ne sont pas des terroristes qu’il ne s’agit pas de terrorisme.

Le fait est que l’attaque informatique du 9 avril, pour spectaculaire qu’elle ait été, n’a pas nécessité un investissement majeur de la part de ses auteurs, mais simplement une planification sérieuse et une réalisation efficace. Se posent alors de pénibles questions au sujet des défenses de la cible et des réactions de l’Etat.

A l’occasion de la douloureuse affaire Gourdel (ici puis ), j’avais rappelé que la victime individuelle ne doit JAMAIS être blâmée pour ce qu’elle a subi. Seul l’agresseur est responsable, et la contextualisation ne doit pas générer une nauséabonde confusion mentale (poke Emmanuel Todd). Il en va différemment de la structure ou de l’entreprise attaquées car celles-ci sont responsables de leurs employés, de leurs biens, et qu’elles sont également comptables du coût politique infligé à l’Etat.

En l’occurrence, l’attaque de TV5 par le Cybercaliphate a conduit les autorités françaises à faire ce qu’elles font de mieux : des erreurs. Celles-ci auraient pu être évitées si nos ministres n’étaient pas ce qu’ils sont, mais elles auraient surtout pu nous être épargnées si les défenses de TV5 avaient fonctionné, voire avaient tout simplement été mises en œuvre. On a ainsi rapidement appris que les serveurs de la chaîne avaient été piratés deux semaines AVANT et qu’aucune action particulière n’avait été entreprise. On a aussi entendu qu’au moins trois courriels infectés (hameçonnage) avaient été ouverts et avaient permis aux pirates de mettre leur plan en application. Comme à chaque fois, l’attentat réussit grâce à des défaillances humaines. (Et d’ailleurs, il est où, le RETEX de janvier ?)

Les terroristes déterminés passent toujours, mais est-il bien nécessaire de les aider en commettant de tels erreurs ? Il paraît que la sécurité est l’affaire de tous, mais ici c’est plutôt l’inconséquence qui a été notre affaire. Le fait que ce sujet soit désormais tabou, que plus personne ne l’évoque dans la presse m’incite à penser que quelques uns savent que tout n’a pas été fait dans les règles. On m’a même glissé que le sujet était qualifié de « secret défense » dans certains couloirs. On rigole.

Comme dirait Little John, « des attaques informatiques ont lieu tous les jours ». Quand on s’y prépare, elles échouent. Quand on ignore le danger, elles réussissent et il ne reste plus qu’à évaluer les dégâts. Le 9 avril au matin, et plus encore le 10 avril, la réponse des autorités auraient dû être sobre, digne, responsable. Oui, TV5 avait été piratée, on allait la soutenir dans cette épreuve, ne rien lâcher et la vie allait continuer. C’est toujours plus facile quand personne ne s’est blessé. Puis, on aurait demandé, dans le secret des salles de réunion, aux responsables concernés comment un tel merdier avait été rendu possible, au sein d’un média aussi symbolique, dans un contexte aussi particulier. Il paraît que ça ne se fait plus trop, de chercher des responsables et de leur passer une soufflante. Dommage.

Mais, au lieu de cela, le classique concours de gémissements a éclaté, alors qu’une semaine plus tôt 142 étudiants avaient été massacrés à Garissa dans l’indifférence polie de nos belles âmes. Il faut dire que l’Afrique c’est loin, c’est compliqué, tout ça quoi. Personne n’est allé faire le pitre au Trocadéro, cette année, d’ailleurs. C’est probablement trop dangereux, avec Vigipirate Rouge Super Foncé De La Mort.

Pour qu’un attentat réussisse, il faut qu’il y ait des dégâts et/ou des victimes, et qu’on en parle. Quand l’affaire est majeure, historique, il est naturel de l’évoquer et ceux qui appellent régulièrement à une forme de censure n’ont rien compris. Mais quand l’affaire est mineure, voire anodine, on peut parfaitement la traiter comme elle le mérite : une poignée de phrases avant la météo. En réalité, pour faire un attentat, il faut être deux : un terroriste et une cible. Si la cible ne bronche pas, y a-t-il eu attentat ?

Ceux qui ont des enfants savent que lorsque votre bébé tombe lors de ses premiers pas il faut le regarder en riant car il cherche dans vos yeux une réponse, une explication, une évaluation. Vous riez et il rit, vous le relevez, vous le rassurez, vous le complimentez et il se lance à nouveau. S’il vous voit rouler des yeux ou s’il lit de l’inquiétude sur votre visage, il y a de forte chance qu’il pleure, quand bien même sa chute aurait été sans gravité. Evidemment, s’il tombe sur la hallebarde de votre grand-père ou sur le piège à loup de votre garde-chasse, c’est une autre affaire. Le 9 avril, nous étions comme des enfants tombés dans le sable, et nos ministres nous ont fait croire qu’il était mouvant.

A l’inquiétude face à la menace terroriste se mêle depuis trop longtemps un sentiment qui s’apparente de plus en plus à de la honte. Et dire qu’ils font des lois.

There will never be a final cell!

Près de quinze ans après les attentats du 11 septembre, près de trente après la fondation d’Al Qaïda, on attend toujours LE film sur le jihad. On aurait pu penser que le phénomène aurait inspiré les cinéastes comme il a inspiré les romanciers et les essayistes, mais il n’en a rien été et le bilan, s’il n’est pas maigre, laisse quand même sur sa faim.

Des films ont évidemment été réalisés, et certains se sont même révélés être de réjouissants naufrages (Secret défense, de Philippe Haïm, 2008). Si l’on excepte, cependant, une poignée de navets, depuis 2001 ont été traité par le cinéma américain les dérives de la campagne anti terroriste des Etats-Unis (Rendition, de Gavin Hood, 2007 ; The Bourne Ultimatum, de Paul Greengrass, 2007 ; Good Kill, d’Andrew Niccol, 2014), le rôle des monarchies du Golfe (Syriana, de Stephen Gaghan, 2005 ; The Kingdom, de Peter Berg, 2007), les attentats du 11 septembre (United 93, de Paul Greengrass, 2006 ; World Trade Center, d’Oliver Stone, 2006), la guerre en Afghanistan (Lions for lambs, de Robert Redford, 2007 ; Lone survivor, de Peter Berg, 2013), et, bien sûr, le renseignement (Body of Lies, de Ridley Scott, 2007 ; Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, 2012). Les nombreux films consacrés à l’Irak n’ont, pour leur part, jamais réellement abordé la question des réseaux jihadistes, et je les laisse donc de côté. On voudra bien me le pardonner.

United 93

Il manque dans cette liste, qui va du mauvais (World Trade Center) à l’excellent (Zero Dark Thirty), un film qui essaierait de décrire le jihad, de le présenter dans sa complexité, qui décrirait les difficultés rencontrées par ceux qui le combattent, et qui accomplirait ainsi le nécessaire travail de pédagogie que permet la fiction. Cette perle rare existe, en réalité, et si elle a été tournée en 1998, il y a donc une éternité, elle n’en reste pas moins une remarquable introduction à notre sujet. Et de toute façon, nous n’avons qu’elle, alors…

Bus explodes

The Siege, (Couvre-feu), sorti au mois de novembre 1998, quelques mois après les attentats commis par Al Qaïda contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar Es Salam, reste en effet à ce jour un film qui frappe par sa précognition et la pertinence de ses descriptions. Partant d’une idée à la fois simple et – à l’époque – originale, (un réseau terroriste islamiste radical lance une campagne d’attentats à New York afin d’obtenir la libération de son guide spirituel, capturé par les forces spéciales américaines au Moyen-Orient et détenu clandestinement), il déploie une histoire aux multiples aspects et aux résonances encore très actuelles.

Il faut dire que The Siege n’est pas un film dont l’ambition est d’impressionner par sa virtuosité. Son réalisateur, Edward Zwick, est un conteur, et il met tout son art au service d’un scénario. Celui-ci n’a rien d’anodin puisqu’il est tiré d’une histoire de Lawrence Wright, un grand journaliste américain qui publiera en 2006 un remarquable récit des premières années d’Al Qaïda The Looming Tower: Al-Qaeda and the Road to 9/11 (chez Alfred A. Knopf, 480 pages).

The looming tower The SIege

En adaptant Wright, Edward Zwick s’inscrit, certes modestement, dans la lignée du cinéma politique américain des années ’70 et ne raconte une histoire que pour aborder une situation en y faisant évoluer des personnages. Sa filmographie, à cet égard, ne laisse guère de doutes quant à sa conscience politique. On y trouve, avec quelques comédies, un film remarquable consacré aux soldats afro-américains de la Guerre de Sécession (Glory, 1989, 3 Oscars, dont le premier de la carrière de Denzel Washington), un autre, très distrayant, sur une femme pilote d’hélico pendant la Deuxième guerre du Golfe (Courage under fire, 1996, encore avec Denzel Washington), un suivant, décrivant les aventures d’un soldat américain devenu un guerrier traditionnel japonais (Le dernier samouraï, 2003, avec Tom Cruise), un autre, remarquable, sur les diamants de sang (Blood diamond, 2006, avec Leonard DiCaprio, Jennifer Connelly, Djimoun Hounsou et Arnold Vosloo, 5 nominations aux Oscars), un sur les maquis juifs en Biélorussie combattant l’armée allemande (Les Insurgés, 2008, avec Daniel Craig) et enfin un dernier, consacré à la rencontre Fischer/Spassky de 1972 (Pawn sacrifice, 2014, pas encore sorti en France).

Glory Courage under fire Blood diamond

Zwick est un cinéaste classique, évitant les effets de manche, les filtres ou les ralentis. Ses récits sont linéaires, et il laisse l’intrigue se développer sans se précipiter – ce qui ne veut pas dire qu’on s’ennuie à sa vision. The Siege lui permet de décrire, comme aucun autre film ne l’a fait depuis, (alors que le besoin est pourtant pressant), la complexité d’une véritable politique sécuritaire anti terroriste. Les rapports entre le FBI (service de sécurité intérieure dont la seule mission est d’empêcher les attentats), la CIA (qui voit les choses de plus haut mais est prisonnière des évolutions brutales et parfois irréfléchies de la diplomatie et doit, à la différence de la police, frayer avec tout le monde), l’armée (qui ne veut pas de la mission mais qui l’accomplira à sa façon), le pouvoir politique (qui ne peut tolérer ni les attaques terroristes ni la peur grandissante de la population), et la presse, (témoin et actrice du bras de fer) sont très bien décrits et renvoient à des situations que nous connaissons bien, désormais.

Une collaboration entre le FBI et la CIA qui ne va pas de soi.
Une collaboration entre le FBI et la CIA qui ne va pas de soi.

Comme un cours magistral projeté sur un écran de cinéma, Zwick présente progressivement les défis (Négocier avec les terroristes, mais négocier quoi, et au nom de qui ? Qu’y a-t-il, d’ailleurs, à négocier ? Empêcher les attentats, mais qui arrêter et comment prévoir ? Accepter le danger, et le faire accepter au pays) et les enjeux (Quelle réponse globale ? Quelle prévention ? Quel degré de violence exercer sur l’adversaire ? Comment éviter le recours indiscriminé à la force ? Quelles concessions faire à la vie quotidienne de la démocratie ?). Jamais l’affaire n’est simple, et les motivations des terroristes ne doivent rien à la pauvreté ou à de quelconques pathologies mentales. Ils parlent de revanche, d’injustice, et les islamistes que nous voyons à l’écran sont palestiniens, égyptiens ou irakiens. Leurs revendications ne peuvent avoir de réponse, puisqu’ils sont venus frapper pour punir. La réponse militaire dans les rues américaines, en plus d’être intrinsèquement inappropriée et porteuse de dérives, constitue ainsi une victoire symbolique forte, résumée par Denzel Washington lors d’une de ses nombreux affrontements avec Bruce Willis (qui joue, admettons-le, comme un pied).

Ce film de 1998 en dit plus que bien des experts de plateaux abondamment consultés par nos parlementaires et nos ministres. Il n’est, naturellement, pas exempt de défauts (on ne connaît pas de désert au Liban, du moins pas aux dernières nouvelles, et la scène finale est inutilement pompière) mais il faut lui reconnaître de belles séquences consacrées à l’organisation d’une cellule de crise ou à la conduite d’une enquête.

En cellule de crise

De même faut-il saluer l’ambiguïté des personnages. D’autres cinéastes auraient montré des policiers ou des militaires hystériques, mais Zwick tourne avec sobriété et évite presque tous les écueils de l’emphase. Les scènes d’attentats sont d’un grand réalisme et contribuent à faire du film une remarquable tentative de vulgarisation. Certains de mes chefs, quand j’étais fonctionnaire, n’ont jamais possédé le début de compréhension du jihad contenue dans The Siege, et on est en droit de penser que pas mal de nos dirigeants et parlementaires, au vu des lois et autres rapports débattus ces temps-ci, n’ont guère progressé. Ce film pourrait constituer pour eux une efficace initiation à nombre de questions centrales. Certains de nos ministres avouent ne pas lire, mais peut-être d’autres regardent-ils des films. On peut toujours rêver.

Vigipirate rouge super foncé
Vigipirate rouge super foncé

Il n’y a pas de morale ici

Il serait donc possible, avec du talent et du travail, de réaliser des documentaires passionnants sur le monde du renseignement, sans caricaturer et sans pour autant renoncer à ses convictions personnelles. A la différence de William Karel, dont le film sur la CIA est avant tout une charge lourdingue et un brin confuse, le cinéaste israélien Dror Moreh a ainsi livré en 2012, avec The Gatekeepers, un travail d’une rare profondeur sur le Shin Beth (ou Shabak, devrait-on dire, le service de sécurité intérieure israélien), et les logiques du contre-terrorisme.

Salué par la critique, récompensé à plusieurs reprises, le film frappe d’abord par sa sobriété et l’audace de son dispositif. Pour la première fois, en effet, six chefs du Shin Beth, (Ami Ayalon, Avi Dichter, Yuval Diskin, Carmi Gillon, Yaakov Peri et Avraham Shalom), répondent, parfois vivement, à un intervieweur et évoquent à la fois l’histoire d’Israël, l’évolution du conflit avec les Palestiniens et la lutte contre le terrorisme.

Entendre ces responsables parler si librement de leur métier, de leurs missions, de leurs échecs comme de leurs succès est évidemment un choc pour le spectateur français, habitué aux productions télévisuelles de commande, aux livres mal documentés et aux articles pris sous la dictée. Il ne faut cependant pas s’arrêter au charme de ce parfum d’inédit et écouter ce que ces professionnels, parmi les plus expérimentés qui soient, ont à dire.

The Gatekeepers

S’il est, naturellement, possible de compléter sa connaissance de l’interminable et tragique affrontement entre Israéliens et Palestiniens grâce à ce documentaire, on peut aussi y trouver une magistrale leçon de choses traitant du renseignement, du terrorisme, et des rapports entre les services de sécurité et le pouvoir politique dont ils dépendent et dont ils sont un outil. Tous différents, les six hauts responsables qui parlent et répondent aux questions énoncent une série de vérités et de constats fondamentaux, qu’il ne serait pas inutile de méditer dans certains ministères, états-majors et services occidentaux.

Sans jamais rejeter l’usage de la violence clandestine, indispensable à l’accomplissement de leur mission, les personnalités interrogées ici constatent que la répression seule, dépourvue de toute réponse politique, accroît in fine la menace combattue. Il ne s’agit évidemment pas d’encaisser les coups sans répondre, bien au contraire. On comprend aisément, d’ailleurs, que les autorités politiques israéliennes, comme d’autres autorités dans d’autres pays, soient obligées de réagir puisque la pratique du terrorisme choisie par les groupes palestiniens, laïcs ou religieux, est une façon d’ouvrir un dialogue. La nature et l’intensité de la répression en retour participent de ce dialogue, certes sanglant, mais aucunement inédit, et les belligérants se parlent donc par-dessus des amoncellements de cadavres et de gravats, testant leur volonté, mettant à l’épreuve leur détermination.

Il existe, évidemment, des façons de sortir de ces échanges de violences, et on a déjà vu deux adversaires, convaincus l’un et l’autre de la nécessité de mettre fin aux tueries, dépasser le cycle action/répression pour se parler, parfois dans le secret de grands hôtels occidentaux, parfois officiellement au cœur de prestigieuses résidences officielles. Rien de tel ici, et aucun de ces maitres espions ne cache son immense frustration devant l’évolution du conflit, succession de d’attentats, d’opérations plus ou moins ciblées sur fond de dérive politique des deux camps.

Il n’est pas possible de comparer le conflit israélo-palestinien à la lutte mondiale contre le jihadisme, mais il est en revanche plus que pertinent de comparer certaines de leurs évolutions. Entendre, ainsi, les chefs du Shin Beth déplorer que l’excellence opérationnelle de leurs méthodes ait éteint toute velléité de réflexion politique renvoie à une réalité que nous connaissons bien, dans les pays occidentaux. La situation est même cruellement résumée par une formule, vertigineuse : gagner toutes les batailles, mais pas la guerre.

L’extrême technicité des moyens mis en œuvre par les services de sécurité et l’armée permet aux autorités de ne jamais se pencher sur le fond de la question : frappes ciblées, opérations secrètes, écoutes, etc. La capacité des Israéliens – et des Occidentaux – à traiter la menace enivre littéralement certains dirigeants, qui se contentent de la gestion de l’incendie mais ne se préoccupent jamais des façons de l’éteindre – à supposer, évidemment que cela soit possible.

Exécutants loyaux d’une stratégie qu’ils peuvent d’ailleurs désapprouver, les responsables qui se confient dans ce documentaire sont d’une terrible lucidité, sur eux, sur leur métier, sur le conflit qui n’en finit pas. Confronté aux phrases terribles de Yeshayahu Leibowitz écrites en 1968,

A state ruling over a hostile population of one million people will necessarily become a Shin Bet state, with all that this implies for education, freedom of speech and thought and democracy. The corruption found in any colonial regime will affix itself to the State of Israel. The administration will have to suppress an uprising on the one hand and acquire Quislings, or Arab traitors, on the other.

Yuval Diskin répond froidement qu’il est d’accord avec chacun des mots. Le passage, très puissant, n’est évidemment pas passé inaperçu et a été largement commenté (par exemple ici et ). L’onde de choc espérée ne s’est cependant pas produite.

Gatekeepers

Le portrait de groupe qui émerge du film est celui de professionnels fidèles mais lucides, conscients que le pouvoir est exercé par des hommes qui attendent des actes plus que des raisonnements, qui réclament des décisions simples et qui refusent la complexité du monde. Les chefs du Shin Beth, professionnels habitués aux infinies nuances de l’humanité, exécutent les ordres mais n’en pensent pas moins. La défense immédiate du pays en passe par là, mais personne ne s’abuse sur le résultat final et le coût moral de cette posture.

L’impasse dans laquelle se trouve le conflit fait terriblement écho aux échecs des Occidentaux contre les jihadistes. La multiplication des cibles à traiter par les services israéliens pour répondre à l’obsession de sécurité (légitime, mais qui ne fait pas une politique) des gouvernements successifs a conduit à une militarisation excessive du contre-terrorisme. La réponse militaire n’est écartée par principe que par des idéologues dépassés, mais elle ne doit pas être tout. Elle est, surtout, censée produire des effets autres que simplement tactiques.

Comme le rappelle un des interviewés, il s’agit de faire la guerre pour créer une réalité politique meilleure, mais on en est loin. Les opérations incessantes visant à éliminer les terroristes et à casser leurs réseaux n’apportent qu’une réponse ponctuelle à un affrontement qui a plus d’un demi-siècle. Elles ont même leur vie propre, et semblent sans lien réel avec la crise à laquelle elles répondent. Paradoxalement, même, leur efficacité opérationnelle a accru la menace en ôtant tout espoir à l’adversaire, alors que des solutions ont été en vue. La faute n’en revient évidemment pas aux seuls Israéliens, et la campagne d’attentats du Hamas au printemps 1996 est, par exemple, évoquée. Le fait est que, vaincus militairement, politiquement inaudibles, certains Palestiniens ne pratiquent pas le terrorisme pour obtenir un effet politique mais bien pour simplement agir et prouver qu’ils sont encore debout. Le sentiment d’échec et d’impuissance qui imprègne tout le film est résumé, dans une formule qui fait frémir et que l’on peut aisément appliquer au jihad, par un Palestinien expliquant le terrorisme : votre souffrance est notre victoire.

Cette phrase, terrible de détermination et de désespoir, mériterait d’être méditée.

Ten years after

On ne répètera jamais assez à quel point il est important d’étudier son adversaire si on souhaite un tant soit peu le vaincre. Cette vérité éternelle, que connaissent parfaitement les forces armées ou les services de renseignement, n’est cependant pas l’apanage de l’Etat, et un travail scientifique sérieux, accompli à partir d’un exploitation rigoureuse de sources ouvertes, permet également de connaître en profondeur un phénomène politique, ses acteurs et leurs méthodes. C’est à cet exercice que se sont livrés, sous la direction de Bruce Hoffman et Fernando Reinares, une équipe de spécialistes renommés dont les travaux, réunis dans une somme de 696 pages, ont été publiés en 2014 par Columbia University Press.

Hoffman Reinares book

The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death s’impose, dès sa première lecture, comme un ouvrage de référence, proprement indispensable à qui s’intéresse à la menace jihadiste et à ses évolutions. L’ouvrage impressionne d’abord par la qualité de ses sources, et la clarté de ses explications. Celles-ci découlent de la structure du texte, association chronologique et géographique (In the West/Outside the West) de l’étude d’attentats réussis, de projets déjoués et même de filières de combattants. On y apprend, en particulier, beaucoup sur les processus opérationnels et décisionnels des réseaux et cellules liés à Al Qaïda, des attentats du 11 septembre 2001 à la mort du fondateur de l’organisation, dans la nuit du 1er au 2 mai 2011.

Il s’inscrit également dans une tradition, déjà ancienne, d’études approfondies du sujet par le monde scientifique américain (cf. ici, par exemple, les titres publiés par la seule université de Columbia) et participe, ce faisant, aux débats quant à l’organisation et aux logiques de la mouvance jihadiste mondiale. Il fait ainsi suite à la vive controverse qui avait opposé – et qui oppose toujours – Bruce Hoffman à Marc Sageman. Le premier, pour faire simple, défend l’image d’une menace émanant d’un centre décisionnel cohérent (Al Qaeda Senior Leadership – AQSL) tandis que l’autre, depuis 2004, avance l’hypothèse d’une mouvance déstructurée, sans véritable cœur (leaderless terrorists).

La vérité, sans doute, se trouve entre ces deux visions et dépend de la focale adoptée. L’étude des itinéraires personnels, avancée par Sageman, permettrait ainsi d’adhérer à ses thèses si les analyses des attentats contenues dans le livre dirigé par Bruce Hoffman et Fernando Reinares ne conduisaient pas à voir qu’il existe quand même des impulsions, une organisation, des choix opérationnels et des effets à produire pensés par de véritables stratèges bien différents des voleurs de poules que quelques uns s’obstinent à nous décrire.

La réalité, particulièrement complexe, des réseaux jihadistes est parfaitement rendue dans les nombreux chapitres qui composent ce livre. L’association de parcours individuels et de vastes phénomènes sociopolitiques y est présente, pour peu qu’on se donne la peine de méditer chaque cas étudié, et il vient même l’envie, à la fin de quelques parties, de dessiner des schémas afin de représenter cette mouvance en perpétuelle évolution.

Certains des constats initiaux de Sageman y sont, paradoxalement, en partie confirmés, et si des attentats sont commis à la suite d’une planification centralisée, d’autres sont, en revanche, la concrétisation de projets nés sur le terrain, en Europe ou au Moyen-Orient au sein de petites cellules. La réalité qui se dessine tout au long de ces presque 700 pages est ainsi celle, bien connue, de réseaux tridimensionnels dont certains membres sont liés à d’autres cellules ou d’autres groupes mais dont la cohérence vient du désir partagé de frapper (cf. ici, par exemple, pour un déjà vieux post sur ce thème).

La variété des cas étudiés ici, des Etats-Unis à l’Australie, de l’Europe occidentale à l’Indonésie, du Maghreb au Moyen-Orient en passant par le Kenya, contre efficacement les fausses vérités régulièrement assénées, et notamment en France. On y parle guère d’immigration, de pathologies mentales ou de jeux vidéos, et s’il est manifeste que certains des terroristes mentionnés ne sont pas des gendres idéaux, il serait bien hâtif d’en tirer des conclusions définitives au sujet de lois miraculeuses ou de programmes de déradicalisation.

Alors que la focalisation sur les seuls filières de volontaires syriens a cruellement montré ses limites en France, la lecture de The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death pourrait permettre une meilleure compréhension du phénomène et, qui sait, donner des idées à des auteurs et à des éditeurs. On voit mal comment la France, qualifiée par Al Qaïda dans la Péninsule arabique de « première ennemie », pourrait encore se passer d’une authentique réflexion collective sur un sujet qui mobilise tant de ses moyens.

 

Note : cette recension a été également été publiée sur le site War Studies Publications, auquel j’adresse toutes mes amitiés.

 

Sorry, Goose, but it’s time to buzz a tower.

Dans un ouvrage désormais classique publié en 2001, Guerre sainte, multinationale (Holy war, Incorporated, Simon and Schuster, 2011, en français chez Flammarion) le journaliste américain Peter Bergen se livrait à une description passionnante de l’islamisme radical sunnite armé et, déjà, essayait de briser quelques uns des lieux communs qui corrompaient alors – et corrompent toujours – le débat public. A l’occasion d’un chapitre intitulé Le réseau mondial. Le tour du monde en 80 jihads, il décrivait notamment la diversité des crises et de ce qu’il faut bien appeler les fronts d’une guerre qui, au lendemain des attentats du 11 septembre, mobilisait un nombre croissant d’Etats.

Près de quinze années après ce livre, qui se voulait aussi être l’instantané d’un phénomène en pleine croissance, le jihadisme a pris une ampleur telle qu’il s’est imposé parmi les défis les plus importants de l’agenda international. Depuis des années, des expéditions guerrières sont menées en Afrique ou au Moyen-Orient par des puissances occidentales contre des groupes jihadistes, tandis que certains Etats musulmans luttent pour survivre, quand ils n’ont pas simplement perdu le contrôle de vastes portions de leur territoire.

La lutte contre le jihadisme pèse également sur les débats de société et conduit à des réflexions douloureuses sur le communautarisme, la laïcité ou le respect de la vie privée et ses éventuelles limitations au profit de la défense de tous. Malgré les nombreux appels à la résilience, force est d’ailleurs de constater que les législations occidentales spécialisées ne cessent de se durcir, à chaque attentat ou à chaque projet déjoué, sans qu’on sente que leurs dernières évolutions aient été mûrement pensées, ou même que leurs auteurs en attendent autre chose qu’un gain politique ponctuel, rapidement acquis, rapidement oublié.

Cette mobilisation tous azimuts, législative, diplomatique, militaire et intellectuelle, n’a jusqu’à présent, pas produit de résultats durables. Des terres de jihad décrites par Peter Bergen en 2001, aucune ne connaît aujourd’hui la paix, et chacun a bien conscience que la situation s’est aggravée dans bien d’autres régions. Il serait sans doute abusif de lier cette dégradation de la situation internationale aux seules menées des groupes jihadistes, mais le sentiment général, devant une carte des risques, est celui d’une perte de contrôle progressive de la part des grands acteurs internationaux face à un phénomène dont la complexité ne cesse d’étonner.

Si la survie des Etats occidentaux n’est pas menacée par la croissance, pour l’instant sans interruption, de la menace jihadiste (essentiellement terroriste, mais pas seulement), il n’en va pas de même pour nombre d’Etats d’Afrique sub-saharienne, du Moyen-Orient ou d’Asie, dont les institutions ou les sociétés sont durement touchées. Ces déstabilisations, parfois causes, parfois conséquences, du terrorisme jihadiste, conduisent régulièrement à des interventions extérieures, plus ou moins improvisées, plus ou moins maîtrisées, dont on connaît le début mais dont on ne voit jamais l’issue. Même la fin, officielle, de la guerre en Afghanistan, n’est ainsi pas la fin réelle des opérations de combat des forces américaines, qui y affrontent les Taliban depuis le mois d’octobre 2001 et entendent y maintenir une capacité de frappe.

Sans tomber dans un pessimisme de peu d’utilité, il convient de reconnaître que la croissance régulière, depuis une trentaine d’années, du jihadisme révèle l’inefficacité de la riposte des Etats qu’il frappe et pose, in fine, plusieurs questions aux gouvernants et à leur appareils militaro-sécuritaires. Il y a ainsi lieu de craindre que la prochaine loi ou la prochaine intervention extérieure ne règleront pas davantage le problème. Le bilan de plusieurs décennies de lutte, d’abord clandestine et larvée puis au grand jour, mérite qu’on s’interroge sur les méthodes, l’organisation et les buts des politiques de contre-terrorisme menées.

Une lutte sans fin ?

Contrairement à une idée répandue par certains, la militarisation de la lutte contre le jihadisme n’est pas une cause du terrorisme mais bien une conséquence de l’évolution d’une menace à laquelle les moyens classiques ne parvenaient plus à répondre. Cette évolution, qu’il est, par ailleurs, parfaitement légitime de déplorer, constitue une des illustrations les plus spectaculaires de ces changements de posture imposés par les groupes jihadistes à des Etats de droit, qui plus est a priori peu enclins à s’engager dans de longues et lointaines opérations mais finalement contraints de projeter leurs forces armées.

Personne, d’ailleurs, n’affirme qu’il soit possible de vaincre le terrorisme par la force armée, puisque celui-ci, comme il n’est jamais inutile de le rappeler, n’est qu’un mode d’action, un choix tactique opéré par des acteurs politiques. Le recours à l’action militaire, en Afghanistan, au Mali, au Yémen ou en Somalie, n’a toujours été que la riposte aux actions de groupes qui, eux-mêmes, menaient des actions violentes dont l’ampleur et l’intensité appelaient autre chose que l’invocation émue des grands principes du droit pénal.

On peut, en revanche, noter que les actions militaires déclenchées par des Etats se sentant, à tort ou à raison, le devoir d’intervenir l’ont toujours été trop tard. Il ne sera pas inutile, quand ces événements seront devenus l’objet d’études historiques, de déterminer si toutes les interventions armées lancées par les Etats occidentaux depuis une quinzaine d’années n’ont, d’ailleurs, pas été les conséquences directes et inévitables d’échecs politiques majeurs. Sur le fond, les opérations Serval et Sangaris, au Mali et en RCA, au cœur de deux crises très différentes, ne visaient-elles pas toutes les deux à sauver ce qui pouvait encore l’être du naufrage d’anciennes colonies françaises ? La lutte contre le jihadisme, comme le prétendaient avec dédain les diplomates américains au milieu des années ’90, pourrait aussi, après tout, être vue comme une succession de crise postcoloniales. Les crises en Somalie, au Nigeria ou au Yémen permettent de ne pas seulement accabler notre pays mais bien de s’interroger sur la situation d’Etats ayant un temps été dominés, voire conquis, par des puissances occidentales.

Il convient aussi de rappeler que les actions militaires, qui sont devenues la principale manifestation du contre-terrorisme, ne produisent d’effets durables que contraires aux objectifs initialement poursuivis. La France le découvre, après d’autres sous d’autres cieux, au Mali où, après avoir restauré l’intégrité territoriale d’un Etat impuissant et victime de ses compromissions, elle est désormais accusée par les différentes parties en présence de défendre les intérêts du camp d’en face tandis que ses forces, initialement saluées comme des libératrices, sont aujourd’hui jugées trop visibles. Venues défaire des groupes jihadistes qui se nourrissent de conflits locaux, les armées occidentales sont condamnées à rester des corps étrangers aux yeux des sociétés qu’elles pensent défendre, avant de devenir une des données de l’équation politico sécuritaire. Le jihadisme joue alors habilement de la présence de ce corps étranger, pourtant généralement réclamé dans un premier temps par les Etats concernés. Il suffit, pour s’en convaincre de comparer la popularité du contingent français au Mali au mois de janvier 2013 et aujourd’hui.

Il n’est, ainsi, pas absurde de critiquer la prééminence du militaire, mais encore faut-il le faire en étant conscient de la nature de la menace combattue. Le jihadisme, idéologie sans raffinement, syncrétisme brutal de causes parfois sans rapport, semble insensible aux seules actions judiciaires, et la menace est parfois trop vive pour rester sans réponse, quand bien même il faudrait refondre les doctrines. On voit mal, après tout, pour quelles raisons, alors que les outils s’adaptent (ou tentent de le faire), les raisonnements qui les fondent ne refléteraient pas les mêmes changements.

Penser global, penser local, mais surtout penser…

Le fait est que les difficultés, déjà anciennes et difficilement niables, des Etats confrontés à la poussée jihadiste conduisent à s’interroger sur l’élaboration de leurs réponses aussi bien que sur la pertinence de celles-ci. La littérature savante consacrée au sujet, embryonnaire avant les attentats du 11 septembre, a connu depuis une croissance exponentielle comparable à celle de la menace elle-même et regorge de textes détaillés traitant des modes opératoires terroristes, de l’organisation des réseaux, des revendications des groupes, de leur financement, des crises qui les motivent, des Etats qui les combattent ou tentent de les manipuler, des tensions au sein de l’islam sunnite, et, plus généralement, des racines du mal.

Sans atteindre l’ampleur vertigineuse des études soviétologiques, la production de connaissances publiques est plus que conséquente et offre un corpus d’une grande richesse – à laquelle il faudrait ajouter la surabondante production des administrations spécialisées, des services de police, des forces armées et des échelons de synthèse.

Étonnamment, pourtant, le débat français reste d’une grande pauvreté, indigne des défis qu’affronte notre pays et de la mobilisation de l’appareil d’Etat qui en découle. La comparaison avec la production britannique est, à ce titre, particulièrement cruelle, sans même parler des travaux réalisés par certains think tanks américains ou une poignée de grands cabinets privés.

Les attentats de Paris, entre le 7 et le 9 janvier derniers, ont, à cet égard, tragiquement mis en évidence les nombreux biais, clichés et présupposés de la parole publique – et parfois officielle. Comme de juste, des vérités censées être des évidences acquises, mais ne reposant sur aucune étude sérieuse, ont été avancées afin de justifier des mesures prises dans l’urgence contre une menace terroriste pourtant si ancienne, des anarchistes de la fin du XIXème siècle au GIA des années 1990, qu’elle dimensionne depuis longtemps les moyens et l’organisation de la communauté française du renseignement.

A ce sujet, la redécouverte de la profondeur historique du jihadisme français de la part de certains commentateurs a eu de quoi inquiéter, tout comme l’obsession pour les filières de volontaires à destination de la Syrie, défi majeur mais certainement pas unique de la lutte contre la menace jihadiste. De fait, l’appartenance des frères Kouachi à la mouvance d’Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) en est la meilleure preuve. On peut même se demander si une sorte d’effet de mode n’est pas en partie responsable de l’affectation ou de la non affectation de moyens. Des enquêtes internes pourraient valider ou invalider cette crainte, mais encore faudrait-il qu’elles soient menées.

Le plaquage sur les événements de Paris de grilles de lecture anciennes, dépassées, partielles sinon partiales, a conduit à des affirmations péremptoires. Constater les profondes divisions de la société française a sans doute été la marque d’une grande et tardive lucidité, mais certaines causalités supposées, mises trop rapidement en avant, n’ont pas résisté à un examen attentif des faits (comme ici, par exemple). Les difficultés communautaires, les échecs scolaires ou le chômage ne créent pas systématiquement de la violence politique, et encore moins du terrorisme. De même, si on ne peut nier certaines caractéristiques psychologiques, parfois aussi visibles au sein des forces armées ou dans certaines professions, réduire le jihadisme à des pathologies mentales ne résiste pas à des décennies de terrorisme d’inspiration religieuse sur plusieurs continents.

Procéder à la déradicalisation religieuse des jihadistes a, par ailleurs, été avancé comme une nécessité urgente, quand bien même les résultats des programmes lancés à travers le monde auraient été décevants, et en tout cas incapables de garantir l’abandon de la violence par l’ensemble des individus concernés. Un tel projet, surtout, fait trop rapidement l’impasse sur les causes politiques profondes du phénomène jihadiste dans les pays occidentaux – sans même parler des dérives qu’il porte en germe – et devrait être rebaptisé programme de rééducation civique. L’ampleur de la tâche donnerait cependant alors le vertige.

Il n’y a là, hélas, que des faits connus, documentés, décortiqués par les services ou certains journalistes, l’évocation du rôle de la prison dans l’itinéraire des jihadistes relevant même du cycle, comme celui des saisons, sans qu’aucune solution n’ait jamais été trouvée malgré les exclamations des observateurs.

… Et si possible, ensemble.

La qualité des travaux des uns et des autres, on le voit, n’a pas nécessairement de conséquences sur la pertinence de la politique finalement conçue et mise en œuvre. Il est cependant évident qu’on a plus de chance de faire fausse route si on est peu ou mal conseillé que si on est correctement alimenté. Il faut cependant le vouloir, ou même le pouvoir. Les professionnels engagés dans des actions opérationnelles n’ont que rarement le temps de prendre de la hauteur – à supposer qu’on les y autorise – et ceux qui observent les événements de loin, s’il leur arrive de voir juste, disposent de faits incomplets et n’ont que rarement l’oreille des autorités.

Les flux intellectuels du contre-jihadisme français, à dire vrai, semblent ne fonctionner qu’à sens unique. Les renseignements et analyses montent en ordre plus ou moins dispersé vers les autorités politiques, après avoir été tamisés et raffinés à différents échelons administratifs et, éventuellement, selon des biais plus liés à des chapelles qu’à de véritables écoles scientifiques.

L’important, en effet, ne réside aucunement dans un hypothétique consensus, souvent suspect, d’ailleurs, mais dans la confrontation d’idées et d’opinions qui ne relèveraient pas de vieilles obsessions, d’anciennes croyances, ou même de mauvaises intuitions érigées en vérités révélées en raison de la stature de leurs auteurs. Le fait, par exemple, qu’après les attentats de Paris on ait entendu force lieux communs au sujet des supposées origines sociales ou économiques du jihadisme, alors que l’ensemble des services de renseignement et de sécurité s’échinent, depuis de trop nombreuses années, à affirmer qu’il n’existe pas de profil simple des terroristes, a illustré la déconnexion, alarmante, entre l’état des connaissances détenues par les administrations et les citoyens en raison de l’aura persistante dont bénéficient, inexplicablement, certains dans les médias. Il ne s’agit, en aucune façon, de contraindre des structures opérationnelles à s’exposer publiquement, mais on peut déplorer qu’une forme sournoise de désinformation contribue à biaiser, sinon à saboter, le nécessaire débat public.

Il est, de même, permis de regretter l’excessive influence auprès des autorités de faux prophètes, dont les analyses n’ont cessé d’être sèchement contredites par les faits, alors que des structures administratives spécialisées, ou que certains universitaires, manifestement plus pertinents, soient loin d’avoir la même audience et, partant, le même poids. Si l’entourage d’un ministre ne doit pas ressembler à une foire d’empoigne, il ne devrait pas non plus être le lieu d’une pensée formatée, par crainte ou aveuglement. Force est de constater, pourtant, que le débat contradictoire n’est pas la caractéristique première de certaines de nos administrations.

Une ambiance de feu
Une ambiance de feu

L’obéissance est, dit-on, la force principale des armées, mais celles-ci, comme d’autres forces, ne progressent véritablement que par la pensée hétérodoxe de quelques uns. Souvent interprétée par l’establishment comme la marque d’un orgueil démesuré ou le souci de se démarquer, la pensée originale, si elle peut conduire à des impasses ou à des échecs, est un puissant facteur d’innovation. La fonction de fou du roi, encouragée par quelques uns pour leur édification personnelle, est le plus souvent décriée par ceux qui ont compris que le confort du prince était le garant de leur propre tranquillité, quand bien même tout ne se passerait pas comme souhaité – en République Centrafricaine, par exemple.

Il manque, en réalité, à différents endroits de notre complexe système administratif, ce que les Anglo-Saxons nomment des red teams, des équipes de cadres expérimentés discutant de la pertinence des choix, des plans, des postures, les mettant à l’épreuve avec rigueur, dans le souci de faire progresser la structure. Il faut, à ce sujet, impérativement lire le billet posté par le site Pensée militaire. En France, pays qui valorise souvent plus l’aisance rhétorique que la profondeur de la pensée, le projet peut sembler utopique, alors qu’il répond, sans aucun doute, à un réel besoin.

Il ne s’agit évidemment pas de confier à qui que ce soit des missions de plastron, mais de tenter de consolider par une analyse intransigeante les postulats qui fondent notre politique anti terroriste. A défaut de pouvoir parvenir à des constats sans appel, il s’agirait d’écarter les fausses pistes et d’identifier les voies à explorer afin de concevoir une stratégie qui ne serait pas celle de l’émotion et de la réaction. A l’exemple du combat dissemblable pratiqué par certaines forces aériennes à des fins d’entraînement, d’aguerrissement mais aussi de réflexion tactique, la pratique du débat contradictoire entre professionnels mandatés – qui auraient donc l’assurance de ne pas être affectés dans une lointaine garnison du limes à l’issue de leur mission – permettrait d’offrir aux autorités politiques autre chose que de pénibles rengaines, ainsi que quelques explications, toujours utiles pour éviter toute sidération trop durable. Peut-être serait-il alors possible d’envisager des mesures qui ne seraient pas que cosmétiques et même, on peut toujours rêver, de concevoir une stratégie qui ne serait pas uniquement fait de mesures hâtives ou de réformes taillées sur mesure afin de servir les ambitions de tel ou tel ministre, de telle ou telle administration.

F-16C des Aggressors de l'USAF

Une telle réforme, moins spectaculaire que des fusions, des créations ou des dissolutions, serait en revanche plus profonde et plus difficile. Elle devrait s’accompagner de la mise en place d’un échelon de manœuvre, qui manque cruellement dès qu’il s’agit de terrorisme. Il n’est en effet du ressort ni de l’UCLAT ni du SGDSN de concevoir une politique réellement maîtrisée associant à des analyses ambitieuses des objectifs majeurs dépassant l’adoption de lois inapplicables ou l’imposition à des forces armées déjà exsangues des missions de sécurité publique relevant d’abord de la réponse politique et non d’un accroissement de la pression sécuritaire.

Après des années à subir la croissance d’une menace terroriste qui a fini par s’imposer comme un sujet majeur de politique intérieure, il est sans doute plus que temps d’explorer d’autres voies que l’amélioration sans fin des seules mesures répressives. Celles-ci, indispensables, n’apportent en effet, de toute évidence, aucune solution véritable, mais sont devenues une rente de situation pour certains. Il n’est donc pas inutile de mettre le savoir-faire durement acquis au service d’une ambition plus haute, capable d’utiliser au mieux les innombrables signaux faibles ou forts recueillis par la communauté nationale du renseignement, d’analyser en profondeur l’adversaire, de déceler les futures crises et de conseiller le plus pertinemment possible les autorités.

Une telle ambition ne semble pas illégitime au vu de la richesse intellectuelle que recèlent l’administration, les forces et le monde universitaire de notre pays. Elle suppose cependant une volonté de ne plus subir et de reprendre, enfin, l’initiative sans se contenter de formules creuses ou de coups de menton martiaux.

 

Merci à Mathieu P pour ses conseils lors de la rédaction de ce texte.

I believe in Harvey Dent

On ne répète jamais assez certaines évidences, surtout quand elles ne le sont pas pour tout le monde. Le renseignement n’échappe pas à cette règle, en particulier dans un pays où l’étude de cet art délicat est réservé aux praticiens, confortablement retranchés derrière la protection que leur apporte la loi, et à quelques observateurs motivés, universitaires, journalistes, activistes ou bloggeurs. Il faut donc dire et redire que la mission principale des services de renseignement est de lire le monde, de le scruter, non pas seulement pour le comprendre mais aussi et surtout pour anticiper ses soubresauts puis gérer leurs conséquences.

Si la démarche intellectuelle qui préside à cette tâche, titanesque, doit emprunter à la rigueur scientifique des historiens, elle s’en démarque sensiblement dans ses objectifs puisque les explications qu’elle apporte ne visent pas à éclairer le passé mais bien le présent et, si possible, le futur. Les progrès récents du renseignement technique – dont il serait quand même bon de se souvenir qu’il n’est pas né dans les ruines du 11 septembre mais plutôt dès que les hommes ont commencé à utiliser la radio, il y a à présent quelques années – ont donné à cette ambition une autre ampleur. La croissance sans précédent des capacités de recueil a été accompagnée par l’augmentation, là aussi stupéfiante, des capacités de traitement puis d’analyse des données. Tout cela n’a rien de nouveau, et je ne vous ferai pas l’injure de vous conseiller la lecture de quelques auteurs particulièrement informés, en français ou en anglais.

Les possibilités offertes par ces progrès n’ont pas seulement concerné le seul tri de données ou leur mise en forme au profit d’administrations associées, véritablement clientes des services de renseignement technique, testant, inspirant ou accompagnant les innovations techniques. Il s’est agi, le plus naturellement du monde, d’intégrer au cycle du renseignement les incroyables potentialités offertes par la croissance des moyens de recueil et celle, concomitante, de la numérisation du monde, devenu à la fois un village et un réservoir infini de faits à observer et de données à dérober.

Après le tri des données est venu, tout aussi naturellement, l’idée d’en tirer des conclusions générales, des modèles, comme le font les économistes, les sociologues, les militaires qui observent une armée adverse. La modélisation doit servir au moins à expliquer comment pense et agit l’ennemi et, quand la source est bonne et que les astres sont favorables, à lire dans son jeu pour le surprendre et lui mettre la tannée qu’il mérite, l’impudent.

Encore faut-il, pour obtenir de tels succès, disposer des bonnes sources, et c’est rarement le cas. Etablir les bonnes analyses requiert donc de synthétiser les bons renseignements, toujours incomplets, donc de savoir qu’on les a recueillis (ce qui n’est pas si facile à savoir, ne riez pas), et donc de les avoir identifiés dans le flux. Plus le phénomène qu’on tente de comprendre est complexe, plus son apparition au grand jour a été précédée, parfois sur de longues périodes, de l’émission de ce qu’on nomme généralement des signaux faibles.

Souvent, ces signaux précurseurs n’ont d’ailleurs pas été si faibles, mais ils n’ont simplement pas été vus, et il faut alors se demander, même si le questionnement est douloureux, ce qui n’a pas fonctionné. Parfois, en revanche, il s’agissait de signaux réellement peu visibles, éparpillés, noyés, que seule une approche pluridisciplinaire aurait pu, éventuellement, percevoir et interpréter. Une autre question, centrale mais qui ne nous intéresse pas ici, est également de comprendre comment et pourquoi des signaux faibles ou forts, correctement analysés, n’ont pas été pris en considération par les autorités auxquelles leur analyse était adressée. Je sens que je vais encore relire Marc Bloch ce soir.

La nécessité de recueillir le plus d’indices possible implique que vous vous donniez les moyens de vos ambitions, et impose que vous associiez à ce projet une capacité d’analyse sérieuse. Les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, conséquences directes de plusieurs dysfonctionnements au sein de la communauté américaine du renseignement, ont entrainé un débat salutaire, d’abord aux Etats-Unis puis ailleurs (je me comprends), au sujet de l’impasse qu’il y aurait à se fier uniquement aux moyens techniques et à la coopération internationale en laissant de côté le HUMINT (Human Intelligence), cœur même du métier mais complexe, lent, parfois imprévisible.

Le renseignement technique, comparé au traitement d’une source humaine, même s’il est plus lourd et plus onéreux, est plutôt séduisant. Il paraît ainsi plus fiable, plus planifiable et, surtout, réorientable. Le jour où le dernier jihadiste disparaîtra dans un accident bête et regrettable, soyons certains que les grands services sauront quoi faire de leurs capteurs. La source que vous aviez péniblement infiltrée pendant six mois dans une filière en Turquie ne pourra, en revanche, sans doute pas être embauchée chez Sukhoi ou Lockheed Martin pour y siphonner tous les petits secrets qui s’y cachent. La vie est injuste.

Comprendre, donc, pour anticiper. La logique qui s’applique aux grands phénomènes politiques ou économiques, aux crises militaires, aux petits incidents qui font le sel de la vie internationale, de l’Ukraine à la Somalie en passant par l’Afghanistan ou le Nigeria, s’applique aussi à la lutte anti terroriste. Dans ce domaine, caractérisé par la pression politique qu’il génère, les gouvernants et les services sont, qu’on juge la chose justifiée ou pas, obligés de tout mettre en œuvre pour prévenir les attentats. Et quand le système en place ne suffit pas, quand le passage à l’acte est tellement soudain qu’il rend l’architecture de sécurité inopérante, la tentation est grande de pousser un peu plus loin la logique du renseignement préventif, de l’autoriser à mener des actions qui étaient illégales la veille, d’étendre son périmètre loin de ses limites traditionnelles au nom de la sécurité collective.

Il serait ridicule de nier les évolutions rapides de la menace jihadiste ou les limites actuelles de nos réponses. Je me suis longuement épanché sur ces points il y a déjà longtemps, et je ne serai certainement pas celui qui appellera à rogner les moyens des services en ces temps troublés. J’ai cependant déjà écrit (ici) qu’il n’aurait sans doute pas été inutile de regarder de près de quelle façon les services français, intérieurs ET extérieurs, avaient travaillé avant les attentats du mois de janvier avant de leur accorder de nouveaux pouvoirs.

L’argument selon lequel la prochaine loi légalise des procédés pour l’instant illégaux est, à ce titre, proprement stupéfiant. Ces procédés ont-ils, en effet, montré leur fiabilité ? Faut-il comprendre que la loi prévoit, par ses dispositions, de compenser les erreurs commises par certains ? Doit-on penser que les cellules jihadistes seront désormais correctement évaluées et que, partant, les manifestes impasses analytiques disparaîtront ? Par ailleurs, la croissance de la masse de renseignements exploitables va-t-elle conduire à la croissance des moyens humains du reste de la chaîne répressive, à l’Intérieur ou à la Justice ? Il est permis d’en douter, tout comme on est bien obligé de noter, sans que cette remarque soit une critique des personnels mobilisés, que le contre-terrorisme ne s’apprend pas dans les universités ou les grandes écoles, et que recueillir plus de renseignements pour le confier à des jeunes recrues plus ou moins formées, plus ou moins encadrées, ne semble pas être l’idée de l’année. Là encore, signer un chèque en blanc à des administrations dont l’efficacité a été prise en défaut et qui ne sont pas évaluées est une démarche assez mystérieuse à mes yeux.

A ce sujet, on pourrait s ‘étonner, une fois de plus, que ce projet émane d’élus ne cessant, publiquement, de réclamer un contrôle accru des administrations spécialisées françaises mais se tenant à distance prudente du cœur du métier – à supposer qu’ils le comprennent, d’ailleurs. Les services américains ont beau, à entendre ces beaux esprits, être l’incarnation des pires dérives, eux au moins sont évalués, et leurs chefs entendus par des parlementaires parfaitement initiés et dotés de moyens de coercition. Du coup, malgré leur supposée toute puissance, les agences impériales prennent des coups assez sévères de la représentation nationale, et poussent même le vice jusqu’à publier sur leur propre site les rapports les critiquant – comme le FBI ici, pas plus tard qu’aujourd’hui. Tout le monde n’est pas forcément aussi doué, et le sentiment que certains ont fortement influencé ceux qui prétendent les contrôler est persistant.

Plus de moyens, donc, vont être attribués, et des mandats être étendus pour répondre à une menace inédite par son ampleur. Que, parmi les pistes explorées figurent des tentatives de détecter le plus tôt possible les indices nécessaires à des actions préventives est parfaitement logique. Comme on le disait plus haut, les mutations du jihad combinées à l’état de l’opinion publique rendent nécessaires des approches dynamiques et originales, tandis que la détection précoce (ce que les Anglo-Saxons nomment early warning) reste le Graal des services. Mais ces nouvelles approches doivent-elles être si intrusives ?

Les questionnements incessants de certains, (avec lesquels j’ai pu être en désaccord lors de l’affaire Snowden, lorsque des monceaux d’idioties nous étaient assénés au sujet de la NSA), au sujet des limites du renseignement technique deviennent d’une grande pertinence dès lors qu’il ne s’agit plus seulement de recueillir des données HORS DE FRANCE afin d’alimenter d’immenses archives vivantes mais bien de procéder à du renseignement technique à grande échelle sur le territoire national, sans guère de contrôle, afin de détecter des menaces en analysant des signaux faibles. On ne parle plus là de suivre des échanges de mails entre la Somalie et le Pakistan ou d’écouter des communications entre la Libye et l’Irak mais d’étudier le comportement en ligne de Français ou d’individus résidant dans notre pays afin d’évaluer leur dangerosité.

Le projet, qui constitue une déclinaison naturelle des progrès les plus récents appliquée au monde du renseignement, inquiète autant pour les modalités de sa mise en œuvre qu’en raison des biais qu’il va inévitablement recéler. Comment, en effet, rendre pertinent un tel dispositif si les signaux faibles captés ne sont pas les bons, ou si l’analyse initiale à l’origine de sa conception est fausse, voire franchement nulle ?

On en revient à la sempiternelle question, fondamentale : comment vaincre un adversaire qu’on ne comprend pas, sur lequel on projette ses propres certitudes ? Les derniers jours ont ainsi vu certains ténors donner de la voix et reprendre, par exemple, les vieilles foutaises au sujet des liens supposés entre les jeux vidéos et le jihad. Après les déclarations, fausses plus que simplement péremptoires, du Premier ministre au sujet des causes sociales et économiques du terrorisme, il ne nous manquait plus que l’homme qui murmure à l’oreille des policiers pour élever un peu plus le débat.

Ne reculant devant rien, notre héros, reprenant de précédentes imbécilités (évoquées récemment ici et ), a cru bon, à son tour, de lier les jeux vidéos de tir (FPS, pour les initiés) au jihad. Ces affirmations, outre qu’elles ne reposent évidemment sur aucune étude sérieuse, constituent une des plus lamentables tartes à la crème qui soit tant elles révèlent une incompréhension crasse du sujet.

J’avais en 2011, à l’occasion de l’affaire Breivik, déjà rapidement évoqué la totale inanité de cette théorie. J’y suis revenu, ici, il y a quelques mois, et qu’il soit bien écrit que je n’ai JAMAIS pensé une seule seconde que les FPS pouvaient conduire au terrorisme. Il y a dans ces affirmations régulièrement entendues de la part d’une certaine clique l’expression d’une ignorance fascinante, et je ne peux m’empêcher de repenser ici à Mireille Dumas, version féminine de Michel Onfray.

Il y a une vingtaine d’années, la pauvre femme animait une émission au cours de laquelle, couvant ses invités d’un regard de clown triste, elle les conduisait à évoquer sur son épaule compatissante tous leurs malheurs, hélas bien réels. Un soir, un couple était venu se lamenter du suicide de son fils, un adolescent renfermé, ténébreux, fan de jeux de rôle, lecteur assidu de Tolkien et de Moorcock, hard rockeur devant l’éternel.

Le reportage consacré à ce drame, modèle inégalé de putasserie, s’était longuement attardé sur des dessins de féroces chevaliers, des pentacles et des disques de je-ne-sais-plus quels groupes pour démontrer au public, déjà convaincu, que le suicide du gamin ne pouvait être que la conséquence d’influences morbides. Le retour sur le plateau aurait cependant pu ouvrir d’autres pistes, mais il n’en fut rien. Les parents, affligés comme de juste, étaient apparus dans toute leur splendeur alors que Sainte Mireille Dumas les écoutait comme si son salut en dépendait.

Et là, nous avions appris que le père du cher disparu, alcoolique, pilier du bar PMU du coin, ne regagnait son foyer que pour filer des trempes à sa chère épouse, laquelle tapinait occasionnellement pas bien loin du taudis pour payer les grilles de tiercé de son mari aimant. Ayant contemplé cet environnement riant, il ne fallait pas avoir passé dix ans à la Faculté pour comprendre que cet adolescent ne s’était pas flingué à cause de ses hobbys mais bien à cause de sa vie, et que ses lectures, sa musique, ses jeux participaient d’une tentative de s’échapper. Il ne faut pas confondre, dit-on, causes et conséquences.

A ma stupéfaction, malgré les pitoyables confessions des deux parents, Mme Dumas n’avait pas changé de ligne et était restée persuadée que tout était de la faute des jeux de rôle. Trente ou quarante ans avant, le rock avait suscité les mêmes réactions ulcérées, et il en est toujours ainsi quand de vieux imposteurs tentent de coller à toute force leurs certitudes sur des phénomènes qu’ils ne comprennent pas (et qu’ils ne font rien pour comprendre parce que, quand même, c’est pas maintenant qu’on est riches et célèbres qu’on va faire preuve d’intégrité intellectuelle).

Accabler Internet et les jeux vidéos (hier, le jeu de rôle, le punk, les courses de sac ou les scoubidous) nous révèle, en réalité, que nos commentateurs ne différencient pas le message et le messager, qu’ils sont aveuglés par le média. Il y a vingt ans, les membres des milices serbes qui vidèrent Srebrenica avaient-elles trop joué à Civilization II ?

Refuser de voir les causes des actions observées permet également, à peu de frais, de nier les motivations de l’adversaire, de lui dénier toute rationalité, fut-elle différente de la nôtre, de le réduire à un objet sans âme et sans esprit qu’il convient d’écraser. S’agissant du jihad, cette attitude évacue opportunément toute interrogation, politique, historique ou diplomatique, gênante quant au processus ayant conduit des dizaines de milliers de personnes à se soulever dans le monde musulman et quant aux causes que nous pourrions avoir à affronter chez nous, dans notre cher pays. Cela dit, le salmigondis explicatif qui nous est servi, mélange de chômage, de délinquance, de systématisme ethnique, de pathologies mentales et d’intelligences médiocres est bien plus rassurant que toutes les pistes qu’explorent des centaines de chercheurs de par le monde. Cette bouillie, en effet, n’a rien d’une série d’hypothèses. Elle n’est qu’affirmations, certitudes, et jugement. Peu importe que tout ce qu’avancent ces observateurs soit contredit, jour après jour, puisque eux ont l’oreille de nos dirigeants. Avoir raison ou être écouté, choisis ton camp, camarade.

La complexité, après tout, n’est guère vendeuse, et elle se marie mal avec les obsessions de « criminologues » qui nient l’existence de la violence politique et ne veulent voir que des phénomènes quantifiables, modélisables, gérables. Le projet de loi sur le renseignement, on l’aura compris en reprenant les liens des uns et des autres, n’est après tout que la réalisation d’un fantasme de criminologue (je rappelle que l’existence même de la criminologie en tant que science n’est pas du goût d’esprits autrement plus rigoureux). L’utilisation, à cet égard, d’algorithmes pour détecter la radicalisation ou prévoir le passage à l’acte terroriste est directement issue des travaux menés depuis des années sur la prévention des crimes. Sauf que le terrorisme n’est pas la délinquance de rue.

Que les pourfendeurs des pratiques commerciales d’Amazon ou de la FNAC, que les procureurs des agences américaines poussent aujourd’hui au parlement une loi dont l’objet est de permettre aux services d’agir sans contrainte et de prévoir les attentats par l’étude intrusive des comportements individuels me réjouit au-delà des mots. Il me semble, en effet, que le masque tombe et qu’au nom de la défense de la République, de l’Etat et de la Nation ces responsables aient choisi de faire passer la sécurité avant toute autre considération. « C’est pour notre bien », « Il faut ce qu’il faut », entend-on dire de la part d’hommes qui critiquaient il n’y a pas si longtemps les pratiques d’autres Etats et qui oubliaient opportunément que le code pénal français était, avant le 11 septembre, le plus répressif du monde occidental – et qu’il a inspiré certains de nos grands alliés…

Dent

Les outils dont vont débattre nos députés seront peut-être efficaces, mais leur vocation profonde dépasse largement la seule lutte contre le jihadisme. Il s’agit de lutter contre les comportements déviants – sans qu’on sache bien qui est déviant, et aux yeux de qui – et on ne s’étonnera pas que le même qui conseille l’actuel Premier ministre ait inspiré à l’ancien Président d’autres projets insensés relatifs aux jeunes enfants. Minority Report à la crèche ?

Derrière cette nouvelle étape dans le durcissement de notre législation ne se cache-t-il pas, en réalité, autre chose, une dérive insidieuse qui nous conduirait vers une normalisation sociale ? Les jihadistes seraient donc tous fous, décidés à aller combattre en Syrie après avoir manié des M4 virtuels sur l’écran de leur télévision ? Comme le seraient aussi les zadistes ? Et les opposants au mariage pour tous ? Et les hooligans de Marseille ou Paris ? La folie est partout pour des hommes persuadés de détenir la vérité, et incapables de penser l’altérité, d’admettre la violence du monde, de concevoir qu’on puisse se révolter, même le temps d’un match, contre un système qui les a faits rois et auquel ils croient, pour cette raison, sincèrement.

Il y a le feu à l’agence de voyages. Inutile de s’y rendre.

Il existe une croyance persistante selon laquelle, puisque faire du cinéma revient souvent à raconter des histoires, les grands événements historiques se prêtent admirablement à la réalisation de films ambitieux. Ceux-ci bénéficieraient en effet de l’importance des faits qu’ils montreraient au public, jusqu’à être portés par eux.

La réalité, évidemment, est tout autre. Un film, comme un roman, nécessite bien plus qu’une bonne idée pour être réussi, et plus son ambition est grande plus la déception peut être cruelle. L’adaptation de faits historiques héroïques, épiques, voire légendaires, peut ainsi aboutir à des films tièdes, ne rendant qu’imparfaitement justice à leur sujet, voire à de complets naufrages. On pourrait, par exemple, citer parmi les films récents Troie, de l’inénarrable Wolfgang Petersen (2004), mais la liste est longue.

Le D-Day en mer Egée
Le D-Day en mer Egée

Il était naturel que la Seconde Guerre mondiale, plus grand conflit de l’Histoire, inspire le cinéma. Aux films de propagande réalisés dans chaque camp succédèrent rapidement, à partir de 1945, ceux relatant les grandes batailles, les actions d’éclat, les drames et les actions des uns et autres, la guerre elle-même servant de toile de fond à d’innombrables récits, dans tous les genres. La célébration des héros est, après tout, une tradition aussi ancienne que les combats qui les ont vus s’élever et chacun des belligérants victorieux entreprit, avec ses moyens et sa sensibilité, de revivre ces moments terribles. Il y avait là, aussi, moyen d’entretenir dans le contexte diplomatique de l’après-guerre l’esprit des sacrifices consentis et la notion d’alliance militaire dépassant les différences du temps de paix.

Ayant acheté les droits du livre de Cornelius Ryan, Le Jour le plus long (1957), le grand producteur américain Darry F. Zanuck entreprit de le porter à l’écran sous la forme d’une fresque ambitieuse couvrant l’ensemble de l’opération, des bases et des ports britanniques aux plages normandes en passant par les salles des états-majors allemands et les caches de la Résistance française. Il réunit ainsi un casting impressionnant (« Plus de 42 stars internationales » annonçait fièrement l’affiche du film) sous la direction de trois cinéastes expérimentés (Ken Annakin, Andrew Morton et Bernhard Wicki) chargés de différentes séquences.

Le Jour le plus long

Il s’agissait, à l’aide de cette équipe particulièrement impressionnante (Henry Fonda, Robert Mitchum, John Wayne, Rod Steiger, Richard Burton, Sean Connery, Mel Ferrer, Arletty, Bourvil, parmi les acteurs les plus marquants) de réaliser un film rendant hommage à un des faits d’armes majeurs de la guerre. On aurait aimé, dans l’absolu, que d’autres batailles, sur d’autres fronts, à commencer par celui de l’Est, aient les honneurs du cinéma occidental, mais des raisons évidentes jouèrent. Après tout, le cinéma soviétique ne s’est pas non plus beaucoup intéressé à la prise d’Iwo Jima…

Le livre de Ryan Le jour le plus long, nommé ainsi selon une formule de Rommel, se proposait de faire revivre au lecteur les préparatifs puis le déroulement du débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944. Mêlant dans un texte vif anecdotes et observations plus larges, il offrait ce que le journalisme américain fait de mieux. Le film, au contraire, malgré des scénaristes prestigieux parmi lesquels Romain Gary, ne parvient pas à intéresser.

Ses qualités, indéniables, ne parviennent pas à le sauver tant il souffre de son excès d’ambition. Le jour le plus long, en se lançant dans une reconstitution minutieuse de la bataille et de ses arrières, en multipliant les protagonistes et donc les points de vue, en affichant à chaque plan ou presque un acteur connu, s’effondre ainsi sous son propre poids. De fait, le casting, au lieu de servir le récit, conduit à son émiettement, à la dispersion de l’action sans jamais permettre qu’on se concentre sur telle ou telle action. La prise de la Pointe du Hoc, phénoménal fait d’armes, est à cet égard un complet gâchis, expédiée en quelques minutes alors qu’elle aurait mérité un autre traitement. La composition de John Wayne, trop vieux pour son rôle, est par ailleurs décevante, et on ne cesse de repenser au héros de l’Ouest américain alors qu’il est promené dans son attelage de fortune. La musique elle-même, qui sera parodiée dans Le mur de l’Atlantique (Marcel Camus, 1970, avec Bourvil et Sophie Desmarets), est bien trop guillerette pour un tel sujet.

Trop lourd, trop long, le film produit par Zanuck souffre, en réalité, d’un manque de cohérence. Parfois tragique, parfois drôle, alternant scènes épiques et scènes intimes, il tente de reproduire le livre à l’écran au lieu de l’adapter. Quand le texte de Cornelius Ryan instruisait en distrayant, le film enchaîne les scènes sans respiration, mais sans rythme, donnant le sentiment d’une succession de faits assénés au spectateur. Cette construction ratée est aggravée par l’absence de psychologie chez les personnages, réduits à leur seul rôle dans la bataille.

John Wayne

Robert Mitchum

Le jour le plus long, à son corps défendant, illustre l’adage selon lequel on apprend souvent bien plus d’un gros plan que d’une fresque géante, qui plus est peu maîtrisée. En 1998, en suivant un petit détachement de soldats US dans Saving private Ryan, Steven Spielberg avait su recréer la violence et le chaos du débarquement. Son hommage aux soldats engagés sur les plages n’avait rien de l’académisme sans imagination du film de 1962. A bien des égards, d’ailleurs, le film de Spielberg est l’anti Jour le plus long, violent, sec, sans guère de personnages sympathiques, sans légèreté, sans volonté de donner un cours d’histoire militaire.

Sans surprise, la partie la plus intéressante du Jour le plus long est celle qui décrit les réactions de l’état-major allemand, rendu aveugle par les manœuvres des Alliés comme par ses propres certitudes, tiraillé entre les observations réalisées au plus près du terrain (Le TERRAIN, HERR HAUPTMANN !) et les doutes des échelons de synthèse, en Normandie ou à Berlin. La description de l’analyse de la situation, les anticipations de certains officiers particulièrement talentueux et les décisions prises au-dessus d’eux construisent finalement le seul suspense du film, dont l’issue est, admettons-le, connue même du pire des cancres. Voir la Wehrmacht se mettre en mouvement et entamer la défense de la fameuse forteresse Europe présente infiniment plus d’intérêt, en raison de la richesse des scènes consacrées à cet aspect, que le déroulement par trop convenu des opérations alliées. J’ajoute ici qu’on observera un phénomène voisin dans le catastrophique Pearl Harbor de Michael Bay (2001), qui ne mérite d’être sauvé de l’oubli que par ses scènes d’aviation et, surtout, par la pertinence de celles montrant les services de renseignement américains essayant de prévoir l’attaque japonaise.

Mauvaise mayonnaise

Il n’est pourtant pas impossible de réaliser des fresques ambitieuses et réussies. A bridge too far, réalisé en 1977 par Sir Richard Attenborough à partir, là aussi, d’un livre de Cornelius Ryan, constitue ainsi, du moins à mes yeux, un des films les plus convaincants consacrés à la Seconde Guerre mondiale. La distribution n’y est pas moins éclatante que dans Le jour le plus long (Sean Connery, Anthony Hopkins, Michael Caine, Robert Redford, Elliot Gould, James Caan, Gene Hackman), mais le film est cohérent et, ce qui est essentiel, porte la marque d’un très grand cinéaste et non celle d’un producteur. C’est toute la différence.

« National security is more important than individual will » (« Shut up, be happy », Ice-T)

Il est donc acquis que l’esprit du 11 janvier n’aura duré que la seule journée du 11 janvier. A défaut d’être une surprise stupéfiante, la chose a de quoi décevoir, mais vous me direz que nous n’en sommes pas à notre première déception, et vous aurez raison.

La vie a donc repris son cours, et cette normalité revenue a permis de confirmer que les attentats perpétrés par les frères Kouachi et le sieur Coulibaly ne pouvaient pas, sérieusement, être qualifiés de « 11 septembre français ». Ils sont même tout autre chose, et leurs conséquences ne sont ainsi pas tant diplomatiques et militaires que politiques et sociales. Contrairement aux événements du mois de septembre 2001 aux Etats-Unis, ceux du mois de janvier 2015 à Paris ne questionnent pas, en effet, nos choix stratégiques et notre posture diplomatique mais la nature de la communauté nationale, ses valeurs et son fonctionnement. Ils illustrent également, par leur complexité, les difficultés, anciennes, de la lutte contre le jihadisme.

Face à des constats nécessitant de refuser les formules toutes faites, les mauvaises intuitions et les grilles de lecture dépassées, on aurait pu espérer que les législateurs et autres commentateurs fassent preuve de discernement, de calme, bref, de toutes ces qualités qu’on attend d’élus de la République et de voix respectées et qu’on rassemble, dans le contexte actuel, sous le terme de résilience. Encore aurait-il fallu que ces fameux constats soient établis selon des méthodes rigoureuses et échappent aux foutaises de gourous au rabais, de hauts fonctionnaires en roue libre ou de responsables policiers balayant d’un seul geste des décennies de travaux réalisés dans le monde entier.

Il y a quelques jours, par exemple, un haut gradé de notre police a émis des doutes, en public, au sujet des travaux sur les ressorts politiques du jihad. Se drapant dans son expérience de terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), cet homme éminemment respectable –  que l’on dit promis aux plus hautes fonctions mais dont je tairai le nom pour ne pas heurter sa modestie – a jugé de peu d’utilité les analyses politiques, historiques et stratégiques entendues ici et là au sujet de la menace terroriste islamiste radicale. Il a, en revanche, et selon un anti intellectualisme qui ne surprend plus, préféré se concentrer sur les stupéfiants résultats obtenus grâce à la ligne téléphonique SOS Jihadistes en danger, que le ministère de l’Intérieur a installée au profit des familles désemparées. Cette louable initiative a permis le signalement de dizaines d’individus par leurs proches dont les profils sont, nous dit-on, étudiés avec attention par des psychologues qui en tirent de fascinantes conclusions.

Alors qu’il est manifeste, depuis plus de quinze ans, que les jihadistes résistent au profilage, il ne semblait pas idiot, après tout, de regarder de près ces plus ou moins jeunes gens. Et là, reconnaissons-le, le choc est rude (Alerte percée conceptuelle). Figurez-vous, en effet, que l’étude d’une centaine de dossiers, tous signalés par des familles ou des proches (ceux qui ont fait des sciences humaines peuvent voir ici la non représentativité de cet échantillon, et même son absence de valeur au regard de l’ampleur du phénomène), a permis de déterminer (accrochez-vous, je vous ai prévenus, les amis) que les jihadistes hommes partent se battre en Syrie par goût de l’action et de l’aventure (d’autres sont publiés au Seuil, me rappellerez-vous) tandis que les sympathisantes font le voyage par solidarité et volonté d’adoucir les souffrances. Je vous laisse méditer ces révélations, étant bien entendu que jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité des hommes n’avaient choisi de rejoindre des combats par envie de castagner des inconnus et que Florence Nightingale était, en réalité, un vampire sans aucune compassion pour les blessés de la guerre de Crimée (pas celle-là, l’autre).

On le voit, l’extrême pertinence de ces conclusions devrait nous permettre d’y voir plus clair et d’enfin concevoir une réponse adaptée. Peu importe qu’il y ait en Syrie et en Irak des MILLIERS de volontaires étrangers, issus d’Europe, d’Asie centrale, d’Afrique du Nord ou d’Asie du Sud-Est, peu importe que leurs motivations soient diverses mais se rejoignent quand même au sein du jihad mondial, la ligne défendue par le ministère de l’Intérieur et par le Premier ministre, tous deux étant conseillés par des gens qui ne cessent de se tromper sur le sujet depuis des années et des années, est celle qui met avant des biais psychologiques ou des pathologies mentales sur fond de crise économique. Si ces gens ne nous aiment pas, c’est qu’ils sont malades. Nous sommes à deux doigts du rappel de nos valeurs civilisatrices face à des hordes de barbares ignorants, étape importante de toute pensée coloniale. Mais je m’arrête ici, cette réflexion nous conduirait trop loin.

Avant même de déplorer la déconnexion entre les connaissances détenues par l’Etat et celles du public, il faut donc déplorer celle existant entre nos gouvernants et les administrations spécialisées – et pas celles qui se contentent de synthétiser ce qu’on leur dit sans rien recueillir mais bien celles qui font le job. A quoi bon, il est vrai, essayer de comprendre un phénomène mondial en s’appuyant sur l’expérience et les réflexions d’autres alors que les coups de menton suffisent à construire une stratégie anti terroriste ? En sécurité intérieure comme dans d’autres domaines, il suffirait donc de lancer à la volée quelques formules viriles et quelques incantations bien tournées pour apporter des réponses définitives. C’est bon à savoir, et ça pourra sans doute servir.

C’est dans ce contexte que va débuter un débat sur le renseignement et que sont déjà mises en application des mesures administratives censées répondre à la menace, la réduire et la canaliser. Et ce sont ceux qui sermonnaient la NSA en 2013 après les révélations d’Edward Snowden et qui donnaient alors des leçons de renseignement à coup de phrases censées marquer les esprits (« A la différence de la NSA, service technique uniquement dédié à l’interception, la DGSE est un service généraliste qui collecte le renseignement dans le seul exercice de ses missions réglementaires. On pourrait donc dire que face à la « pêche au chalut » que semble réaliser la NSA, la DGSE pratique une « pêche au harpon » dans le cadre de ses attributions. ») qui défendent aujourd’hui des pratiques comparables avec la souplesse intellectuelle des plus fins tacticiens jésuites.

Un harpon trop loin, in http://goo.gl/60IOQl
Un harpon trop loin, in http://goo.gl/60IOQl
Puisqu'on vous dit que c'est pour votre bien in http://goo.gl/YJ0K65
Puisqu’on vous dit que c’est pour votre bien
in http://goo.gl/YJ0K65

Augmenter les moyens des services relève d’une nécessité impérieuse, que personne ne discute, mais faut-il pour autant étendre indéfiniment le périmètre de leurs actions ? Les attentats de Paris révèlent-ils un déficit de moyens (humains, techniques, financiers), des échecs analytiques, des dysfonctionnements administratifs ? Les deux principaux services se sont-ils réunis pour se jeter leurs erreurs à la tête, comme en 2012 lorsque la DCRI portait seule la responsabilité des attentats commis par Mohamed Merah ? Depuis le mois de janvier, les uns et les autres ont-ils fait leur autocritique ?

Lecteur attentif de la presse nationale et internationale, je n’ai guère vu depuis cette cruelle semaine de réflexions ou d’articles essayant de comprendre comment les attentats avaient pu être commis. Il y a bien eu quelques tentatives, plus ou moins documentées, mais elles n’apportaient pas grand chose, aussi bien à la compréhension du jihadisme qu’à celle du fonctionnement des services français – avec une mention particulière aux Décodeurs du Monde, auteurs d’une infographie assez affligeante sur laquelle je vais prochainement revenir.

Le fait est qu’au lieu de pousser dans l’urgence des lois d’exception, écrites de longue date et dont les auteurs se tenaient en embuscade, il n’aurait sans doute pas été inutile d’identifier les échecs ou les défaillances, éventuels, de nos services pour les corriger.

On me dit que certains ont identifié l’étendue des impasses laissées en héritage, et on se dit que faire fonctionner les systèmes en place peut être plus urgent que de les forcer à des révolutions plus ou moins consenties, sans même parler du prix politique qu’ils s’exposent à payer si certaines mesures sont condamnées par la justice (française ? européenne ?). Le simple fait, d’ailleurs, qu’elles soient imparfaitement mises en œuvre en dit long sur leur pertinence, leur efficacité ou la résilience (encore ? mais c’est une obsession !) du message jihadiste, dont les propagandistes s’adaptent décidément bien vite.

Tout ça, c'est quand même bien compliqué ah la la

Bloquons donc, péniblement, les sites jihadistes sans que la justice s’en mêle (tous ces magistrats, c’est bien connu, sont de toute façon des agents de l’anti France) et poursuivons sur la voie du délit d’opinion que j’évoquais dans mon – trop – long billet de février dernier. Les réflexions bâclées au sujet de la déradicalisation, les projets de placer à l’isolement en prison des jihadistes, l’obsession pour les pathologies mentales et le blocage des sites Internet suspects participe tous d’une normalisation sociale très contrariante. A défaut d’apporter des réponses politiques à un problème politique, on s’obstine à l’étouffer sous une pression sécuritaire de plus en plus forte qui rappellera des souvenirs à ceux qui ont étudié les décennies passées. Cette pression passe, sans surprise quand on voit qui la définit, par des attaques contre les messagers bien plus que contre le message – puisque celui-ci, on l’a compris, n’est pas pris au sérieux.

Il sera difficile de me qualifier de laxiste, et seul un homme un peu bas de plafond a cru bon de m’accuser, l’année dernière, d’être « très ambigu » en raison du choix de mon pseudonyme. Oui, je sais, encore une épée.

Je n’ai, comme vous le savez, aucun doute quant à la nécessité qu’il y a à combattre le jihadisme. Je suis, ainsi, un partisan résolu des opérations clandestines limitées réalisées loin du territoire national contre des cibles dont la justice ne peut se saisir, par exemple dans des zones de guerre ou des pays connaissant de profonds troubles. Je n’ai rien, non plus, contre les opérations de guerre dès lors qu’elles visent à affronter une menace qui a dépassé le stade du terrorisme pour devenir un véritable mouvement insurgé pouvant faire basculer un Etat dans le chaos.

Il n’est d’ailleurs pas inintéressant, ici, de relever que ceux qui se lamentent et geignent contre le recours à la force armée ne le font pas pour d’autres raisons qu’un antiaméricanisme pathologique mâtiné d’anti-impérialisme d’opérette. Les mêmes, qui refusent au nom de la morale et de la paix les expéditions déclenchées par le Président Hollande mais glorifient le général De Gaulle, n’ont jamais paru troublés par le rôle de la France dans la crise rwandaise ou le soutien indéfectible de la patrie des Droits de l’Homme aux riantes démocraties d’Irak, du Yémen ou d’Egypte. La chimie moderne a largement démontré que les scrupules sont solubles dans le pétrole.

Tout, en réalité, n’est que question de quelques principes simples : application de la loi sur le territoire de la République, pratique mesurée de l’action clandestine dans les pays souverains, utilisation contrôlée de la violence illégale dans les zones qui le permettent contre les objectifs qui le nécessitent, et emploi de la force armée quand il est impératif de le faire. Cette gradation doit s’accompagner de principes politiques clairs, qui conditionnent également la mise en œuvre des activités de renseignement, et ils doivent être fondés sur un mélange subtil d’éthique et de volonté de défendre les intérêts nationaux. L’équilibre est sans doute impossible à trouver, mais sa recherche doit – devrait – guider l’action de nos dirigeants.

Que ceux qui, en manifestant une ignorance de la communauté américaine du renseignement d’autant plus choquante qu’ils se présentent comme des références incontournables sur le sujet, osaient affirmer il y a deux ans que les agences impériales n’étaient pas contrôlées et dérivaient poussent aujourd’hui à l’affectation à nos propres services de prérogatives diablement étendues n’ont pas honte. Les nombreux questionnements des observateurs (ici, , et encore ici, par exemple) ne les font pas vaciller, et on nous explique même qu’il s’agit de légaliser des pratiques (cf. ici) dont les services ont impérativement besoin. Soit. Seront-ils, cependant, capables d’analyser correctement les renseignements ainsi massivement recueillis ? L’étude des attentats récents permet d’en douter, et je ne suis pas loin de penser qu’il y a surtout urgence à revoir le fonctionnement actuel des services, leurs méthodes d’évaluation de la menace, la formation de leurs personnels, et même certaines pratiques managériales. A l’abri de ces murs, les échecs les plus cinglants sont souvent punis par de belles promotions, seul moyen d’éloigner l’impétrant.

Surtout, puisqu’il est établi que la menace jihadiste ne constitue pas une menace vitale pour l’Etat et la nation, est-il nécessaire de procéder à cette brutale évolution des mandats de nos services ? Faut-il conclure des différents textes débattus depuis plusieurs mois que certains responsables sont fébriles face au terrorisme islamiste radical et sont prêts à bien des excès pour se donner l’illusion qu’ils agissent ? Ou même qu’ils tentent de convaincre le public à la fois que nous allons tous mourir et qu’ils sont là pour nous sauver ? Doit-on craindre que certaines administrations aient trouvé dans la classe politique des idiots utiles suffisamment fascinés pour leur offrir tous ces blancs-seings désirés depuis si longtemps ? Espérons simplement que nous n’aurons pas à évaluer l’efficacité de ces nouveaux dispositifs à l’occasion du prochain attentat, ça ferait désordre.

 

Le renseignement au cinéma : faits et certitudes (2)

Un des questionnements les plus taraudants que je connaisse est lié aux biais de confirmation. Le phénomène ne cesse de m’interpeller depuis mon entrée dans le monde de l’analyse et de l’investigation, car il contredit tout ce que j’ai appris durant ma longue scolarité. S’il est bien normal de diverger, et s’il est établi que la vie serait d’un ennui achevé si nous étions tous du même avis sur, par exemple, les grandes questions de l’existence ou certains albums des Stones, il est en revanche plus étonnant que des événements relativement simples, comme un attentat, puissent susciter des affirmations aussi contraires. Je ne parle pas ici de la recherche de solutions politiques, car dans ce cas le débat est indispensable – pour peu qu’on nous épargne les saillies de psychologues au rabais ou de ministres séniles – mais simplement de l’étude d’événements tactiques.

Il peut arriver à tout le monde de se tromper, en particulier à votre serviteur, mais on connaît des méthodes imparables pour éviter que ça devienne une habitude, et l’une d’entre elles consiste à recenser les faits, à les confirmer et à les analyser froidement.

Il existe, naturellement, des domaines dans lesquels il est impossible de disposer de tous les faits, et on peut alors, avec méthode, et instruit par d’autres connaissances, émettre des hypothèses. Bonnes ou mauvaises, celles-ci sont indispensables à la progression du raisonnement, et le premier enquêteur correctement formé, même inexpérimenté, sait ça. Cela dit, et sans jouer les vieux cons (une tendance naturelle depuis mon 5e anniversaire), on peut déplorer le manque flagrant de curiosité intellectuelle de nombre de nos contemporains, manifestement ignorants de concepts aussi basiques que la profondeur historique. On aurait pu croire que la mise à disposition, grâce à Internet, de tout le savoir du monde aurait permis de gagner en pertinence et en intelligence, mais on constate, au contraire, que la facilité avec laquelle on peut faire remonter des informations conduit à la paresse et aux raccourcis. Là encore, il ne s’agit pas de critiquer le média mais bien les faiblesses éducatives qu’il révèle. Les lecteurs du Protocole des sages de Sion n’avaient pas Internet, me semble-t-il.

Peser les faits, ensuite, pour séparer ceux qui sont significatifs de ceux qui ne le sont pas, est une autre démarche indispensable, comme le tamis de l’archéologue ou du chercheur d’or. Prenons, à tout hasard, les attentats de Copenhague. Un homme ouvre le feu à l’arme automatique sur un local abritant une conférence informelle consacrée à la liberté d’expression. Faut-il conclure de l’usage d’une arme à feu qu’il s’agit d’une attaque inspirée par les attentats de Paris, ou faut-il plutôt estimer que le lien entre les deux drames vient de la nature des cibles ? Parce que, quand on y pense, les attentats au lance-pierre ou à la sagaie ne sont pas si souvent, de mémoire.

Recenser les faits, les évaluer pour commencer à réfléchir peut prendre du temps. Il y a vingt ans, il fallait des jours et des jours pour obtenir des détails au sujet d’un événement, et beaucoup ne mesurent pas la chance – si je puis dire – de pouvoir disposer en une poignée d’heures de témoignages, et même de rapports. On aimerait, dès lors, que ceux qui se pressent dans les médias, mauvais opérationnel ayant exposé quelques secrets qui auraient dû le rester, chroniqueuse omnisciente ou journaliste émoustillé par la vue du sang, contrôlent leur nature et se retiennent de balancer les idioties habituelles, faites d’islamofascisme, de loup solitaire, de « Oh mon Dieu, il avait une arme » et d’autres remarques puissantes. Oui, je sais, c’est pas gagné.

Cela dit, et parce que je suis en vacances, je suis enclin à pardonner aux idiots, car, malgré les efforts méritoires de la médecine, la greffe de cerveau n’est toujours pas d’actualité et la lutte contre le jihadisme, appelée à durer encore une bonne génération, s’accompagnera longtemps de ces dérives. Certaines seront même publiées au Seuil, c’est vous dire.

Sauter aux conclusions sans trop étudier les faits, sans s’arrêter dans les détails (où, pourtant souvent se cache le diable) ou sans envisager de contre hypothèse peut conduire à de véritables catastrophes, dont des erreurs judiciaires, voire des morts autant brutales qu’inutiles. Et après, on est bien embêté. Retrouvons donc notre ami Walter Sobchak, déjà mis à contribution il y a quelques mois, dans ses œuvres. Il nous livre ici une merveilleuse illustration des conséquences regrettables d’une mauvaise analyse des faits, mal compris, surévalués, déformés par une investigation bâclée, menant à des actions pour le moins inopportunes.

The Big Lebowski, de Joel et Ethan Coen (1998)

Parvenir à de mauvaises conclusions à partir de faits partiels et/ou insuffisamment étudiés n’a cependant rien, somme toute, de bien étonnant ou de très nouveau. Seul l’inspecteur chef Clouseau parvient à résoudre des enquêtes en ratant de tout ce qu’il est humainement possible de rater, et la littérature ou le cinéma ont plutôt tendance, pour on sait quelle raison, à mettre en avant des esprits opiniâtres, rigoureux, de Sherlock Holmes à Kurt Wallander en passant par le toujours impeccable Hercule Poirot.

Il est également possible de tout manquer si, malgré les faits parfois abondamment documentés, on s’obstine à construire des raisonnements à partir de certitudes conçues ailleurs, en dehors du champ du savoir. Ce que l’on appelle les biais de confirmation, que j’ai déjà évoqués ici, peut avoir de redoutables conséquences, opérationnelles ou même politiques en fonction de la position du fautif dans la société, la hiérarchie administrative ou le pouvoir politique.

S’agissant du jihadisme et de la menace terroriste qui en découle, les exemples ne manquent pas, ces temps-ci, et on songe, par exemple, à l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin, désespérément bloqué au mois de février 2003 lorsque ce qu’il pensait être le début de son destin national se révéla être le point d’orgue d’une carrière finalement assez piteuse. S’être rêvé Napoléon et finir avocat d’affaires, on a vu mieux. Bon, cela dit, question carrière, je ferais sans doute mieux de ne pas trop la ramener…

Personne, en réalité, ne conteste le fait que l’intervention anglo-américaine se soit révélée une catastrophe majeure, déstabilisant durablement une région qu’il serait par ailleurs hasardeux de décrire, avant la guerre, comme un havre de paix et de prospérité. Le terrorisme, quoi que pense notre homme, n’était pas inconnu en Irak (et on pourrait s’interroger sur le rôle de l’Iran, à ce sujet), et s’il a pris l’ampleur que l’on connaît pendant l’été 2003, il avait su prospérer avant la guerre. Il serait sans doute plus malin de revenir à la guerre de 1991, voire, comme je le pense profondément, aux excès de régimes autoritaires que tous, à commencer par la France, nous avons encouragés, armés, soutenus pendant de trop nombreuses décennies. Les voix de M. Villepin et de ses amis étaient alors bien silencieuses.

Le jihadisme se résumerait-il donc au conflit irakien ? Que fait l’ancien Premier ministre de la révolution ratée syrienne ? Et avant cela, de la guerre civile algérienne, et de la crise égyptienne ou de l’insurrection du sud des Philippines ? L’obsession de Villepin pour l’Irak, il y a déjà douze ans, est celle d’un homme qui ressasse son heure de gloire et nous sert, encore et encore, les mêmes arguments. L’exercice ne manquait pas d’intérêt dans les mois ayant suivi le début de la guerre, mais qu’en est-il de sa pertinence aujourd’hui ?

De même, comment comprendre ce changement d’attitude face à la diplomatie française, accusée (air connu) de suivisme ? Refuser de voir que combattre le même ennemi que le Etats-Unis ne fait pas de nous des esclaves de Washington est typique d’une génération de (faux) penseurs qui regardent les alliés plutôt que l’adversaire. Pour eux, et sans surprise, la posture compte plus que les actes, la victoire finale moins que le panache (ou ce qu’ils croient être le panache), puisqu’ils se nourrissent d’abord de formules creuses. Paris, comme n’importe quelle nation souveraine, a le droit et le devoir de concevoir ses propres solutions politiques et de diverger d’avec ses partenaires les plus proches quand cela est nécessaire. On ne voit pas, en revanche, pour quelles mystérieuses raisons il lui faudrait nécessairement s’opposer aux uns ou aux autres par principe dès lors que ses intérêts sont en jeu. Le changement de posture de la France en Bosnie, en 1995, après l’élection de Jacques Chirac à la Présidence, était-il la marque d’un quelconque suivisme ? Qu’a pensé alors M. Villepin, secrétaire général de l’Elysée, de l’entrée en action de la FRR contre les Serbes de Bosnie ?

La vieille rengaine au sujet du terrorisme qui apporterait la guerre est ainsi d’une affligeante médiocrité, faisant peu de cas des faits (encore !), inversant les causes et les conséquences pour des raisons que l’on serait bien généreux de qualifier d’idéologiques. Les attentats du 11 septembre 2001 ou ceux du 7 août 1998 étaient-ils une riposte à une quelconque guerre américaine, ou étaient-ils plutôt la manifestation d’une hostilité à une politique ancienne au Moyen-Orient ? L’attentat déjoué de Strasbourg, au mois de décembre 2000, répondait-il à la diplomatie française ? Il n’y a qu’un pas entre le pacifisme et le renoncement, manifestement franchi avec aisance par ceux qui, pourtant, ne cessent d’invoquer les mânes de nos plus grands hommes.

S’obstiner à ne voir dans la menace jihadiste qu’une réponse mécanique à des actions identifiées, ici ou là, révèle une profonde incompréhension du phénomène. Le jihad contemporain mène une guerre qui dépasse, de loin, la réaction à des actions ponctuelles et manifeste une haine profonde de ce que nous sommes. L’attentat de Stockholm en 2010 punissait-il la Suède pour son aventurisme militaire bien connu ?

Disposer des faits et des différents outils analytiques permettant de les raffiner et parvenir, malgré tout, à systématiquement passer à côté des conclusions révèle un talent précieux. En France, où il n’existe quasiment pas de débat scientifique sérieux au sujet du jihadisme, et où les travaux universitaires sur l’islamisme radical sont rarissimes – et anciens, la parole reste laissée à des gens qui vous affirment, contre toute évidence, que les terroristes sont fous, pauvres, victimes du racisme ordinaire (qu’il ne saurait, par ailleurs, être question de nier) et qu’ils sont en révolte contre le capitalisme. Ces conclusions, plus fausses que simplement hâtives, mènent à des lois sans valeur, à des organisations décalées, à des initiatives plus politiciennes que politiques, et servent, in fine, plus les carrières que le bien commun. Souvenons-nous du réveil brutal de l’agent Dave Kujan, aveuglé par ses certitudes au point de laisser filer celui-qu’on-ne-doit-pas nommer…

The Usual Suspects, de Bryan Singer (1995)

Il faut, en effet, poser les questions désagréables, quand bien même elles seraient brutales ou irrespectueuses. Se tromper avec constance (qui ça ?) alors que tous les faits sont là est-il la marque d’un esprit médiocre, d’une lecture du monde dépassée ou d’une mauvaise foi cachant plus ou moins habilement de sombres desseins ? Faudra-t-il atteindre que nos échecs et nos pertes deviennent insupportables pour que le débat soit enfin posé sérieusement, avec méthode, que de véritables échanges contradictoires aient lieu, ou allons-nous comme nous savons si bien le faire, nous contenter de créer des commissions d’enquête après la défaite ?

Personne ne dit que c’est facile, et il ne s’agit pas d’être injuste, mais nous sommes certains d’échouer en nous y prenant comme ça. Sauf à penser que le naufrage d’une démocratie vieillissante face à des menaces internes et externes fasse partie d’un cycle normal, presque prévisible.