La coopération récente entre Eric Rochant et la DGSE, qui a abouti à la série de Canal + Le Bureau des légendes (2015), n’est pas née soudainement. Le cinéaste jouit en effet au sein de cette noble maison d’une aura incomparable due au fait qu’un de ses films, Les Patriotes, projeté (et massacré) à Cannes en 1994, y est présenté aux stagiaires et autres nouvelles recrues comme une des plus admirables illustrations à l’écran de ce qu’est le renseignement humain. Les historiens étudieront peut-être un jour, non pas comment la réalité du monde a influencé la représentation au cinéma de l’espionnage mais plutôt comment la représentation au cinéma du monde de l’espionnage a influencé la pratique du renseignement au sein des services, et même sa perception par les responsables politiques. Bref, ce sera dans une autre vie.
Consacré à l’itinéraire d’un membre du Mossad, à son entraînement, à ses différentes missions et à ses rencontres, le film de Rochant aurait tout aussi bien pu traiter d’un autre service de renseignement. L’important, ici, n’est pas tant dans les affaires traitées (un savant français ou un employé des services de renseignement de la Navy) que dans la manière, jamais racoleuse, dont le métier est montré. Evidemment, le Mossad n’est pas n’importe quel service, et le contexte compte. Les cas exposés sont d’ailleurs d’une extrême sensibilité. On reconnaît ainsi l’affaire Pollard, et, moins connue, l’opération Sphinx évoquée par Victor Ostrovsky dans son livre By Way of Deception: The Making and Unmaking of a Mossad Officer (1990, Saint Martin’s press). Eric Rochant, qui est aussi le scénariste de son film, n’a, à ma connaissance, jamais vraiment évoqué l’influence du récit d’Ostrovsky sur son travail. Il est difficile de l’ignorer.
Pourtant, le film dépasse de loin Israël et aborde des questions essentielles du renseignement humain. Les dilemmes moraux posés par le recrutement puis la manipulation de sources humaines, qui avaient conduit l’amiral Turner, directeur de la CIA à la fin des années ’70, à tenter une improbable, radicale et suicidaire moralisation du métier, ne sont pas nouveaux. La gestion de sources, qui plus est recrutées sous la contrainte, nécessite des structures solides, des personnels formés, correctement commandés et aux solides principes éthiques. Comme me l’a dit l’année dernière un ancien DG, « nous sommes des corsaires » : accomplir des choses illégales pour l’Etat et la Nation en ne perdant jamais de vue les lois que nous violons et les motifs qui font que nous les violons, et en étant capable de revenir le plus vite possible derrière la ligne rouge qui a été franchie.
Le film, qui ne comprend aucune véritable violence physique et aucune scène spectaculaire, est d’une remarquable sobriété. Les hommes et les femmes à l’écran sont des professionnels, solides, calmes, exerçant sur eux-mêmes un contrôle permanent. Les Patriotes se situe ainsi dans la lignée des films de Lang ou de Hitchcock, à l’opposé des explosions de violence et d’actions auxquelles semble se réduire le monde du renseignement aux yeux de nombre de nos concitoyens (et de quelques observateurs qui parlent beaucoup de ce qu’ils n’ont jamais connu).
Alors que le débat public ne cesse de se focaliser sur le renseignement technique, qui n’est qu’une partie du monde du renseignement, le film d’Eric Rochant expose toute la complexité et toute la fragilité d’une opération de recrutement. On comprend, à voir et à revoir la longue partie consacrée à l’affaire du scientifique français, pourquoi le film est montré aux jeunes recrues. Tout, en effet, y est montré, de l’expression initiale de besoins (« il nous faut un atomiste ») à l’identification de l’objectif, l’exploration de son environnement, l’étude de ses failles, son approche, son recrutement, son traitement (y compris brutal) et la fin de l’opération (que je ne dévoile pas). On voit là que le métier n’est pas qu’une longue série de technique mais qu’il requiert une profonde connaissance de l’humanité, de celle qui ne vient qu’avec l’expérience.
Les comédiens sont tous parfaits, et Yvan Attal, jeune homme réservé à la voix si particulière, fait merveille. Jean-François Stévenin est impeccable, tout comme Emmanuelle Devos, Eva Darlan, Hippolyte Girardot, et Nancy Allen. Sandrine Kiberlain, dans un de ses premiers rôles, y brûle l’écran comme elle ne le fera jamais plus.
ArielMarie-Claude
Quant à Bernard Le Coq, il incarne, à mes yeux, un des plus grands officiers traitants jamais vus au cinéma.
Les Patriotes reste, à ce jour, un des plus grands films français consacrés au renseignement, réaliste et intimiste sans être ennuyeux. Il est, à cet égard, infiniment supérieur à bien des productions plus ambitieuses (on pense, par exemple, au lamentable Secret Défense, de Philippe Haïm, sorti en 2008). Il fait, en particulier, réfléchir à la grandeur et aux méthodes d’un métier qu’on ne redécouvre que quand on en a besoin. On s’épargnera, du coup, la vision de Möbius, du même réalisateur (2013)…
Il pleut. Nous achevons notre déjeuner après une seconde tournée de cafés. Depuis deux heures, nous parlons de jihad, de réseaux, d’attentats, de ministres, de responsables plus ou moins compétents, de gâchis. Nous parlons de guerre, de morts, de succès et d’échecs, et aussi d’autisme, d’incompétence, d’imposture, de déni, de défis à relever. Nous rions, nous restons silencieux, nous réfléchissons à voix haute. Derrière nous, un couple s’est installé, silencieux. Ils ont cette élégance discrète qui me rappelle mes parents.
Nous ne parlons pas fort, et nos voisins de droite ne prêtent aucune attention à notre conversation. Je ne pourrais pas en dire la même chose de ce couple, et mes soupçons se confirment lorsqu’ils se lèvent pour partir, alors que nous en sommes, encore et toujours, à réfléchir au sens à donner au jihad. Ils s’arrêtent au milieu de la salle, nous regardent. Elle lui glisse deux mots et s’en va pendant qu’il met son chapeau. Il revient, s’approche de notre table et se penche vers nous.
– Je vous ai entendu parler de terrorisme, nous lance-t-il d’une voix douce et ferme. Je vous en parle car notre fils est mort au Bataclan.
Je me lève d’un bond, et lui présente mes condoléances alors que j’aperçois son regard triste. Il continue à parler.
– Quand cette guerre finira-t-elle ? demande-t-il. Et quand dira-t-on les choses ? Quand parlera-t-on de la police et de la gendarmerie, et de l’assaut raté ? Pourquoi si tard ?
Les derniers clients de la brasserie nous regardent. L’un d’eux nous écoute même avec attention. Je suis impuissant devant cette souffrance. Pas de colère, mais des questions dans ce regard, et moi qui tente de lui dire, comme un idiot, que nous essayons de gagner cette guerre et d’éviter de nouveaux morts. Il m’apprend qu’il a créé une association de victimes, je lui présente à nouveau mes condoléances et il part sans un mot.
C’est pour vous, Monsieur, pour votre épouse, pour les parents, les sœurs et les frères des victimes, pour nos frères et nos sœurs, pour nos concitoyens, que nous travaillons, que nous écrivons dans notre coin, avec la plus grande humilité et avec la seule certitude qu’il faut résister à la terreur par l’intelligence.
Des fleurs devant le Bataclan, le 26 novembre. Source : L’Obs. http://goo.gl/WyrWaM
Le 22 mars 2012, après un interminable siège de plus de 30 heures, Mohamed Merah, qui a assassiné depuis le 11 mars 7 personnes – dont 3 enfants – et en a blessé 6 autres à Toulouse et à Montauban, est finalement tué par les policiers du RAID. Sa mort met fin à la première attaque jihadiste exécutée sur le territoire national depuis 1996, et suscite une immense émotion, encore accrue par la nature des victimes et le contexte politique national. Très vite, le travail des journalistes et de quelques pseudos experts autoproclamés (PEAP) révèle que les assassinats perpétrés par Mohamed Merah auraient peut-être pu être évités si un certain nombre d’erreurs n’avaient pas été commises au sein de la communauté du renseignement intérieur.
N’écoutant que sa grande expérience du contre-terrorisme, Jérôme Guedj appelle même dès le 22 mars à la démission du ministre de l’Intérieur, le pourtant si débonnaire Claude Guéant. Le 26 mars, Bernard Cazeneuve – qu’on ne présente plus et qui occupe alors le poste de porte-parole du candidat à la présidence qu’est François Hollande – livre un communiqué au style inimitable :
Les événements récents de Toulouse soulèvent de légitimes interrogations sur les modalités d’intervention des services de renseignement : comment est-il possible qu’un individu ayant fait plusieurs séjours au Pakistan et en Afghanistan et ayant acquis des armes pour des montants très importants ait pu à ce point échapper à la vigilance des services de renseignements (sic), dont le rôle est précisément de prévenir le terrorisme plus efficacement, en neutralisant tous ceux qui peuvent présenter un risque pour le pays ? Quels sont les éléments précis dont disposaient les services français au sujet de Mohamed Merah et quels (sic) ont été les enquêtes réalisées sur ses activités ? Quelles leçons tirer de la tragédie de Toulouse, pour ce qui relève plus particulièrement du fonctionnement de nos services ?
Sans réponses précises à ces questions, légiférer ne servira à rien. La loi n’est utile en ces matières sensibles que dès lors qu’elle corrige, en les améliorant, des dispositifs dont l’efficacité a été sérieusement évaluée. La maîtrise exclut la précipitation. Et la précipitation ne saurait masquer d’éventuelles défaillances.
(C’est moi qui souligne, et qui en profite pour rappeler aux distraits que le signataire de ce communiqué est actuellement ministre de l’Intérieur.)
Pendant que Bernard Squarcini, l’ancien chef des RG, devenu directeur de la DCRI, clame contre toute évidence que Merah était un loup solitaire, les Socialistes, parvenus au pouvoir, se penchent sur l’épineuse question. Il faut dire que la majorité sortante a su, à son inimitable façon, gérer la chose avec élégance en concluant, dès le 4 avril, que non, merci, tout allait bien, circulez. Comme le relate alors France Info :
Guy Teissier, a seulement indiqué n’avoir décelé « aucune faille ou aucune
ombre au tableau » dans le suivi de l’affaire Merah.
Manuel Valls, installé place Beauvau, un homme à qui on ne la fait pas, sent pourtant bien que quelque chose a mal tourné, alors que des anciens du gaz constatent dans la presse du matin que « tout ce qui pouvait rater a raté ». La formule, assassine, dit tout, et le ministre, dans le même numéro du Parisien, le 4 juin 2012, parle sans excès de finasserie (il faut dire que c’est pas son genre) :
Dès lors qu’un homme, peut-être seul, a pu commettre de tels crimes, nous sommes face à un échec : l’Etat n’a pas su ou pas pu protéger des Français. Il s’agit maintenant d’en comprendre les raisons. J’ai chargé la Direction générale de la police nationale et la Direction centrale du renseignement intérieur de me fournir une étude très complète sur ce qui a dysfonctionné dans cette affaire.
Le 14 septembre 2012, M. Valls revient sur le sujet et, pour reprendre le titre affiché par Le Monde, déplore des fautes et des erreurs dans l’affaire Merah. Il assumera cette formule à plusieurs reprises, par exemple en 2013 :
Des erreurs et des fautes
Trois ans plus tard, l’année 2015, qui avait commencé par une défaite, s’achève par une déroute, d’abord opérationnelle puis politique. On avait beau redouter le pire, rien ne nous préparait au spectacle qu’on nous offre depuis la nuit du 13 au 14 novembre, l’amateurisme le plus ahurissant le disputant au populisme le plus décomplexé. Après ce terrible choc aurait en effet dû venir le temps de la réflexion puis celui d’une riposte pensée. On en est loin, et le sentiment qui se dégage, deux mois après le carnage, est celui d’une classe politique paniquée, à court d’idées, tentant autant – sinon plus – de courir après les électeurs que d’affronter réellement l’ennemi. Mais, après tout, chacun agit selon ses compétences et ses priorités, et rien n’est plus révélateur que la surdité volontaire de dirigeants désormais piégés par leur attitude, paniqués et impuissants.
L’âme des hommes doit être effrayée jusqu’au plus profond d’elle-même par des crimes inexcusables et apparemment absurdes ; car le but ultime du crime est d’instaurer le règne absolu du crime, de créer un état total d’insécurité et d’anarchie fondé sur la destruction des idéaux d’un monde condamné au naufrage. Quand les hommes envahis par la terreur du crime seront devenus fous d’épouvante et d’effroi, quand le chaos sera la loi suprême, alors sera venue l’heure de l’empire du crime.
Le 13 novembre 2015 dans la soirée, plusieurs équipes de jihadistes réalisent à Paris et Saint-Denis une série d’attaques contre une salle de concert, des terrasses de cafés et de restaurants, et aux alentours du Stade de France. Le bilan, effarant, s’élève à 130 morts et plus de 350 blessés, dont une centaine grièvement atteints.
Les faits ont été largement documentés par la presse, et il n’est pas utile d’y revenir. L’entrée de Wikipédia est à cet égard très bien réalisée et constitue une excellente introduction. Elle permet ainsi de poser les questions que l’actuel ministre de l’Intérieur, que l’on a connu plus exigeant à l’égard de la vérité, refuse obstinément d’entendre. Comment, en effet, ne pas qualifier de naufrage historique le plus important attentat jihadiste jamais commis dans notre pays, alors que l’affaire Merah a été, il y a quatre ans, considérée très justement comme un échec ? Comment oser nier l’existence de failles béantes dans le dispositif sécuritaire intérieur ?
En 2012, l’affaire Merah avait vu un homme seul, envoyé en mission, intoxiquer des policiers avant de tuer au nom du Jund Al Khilafah, une organisation liée à Al Qaïda (et que seuls les rigolos confondent avec la dissidence de l’Etat islamique active en Algérie). Intelligent, déterminé, Merah avait su profiter de l’inexpérience de ceux chargés de l’évaluer et des mauvaises relations entre les équipes de Paris et de Toulouse. Jihadiste solitaire, mais soutenu par une poignée de complices, il avait été plus habile que ceux chargés de détecter ses intentions et avait ainsi mis en lumière l’inadaptation de certains de nos dispositifs à la menace jihadiste. Dès le printemps 2012 et leur arrivée au pouvoir, nos actuels dirigeants avaient affirmé que cette menace était une priorité et que tous leurs efforts seraient consacrés à sa gestion. Ce fut en particulier le cas de l’actuel Premier ministre, prédécesseur de M. Cazeneuve au ministère de l’Intérieur.
En 2015, les attentats de Paris et Saint-Denis sont réalisés par 9 personnes, soutenues par un réseau logistique actif en France et en Belgique et dirigées – ou, en tout cas, mandatées – depuis la Syrie par des responsables de l’Etat islamique. Plusieurs d’entre elles sont même connues des services depuis des mois, sinon des années, et Abdelhamid Abaaoud, régulièrement présenté comme un élément central des attentats, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par la justice belge en 2014. Il est surtout au cœur de l’affaire de Verviers, au mois de janvier 2015, et le rôle essentiel de la France dans la gestion de ce projet laisse à penser qu’Abaaoud était, de longue date, un objectif majeur de nos services de sécurité. Il est pourtant à Paris le 13 novembre au soir, libre comme l’air, après avoir déjoué la traque dont il était supposé être l’objet. En réalité, soit il était pourchassé par les services, et le moins que l’on puisse dire est que ça n’a pas bien marché, soit il n’était pas pourchassé par les services, et le moins que l’on puisse dire est que c’est bien embêtant.
Comme ne cessent de le répéter nos gouvernants, le carnage du 13 novembre n’est pourtant pas la conséquence de failles, et il n’est évidemment pas un échec, malgré les remarques douloureuses de John Brennan, le directeur de la CIA – qui, lui aussi, ferait peut-être mieux de s’engager… Après tout, c’est vrai, n’exagérons rien : la mort de 130 personnes dans une série d’attentats terroristes d’une ampleur unique dans notre pays ne saurait être un échec pour les services de contre-terrorisme, dont la mission est justement d’empêcher ce genre de tragédie. Mais, alors, si ce n’est pas un échec, faut-il aller jusqu’à évoquer un succès ? #onseledemande
Bien que n’étant pas, donc, un échec de nos services, bien que ne révélant aucune faille, les attentats du 13 novembre doivent pourtant bien être la faute d’un responsable, et de préférence hors de France. Les services belges ont constitué les coupables parfaits, et personne ne s’est retenu quand il s’est agi de les ridiculiser. Le fait est, hélas, que les services de sécurité belges sont, de longue date, d’une faiblesse insigne. Les anecdotes ne manquent pas (j’ai même prévu d’écrire un recueil de souvenirs intitulé Le Jihad s’amuse, qui les mentionnera), et nos voisins ont vraiment bien du mal face au jihadisme. Il faut dire que leur situation intérieure est d’une grande complexité, que la question communautaire y est cruellement posée, et le royaume est ainsi, en proportion de sa population, le premier contributeur au jihad syro-irakien.
Accabler Bruxelles pour un échec – qui n’en est pas un, rappelons-le – était donc tentant, et, à la façon d’Oscar Wilde (Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder), les autorités françaises ne se sont pas privées de le faire. Hélas, c’était oublier un peu vite que la faiblesse belge est connue depuis au moins quinze ans et que le pays était donc sous bouclier français. Du coup, l’échec des Belges qui n’est pas le nôtre l’est devenu quand même, par ricochet. Peser les conséquences de ses déclarations et de ses actes semble être une pratique un peu dépassée, et on imagine – je n’en sais rien, évidemment – qu’un responsable belge probablement un peu agacé a menacé de divulguer l’accord de coopération existant entre les services parisiens et bruxellois, histoire de se donner un peu d’air. Les attaques contre la Belgique ont donc molli, comme par miracle.
Il fallait cependant trouver une cible vers laquelle diriger la colère de la population, et l’Union européenne, on le sait bien en France, tient ce rôle à merveille. Tout fut donc, d’un coup, la faute aux instances européennes. Les attaques émanant du ministère de l’Intérieur, une fois de plus, ne manquaient pas de piquant quand on sait que la France est sans doute de tous les Etats membres de l’Union celui qui sabote avec le plus de constance – le cas britannique n’est pas mal non plus, cela dit – les efforts d’intégration européenne en matière de renseignement. Il y aurait sans doute là un développement à lancer sur la nature profonde de cette activité, mais je n’en ai pas le courage. Tout était donc de la faute des autres, des Belges, des fonctionnaires européens, sans parler des terroristes – mais nous savons bien qu’ils sont fous, drogués, finalement pas responsables, les pauvres petits.
Plus de trois mois après les attentats du 13 novembre, la ligne officielle n’a cessé de se durcir, jusqu’à la caricature. Le ministre de l’Intérieur, qui confond autoritarisme et commandement, n’a de cesse de tourner en ridicule ceux qui osent s’interroger. A rebours du cartésianisme et de la rigueur dont on dit qu’ils font l’esprit français, toute tentative de comprendre est rejetée avec une morgue d’autant plus distrayante qu’elle cache mal une certaine fébrilité. Raisonnant à la manière d’un personnage de la pièce d’Arthur Miller Les Sorcières de Salem (1953), Bernard Cazeneuve a encore récemment balayé les interrogations au sujet de l’assaut du RAID à Saint-Denis, après avoir moqué les questionnements des habituels PEAP, déjà fustigés par le passé par le ministre de la Défense, un autre homme de dialogue et d’écoute (administrative ou pas, d’ailleurs).
Questionner le pouvoir ne relève pourtant aucunement d’une attitude contre-révolutionnaire mais de l’exercice normal de la liberté de penser dans une démocratie. La défense, contre vents et marées, et contre l’évidence, des différents services n’a été le fait que de ceux qui auraient tout perdu à admettre la pertinence de certaines critiques, d’autres qui ont préféré se taire par loyauté (ou suivisme ?), ou d’une poignée de commentateurs tentant vainement de dissimuler leur fascination pour des métiers qu’ils n’ont jamais exercés. On a ainsi pu lire d’hilarantes analyses affirmant que le dispositif sécuritaire n’était pas critiquable et ne recélait aucune faille puisque les attentats du 13 novembre n’étaient rien de moins qu’une surprise stratégique.
Outre la méconnaissance de ce concept, passionnant, une telle remarque révèle une mauvaise foi confinant au sublime. Comment, en effet, être stratégiquement surpris par des terroristes presque tous connus (certains étant même activement recherchés), frappant des cibles menacées de longue date selon un mode opératoire redouté depuis des années, et alors que tous les responsables et autres observateurs avertis s’attendaient au pire depuis au moins le début de l’automne ? Comment qualifier de surprise stratégique une attaque que l’on redoute et à laquelle on se prépare – même mal ?
Le refus d’envisager la moindre défaillance du dispositif constitue un mélange, toujours sidérant, d’aveuglement et d’irresponsabilité politique. Ce n’est pas en niant leurs symptômes qu’on soigne les malades, et ceux de nos dirigeants qui s’abaissent ainsi à ne défendre que leurs postes révèlent tout de leur égoïsme. A eux qui nous accusent d’être de mauvais Français, on se sentirait presque en droit de répliquer que nous faisons moins de mal à l’Etat et à la République que ceux qui refusent d’admettre un échec et ne font donc rien pour éviter que d’autres surviennent. De même que poser les questions, c’est commencer à y répondre, refuser à toute force qu’on les pose a tout de l’aveu.
Toi, Raoul Volfoni, on peut dire que tu en es un
Au risque de choquer, commençons par rappeler ici que les attentats commis à Paris et Saint-Denis le 13 novembre au soir, malgré leur épouvantable bilan, constituent un échec opérationnel pour les jihadistes. Ceintures d’explosifs défectueuses ou instables, manque de munitions, erreurs de débutants (pas de billets pour entrer dans le Stade de France), sans même parler de la fuite, sans doute piteuse, de Salah Abdelsam : l’affaire est si piètrement réalisée que le communiqué de l’EI diffusé quelques heures plus tard revendique même un attentat dans le 18e arrondissement de Paris qui n’a pas été commis. Pourtant, et comme pour confirmer que le terrorisme n’est décidément pas affaire de technicité, le succès politique des attentats du 13 novembre est majeur, et les revues de l’EI ne se sont pas privées de célébrer l’importance du coup qui nous a été porté si brutalement.
Les jihadistes francophones de l’EI ont le sens de la formule
Il faut donc, une fois de plus, rappeler que les débats sur les compétences tactiques des terroristes, quelle que soit la cause défendue, ne sont pas toujours d’une grande pertinence tant ils conduisent à sous-estimer le danger représenté par des hommes armés, et surtout déterminés aussi bien à tuer qu’à mourir en martyrs. Comme dans n’importe quel conflit, la volonté joue pour beaucoup dans le succès ou l’échec. Les gestes, même imprécis, de jihadistes semblent ainsi bien plus redoutables que la communication millimétrée de ministres infaillibles ou de chefs de groupes d’intervention dont l’efficacité semble d’abord médiatique. Je sais bien que la lutte contre le terrorisme est politique, mais il devrait y avoir une marge entre la politique et l’esbroufe. A cet égard, les événements du 13 et du 18 novembre sont cruels, et inquiétants.
Vieille nation, puissance réelle – bien que déclinante, la France s’est retrouvée comme groggy après les attentats. Face à la détermination d’assaillants pourtant peu expérimentés, le pays a chancelé, et cette impression a été d’autant plus forte que les autorités, à commencer par le Président lui-même, n’ont pas montré la résilience que j’appelais de mes vœux ici. Il ne s’agit pas d’être sans cœur, ni de refuser à nos gouvernants le droit d’avoir des sentiments et d’être sensibles aux attaques qui nous sont portées, mais ils sont plus que des citoyens. Quoi qu’on pense d’eux et de leurs actions, ils ont été élus et sont légitimes. Ils sont l’expression de la volonté du peuple, celui-là même que les terroristes attaquent, et ils incarnent la réaction de l’Etat et de la Nation face à l’ennemi. Nous tournons nos regards vers nos chefs et nous observons leur réaction. En apparaissant, ému et livide, en fin de soirée, le Président a montré qu’il avait un cœur – une qualité que certains lui dénient – mais il a aussi révélé sa fragilité, et la nôtre, puisque c’est lui que nous avons choisi pour nous commander. La main ne doit pas trembler au plus fort de la tempête, car l’ennemi aussi nous observe et nous jauge.
En décidant, dès le lendemain des attentats, d’intensifier nos opérations aériennes en Syrie contre l’EI, et en infléchissant très sensiblement notre politique à l’égard de Damas et de Moscou, le chef de l’Etat a répondu à l’émotion de ceux qui, dans tous les camps politiques, réclamaient ce qui s’apparente à une vengeance à chaud, sans aucune stratégie ou la moindre vision politique. Bien sûr, ravager des camps de l’EI à coups de missiles et de bombes guidées n’a rien pour me déplaire, mais encore faudrait-il que ces frappes aient la moindre conséquence sur l’état de la menace terroriste en France, et encore faudrait-il qu’il ne s’agisse pas là d’une version française des five o’clock follies du regretté général Westmoreland. En réalité, l’incompréhension de nos supposées élites à l’égard du jihadisme les pousse à ne mettre en œuvre qu’une politique faite de précipitation, d’improvisation et d’inconséquence. La lecture de la presse étrangère permet de prendre la mesure du spectacle que nous donnons, d’ailleurs, et on hésite entre le rire nerveux et la consternation. J’ai choisi, pour ma part, d’alterner les deux.
Ces erreurs, dans tous les domaines, entre hystérie, sidération et populisme, ont accentué la victoire remportée ce soir-là par les jihadistes de l’EI. Après avoir débordé nos services et les milliers de soldats déployés dans nos rues, les terroristes, qui ont tué 130 personnes dans notre capitale, ont révélé l’immense faiblesse de nos gouvernants et l’impréparation générale, loin des discours affirmant depuis des années que les menaces avaient été prises en compte. Si elles l’avaient été, si le défi avait été relevé, en serions-nous là ?
Dans les services, donc, comme parmi ceux qui osent, malgré les admonestations des ministres, penser par eux-mêmes, les craintes les plus vives s’exprimaient depuis des mois. L’affaire de Verviers, au mois de janvier 2015, avait confirmé que la menace ne cessait de croître et que, sans surprise, elle était internationale. Il serait sans doute temps, d’ailleurs, d’arrêter de rouler des yeux stupéfaits dès qu’une attaque jihadiste est réalisée par une cellule ayant des connections internationales. C’est le cas depuis l’été 95, et ceux qui font l’effort de se documenter savent bien que les réseaux jihadistes sont dans leur écrasante majorité, internationaux. Les terroristes d’AQMI tués au Mali au mois de juillet 2010 avaient des liens avec la Suède ; ceux de Madrid, en 2004, étaient au cœur d’une toile d’araignée couvrant l’Italie, le Royaume-Uni ou l’Allemagne ; ceux de Benghazi, en 2012, étaient commandés par un Egyptien, financés par des Yéménites et aidés par des Algériens, et les exemples sont ainsi innombrables – et souvent publics.
Cette réalité, bien connue des services mais manifestement pas des responsables politiques, a entraîné depuis des décennies la création de centaines de coopérations internationales. On échange des renseignements, on traite des sources en commun, on monte des opérations, on se désigne des cibles, on partage des analyses et des méthodes, et appeler à chaque nouveau carnage à une meilleure coopération revient à demander à un pilote de rallye s’il sait conduire. On peut, évidemment, toujours faire mieux, mais il convient de s’interroger sur les buts de ces coopérations appelées de leurs vœux par des ténors qui savent à peine combien la France compte de services, et quelles sont leurs missions.
De quelle utilité, après tout, pourrait être une aide étrangère quand nos propres services se parlent parfois à peine, se concurrencent souvent, et éprouvent de grandes difficultés à traiter les renseignements qu’ils ont recueillis seuls ? Les échos qui remontent de tous les ministères décrivent ainsi des relations dégradées entre services, des analystes noyés – sans surprise – sous les données à exploiter, des opérationnels épuisés, des responsables n’ayant qu’une compréhension parcellaire de la menace qu’ils affrontent, le tout sous la pression de dirigeants qui ne veulent que des résultats et, sous l’influence de gourous aux qualifications mystérieuses, se refusent à obstinément à affronter des difficultés dont ils sont, après tout, comptables.
Face au jihad, les services français – comme d’autres avant eux – avancent tant bien que mal, tirés par un attelage déséquilibré. Abondamment alimentés en renseignement technique, grâce à une loi votée il y a un an, qui devait nous apporter la sécurité et qu’il était donc suspect de questionner, nos services restent débordés. Ils le sont à la fois par l’ampleur de la menace elle-même et par les moyens incomplets qu’on leur a attribués. La focalisation sur l’indispensable recueil de renseignements a conduit à délaisser le renforcement des filières analytiques de nos services. On se souviendra que cet écueil a été celui sur lequel les Etats-Unis se sont échoués le 11 septembre, et c’est donc avec le rire du désespoir qu’on voit s’échouer à leur tour ceux qui, du haut de leurs certitudes, nous affirmaient depuis des années que la DGSE n’était pas la NSA, que la France avait sa propre culture du renseignement et que jamais-jamais-jamais-mon-pauvre-ami il ne nous arriverait une telle catastrophe. Sauf que si. Parler aux magistrats ou à certains responsables permet de mesurer la complexité excessive de la communauté française de la lutte contre le terrorisme, tiraillée entre les querelles de ministères, les inimitiés personnelles et, surtout, de trop nombreux services au sein d’une architecture qu’il faudra bien finir par qualifier d’incohérente, d’inutilement complexe et, en réalité, d’inadaptée.
L’année dernière, Les Décodeurs du Monde avaient publié un schéma organisationnel de nos services que plusieurs d’entre nous avaient alors critiqué pour ses erreurs (non, la DGSE n’est pas un service de renseignement militaire, le plus jeune des étudiants sait ça ; où est le CNR ? Mystère) et son grand n’importe quoi. Manifestement, les auteurs de ce travail ignoraient la différence qui existe entre les entités qui agissent et celles qui ne sont que leurs gestionnaires administratifs, sans prise avec le terrain. Correctement réalisé, ce schéma aurait pourtant pu être utile et montrer, sans fioritures, l’extrême complexité d’une communauté au sein de laquelle Paris, centre bien connu de l’univers, dispose de ses propres moyens grâce à la PP. Comme je l’ai écrit sur ce blog il y a bien longtemps, les réunions UCLAT auxquelles je participais dans ma précédente vie ôtaient toute envie de se moquer de la communauté américaine du renseignement, tant moquée en 2001. J’ajoute que même la présentation officielle de nos services, sur le site de l’Académie du renseignement, laisse songeur, tant le système dans son ensemble paraît bancal.
Les Décodeurs n’ont pas décodé grand-chose. Source : http://goo.gl/9UGchsLa communauté française du renseignement. Source : l’Académie du renseignement. http://goo.gl/Ll6Etf
Au-delà du bilan humain et des conséquences politiques, le 13 novembre est également notre 11 septembre en raison des multiples dysfonctionnements observés depuis des mois et des années dans nos administrations spécialisées. Qui osera évoquer en public, au risque d’être traité avec la plus extrême condescendance par nos dirigeants, les difficultés quotidiennes de coordination entre services, et entre ces services et, par exemple, les magistrats ? Ou les tensions entre la PP et le reste du monde ? Ou entre les services centraux et leurs antennes régionales ? Qui peut également nous expliquer pourquoi les analystes civils recrutés par les services du ministère de l’Intérieur sont marginalisés par certains policiers qui leur dénient, malgré les accréditations et les nominations, toute légitimité ? Pourquoi les appels du pied à leur service d’origine de certains anciens analystes parmi les plus brillants de ce pays (je ne parle pas de moi, évidemment) n’ont-ils jamais de réponse, alors qu’ils seraient prêts, à les entendre, à replonger dans la fournaise pour la République ? Pourquoi est-il structurellement presque impossible à la DSGE de conserver ses vieux experts ? Pourquoi les incessantes mesquineries entre services (et croyez-moi, vous ne voulez pas le savoir) ne sont-elles jamais sanctionnées ? Pourquoi les luttes d’appareils, les luttes pour les postes et les chocs d’égos continuent-ils alors que c’est, nous dit-on, la guerre ? Et, au fait, ça y est, on a arrêté de mélanger les dépouilles des victimes ? Non, parce que ça, c’était VRAIMENT gênant.
De même qu’il a été dit, au mois de novembre, que les services avaient pu ne pas voir la menace s’organiser, il n’est pas absurde de penser que les responsables politiques et administratifs soient tout autant aveugles et ne voient pas les bisbilles permanentes qui agitent le landerneau. N’en ayant pas connaissance, il serait logique qu’ils ne les sanctionnent pas. Mais on peut aussi penser, à les observer, qu’ils en ont vaguement conscience mais qu’il leur est désormais impossible de s’imposer à des administrations qu’ils ont trop longtemps défendues pour pouvoir, quand il le faut, les mettre au garde-à-vous puis en ordre de marche. Je rappelle qu’il n’y a pas de faille, jamais. Une faille, c’est comme Alésia, personne ne sait ce que c’est.
Les militaires, qui ont le sens de la formule et trouvent souvent les mots justes, aiment à répéter « Un chef, une mission, des moyens ». La mission, semble-t-il, est connue. Les moyens, on a tendance à les chercher. Et les chefs, s’ils sont nombreux, ne paraissent pas beaucoup commander. Comme souvent, une grande partie de nos difficultés provient d’un manque criant de ce qu’on appelle à présent le leadership. Certaines anecdotes, narrées par quelques anciens forcément navrés, confirment qu’il est plus facile de proclamer l’état d’urgence et d’adopter des postures avantageuses que de demander des comptes à des hauts fonctionnaires ou à des officiers généraux. Paraître a toujours été plus facile que faire, et donner des moyens sans jamais s’interroger sur les conditions de leur emploi donne le sentiment qu’on est plus ou moins aux commandes. A cet égard, la création au mois de juin 2015 d’un état-major opérationnel pour la prévention terroriste, directement aux ordres du ministre de l’Intérieur, CINQ MOIS AVANT LES ATTENTATS DE PARIS ET SAINT-DENIS, s’est révélé être une mesure pour le moins étonnante. L’UCLAT, par exemple, n’a pas été dissoute, alors que son mandat, énoncé sur le site Internet de la DGPN, est le suivant :
Nous voilà donc avec deux structures dont les périmètres se chevauchent largement, et qui consomment des ressources tout en créant de la complexité. Comme si ce n’était pas déjà si difficile alors que les terroristes n’ont jamais été aussi nombreux, aussi mobiles, aussi autonomes. Qui pense encore qu’on gère des adversaires mobiles et innovants avec des structures lourdes, centralisées, à peine gérées ? Ne dites, rien, oui, je sais, nos chefs.
Oui, on voit ça.
La proximité de l’EMOPT et du ministre repose la question, froide, de la responsabilité politique. Servir l’Etat, et commander, c’est être comptable de son bilan. Les succès sont ceux de vos équipes. Les échecs sont les vôtres. C’est ainsi qu’on reconnaît la grandeur – et une forme de décence. A cet égard, lire dans je ne sais plus quel journal que le ministre de l’Intérieur est capable de « colère froide » ou s’exprime « d’une voix blanche » fait bien rigoler puisque, pour l’heure, on ne sait ni à quoi ces stupéfiantes manifestations de volonté ont bien pu servir, ni contre qui elles ont pu s’exprimer. Je vais d’ailleurs, de ce pas, me faire couler un café d’une voix blanche afin de bien montrer aux jihadistes à quel point je les trouve très méchants.
Au lieu, en réalité, d’empiler des structures sans fin, de surcroît sans jamais s’interroger sur leur efficacité, on pourrait essayer de comprendre l’ennemi afin de mieux le combattre. Après tout, et contrairement aux certitudes douteuses du Premier ministre, chercher à comprendre n’est pas commencer à excuser mais bien plutôt la première étape indispensable de la riposte – à supposer que les discours guerriers tenus par nos dirigeants aient un peu de consistance et ne soient pas de la poudre aux yeux, bien sûr. Chez nos alliés, les services de sécurité essayent ainsi de combiner excellence tactique ET mobilisation intellectuelle afin d’être, oh la curieuse ambition, meilleurs. Evidemment, les malheureux n’ont pas la chance d’être infaillibles et les voilà, pauvres médiocres qu’ils sont, obligés de bosser. Loin de l’anti intellectualisme de certains de nos grands flics, les Canadiens sont capables d’écrire ça, et les Etats-Unis se sont dotés du Combating terrorism center de West Point, sans doute le centre de recherche le plus pertinent du domaine.
Pendant ce temps, en France, des mandarins dépassés écrivent des livres dans l’urgence, un peu comme une biographie de DSK quelques jours après l’affaire de New-York, alignent les erreurs factuelles ou les analyses hors-sol dans la presse, et geignent d’être tenus à l’écart des services – après les avoir traités avec mépris quand ces-derniers quittaient leurs casernes pour découvrir le monde scientifique. Les services, pour leur part, à l’exception d’une poignée d’experts chevronnés dont ils ne savent le plus souvent que faire, se concentrent sur les tâches immédiates et délaissent toute réflexion théorique. Comme me le disait un ami il y a quelques années au sujet de notre ancien service, « ils ne font plus du contre-terrorisme mais de la contre-guérilla ».
Cette évolution opérationnelle, qui répond évidemment à l’évolution de la menace, a mécaniquement conduit à une mise en avant permanente des résultats tactiques au détriment d’une vision d’ensemble. Nous neutralisons des jihadistes en France depuis vingt ans et il y en a toujours plus. Il ne serait pas absurde de se demander pourquoi, et en évitant les foutaises entendues autour du chômage, du Captagon (M. Képel serait bien inspiré de vérifier ses informations), des jeux vidéo, des pathologies mentales, de l’islamo-gangstérisme, d’« Al Qaïda qui n’existait pas en 2001 mais qu’on a vaincue en 2002 » ou du caractère inédit de la violence extrême (quelqu’un dans l’assistance a-t-il déjà entendu parler de Srebrenica, du Rwanda ou des Tigres tamouls – sans parler de la Saint-Barthélemy, de la conquête de la Gaule, du viol de Nankin ou de la Noche Triste ?). On s’épargnera également les réflexions définitives sur les Arabes, les musulmans, tout comme on considèrera comme parfaitement anecdotiques les analyses mettant en avant la radicalité du jihad en lui déniant tout lien avec les profondes tensions qui secouent l’islam. On ne dira jamais assez à quel point on analyse tous les faits et le contexte AVANT d’avancer des opinions, au lieu de plaquer sèchement des certitudes personnelles sur des faits qu’on connaît manifestement à peine.
Entre l’anti intellectualisme de nos dirigeants, leurs certitudes personnelles, et l’accaparement du débat public par des éditorialistes largués et des scientifiques devenus des divas dont il n’est pas permis de questionner les oracles, on comprend que notre pays ait du mal à y voir clair, et encore plus à concevoir une véritable stratégie. On se surprend d’ailleurs parfois à se demander si une telle stratégie est vraiment recherchée.
Le pouvoir égalisateur du jihad
Dans les années ’90, les terroristes du GIA pensaient tromper leur monde en parlant, au téléphone ou à la radio, de matchs de football quand ils évoquaient des attentats. Ce subterfuge, assez enfantin, leur permettait de parler des préparatifs, de l’entraîneur ou du score (comprendre : les morts). Malgré ses faiblesses, et sa froideur presque dérangeante, l’image n’est pas bête et on me permettra donc de l’utiliser ici en la retournant.
Le 13 novembre, nous avons donc encaissé 130 buts. Ce serait, par ailleurs, faire injure aux blessés, aux témoins, à tous ceux qui ont souffert et pleuré ce soir-là de ne pas les prendre en compte, et le score réel est donc bien plus élevé. Les jihadistes ne s’y sont pas trompés, et ils ne cessent de rappeler à quel point le coup qu’ils nous ont porté ce jour-là a été terrible.
Dabiq, la revue de l’EI, revendique longuement les attentats du 13 novembre.
Face au terrorisme, le contre-terrorisme est un travail d’équipe : chaque joueur/service joue à sa place, connaît les plans, les objectifs et la doctrine des dirigeants, suit les consignes de l’entraîneur et a conscience des enjeux. Chacun s’épaule, et la défaillance de l’un peut ponctuellement être compensée par le reste de l’équipe. Mais quand les défaillances sont multiples, quand les joueurs se détestent, quand l’entraîneur est dépassé, quand les dirigeants n’ont aucune ambition, que se passe-t-il ?
Une fois l’attaque rendue inopérante par manque de volonté ou absence de réflexion, une fois les milieux de terrain dépassés effacés par des joueurs plus rapides, plus inspirés, il reste la défense, et celle-ci n’est pas infaillible. Le temps, la fatigue, l’usure, et l’absence de progrès jouent contre elle. A force, les attaquants adverses finissent donc par passer, et se trouvent alors face au gardien, qu’on espère réactif, inspiré, et conscient des tactiques de l’adversaire. Il est, en tout cas, bien seul.
Le 13 novembre au soir, nos défenses sont enfoncées, et les terroristes se trouvent sans entrave dans les rues de Paris et de Saint-Denis à y assassiner des dizaines d’innocents. A aucun moment les jihadistes n’ont paru avoir été entravés par la pression sécuritaire, qu’on nous disait pourtant impitoyable. Seuls face aux buts, ils ont tiré et tiré encore, tuant, blessant et savourant leur victoire. Les services de sécurité dépassés, aveugles ou sourds, ne pouvant plus rien faire, ne restaient face aux terroristes que la défense et le gardien, ici représentés par les équipes spécialisées d’intervention.
Insinuer que les questions posées au RAID ne sont en réalité que des attaques personnelles remettant en cause le courage ou le dévouement de ces policiers est une manœuvre d’une rare petitesse. Elle ne présente évidemment – et c’est bien son but – aucun argument et ne cherche qu’à ridiculiser et à délégitimer ceux qui osent simplement poser des questions. M. Cazeneuve, qui a invité les critiques à rejoindre cette unité d’élite de la Police nationale, avait été plus magnanime quand M. Urvoas avait, au mois de mars 2012, posé LA question au sujet de la dernière phase de l’affaire Merah. Il n’a pas non plus réagi quand le commissaire Stemmelen a vertement critiqué le dispositif de protection des locaux de Charlie Hebdo.
Quand on parle aux victimes ou à leurs familles, quand on entend les remarques de professionnels de l’action armée, la même remarque revient, pourtant, et elle ne peut être réduite, malgré les vociférations aux pénibles relents corporatistes de quelques uns, à des querelles de chapelles. Pourquoi l’assaut du Bataclan a-t-il été si long ? demande-t-on ainsi, et la réponse ne vient pas naturellement.
L’interrogation, à dire vrai, émerge quelques jours après le carnage. Dès le 17 novembre, le blog Secret Défense, tenu par Jean-Dominique Merchet, publie une série de réflexions de Noham Ohana, un ancien de la Sayeret Tzanhanim, une unité des forces spéciales israéliennes. Tout ce qu’il dit n’est évidemment pas vérité révélée, mais on le traitera difficilement de PEAP et ses propos rejoignent des réflexions anciennes, que l’on peut organiser ainsi :
La population doit faire preuve de résilience face à une menace terroriste durable, vive et évolutive. Elle doit notamment devenir actrice de sa sécurité ;
Les forces de sécurité publique doivent être sensibilisées aux nouveaux modes opératoires, formées et équipées en conséquence ;
Les forces d’intervention doivent agir vite, quitte à subir des pertes.
La nécessité de la résilience n’est pas une donnée nouvelle. Elle a fait l’objet de la part, notamment, de Joseph Henrotin (ici et là, par exemple), de nombreux travaux. Depuis quelques semaines, l’Etat organise même des formations aux gestes qui sauvent en s’appuyant sur les sapeurs-pompiers ou la Croix rouge. Avoir conscience de la menace et s’y préparer collectivement, pour ceux d’entre nous qui ne combattons pas directement, est un devoir. Ceux qui voient là un renoncement sont des imbéciles, incapables de comprendre que le jihad, qui dure depuis déjà des décennies, n’est pas près de s’éteindre et requiert la mobilisation de tous. Les populations civiles qui à Londres en 1940 ou à Alger en 1994 avaient conscience que la guerre durerait n’étaient en rien des capitulards. Au contraire. Dans cette guerre aux multiples champs de bataille et aux fronts parfois mouvants, nous sommes, vous et moi simples citoyens, les arrières. Pendant que les soldats, espions, policiers, gendarmes, diplomates et autres agents de l’Etat combattent, notre résilience leur garantit que nous tiendrons le temps qu’il faudra.
Noham Ohana ne se contente cependant pas d’évoquer la résilience. Il rappelle que les forces de sécurité et d’intervention doivent avoir compris la nature de la menace et s’y être adaptées. A cet égard, il est l’un des premiers à s’interroger sur l’assaut du Bataclan, objet depuis des semaines d’un affrontement stérile et plus ou moins discret entre policiers et gendarmes. Il n’est pas absurde de penser que ceux qui vocifèrent le plus sont les plus gênés, mais là n’est pas la question. Il faudrait plutôt se demander pourquoi les jihadistes privilégient depuis des années, de Beslan à Nairobi, ces opérations combinant prises d’otages, tueries de masse et attentats-suicides ? La réponse est simple, et il me semble même l’avoir déjà évoquée : ces attaques sont politiquement plus rentables.
De même, en effet, qu’il faut dépenser une énergie considérable pour contrer les idioties répétées en boucle par les imposteurs ou les complotistes, il faut déployer des effectifs importants et d’une grande qualité pour neutraliser rapidement une équipe de terroristes actifs en milieu urbain. La nature des jihadistes et les caractéristiques du terrain (environnement complexe, multiplicité des cibles, etc.) rééquilibrent ainsi en faveur des terroristes un rapport de forces qui, de prime abord, pourrait sembler favorable aux unités d’intervention, infiniment mieux entraînées et équipées.
En réalité, si les terroristes sont évidemment des assaillants du point de vue des civils visés, ils deviennent des défenseurs contre les forces de l’ordre qui tentent de les éliminer, et on sait que la situation tactique leur est alors favorable. Il est même possible de retrouver là, au milieu des décombres, le fameux triangle terroristes/population/Etat, mais cette illustration concrète rappelle surtout que les autorités, face à des opérations de cette nature et cette ampleur, partent avec un handicap terrible si les jihadistes passent à l’action sans être détectés. Pour dire les choses simplement, si ça a commencé, il est déjà trop tard, et la nécessité d’une résolution rapide de la crise s’impose, pour sauver des vies comme pour éviter que l’évènement ne se prolonge et produise un effet majeur. Cet effet est, évidemment, l’objectif des terroristes.
Entendu par la DGSI le 14 août 2015, Reda Hame, un gars qui n’en veut, n’avait d’ailleurs pas été avare de détails sur les ambitions de l’EI :
Question : De quelle manière vous a missionné Abou Omar ? (Abou Omar est le nom de guerre d’Abdelhamid Abaaoud)
Réponse : Il m’a dit de le rappeler depuis Prague. Il m’a dit que la Turquie c’était une zone rouge donc il ne fallait pas le contacter. Prague, c’était zone orange donc moins risqué, la France est en zone verte, sans risque. Il ne voulait pas me donner d’instruction avant. Il m’a juste dit de choisir une cible facile comme un groupe de personne (sic), un concert par exemple, là où il y a du monde. Il m’a précisé que le mieux après l’action s’était d’attendre les forces d’intervention sur place et de mourir en combattant avec des otages. Il a rajouté que si beaucoup de civils étaient touchés la politique étrangère de la France changerait. (C’est moi qui souligne)
La nécessité d’une intervention rapide, afin de limiter le processus d’égalisation des forces entre terroristes et Etat, a été identifiée il y a des années, en particulier par le GIGN qui applique, dit-on, le concept de shorter battle process et est même, dans mes souvenirs, le pilote national en matière de prises d’otages de masse (POM). Le RAID, qui s’est rendu à Bombay en 2009 quelques semaines après les attentats du mois de novembre 2008 et y a étudié le comportement des forces indiennes, n’est pas en reste. Les conclusions s’imposent, même aux esprits les plus lents : il faut savoir et oser intervenir vite, quitte à subir des pertes. Les policiers, les militaires, les espions et même les pompiers sont susceptibles d’être tués en accomplissant leur devoir, qui est, justement, d’éviter la mort de leurs concitoyens civils. La protection des non-combattants est en effet non seulement un devoir moral mais aussi un impératif politique.
S’agissant du RAID ou du GIGN – et même de la BRI, dont on se demande bien quel est son rôle en matière de prise d’otages de masse, le fait d’être courageux, bien entraîné et bien équipé ne suffit cependant pas. L’histoire militaire n’est pas avare de héros morts à cause d’un mauvais chef, d’un plan de bataille idiot ou d’une doctrine inadaptée. Rien ne vaut l’étude de l’ennemi, et rien ne saurait remplacer la connaissance de ses méthodes et la compréhension de ses buts afin de pouvoir anticiper ses actions et le vaincre. On ne parle que de ça, sur ce blog, depuis 2009 : VAINCRE, mais sans esbroufe, sans haine, sans hystérie. Simplement vaincre. Je dois être un mauvais Français, pour préférer la victoire aux discours.
Depuis 2008, voire depuis 2002 à Moscou, toutes ces vérités tactiques sont documentées – ici et là, par exemple. Oui, les jihadistes ne désirent que mourir en emportant avec eux otages et policiers. Oui, ils veulent faire durer l’événement. Oui, leur démarche est rationnelle – car on peut être d’une violence extrême ET d’une grande rationalité. Pourtant, rien n’est fait, et rien ne change. Les policiers en tenue, dont certains pleurent le 13 novembre devant l’horreur – et qui oserait les blâmer ? – ne sont ni entraînés, ni équipés, ni même préparés à affronter une menace que l’on sait pourtant imminente. Dotés d’une arme de poing individuelle avec laquelle ils ne tirent, pour la plupart, qu’une trentaine de munitions par an, qui plus est dans un stand, ils ne sont pas de taille face à des terroristes aguerris et déterminés. De même sont-ils impuissants à gérer des scènes de crime qui sont, en réalité, des scènes de guerre. Les responsables de ce retard tactique ont intérêt à éviter les miroirs.
C’est donc logiquement que l’Etat déploie dans nos rues des unités militaires dûment équipées et expérimentées. Il ne s’agit pas, comme on nous le dit d’épauler la Police ou la Gendarmerie, mais bien de prendre le relais de forces trop longtemps laissées dans l’ignorance de la menace jihadiste. Les événements autour du Bataclan le 13 novembre, tels que relatés par les militaires eux-mêmes, confirment la pertinence opérationnelle de la présence de soldats, aguerris, mieux armés, dans Paris. Ils sont ainsi à même de protéger les secours, participent au tri des blessés et délivrent des soins immédiats. Je ne pensais pas écrire ça un jour, mais l’appréciation froide doit l’emporter sur les préventions initiales : la présence de l’armée dans les rues, politiquement absurde, coûteuse, épuisante pour nos forces, inefficace pour prévenir les attentats, a malgré tout sauvé des vies.
Le spectacle de ces professionnels, vêtus d’uniformes différents, œuvrant pour sauver des civils est infiniment émouvant, mais il ne saurait éteindre la colère. A quoi bon tous ces discours martiaux, ces déclarations outragées et ces indignations pleines de morgue quand les acteurs de notre sécurité ont été négligés, exposés à un ennemi qu’ils ne pouvaient affronter et impuissants à empêcher un massacre inédit par son ampleur sur notre sol ? Dès le mois de janvier 2015, après les attaques des frères Kouachi, l’évidence était là, mais il faut croire qu’il est plus facile de créer des états-majors redondants que de se mobiliser réellement. Au Kenya, le massacre commis au sein de l’université de Garissa, le 2 avril (148 morts), avait été un terrible rappel de la menace. En Europe, une attaque inspirée par celle de Bombay avait par ailleurs été évitée en 2010, et la menace n’a jamais cessé de peser sur les grandes villes des Etats confrontés au jihad.
En France même, pays le plus visé par la menace terroriste, les services et autres unités spécialisées sont censés s’être adaptés à des modes opératoires vieux de plus d’une décennie. Cette adaptation doctrinale, qui aurait nécessairement modifié l’entraînement et les modes d’action, était, cruelle ironie, à l’étude quand ont eu lieu les attentats du 13 novembre. A la fin du mois de décembre, Le Parisien évoque ainsi une note de la Préfecture de Police (dont un exemplaire, qui semble authentique, est téléchargeable ici) qui prend parfaitement en compte les modes opératoires et énonce l’essentiel : Il s’agit en effet de sauver des vies en déstabilisant le schéma d’action des agresseurs par l’action des policiers.
Note du 21 décembre relative aux tueries de masse. Source : http://goo.gl/rdzE0D
Pertinentes, cette note et les trois fiches qui l’accompagnent arrivent hélas APRES les attentats de Paris, et dix mois APRES les attaques des frères Kouachi et de Coulibaly, autant dire avec une éternité de retard. Comme toujours, la check-list a été établie sur des cadavres et des décombres, comme si les inquiétudes des professionnels et les études réalisées ailleurs n’avaient pas de prise sur la haute hiérarchie. Il faut décidément relire Marc Bloch.
Je vais, par ailleurs, éviter de participer aux insidieuses polémiques qui empuantissent l’atmosphère au sujet de l’action du RAID, d’abord le 13, puis le 18 novembre (cf. ici ou là, et même ici). Il n’y a cependant hélas pas de raison de douter que l’article de Mediapart consacré à l’assaut de Saint-Denis contienne la moindre exagération – et encore ne dit-il pas tout. Tout au plus évoque-t-il, au vu des munitions tirées et du bilan final, un film cher à mon cœur.
Le refus obstiné du ministre et de quelques autres responsables d’écouter, ne serait-ce que les questions, laisse craindre des lendemains douloureux. On a, par exemple, du mal à croire que les détestables relations entre le chef de la BRI et celui du RAID – un homme qui peut, dès le 18 au soir, livrer au Figaro un récit qui sera en grande partie démenti par la suite – aient pu peser sur la gestion opérationnelle de l’affaire du Bataclan. Gageons que les choses seront dites, voire même qu’elles seront redites. Peu importent les égos et les périmètres quand il s’agit de l’Etat, de la Nation, de notre souveraineté et de nos concitoyens.
Vous en avez pas marre de toutes ces conneries, au bout d’un moment ?
Frappée durement par des ennemis qu’on n’avait pas vus venir et dont on ne savait donc rien, la France passa en quelques heures sous le régime d’état d’urgence. La décision s’imposait, et elle fut prise sans hésiter par le Président. Il s’agissait de rétablir des contrôles, d’intensifier la pression sécuritaire – manifestement insuffisante jusque là – et, rapidement, de donner aux forces de sécurité la latitude leur permettant de faire face à la menace. Il s’agissait surtout, évidemment, d’une mesure politique, d’un message de mobilisation et de fermeté envoyé à la population, soucieuse de voir la crise gérée.
Il serait bien illusoire, cependant, de croire que cet état d’exception permet de relever le défi. L’expérience montre ainsi que les mesures de ce type ne donnent des résultats que dans les premiers jours, au mieux les premières semaines. Les terroristes qui ne sont pas interpelés au cours de cette période disparaissent, sans que leur motivation soit, le moins du monde, entamée. Les chiffres, à cet égard, sont très révélateurs. Le ministre, présentant devant le Sénat le bilan de cette mesure, a avancé les données suivantes :
3.336 perquisitions ;
578 armes saisies ;
344 gardes-à-vue ;
290 assignations à résidence ;
65 condamnations prononcées ;
54 décisions d’écrou ;
28 procédures « sous la qualification terroriste », dont 23 pour apologie.
Ce qui nous donne 5 procédures visant des personnes accusées d’être plus que des sympathisantes, et ce sur 3.336 perquisitions. On sent là toute l’admirable rentabilité opérationnelle du dispositif, alors que les abus, inévitables, des uns et des autres nous ont déjà valu d’être sèchement rappelés à l’ordre par Human Rights Watch ou le Haut commissariat aux Droits de l’Homme des Nations unies et observés avec inquiétude par le New York Times. Avouons que pour la patrie des Droits de l’Homme, ça fait mauvais genre.
Il aurait été ainsi étonnant que l’état d’urgence compensât, comme par miracle, les insuffisances du renseignement intérieur. Combien de jihadistes neutralisés ? Combien d’attentats évités ? L’état d’urgence aurait sans doute donné plus de résultats si des renseignements avaient été à la disposition des forces de police et de gendarmerie. De toute évidence, ça n’a pas été le cas, et l’étude des statistiques aimablement fournies par le ministre nous disent que ces pouvoirs exceptionnels ont d’abord servi à des dossiers de droit commun. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les armes saisies et les mises en examen pour des faits liés au terrorisme : 578 armes et 28 procédures (sacré ratio…). La majorité des armes récupérées l’ont manifestement été hors de la mouvance jihadiste, et on en conclut qu’il faut donc un carnage à Paris pour faire appliquer la loi. Je ne vois pas de quoi me réjouir.
A dire vrai, les possibilités opérationnelles et juridiques théoriquement offertes par l’état d’urgence n’ont, jusqu’à présent, guère été concrétisées. Elles ne peuvent donner des résultats, en réalité, que si elles transforment en succès des renseignements recueillis par les services dont c’est la mission. L’inefficacité de l’état d’urgence est donc, là encore, à imputer à des administrations qui, sans que leurs personnels déméritent, semblent dépassées.
Le Président, qui avait bien vu que les attentats avaient été commis avant les élections régionales, n’a pas seulement proclamé l’état d’urgence. Pillant sans vergogne les propositions de certains ténors de l’opposition, il a également promis d’instituer la déchéance de la nationalité aux jihadistes. Au-delà de la parfaite inutilité opérationnelle de la mesure (déchoir de leur nationalité française des gens qui détestent être français, bien joué !), et sans m’aventurer dans un débat moral et juridique, je ne peux que noter que les mêmes qui défendent aujourd’hui la mesure comme si l’avenir du pays en dépendait n’avaient pas de mots assez durs pour la qualifier il y a cinq ans. Quand ça change, ça change, et on comprend bien que l’idée n’est pas de gouverner la France mais simplement d’être au pouvoir.
En 2010, son Eminence le nouveau Garde des Sceaux avait ainsi, sur son blog, ridiculisé le projet du Président du moment. Il avait même conclu son court billet par une formule plutôt raide :
Jusqu’à quand Nicolas Sarkozy continuera-t-il à prendre les Français pour des benêts ?
La question n’a, reconnaissons-le, rien perdu de sa pertinence, y compris en la mettant au goût du jour. M. Gandhi n’est cependant pas le seul à soudainement changer d’avis. La question, cruelle, se pose alors : où sont les convictions morales et politiques, ces opinions issues d’une véritable réflexion et qui sont supposées résister aux assauts ? On aimerait le savoir, et les réponses entendues évoquent, bien plus que des nécessités impérieuses, des calculs politiques d’une rare indécence. Les morts, qui servent à appliquer la loi, serviraient donc aussi à être (ré)élu. Inclinons-nous devant la vraie grandeur et les leçons de patriotisme qui l’accompagnent, et saluons la culture classique de responsables politiques capables, en dignes sophistes, de prouver une chose puis son contraire avec une égale conviction.
D’autres, que l’on pensait méfiants à l’égard de la force brute, ont changé de discours. M. Rihan Cypel, un homme à la personnalité attachante, s’est ainsi laissé aller à une rhétorique martiale rappelant celle d’un grand démocrate russe très aimé chez nous.
A droite, où les talents sont également nombreux, les esprits les plus acérés y sont allés de leurs propres commentaires. Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, a ainsi lancé que nous ne ferions pas de « guerre bobo ». Le concept, novateur, est désormais discuté à la Sorbonne et à l’Ecole militaire. Eric Ciotti, un homme qu’on ne présente plus tant sa contribution à la sécurité nationale est essentielle, nous a appris que « Saint-Denis [n’était] pas une ville française ». Je dois dire que ça m’a fait un choc. Enfin, l’ancien Président, Nicolas Sarkozy, a fait montre de sa subtile ironie, admirée de tous, en lançant à François Hollande « C’est quand même incroyable que les juges m’écoutent du matin au soir et oublient d’écouter les terroristes ! ». Bravo.
Le concours national de foutaises, du n’importe quoi sans entrave, a tout dit de nous et de notre pays. Abou Omar n’avait pas tort en estimant qu’un attentat majeur infléchirait notre ligne diplomatique, mais s’attendait-il à la démonstration de non-résilience offerte par nos dirigeants, un grand nombre de nos intellectuels et la quasi-totalité des éditorialistes ? Comme je ne cesse de l’écrire et de le répéter, c’est nous, cibles, victimes, qui faisons le succès d’un attentat. Plus celui-ci est violent, meurtrier, et plus il est évident que nous éprouverons des difficultés à surmonter l’épreuve. A cet égard, l’admirable sobriété des victimes, l’exceptionnelle solidité de leurs familles sont ce que je veux retenir de mon pays après le 13 novembre. Je refuse, en revanche, d’assister aux séances de déni, aux discours martiaux de dirigeants oscillant entre la sidération du candide découvrant le monde et le cynisme d’un Frank Underwood de seconde zone. Le Premier ministre, qui prétend que l’état d’urgence sera maintenu tant que la menace durera, a-t-il compris la nature de ce combat ? S’il écoute son conseiller personnel, on peut en douter.
Conscient, en tout cas, du caractère historique du moment, et n’écoutant que sa modestie, M. Valls a publié, le 6 janvier, ses discours de guerre. Tentant de mettre ses pas dans ceux de Georges Clemenceau, de Winston Churchill ou de Charles De Gaulle, il semble avoir oublié qu’on ne publie ses discours que quand la guerre est finie, et qu’on l’a gagnée. Ce n’est pas encore le cas. Pas vraiment, et il va donc falloir s’y mettre sérieusement.
Pas de terrain sans analyse, pas d’analyse sans terrain. Je ne cesse de répéter cette formule évidente, sur ce blog et ailleurs, et elle permet d’évaluer rapidement les contributions des uns et des autres. De l’éditorialiste omniscient qui ne sort pas du lobby du Semiramis à l’opérationnel qu’on n’a jamais vu rédiger autre chose que des bulletins de punition quand il était encore en service actif, notre monde regorge de ces esprits attachants dont la vacuité n’a d’égale que le charisme.
Il faut donc, pour tenter de connaître le monde, le parcourir. La règle est bien connue, mais elle ne s’appliquait pas aisément dans le monde du renseignement quand j’y ai fait mes débuts, il y a très longtemps. On ne partait alors pas à l’aventure impunément, et encore moins sans avoir reçu les sacrements délivrés par les stages et les exercices. Le monde du contre-terrorisme, nourri de la culture du contre-espionnage, ne badinait pas avec les compétences techniques de ses missionnaires, en particulier s’agissant des mesures minimales d’autodéfense, comme la contre-filature ou l’usage, prudent, des fausses identités.
On commençait par des missions protocolaires, des réunions avec des services plus ou moins amis, et on montait progressivement en puissance jusqu’à rencontrer des sources et/ou à partir seul vers des destinations mystérieuses. Là encore, soit dit en passant, on reconnaît les mythos et les imposteurs au fait qu’à les entendre une opération sensible ne peut se dérouler qu’à Kaboul ou Sanaa. Dangereuse, oui, mais sensible ? La sensibilité d’un contact tient plus à sa nature qu’à sa localisation, et certaines rencontres à Londres, Stockholm ou Bangkok se sont révélées bien plus complexes que d’autres au Caire ou à Abidjan.
Toujours est-il qu’un beau jour vient le moment où on vous désigne pour aller au contact d’un individu que vous ne connaissiez auparavant que sous son pseudo, Grossetanche 117 ou Rutabaga 112. En l’espèce, Grossetanche 117 est un industriel anglo-italien, Gary Gliano, marié à une Française, qui vit à Brest et se targue de pouvoir vous donner les horaires des marées à Pleumeur-Bodou. Votre hiérarchie, qui ignorait l’existence de ces marées, a sauté sur l’occasion et vous a donc envoyé en mission dans l’Ouest. A vous le trajet interminable, mais l’aventure la gloire au service de la République – en espérant que personne ne remarquera le fait que vous êtes un Gaulois de chez Tifus. Ce n’est pas certain.
Les séries télévisées connaissent depuis plus d’une décennie ce qu’il est devenu commun d’appeler un nouvel âge d’or. Cette période d’intense créativité a, en effet, donné une quantité très conséquente de créations remarquables, révélant des auteurs audacieux et des acteurs parfois stupéfiants. Les historiens de la télévision nous expliqueront dans quelques années où se situaient les origines, artistiques et économiques, de ce phénomène, mais certains nous disent déjà qu’on peut trouver ses racines dans la série mythique de David Lynch Twin Peaks (1990-1991), véritable œuvre de créateur. On aurait tort, cependant, d’oublier qu’avant cette période la télévision ne diffusait pas que des bouses, y compris en France où la production, actuellement en pleine renaissance, n’a pas toujours eu à rougir de la comparaison avec la BBC ou les chaînes américaines. On n’aurait pas moins tort de considérer qu’avant David Lynch les séries télévisées n’étaient dans leur écrasante majorité que des divertissements sans intérêt, voire dénués de toute qualité.
On trouve ainsi, dès les années, ’60, de véritables monuments, rapidement devenus objets de vénération (Star Trek, 1966-1969 ; Destination Danger, 1960-1966 et sa suite officieuse, Le Prisonnier, 1967-1968, pour ne citer que les exemples les plus spectaculaires), et la production télévisuelle s’est imposée sans difficulté comme une importance pourvoyeuse de fictions de qualité, voire comme une nouvelle créatrice de mythes. D’autres créations, moins ambitieuses, parfois de pure consommation courante, ont cependant acquis au fil des années le statut de séries cultes, à l’instar de Magnum (1980-1988).
Thomas Magnum, les plus belles moustaches de Hawaï
Initialement lancée par Universal pour succéder à Hawaï Five-0 (1968-1980) et soutenir le tourisme dans l’archipel, Magnum, P.I – pour Private Investigator – est d’abord conçue comme un feuilleton policier sans autre objectif que la distraction de ses spectateurs. Le schéma narratif initial est classique : autour du personnage principal (ici, un ancien officier des services de renseignement de la Navy devenu détective privé) gravitent les figures habituelles des copains et de l’empêcheur de tourner en rond, indispensable élément comique d’une schéma narratif d’une grande banalité. Le premier générique de la série résume d’ailleurs parfaitement la situation. Magnum, P.I n’est qu’une série policière de plus, et on a déjà entendu mille fois ses violons grinçants, sur le Pacific Princess ou dans les rues de San Francisco.
Les premiers épisodes confirment cette impression, en particulier en raison de leurs scenarii bâclés, parfois incohérents, mais la série échappe rapidement à ses créateurs pour devenir autre chose qu’un nouvel enchaînement d’intrigues formatées. Les ingrédients initiaux produisent ainsi autre chose que ce qui était escompté et la série, après huit saisons couronnées par des récompenses et des pics d’audience, a produit un effet durable sur ses spectateurs. Magnum recèle, en effet, une richesse qui, sans évidemment égaler celle de The Wire (2002-2008) ou de Breaking Bad (2008-2013), mérite qu’on s’y attarde.
The Wire, ou les rues de BaltimoreBreaking Bad : de l’importance de suivre en cours de chimie
Avec le recul, Magnum apparaît comme le sommet du classicisme télévisuel des années ’70 et ’80. On n’y jure quasiment pas, la violence y est minimale, la plupart des épisodes se suffisent à eux-mêmes et s’achèvent sur une note positive, et on n’y trouve aucun effort de mise en scène ou l’esthétique. Il faut d’ailleurs noter qu’au plus fort de son succès apparaît sa parfaite antithèse, Miami Vice (1984-1990), série policière sombre, violente, sexy, esthétisée à outrance et dont la musique (Jan Hammer et le gratin du rock commercial du moment) est un élément essentiel. Les années ’80 marquent ainsi la fin d’une époque, et le basculement vers une modernité, parfois caricaturale.
Du polar au nouveau roman
Magnum reprend la figure bien connue du privé, mais pour la revisiter. La série est rythmée par les commentaires à voix haute du héros (doublé en français par Francis Lax), mais Magnum est loin d’être Sam Spade ou Philip Marlowe. Il parle beaucoup, évoque souvent un Manuel du parfait détective qu’il devrait écrire et répugne à la violence – même s’il porte souvent son Colt et sait distribuer des bourre-pifs quand il le faut. Il ne manifeste surtout aucun cynisme, et fait même parfois preuve de naïveté, si ce n’est d’une candeur charmante.
Perpétuellement fauché, comme le sont les privés de l’âge d’or du roman noir, mais nettement moins arrogant, Magnum passe ses journées à quémander de l’argent et des faveurs à ses amis, et surtout à celui avec lequel il vit, Jonathan Quayle Higgins III, un aristocrate britannique, ancien sous-officier à la carrière véritablement extraordinaire devenu, sur ses vieux jours, l’intendant du domaine hawaïen de Robin Masters, un écrivain à succès (dont on ne voit jamais le visage et dont la voix est fournie par Orson Welles lui-même). Tout le génie de la série vient de cet affrontement permanent, drôle et attendrissant, entre ceux deux personnages que tout semble opposer.
Une cohabitation parfois tendue
Recruté par Robin Masters pour assurer la sécurité de sa luxueuse propriété et gérer accessoirement quelques affaires, Magnum est en effet logé « sur le domaine » et cohabite donc avec Higgins, gestionnaire sourcilleux que la personnalité du détective exaspère. On n’imagine pas, de prime abord, individus plus antagonistes que cet aristocrate raffiné, cultivé, dont la vie, au service de la Couronne, n’est qu’aventures (et anecdotes) et abnégation patriotiques, et cet ancien membre des forces spéciales américaines, désordonné, égocentrique, vaguement tricheur et, en apparence, parfaitement irresponsable.
Un art de vivre
Faire résider Magnum au cœur de la résidence de Robin Masters, sous la surveillance de Higgins – et de ses deux chiens, les immortels Zeus et Apollon – constitue le ressort comique central de la série. Magnum, qui profite d’une Ferrari devenue, elle aussi, iconique – pille la cave à vins, utilise l’appareil photo ou le télescope de Masters et tente, souvent en vain, d’échapper à la surveillance du maître des lieux. Les nécessités des enquêtes se heurtent ainsi régulièrement aux exigences de Higgins, employé consciencieux de Masters, et donnent lieux à des négociations incessantes, sous l’œil amusé de Rick et Terry. Ceux-ci, bien que conscients des travers de leur ami, ne peuvent que le défendre face à un homme dont la culture leur échappe. La série, sur ce point, met en scène un choc social permanent entre un aristocrate hébergé par un milliardaire et un Américain moyen né à Détroit, fils et petit-fils de militaires. Rick, gérant du King Kamehameha, et Terry, propriétaire d’une petite société de transport de touristes, travaillent dur et jugent sévèrement l’attitude de Higgins, perçu comme un nanti d’un autre temps.
Rendez-vous à la plage du club
Très vite, sans doute dès le début de la deuxième saison, il est manifeste que les intrigues policières, pourtant un peu moins bâclées, ne sont plus le cœur d’une série qui, pourtant, reste officiellement consacrée aux enquêtes d’un privé. Les récits se concentrent désormais sur la vie des quatre personnages principaux, et si Magnum est toujours au centre des épisodes, Higgins, Rick et Terry sont loin de n’être que des faire-valoir. Leurs interactions incessantes sont bien plus intéressantes, et mises en valeur, que les cas que le héros doit résoudre, souvent de simples prétextes.
Ne l’appelez jamais OrvilleTerry, le bon Samaritain
On est ainsi bien plus intéressé par l’accès illimité à la piscine que réclame Magnum que par l’issue d’une enquête, sans véritable enjeu. La série a donc évolué vers des récits évoquant le nouveau-roman, ou, pour faire simple, vers des scènes de vie quotidienne dont on trouve un équivalent dans Les Bijoux de la Castafiore (1963), le chef d’œuvre de Hergé.
Les bijoux de la Castafiore
Ce poids du quotidien dans la série participe de sa mythologie. Outre la Ferrari, déjà évoquée, nombre d’objets ou de lieux font l’univers de Magnum : l’hélicoptère de Terry (un Hughes 500), la garde-robe des personnages (dont le short réglementaire de Magnum), leurs chevalières, les casquettes de base-ball (dont celle de la VMO-2), la résidence de Masters ou la villa réservée aux amis dans laquelle crèche Thomas, le bar du club Kamehameha, la maquette du pont de la rivière Kwaï sur laquelle s’acharne Higgins, et même le sauna où se traitent les affaires sensibles avec Ice Peak. La série dispose ainsi d’un véritable univers, qui fut décliné en quelques produits dérivés. Nul doute que de nos jours les producteurs auraient mis en vente des cartes de visite de Magnum (pour ma part, je détiens déjà celle de Saul Goodman) ou des plans du domaine. Le nouveau générique, qui met en évidence tous ces éléments, dont le thème musical est inoubliable, est évidemment l’élément le plus spectaculairement connu de la série.
Du nouveau roman à la sitcom étudiante
Tout au long des huit saisons, les producteurs et scénaristes expérimentent – à leur échelle, et en fonction du public. Certains épisodes sont des hommages, parfois évidents, aux classiques, comme celui citant explicitement Key Largo (John Huston, 1948) ou Indiana Jones (Raiders of of the Lost Ark, Steven Spielberg, 1981), que Tom Selleck faillit incarner.
Indiana Magnum, dans « Raiders of the Lost Art » (1988)
D’autres flirtent avec le fantastique ou le surnaturel, confrontent les personnages à des tueurs (Sharon Stone en 1984, par exemple) ou les soumettent à des accidents. On trouve également le passage obligé par Noël ou le voyage dans le temps, sans parler des incessantes références à la Seconde guerre mondiale ou au Vietnam.
Forcément, si on ne pleure jamais et si on s’inquiète rarement, on rit souvent. Les quatre personnages principaux, entourés de seconds rôles attachants (Agatha, le lieutenant Tanaka, Mac, Carol, Keoki ou Maggie), sont d’infernaux bateleurs, toujours à se moquer et à ricaner les uns des autres. L’apparition régulière des improbables demi-frères de Higgins, dont le père était un infatigable coureur de jupons, donne parfois lieu à de véritables farces.
Magnum, à cet égard, et malgré des épisodes plus sérieux (il arrive quand même qu’on meure ou que des romances se finissent mal), relève de la comédie dramatique. Rien n’est finalement vraiment grave, et Magnum, qui philosophe à voix haute, ne cesse de rappeler, sur son canoë ou dans la « piscine d’eau de mer de Robin Masters », qu’ils vivent tous au paradis. Il exprime là un détachement qui n’a rien de cynique mais semble parfois exprimer une forme de lassitude ou de fatalisme. Magnum, qui a quitté la Navy et ses services de renseignement après une belle carrière, n’exprime aucune ambition et vit au jour le jour, cherchant vaguement des clients, essayant de truander Higgins ou de ne pas payer sa note au bar – sans pourtant être détaché de tout.
A bien des égards, Magnum est ainsi un adolescent attardé, vivant dans un charmant désordre, se couchant et se levant selon des horaires décalés, se nourrissant de bière et de biscuits trempés dans du lait, et ne ratant pas une seule édition du match Army/Navy. Face à ce Tanguy en chemise à fleurs, Higgins incarne la figure paternelle, rigide, cinglante, snob, mais respectée. Rick et Terry, plus responsables mais pas moins insolents, sont les copains qui squattent le salon mais rendent service et savent former le carré quand il le faut. Tout ce petit monde tient ses conseils de guerre dans le bureau de Higgins, au cœur de la propriété, où on s’engueule mais où on réfléchit et où on se parle sérieusement. La villa de Magnum et le bureau de Higgins évoquent ainsi ces lieux, semblables à des décors de théâtre, où les intrigues télévisées classiques trouvent leur point final. Avec le recul, on pense, par exemple, au Central Perk de Friends (1994-2004) – une série que fréquentera d’ailleurs Tom Selleck. Et la résidence Masters, comme celle des parents, est celle vers laquelle on se précipite et où on se réfugie en cas de coup dur.
Robin’s nest
Ce dispositif théâtral est renforcé par les regards complices que lance régulièrement Magnum à la caméra. Jouant des sourcils bien avant que Dwayne The Rock Johnson ne le fasse dans Be Cool (F. Gary Gray, 2005), Tom Selleck, un acteur pourtant sobre, désormais habitué aux rôles de taiseux (dans Blue Bloods, 2010- , ou dans Jesse Stone, 2005-), multiplie les mimiques, distribue des sourires charmeurs et des œillades plaintives qui confirment que son personnage utilise son charme autant qu’il le peut. La complicité de Magnum avec le spectateur, renforcée par le fait que la série sait parfaitement tirer parti de ses décors, très vite familiers, crée une réelle proximité, marque des feuilletons réussis dont l’univers semble réellement exister et qui reste en mémoire.
Soldats et espions, anciens et nouveaux centurions
La série n’appartient cependant pas seulement au genre de la comédie policière. Ses quatre personnages principaux sont tous, en effet, d’anciens combattants, certains étant passés par les services de renseignement (Higgins, Magnum). Le silence se fait quand l’un ou l’autre raconte un souvenir de guerre. Higgins, volontiers sentencieux, et qui possède un nombre infini d’anecdotes tirées de sa prodigieuse carrière et de sa non moins prodigieuse mémoire, sait alors écouter, conseiller, et les autres, au lieu de le railler, l’écoutent. On apprend ainsi, par exemple, qu’il a participé aux opérations contre les Mau-Mau, au Kenya, dans les années ’50, et qu’il y a assisté à des crimes de guerre commis par l’armée britannique. Magnum, quant à lui, n’est pas en reste d’histoires sombres, au Vietnam mais aussi au Cambodge, et son passage à l’ONI l’a mis en contact avec le monde de l’espionnage.
Frères d’armes
Les deux hommes cessent de se chamailler quand ils évoquent la guerre, et on les sent alors plus proches que jamais. Leur amitié, qui se développe au cours de la série mais reste marquée par des coups tordus et des querelles absurdes, se nourrit du respect mutuel entre anciens combattants. Il en va évidemment de même pour Rick et Terry, même si ceux-ci se confient moins. Plus jeune que Higgins, Magnum n’a connu qu’une guerre, alors que l’ancien sergent-major a parcouru le monde pour la Couronne et a, à l’entendre, combattu partout où il était possible de le faire sous le drapeau britannique.
L’un et l’autre sont les représentants d’empires qui se sont succédé. Higgins, personnage archétypal, incarne la grandeur mais aussi la morgue de l’Empire britannique. En uniforme la journée, en smoking le soir, arborant une veste d’intérieur après le dîner, il est à la fois d’une grande élégance et d’une parfaite désuétude. Sa culture, ses exigences intellectuelles ou son formalisme sont l’incarnation, en tout cas pour le public de l’époque, de ce qu’un gentleman anglais peut avoir de plus caricatural – et fascinant. Magnum, au contraire, ne saurait être plus américain : sympathique, simple, bavard, dépourvu de tout snobisme, adepte des plaisirs simples, il est sans complexe – sans être timide – et représente la puissance assumée des Etats-Unis, en particulier sous l’ère Reagan. Higgins et Magnum semblent ainsi se passer le relais d’une domination impériale. Au premier, l’Histoire, la gloire, la culture européenne, le raffinement. Au second, la simplicité et l’optimisme d’une jeune superpuissance, avec le tragique romantique d’une guerre perdue. Après tout, Higgins et Magnum ont en commun d’avoir livré des guerres (post)coloniales, ce qui ajoute, pour des spectateurs sans conscience politique, une touche d’exotisme et offre d’importantes possibilités scénaristiques.
Un peu de gravité
Plus de trente ans après son lancement, Magnum reste une série extrêmement populaire, dont le souvenir est chéri par des millions de fans. On pourrait croire que le doublage français, forcément parfait, a créé une spécificité française, mais l’impact de la série aux Etats-Unis a été immense et son influence durable.
L’univers de Magnum, P.I, superficiel et incomparablement moins ambitieux que celui des grandes séries récentes, s’est révélé particulièrement attachant, alternant scènes de comédie et drames toujours surmontés. Higgins est devenu, sans doute plus encore que Magnum, un personnage véritablement mythique. Incarnation de l’autorité mais aussi de la dignité et de l’honneur, il incarne un modèle à la fois insupportable et inaccessible pour le détective. C’est peut-être grâce à lui que Magnum ne se laisse pas aller, avant de finalement réintégrer la Navy dans le dernier épisode de la série. Les huit saisons apparaissent alors comme une parenthèse dans sa vie, comme une période d’insouciance, une adolescence tardive et prolongée avant que le devoir ne se rappelle à lui.
Instauré dans les années ’60, le briefing des services de renseignement fait au président des Etats-Unis marque le début de la journée du chef de l’Etat. Il lui permet, en quelques minutes, d’effectuer un tour d’horizon de l’actualité internationale et des menaces pesant sur le pays grâce au rapport présenté par des membres des agences spécialisées, parfois par leurs chefs en personne (comme ici).
Ces briefings sont évidemment l’occasion pour le président d’échanger de vive voix avec des responsables de services, ou certains de leurs cadres supérieurs. Parfois médiatisées, ces rencontres n’ont aucun caractère exceptionnel et participent de l’intégration du renseignement à la conduite des affaires du pays. Nul besoin d’être du même parti que lui ou d’être un camarade de promotion – voire un ancien mentor – pour avoir accès au président, et si vous n’êtes pas écouté, au moins êtes vous entendu. Le renseignement, s’il n’est peut-être ni folichon ni d’une parfaite rectitude morale, est intégré au processus de décision politique, et il semble plus compter aux Etats-Unis qu’en France, où les services sont concurrencés par des philosophes de comptoir, des éditorialistes omniscients et quelques personnalités médiatiques aux compétences mal cernées.
Le briefing présidentiel n’a donc rien d’inhabituel dans le cinéma américain, et on en compte même plusieurs dans Clear and present danger (1994, Philip Noyce), d’après Tom Clancy. C’est pourtant loin des intrigues d’espionnage et des récits de bataille qu’on en trouve une distrayante reconstitution.
Le Roi Lion (1994) de Roger Allers et Rob Minkoff.
La Seconde Guerre mondiale, inépuisable sujet d’inspiration pour le cinéma, a été le prétexte de films géants dont la vocation était, à l’aide de moyens massifs et d’une distribution prestigieuse, de reconstituer de grandes batailles. Les exemples sont connus (Le Jour le plus long en 1962, La Bataille des Ardennes en 1965, Le Pont de Remagen et La Bataille d’Angleterre en 1969, Midway en 1976) et parfois peu convaincants ou datés. Relatant des faits d’armes devenus légendaires ou des engagements décisifs, ces productions ont souvent pêché par leur construction, trop segmentée en raison de l’ambition des scénaristes de montrer tous les protagonistes de la bataille, la lourdeur de leur propos (ces films ne montrent que des victoires alliées) et la volonté des producteurs de voir à l’écran les moyens mobilisés. La Bataille d’Angleterre, réalisé par Guy Hamilton, constitue à cet égard un échec cuisant malgré la présence de dizaines d’authentiques avions de combat britanniques ou allemands. Le film, qui aurait pu devenir une œuvre majeure du cinéma de guerre, se révèle sans intérêt, et même difficilement compréhensible. Bien malin qui, après l’avoir vu, peut décrire les grandes phases de l’affrontement entre la Royal Air Force et la Luftwaffe, et l’ensemble reste, en dépit des efforts des comédiens, d’un épouvantable ennui.
En 1977, le défi est pourtant relevé avec maestria par Richard Attenborough, acteur britannique de grand talent (vu notamment dans La canonnière du Yang-tsé, Robert Wise, 1966) devenu réalisateur et déjà auteur de deux films (Ah ! Dieu que la guerre était jolie, en 1969, et Les Griffes du lion, le récit des jeunes années de Winston Churchill, en 1972). Il s’agit, ni plus ni moins, de filmer la genèse puis le déroulement de Market Garden, une des plus importantes opérations aéroportées de la Seconde Guerre mondiale qui visait à saisir aux Pays-Bas plusieurs ponts sur le Rhin et qui s’acheva par un cruel demi-succès. Le projet, qui prend pour titre Un Pont trop loin, est particulièrement ambitieux, bénéficie de moyens considérables, d’une distribution incomparable, mais Attenborough n’accepte de le réaliser que pour pouvoir tourner son Gandhi (1982) – pour lequel il obtiendra deux Oscars.
Preuve de son talent, le cinéaste ne se laisse pas happer par les considérables moyens de sa production et parvient à filmer une gigantesque opération militaire de façon intelligible, en associant habilement considérations stratégiques, manœuvres de grandes unités, combats de rue et dimension humaine. Les combats sont filmés au plus près, mais on ne perd jamais de vue la logique de cette bataille : pour les Alliés, s’emparer des ponts et les tenir jusqu’à l’arrivée de la composante terrestre de leur offensive, et pour les Allemands reprendre les ponts ou les détruire. Sans doute le caractère tragique de la bataille contribue-t-il à rendre le film passionnant, la tragédie l’emportant sur les sempiternels accents cocardiers du genre. Tiré, comme Le Jour le plus long, d’un livre de Cornelius Ryan, Un Pont trop loin lui est infiniment supérieur. Il ne souffre pas, en particulier, des différences stylistiques dues à la présence de plusieurs réalisateurs, et les acteurs y sont réellement dirigés.
La distribution, à cet égard, relève de la gageure, tant il semble ne pas manquer une seule star des années ’70 – et des décennies suivantes. On trouve là, en effet, Dirk Bogarde, Gene Hackman, Sean Connery, Robert Redford, Ryan O’Neal, James Caan, Jeremy Kemp, Michael Caine, Edward Fox, Anthony Hopkins, Maximilian Shell, Hardy Krüger, Liv Ullmann, Elliott Gould, Ben Cross, sans parler du maître Laurence Olivier. A aucun moment ce casting phénoménal ne constitue cependant un poids, et il contribue, au contraire, à mettre en évidence l’importance des nombreux protagonistes. Là où certaines superproductions se fourvoyaient dans l’étalage vain de célébrités, le film d’Attenborough fait preuve de subtilité et aucune des stars présentes ne tente ainsi d’écraser les autres.
Un Pont trop loin, malgré sa volonté de reconstituer un engagement de cette importance, n’est cependant pas un documentaire. Il relaye une certaine vision de la bataille, et peut être vu comme un film engagé. Le maréchal Montgomery, qui n’apparaît pas, est comme une ombre qui plane sur le désastre final, tandis que le général Browning, interprété par Dirk Bogarde, est présenté comme son responsable, aveugle et sourd aux avertissements.
Le film, au-delà de son parti-pris et de ses omissions, n’en reste pas moins porteur de bien des leçons. Personne ne conteste ainsi la nécessité de combattre le Reich nazi jusqu’à sa capitulation, et personne n’épargne même ses efforts dans ce but, mais Market Garden est présentée comme un opération déclenchée au moins autant pour des raisons politiques (Eisenhower permettant aux Britanniques, et singulièrement à Montgomery, de se mettre en avant) que militaires. Ces enjeux, diplomatiques et personnels, conduisent à faire taire les remarques formulées par les commandants de terrain – dont le général polonais Sosabowski (Gene Hackman), à minimiser les inévitables difficultés nées d’une trop grande complexité, à surestimer la puissance des forces alliées engagées tout en ne retenant que les estimations les plus optimistes de celles de l’ennemi, à ne pas prendre en considération les inévitables frictions lors de la mise en œuvre du plan, lui-même établi à partir de constats volontairement biaisés et en oubliant, très opportunément que l’ennemi, ô surprise, manœuvre. Allez savoir pourquoi ça me rappelle quelque chose. Mais quoi ? #Onseledemande
Fidèle à l’esprit du 11 janvier, fait d’ouverture et de lucidité, le ministre de l’Intérieur l’a clairement rappelé alors que quelques voix audacieuses s’interrogeaient sur l’efficacité de nos services, au lendemain des attentats du 13 novembre : il n’y a pas eu de faille dans le dispositif (en fait, il n’y en a jamais). Et, se justifiant avec l’agilité intellectuelle qui nous le rend si sympathique, le même a rappelé le nombre de policiers et de gendarmes mobilisés sur le territoire national depuis plusieurs mois. Manifestement, le brave homme semble confondre les moyens et leur emploi et n’entend pas voir le bilan de l’organisation dont il a la charge remis en cause par les faits. Après tout, les faits, c’est tellement 20e siècle, et critiquer, c’est tellement la marque d’une posture anti nationale.
Le ministre a cependant raison. Le terme de faille n’est pas approprié, et je lui préfère, tout comme quelques amis bien renseignés, celui de naufrage, voire même celui de naufrage historique. NAUFRAGE HISTORIQUE.
130 morts, Monsieur le Ministre, à Paris et Saint-Denis, et certains des blessés sont vraiment dans un sale état, mais pas de faille, oh non, aucune. Devrait-on alors parler de succès ? Ou de fatalité ? Je ne suis pas le seul à trembler de rage en écrivant ces lignes tant l’indécence de la position officielle le dispute à l’ampleur de l’attaque qui nous a frappés – et à laquelle on s’attendait. Vraiment, vous êtes certain, tout s’est passé comme prévu ? Même pas un petit souci ? Ah bon, d’accord. Oui, oui, je circule.
Parce que, moi éternel ricaneur, d’un seul coup je ne ricane plus car je ne vois pas une faille, mais un tas de cadavres, plusieurs tas, en fait, devant des bars, dans les rues, dans une salle de concert, dans un quartier où l’essence même de notre pays, joyeuse, métissée, a été fauchée. Mais non, n’est-ce pas, tout va bien, tout s’est passé comme prévu ? J’imagine que c’est ce que vous allez expliquer aux familles, n’est-ce pas ? D’ailleurs, n’est-ce pas ce que vous célébriez le vendredi 13 dans la journée ? Moi, qui étais alors loin de la France, je ne trouvais alors sur le compte Twitter de la Place Beauvau, tandis que les morts s’accumulaient dans nos rues, que de misérables manifestations d’autocélébration.
Et pourtant, que ne nous avait-on promis ? La sécurité pour tous, des services devenus soudainement infaillibles grâce à une loi qu’on nous disait indispensable. A l’époque, au milieu des moqueries et des accusations à peine déguisées de trahison, on nous expliquait que les mesures votées, devenues légales après le vote d’une Représentation nationale sous pression (« Je vais voter cette loi, je ne veux pas qu’on me reproche quoi que ce soit en cas d’attentat »), étaient en réalité déjà largement mises en œuvre par les services concernés et que la lutte contre le terrorisme s’en verrait ainsi renforcée légalement et consolidée sur le terrain. Il faut dire qu’entre les attentats déjoués fortuitement et les carnages évités de justesse dans un train, la menace n’avait rien d’anecdotique.
Jamais, JAMAIS, ne fut discutée l’organisation de la communauté du renseignement. Jamais, JAMAIS, l’Assemblée, malgré les discours fermes de Jean-Jacques Gandhi, ne tenta de savoir comment les attentats du mois de janvier avaient pu se produire, comment des hommes connus – et parfois surveillés – avaient pu échapper à notre vigilance. A l’inverse de toute logique, économique ou industrielle, à l’encontre de la plus élémentaire rigueur intellectuelle, on décida de renforcer considérablement les moyens de structures lourdement prises en défaut. Ceux qui, en un fascinant mélange d’arrogance et d’ignorance (« Vous êtes très… français » aurait sans doute dit Larmina), moquaient la communauté impériale du renseignement tombaient dans les mêmes pièges, votant des budgets sans savoir s’ils seraient correctement utilisés, attribuant des renforts sans savoir où ils seraient affectés, décidant d’un accroissement de la masse des renseignements recueillis sans jamais JAMAIS se demander s’ils seraient correctement analysés, et surtout dans quel but. Avoir une idée de manœuvre, c’est tellement 20e siècle.
Il faut dire que les stratèges à l’origine de ces décisions étaient admirablement conseillés. On trouvait – et on trouve toujours – dans les antichambres du pouvoir les mêmes conseillers, inspirateurs de la catastrophique réforme de 2008 ayant abouti à la disparition des Renseignements généraux (DCRG) – une bonne raison pour les adorateurs de l’ancien Président de ne pas la ramener, d’ailleurs – et fourguant à tout va l’imposture d’une certaine criminologie française. Il faut dire que confier à des individus niant depuis le début l’existence d’Al Qaïda (elle n’existe pas, mais on écrit quand même des livres à son sujet, faut bien vivre) le soin de penser l’ensemble de notre stratégie contre le jihad tient du génie. Foulant aux pieds des milliers de pages de travaux scientifiques, les voilà qui mettent en avant une espèce de gourou aux motivations troubles qui, alors qu’on se bat du Maroc aux Philippines, affirme sans rire que tout ça c’est rien que la faute aux jeux vidéos et à la drogue et au chômage. Sans doute les assassins de Sadate, en 1981, avaient-ils trop joué en ligne (#ohwait), sans doute les fils à Papa détournant les avions du 11 septembre étaient-ils trop pauvres.
Transformant le pays occidental le plus menacé par le jihadisme en un stupéfiant îlot de superbe ignorance, vomissant la CIA ou la NSA en ne cessant secrètement de les envier, drapés dans des valeurs de gauche tout en envisageant des Guantanamo gaulois, nos héros, rejetant par avance toute vision d’ensemble d’un phénomène vieux de près de 40 ans, s’en remettent à de fumeuses théories psychologisantes qui font rire – quand elles ne font pas pleurer – les vrais professionnels (puisqu’il y en a, dans tous ces domaines, et qu’on prend bien soin de ne pas les écouter). Les historiens nous expliqueront sans doute par quel complexe cheminement une élite – ou supposée telle – a inventé la réforme- sabotage. Face à ces échecs vertigineux, personne, cependant, ne semble avoir pensé une seconde à démissionner. La décence, c’est tellement 20e siècle.
Il y a près de cinquante ans, les mêmes nous disaient qu’il était interdit d’interdire. Il est désormais interdit de critiquer, et on envoie pour nous châtier, nous autres malheureux PEAP, l’élite intellectuelle du parti. Que n’a-t-on dit au général Desportes, au colonel Goya, et à quelques autres qui déploraient la coûteuse et inutile présence de nos troupes dans nos rues ? Traités avec dédain par des responsables politiques désormais face à leurs responsabilités (Monsieur le Ministre de la Défense, ça baigne à Bamako ? ça filoche à Bangui ?), les observateurs ne ressentent aucune jubilation à avoir pu voir et comprendre ce que tant de beaux esprits s’obstinaient à ignorer. Ils pourraient cependant se moquer, même si c’est pas leur genre.
Prenons, à tout hasard, les frappes aériennes soudainement intensives réalisées en Syrie et en Irak. Qu’on écrase sous les bombes les combattants de l’EI ne me pose pas de problème, mais je me demande pourquoi on le fait APRES le carnage du 13 novembre. Ces frappes, que nous avons été quelques uns à juger trop timides, et donc à la fois peu pertinentes et inutilement dangereuses (en nous sur exposant pour un résultat opérationnel médiocre), nous ont été présentées comme des actions préventives. Il va, là aussi, être compliqué d’y voir un succès, et ce d’autant plus que nos ennemis, en revendiquant les attentats du 13 novembre, ont bien pris soin de préciser qu’ils nous frappaient en réaction. Que ce soit faux ou vrai importe peu, puisque nous parlons ici de communication. Nous sommes sans nul doute plus puissants qu’eux, mais ils sont tellement plus forts. Mais la réalité, c’est tellement 20e siècle.
Quelques heures après la perpétration du pire attentat jamais commis sur notre sol par ceux que nous bombardions justement pour l’éviter, nous avons donc redoublé d’effort. Mais, osé-je demander, si nous avons su si vite où et qui frapper après le carnage, pourquoi ne pas l’avoir fait AVANT ? Pudeur ? Splendide retenue ? Ou faut-il plutôt penser que nous nous agitons, une fois de plus, en tous sens et que, magnifique démonstration de notre solidité dans l’épreuve, nous nous vengeons ? La pertinence de cette stratégie est d’autant plus spectaculairement démontrée que celui qu’on présente comme le cerveau des attentats est mort à Saint-Denis et non pas à Raqqa. Pendant que nous ravagions des stations-services en Syrie, l’homme le plus recherché des services français pouvait s’infiltrer en Europe pour mourir finalement à quelques centaines de mètres d’un stade dont il avait fait fuir le Président. Je suis sans doute lyrique, mais j’y vois comme le symbole de notre soumission aux événements.
Dans un article devenu fameux, le Directeur général de la DGSE écrivait en 2014 que le renseignement visait à réduire l’incertitude. Il a, ici, spectaculairement échoué. Comme souvent dans l’histoire de notre pays, les plus épouvantables tannées ne sont pas dues à la lâcheté de nos combattants mais à la médiocrité de nos chefs. Jamais, en effet, les policiers, espions, magistrats, douaniers, gendarmes n’ont été mieux formés, mieux équipés qu’au moment où j’écris ces lignes. Quant aux militaires, dont on réduit sans fin le budget depuis des années, il apparaît aujourd’hui qu’on a besoin d’eux, de leur engagement, de leur patriotisme, de leur courage, et qu’ils ont besoin, eux, d’un minium de soutien. Le talent personnel, l’engagement absolu, au détriment de tout le reste, peuvent ne pas suffire quand le système ne fonctionne pas, ou, pire, quand il ne cherche pas à fonctionner tant il est occupé à autre chose : se battre pour les budgets, les missions, les dossiers, la gloire, les étoiles, les postes, etc.
Selon une tradition solidement établie, c’est donc une nouvelle génération que la France envoie défendre ses valeurs et ses intérêts sans jamais réfléchir à la façon dont il faudrait s’y prendre. Le sacrifice des personnels, civils et militaires, au Sahel comme en France, est d’autant plus admirable qu’il est gaspillé. Le panache, cette grandeur dans l’échec qui ne fait plus vibrer que les anciens Premiers ministres devenus avocats d’affaires, ne doit pas suffire quand tant est en jeu. Comme ne cesse de le répéter le colonel Goya, les défaites admirables, c’est beau, mais les victoires, c’est mieux.
La défaite face au terrorisme prend rarement la forme d’une débandade militaire. Il s’agit, le plus souvent, et en toute logique, d’une défaite politique puisque le terrorisme, mode opératoire, ne cherche qu’un effet politique. Il faut ainsi noter que ce sont les civils visés qui, par leur réaction, font ou ne font pas le succès sur le long terme du terrorisme. En rigolant malgré leurs larmes, en créant des comptes parodiques sur Twitter ou Facebook, en se réunissant spontanément dans les rues, en envahissant les terrasses parisiennes, nos concitoyens ont démontré toute la résilience qu’on attendait d’eux. Mais, et là aussi comme souvent, la trahison est venue des chefs, des élus, des responsables.
Exprimant une peur indécente, presque hystérique, alors que la population, groggy, se relevait déjà, la classe politique nationale, à de rares exceptions, s’est rapidement livrée à une affligeante surenchère associant propositions juridiques ineptes, polémiques indignes (mention spéciale à M. Bartolone qui, dimanche matin, avec sa diction inimitable de boxeur drogué, accusait sur RTL la précédente majorité d’avoir ruiné la sécurité de la France mais appelait dans la même phrase à l’union), et déclarations imbéciles (poke Malek Boutih, Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez, et un paquet d’autres).
C’est pourtant de la tête de l’Etat qu’est venu le spectacle le plus consternant. Oubliant des années de soutien à ceux qui veulent renverser le régime, des décennies d’affrontements clandestins, la France a, en effet, paru adopter les positions de Damas et de Moscou au sujet du jihad syrien. Cette inflexion, décidée sereinement après mûre réflexion, aurait pu être explicitée, défendue, argumentée, mais elle a, en réalité, été décidée sous la pression des événements. De même la proclamation de l’Etat d’urgence, si elle a de nombreuses justifications opérationnelles, donne le sentiment d’une perte de contrôle de la situation par un Etat et une administration qui, après avoir pendant des années réduit le budget des forces armées ou rejeté par principe des constats sociaux douloureux, prennent en pleine face la terrible réalité du monde. On pense ici à la brave dame qui reprochait récemment à David Thomson de décrire les jihadistes comme ils sont, ou à ceux qui geignaient en 2013 devant le masque glaçant d’un Légionnaire désormais perdu pour la République. Regardez bien se développer en France notre version du néoconservatisme, souvent défini ainsi : « A neoconservative is a liberal who has been mugged by reality » (Irving Kristoll). La réalité est cruelle, surtout pour ceux qui la niaient par aveuglement.
Que la population soit sensible à la violence, puisqu’elle est visée par elle, n’a rien de choquant. On aimerait simplement parfois plus de lucidité de sa part. Mais que nos gouvernants tombent dans tous les pièges qu’on leur tend a de quoi inquiéter, alors que tous les constats officiels sont faux (le Premier ministre évoquant les jeux vidéos ? Sérieusement ?) et qu’il est interdit de questionner le gaspillage d’énergie provoqué par la désorganisation de la lutte anti terroriste en France, déjà en difficulté depuis longtemps.
De ce point de vue, et en pensant au terrible gâchis de ces vies brutalement achevées ou brisées, l’attentat commis et revendiqué par l’EI est un succès pour les jihadistes. Ils contemplent notre fébrilité, la déconnexion entre nos ambitions et nos moyens, les béances au sein de nos services malgré la qualité des moyens techniques et humains mis en œuvre, et ils envisagent peut-être même de recommencer. Après tout, ça marche. Pourquoi se priver ?
Vous voulez de l’intelligence, de la culture, du travail, de la rigueur, de la profondeur, du talent, de la hauteur de vue, de l’indépendance d’esprit, de la solidité dans l’épreuve ? Vous allez être servis, je vous en donne.
Les amis, et pour certains mes maîtres, je ne vous ai pas tous rencontrés, mais je vous lis, vous m’inspirez, vous m’aidez, vous m’ouvrez des voies, vous me corrigez. Je vous aime comme des compagnons non combattants, malgré tout en première ligne, notre première ligne, celle des idées et du savoir contre l’ignorance, la leur comme la nôtre.
Un Airbus A321 de la compagnie russe Metrojet s’est donc écrasé, le 31 octobre en début de matinée, dans le centre du Sinaï, et aucun des 224 passagers et membres d’équipage n’a survécu à la catastrophe. Après quelques dizaines de minutes d’une confusion finalement bien compréhensible, et alors que certains voyaient déjà le malheureux avion s’approcher de Chypre, les autorités égyptiennes ont confirmé la réalité de la tragédie tandis que des moyens se déployaient afin de sécuriser les débris et récupérer les dépouilles des victimes, toutes, évidemment, civiles.
Pour un obsessionnel tel que moi, la disparition d’un avion de ligne au-dessus du Sinaï ne pouvait que susciter des doutes, mais la rigueur que mes maîtres m’ont péniblement enseignée m’empêchait d’avoir, justement, autre chose que des doutes, ou un vague pressentiment. Il existe quantité de raisons purement techniques et mécaniques capables d’expliquer la destruction d’un Airbus, et ça aurait été aller bien vite en besogne, alors que l’épave n’avait pas encore été retrouvée, que d’affirmer qu’un acte de malveillance était à l’origine de la tragédie. Il reste que la situation sécuritaire en Egypte, et en particulier dans le Sinaï, même au sud, incitait à conserver encore un peu l’hypothèse d’un attentat. Après tout, et malgré l’apparente amnésie de quelques uns, la destruction criminelle d’avions civils en vol n’a rien d’une nouveauté, et il existe plusieurs conventions des Nations unies consacrées au terrorisme aérien, celle de 1971 (ici) traitant précisément de l’usage d’explosifs à bord. Je sais bien qu’on ne peut pas demander plus aux frères Volfoni qu’aux fils de Charlemagne, mais la connaissance des faits marquants d’un domaine que l’on prétend traiter ne devrait pas être superflue. L’attentat de Lockerbie, c’était en 1988. La destruction du DC-10 d’UTA, en 1989. Et le vol 182 d’Air India, en 1985.
Dans l’après-midi du 31 octobre, alors qu’on s’apprêtait à déguster la finale de la Coupe du monde de rugby, un communiqué de la Wilaya du Sinaï de l’Etat islamique (EI), diffusé en plusieurs langues – dont le français – par les canaux habituels, est venu plomber l’ambiance. Affirmant que le groupe avait « provoqué le crash » de l’appareil, le communiqué, qui par ailleurs n’apportait aucun élément de preuve, indiquait que la catastrophe était une réponse à la « présence » russe en terre musulmane (comprendre, sans le moindre doute, la Syrie). Forcément, ça changeait tout – et venait conforter les doutes que nous avions été quelques uns à exprimer.
Le communiqué de l’EI ne prouvait donc rien, mais il était d’autant plus troublant 1/qu’il venait confirmer la menace croissante contre la Russie et ses intérêts à la suite de son intervention tonitruante en Syrie 2/qu’il était émis par un groupe qui jamais auparavant ne s’était attribué (et non, pas même lors de l’attentat du Bardo) un attentat auquel il n’avait pas, au minimum, participé 3/que l’EI, dont la stratégie en terme de communication est, hélas pour nous, d’un grand professionnalisme, n’avait aucun intérêt à se décrédibiliser en revendiquant une catastrophe aérienne qui n’aurait été due qu’à un tragique problème technique – comme, par exemple, les dégâts mal réparés d’un accident ancien.
Face à la perte de cet avion et au communiqué, crédible, de l’EI s’en attribuant la responsabilité, le plus sage aurait été de reprendre les quelques faits connus, d’étudier le contexte et d’attendre que tout cela se décante. Mais, pour des raisons qui restent mystérieuses, et alors qu’aucun élément objectif ne permettait ni de rejeter le texte de l’EI ni de le prendre pour argent comptant, certains décidèrent de le tenir pour nul et non avenu. La démarche aurait pu être intellectuellement stimulante si elle s’était appuyée sur un raisonnement construit, mais ce ne fut hélas pas le cas. Deux arguments principaux furent alors avancés : 1/l’EI n’avait pas de missile capable de frapper à cette altitude – ce qui tombait bien, puisque, justement, un missile n’était très certainement pas en cause 2/ ça n’était jamais arrivé.
Je dois avouer que ce dernier argument m’a proprement sidéré. On savait déjà qu’un fait ne doit pas se produire car cela serait trop horrible – oh non mon Dieu, pas ça. On sait désormais qu’un fait ne peut pas s’être produit car ce serait trop horrible – oh non mon Dieu, pas ça. De même que les Ardennes sont infranchissables, que les Anglais n’auront pas d’archers à Azincourt et que les Japonais ne maîtrisent évidemment pas la guerre aéronavale, voilà que l’EI ne saurait avoir détruit un avion en vol puisqu’il ne l’a jamais fait avant. Ben oui, faut admettre, c’est logique, et avec une telle logique, selon la formule bien connue, personne n’aurait jamais mangé d’oursin. Si l’on pousse ce raisonnement à ses extrémités, rapidement atteintes, il va de soi que l’EI jamais n’aurait tiré un missile contre un bâtiment des gardes-côtes égyptiens au mois de juillet dernier, n’aurait jamais isolé pendant quelques heures la ville de Sheikh Zuweid au mois de juin dernier à la suite d’une spectaculaire offensive terrestre, ou n’aurait abattu d’hélicoptère militaire dans le Sinaï en 2013. Ben non, puisqu’il ne l’avait jamais fait auparavant.
Alors que, selon un réflexe orwellien typique de la merveilleuse démocratie égyptienne, le président Al Sissi a affirmé aujourd’hui que relayer la thèse de l’attentat relevait de la propagande pro-jihadiste (une attachante façon de considérer, et la diffusion de l’information et la maturité politique de ses concitoyens), il faut admettre que les soupçons se font de plus en plus pressants. A Paris, dans des milieux où, selon le mot de Coluche, on s’autorise à penser, la piste terroriste est prise avec le plus grand sérieux. Reste que, en l’absence de tout fait supplémentaire, on n’est pas beaucoup plus avancé que samedi soir. L’EI, en tardant confirmer son implication, prend le risque de perdre de sa crédibilité, ce qui n’est pas son genre, et il est donc permis de penser, si on retient la thèse d’un acte terrorisme – qui plus est relativement complexe à réaliser – que sa stratégie de communication a prévu autre chose.
On pense alors à ce que réalisa le 29 octobre 2010 (amusante coïncidence) Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA), la franchise bien connue d’AQ au Yémen. Bien que son projet d’attentat aérien ait été déjoué (l’affaire est plus complexe que ça, mais passons), le groupe le détailla quelques semaines plus tard dans un numéro devenu mythique d’Inspire. Cette revendication, apaisée, permit d’exposer les buts et le mode opératoire de l’opération. Rien ne permet, à ce stade, d’exclure une telle pratique de la part de l’EI, qui ne néglige pas dans Dabiq de recourir à l’autocélébration mêlée d’ironie à l’encontre de ses ennemis – toujours plus nombreux.
Si la catastrophe du 31 octobre n’a pas de cause criminelle, il faudra la classer parmi les nombreuses tragédies qui, depuis des décennies, endeuillent le transport aérien. S’il s’agit bien d’un attentat aérien, il s’agira du premier du genre jamais réalisé par l’EI, et du premier réussi par un groupe jihadiste depuis des années – et il s’agira donc aussi, en creux, d’un échec pour Al Qaïda. La Russie pourra sans doute y voir la première riposte de taille de l’EI à son intervention en Syrie, et on pourra alors se souvenir que le pays a déjà connu des attaques d’importance depuis une vingtaine d’années de la part des islamistes radicaux du Caucase, mais toujours sur son sol. C’est, en réalité, pour l’Egypte que le choc sera le plus rude. Après des mois d’opérations de plus en plus importantes, et des bilans de plus en plus exagérés, l’armée – au pouvoir, quoi qu’on dise – se verra confrontée à l’échec de sa stratégie, bien sûr dans le Sinaï mais aussi dans le reste du pays, alors qu’un attentat a été évité de justesse devant un hôtel du Caire il y a quelques jours.
Presque quatre jours après la chute de cet Airbus et la mort de 224 personnes, aucune certitude n’est donc apparue. Je reste, pour ma part convaincu qu’il s’agit d’un attentat et que la revendication de la Wilaya du Sinaï n’a rien de fantaisiste. Je reconnais cependant volontiers que ce sentiment ne repose que sur des éléments de contexte et aucune preuve directe, pour reprendre l’attachante expression des services de renseignement américains. Ceux qui doutent de la crédibilité de cette revendication ont pour leur part quelques arguments intéressants à articuler, mais qu’ils nous épargnent, de grâce, les enchaînements douteux de certitudes sans fondement. Ce n’est pas parce que des faits ne se sont jamais produits qu’ils ne se produiront jamais, et c’est pour cette raison que la langue française possède le mot « inédit ». Qu’ils soient bien conscients, également, qu’avoir raison à la fin d’un mauvais raisonnement n’a rien de bien convainquant. Et, pour tout dire, si on pouvait démontrer que l’EI n’a pas assassiné 224 civils après avoir tiré profit des failles de la sécurité aéroportuaire égyptienne, j’en serais le premier soulagé.
Le 25 mars 2001, Julia Roberts remporte l’Oscar du Meilleur premier rôle féminin pour son interprétation d’Erin Brockovich dans le film éponyme réalisé par Steven Soderbergh. Quelques minutes avant elle, Benicio Del Toro a remporté celui du Meilleur second rôle masculin pour la façon dont il a donné vie à un policier mexicain dans Traffic, un autre film de Soderbergh. Le cinéaste surdoué, Palme d’Or à Cannes à 26 ans pour Sexes, mensonges et vidéo (1989), est en effet en compétition, cette nuit-là, avec deux films, également virtuoses mais très différents – et très politiques. Il est lui-même nommé deux fois, ce jour-là, pour l’Oscar du meilleur réalisateur.
Erin Brockovich, à la mise en scène élégante et ludique, conte la lutte acharnée d’une femme contre une entreprise pollueuse – et pour sa dignité (un sujet qui sera à nouveau traité en 2007, avec plus de noirceur, par Tony Gilroy dans Michael Clayton, produit par le même Soderbergh et Clooney, via leur société Section Eight). Soderbergh y démontre sa maîtrise des codes hollywoodiens, mais y imprime sa marque et y glisse, une nouvelle fois, ses références aux années ’60 – comme dans L’Anglais (The Limey, avec Terence Stamp et Peter Fonda), l’année précédente.
Traffic, adapté de la série britannique Traffik, (1989, Alastair Reid, diffusée sur Channel 4), se présente, pour sa part, comme un film choral traitant, selon différents points de vue, de la réalité du narcotrafic entre le Mexique et les Etats-Unis. Comme toujours, Soderbergh y économise ses effets (pas une seule véritable scène d’action en près de deux heures et demie, sur un sujet qui a donné le récent Sicario, de Denis Villeneuve) et offre une remarquable direction d’acteurs, tous admirablement choisis, par ailleurs. On trouve là certains des membres de sa bande (Don Cheadle, Luis Guzman, Albert Finney), tandis que d’autres personnalités intègrent ici son univers (Michael Douglas, Catherine Zeta-Jones, Benicio Del Toro, Topher Grace).
Le projet, pour le moins ambitieux, vise à exposer les enjeux du narcotrafic, policiers, sécuritaires, sociaux, politiques, administratifs, sans jamais délaisser les hommes et les femmes qui l’animent ou le combattent. Le récit s’articule ainsi autour de personnages révélateurs d’un aspect particulier du trafic de drogue : Benicio Del Toro, policier à Tijuana ; Michael Douglas, devenu le drug czar de l’Administration américaine à Washington ; sa fille, Erika Christensen, lycéenne et junkie à Cincinnati ; et en Californie, Don Cheadle et Luis Guzman, policiers, et Catherine Zeta-Jones, épouse du chef d’un cartel (Steven Bauer, clin d’œil au Scarface de Brian De Palma, 1983 – avant son apparition dans un rôle similaire dans la 4e saison de Breaking Bad, en 2011).
Ces personnages permettent au cinéaste, grâce à Stephen Gaghan (Oscar du meilleur scénario, et plus tard nommé pour celui de Syriana) de faire œuvre de pédagogie sans jamais tomber dans la démonstration, et encore moins dans le moralisme. Les uns et les autres font ce qu’ils ont à faire, selon leurs logiques propres, se croisent et interagissent parfois comme dans une version criminelle de Short Cuts (1993, Robert Altman, d’après Raymon Carver). La froideur, apparente, de Soderbergh, ne vaut cependant pas approbation, et on voit bien, à suivre Michael Douglas à la recherche de sa fille, Benicio Del Toro manœuvrant entre l’armée de son pays et la DEA américaine, ou Catherine Zeta-Jones succédant à son époux, qui sont les criminels, qui sont les victimes et qui sont ceux qui luttent contre le trafic de drogue.
Usant de filtres de couleur, Soderbergh donne à chacun de ces points de vue une identité visuelle liée aux personnages et aux lieux. Benicio Del Toro, policier à Tijuana, est filmé dans des teintes jaunes, au grain très visible, suggérant la chaleur étouffante du pays. Michael Douglas, juge devenu le drug czar de l’Administration américaine, et sa fille se meuvent dans des images d’un bleu glacé à Washington et Cincinnati. Catherine Zeta-Jones et le duo Cheadle/Guzman sont, quant à eux, filmés dans une lumière éclatante, sous le ciel bleu, presque paradisiaque, de la Californie du Sud.
Aux côtés de ces têtes d’affiche peuvent être admirés de nombreux seconds rôles, tous impeccables : Jacob Vergas, Amy Irving, Miguel Ferrer, Viola Davis, Dennis Quaid, Benjamin Bratt, James Brolin, Jose Yenque, Enrique Murciano, Clifton Collins Jr., John Slattery, Jack Conley, autant de visages vus et revus à la télévision ou au cinéma depuis des années et qui donnent de la substance à leurs personnages. La qualité de la distribution confirme d’ailleurs l’exigence mise par Soderbergh dans la réalisation de son film, peut-être le plus grand de sa carrière, parfaite rencontre entre ses exigences artistiques (dans la narration, dans le montage, dans la musique) et celles d’un projet destiné au grand public. Il alternera ensuite la comédie de luxe (la série des Oceans’11, 12 et 13) et les films conceptuels (Full Frontal, The Bubble, The Girlfriend Experience) avant de revenir à des projets de genre (The Good German, The Informant, Haywire, Contagion ou Magic Mike, par exemple) mais sans retrouver le parfait équilibre qui caractérise Traffic.
A la différence de The Wire (2002-2008), qui étudiait le fonctionnement concret et les ravages du narcotrafic à Baltimore, Traffic se concentre sur la complexité du phénomène et les immenses difficultés auxquelles sont confrontés ceux qui le combattent. A mesure que le récit se développe, on voit ainsi le duo de policiers Guzman/Cheadle être la victime de la concurrence entre administrations, jusqu’à devenir la cible des trafiquants eux-mêmes. Les conversations avec Miguel Ferrer, devenu témoin protégé, au sujet de la logique du trafic et de la compétition entre organisations criminelles constituent de cruelles initiations pour les policiers, confrontés aux limites de leur action et à l’habileté de leurs adversaires.
C’est cependant pour Michael Douglas que l’initiation est la plus pénible. Nommé par le président à un poste très visible, il découvre rapidement qu’on va plus lui demander de faire bonne figure que d’obtenir des résultats. Son prédécesseur, un général (James Brolin, plus vieux baroudeur que jamais), l’accueille d’ailleurs sur le constat d’un échec comme il n’en avait sans doute jamais connu dans sa carrière : I’m not sure I made the slightest difference. I tried. I really did. Cet aveu n’est que la première étape d’un cheminement qui va conduire Michael Douglas a prendre la mesure de l’ampleur, proprement hors de contrôle, du trafic qu’on lui demande, au moins publiquement, de réduire.
Sans jamais être le moins du monde ambigu à l’égard des narcos, tous présentés comme des criminels froids et calculateurs, Soderbergh expose parfaitement les logiques infernales de la guerre contre la drogue. Impuissants à enrayer le trafic, les autorités américaines, piégées par leur discours martial, sont condamnées à alimenter sans cesse une machine répressive qui ne répond à presqu’aucune des questions posées par le phénomène. Devenue un enjeu politique dont le succès n’est mesuré qu’en nombre d’arrestations et de saisies, la politique antidrogue américaine que Michael Douglas est censée incarner et améliorer ne fonctionne pas, mais il est impensable de le reconnaître, en particulier après tant de morts, de milliards investis et d’années de discours binaire. L’inefficacité stratégique de la guerre contre la drogue ne doit cependant pas interrompre la nécessaire lutte, tactique, des services de police et des agences spécialisées contre les trafiquants, et le système, à la limite de la schizophrénie, devient tout autant incontrôlable que le trafic qu’il combat.
La visite de Michael Douglas à l’El Paso Intelligence Center (EPIC) le confirme dans ses (nos ?) craintes. La structure, méritoire tentative de l’administration de coordonner ses composantes et de produire des résultats, n’est en réalité qu’un montre impuissant face à un adversaire encore plus puissant que lui et, surtout, infiniment plus réactif et souple. Là, dans des locaux luxueux, avec des moyens particulièrement sophistiqués, les fonctionnaires de la première puissance militaire du monde ne peuvent que constater leur échec, sans jamais pouvoir admettre que leur pays est une partie du problème – si ce n’est son cœur. Le passage au sein de l’EPIC illustre, quelques mois avant la création du Department of Homeland Security (DHS), après les attentats du 11 septembre 2001, l’inanité de la création de nouvelles structures administratives massives, condamnées à passer plus de temps à gérer leur complexité interne qu’à affronter celle du monde, et d’autant plus inutiles que les constats à partir desquels elles ont été bâties sont faux, biaisés, incomplets. La leçon n’a toujours pas été apprise, d’ailleurs, et le cirque politico-médiatique autour de la lutte contre le narcotrafic n’a été que la répétition de celui qui s’est mis en branle autour de la lutte contre le jihad.
Les premières semaines de son mandat permettent à Michael Douglas de réaliser à quel point il est déconnecté, à Washington, de la réalité du terrain (LE TERRAIN, LES GARS), selon la règle bien connue qui dit que plus on est puissant et entouré, moins on voit vraiment les faits et les hommes. De fait, placé au sommet d’une pyramide administrative, scruté par la classe politique, entravé par les luttes entre structures et l’absence de consensus intellectuel autour du narcotrafic (la scène du cocktail à Georgetown est édifiante, à cet égard), le tsar antidrogue, qui vit au sein de sa famille la réalité la plus crue de l’addiction, finit par lâcher prise, non par renoncement mais par honnêteté intellectuelle face à une tâche impossible. La mission l’intéressait, mais pas le pouvoir. Tout le monde n’a pas de tels scrupules.
La sortie spectaculaire de Michael Douglas, que le film prend soin de ne pas nous montrer, est l’aboutissement d’un processus qui voit, au Mexique Benicio Del Toro avancer à petits pas (scène finale, pleine d’espoir) tandis que Catherine Zeta-Jones, impitoyable, reprend les rênes de l’empire. Dès sa visite à l’EPIC, Douglas a compris que toute la stratégie mise en œuvre, au mieux était sans effet, au pire aggravait le problème en suscitant plus de violence. De retour en avion, avec son équipe, il cherche de nouvelles idées et contemple l’impasse dans laquelle tous se trouvent.
Film magistral, Traffic, qui vaudra à Soderbergh l’Oscar du meilleur réalisateur, a eu, dès sa sortie, de terribles résonances au sein des services de contre-terrorisme. L’impuissance politique et intellectuelle des responsables américains, malgré leur puissance policière et technologique, ne pouvait, déjà en 2000, que nous frapper par sa cruelle pertinence et nous renvoyer à ce que nous vivions au bureau. Les enjeux multiples, croisés, d’un phénomène qui ne peut être réduit à sa simple dimension criminelle, évoquaient ceux que nous observions chaque jour. Si pas un des fonctionnaires ou militaires engagés contre le jihad n’a jamais remis en cause la nécessité de lutter, parfois violemment, parfois illégalement, aucun n’a jamais pensé que la répression était la seule solution et que la politique ou le travail social n’étaient pas pertinents. Encore faudrait-il, pour que nos dirigeants, s’en convainquent, qu’ils cessent de lire le monde avec des grilles qui, n’ayant jamais été pertinentes, ne le sont pas plus aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier.
Comme dans The Wire, le constat d’une guerre sans fin faute de solution est omniprésent dans le film et Traffic, malgré son sujet, est sans doute un des moyens les plus intelligents de comprendre pourquoi, dans un autre domaine, nous sommes encore et toujours tenus en échec – peut-être parce qu’il n’y a pas de solution à un phénomène historique intrinsèquement lié à ce que nous sommes.