Le renseignement au cinéma : en faire trop pendant un exposé

J’assistais il y a quelques années à une réunion entre experts – ou supposés tels – et il fut rapidement évident, au moins à mes yeux, que nos interlocuteurs faisaient montre d’un nombre alarmant de certitudes. C’est déjà agaçant quand vous parlez à un inconnu dans un train, mais de la part de professionnels, c’est franchement insupportable, en plus d’être inquiétant. Relisez Marc Bloch ou le général Beaufre, si vous voulez faire une idée des conséquences.

Toujours est-il qu’il apparut au cours de nos échanges que leurs certitudes, outre qu’elles révélaient une certaine approche de leur métier, reposaient sur une circulation imparfaite du renseignement et des analyses au sein de l’État. Quand je fis la remarque, en privé, à mes collègues que nos partenaires n’étaient manifestement pas destinataires de toutes les notes de certains de nos plus grands services, on me regarda comme un homme qui venait de proférer une obscénité dans un jardin d’enfants. « Mais allons donc !, se récria-t-on, comment imaginer que toutes les notes écrites par les administrations spécialisées ne soient pas diffusées largement à tous ceux qui en auraient l’utilité ? » Mais oui, c’est vrai, comment ?

Comment, comment ?

Faisant preuve d’une inhabituelle patience, j’expliquai alors qu’aux inévitables dysfonctionnements liés à la complexité de toute administration s’ajoutaient les choix des services de diffuser ou de ne pas diffuser certains renseignements, certaines analyses ou certaines hypothèses. J’ajoutai, toujours perfide, que de surcroît ces mêmes services étaient en partie libres de choisir leurs lecteurs, en fonction de critères de confidentialité (« Besoin d’en connaître ») ou de pertinence (« De toute façon, qu’est-ce qu’il y connaît, Rick Hunter ? »), sans parler de motifs plus politiques (« Ça leur apprendra, à ces saboteurs »).  J’ajoutai ensuite que toute la production écrite des services n’avait pas vocation à être exportée et qu’une grande partie de ce qui était écrit était d’abord et avant tout destiné à différentes composantes internes à des fins opérationnelles, et à la hiérarchie afin de l’aider à prendre des décisions. Ce qu’elle fait ou pas.

Aux regards perdus que me jetaient mes collègues, je compris alors que je venais de leur révéler un monde dont ils ne soupçonnaient pas l’existence – et cela confirma mes doutes quant à leur connaissance réelle de nos services, malgré leurs airs entendus et leurs remarques de (faux) conspirateurs lorsque nous étions au bureau. A leur décharge, seuls des praticiens peuvent avoir conscience de la masse infinie de renseignements de toutes sortes et de toutes origines que recueillent quotidiennement les services et qui ne sont pas tous, loin s’en faut, transmis aux autorités. Et pourquoi ? me demanderez-vous. Mais tout simplement parce que ces renseignements ne leur seraient d’aucune utilité.

Il faudrait interroger les chercheurs qui tentent, en France, de faire émerger des intelligence studies, comme Olivier Chopin et Benjamin Oudet, afin de déterminer quelle proportion des renseignements recueillis par un service sont effectivement diffusés vers l’extérieur, mais l’important est ailleurs. Une proportion écrasante des éléments obtenus, par tous les moyens connus, sert à alimenter les bases de données et la réflexion des analystes. Un renseignement peut ainsi permettre de répondre à des questionnements anciens, et même conduire à des actions opérationnelles sans jamais être transmis à une autorité politique. Les services, d’ailleurs, ne diffusent que rarement leurs savoir-faire ou le cheminement qui leur a permis de neutraliser une menace.

Un renseignement peut aussi contribuer au contrôle d’une source, à éclairer un point de personnalité, à compléter un tableau. Il pourra être infiniment utile à un enquêteur sans mériter d’être mentionné devant une autorité – sauf si celle-ci le demande, auquel cas il faudra pouvoir lui répondre, et plus vite que ça.

Si on lui faisait son lit en portefeuille ?

Partant du principe qu’une note de renseignement est d’abord un récit, il est fortement recommandé de ne pas accabler le lecteur sous des détails superflus ou qui exigeraient des explications déséquilibrant l’ensemble. De fait, c’est en rédigeant ces notes, le nez sur les dossiers et les archives, qu’on réalise que nos administrations ne diffusent pas tout ce qu’elles savent. Elles écrivent pourtant beaucoup, selon différents angles, pour différents destinataires, en poursuivant des buts différents. Tout est supposé remonter à des échelons de synthèse, et on se prend à rêver, parfois, de pouvoir disposer en seul lieu de tous les documents écrits au sujet d’une affaire afin d’en tirer des enseignements.

Que faire, alors, de tous ces détails, de toute cette connaissance indispensable mais cachée ? D’abord, s’en servir pour nourrir votre réflexion et des papiers ambitieux – sans lesquels votre réflexion n’existe pas. Ensuite, les transmettre à vos collègues lors des innombrables échanges avec eux. Enfin, se tenir prêts à les évoquer lors d’un exposé au profit de vos chefs, voire d’une autorité politique. Certaines questions peuvent être idiotes, mais d’autres montrent que votre interlocuteur chercher à s’emparer du dossier que vous lui présentez. Si vous partez du principe que la connaissance de la matière décroit au fur et à mesure que vous montez dans la hiérarchie mais qu’à l’inverse la maîtrise des enjeux politiques, techniques, légaux ou opérationnels y augmente, il vous faut être capable d’accompagner vos chefs dans l’intimité de certaines affaires s’ils le demandent.

L’exposé oral, exercice contraint s’il en est, peut être l’occasion de démontrer l’étendue de votre savoir. En présentant clairement des situations, en étant capable de vous affranchir des règles de cloisonnement qui s’appliquent à la rédaction des notes, vous pouvez rendre justice au travail de vos équipes, voire au vôtre. Si une note est un récit, un exposé oral vous permet, à l’instar du roman épistolaire, de donner des détails qui n’auraient pas été tolérés par votre relecteur. Après tout, c’est vous face à votre auditoire et vous ne serez peut-être jamais aussi libre de toute la semaine.

Il ne s’agit cependant pas, surtout pas, d’en faire trop. Le briefing est l’occasion de briller, mais il est aussi l’occasion de ne pas être clair, de trop en dire, de noyer votre auditoire sous des explications oiseuses ou des digressions sans intérêt. Alors que vos relecteurs peuvent vous aider à améliorer votre texte, votre solitude au pupitre ne vous offre aucune porte de sortie en cas de ratage. Des carrières se font et se défont au micro de certaines salles de réunion, et la sobriété n’y est pas un défaut.

Retour vers le futur, de Robert Zemeckis (1985)

Le renseignement au cinéma : être infiltré auprès d’un sale type

L’infiltration est au cœur des fictions consacrées au renseignement à la télévision et au cinéma. Cette pratique, dans laquelle certains services sont passés maîtres, offre de grands enjeux narratifs. Elle place en effet le spectateur au cœur de l’action en le faisant presque systématiquement s’identifier au personnage que l’on voit manœuvrer sous une fausse identité au plus près de son ennemi. Les films et les séries consacrées à ces opérations sont innombrables, et de qualité variable. Certaines de ses œuvres sont tirées de missions réelles, comme celle racontée dans The Infiltrator (2016, de Brad Furman, avec Bryan Cranston et John Leguizamo), tandis que d’autres, allant du meilleur (Les Enchaînés, d’Alfred Hitchcock, en 1946 ; Sens unique, de Roger Donaldson, en 1987 ; Les Infiltrés, de Martin Scorsese, en 2006) au pire (Möbius, d’Éric Rochant, en 2013) inventent des intrigues qui voient s’affronter espions  criminels. En ces temps troublés, le sujet est d’ailleurs plus que jamais à la mode, comme en témoigne le succès de certaines productions télévisées récentes, dont Deutschland 83 (2015), une série créée par Anna LeVine et Jörg Winger.

Policiers ou espions placés auprès d’adversaires qu’ils veulent surveiller de près, faire tomber ou même neutraliser, les infiltrés sont en mission, et celle-ci ne peut être qu’extraordinairement dangereuse dans un environnement où la suspicion est la règle. Les spectateurs tremblent donc, quand bien même l’issue serait connue. On s’inquiète pour le micro caché sous la chemise, même si le quotidien des sources n’est pas nécessairement fait de panache ou de grandeur. Mais, après tout, il faut ce qu’il faut, la mission est la mission, et un officier traitant n’est pas supposé avoir trop d’états d’âme.

Dans quelques cas, plus rares, l’infiltré est d’abord un fugitif qui tente de refaire sa vie et/ou d’échapper à ses crimes. Douze ans après L’Impasse, le chef-d’œuvre de Brian De Palma, Viggo Mortensen interprète ainsi devant la caméra de David Cronenberg un criminel réfugié dans une petite ville américaine et que son passé rattrape.

Démasqué à la suite d’un acte de courage imprudent, il retrouve sa véritable identité, qui n’est pas celle d’un aimable père de famille mais celle d’un criminel endurci. Comme de nombreux récits consacrés à la dissimulation sur une très longue période, le film de Cronenberg s’interroge au sujet de la vérité de l’être : à quel moment d’une infiltration de plus d’une dizaine d’années, sans le moindre répit, ne devenez-vous pas vraiment celui que vous pensiez seulement incarner ? La question est vertigineuse, et elle conduit à de difficiles questionnements au sujet de la complicité et du silence. Il faut préciser ici que Cronenberg et Mortensen exploreront à nouveau ces thèmes dans Les Promesses de l’ombre (2007), aussi bien sur le plan du renseignement que celui de l’identité sexuelle refoulée.

L’infiltré est supposé ne jamais être seul, et des équipes spécialisées le soutiennent, évaluent son environnement et analysent les renseignements qu’il recueille. Ces missions requièrent cependant, une autonomie très importante dont tout le monde n’est pas capable. En plus d’être courageux et de savoir dissimuler ce qu’il ressent, l’infiltré doit faire preuve d’une vigilance permanente qui peut, à terme, peser sur son équilibre.

Parfois, pourtant, certaines missions ne sont pas si dangereuses. Il peut arriver, en effet, que votre cible soit inconsciente de l’intérêt qu’elle suscite et qu’elle ne prenne aucune précaution particulière. Il peut s’agir d’un responsable politique, d’un chef d’entreprise ou d’un individu anonyme. La difficulté, alors, comme dans les missions plus périlleuses au cœur d’un service adverse ou d’un groupe criminel, peut survenir, non pas de l’approche ou de l’infiltration mais du comportement de votre cible. Qu’êtes-vous prêt à tolérer, au mépris de toutes vos convictions, pour accomplir votre mission ? Quelles turpitudes allez-vous couvrir ? La question, posée par Cronenberg dans Les Promesses de l’ombre, l’avait été avant lui par Chabrol dans Que la Bête meure. Michel Duchaussoy s’y liait d’amitié avec Jean Yanne, l’assassin de son fils, afin de se venger de lui. On pourrait, aussi, relire Le Comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas (1844), qui n’est, ni plus ni moins, que le récit de l’infiltration d’un homme dans un milieu afin d’y assouvir sa vengeance, mais Jean Yanne campe ici un adversaire à côté duquel le Joker fait figure de colocataire idéal.

Que la Bête meure, de Claude Chabrol (1969)

« A place where nobody dared to go » (« Xanadu », Olivia Newton-John & Electric Light Orchestra)

Placer un enquêteur dans un milieu qu’il ne connaît pas est un procédé courant dans la littérature ou au cinéma. On pense, bien sûr, aux innombrables romans de Georges Simenon, ou, par exemple, au classique qu’est devenu Witness, de Peter Weir (1985). Un autre procédé à même de créer des tensions dramatiques consiste à faire cohabiter, sinon coopérer, des personnages que tout oppose mais qu’une tâche commune réunit. Là encore, les exemples se comptent par dizaines, et on pourrait s’attarder sur le tandem Gérard Depardieu/Pierre Richard, sur le coupe Nick Nolte/Eddie Murphy ou même sur l’association Jean Gabin/Louis de Funès.

Enfin, si tout cela ne suffit pas à créer un récit digne d’intérêt, on peut aussi placer l’intrigue dans un lieu mystérieux, fascinant ou inaccessible au commun des mortels : un coin du monde inhospitalier, une planète lointaine, un bâtiment secret, un château perdu, etc. En 1988, Peter Hyams, sur un scénario de Larry Ferguson, sort un polar dont le titre, The Presidio, laisse penser qu’il se déroulera à l’intérieur de l’immense base militaire située dans la banlieue de San Francisco. Il n’en est hélas rien.

Le film repose sur l’association contrainte d’un lieutenant-colonel de la police militaire, joué par un Sean Connery en pilotage automatique, et d’un détective de la police de San Francisco, ancien subordonné du précédent, interprété par Mark Harmon, un playboy terne habitué aux rôles sans consistance venu de la télévision. Les deux hommes enquêtent sur l’assassinat d’une jeune militaire (Jenette Goldstein, tout droit arrivée d’Aliens) au sein de la base et doivent donc coopérer malgré leurs différends. Et, comme si les clichés n’étaient pas déjà assez nombreux, se greffe à leur inimitié la relation amoureuse qu’entretient Harmon avec la fille de Connery, une jeune femme que Meg Ryan, comme à son habitude, transforme en une parfaite idiote irresponsable.

Le film aurait pu emprunter de nombreuses directions. Il aurait pu traiter des conséquences sur le trafic de drogue de la guerre du Vietnam (oups, pardon), ou alors de l’affrontement entre la rigidité militaire et le comportement sans foi ni loi de certains policiers. Il aurait pu décrire la vie sans attrait d’une fille unique laissée à la garde de son père au sein d’une immense base militaire et qui tente de s’émanciper, ou alors s’atteler à une complexe affaire de corruption, mais il ne choisit pas et ne parvient jamais à s’élever au-dessus du niveau des téléfilms formatés produits en série pour peupler les après-midis des grandes chaînes historiques. Il se contente d’aligner les clichés (Poursuite en voiture ? OK. Scène vaguement érotique ? OK. Fusillade finale ? OK. Traître qui fend le cœur ? OK. Héroïsme de roman-photo ? OK. Tête brulée qui marche à l’instinct ? OK.). Même l’inévitable correction d’un gros lourd par le héros ne nous est pas épargnée, la scène frappant par sa médiocrité.

Mélange raté de Don Johnson et de Tom Cruise, Mark Harmon confirme dans ce film qu’il n’a pas la carrure d’un acteur de cinéma et que sa place est à la télévision. Lancée en 2003, la série NCIS, consacrée au service du même nom, le fait ainsi endosser le rôle d’un policier militaire et cite dans son générique la longue scène d’ouverture de Presidio en replaçant la séquence du porte-avions entrant dans la baie et passant sous le Golden Gate.

A aucun moment le cinéaste et son scénariste ne s’essayent à sortir des lieux communs. Plusieurs films distrayants ont pourtant été consacrés à des enquêtes dans le milieu militaire, comme A l’Épreuve du feu (1996, Edward Zwick), Le Déshonneur d’Elisabeth Campbell (1999, Simon West), ou Basic (2003, John McTiernan), sans même parler du classique de Rob Reiner Des Hommes d’honneur (1992).Avec leurs limites, ils ont mis en évidence les difficultés d’une investigation policière et ont parfois pris la forme de récits de contre-espionnage, militaires et policiers s’affrontant autour d’une vérité pénible. Presidio n’est rien de tout cela, et le film manque de relief – un comble, à San Francisco –, de rythme et d’âme. Peut-être, dans son malheur, Harmon se souvient-il qu’il a joué aux côtés de Sean Connery et Jack Warden avant de devenir le personnage central d’une sitcom à la gloire de la police criminelle de la Navy.

« It took all the strength I had not to fall apart » (« I Will Survive », Gloria Gaynor)

Rien de tel pour égayer une soirée, comme le fait sans doute Nick Hornby, que de se demander pour tel ou tel chanteur ou groupe de rock quel a été son album de trop, celui qu’il n’aurait pas dû enregistrer et qui n’a rien apporté, au contraire, à sa carrière. La question, qui vaut aussi pour les romanciers, n’est pas moins passionnante dès qu’il s’agit de cinéma. Prenons, au hasard, Ridley Scott. Voilà un réalisateur dont les trois premiers longs métrages (Duellistes, d’après Joseph Conrad, en 1977 ; Alien , en 1979 ; Blade Runner, d’après Philip K. Dick, en 1982) sont devenus des classiques et, pour deux d’entre eux, des monuments incontournables du cinéma de science-fiction et qui, pourtant, a tourné dans sa très longue carrière un nombre étonnamment élevé de bouses – parmi lesquelles une série de suites ridicules d’Alien, un polar raté (Cartel, en 2014), un épisode biblique boursouflé (Exodus, en 2014) et la plus mauvaise adaptation cinématographique de la légende de Robin des Bois (en 2010). Évidemment, me direz-vous, il aussi tourné de grands films, comme La Chute du faucon noir (encore merci aux distributeurs français pour cette traduction pitoyable du titre original), mais il faut lui reconnaître une tendance notable à l’emphase et à la lourdeur.

En 1997, notre homme, qui reste sur une série de films moyens depuis la fin des années ’80 et n’a pas forcément convaincu avec 1492 : Christophe Colomb (1992), réalise à la gloire de Demi Moore un film de guerre supposément féministe. Il s’agit pour l’actrice, super star depuis Ghost (Jerry Zucker, 1990) et qui a presque été convaincante dans Des Hommes d’honneur (Rob Reiner, 1992), de dépasser le naufrage qu’a été l’année précédente Striptease, un navet signé Andrew Bergman. Le projet, qui bénéficie de moyens importants et même de rushes tirés d’USS Alabama, une autre superproduction lourdingue, mais tournée par Tony, le frère de Ridley, raconte, sur fond de manœuvres politiciennes déjà mille fois montrées au cinéma, la façon dont une jeune officier de la Navy est poussée à suivre l’entraînement des forces spéciales.

Autant le dire clairement, le film est parfaitement nul. Ridley Scott semble incapable de filmer la moindre scène sans l’aide de filtres colorés, mais il n’est pas Steven Soderbergh et le résultat, comme souvent, est terriblement maniéré. D’après une histoire de Danielle Alexandra (qui verra sa carrière sombrer ensuite), le scénario de David Twohy tente pour sa part de coller au cahier des charges mais ne sauve pas le film du ridicule. Il faut dire qu’à une intrigue poussive – et à laquelle manque un gros morceau : comment le lieutenant O’Neill est-elle réintégrée à son unité ? Mystère – s’ajoutent des dialogues ridicules que la distribution ne peut sauver. Ann Bancroft fait ce qu’elle peut, et Viggo Mortensen, dont la petite moustache évoque bien plus un duvet adolescent que Magnum, tente, tant bien que mal, de donner de la crédibilité à un instructeur qui se veut impitoyable, hostile à la présence des femmes dans les unités de combat et, en même temps, impartial.

Demi Moore, qui n’a sans doute jamais aussi mal joué, n’est quant à elle pas crédible une seconde. Le film, qui ne cherche qu’à la mettre en valeur, lui réserve quelques scènes passées à la postérité, comme celle où elle se rase la tête.

G.I Jane, après tout, n’est ni plus ni moins qu’une version militarisée de Flashdance (1983), l’infâme navet d’Adrian Lyne, et les séances de musculation de Demi Moore valent bien les entraînements de Jennifer Beals. Le sommet du film est cependant atteint lors d’un interrogatoire que subit O’Neill après sa capture lors d’une manœuvre.

On a rarement vu scène à la fois aussi luxueusement filmée et aussi misérable. Le film, en réalité, est tellement mauvais qu’il en est insultant. Il n’a ni l’intelligence d’un thriller politique, ni la violence âpre d’un authentique récit de guerre (la séquence en Libye est gênante tant elle est nulle : on y croise un dromadaire et des miliciens vêtus comme des Bédouins), ni la conscience du combat que mène O’Neill pour l’égalité des droits. Une fois de plus chez Ridley Scott, infiniment plus prétentieux que son frère, l’ambition n’est pas seulement de distraire mais de réaliser de (trop belles) images, et l’échec est cuisant.

Balayée par ce nouveau naufrage, Demi Moore disparaîtra durablement des écrans en tant que tête d’affiche jusqu’à réapparaître dans l’exceptionnel Margin Call (2011). Viggo Mortensen s’en sortira mieux, tout comme Jim Caviezel (quoique…). Pour le reste, ceux qui aiment les clips de propagande peuvent toujours revoir Act of Valor, un peu meilleur et sans prétention. Mieux vaut un burger de fastfood que le plat prétendument fait maison mais simplement décongelé et bien plus cher (et indigeste).

Le renseignement au cinéma : avoir un.e adjoint.e

« Un grand conquérant est un homme seul » avait coutume de dire le frère de l’autre. Ni grand ni conquérant, je suis pourtant en mesure d’affirmer qu’un véritable chef, même s’il décide seul et est seul comptable des actions entreprises sur son ordre, doit savoir s’entourer, écouter, stimuler ses équipes, les encourager à penser et pas simplement exécuter, et se nourrir de leurs propres réflexions. A ce titre, la fonction d’adjoint est essentielle car elle offre au leader, dans l’intimité d’une relation privilégiée faite de confiance et de partage des objectifs, un espace de dialogue et de confrontation constructive des perceptions. Dit autrement, votre adjoint est le seul à avoir le droit de vous dire « merde » ou « Mais, vous tapez dans les gamelles ! »

Adjoint, vous devez à la fois loyauté et franchise à votre chef. Vous avez pour mission de lui offrir des conseils tout en le déchargeant des tâches, essentielles mais parfois excessivement concrètes, qui pourraient le détourner de la conception puis de la conduite de la manœuvre, opérationnelle ou administrative – cette dernière étant parfois à peine moins vitale que la première. Adjoint, vous avez la mission d’écouter les subordonnés et d’établir entre le chef et eux une ligne de dialogue. Il vous faut aussi le contredire, et parfois le juguler. Et le suivre, chevaucher à ses côtés, apprendre à le déchiffrer, être non pas son ombre mais son ailier.

Chef, vous devez choisir un adjoint qui vous complètera bien plus qu’il ne vous imitera. Un esprit qui saura vous défier, vous épauler, vous orienter, vous parler en confiance mais sans familiarité. Dans votre service ou votre unité, il ne devra pas être vous en plus jeune mais être différent. Dans l’idéal, même, il devra avoir un parcours nettement distinct du vôtre afin de vous sortir des silos, du confort, de la routine, forcément trompeuse, forcément dangereuse. Il devra être votre complice, votre âme damnée, celui à qui vous confierez vos projets, vos inquiétudes, vos espoirs, celui qui recueillera vos confidences et ricanera des rumeurs ou des idioties. Il ne sera pas votre porte-flingue ou une ressource à sacrifier. Il devra être votre ailier.

Aladdin, de Ron Clements et John Musker (1992)

Le renseignement au cinéma : team spirit

Former, entraîner, évaluer, affecter aux bons postes, aux bonnes missions, avec les bons binômes. La mécanique collective est complexe, fragile, et elle peut se gripper en une seconde en raison d’un fait parfois anodin, ou extérieur à votre service. Les concours ou les longs entretiens d’embauche, à l’origine des recrutements, n’en disent pas toujours assez et la sélection se poursuit lors des exercices opérationnels. Dans certains services, on peut être passé par toutes ces étapes et être toujours stagiaire. Et même quand intervient la titularisation, l’apprentissage reste long. Il peut aussi être plus difficile que prévu, et pas seulement de votre fait.

Les équipes chargées de vous former ne sont pas toutes compétentes (une solide tradition française veut qu’à l’inverse de ce qui se pratique à Top Gun on affecte à ces missions des « mauvais ou des punis », pour reprendre la formule d’un de mes anciens chefs, qui était les deux), et rien ne remplace la pratique accompagnée de votre métier, au sein de votre unité, sous la surveillance ferme mais bienveillante d’un ancien. Reste que la méthode la plus efficace et la plus enthousiasmante est d’apprendre lors d’une crise, ou lors d’une opération que vous avez la chance d’observer de près et à laquelle, peut-être, vous avez la chance de contribuer modestement.

Ocean’s Eleven, de Steven Soderbergh (2001)

Ces moments sont essentiels et ils resteront comme des étapes clés de votre carrière tant vous aurez appris en si peu de temps. Les moments que vous aurez vécus vous auront frappé par leur intensité, la densité des informations que vous aurez recueillies et aussi par la richesse des situations que vous aurez observées (et pas toujours glorieuses, loin de là). Au-delà de cet enrichissement professionnel, cependant, vous aurez participé, si vous avez eu de la chance, à l’émergence d’une équipe soudée par l’épreuve. Rien, en effet, ne rapproche plus que le partage de la tension, de la peur, de l’urgence, quand il faut aller vite sans cesser de réfléchir, quand il est impératif de décider, quand il est de votre devoir de donner votre opinion. De ces heures et de ces jours, quelquefois tragiques, seront nées des amitiés indéfectibles, des mémoires communes, des solidarités capables de survivre au temps, aux mutations, aux évolutions personnelles. Il ne s’agit plus, alors, de votre carrière, mais de votre vie.

Excalibur, de John Boorman (1981)

Le renseignement au cinéma : appeler le numéro d’urgence

Pouvoir accompagner les missionnaires en difficulté est une des missions essentielles d’un service de renseignement. Ils ne sont pas censés être en difficulté, me direz-vous, mais shit happens et on n’est jamais ni assez prudent ni assez prêt. Il faut donc pouvoir donner des instructions, apporter des réponses, gérer les erreurs, et il s’agit avant tout d’éviter que la crise se transforme en catastrophe opérationnelle. Et, de toute façon, il s’agit de collègues, et de même qu’on n’abandonne pas les blessés et qu’on ne laisse pas bébé dans son coin, on ne livre pas une équipe à une puissance étrangère.

Logiquement, tout le monde est correctement entraîné, la mission a été préparée et les procédures sont en place. Reste qu’il est possible que rien ne se passe comme prévu et qu’il faille appeler la numéro d’urgence. Les choses, alors, sont très simples : soit vous étiez parti rencontrer un partenaire, en toute transparence, et alors vous avez le droit d’appeler le numéro d’urgence réservé à une bonne partie de votre service, soit vous accomplissiez une véritable mission clandestine, et vous êtes supposé disposer d’une ligne particulière, spécialement dédiée à vous apporter tout le soutien nécessaire. Vous ne pouvez l’appeler que dans certaines circonstances, selon certaines modalités, et il est évident qu’au bout du fil ou du faisceau satellitaire vous allez trouver des collègues sachant exactement ce que vous fabriquez dans un bouge madrilène, un hôtel pakistanais crapoteux ou un palace de Washington. Il est même possible que cette ligne soit une part de votre couverture.

Argo, de Ben Affleck  (2012)

Il peut aussi arriver, hélas, que la mission soit compromise, voire sur le point de devenir un désastre d’ampleur. Il faut alors faire preuve, non malgré elles mais justement en raison des circonstances, du plus extrême sang-froid. De la façon dont vous gérez l’échec en cours de concrétisation vont dépendre bien des choses… En 1985, placés sous surveillance dans un hôtel d’Auckland, les faux époux Turenge, soupçonnés par la police locale d’avoir participé au sabordage du navire de Greenpeace, le Rainbow Warrior, le 10 juillet, appellent un numéro de téléphone parisien. Les autorités néozélandaises, qui ne sont pas tombées de la dernière pluie, saisissent alors la justice française afin d’identifier ce numéro. La tâche, confiée à la 6e DCPJ, n’est pas très compliquée et il apparaît très vite que la ligne aboutit boulevard Mortier, dans l’enceinte d’une caserne bien connue. L’obligation de répondre à une demande d’entraide judiciaire contraint la France à livrer à son alliée néozélandaise l’identification de cette ligne, et le reste est bien connu.

Que des missionnaires du Service Action aient pu appeler une ligne de routine de la DO alors que leur mission venait de rater de façon aussi spectaculaire laisse songeur et a durablement distendu les liens entre les autorités politiques et ce service. A dire vrai, l’ensemble de la mission laisse songeur…

Dikkenek, d’Olivier Van Hoofstadt (2006)

“She said she loved me, she was a spy who lied” (“Another One Bites The Dust”, Queen feat. Wyclef Jean & Pras Michel)

C’est sur les écrans comme ailleurs. On y différencie aisément les appliqués, élèves sages et consciencieux mais sans génie, et ceux dont le talent et le travail donnent des œuvres marquantes, dépassant leur cadre initial. Diffusée en 2014 par la BBC, la minisérie The Honourable Woman, créée, écrite et réalisée par Hugo Blick est ainsi bien plus qu’un récit d’espionnage entre Londres et la Palestine.

Servie par une distribution admirable (menée par une exceptionnelle Maggie Gyllenhaal), la série mêle avec virtuosité des thèmes lourds et complexes sans jamais lasser le spectateur. L’intrigue, qui se déploie avec virtuosité, évoque les plus grands romans que la littérature britannique a consacrés au renseignement. On est loin, pour être parfaitement clair sur ce point, d’une récente production française dont on dit qu’elle a été fortement influencée par certaines administrations et à laquelle il manque une âme et une ligne.

The Honourable Woman, au contraire, apparaît comme une œuvre engagée, âpre, tendue, qui ne cesse de mêler tragédies personnelles, drames collectifs, manœuvres stratégiques et renseignement technique. L’aisance avec laquelle l’auteur associe de nombreux thèmes en apparence sans rapport et crée des personnages inoubliables convainc rapidement que la série est une pépite. On y croise de fieffés salauds, mais même eux ont des raisons d’agir, et la pire des trahisons, à défaut de pouvoir être justifiée, peut être argumentée. Des vies se heurtent et échappent à tout contrôle tandis que des puissances se mentent, se manipulent et tentent de comprendre.

Face à Maggie Gyllenhaal, impressionnant mélange de douceur brisée et de volonté invincible, l’immense  Stephen Rea interprète un maître-espion fatigué, désireux d’achever sa carrière sur une bonne action. Son homologue français, aux cravates criardes et au style de petit comptable, apparaît bien moins convaincant que ce dandy hirsute, douce mécanique intellectuelle qui en a vu d’autres et aimerait se retirer avec dignité.

Sir Hugh Hayden-Hoyle, parfait héritier de Smiley.

La minisérie, qui s’étend sur 9 épisodes à la mise en scène élégante et discrète, laisse une impression durable de grande maîtrise artistique. Elle ne prend pas parti, ne dénonce pas ou ne se prétend pas excessivement réaliste mais impressionne par sa puissance et sa subtilité. On attend toujours une œuvre d’une telle qualité dans notre langue.

Le renseignement au cinéma : travailler avec la direction technique

Un pilote de l’aéronavale impériale racontait il ya quelques années qu’au temps béni des groupes aériens embarqués complexes, lorsqu’on trouvait pas loin de dix modèles d’aéronefs différents sur les ponts des porte-avions, les pilotes des différentes unités déployées ne cessaient de d’expliquer à quel point leur mission était primordiale et leur appareil le meilleur qui soit. Chacun y allait de son couplet au sujet des chasseurs, des chasseurs-bombardiers, des avions d’appui moyens ou lourds, des ravitailleurs, des avions de veille aérienne avancée, ceux de guerre électronique, sans parler des cargos volants, des hélicoptères de transport et des Pedro.

Ils avaient tous raison, évidemment, de mettre en avant le caractère essentiel de leur mission, sans laquelle le groupe embarqué aurait été incapable d’accomplir les tâches qui lui avaient été confiées. Il en va de même pour les services de renseignement où, comme dans toute organisation regroupant des professionnels venus là par vocation et dont la modestie n’est pas la qualité première, on entend régulièrement les opérationnels critiquer les analystes, les techniciens s’en prendre aux administratifs, tout le monde étant convaincu que sans lui la machine ne tournerait pas.

La machine, en réalité, tourne parce que tout le monde travaille et a conscience de faire partie d’un tout dont il n’a d’ailleurs pas nécessairement à connaître le périmètre exact. On sait d’ailleurs ce qu’il faut penser des baroudeurs qui méprisent les analystes, des analystes qui moquent les baroudeurs, et des spécialistes du renseignement technique qui estiment qu’ils peuvent tout faire et que les deux catégories de collègues précédemment citées pourraient bien disparaître que ça ne dérangerait personne. Le meilleur moyen de mettre fin aux querelles de clocher puériles et épuisantes est de faire travailler, dès que l’occasion se présente, les uns et les autres, soit à la Centrale, soit sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

L’état du monde n’est pas avare d’opportunités, et on trouve toujours le moyen de déployer des équipes pluridisciplinaires. Le format de ces petits détachements permet, par la force de la promiscuité, de se découvrir (au risque de se taper sur les nerfs) et de comprendre les enjeux en observant les pratiques. Moi qui vous parle, qui suis incapable de changer une ampoule électrique, je garde un souvenir très fort des missions, voyages, conférences et autres réunions au cours desquels des spécialistes du renseignement technique m’ont expliqué pourquoi et comment ils faisaient ci et ça. Et j’ai la naïveté de penser qu’avoir tenté de leur transmettre en retour la complexité du renseignement humain ou la difficulté qu’il y a à évaluer la dangerosité d’un réseau n’a pas été inutile. J’ajoute que ce dialogue, nécessairement informel, ne peut qu’être porteur d’améliorations, voire d’innovations utiles à la collectivité. Il est si facile de perdre le sens de la mission en se focalisant sur les taches quotidiennes.

Les bonnes relations entre équipes ne doivent cependant pas conduire à un mélange des genres ou une confusion des missions. Des opérationnels qui se prennent pour des analystes, on en connaît (et on le regrette). Des techniciens qui se prennent pour des stratèges, on en connaît aussi (et il n’y a pas de quoi se vanter). Quant aux analystes qui se piquent de technique ou d’opérations, on ne peut que leur conseiller de ne toucher à rien et de laisser faire les professionnels.

The Party, de Blake Edwards (1968)

Vous devriez l’attacher, colonel

Vous devriez l’attacher, colonel

Au printemps 2007, à l’occasion d’une de mes dernières missions pour le Service, je partis en Égypte, un portrait du Président René Coty au fond de ma valise. Mon binôme du moment, qui n’était pas en reste dès qu’il s’agissait de ricaner, avait eu cette idée, et nous envisagions cette démarche comme un hommage, humble mais sincère, au prodigieux film de Michel Hazanavicius, OSS 117 : Le Caire, nid d’espions, sorti en 2006 et devenu instantanément culte dans les couloirs de la caserne Mortier. Il faudrait préciser ici, en effet, que les espions français, s’ils peuvent apprécier les fictions supposées reproduire fidèlement leurs activités, sont extrêmement sensibles aux parodies quand celles-ci sont de qualité. Il faut y voir un goût prononcé pour le mauvais esprit, sans doute né de la fréquentation quotidienne de la réalité du monde et du pouvoir.

Trois ans plus tard, OSS 117 : Rio ne répond plus, toujours réalisé par Michel Hazanavicius, toujours sur un remarquable scénario de Jean-François Halin, prolongea de la plus remarquable des façons le premier opus, les deux films s’imposant alors comme des parodies difficilement dépassables, à l’efficacité comique jamais atteinte depuis les grandes comédies de Louis de Funès, de Jean-Paul Belmondo ou de Pierre Richard, à la fin des années ’60 et dans les années ’70. S’emparant du genre, typique du cinéma français, qui consiste à tourner en dérision les services de renseignement et leurs membres, Hazanivicius et Halin n’ont pas seulement écrit et réalisé deux films déjà cultes, ils ont aussi livré deux récits très politiques, puissamment subversifs et terriblement ironiques.

La démarche, réalisée avec un très grand talent, s’est avérée d’autant plus séduisante qu’elle a puisé aux meilleures sources. Interrogé sur France Inter en 2006 (ou était-ce en 2005 ? On me pardonnera de ne pas avoir retrouvé le podcast), Jean Dujardin avait confié son admiration pour Jean-Paul Belmondo (qu’il imite d’ailleurs remarquablement). Les références au chef-d’œuvre de Philippe de Broca Le Magnifique (1973) sont ainsi nombreuses, aussi bien au Caire

qu’à Rio,

et elles sont d’une magnifique cohérence. Le choix pour interpréter OSS 117 d’un acteur fan de Jean-Paul Belmondo, immortel visage de Bob Saint-Clar, s’imposait. Le film de Philippe de Broca n’était, en effet, qu’une charge frontale contre les romans et les adaptations cinématographiques des histoires créées bien avant Ian Fleming par Jean Bruce. Cet auteur, dès 1949, avait écrit des dizaines de thrillers de gare mettant en scène OSS 117, super espion, caricature bondissante du héros français. De 1963 à 1971, une série d’improbables navets – OSS 117 se déchaîne (1963) ; Banco à Bangkok (1964) ; Furia à Bahia pour OSS 117 (1965) ; Pas de roses pour OSS 117 (1968) ;; OSS 117 prend des vacances (1970) ; A tout cœur à Tokyo pour OSS 117 (1966) ; OSS 117 tue le taon (1971) – était venue affliger les critiques et lasser le public sans réellement contribuer au mythe du superhéros en smoking.

A la différence, cependant, des autres films tournant en dérision les services français (y compris les hilarantes aventures de l’inspecteur-chef Clouseau, de la Sûreté), les deux réalisations de Michel Hazanivicius consacrées à OSS sont cruelles et dressent le portrait d’un homme médiocre, qui ne peut être encensé que par d’autres médiocres.

Mauvais analyste, mauvais opérationnel

Dès les premières minutes du Caire, le spectateur est fixé. OSS 117 est un parfait ignorant, auquel son chef (impeccable Bernard Fresson, pas moins ignorant) prête des qualités d’analyste et de diplomate que manifestement il ne possède pas. Il faut préciser ici que cette scène est donc très réaliste.

Déplorable analyste, donc, Hubert Bonisseur de La Bath est aussi un pitoyable opérationnel – on s’étonne qu’il n’ait pas écrit ses mémoires, d’ailleurs – incapable d’appliquer les règles élémentaires du RVPI et faisant fi des plus élémentaires règles de discrétion en tordant les signaux de reconnaissance.

Mauvais analyste, mauvais opérationnel, OSS 117 est, en réalité d’une ignorance crasse, comme les deux films ne cessent de le montrer. Il semble tout ignorer, par exemple, de l’ingérence permanente des États-Unis en Amérique latine, ce qui ne peut qu’affliger son collègue de la CIA.

Le moment est d’autant plus délicieux que l’action de Rio ne répond plus se déroule alors que des instructeurs et théoriciens français, comme le relate Elie Tenenbaum dans son récent livre, sont à la manœuvre aux côtés des forces américaines en matière de contre-insurrection dans nombre de pays du continent. OSS 117 n’est au courant de rien, et c’est l’histoire de sa vie.

Son manque total de culture, associé à une arrogance qui semble sans limite, offre au cinéaste l’occasion de tourner des scènes d’une réjouissante méchanceté.

L’espion français, légende vivante du SDECE, y expose toute sa vacuité, ses certitudes idiotes et sa misogynie.

Je ne vois pas trop l’intérêt de ressembler à une femme

Comme Bond et d’autres espions de fiction sauvant le monde quotidiennement, Hubert Bonisseur de La Bath est un phallocrate, consommateur de femmes sans sentiment, guidé par ses seules pulsions. Sa misogynie, qui le conduit souvent à des remarques, sinon des gestes, parfaitement déplacées, est omniprésente, et elle est filmée avec gourmandise par Michel Hazanavicius.

Face à un butor jamais avare de mansplaining, les personnages féminins resplendissent de qualités. Brillantes, courageuses, fortes, intègres, subtilement ironiques et mues par d’authentiques idéaux, les héroïnes des deux films sont les parfaits contraires de l’officier du SDECE, qu’elles démasquent en tour de main mais qu’elles finissent par trouver attachant, comme on peut se surprendre à aimer un sale gamin mal élevé et pas bien malin.

Ce personnage de mâle dominateur, fier et sûr de sa virilité, est d’autant plus risible qu’il refoule manifestement une homosexualité qu’il ne peut que trouver honteuse et qu’il n’assume donc pas. Il faut dire que les superhéros gays ne courent pas les rues, et ces deux films pointent ici du doigt un manque assez criant du cinéma de genre. On ne voit pas pourquoi, en effet, il faudrait nécessairement être hétérosexuel pour accomplir des prouesses au profit de la sécurité nationale.

Et que je te trimballe des poules, que je te trimballe des pastèques

Ignorant, arrogant, misogyne, Hubert Bonisseur de La Bath est aussi, sans surprise, un raciste de la pire espèce, assénant des propos de comptoir sans réaliser leur portée, aussi bien à de hauts responsables gouvernementaux,

qu’aux plus humbles, qu’il tutoie sans vergogne et qu’il considère avec tout le mépris paternaliste du petit Blanc qu’il est.

Fort logiquement, d’ailleurs, OSS n’est pas seulement raciste, il est aussi antisémite, relayant les clichés les plus abjects, toujours sans réaliser la portée de ses propos.

Tout au long des deux films de Michel Hazanavicius, on découvre en réalité que l’agent d’élite des services français, que l’on a vu en action contre des nazis, n’est qu’un naufrage idéologique. Son ambiguïté à l’égard du nazisme, qu’il ne combat que par goût de la castagne, sans en mesurer l’horreur, est omniprésente. Loin de mesurer la nature et l’ampleur des crimes commis, il ne fait qu’affronter sans les comprendre des adversaires avec lesquels on imagine qu’il pourrait coopérer demain si l’ordre lui en était donné. Cette incompréhension le conduit à commettre les pires impairs, au cours desquels, d’ailleurs, il expose la vide de sa conscience politique (« Un mémorial, peut-être ? »)

Confronté à un ancien officier de la Wehrmacht (qui cite le Ramirez de Papy fait de la résistance), OSS se montre, comme à son habitude, d’une totale inconscience idéologique (« Le 3e Reich et l’idéologie nazie m’ont toujours rendu dubitatif »). Le dialogue entre le Français et le nazi, ennemis supposément jurés, tourne même à la querelle d’adolescentes, toujours sur fond d’homosexualité cachée. L’espion français en profite pour révéler une autre de ses croyances, cette fois au sujet de certaines caractéristiques physiques de ses adversaires. Sa bêtise semble sans limite.

Rappelant souvent le beauf de Renaud et de Cabu, OSS 117 porte sur le monde un regard fait de certitudes imbéciles qui, mêlées, offrent au réalisateur l’occasion de scènes exceptionnelles :

Comme un lundi

Comme bien d’autres héros, y compris le personnage central d’une récente série à succès, Hubert Bonisseur de La Bath représente exactement ce que ne doit pas être le membre d’un service de renseignement. Il faut dire que le réalisateur et son scénariste s’attaquent férocement à cet univers, montrant des administrations rivales sans imagination, toutes présentes en Égypte sous la même couverture inepte de ventes de poulets. Et certains des membres (supposément) les plus talentueux de ces services se prennent même de passion pour cette activité.

On retrouve là, et plus encore là,

les origines de la série-documentaire qu’Arte a consacrée au SDECE en 2015.

You’re so French

Hilarants, burlesques, ces deux films de Michel Hazanavicius sont proches de la perfection. Conformes au goût national pour les dialogues ciselés et les répliques instantanément cultes dignes de figurer aux côtés des formules d’Audiard ou d’Astier, ils sont aussi la synthèse brillante de décennies d’humour anglais ou hollywoodien que le cinéaste cite avec malice. Qu’on en juge. En 2006, dans Le Caire, nid d’espions,

Et en 1986, dans Three Amigos, de John Landis :

Les auteurs connaissent leurs classiques, et comme le diraient les critiques du Masque, leur grammaire cinématographique. Pas un seul instant de répit n’est laissé au spectateur, forcément repu de tant de mots savoureux et de moments absurdes. Certains d’entre eux, sans parole, donnent la mesure de l’abyssale vacuité du personnage principal, délaissant sa mission pour faire du ménage et jouer avec un poulailler industriel.

Il est cependant permis de se demander si la nature profondément subversive de ces deux films a bien été saisie. Au-delà de leurs remarquables indéniables qualités, ces récits montrent un espion français raciste, antisémite, misogyne, idiot, sans la moindre culture et dont les manières aristocratiques ne résistent pas à une simple bouffée de chicha. Esprit sans élévation, butor capable de mettre les pieds sur un bureau dans une ambassade ou de faire des remarques plus que déplacées à des jeunes femmes, OSS est une imposture au raffinement de façade, que ses alliés méprisent. Il évoque d’ailleurs quelques vieilles badernes que l’on croise parfois sur des plateaux de télévision et qui se présentent comme de grands stratèges. Profondément vulgaire, il n’est qu’un aventurier sans ossature idéologique, sans éthique, aveuglé par la ligne officielle des autorités et convaincu par la geste nationale. Sa découverte, dans le bureau de son chef – dont on devine qu’il n’a pas vécu la Seconde Guerre mondiale conformément aux canons de la morale – de la complexité de la réalité est un moment exceptionnel.

A travers le portrait d’Hubert Bonisseur de La Bath, crétin suffisant caché derrière son métier et sa particule, Michel Hazanavicius et Jean-François Halin dynamitent le roman national et dénoncent une série d’impostures et de mensonges. Leurs films sont, à cet égard, d’une terrible actualité, et on est bien obligé de ricaner en pensant à la projection sur les Champs-Élysées des aventures cairotes d’OSS 117.