Ivan le fou entre le quart et moins-le-quart

La mort prématurée de Tom Clancy, à 66 ans, met fin à la carrière exceptionnelle d’un écrivain qui, toute sa vie, aura été passionné par la chose militaire et aura eu à cœur de transmettre au public ses immenses connaissances en matière de défense.

Plus qu’un romancier, plus qu’un écrivain, Tom Clancy était, avant tout, un authentique conteur, un scénariste capable de décrire une guerre en Europe, la conduite d’opérations secrètes anticartels en Colombie ou la traque d’un SNLE soviétique à travers l’Atlantique Nord. Son style, lapidaire, descriptif, presque sec, ne s’embarrassait pas de raffinements littéraires ou de considérations psychologiques et se concentrait sur l’essentiel, sur l’action. Il était à ce titre, l’exact opposé d’un Jack Higgins qui se concentrait avant tout sur les tourments de ses personnages, tueurs à gages, mercenaires, aventuriers.

Les livres de Clancy, couramment qualifiés de romans d’espionnage, étaient, en réalité, des romans sur le renseignement, le pouvoir, les opérations clandestines et tout ce que les puissances gèrent loin des caméras. On y côtoyait des membres des forces spéciales, des analystes de la CIA ou des conseillers de l’ombre, dans le cadre d’intrigues linéaires prétextes à d’incroyables scènes d’action ou de grandioses batailles.

Son premier roman, devenu proprement mythique, The Hunt for Red October, paru en 1984, stupéfia les observateurs par sa précision technique et sa connaissance tactique. Premier ouvrage de fiction édité par la Naval Institute Press, le livre valut même à son auteur d’enseigner à Annapolis, l’école navale impériale, et devint instantanément à la fois un classique du genre et un nouveau standard du roman militaire.

En pleine seconde Guerre froide, Tom Clancy met ainsi en scène l’affrontement de deux superpuissances aux capacités inédites dans toute l’histoire. La poursuite d’un sous-marin nucléaire par la flotte soviétique, alors que la Navy tente de s’en emparer, permet de décrire la puissance et la complexité des moyens des deux adversaires et immerge le lecteur dans le monde inconnu du renseignement militaire contemporain. Entre les satellites, les avions de patrouille maritime, les porte-avions et les sous-marins d’attaque et leurs équipements, c’est toute la complexité de la guerre navale moderne qui est ainsi dévoilée aux néophytes. Les combattants sont devenus des techniciens, et à leurs compétences, à la complexité à peine concevable pour le lecteur, s’ajoutent le courage et le patriotisme.

En 1990, John McTiernan, devenu en trois films un des plus grands spécialistes hollywoodiens du film d’action (Nomads en 1986, Predator en 1987, Die Hard en 1988), adapte The Hunt for Red October. Doté de moyens colossaux, porté par une distribution rarement vue depuis les grandes fresques sur la Seconde Guerre mondiale des années ’60 ou ’70 (Sean Connery, Alec Baldwin, Scott Glenn, Sam Neill, James Earl Jones, Tim Curry, Courtney B. Vance, Fred Dalton Thompson), le film est un monument du genre, un classique, toujours aussi efficace plus de vingt ans après sa sortie.

 

Le film, au-delà de ses qualités, illustre également une des composantes principales des récits de Clancy. Les adversaires y sont, ainsi, toujours des professionnels quasiment irréprochables, et l’issue de leur affrontement dépend plus de l’habileté du vainqueur que des erreurs du perdant. « Pas de faute directe », dirait-on pendant un match de tennis.

Ce respect pour les professionnels de la guerre et du renseignement, inévitable de la part d’un homme qui voulait rejoindre l’armée impériale mais en a été empêché par son physique, est encore plus évident dans le chef d’oeuvre qu’est Red Storm Rising, publié en 1986. Ecrit avec la complicité de Larry Bond, le génial concepteur du jeu de plateau Harpoon, Red Storm Rising est la description, fascinante, d’un affrontement en Europe entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie.

 

Nombreux sont ceux qui ont découvert dans ce livre, devenu témoignage d’un conflit qui n’a finalement pas eu lieu, l’incroyable intensité du choc entre deux blocs surarmés. Malgré une édition française terriblement médiocre, (certains passages ayant été manifestement traduits par des experts de la trempe de Pierre Bergé ou Xavier Cantat), le livre reste incroyablement captivant, et je confesse sans honte le relire régulièrement, par pure gourmandise, tout comme d’autres (ici).

Comme dans The Hunt for Red October, les combattants américains et soviétiques qui s’affrontent, qui en Islande, qui en Allemagne, qui sur mer ou dans les cieux de l’Atlantique, sont de grands professionnels, plutôt attachants, accomplissant leur mission avec rigueur. Tom Clancy, comme bon nombre des ses pairs, y exprime toute sa confiance dans l’institution militaire, seule capable de défendre l’Etat et la nation. A Moscou, les généraux font leur métier alors que les politiques conspirent et conduisent le monde à sa ruine. Et à Washington, il n’y a manifestement que le Pentagone. Dans ses livres suivants, Clancy ridiculisera d’ailleurs le président américain et décrira des technocrates cyniques, englués dans des intrigues qu’ils ne maîtrisent pas. Seuls ceux qui ont connu le feu, seuls ceux qui maitrisent leurs outils ont donc la légitimité pour décider des conflits, et les considérations politiques ne pèsent pas lourd. A bien des égards, Clancy est resté un adolescent qui connaît par coeur les caractéristiques du Kirov ou du M1 Abrams, et ce savoir encyclopédique doit permettre de vaincre.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé qu’un des points communs les plus intéressants entre les deux premiers romans de Tom Clancy était, en effet, l’importance accordée au renseignement et à son analyse. Dans ses deux premiers livres, en effet, c’est grâce à des analystes patients et rigoureux, attentifs aux détails et opiniâtres, que les Etats-Unis parviennent à dominer leurs ennemis. Il en sera toujours de même par la suite, mais les forces spéciales deviendront progressivement tout aussi indispensables. Espions et commandos, analystes et raids secrets, la chose, avouons-le, ne manque pas de charme…

Devenu, plus que tout autre, le personnage récurrent de Tom Clancy par excellence, Jack Ryan incarne cet analyste modèle – et il constitue sans nul doute le double de l’auteur. Ancien officier des marines réformé à la suite du crash de son hélicoptère, universitaire reconnu, spécialiste de la marine soviétique, le Dr Ryan est la quintessence des valeurs américaines. Père de famille rangé mais connaissant le terrain, respectueux mais capable de s’opposer à ses chefs afin de faire connaître son point de vue dans le seul but de faire avancer le système, homme de principes, courageux, intellectuellement structuré mais aucunement dogmatique, cultivé mais pas arrogant, Jack Ryan s’impose dès le premier roman de Clancy comme un être d’exception. Sans jamais apparaître dans Red Storm Rising, on retrouve même ses qualités dans plusieurs des personnages du roman.

Avec une telle stature, il était naturel qu’il devienne un héros de cinéma, et c’est donc Alec Baldwin, étoile montante à Hollywood, qui lui donne chair en 1990. La jeunesse et la fougue de Baldwin, illustrées dans la fameuse scène au NSC au cours de laquelle Ryan remet sèchement à sa place un général (ici), font merveille à l’écran. Voir l’audace l’emporter sur les certitudes est toujours agréable, à défaut d’être crédible.

Deux ans plus tard, c’est à un cinéaste déjà expérimenté, Philip Noyce, qui vient de remporter un joli succès avec un thriller éprouvant, Calme Blanc(1989, avec Nicole Kidman, Sam Neill et Billy Zane) qu’est confiée l’adaptation suivante des aventures de Jack Ryan. Celui, plus âgé, est désormais joué par Harrison Ford, dans un film plaisant, classique et réalisé au cordeau, Patriot games (1992), dans lequel James Earl Jones retrouve le rôle de James Greer.

Patriot games est le troisième livre de Tom Clancy. Publié en 1987, le roman introduit un nouveau personnage récurrent de l’univers de Ryan, Robby Jackson – ici joué par Samuel L. Jackson.

Le romancier a alors quitté les intrigues militaires pour s’aventurer dans les affaires de terrorisme et de renseignement. Ce faisant, il a aussi perdu de son originalité, même si ses connaissances techniques et politiques donnent à l’ensemble une allure que n’atteignent pas ses concurrents. Jack Higgins et Robert Ludlum, à la même époque, en sont déjà à se répéter et à sombrer lentement dans l’autoparodie.

Jack Ryan, dans ce deuxième chapitre de ses aventures au cinéma, se voit un peu plus physiquement impliqué, plus près du terrain, plus loin des archives. Sa famille est visée, il se bat à plusieurs reprises, manque même mourir, et endosse les habits si classiques de l’Américain moyen forcé d’agir pour les siens. Heureusement, Harrison Ford nous refait le coup de l’index, et le tour est joué.

On ne le sait pas encore, mais Tom Clancy, avec le personnage de Ryan, va progressivement perdre pied. Emporté par son élan, sans doute grisé par le succès de son double, il commence à créer autour de lui un univers de personnages secondaires tandis qu’il le fait gravir les échelons. Sans doute une telle évolution était-elle inévitable, mais Tom Clancy, attaché à son personnage/double, en fait trop et perd de vue ce qui faisait le charme de ses premiers textes. Le terme, épouvantablement laid, de techno thriller, devient dès lors adapté.

Laissant de côté Le Cardinal du Kremlin, publié en 1988, première véritable tentative de construire un récit d’espionnage, le cinéma américain, profitant de l’intérêt du public pour le narcotrafic colombien (Pablo Escobar, déjà parvenu au rang de légende, sera assassiné en 1993), porte à l’écran, en 1994, un nouvel épisode des aventures de Jack Ryan. Une nouvelle fois à la manoeuvre, Philip Noyce – sur un scénario en partie écrit par John Milius – adapte cette fois Clear and present danger (un roman de 1989).

Le résultat est en tous points remarquable. Là encore, il ne manque pas un chargeur ou un bouton de treillis, et la distribution (James Earl Jones, Donald Moffat, Willem Dafoe, Miguel Sandoval, Joaquim de Almeida, Benjamin Bratt, Raymond Cruz) fait du film une série de B de grand prestige. Certaines scènes sont particulièrement réussies (l’embuscade à Bogota, le raid aérien, les échanges entre le chef du cartel et son mystérieux conseiller) et on voit le Dr Ryan, devenu un des directeurs adjoints de la CIA, étudier des dossiers dans son bureau – et tendre un index vengeur. Harrison Ford campe d’ailleurs un Ryan sombre, tendu, détestant le pouvoir et les intrigues de couloir et ne rêvant que de redevenir analyste. Le pauvre ne sait pas ce qui l’attend…

Développant à chaque nouvel opus l’univers de Ryan, Tom Clancy crée par ailleurs dans Clear and present Danger le personnage de Domingo Ding Chavez. Ce membre des forces spéciales va connaître une carrière exceptionnelle, dans des romans comme dans les jeux vidéos.

Dès 1987, Clancy a accepté qu’Octobre Rouge serve de trame à un jeu. Le passage de l’écrit à l’écran, y compris d’ordinateur, était logique et l’influence de l’univers de Clancy ne se démentira jamais, malgré quelques ratés. On trouve, bien sûr, des wargames ou des simulations tirés des romans, mais c’est dans le domaine du jeu d’action (FPS, TPS) que les récits de Tom Clancy vont donner toute leur mesure.

En 1998, Rainbow Six, une unité d’élite internationale, est ainsi créée à la fois sous forme d’une série de romans et d’un jeu vidéo qui deviendra une franchise à succès (17 épisodes). L’idée même que le jeu video puisse participer au développement d’un univers romanesque, même fruste, est d’ailleurs fascinante, et largement exploitée par George Lucas dans le cadre de Star Wars. La comparaison entre Lucas et Clancy, malgré les différences, bien connues (ampleur des univers, supports, talents, etc.) ne semble pas totalement déplacée tant il paraît évident que Tom Clancy a cherché à développer un monde parallèle dans lequel ses personnages évoluent, prennent de l’importance et accomplissent des exploits chaque fois plus spectaculaires.

  

Hélas pour Clancy, et malgré son imagination, son absence d’ambition littéraire le conduit à bien des errements. Enchaînant les crises les plus dramatiques (terrorisme nucléaire, guerre entre la Russie et la Chine, etc.), se laissant parfois aller aux plus échevelés des délires géopolitiques, il hisse Jack Ryan jusqu’ à la présidence des Etats-Unis, entouré des personnages récurrents apparus au fil des ans (dont son fils). Parti de la carrière d’un analyste confronté au tumulte du monde, Clancy a fini par créer une saga dans laquelle les aspects militaires ont définitivement pris le dessus. La série Op-center, malgré son abondance de détails, est, à mes yeux, parfaitement illisible, et à peine digne d’être vendue dans les gares. Elle a pourtant inspiré nombre d’auteurs soucieux de bien différencier un F-15A d’un F-15C et que la chute d’un étui sur le ciment met en émoi.

En 2002, The Sum of all Fears, la quatrième apparition de Jack Ryan au cinéma, sous la direction cette fois de Phil Alden Robinson, est une très mauvaise surprise. Ryan y a rajeuni de dix ans, son épouse de quinze, et les acteurs (Morgan Freeman, Ben Affleck dans ses pires années et Ciaran Hinds) ne parviennent pas à sauver le film.

Le choc est rude, et on sent bien là une rupture dans l’oeuvre de Tom Clancy, passé du statut de romancier à celui d’entrepreneur, gérant ses droits, investissant dans le jeu vidéo, laissant des franchises se développer. L’auteur à succès est devenu un homme d’affaires, délégant à d’autres le soin d’écrire, autorisant des suites de jeux vidéos. La machine semble hors de contrôle, et malgré quelques bonnes idées, comme la série des Net Force Explorers (évoquée ici par Yannick Harrel), on sent bien que la machine tourne à vide. Si les jeux vidéos sont souvent très bons (Rainbow Six, Ghot Recon, Splinter Cell), il arrive que des titres médiocres (Endwar, H.A.W.X) sortent également, et donnent le sentiment d’une imagination à bout de souffle vivant sur son passé, et faisant fructifier un nom.

De tout ce que j’ai lu de Tom Clancy, depuis trente ans, je retiens donc la virtuosité narrative des raids de l’aéronavale soviétique contre le groupe de l’USS Nimitz, et les intuitions des grosses têtes de la CIA ou de la NSA (frisson) découvrant que l’URSS mobilise. Plutôt que de voir le personnage de Ryan trahi par le film qui s’annonce, Jack Ryan: Shadow Recruit, de Kenneth Branag (avec Chris Pine, Keira Knightley, et Kevin Costner),

je préfère penser que Mokhtar Belmokhtar, avant d’attaquer In Amenas, le 16 janvier dernier, avait lu attentivement le début de Red Storm Rising, peut-être dans une guest house de Peshawar. Et peut-être a-t-il trouvé, par la suite, que l’index vengeur de Harrison Ford ne manquait décidément pas d’allure.

Quoi qu’il en soit, Tom Clancy laisse derrière lui une oeuvre riche, monomaniaque, faite de fulgurances géniales et de délires lassants. Il est, par ailleurs, sans doute responsable, à travers ses romans et ses jeux, du goût de plus en plus prononcé du public pour les forces spéciales. Mais pour les hommes de l’ombre, il est surtout celui qui a permis à un analyste de donner sa carte de visite au chef d’un cartel de colombien. Et ça, ça n’a pas de prix.

L’homme est peu de chose. La justice est tout.

Je suis, depuis déjà très longtemps, un fervent admirateur du Juge Ti, le fameux magistrat chinois que Robert Van Gulik fit découvrir au public occidental.

Ecrites avec une rare élégance, les enquêtes du Juge Ti, dont certaines ont été publiées en France dans les années 60 avant d’être intégralement éditées par 10/18 dans les années 80, sont l’occasion de découvrir la Chine impériale de la dynastie T’ang (7e et 8e siècles de notre ère). Les intrigues, variées, offertes par le romancier permettent d’observer, à travers la carrière du magistrat, la vie d’une nation aux frontières parfois agitées et dont le pouvoir est d’autant plus impitoyable que son opposition ne peut être que violente.

 

Homme réservé, soucieux de paix et d’ordre, farouche défenseur de l’Etat et des traditions, le Juge Ti commence sa carrière de magistrat en province, dans un petit tribunal, bien éloigné de la capitale et de ses intrigues. Tout au long de sa carrière, il va, sans réelle ambition, porté par ses succès d’enquêteur criminel et de gestionnaire (puisque ses fonctions font de lui un maire, et même un gouverneur dans certaines circonstances) gravir les échelons, neutralisant les criminels, déjouant les complots politiques, défendant l’empire contre des tribus ennemies, gérant des épidémies, évitant les coups venus des clans qui se disputent le pouvoir autour du souverain, frayant même, parfois, avec le surnaturel.

Le Juge Ti n’est pas Sherlock Holmes, sa personnalité n’est pas flamboyante et, à part quelques parties de dominos, il n’a pas de vice. A bien des égards, il est même très (trop ?) équilibré, et, bien que conscient de sa valeur, de ses talents ou de son rang, il n’expose pas son égo comme Hercule Poirot. De même, s’il ne se déplace que rarement, il n’est pas Nero Wolfe et ne dédaigne pas de visiter les scènes de crime ou de surprendre les témoins ou les suspects. Sa froideur et sa capacité à relier les faits ou à synthétiser les situations en font un enquêteur redoutable, tournant et retournant les problèmes sans répit jusqu’à ce que la vérité éclate. Ti, en effet, ne transige pas avec les faits ou les intérêts partisans, et il place la justice au-dessus de tout. Cet engagement est parfois douloureux, car l’homme, observateur attentif de la nature humaine, est doué d’une grande capacité d’analyse psychologique qui lui permet d’agencer les faits selon un ordre qui ne repose pas seulement sur un enchainement mathématique froid.

Homme de plus en plus isolé en raison de la progression de sa carrière, il dispose cependant d’une petite garde personnelle, qui, selon les canons du roman d’aventures, permet à Robert Van Gulik de manier des personnages dissemblables. On trouve là un vieux précepteur (le sergent Hong), deux anciens officiers en rupture de ban (Tsiao Taï et Ma Jong) et un escroc repenti (Tao Gan) qui permettent au juge de mener des enquêtes parfois dangereuses, et au romancier de varier les ambiances et les péripéties.

Sans surprise, le monde de l’image s’est emparé des romans de Van Gulik, et une série de six épisodes, Judge Dee, produite par Granada par la BBC, a même été diffusée au Royaume-Uni en 1969.

En 1974, c’est au tour de la chaîne américaine ABC de produire un remarquable téléfilm, Meurtre au monastère, tiré d’un des meilleurs romans de Van Gulik, Le monastère hanté.

Le téléfilm est un succès, qui reproduit à merveille l’ambiance parfois fantastique des romans de Robert Van Gulik. Le surnaturel n’est jamais loin dans une société qui croit aux esprits et fait montre d’une grande superstition. On y voit un Juge Ti et sa suite, dont ses épouses, contraints de faire une halte dans un monastère, lieu idéal pour une mystérieuse affaire criminelle. Ne reculant devant aucune forfaiture, les distributeurs français de la VHS n’hésitèrent pas, d’ailleurs, à faire référence au film de Jean-Jacques Annaud, Le nom de la rose (1986), d’après le chef d’oeuvre d’Umberto Eco.

La cassette est évidemment introuvable mais un vrai fan du Juge Ti a gravé des DVD que l’on peut acheter ici. Un achat indispensable, si je puis me permettre.

En 2010, le Juge Ti fait une nouvelle apparition sur un écran, mais cette fois, on est loin d’un téléfilm. Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame est, en effet, d’abord un film de kung-fu, tourné en Chine par un spécialiste du genre, Tsui Hark. Ce-dernier, légende du cinéma d’action made in Hong Kong, était connu pour avoir réalisé le mythique Once upon a time in China (1991, avec Jet Li) ou le charmant Le festin chinois (1995, avec Leslie Cheung).

 

Mais Tsui Hark est aussi l’auteur de mémorables navets, dont deux naufrages, Double team (1997, avec JCVD, Denis Rodman et Mickey Rourke, ne riez pas) ou Piège à Hong Kong (Knock off, 1998, toujours avec JCVD).

 

Autant dire que la perspective de voir Tsui Hark transposer l’univers du Juge Ti à l’écran avait de quoi inquiéter. Le résultat, cependant, bien que très étonnant, ne manque pas d’intérêt. Le Juge Ti que nous connaissions en Occident, âgé, respectable, en retrait, est désormais un quadragénaire virtuose, détenu dans une terrible prison pour avoir lutté contre la régente de l’Empire, dont il conteste la légitimité. Confrontée à une inquiétante conjuration, la souveraine décide d’extirper Ti de son cachot et de lui confier la charge d’une enquête pour le moins périlleuse.

Le film, dont les décors sont tous prodigieux, est une féérie visuelle, mêlant les scènes grandioses auxquelles le cinéma chinois nous a habitués depuis plus de dix ans aux combats virevoltants, non dénués de poésie. On y retrouve nombre de mythes de la littérature populaire chinoise, et, fait assez notable pour être souligné, les acteurs ont abandonné le jeu outré du théâtre extrême-oriental.

 

C’est aussi que le film, qui voit la Chine reprendre la main sur un de ses personnages légendaires après l’avoir laissé à des écrivains occidentaux, contient une poignée de messages politiques. On y voit l’Empire du Milieu prospère, technologiquement avancé (regardez les navires dans le port ou cette statue insensée qu’on érige devant le palais), et raffiné. On y voit un système politique menacé seulement par la déloyauté de ses membres, tourné tout entier vers la préservation de l’Etat.

Le Juge Ti, extrait de sa prison, enquête avec la sagacité qu’on lui connaît, et il découvre, évidemment, la clé de l’énigme.

Contraint de choisir entre son amitié et la fidélité aux idéaux qui l’ont conduit à se révolter, ou la sauvegarde de la régente et donc de l’Etat, il choisit, sans guère hésiter, de se battre pour la stabilité. A aucun moment ce choix ne semble le miner, et c’est presque naturellement que le Juge Ti s’engage pour préserver la dynastie et la paix sociale. Il ne donne d’ailleurs pas le sentiment de renoncer à quoi que ce soit, comme si l’ordre devait se substituer à la morale commune. Pire ennemi de la régente – avec laquelle il entretient des rapports emprunts de séduction, son meilleur allié, et la clé de la stabilité de l’empire. Il la sauve même lors de la chute de la fameuse statue de Bouddha, dans une scène qui fait furieusement penser aux attaques du 11-Septembre. Là, au milieu des décombres, couverte des cendres d’un monument qui devait célébrer sa puissance et sa gloire, la régente, un instant à terre, se relève et, confirmant qu’elle tient fermement les rênes du pouvoir, envoie ses généraux écraser les rebelles…

Largement distribué en Europe et aux Etats-Unis, salué par la critique qui n’a vu que l’intrigue et le ballet enivrant des combattants ou la beauté des images, le film de Tsui Hark rejoint, paradoxalement, les livres de Robert Van Gulik. Le Juge Ti y défend la justice et l’Etat, la première dépendant du second. Ses amis se sacrifient, et il est lui-même prêt à mourir pour celle qu’il a combattue si la paix et l’ordre sont sauvegardés.

Impressionnant film d’action, Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame est donc un film politique, à sa façon. On y exalte la fidélité, l’ordre, la défense de la communauté contre les poussées personnelles, et on y condamne la violence de ceux qui, animés des meilleures intentions et mus par une sincère colère, s’apprêtent à semer le désordre pour venger une injustice.

Le film, produit en Chine, est donc clairement contre-révolutionnaire, et même impérial. Deux ans plus tard, Hollywood produisait Zero Dark Thirty, une autre oeuvre impériale décrivant la traque impitoyable de celui qui avait abattu la statue du Bouddha, pardon du WTC. Les empires dialoguent aussi au cinéma…

A l’instant où je vous parle nous sommes là sous le ciel pétrifié américain.

On sait depuis Homère et Hérodote que les guerres peuvent accoucher de chefs d’oeuvre de la littérature. Et chaque art a, depuis, contribué à sa façon à cette longue liste de réalisations géniales : sculpture, théâtre, peinture, musique, cinéma. La liste est interminable et pourrait rapidement ressembler aux encyclopédies de Borgès et Eco, je vais éviter de me lancer dans un tel exercice.

Plus rares sont les exercices formels, et je tiens à signaler le livre de Patrick Bouvet,  Direct, paru en 2002 aux toujours pertinentes Editions de l’Olivier.

Musicien, expérimentateur, Patrick Bouvet se livre, dans ce court texte, à une réjouissante et passionnante série de petits jeux formels à partir de phrases entendues dans les médias lors des attentats du 11 septembre 2001.

Bouvet ne pratique pas le calligramme, comme le génial Apollinaire, mais il utilise parfois l’espace des pages comme le fait Mark Z. Danielewski dans son exceptionnel roman La Maison des Feuilles (Denoël, 2002).

Bouvet triture le texte, le découpe, le scinde, le scande, le recompose, l’agence et, ce faisant, il fait ressortir la vacuité de ces milliers de phrases entendues à la télévision le 11 septembre. Certaines deviennent tragiquement ridicules, (« Le World Trade Center n’existe plus mais on va vous remontrer le Wolrd Trade Center »), d’autres nous font contempler l’impuissance des commentateurs, sans imagination et sans voix devant la tragédie.

Prononcées dans l’urgence par des journalistes auxquels ne manquent pas tant les mots que le vocabulaire, toutes ces phrases deviennent une charge féroce contre la dictature du commentaire, comme si nous étions incapables de comprendre ce que nous voyons, infantilisés par les torrents de prêt-à-penser qu’on déverse sur nous en permanence.

Le livre, cependant, dépasse le 11 septembre pour devenir un réjouissant jeu intellectuel. Il peut (doit ?) aussi être lu comme une démonstration du caractère interchangeable de toutes ces formules préfabriquées, de leur froideur et de leur inutilité, sans analyse réelle et sans émotion véritable. A ce titre, il devrait être lu par certains, de l’autre côté de nos écrans.

« Nous sommes là sur le territoire de l’image. Nous sommes ralentis. Nous sommes détournés. »

 

« You are now about to witness the strength of street knowledge » (« Straight outta Compton », N.W.A)

Je ne devrais pas être surpris, mais c’est plus fort que moi, l’ignorance assumée de certains m’agace. Voyez-y la preuve de ma propre arrogance, vous n’aurez pas tort. Mais ça n’enlèvera rien à la médiocrité des torrents de commentaires lus, ici ou là, de la part de gens qui ne pensent même pas à consulter Wikipedia.

Il y a quelques jours, les services de sécurité canadiens ont déjoué un attentat contre un train reliant Toronto à New York. Je passe sur le fait que personne, ou presque, n’a pensé à relier ces arrestations à l’affaire de Boston, alors qu’on peut raisonnablement estimer que les autorités, à Ottawa et Washington, ont d’abord choisi de ne pas prendre de risques et de ramasser tout ce petit monde avant qu’il ne soit trop tard, une nouvelle fois. Je passe également sur le fait que les commentateurs, qui débattent aujourd’hui du terrorisme avec les mêmes certitudes que celles qui les faisaient gloser sur les ADM irakiennes, n’ont manifestement jamais entendu parler de Fatah Kamel, de la cellule de Montréal, ni peut-être même d’Ahmed Ressam. Je vais cependant vous épargner une ou deux pages sur les réseaux jihadistes nord-américains.

Il me semble, en revanche, impossible de ne pas revenir sur les mines étonnées de ceux qui ont découvert la présence d’Al Qaïda en Iran. Il se trouve, en effet, que les services canadiens ont indiqué dans leurs différents briefings que les jihadistes interpellés recevaient leurs ordres d’une cellule basée dans ce beau pays. Comment, comment, se sont exclamés les beaux esprits qui dissertent quotidiennement sur le calibre des catapultes, la diagonale du match nul ou l’implication du mariage pour tous sur les anges qui n’ont pas de sexe, comment, disais-je, il y aurait des terroristes sunnites radicaux dans l’Iran chiite ? Ah ben ça, les gars, quelle surprise, et quelle innovation.

Jamais, en effet, dans l’histoire déjà longue, jamais auparavant aucune puissance n’a fait preuve de pragmatisme ou même de cynisme. Tenez, en France même, jamais un Président de gauche n’a joué avec l’extrême droite pour nuire à la droite parlementaire. Et au Moyen-Orient, une fascinante région où les alliances sont, comme chacun le sait, gravées dans le marbre, jamais la Syrie alaouite n’a favorisé les jihadistes combattant en Irak contre l’Empire. Ben non, c’est pas le genre. De même, jamais certains partis chrétiens libanais ne se sont récemment alliés à la même Syrie, qu’ils combattaient il y a trente ans. Oh non, ça serait mal.

On pourrait en rire si une telle ignorance n’était pas si inquiétante. Personne n’a pensé à souligner que le Hamas, à Gaza, recevait des armes et de l’argent de l’Iran ET du Qatar ? Ah ben oui, voilà, ça change tout. On pourrait donc s’allier avec un partenaire stratégique sans tenir compte de sa religion pourvu que les buts soient communs ?

Je vous laisse digérer la portée proprement historique de la percée conceptuelle à laquelle vous venez d’assister, car je suis conscient du choc presque mystique qu’il y a à me voir casser ainsi les codes ancestraux avec cette déconcertante facilité. Il faut dire que de telles alliances, en apparence contre nature, n’ont jamais été observées en Europe, et on peut donc comprendre l’effroi des esprits les plus affutés devant cette évolution.

Je lisais récemment dans un catalogue de bricolage quelques amusantes remarques sur l’islam révolutionnaire, assorties d’une réjouissante confusion entre islamisme et islamique. Il faudrait quand même penser à (re)lire Henry Laurens et Gilles Kepel, un de ces jours, les gars, parce que ça va devenir gênant, à la longue. On a assez d’un Michel Onfray, n’est-ce pas ?

Reprenons lentement. Le 6 octobre 1981, un commando composé de membres de la Gama’a Islamya et du Jihad Islamique Egyptien (JIE) assassina le président Sadate lors du défilé de la Guerre d’Octobre, en 1981. Cette action d’éclat, la plus importante de la mouvance jihadiste naissante depuis l’affaire de La Mecque, en 1979, déclencha une répression terrible en Egypte – alors même que les Etats arabes, dont l’Egypte, commençaient à encourager leurs islamistes radicaux à partir combattre en Afghanistan contre les Soviétiques.

Une partie des islamistes radicaux égyptiens partit, en effet, mener le premier des jihads contemporains, trouvant refuge au Pakistan, tandis que quelques uns se réfugiaient en Iran. La jeune république islamique, au-delà des antagonismes religieux traditionnels, voyait en effet avec sympathie ces révolutionnaires musulmans engagés dans une lutte à mort avec le principal allié de l’Empire dans la région, qui plus est en paix avec Israël, et hôte d’Al Azhar, source de l’orthodoxie. D’ailleurs, le JIE du bon docteur Zawahiry avait dès 1978 soutenu l’ayatollah Khomeiny, comme le rappellent quelques bons auteurs que certains, à défaut d’avoir eu la chance de pratiquer un métier de seigneur, pourraient au moins lire pour se documenter un peu.

Des membres de la Gama’a, sunnites radicaux, s’installèrent donc en Iran, sans que personne ne monte de bûchers comme on eut coutume de le faire dans le comté de Toulouse au début du 13e siècle, et je me permets de rappeler ici, car je suis sans pitié, que les attentats commis en France en 1986, commandités par les services iraniens, ont été perpétrés par quelques radicaux sunnites. Oui, je suis bien d’accord, ces gens n’ont décidément aucune morale. Pfff.

Tant que j’y suis, je pourrais aussi glisser qu’en 1991 le même régime iranien, plus chiite que jamais, a essayé d’aider le FIS en Algérie, ainsi que les Bosniaques contre les Serbes et les Croates. Terrible, hein, le pragmatisme ? Isolé, cerné d’ennemis, bordé de zones de crise, le régime iranien sait, évidemment, faire passer ses intérêts supérieurs avant sa religion d’Etat surtout quand, comme je le disais plus haut, les buts à atteindre sont identiques.

En 1998, les services suédois me parlèrent des relations avec l’ambassade iranienne de quelques uns des jihadistes présents à Stockholm. Je dois avouer, à ma grande honte, que je n’y prêtai pas, sur le moment, une grande attention, alors que les cellules du GIA dans le pays, méprisant le GSPC, se tournaient déjà vers Al Qaïda. Quelques mois plus tard, début 1999, les services norvégiens, qui tentaient de contrôler les activités du leader islamiste kurde Najmuddin Faraj Ahmad, plus connu sous le nom du mollah Krekar, me transmirent, lors d’une réunion à Paris, plusieurs dizaines de pages de numéros de téléphone écoutés et interceptés par leurs soins. N’étant pas homme à résister à des friandises, je passai alors des jours à tenter d’identifier les centaines de numéros que la ligne de Krekar contactait sans se soucier du prix des communications.

Comme toujours en pareil cas, le travail – vous savez, ce truc indispensable sans lequel vous n’êtes, au mieux, qu’un attachant dilettante, au pire qu’un insupportable branleur – paya, et en quelques semaines nous découvrîmes, sans surprise mais avec ravissement, que ce bon monsieur Krekar était lié à l’élite du jihad mondial, du Londonistan à l’Afghanistan talêb en passant par quelques pointures éparpillées en Europe occidentale, dont Imad Eddine Barakat Yarkas, un des grands idéologues syriens d’Al Qaïda, réfugié en Espagne, impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001 et directement lié au chef de la cellule des attentats de Madrid, le 11 mars 2004. Mais ne nous égarons pas.

Plus intéressant encore, Krekar appelait régulièrement des numéros en Iran, et les services norvégiens nous avaient bien précisé que chez eux le problème n’était pas tant les menées des ambassades saoudiennes ou koweitiennes que celles de l’ambassade d’Iran. Ne comprenant rien à cette affaire, je me tournai alors, tout naturellement, vers ceux de mes collègues qui travaillaient sur le cœur d’Al Qaïda et les réseaux que nous qualifiions d’exotiques, du Cachemire à l’Ogaden, de Mindanao au Kurdistan irakien. « C’est logique et c’est très simple », me dirent-ils avec l’aisance naturelle qui sied à ceux qui connaissent leurs dossiers mieux que leurs propres poches. « Les Iraniens soutiennent dans une petite partie du Kurdistan irakien un groupe irrédentiste islamiste radical appelé Ansar Al Islam, fondé et dirigé par le mollah Krekar, qui mène des actions contre le régime de Saddam Hussein et dont quelques volontaires s’entraînent dans les camps jihadistes en Afghanistan ». C’était là une merveilleuse illustration de ce qui devint ensuite le glocal, mais passons.

Au printemps 2000 eut lieu en Europe une grande transhumance de jihadistes, un grand nombre de militants et de responsables décidant de rejoindre les Taliban dans leur émirat afin d’y recevoir la bonne parole d’Al Qaïda. Ce déplacement de compétences se fit, bien sûr, par le Pakistan, mais aussi par l’Iran. Les jihadistes, en provenance de Londres, Stockholm ou Francfort, passant parfois par la Turquie, étaient, en effet, pris en compte à Téhéran par les cadres de la Gama’a Islamiya que les services iraniens toléraient depuis des années. Vous noterez, car on ne vous la fait pas, que le fait d’avoir renoncé à la violence et d’avoir signé un trêve avec le régime égyptien, n’empêchait pas les petits gars de la Gama’a d’aider leurs frères moins débonnaires.

Je pourrais ajouter que la même Gama’a a récemment créé un parti politique légal dans l’Egypte postrévolutionnaire, mais ça n’a rien à voir et ça nous entrainerait trop loin. Revenons donc à nos barbus.

Parvenus en Iran, nos volontaires du jihad mondial, grâce à un petit réseau de taxis ad hoc, cheminaient jusqu’à la frontière avec l’Afghanistan où les gardes-frontières taliban les remettaient aux rabatteurs d’Al Qaïda, qui les répartissaient dans les camps. Le tout puissant Ministère du Renseignement ignorait-il ces activités ? Evidemment, non. Les soutenait-il ? Pas plus. Donner des armes et de l’argent aux quelques centaines de combattants d’Ansar Al Islam au Kurdistan irakien était une chose, soutenir des groupes qui étaient dans le viseur de l’Empire une autre, et les radicaux, quoi qu’on nous dise, ne sont pas fous, et rarement idiots s’ils sont arrivés au pouvoir.

L’ambiance changea, là aussi, après le 11 septembre 2001. Un certain nombre d’Etats qui avaient aimablement toléré les réseaux d’Al Qaïda, comme la riante Syrie ou l’accueillant Yémen, se firent d’un coup très coopératifs avec l’Empire et ses alliés alors que s’ourdissait leur vengeance. L’Iran se montra, comme à son habitude, plus circonspect.

A partir de décembre 2001, plusieurs cadres de l’organisation, dont Saïf El Adel – qui fut en 2011 émir intérimaire d’Al Qaïda, Souleiman Abou Gaith (récemment arrêté en Jordanie après avoir quitté l’Iran pour la Turquie en janvier dernier) – ou Mohamed Moummou, un ancien des cellules suédoises qui connaîtra lui aussi un destin épique, trouvèrent refuge en Iran. Les services occidentaux, qui traquaient tout ce petit monde, firent pression sur Téhéran, qui instaura alors des régimes de liberté plus ou moins surveillée pour ses invités. Malgré les menées des Israéliens, l’Empire résista à la tentation et se contenta de violentes joutes diplomatiques secrètes avec l’Iran au sujet du sort des dizaines de jihadistes présents dans le pays. En 2003, l’affaire se mêla même aux délicates négociations sur le programme nucléaire, occasionnant quelques échanges virils entre les ambassadeurs occidentaux et les responsables iraniens, mais chut, car ça, c’est vraiment secret.

Par ailleurs, ceux qui nous parlent doctement de l’Iran, forcément perse et chiite, oublient – ou ne savent pas – que le pays n’est pas – pas plus que les autres, en tout cas – épargné par les crises communautaires. Ainsi, à l’est, au Balouchistan existent de vives tensions entre une minorité sunnite, évidemment travaillée par l’islamisme radical, et le pouvoir central, intrinsèquement peu enclin au dialogue.

Il existe ainsi au Balouchistan iranien un groupe terroriste sunnite, généralement connu sous le nom de Jund Allah, qui mène contre le régime une guérilla mêlée de terrorisme. Certain attentats, ces dernières années, ont été particulièrement meurtriers, visant les symboles du pouvoir, les Gardiens de la Révolution ou même des mosquées – selon un mode opératoire qui rappelle les actions du TTP pakistanais contre la communauté chiite  de l’autre côté de la frontière. Comparaison n’est pas raison, mais les ennemis sont communs, et il se trouve que le Jund Allah est, selon bon nombre d’observateurs sérieux, lié à Al Qaïda.

Seulement voilà, c’est encore plus compliqué. Car d’un côté nous avons un régime iranien qui accueille en toute connaissance de cause des dirigeants d’Al Qaïda tout en leur demandant de ne pas concevoir d’opérations depuis son territoire, mais qui combat sur une partie de son territoire un groupe qui est leur allié. Et De l’autre côté nous avons un mouvement jihadiste que ces mêmes observateurs jugent soutenus par, au moins, le Pakistan – voire le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou Israël. Je n’ai, pour ma part, pas d’information sur ce dernier point, mais on a déjà vu les Occidentaux soutenir de petits ennemis contre de grands adversaires. Ah la la, vraiment, je vous jure…

A ce stade, il est difficile de savoir, surtout quand on est un observateur civil désormais bien déconnecté du terrain, si une partie de l’appareil d’Etat iranien a laissé faire une cellule d’Al Qaïda en toute connaissance de cause, ou si, là comme ailleurs, les services ne sont pas omniscients et ont pu se laisser abuser. Il est également possible que les relations entre les petits gars arrêtés au Canada et leurs amis en Iran n’ait jamais eu de caractère véritablement opérationnel. En tout état de cause, à l’exception de quelques commentateurs hystériques, personne ne songe sérieusement à une implication directe du régime iranien dans cette affaire. Pour autant, ceux qui ont cru bon de s’esclaffer à la simple mention de la présence de jihadistes en Iran ont, une fois de plus, montré qu’il ne faut pas confondre l’observation et l’analyse de la mouvance jihadiste et commentaires de la presse de la veille au comptoir du café du Stade.

Truly, for some men nothing is written unless they write it.

Il est difficile de ne pas penser à T.E Lawrence, ces temps-ci, alors que les révoltes arabes sonnent le glas de l’ordre – façon de parler – hérité de la fin de l’Empire ottoman, comme je l’ai humblement suggéré ici et .

Ecrivain talentueux, archéologue, diplomate, espion, praticien de la guerre dans le désert, théoricien de la guérilla, Lawrence d’Arabie reste, près d’un siècle après les grandes heures de la Révolte arabe (1916-1918), un personnage dont la réalité, plus ou moins décrite par quelques biographes et historiens, s’estompe derrière la légende.

 

Le mythe est d’abord né d’un livre, authentique chef d’œuvre, Les Sept Piliers de la Sagesse, paru sous plusieurs formes entre 1922 et 1935, et considéré comme un monument littéraire. Dans ce texte, maintes fois remanié et dont il a même perdu un brouillon, Lawrence livre un récit de la révolte arabe tout autant qu’un voyage intérieur.

Exalté, lyrique, le livre est, naturellement, bien plus qu’un récit de guerre ou qu’une autobiographie, et son passage à l’écran était inévitable tant les événements comme la région conduisent à rêver les yeux ouverts. C’est finalement David Lean, en 1961, qui s’attaque à une adaptation du livre qui fait encore, cinquante ans après, autorité et est considérée comme un des plus grands films, indépassable, de l’histoire du cinéma.

David Lean est loin d’être un inconnu quand il relève le défi. Cinéaste expérimenté, il a ainsi triomphé à Hollywood en 1958 en raflant sept Oscars pour Le Pont de la Rivière Kwaï (1957), un chef d’œuvre adapté du roman de Pierre Boulle, avec Alec Guinness, William Holden et Sessue Hayakawa.

 

Finalement intitulé Lawrence d’Arabie (puisque les ayants droits refusent aux producteurs l’autorisation d’utiliser Les Sept Piliers de la Sagesse), le film, comme Le Pont de la Rivière Kwaï, est une superproduction intimiste. Des moyens colossaux et des lieux de tournage multiples permettent ainsi de dresser le portait d’un homme tourmenté placé au cœur de l’Histoire, et qui ne s’en relèvera pas.

David Lean, qui a tenté d’engager Marlon Brando et a même fait tourner des essais à Albert Finney, a finalement choisi un acteur presque débutant nommé Peter O’Toole. Celui-ci, d’une beauté stupéfiante, va littéralement incarner Lawrence, et son charisme ne va pas manquer de contribuer à la création du mythe, jusqu’à imposer son visage au personnage.

O’Toole remporte en 1963 l’Oscar du meilleur acteur – et il a, depuis, été nominé pas moins de huit fois par l’académie américaine… Son interprétation est d’ailleurs unanimement considérée comme la plus grande performance d’acteur de l’histoire du cinéma. Il faut dire que, fait rarissime, l’acteur parvient à donner une telle profondeur et une telle complexité à son rôle qu’on en vient presque à penser qu’il dépasse son personnage. Officier subalterne terrassé d’ennui et érudit insolent, on le voit partir en mission avec une soif d’aventure qui n’a pu que séduire des générations de jeunes hommes exaltés et se révéler bédouin parmi les Bédouins, stratège, conseiller politique, et même esthète enivré par la beauté du théâtre des opérations.

Le colonel Nicholson était un homme d’ordre et de principes, réalisant un projet qui lui faisait oublier son camp. Lawrence, devant la caméra de Lean, est un intellectuel avide d’action, romantique, que la violence fascine et écœure, et qui s’approche de la folie au fur et à mesure que la guerre qu’il mène lui échappe et qu’il prend goût aux tueries.

Entouré de seconds rôles en état de grâce, de José Ferrer à Anthony Quayle en passant par Alec Guinness, Anthony Quinn ou Omar Sharif, Peter O’Toole illustre l’alchimie idéale, quasiment unique, qui fait de Lawrence d’Arabie un tel film. Tout y est, en effet, extraordinaire : décors somptueux, scénario impeccable, dialogues parfaits, le tout porté par la partition de Maurice Jarre.

Et comme pour ajouter encore à la légende, c’est sur le tournage que le roi Hussein de Jordanie rencontre sa deuxième épouse, mère de l’actuel roi Abdallah II, dont les deux grands-oncles, Ali et Faysal, sont respectivement joués par Omar Sharif et Alec Guinness.

Et la guerre, et la révolte arabe, dans tout ça ? A dire vrai on ne la voit guère. La prise d’Aqaba, pur moment de magie quand on y pense, est belle mais loin des standards actuels. La guérilla elle-même, au coeur de l’action de Lawrence et de la stratégie des Alliés contre les Ottomans dans le Hedjaz, n’est évoquée que pour ses moments les plus spectaculaires – et Sergio Leone sera fortement influencé par les attaques de train – ou dramatiques, mais peu d’explications sont fournies et on voit peu ou pas de cartes de la région. Lawrence, stratège, est d’abord pour Lean un personnage tragique, décalé, emporté par son génie et ses failles, et finalement trahi par sa soif d’absolu dans un monde qu’il a cru pouvoir façonner.

 

Cité en exemple par les plus grands, de Martin Scorsese à Steven Spielberg ou Ridley Scott, Lawrence d’Arabie est devenu la montagne que personne ne peut plus gravir. Malgré quantité de chefs d’oeuvre tournés depuis 1962, aucun n’a atteint la perfection du film de David Lean. Lui-même n’abandonnera pas les superproductions (Le Docteur Jivago, en 1966, et La Route des Indes, en 1984), mais sans jamais atteindre cette perfection, rencontre unique entre un destin, une région et une vision artistique.

 

 

Et j’ajoute qu’à l’occasion du 50e anniversaire de la sortie du film Sony a édité un coffret particulièrement luxueux présentant un transfert du film sur Blu-Ray d’une exceptionnelle qualité. Un must.

Une vie de secrets et de tromperies

J’aime les virtuoses. J’aime la manière dont leur technique, au lieu de servir leur égo, sert leur art et nous élève. Orson Welles, Steven Soderbergh, Brian De Palma, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Russell Banks, Cormac MacCarthy, Julien Gracq, Marguerite Yourcenar, Stefan Zweig, Kafka, Hélène Grimaud, Yo-Yo Ma, Alexander Brailowski, Jimmy Page, Hendrix, Eric Clapton…

Robert Littell est de ceux-là. Avec humilité, et avec une déconcertante aisance, il expose depuis des années les mécanismes du renseignement. Loin des intrigues d’un John Le Carré ou des raffinements littéraires d’un Graham Greene, Littell ne renonce cependant pas à la complexité de l’espionnage et du contre-espionnage. Tout son talent réside dans sa capacité à présenter clairement les enjeux de cette activité sans la caricaturer et sans la compliquer inutilement.

Sous sa plume vivent ou revivent des légendes, comme James Angleton ou Kim Philby, jamais réduites à de simples ombres mais au contraire très humaines. Dans bien des cas, on apprend plus de choses dans ses romans sur la CIA et la Guerre froide que dans les compilations plus ou moins adroites que nous servent les rares à oser écrire en France des essais sur le renseignement. A ce titre, Littell éclaire brillamment ces années où se joua le sort du monde dans les mains de quelques hommes, passionnés et écrasés par leur mission, comme le montra Robert De Niro dans The Good Shepherd (2006, avec Matt Damon, Angelina Jolie, Alec Baldwin, William Hurt, Joe Pesci et Timothy Hutton).

 

La force des romans de Robert Littell vient d’un mélange rare d’érudition, d’humour et d’empathie, et d’une parfaite maîtrise formelle. Littell comprend parfaitement les mécanismes de ce qui se trame, il expose l’envers du décor, dévoile les grandeurs et faiblesses de ses personnages. Tous ne sont pas fréquentables, il y a des psychopathes, des assassins, des faux naïfs et des vrais crétins, mais tous jouent au même jeu et c’est ce qui le rend intéressants, et pour certains d’entre eux attachants.

 

De tous ses livres, et il y en quand même quelques uns, il me semble qu’il faut avoir lu le prodigieux La Compagnie: le grand roman de la CIA (2002), incroyable fresque qui couvre plus de cinquante ans d’affrontement Est-Ouest.

Littell y mélange avec maestria les thèmes qu’il explore depuis le début de sa carrière : les agents dormants, les fausses identités, la trahison, les manoeuvres d’agences, les missions impossibles, les drames personnels, et le résultat est proprement étourdissant. Le plaisir intellectuel devant les intrigues entrecroisées russes et américaines est incroyable, et il m’est arrivé, lors de ma première lecture, de jubiler comme lors de certaines enquêtes. La Compagnie est sans doute un de mes romans d’espionnage préférés et je l’ai offert ou conseillé à tous mes amis. Aussi n’ai-je pas été plus surpris que cela quand, en 2004, le chef du service de documentation de mon administration, un homme plus connu pour ses horribles chemises et ses épouvantables cravates que pour ses succès, a refusé de le commander pour l’édification de la jeunesse, écartant la suggestion d’un revers méprisant de la main en laissant tomber  « Peuh, ce n’est que de la fiction ». Une épée, on vous dit.

En 2007, les frères Scott, qui n’avaient pas eu la chance de bénéficier de cette puissante appréciation, ont adapté pour la télévision le roman de Littell, avec Michael Keaton, Chris O’Donnell et Alfred Molina. Le résultat est plus qu’honorable.

Littell a su dépasser l’immense réussite qu’est La Compagnie, et ses romans suivants ont confirmé qu’il gagnait encore en maîtrise et que son inspiration était intacte. En 2011, la publication de Philby: portrait de l’espion en jeune homme, constitue un nouveau sommet. Sous une forme que je ne dévoilerai pas ici et qui se prête à merveille au sujet, Robert Littell explore le monde du renseignement de la fin de l’entre-deux guerres, nous fait croiser des personnages fascinants et met en place ce qui s’avérera être la plus retentissante trahison de l’espionnage britannique. Encore une fois, la virtuosité n’est pas vaine, et elle est même parfois prétexte à une véritable émotion.

La lutte contre le jihadisme, sans être une partie de plaisir, n’atteindra sans doute jamais la complexité et le raffinement de l’affrontement entre services de vrais professionnels. Pour se souvenir de ce que le monde du renseignement fut il y a quelques décennies, pour réaliser qu’il n’a finalement guère changé et pour anticiper les luttes qui se dessinent, il faut lire Robert Littell. Et il faut lire Robert Littell pour le plaisir de l’art.

Bring me people to kill

Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow (2012), n’est pas un film, c’est un monument.

En près de trois heures, la cinéaste, dont le film précédent, The Hurt Locker (2008), a déjà été récompensé par six Oscars, nous plonge au cœur de la traque d’Oussama Bin Laden par la CIA.

Loin d’être le documentaire qu’on a voulu nous vendre, Zero Dark Thirty est un vrai film d’auteur, bien documenté, certes, mais portant une vision et une interprétation particulières des événements, tourné avec la froideur presque mécanique qui caractérise le cinéma de Kathryn Bigelow. On ne trouve donc nulle grandiloquence dans le récit, et tout y est terriblement sobre, presque glacé, des séances de torture au raid final, en passant par les attentats et les engueulades.

Ça commence par l’attentat le plus meurtrier de l’Histoire, et ça finit par une tuerie. Ça commence par des voix de femmes sur un écran noir, disant qu’elles vont mourir, et ca finit par une femme seule, brisée par sa quête. Ça commence par un échec majeur, et ça finit par un succès tardif. Et entre ce début qui n’en est pas un, et cette fin qui ne règle rien, un choc, ou plutôt une série de chocs.

Ne nous y trompons pas, Zero Dark Thirty n’est pas un film sur le jihad, et il nous apprend moins sur Al Qaïda que The Siege, (1998, Edward Zwick), Body of lies (2008, Ridley Scott), ou même The Kingdom (2007, Peter Berg). Il nous décrit, en revanche, la lutte anti terroriste menée par l’Empire, avec ses moyens illimités et sa détermination aveugle.

Aux victimes sans visage mais dont on entend les voix terrifiées succède ainsi le silence en gros plan d’un jihadiste torturé dans les locaux sordides d’une base secrète de la CIA. « Vous vous souvenez des images du 11 septembre ? Voyez à présent comment on vous défend et comment on prépare notre vengeance », semblent dire ces scènes difficilement soutenables. Sans aucun voyeurisme, mais sans aucune fausse pudeur, Kathryn Bigelow nous montre donc les fameux interrogatoires de la CIA. Le film, qui se veut un récit fidèle, ou en tout cas crédible, ne juge pas, mais il devient alors assez éprouvant pour susciter la condamnation. Quant à savoir si montrer que la torture peut être efficace revient à la justifier, la question est idiote. Le carpet bombing sur des villes est efficace, mais ce n’est pas pour ça qu’il faut le pratiquer. Ici, les terroristes, soumis à une pression inhumaine, finissent par parler, mais l’efficacité ne devrait pas être le seul critère de choix. Hélas, puisque c’est la guerre…

Dès cette première scène, la jeune analyste, magistralement interprétée par Jessica Chastain, se retrouve donc confrontée à la terrible réalité de la lutte contre le terrorisme que mène son pays. On lit dans ses yeux de l’effroi, et sans doute un peu de pitié, mais sa détermination l’emporte, et elle devient, dès cet instant, l’incarnation de l’Empire engagé contre Al Qaïda, impitoyable, sans hésitation. Sa main ne tremble pas, quitte à accomplir des horreurs. Le spécialiste de la CIA, qui étouffe, noie, affame ou enferme les détenus, un homme avec lequel on pourrait partager un broc de Bud dans un bar de Georgetown, l’annonce d’ailleurs à Ammar : This is what defeat looks like. Deux hommes qui s’affrontent, et l’un des deux a définitivement perdu. Vae Victis, comme aurait dit l’autre.

Zero Dark Thirty est le premier film dans lequel est décrit avec une telle patience le processus d’analyse du renseignement. Loin des enquêtes policières haletantes et des courses-poursuites impitoyables, nous voilà contemplant le travail acharné et minutieux d’une analyste, possédée par sa mission, lisant des rapports, visionnant des heures d’interrogatoires, posant parfois elle-même des questions, organisant des surveillances, insistant pour obtenir des moyens ou des autorisations, bataillant avec sa hiérarchie, se heurtant aux impératifs politiques – parfaitement rendus, d’ailleurs. De ce point de vue, le film est plus que fidèle à la nature du travail d’analyste, souvent obscur mais indispensable, vital, à la vie d’un service de renseignement. Pas d’arrestations, pas de drones, pas de démantèlement, pas de briefing devant le président ou la presse sans ce travail que Jérôme Garcin, du Masque et la Plume, qualifiait récemment de paperasserie. Ben oui. On manie plus souvent la clé USB que le Glock.

Le but ultime de l’analyse, l’objectif de l’analyste, c’est d’inspirer l’action. La connaissance la plus méticuleuse est sans objet si elle ne connaît pas de prolongement opérationnel, et le raid sur Abbottabad, aboutissement du film, est d’abord l’aboutissement de la traque. De même, la salle de guidage des drones, baptisée Predator Bay, ne saurait fonctionner sans les travaux des analystes, et je dois avouer que la découvrir m’a procuré un long frisson d’excitation. Il s’agit, après tout, du saint des saints de la campagne mondiale contre Al Qaïda, et la puissance qui en émane est terrible. Il en va de même pour le briefing des SEALS en zone 51, véritable moment de pure jouissance pour un expert sur le point de voir se déclencher une opération qu’il a initiée, malgré les morts, les embuches et le temps qui passe.

Comme pour illustrer l’enjeu de la quête d’Oussam Ben Laden, Kathryn Bigelow rythme son film d’attentats, par ailleurs remarquablement reconstitués, qui sont comme autant de rappels que la menace terroriste ne décroît pas depuis septembre 2001 et qu’elle doit être combattue. Mark Strong, une fois de plus impressionnant, expose l’urgence de la situation à l’occasion d’un courte mais brutale réunion, qu’il conclut par cette formule sidérante d’urgence et de volonté : Bring me people to kill.

Mon cœur s’est emballé quand j’ai reconnu les dates sur l’écran, à Khobar, à Londres, à Islamabad, à Khost, et j’étais là, impuissant, à attendre que la mort frappe, une nouvelle fois. L’attentat contre la CIA, à Camp Chapman, le 30 décembre 2009, est en particulier d’un terrifiant réalisme, autant que les tortures vues au début. Une sale guerre, vraiment.

Le récit suit l’enquête, accompagne les développements de la traque, alignant les noms des responsables d’Al Qaïda, les impasses et les oublis, comme cette erreur humaine, qui m’en a rappelé quelques autres et que je vous laisse découvrir. Le récit gagne ainsi en intensité, et c’est à la fin, lorsque l’écran noir efface le visage baigné de larmes de Jessica Chastain, que l’on prend conscience de l’incroyable souffle du film.

Une telle description, presque clinique, sans pathos, fait penser au chef d’œuvre de Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger (1966), autre vision d’un affrontement non conventionnel où la volonté, y compris celle de commettre le pire, a, plus que les moyens, joué le premier rôle.

Le raid final, point d’orgue du film, illustre, par sa brutalité, la nature même de cette guerre, conduite parmi les populations. On y tue des mères devant leurs familles, sans jubilation mais sans hésitation, et les pleurs des enfants déchirent le cœur. La volonté de l’Empire est là, dans cette tragédie qui en annonce d’autres, de vengeance en vengeance. Figure centrale, le personnage de Jessica Chastain paraît, un instant, avant le raid, comme saisie de vertige avant le passage à l’acte. Peut-être a-t-elle conscience de la portée plus symbolique qu’opérationnelle de ce qu’elle a provoqué. Peut-être est-elle paralysée par la stature presque mythologique de l’homme qu’elle va éliminer.

Sans doute autant pour rester au plus près des acteurs que pour ne pas associer Barack Obama à ces images, on ne voit pas la situation room, devenue mythique. L’affaire reste, pendant presque tout le film, gérée par des techniciens, experts de la CIA, commandos, ingénieurs. On a souvent décrit Kathryn Bigelow comme une cinéaste filmant des hommes – et c’était oublier Strange Days (1995, avec Juliette Lewis et Angela Bassett), mais force est de constater que Zero Dark Thirty, s’il nous montre des femmes, décrit d’abord un monde de professionnels, décidés, voire obsessionnels. C’est peut-être ça, au fond, le cinéma de Bigelow : un monde de techniciens sans limite, tout entiers tournés vers le but à atteindre, obsédés par le dépassement d’eux-mêmes.

L’affaire, pourtant, est réelle, même si elle est ici romancée ou arrangée. On attend déjà avec impatience le documentaire de HBO, Manhunt, de Greg Barker, d’après le livre de Peter Bergen, pour en savoir plus et nous approcher un peu plus de ce qu’il s’est passé.

Zero Dark Thirty n’est donc pas la vérité, ni même une version officielle. Le film est, en revanche, une fascinante description de cette traque, et surtout un constat qui fait frissonner. En montant dans le C-130 qui lui est réservé, Jessica Chastain s’entend demander par le pilote : « Où voulez-vous aller ? ». Et elle ne sait que répondre.

Et nous, qui combattons des jihadistes au Mali pendant que les drones impériaux les cueillent sans relâche au Yémen ou au Pakistan, où allons-nous ?

Jésus n’était pas une mauviette

Je n’ai vu qu’une seule saison de 24, la deuxième, et je dois avouer que les dernières heures ont été éprouvantes. Initialement séduit par le procédé, j’en ai été rapidement lassé, et ce n’est que par pure rigueur intellectuelle que j’ai choisi d’aller au bout de l’intrigue. J’ai même souvenir d’avoir ressenti un léger malaise devant ce qui m’a semblé être, sur la fin, une incohérence dans le comportement du Vice-Empereur, mais bon, c’est loin tout ça.

En réalité, je n’aime pas 24, même si l’idée de départ est brillante et pose de passionnantes questions en terme d’écriture cinématographique. Autant le dire tout de suite, les histoires sont idiotes (je les ai lues sur les nombreux sites de fans), les rebondissements absurdes, les personnages ont la psychologie d’une huître et l’omnipotence de Jack Bauer a un côté lassant. Quant aux dialogues, ils ont le naturel des pires films de Rohmer.

C’est pourtant avec gourmandise que j’ai lu l’essai de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, 24 heures chrono : le choix du mal (PUF, 2012). L’analyse de la série par un garçon aussi brillant promettait d’être passionnante, tant j’avais été impressionné par la qualité de son précédent ouvrage, tiré de sa thèse, La guerre au nom de l’humanité. Tuer ou laisser mourir (PUF, 2012).

 

Dans la lignée d’un Pierre Bayard (Qui a tué Roger Ackroyd ?, Editions de Minuit, 1998) ou d’un Emmanuel Burdeau (La passion de Tony Soprano, Capricci Editions, 2010) , Jeangène Vilmer se livre à une véritable lecture critique, érudite et attentive, sans snobisme et sans idolâtrie.

Délaissant une approche technique, il s’empare de la série et l’analyse d’un point de vue moral, en la replaçant dans le contexte de l’Empire post-11 septembre. Ce faisant, il aborde des sujets centraux, à commencer par le recours à la violence illégale et à la torture et, comme à son habitude car ce garçon est brillant, lance des formules définitives, dont celle-ci : « Si l’on ne peut jamais tout surveiller, le risque n’est jamais nul ».

A partir du personnage de Jack Bauer, dont la posture christique est parfaitement explicitée, l’auteur décortique l’ensemble de la série, citant ses personnages, ses scénaristes, ses producteurs, cassant l’image de brutalité minérale qui s’en dégage parfois et que relaient nombre de commentateurs. Dans Le jardin des supplices, la réflexion devient proprement renversante de clarté alors que le sujet – torture et renseignement – conduit le plus souvent à des discours moralisateurs déconnectés de la terrible réalité du terrain. C’est ainsi dans ce petit ouvrage (170 pages) que j’ai lu l’argumentation la plus solide et la plus convaincante contre la torture, loin des discours théoriques auxquels, comme vous l’imaginez, la brute épaisse que je suis est le plus souvent insensible.

A mesure que l’on avance dans la lecture de cet essai, on est saisi par l’implacable rigueur du raisonnement, la solidité des références – on passe sans mal de Jack Bauer à Charles Baudelaire – et l’insolente aisance de l’auteur. Celui-ci parvient, sans jamais être pédant ou hermétique, à présenter au public les tourments moraux du contre-terrorisme et de la défense de l’Etat. Sa conclusion est, ainsi, d’une audacieuse franchise, assumée et probablement attristée : « 24 offre en réalité une troisième voie entre l’utilitarisme cynique et l’idéalisme naïf. L’utilitarisme prétend annuler les dilemmes : 24 montre au contraire qu’ils sont parfois insolubles, qu’il y a donc des impasses morales et que la vie est tragique. L’utilitarisme innocente le mal, 24 l’assume. Dans la lignée de Machiavel et de Walzer, la série fait « un choix du mal qui se comprend et qui se donne pour tel à celui qui le fait et le prend pour soi ». 24, c’est le mal se connaissant. » (Page 159).

Il n’y a rien à ajouter.

Cette nuit glacée va tous nous changer en idiots et en fous

Dans l’histoire du cinéma comme dans celle de la peinture, on compte des maîtres, des petits et des  grands. Akira Kurosawa, à l’instar de son ami Francis Ford Coppola, de Jean Renoir, d’Howard Hawks, d’Ingmar Bergman, ou de Federico Fellini, compte sans nul doute parmi les plus grands maîtres du 7e art.

Récompensé à de multiples reprises (Lion d’Or à Venise en 1951 pour Rashômon, Lion d’Argent en 1954 pour Les sept samouraïs, Prix Spécial du Jury à Berlin la même année pour Vivre, Ours d’Argent à Berlin en 1957 pour La forteresse cachée, Prix de l’Organisation Catholique Internationale du Cinéma/OCIC à Venise en 1965 pour Barberousse, Palme d’Or à Cannes en 1980 pour Kagemusha, l’ombre du guerrier, Oscar d’honneur en 1990, etc.), Kurosawa s’est rapidement imposé comme un cinéaste à la fois héritier de l’art dramatique japonais et porté vers l’universalité. Ses films, qui ont inspiré les plus grands cinéastes, dénotent une vision cruellement lucide de l’humanité et il est considéré comme le plus grand artiste japonais du 20e siècle.

 

 

A plusieurs reprises au cours de sa carrière, Akira Kurosawa a montré avec flamboyance, mais sans ostentation, l’art de la guerre du Japon féodal. Et si la guerre n’a jamais été au centre de son œuvre, elle a régulièrement servi de toile de fond à ses fresques ou à ses portraits, toujours teintés d’un profond pessimisme.

A deux reprises, il a porté Shakespeare à l’écran – comme c’est brillamment rapporté ici par Critikat.com. En 1957, Le château de l’araignée est inspiré de Macbeth (1623).  En 1985, Ran est l’adaptation du Roi Lear (1606). Et nombreux sont ceux qui estiment, apr ailleurs, que Les salauds dorment en paix (1960) puise sa source dans Hamlet (1603). Quoi de plus logique, finalement, qu’un des plus grands auteurs dramatiques de l’Histoire ait nourri l’oeuvre d’un cinéaste tout aussi ambitieux et tout aussi universel ?

En 1980, Kagesmusha – L’ombre du guerrier, produit par George Lucas et Francis Ford Coppola, remporte à Cannes, ex-aequo avec Que le spectacle commence, de Bob Fosse (All that jazz, 1979), une Palme d’Or qui récompense la maîtrise formelle atteinte par le cinéaste japonais.

Ran suit Kagemusha de cinq ans, et se révèle être un film encore plus abouti, mêlant dans de somptueux décors naturels scènes de bataille hollywoodiennes et scènes intimes dont la mise en scène doit tout au théâtre traditionnel japonais. Les critiques considèrent d’ailleurs qu’il s’agit du plus grand film réalisé par Kurosawa, sommet indépassable de la fresque tragique à la subjuguante beauté, pour lequel il n’obtiendra cependant pas de nouvel Oscar en raison d’obscures complications administratives, mais qui sera quand même présenté à Cannes, hors compétition.

Le cinéaste expose dans Ran son profond pessimisme et utilise, en la simplifiant, la trame du chef d’œuvre de Shakespeare. Au 16e siècle, un grand féodal japonais, Hidetora Ichimanji, parvenu au faîte de sa puissance et voyant la fin arriver, décide de répartir entre ses trois fils ses possessions, et de confier la tête du clan à son aîné.

Mais le plan, cyniquement accepté par  deux des enfants, est repoussé par le troisième, qui y voit la fin du clan et l’annonce de futures divisions. C’est sur ce profond désaccord que commence le film, qui n’est ensuite qu’une longue suite de cruelles et sanglantes désillusions pour Ichimonji, trahi, déçu, abandonné.

Tout est tragique, désespéré, et le film s’achève, comme la pièce, par une succession de drames à peine supportables. Kurosawa et ses scénaristes ont su tirer l’essence même de du texte de Shakespeare pour en livrer une vision visuellement somptueuse mais, paradoxalement, dépouillée. N’étant pas, loin s’en faut, un spécialiste de la chose, je me permets, à ce stade, de vous renvoyer vers ce passionnant article de la Société française Shakespeare, ainsi que vers vers ce mémoire de Jean-Baptiste Lenglet, L’expérience du désastreEtude de l’espace dans “Le château de l’araignée”, d’Akira Kurosawa.

 

 

Produit par un Français, Serge Silberman, Ran a bénéficié d’une minutieuse préparation, dont la fabrication par un artisan de centaines d’armures traditionnelles japonaises.

Manoeuvres d’infanterie, charges de cavalerie, embuscades d’arquebusiers, siège, pluie de flèches, tout y passe dans des tableaux que l’on sait composés avec une extrême minutie par le maître. Comme rarement, la guerre trouve là une représentation fascinante mais jamais complaisante, l’illustration du choc de volontés entre stratèges et le poids du chaos, du hasard, de ce que Kurosawa appelait sans doute la terrible fatalité. Fresque visuellement profondément marquée par le Japon féodal, Ran est aussi une oeuvre universelle dont le propos n’a rien à envier à nos classiques grecs, et qui ne saurait rougir de la comparaison avec la tragédie anglaise dont il s’inspire. Un authentique chef d’oeuvre, qui redonne à ce terme toute sa force.

« Les experts/Minneapolis » : Peter Bergen

Peter Bergen is THE MAN. Si vous ne devez en lire qu’un seul, parmi tous les esprits plus ou bien intentionnés qui écrivent sur le jihad depuis plus de 10 ans, c’est lui, Peter Bergen, le spécialiste des questions de sécurité pour CNN, qu’il faut choisir et dont il faut acheter les livres.

A la différence d’un Woodward, qui collectionne les sources mais n’est pas décidément pas un grand écrivain et n’entend rien au terrorisme, à la différence d’un Fisk qui parle surtout de lui, à la différence d’un Burke qui systématise un peu trop, à la différence d’un Filiu qui a surtout aligné les poncifs, à la différence d’un Philippe migaux trop scolaire, Peter Bergen a livré, le premier pour le grand public, une vision à la fois complète et pertinente de la mouvance jihadiste.

 

 

N’ayons pas peur des mots, je tiens Guerre sainte, multinationale (Jihad, Inc, 2001) pour un livre fondateur, un authentique monument de la littérature désormais abondante sur le sujet. Dans ce premier ouvrage comme dans les trois suivants, Peter Bergen a su avec un infini talent décrire l’extrême complexité d’un phénomène mondial.

 

 

Même traduit de façon approximative, et Dieu sait qu’il y aurait à redire au sujet de la version française du dernier, son style reste incroyablement accrocheur et vivant. Evidemment, et malgré l’étendue de ses contacts au sein de la communauté impériale du renseignement, certains points restent discutables et on a le droit, comme votre serviteur, de ne pas adhérer aux conclusions de son dernier livre, Chasse à l’homme  (Manhunt, 2012). Bergen y souligne à raison les dérives et les excès du contre-terrorisme armé, mais il laisse de côté l’aspect fondamental de la lutte contre les groupes terroristes, la défense de l’Etat, de sa souveraineté et de son intégrité, et ne relève donc pas l’impérieuse nécessité qu’il y a à lutter partout et par presque tous les moyens. De même, on a le droit de ne pas être d’accord avec lui quand il affirme qu’OBL était obsédé par Israël. Les débriefings de membres d’AQ et les nombreuses enquêtes ont largement démontré que le grand barbu était obsédé par l’Empire, son désintérêt pour la Palestine ayant même provoqué les rares tensions au sein de l’organisation. Tant pis, on ne peut pas tout avoir.

Dans ses quatre livres comme dans ses articles et ses interventions, Peter Bergen démontre une remarquable compréhension de son sujet, un fait d’autant plus notable que dans notre cher et vieux pays d’anciens responsables de nos services, de grands universitaires, et quelques apprentis criminologues habitués aux antichambres ministériels se trompent avec une constance et un aveuglement qui forcent le respect. Complet sans être exhaustif, clair, fin, il offre un tableau saisissant de justesse et de nuances du jihad et de l’islam radical. Mieux, sans jamais être sensationnaliste, il sait vous faire tourner les pages les unes après les autres. De ce point de vue, et sur des sujets pourtant voisins, Chasse à l’homme est bien plus intéressant et mieux écrit que les Guerres d’Obama, du grand Woodward.

Je n’ai pas honte de dire qu’en 2002, alors que j’étais plongé dans la fournaise de l’immédiat après-11 septembre, le premier livre de Peter Bergen a été d’un secours précieux lorsqu’il s’agissait lever le nez du tableau de bord, de Djerba, de Karachi, du Yémen, de Kandahar de Moroni. Pour l’heure, aucun auteur francophone ne lui arrive à la cheville et la démonstration est tristement faite, une nouvelle fois, que pas une de nos plumes autorisées n’a encore produit des initiations aussi puissantes au jihad et au contre jihad.

Plus que recommandé. Indispensable.

 

 

Et j’en profite pour glisser que Peter Bergen sait s’entourer de remarquables espoirs, comme l’excellent Andrew Lebovich (TweetsintheME et membre du blog collectif de référence Al Wasat), un analyste à suivre et à lire pour qui s’intéresse au Sahel.