Si on ne supporte pas la pression, autant ne pas choisir la voie du renseignement. Et si on est incapable de la gérer, mieux vaut ne pas postuler à des fonctions d’encadrement. Tout le monde n’aime pas l’urgence, la nécessité de prendre des décisions rapides, les enjeux importants, et il n’y a pas de honte à préférer le temps long de la réflexion ou le calme – certes, relatif – des structures de soutien.
Dans certaines administrations, qui n’ont su ou n’ont pu mettre en place des circuits professionnels adaptés, le passage par un poste de commandement est pourtant une obligation, quand bien même tout le monde sait que le candidat retenu (et il le sait lui-même) n’est pas à la hauteur, voire qu’il est le pire des choix. La justice immanente frappe alors au pire des moments, lorsque la gestion de la crise échoit au pire des responsables. C’est arrivé dans certains services le 11-Septembre, ou lors des attentats de Madrid, Londres ou Toulouse-Montauban, et il n’y a pas de raison que cela n’arrive pas à nouveau.
De fait, parmi les nombreuses qualités qu’on attend d’un chef – et singulièrement du sien – figure la capacité à encaisser la pression des événements et à protéger ses équipes afin que celles-ci puissent se consacrer à la mission. Il ne s’agit pas de minimiser les actions à entreprendre ou de ne pas prendre en considération l’ampleur exacte de la crise mais, justement, de protéger ses subordonnés en transformant les directives, parfois impérieuses, de la haute hiérarchie en énergie positive.
Résister à la pression de l’autorité politique – seule autorité légitime, faut-il le rappeler – n’a rien de si évident. Il faut obéir sans se soumettre, sans se compromettre, sans renier les fondamentaux éthiques d’un métier qu’on a choisi de faire toute sa vie alors que le ministre qui vocifère sera peut-être parti demain, emporté par un remaniement, balayé par un scandale ou enseveli sous un désastre électoral. Votre chef joue à votre profit le double rôle d’un entraîneur qui fixe une stratégie et tire le meilleur de vous et d’un écran qui vous protège. Si vous ressentez plus de pression que votre chef, ou si, au contraire, vous ne savez pas pourquoi vous faites ce que vous faites, alors vous avez un problème. Et nous avons tous un problème.
Pour des raisons que les mauvaises langues lient à de funestes événements intervenus en Nouvelle-Zélande en 1985, le Service action fut pendant plus de dix ans cantonné à des missions que l’on qualifiera pudiquement de secondaires. Les membres de cette glorieuse unité, à la fin des années ’90, expliquaient même dans les couloirs que les initiales SA signifiaient Service d’assistance tant le fer du lance du Service était limité à des missions de formation au profit de partenaires modestes ou à des actions sans risque et sans violence.
Les récriminations des opérationnels du SA, pour légitimes qu’elles étaient, faisaient réagir à plus d’un titre. Les officiers qui nous rejoignaient en provenance des unités régulières, alors que l’armée française poursuivait sa longue cure d’amaigrissement, faisaient ainsi remarquer le SA était, et de loin, le mieux doté en moyens et en budget. A Perpignan, nous disait-on, les séances de tir se succédaient à un rythme soutenu et à Cercottes les sauts étaient, au moins, hebdomadaires tandis que les régiments plus traditionnels, sans parler de la Marine ou de l’Armée de l’air, se débattaient dans d’insolubles difficultés budgétaires.
Dans les états-majors, on rappelait avec fatalisme, et une pointe de perfidie, que le non-engagement du SA était étroitement lié à la timidité opérationnelle des autorités, qui ne voyaient dans les actions clandestines qu’une source potentielle d’infinis ennuis politiques, voire diplomatiques. « Une fois, ça suffit », aurait pu ajouter Hans en tapotant son cigarillo d’un air sceptique. De fait, des centaines d’opérationnels rongeaient leur frein dans les différentes bases du Service et s’occupaient avec une poignée de missions de reconnaissance – la plupart sans aucune réelle plus-value pour les analystes. Tout le monde avait bien conscience qu’il s’agissait de maintenir des capacités minimales en attendant que le vent tourne et que les affaires reprennent. Elles reprirent au Kosovo en 1999, avant le choc du 11-Septembre et le début, enfin, du combat contre la mouvance jihadiste.
S’agissant de la lutte antiterroriste, la timidité était plus que jamais de mise et nous dépendions de nos alliés dès que nous avions besoin d’éléments de contexte. Les terrains les plus hostiles étaient hors de portée, et il était acquis que les quelques détachements du SA qui y agissaient malgré tout y opéraient au profit des plus hautes autorités et que nous étions indignes d’être informés des renseignements qu’ils pouvaient recueillir. Il était inutile de protester, et nous travaillions comme si les bureaux de la DO n’étaient pas au-dessus de la cantine et comme si le SA appartenait à une autre administration.
Parfois, cependant, nous était fait l’insigne honneur de briefer une mission sur le point de partir par-delà les mers au cœur de conflits sauvages. Un après-midi de 1998, on nous annonça ainsi qu’une mission partait en Algérie et que nous devions recevoir les deux missionnaires. Décidée, comme toujours, dans l’urgence, la réunion fut préparée avec curiosité et nous étions impatients d’enfin rencontrer deux commandos partant en mission. Hélas…
Tout au long de ma carrière, j’eus l’occasion de côtoyer nombre de membres de SA, tous plus impressionnants les uns que les autres. J’appréciais leur professionnalisme, la conscience qu’ils avaient de leurs capacités mais aussi la reconnaissance qu’ils professaient du travail des analystes que nous étions. Certains devinrent même des amis. Cet après-midi de 1998, cependant, le binôme d’opérationnels qui pénétra dans mon bureau fit une autre impression, et il me rappela instantanément des personnages d’Astérix ou de Lucky Luke : un grand costaud bâti comme une armoire et un (relativement) petit qui avaient en commun de porter des chemises à fleurs et d’avoir des regards de pervers, sinon de sadiques. Le genre de types qui vous n’avez pas envie de croiser le soir, et je me souviens m’être dit qu’avec des têtes pareilles ils ne franchiraient sans doute pas les contrôles aéroportuaires, y compris à Orly. Je ne me souviens plus de la teneur du briefing lui-même, mais le fait est que nous ne reçûmes pas plus de renseignement en provenance d’Algérie.
J’espère que les occupants des bureaux 318B et C s’en souviennent, ce billet est pour eux.
Libérer les otages, aussi bien dans un souci humanitaire que pour atténuer autant que possible les conséquences politiques de l’attentat ? Négocier coûte que coûte ou, au contraire, dézinguer tout le monde afin de rappeler la toute-puissance de l’État et la détermination de ses dirigeants ? Les pratiques et les doctrines – quand elles existent – diffèrent aussi bien en raison de la nature des régimes que de leur histoire ou de la menace à laquelle ils sont confrontés.
Les décisions, quoi qu’il en soit, ne sont jamais faciles à prendre. Il faut être correctement conseillé, si possible par des cadres expérimentés et des services ayant réfléchi ; il faut avoir les nerfs solides ; il faut être capable de peser les coûts et les avantages, les risques d’échec et les chances de succès ; il faut éventuellement écouter des avis extérieurs, mais il faut aussi pouvoir se décider rapidement et s’adapter aux évolutions d’une situation qui n’est pas, par nature, sous contrôle. A Beslan, par exemple, des parents fous d’inquiétude franchirent le cordon, très imparfait, établis par les forces russes pour tenter de libérer leurs enfants eux-mêmes, ce qui eut de graves conséquences sur la tragédie en cours.
Le décideur a surtout le besoin impératif d’être accompagné par des forces d’intervention d’autant plus capables d’agir qu’elles ont étudié l’adversaire, ses motivations, ses capacités et ses méthodes – tout étant lié – et qu’elles en tiré des conclusions opérationnelles afin de pouvoir proposer des options. Décortiquer l’adversaire n’est jamais une perte de temps, surtout quand il est quasiment certain qu’il frappera par surprise, et la force la mieux équipée sera sans réelle pertinence si elle ne sait pas qui elle combat.
L’enchaînement de crises, depuis 2012 et surtout depuis 2015, a conduit nos autorités à inclure la fonction essentielle du RETEX dans le plan d’action contre le terrorisme rendu public il y a un an, comme il me semble l’avoir déjà souligné. Cette indispensable évolution ne va cependant pas de soi et elle sera de toute façon longue à se concrétiser. Les habitudes, surtout dans les corps aux solides traditions, ont la vie dure et il faut parfois près de dix ans pour aboutir aux changements escomptés. Aux réticences habituelles, inévitables dès qu’il s’agit de changement, vont en effet s’ajouter les craintes de certains d’être mis en accusation, voire d’être confrontés à leur bilan réel. La démarche gouvernementale n’est pourtant pas de cet ordre et répond avant tout à un besoin essentiel, que les militaires ou les pompiers connaissent bien : être prêt requiert des efforts de chaque instant, et il faut partir du principe que l’ennemi, surtout quand il est irrégulier, a toujours un temps d’avance.
Il faudra ensuite trancher – c’est sans nul doute déjà fait, mais je n’en sais rien – au sujet des méthodes d’intervention choisies. Deux philosophies s’étaient en effet opposées au mois de novembre 2015 (entrer et encaisser le choc en acceptant d’être surpris par un adversaire pas encore totalement localisé et évalué, ou attendre que la situation soit stabilisée et bien documentée afin de concevoir une action adaptée). Ce choix n’est pas que tactique puisqu’il pèse inévitablement sur la durée de l’attentat et sur la planification des autorités. Il implique aussi d’être décliné dans les domaines, ô combien fondamentaux, de l’équipement et de l’entraînement. Une intervention réussie dépend de nombreux facteurs, complexes et entremêlés, mais au premier rang desquels on trouve le courage des opérateurs. Le 13 novembre 2015, un commissaire de la BAC et son chauffeur ont ainsi montré que le cinéma le plus spectaculaire n’est pas toujours si loin de la réalité. Qu’une gloire éternelle les accompagne.
A toute épreuve, de John Woo (1992)
(Aucun chien n’a été tué ou blessé lors de l’écriture de ce billet)
J’ai rédigé ma première note à destination d’un service partenaire au mois d’octobre 1996. L’affaire, à défaut d’être urgente, était assez sérieuse et méritait à la fois qu’on saisisse des cousins et qu’on expose une de nos rares sources réellement pertinentes. Le format d’une note avait été retenu car il permettait d’exposer avec toute la subtilité nécessaire le dossier à la haute hiérarchie.
Conscient de l’importance de ma mission, j’avais rédigé une note synthétique qui, après validation par mon chef de section, avait été transmise au secrétariat de l’unité de contre-terrorisme pour validation puis diffusion. Plusieurs jours se passèrent et la note me revint. Sa forme, me fit-on savoir sans plus de précision, n’était pas conforme, et il me fallut plusieurs allers-retours avec l’état-major pour que le document, dont le fond ne fut jamais modifié, quittât enfin le 3e étage du bâtiment du Service de contre-espionnage et fut transmis à qui de droit.
Vingt-trois ans plus tard, je me souviens encore de la vieille dame, souriante mais ferme (ou le contraire), m’indiquant patiemment la liste des destinataires qui devaient être servis. Sur le moment, je cachais poliment mon exaspération alors que je me demandais – déjà – ce que j’étais venu faire dans cette administration lente, lourde, confuse, et inutilement (me semblait-il) tatillonne. Au fur et à mesure que les mois s’écoulaient, je compris cependant que la rigueur administrative, bien que pénible, était une condition indispensable au bon fonctionnement de la Boîte. Arroser plusieurs destinataires de copies d’une note, bien que coûteux en papier et en temps, permettait à plusieurs entités très distinctes chargées de la gestion ( et de la protection) de la source à l’origine du renseignement, ou des relations avec nos cousins, ou de supervision stratégique, d’être informées de ce que nous manigancions. Et l’alimentation d’au moins deux fonds d’archives nous garantissait de pouvoir revenir au document dans cinq ou dix ans.
Naturellement, dans un service qui paraissait travailler de façon immuable depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la couche en place d’états-majors, de structures de coordination et autres cellules de suivi avait pris des proportions inquiétantes. Les chocs stratégiques et la numérisation du monde conduisirent à des réformes d’autant plus bienvenues qu’elles étaient vitales. Les tampons n’ont pas disparu, ils sont simplement devenus virtuels, ce qui ne change rien mais change tout.
Module IEPLTS – Agent Lechiot, (Saison 1 d’Au Service de la France), d’Alexandre Courtès (2015)
A-t-on jamais construit un empire sans tragédies ? La question ne cesse de hanter la littérature américaine depuis plus d’un siècle, et les plus grands cinéastes ont rapidement pris le relais des romans en explorant inlassablement le crime fondateur des États du Nouveau monde.
Le sort des Amérindiens a, en réalité, toujours suscité des débats très vifs aux États-Unis, sans que cela pèse, comme on le sait, sur leur destin, le respect des traités et le comportement des colons. On oublie trop souvent que le western, genre littéraire avant d’être un genre cinématographique, est une geste coloniale, d’exploration, de conquête, de guerres et de luttes des classes. Le génocide amérindien, initialement toile de fond, s’est progressivement imposé comme un sujet majeur au fur et à mesure que la société américaine mûrissait et admettait, péniblement, la véritable nature de la Conquête de l’Ouest.
En 1930, dans La Piste des géants, Raoul Walsh avait déjà montré des tribus faite d’êtres humains et non de bêtes sauvages, mais la marche vers une reconnaissance à l’écran fut longue. Elle n’est pas achevée, d’ailleurs, mais le cinéma américain est désormais capable, près d’un demi-siècle après Little Big Man, le chef d’œuvre d’Arthur Penn, plus de 25 ans après Danse avec les loups, l’indépassable monument de Kevin Costner, ou Cœur de tonnerre, le brulot de Michael Apted, de produire des films comme Hostiles, de Scott Cooper, qui montre des guerriers fatigués, le vaincu et le conquérant, retrouver leur humanité après les carnages, la victoire étant ici presqu’aussi amère que la défaite.
Militant communiste, qui sera incarcéré trois mois en 1950 pendant l’hystérie maccarthyste, et écrira à cette occasion un roman publié à compte d’auteur, Spartacus (adapté au cinéma en 1960 par Stanley Kubrick, quand même), auteur sous plusieurs pseudonymes de remarquables romans policiers, dont le cultissime Sylvia (1960), Howard Fast publie en 1941 La Dernière frontière, exceptionnel récit d’une course-poursuite tragique entre une poignée de Cheyennes désireux de vivre sur leurs terres ancestrales et une armée américaine impitoyable et aveugle aux souffrances d’un peuple en voie d’anéantissement.
Inspiré de The Northern Cheyenne Escape, au cours de l’hiver 1878/1879, le roman retrace les évènements qui conduiront au massacre de Fort Robinson et à l’installation des Amérindiens survivants dans une réserve, dans le sud du Montana. D’une plume discrètement ironique, mais sans jamais verser dans la caricature ou le pamphlet, Howard Fast parvient à reconstituer l’enchaînement de décisions et d’aveuglements qui conduira à la fuite des Cheyennes de leur cantonnement en Oklahoma, au mois de septembre 1878, jusqu’à leur interception par la cavalerie américaine quelques mois plus tard.
Le roman est celui des derniers sursauts d’un monde qui sera bientôt balayé et dont la défaite est écrite. Face à des États-Unis à la puissance sans équivalent, les Cheyennes ne se battent plus que pour leur dignité et la survie de leur culture. A cette lutte vitale s’opposent les ambitions non moins vitales de Washington, qui unifie son territoire, installe son autorité et prépare la mise en valeur de ses conquêtes intérieures. Le choc ne peut être évité, et il est d’autant plus inéluctable que l’Administration impériale, comme les autres, souffre de ses propres incohérences. Les ambitions politiques s’y affrontent, tandis que les officiers chargés de gérer la crise cheyenne sont au choix incompétents et indécis ou au contraire désireux d’écraser un adversaire dont ils refusent même d’envisager qu’il puisse suivre sa propre rationalité. La Dernière frontière est aussi, en effet, un livre sur les machines infernales que rien ne peut arrêter, sur l’inertie des crises qui couvent et qui ne peuvent se résoudre que dans le sang et la destruction de l’ennemi. Il est à cet égard d’une actualité troublante, et il doit notamment être lu par celles et ceux qui étudient les prises de décision politico-militaires.
Texte d’une infinie tristesse, exprimant la nostalgie accablée d’un monde perdu à jamais, le roman servira de trame, aux côtés de celui de Mari SandozLes Cheyennes (1953), au testament crépusculaire de John Ford, sorti en 1963. On aura rarement filmé la défaite avec autant d’élégance et d’empathie.
Cheyenne Autumn sera projeté à la Cinémathèque le 28 juillet prochain.
Sur un scénario de J.D. Zeik et du grand David Mamet, le film raconte la lutte plus ou moins discrète entre des barbouzes, des membres de l’IRA et des malfrats pour la possession d’une mallette dont on ne saura finalement jamais le contenu – ce qui nous renvoie évidemment au « procédé » de La Prisonnière espagnole.
Porté par une distribution remarquable (Robert De Niro, Jean Reno quand il était encore acteur, Stellan Skarsgård, Natascha McElhone, Sean « Boromir » Bean, Michael Lonsdale ou encore Féodor Atkine), Ronin ambitionne, comme son nom l’indique, de dépasser le simple film d’action pour montrer dans leur élément de purs combattants. Le titre du film évoque en effet une fameuse légende japonaise, formalisée en 1928 par Jirô Osaragi, mettant en scène 47 samouraïs vengeant leur maître. Comme le dit le personnage de Lonsdale :
The warrior code. The delight in the battle, you understand that, yes? But also something more. You understand there is something outside yourself that has to be served. And when that need is gone, when belief has died, what are you? A man without a master.
L’ambition était cependant manifestement trop grande. Dépourvu de lyrisme, Ronin souffre d’une intrigue à la fois trop touffue et trop naïve. Loin de restituer à l’écran la complexité et la dureté de ses personnages, comme le fit remarquablement Michael Mann en 1995 dans Heat – une référence omniprésente et écrasante – , il ne fait que laisser se dérouler une intrigue classique qui évoque les romans de Jack Higgins ou de Robert Ludlum sans les dépasser. Non pas que les officines privées soient passées de mode, mais le monde a changé et on ne pouvait déjà plus, en 1998, réaliser des films aussi naïfs rappelant certaines productions des années ’60. Tony Gilroy, en 2007, montrera d’ailleurs avec Michael Clayton comment il est possible d’exposer certaines pratiques.
Ronin, cependant, n’est pas l’œuvre du premier venu. Tourné en France, à Paris, Arles, Nice, Cannes ou La Turbie, le film aligne des poursuites jamais vraiment dépassées et qui inspireront Doug Liman dans le premier volet de la série des Jason Bourne.
Le film, témoignage d’un cinéma aujourd’hui disparu, se laisse en réalité revoir avec plaisir, aussi bien pour sa réalisation que pour ses acteurs. Nombre de cinéastes aujourd’hui portés aux nues n’auront, après tout, jamais la carrière de John Frankheimer.
Personnalité intrigante à défaut d’être attachante, John Milius a exercé sur Hollywood et la pop culture une influence majeure, jusqu’à inspirer aux frères Coen l’inoubliable Walter Sobchak en 1998.
Coscénariste d’Apocalypse Now (1979), de Magnum Force (1973), de Jeremiah Johnson (1972), de Danger immédiat (1994) ou de Rome (2005-2007), Milius n’a cessé de diffuser au sein du cinéma américain ses obsessions et ses certitudes politiques. Grand amateur d’armes à feu, farouche défenseur d’une certaine identité américaine faite d’individualisme, d’esprit pionnier et d’acceptation des guerres nécessaires, il a réalisé une poignée de films marquants, dont l’indépassable Conan le Barbare (1982, d’après l’univers de Robert E. Howard) ou L’Adieu au roi (1989, d’après le roman Pierre Schoendoerffer). On lui doit aussi, en 1984, Red Dawn, une étrange dystopie dans laquelle se mêlent cinéma de guerre, teenage movie, et même quelques réflexions – parfois involontairement et tragiquement ironiques – au sujet de la liberté, de la résistance, de la violence dans un monde imprévisible et injuste, et même de la morale.
Série B d’honnête facture, L’Aube rouge se veut le récit des faits d’armes d’une poignée d’adolescents d’une petite ville du Colorado après l’invasion des États-Unis par les Soviétiques, dans la première partie des années ’80. Le film décrit par le menu l’irruption dans une communauté en paix d’envahisseurs venus conquérir et occuper, et fait preuve d’une étonnante sobriété alors que l’on pouvait raisonnablement s’attendre au pire de la part de Milius, le genre de type débonnaire qui se promène en gilet tactique, flingue en pogne, dans les studios. En France, il serait sans doute devenu blogueur défense.
L’ensemble, naturellement, souffre de nombreux défauts, à commencer par l’invraisemblance de la situation de départ et les moyens limités de la production. La transformation d’hélicoptères français SA.330Puma en Mi-24 Hind autorise cependant des scènes qui, à l’aune des productions du début des années ’80, paraissent plutôt honorables, et l’important, de toute façon, est ailleurs. Le film n’a aucune vocation documentaire (et certainement pas l’ambition d’être réaliste) et son propos est plus complexe qu’il n’y paraît. Tout le contraire, on le voit, de récentes superproductions nationales.
La distribution, qui s’appuie évidemment sur des jeunes premiers, permet à de futures têtes d’affiche de débuter à l’écran. On trouve là Patrick Swayze (et Jennifer Grey, avec laquelle il dansera dans Dirty Dancing (1987), une des plus épouvantables bouses de la décennie), Charlie Sheen (le fils de Martin, le capitaine Willard d’Apocalypse Now, futur golden boy déchu dans Wall Street), Lea Thompson (un an avant Retour vers le futur), et les gueules, reconnaissables entre mille, de Harry Dean Stanton, William Smith, Powers Boothe ou de Lane Smith, échappé de V (1983-1985) et décidément habitué aux personnages ambigus.
En filmant des adolescents et de jeunes adultes combattant une armée d’envahisseurs, Milius, qui ne se perd pas en critiques, fondées mais inutiles, de l’Union soviétique ou du communisme, fait se combattre de jeunes patriotes, sincères et inexpérimentés, et des professionnels de la guerre. L’opposition entre le personnage joué par William Smith, authentique contre-guérillero, froid et méthodique, et celui de Ron O’Neal (Super Fly en 1972, Frank, chasseur de fauves en 1982 et 1983), sincère combattant des luttes émancipatrices du Tiers-Monde, de plus en plus déçu du combat qu’il mène, ajoute à l’envahisseur soviétique une profondeur que peu de films d’action des années ’80 seront capables de générer.
Loin d’être un chef d’œuvre, le film est rapidement devenu culte en raison de ses honnêtes qualités de mise en scène et du parti-pris de son cinéaste, sobre et direct. A la différence de nombreux récits de guerre procédant à de longues installations du décor et des personnages (à la manière des films catastrophe), L’Aube rouge commence abruptement et évite, dans une certaine mesure, les idioties opérationnelles. Tourné sans pathos excessif, il s’agit d’un film étrange qui choisit de montrer une situation locale, un simple épisode isolé d’une guerre mondiale entre deux superpuissances. Milius y fait un clin d’œil appuyé à La Bataille d’Alger (1966), le monument de Pontecorvo, mais il évite, comme le cinéaste italien sut le faire en son temps, de trop appuyer son propos politique.
Son propos est plus minéral, typique d’une certaine idéologie américaine : il faut savoir se battre pour défendre des acquis qui ne sont jamais garantis, il faut savoir survivre loin du confort de la civilisation urbaine occidentale, la violence (exercée ou subie) révèle les âmes et façonne les vies, le monde n’est pas un endroit sûr, etc. Sans fausse honte, le cinéaste place ses héros dans les pas de guerriers arapahos, envahis, conquis et vaincus il y a un siècle par les envahis d’aujourd’hui. La terre ne change pas et est le témoin impassible, presqu’immuable, des guerres et de l’Histoire, nous dit Milius. Ceux qui croient la posséder seront un jour balayés par d’autres conquérants, pas plus éternels que ceux qu’ils auront chassés.
Le film s’inscrit également dans la tradition américaine du cataclysme intérieur, peut-être né (il faudrait interroger des historiens ou des spécialistes du cinéma ou de la littérature US) du traumatisme de la Guerre de Sécession. Depuis des décennies, les États-Unis ne cessent ainsi de produire des récits de leur propre chute : dystopies, destruction porn, zombies, invasions extra-terrestres plus ou moins subtiles, nouvelle guerre civile, et le genre n’est jamais autant vivace que dans les moments de tensions politiques ou stratégiques.
Alors que la Seconde Guerre froide était bien entamée, L’Aube rouge permit d’exalter l’esprit de résistance d’une jeunesse que les adultes n’ont jamais cessé, dans toutes les sociétés, de juger inconséquente et sans ossature idéologique. C’est ainsi à un cinéaste ouvertement réactionnaire, mais capable de citer Pontecorvo ou Melville, que l’on doit un hommage aux adolescents – certes tous blancs – capables de prendre les armes et de se sacrifier pour défendre un pays arraché de haute lutte à ses indigènes, devenus des modèles après avoir été des adversaires impitoyablement massacrés. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’une œuvre étrange, d’une naïveté et d’une brutalité assumées, qui a, finalement, plutôt bien vieilli.
Succès public de l’hiver, lourdement soutenu par la Marine nationale, qui a prêté d’imposants moyens lors de son tournage et a activement participé à sa promotion, parfois de façon tellement lourde que ça a en était gênant, Le Chant du loup, réalisé par Antonin Baudry, est un naufrage complet. Et cette admirable cohérence est sans doute une de ses principales qualités.
Évidemment, vous diront ceux qui ont aimé, c’est beau. Mais c’était aussi le cas de Top Gun. Évidemment, vous diront ceux qui ont navigué, on voit des bateaux, des marins, des sous-marins et même des sous-mariniers. C’est dire. Et pourtant, que sauver de ce film ?
Sans doute certaines des pratiques professionnelles observées à l’écran sont-elles réalistes, voire parfaitement reproduites, mais il se trouve que j’aime au cinéma qu’on me raconte des histoires, pas qu’on me fasse l’article. Il existe, d’ailleurs, un genre spécialement dédié à la découverte et qui est connu, me dit-on, sous le nom de documentaire. Bref, il ne manque pas un rivet ou un pompon, et les images sont toutes de grande qualité, mais l’ensemble est parfaitement idiot et lourdingue.
Le premier malaise naît des dialogues, horriblement mal écrits, et c’est sans doute pour cette raison que le grand Reda Kateb semble ici jouer si mal. La musique, de surcroît, est de médiocre facture et très mal utilisée. Antonin Baudry, que l’on a connu fin observateur il y quelques années, se montre piètre réalisateur, sans finesse et sans réelle vision. Au moins sa scène d’ouverture est-elle supérieure à celle de Forces spéciales, mais cette première impression favorable s’estompe rapidement au profit d’une consternation croissante.
Spoiler alert
La recherche d’un sous-marin soviétique dans les archives, si elle a pu séduire l’analyste acharné que je suis, constitue un des rares moments vraiment intéressants du récit. L’identification du Timour III, qui nous conduisait vers un scénario très classique à la Buck Danny ou à la Hunter Killer, n’est cependant qu’une première étape vers la catastrophe finale. Les scènes consacrées à la mobilisation alors que le monde semble au bord de l’embrasement sont d’une parfaite platitude, et on a du mal à lire de l’angoisse sur les visages des militaires ou des civils. Ce n’est qu’après la mise en alerte générale, à la suite d’un départ de missile nucléaire, que la conscience du cours des événements commence à naître, et c’est même là que le film parvient – enfin – à rendre à l’écran un peu de la responsabilité qui pèse sur les servants de notre force de frappe.
Cette histoire de départ de missile, justement, est très embêtante. A aucun moment, en effet, on n’a le sentiment que quelqu’un s’interroge sérieusement au sujet de la zone de lancement – la mer de Béring, vraiment ? A l’autre extrémité de la plaque eurasiatique ? – et alors même que les Russes nient avoir tiré il est quand même question de les vitrifier. C’est à ce moment qu’on pense être en présence d’un scénario mettant en scène des putschistes. Ça n’aurait pas été original, mais ça pouvait passer, sur un malentendu.
L’intrigue qu’on nous propose est cependant infiniment plus médiocre puisqu’on apprend (« Les Américains ont oublié de nous le dire ») que le sous-marin qui tire des missiles depuis des zones improbables est aux mains de jihadistes – qui, donc, sont capables de le manœuvrer à travers les mers du Globe et même utiliser des SLBM. Là, pour le coup, c’est ce qu’on appelle, dans notre jargon de spécialistes, une évolution dimensionnante, et on se prend à ricaner malgré la chaleur.
Faut-il comprendre que nos services de renseignement n’ont pas été capables de détecter une transaction de 120 millions de dollars (sic) dont l’objet a fini dans les mains d’un groupe terroriste sunnite radical ? Faut-il en conclure que nos forces et nos services, pourtant mobilisés par le chaos syrien (comme le montre le début du film), ne sont pas capables de détecter un sous-marin jihadiste (la formule est merveilleuse) qui navigue dans les eaux très peuplées de la Méditerranée orientale et qui ne dispose d’aucun système de propulsion secret ? On peut bien râler après la CIA, la NSA ou n’importe quelle agence, mais le scénario postule ici, en creux, que nous sommes tellement mauvais qu’il nous faut le soutien d’un allié pour regarder par-dessus notre épaule. Quand on est capable de faire des opérations ciblées au Mali contre des convois de véhicules, on est supposément capable de détecter la création de la flotte de haute-mer de l’État islamique…
Mais, non content de présenter l’ensemble de la communauté française du renseignement comme une bande de rigolos, le film, pourtant tourné à la gloire du drapeau et de ceux qui le défendent, s’achève par la perte de deux de nos plus belles unités à l’occasion d’un échange fratricide de torpilles. La présence à l’écran de Mathieu Kassovitz, dont le personnage semble fidèle à la réalité (« C’est un acte d’une incroyable bravoure, j’aurais fait pareil »), permet d’évoquer un éventuel syndrome Malotru : réaliser une fiction à la gloire d’un groupe de combattants en ne montrant d’eux qu’une longue suite d’échecs et de bévues.
Le film, bien que plastiquement très séduisant, est finalement sans grand intérêt. Fourmillant d’emprunts, à Tom Clancy comme à Top Gun ouAbyss (1989), et ne parvenant pas à se hisser au niveau d’un téléfilm comme Le 5e missile (1986), il confirme que les œuvres de commande sont rarement des réussites artistiques, quoi qu’en pense ou dise le réalisateur.
Le 11 mars 2012, Mohamed Merah assassine Imad Ibn Ziaten, un sous-officier du 1er RTP auquel il a tendu une embuscade à Toulouse. Ce meurtre, le premier d’une série qui s’achèvera dans l’horreur le 20 mars suivant et préfigurera l’évolution de la menace jihadiste – du moins pour celles et ceux d’entre nous ayant des yeux et un cerveau, provoque une onde de choc qui ne va de cesser de s’étendre. Devenu un héros pour nos ennemis, Merah illustre presque parfaitement le jihad contemporain et sa figure ne cesse d’être invoquée par les partisans d’Al Qaïda comme par ceux de l’Etat islamique.
Une mère et son fils
Faisant preuve d’une dignité et d’un courage qui forcent l’admiration et sont une source permanente d’inspiration, la mère de la première des victimes de Merah, Madame Latifa Ibn Ziaten, a décidé de s’opposer à la haine et à l’ignorance crasse en s’investissant, sans relâche, dans la lutte contre ce qu’on nomme ici, et Dieu sait que je n’aime pas ce terme, la radicalisation. A la tête d’une association sobrement nommée Imad, elle n’économise ni son temps ni sa parole pour éduquer, raconter, prévenir, et elle le fait dans le sein et au profit d’une France plurielle, forte, laïque et apaisée.
Ce matin, 10 juin, Mme Ibn Ziaten s’est réveillée pour trouver sa demeure souillée par des graffitis répugnants, antisémites et glorifiant un assassin d’enfants.
Que cette abjection ait été réalisée un 10 juin, alors que notre pays commémore aujourd’hui le 75e anniversaire du massacre d’Oradour, revêt une signification particulière. Les jihadistes ne sont pas des nazis, quoi qu’on pense dans certains cercles, mais leur projet politique n’est pas moins délirant et la violence qu’ils exercent n’est pas moins absolue. En s’en prenant à Mme Ibn Ziaten, ces courageux inconnus nous ont montré le visage habituel de leur bêtise, de leur lâcheté, et aussi de leur future défaite. Car ne nous y trompons pas, si nos ennemis ne sont pas vaincus, ils sont en fâcheuse posture. Sans doute le combat va-t-il durer encore des années, sinon de décennies, mais ils doivent être certains qu’être une démocratie n’est nullement synonyme de faiblesse. Nos services, nos forces de sécurité et nos armées sont mobilisés et actifs, et les coups que nous portons sont bien plus sévères que ceux que nous encaissons.
Les jihadistes pensent que le temps jouent pour eux. A nous de leur démontrer qu’il joue pour nous, et que nous sommes solides, unis, déterminés – et tellement plus puissants.
Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, d’Alain Chabat (2002)
La chose est, naturellement, vivement déconseillée pour ne pas dire sèchement prohibée, mais elle se produit. Parfois. Les instructions et la formation que vous recevez vous expliquent pourtant pourquoi entretenir une relation intime avec un de vos contacts constitue une erreur et souvent une insupportable prise de risque.
Vous êtes célibataire et vous trouvez l’âme sœur alors que vous êtes affecté dans un pays étranger ? Quelle chance ! Mais avez-vous songé aux conséquences ? Vous voilà, en effet, exposé aux pressions des autorités locales, qui se feront un devoir, s’il le faut, d’exercer des pressions sur l’être aimé s’il s’agit d’un ressortissant local afin, évidemment, de faire in fine pression sur vous. Et si, de surcroît, ce nouvel amour naît alors que vous êtes venu dans ce lointain poste accompagné de votre conjoint, croyez bien que les pressions sur vous seront plus fortes et plus faciles à exercer.
Naturellement, tout est prévu, et vous avez le droit – et le devoir – d’informer la Centrale afin de procéder à un premier criblage, avant même que les sentiments apparaissent, dès le premier contact. Les services de renseignement détestent les surprises, et tout particulièrement l’unité de sécurité interne. Souvenez-vous qu’on vous a dit, lors de votre stage, qu’il valait mieux avoir des relations extraconjugales au sein de la Boîte car c’était plus facile à contrôler… Pour avoir assisté à quelques psychodrames mouvementés, sans parler des missions pendant lesquelles le chef et son adjointe ne quittent pas l’hôtel en envoient en réunion le plus jeune membre de la délégation, je peux vous dire que le conseil semble inapplicable, même s’il rassure ceux qui le donnent.
De fait, la relation que vous entretenez désormais avec un ou une étrangère va agacer les responsables du contre-espionnage. Comment être certain qu’il ne s’agit pas d’un membre du service adverse ? D’une provocation ? D’un piège ? Dans ces situations, le pire n’est jamais à écarter d’emblée et les coïncidences ont le don d’énerver les plus expérimentés – et cyniques – de vos chefs. Mais comment est-il possible, se demandent-ils, que Machin, qui a le charisme d’une huître et l’élégance d’un bousier, ait pu séduire une jeune femme si cultivée ? (C’est en général à ce moment qu’il faut se demander pourquoi un tel homme a été affecté à Moscou ou Doha, mais passons).
On en a vus, conscients de la faute mais sincèrement amoureux, mentir à leur service. La manœuvre, forcément, est audacieuse et ses conséquences sont fâcheuses. On en a vus d’autres, peut-être moins courageux, user du charme suave de leur fonction pour séduire la jeune stagiaire de l’ambassade, encore candide et facilement impressionnable. C’est à peine moins risqué, et beaucoup moins élégant, et ça finit aussi par un vol bleu. Au moins ne s’agissait-il pas d’une éventuelle collègue étrangère, se disent les auteurs du rapport de l’Inspection.
On en a vus quelques-uns, enfin, gérer cette péripétie avec dignité, voire avec grandeur, et tout assumer, y compris leurs sentiments. Ceux-là, naturellement, sont rares, et on leur pardonne tout – même s’ils sont eux aussi rappelés prématurément à la Centrale. Faut quand même pas pousser non plus.