La colline a des yeux

Sidney Lumet est mort il y a un peu plus d’un an, le 9 avril 2011, et avec lui est parti un géant du cinéma américain. Réalisateur prolifique, socialement engagé, il a tourné quelques monuments indépassables avec les plus grands : Marlon Brando, Al Pacino, Michael Caine, Treat Williams, Paul Newman, Henry Fonda, la liste est longue et impressionnante.

Tout au long de sa carrière, Lumet a traité de la justice, de l’injustice, des hommes, de leurs démons, de leur grandeur et de leurs tourments. Cet attachement à ses personnages donne à ses films– pas tous, il y a aussi quelques ratés alimentaires – une profondeur rarement atteinte dans le cinéma commercial.

 

 

 

 

En 1965, Sidney Lumet est donc déjà un cinéaste reconnu. Il a tourné avec Brando et Fonda, et a une belle expérience de réalisateur pour la télévision. En décidant d’adapter la pièce en partie autobiographique de Ray Rigby, The Hill (la colline), il reprend le flambeau laissé après 12 hommes en colère (12 angry men, 1957), mais en le plaçant dans le contexte particulier d’une prison militaire de l’armée britannique engagée en Afrique du Nord pendant la Deuxième guerre mondiale

 

Si le film carcéral est un genre bien connu du cinéma (Brubaker, Luke la main froide, Les évadés, La ligne verte, Animal factory, etc.), on ne montre presque jamais les prisons militaires – à ne pas confondre avec les camps de prisonniers de guerre (La grande illusion, La Grande évasion, Les indomptables de Colditz, Le pont de la rivière Kwaï). Il faudra d’ailleurs que je revoie Le dernier château (Rod Lurie, 2001, avec Robert Redford), maintenant que j’y pense.

La colline des hommes perdus n’est pas un film antimilitariste. Pourquoi faudrait-il d’ailleurs penser que tous les films qui dénoncent la bêtise ou l’oppression sont antimilitaristes ? Mais c’est un film qui s’attache à décrire la bêtise et le sadisme de gardiens de prison dans l’univers si particulier de l’armée britannique. On est bien loin de l’héroïsme des Tommies vanté dans tant de productions depuis la fin de la guerre, vingt ans plus tôt.

L’intrigue développée ici est typique des pièces policières dont raffole le public anglo-saxon. Dans un univers clos et codifié (un camp de redressement pour militaires condamnés par la justice de l’armée), l’arrivée d’un groupe de nouveaux détenus, parmi lesquels une forte tête, Sean Connery, et celle d’un nouveau gardien, Ian Badry, vont casser l’équilibre qui régnait sur cette communauté si particulière. La mort d’un prisonnier, épuisé par la punition rituelle du camp (escalader une colline de sable sous le soleil du désert), déclenche tout.

L’affrontement qui en découle entre Connery et Badry est celui d’un homme libre et intègre, mais loin d’être un héros, contre l’incarnation de ce que le pouvoir sans limite peut faire sur un esprit pervers. Ian Badry incarne ainsi à merveille un sous-officier sadique, obsédé par le maintien de son pouvoir, et parfaitement déconnecté des enjeux qui l’entourent. Le sergent major Wilson, magistralement incarné par Harry Andrews, une des gueules mythiques du cinéma britannique de l’après-guerre, en devient presque sympathique – non, je plaisante – dans son souci de rétablir l’ordre, de protéger les uns et les autres et de protéger un ordre tout autant militaire que social.

Le film montre comment une machine, certes peu aimable, peut se dérégler dès lors que ses responsables ont démissionné. La figure du commandant de camp est ainsi pitoyable, et l’honneur de l’uniforme est, vaguement, sauvé par le tardif sursaut moral du médecin militaire (Sir Michael Redgrave). Par certains aspects, il rappelle d’ailleurs Ouragan sur le Caine (The Caine mutiny, Edward Dmytryk, 1954).

Et la guerre dans tout ça ? Elle est là, en filigrane. C’est elle qui a envoyé ces hommes en prison, elle qui a fait de ces hommes des lâches ou des déserteurs, elle qui a créé les règles appliquées dans le camp. On ne la verra pas, car elle n’est que le décor, le prétexte. Pourtant, le film parle aussi d’elle, en montrant que toutes les armées, même celles qui combattent l’Afrika Korps, ont des côtés plus sombres.

Que penser d’un système qui conditionne un homme pour en faire un soldat ? Le combattant d’une armée de masse est-il encore un citoyen libre ou un pion ? La question est cruellement posée par le personnage joué par Ossie Davis, et elle résonne longtemps, sans inutile candeur.

You better hold fast

Peter Weir ne filme pas des aventures, il filme des hommes – et, plus rarement, des femmes. Sa filmographie, variée, est de qualité et il a été nominé 6 fois aux Oscars, une performance plutôt impressionnante. Que ce soit dans Pique-nique à Hanging Rock (1975), L’année de tous les dangers (1982), Witness (1985), Mosquito coast (1986), Le cercle des poètes disparus (1989), The Truman show (1998) ou Les chemins de la liberté (2010), Peter Weir étudie ses personnages au plus près, avec tendresse, lentement.

 

 

En 2003, Peter Weir réalise, avec Master and commander: The far side of the world une magistrale adaptation des aventures d’un des personnages les plus aimés de la littérature d’aventures en langue anglaise, Jack Aubrey, dit Jack la Chance.

Lucky Jack, héros d’une prodigieuse saga écrite par Patrick O’Brian (1914 – 2000), est l’incarnation de ce que bon nombre d’adolescents ont sans doute rêvé de devenir (bon, pas moi, qui voulais devenir espion depuis mes 10 ans). Courageux, chef-né aimé de ses hommes, guerrier accompli mais romantique, tenace, fin tacticien s’escrimant à jouer du violon, patriote, Jack Aubrey est un personnage complexe mais finalement plutôt serein qui gravit les échelons de la Royal Navy pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire.

Capable de douter, courant une partie de sa vie après la sécurité financière, Aubrey n’est pas monolithique et la fréquentation de son ami, le Dr. Mathurin, médecin militaire et homme de renseignement, l’initie aux complexités du monde et aux intrigues de couloirs.

Master and commander est, à l’image du cycle romanesque, un film ambitieux. Entouré de seconds rôles talentueux (Paul Bettany, Max Pirkis, Robert Pugh, Billy Boyd, notamment), Russell Crowe y incarne un homme souriant, presque une première pour lui, à bord d’un splendide trois-mâts, le HMS Rose, acheté par la Fox 1,5 million de dollars et rebaptisé HMS Surprise, le légendaire navire du capitaine Aubrey. Le voilier est, peut-être plus encore que le personnage de Crowe, la figure principale du film, mais celui-ci, contrairement à celui de Polanski (Pirates, 1986) n’est pas écrasé par ce splendide décor. Au contraire, il l’explore, et chacune des péripéties du voyage que réalise l’équipage de la Surprise est l’occasion de découvrir les détails de la vie à bord.

Comme Patrick O’Brian le fit dans ses romans, édités en recueils chez Omnibus, Peter Weir ne nous cache rien, mais il ne nous montre rien avec ostentation. On est loin de ces cinéastes aveuglés par leurs moyens et oublieux de leurs acteurs. Tempête ou calme plat, ravitaillement, entretien, navigation, combats, discipline, vie des officiers et de l’équipage, rien ne nous est caché, jusqu’à la terrible ingéniosité qui confie à l’eau de mer pompée dans les cales pendant les combats le soin de nettoyer le sol de la rudimentaire infirmerie – dans laquelle il est de bon ton de ne pas se rendre…

La caméra de Peter Weir se joue de la terrible exiguïté du navire, entre canons, hamacs, carré et mats. Sur ce petit bout d’Angleterre, les barrières sociales sont plus que maintenues, elles sont comme figées par les exigences de la discipline et certaines scènes, qui montrent la cabine de Lucky Jack devenir l’infirmerie au gré du déplacement de quelques cloisons, rappellent que le navire est un théâtre tragique. Du coup, le film présente de nombreux personnages, visages devenus familiers au fil d’une poursuite qui conduit la Surprise dans le Pacifique.

Master and commander, qui emprunte à plus de dix romans de la saga, s’inspire surtout, évidemment, du roman éponyme qui voit Aubrey poursuivre un corsaire de l’Empire. En 2003, et afin de ne pas déplaire au public américain, les producteurs décident de le transformer en corsaire français – ce qui conduira de nombreux critiques français à penser qu’il s’agit là d’une nouvelle manifestation de la querelle autour de l’intervention en Irak. En réalité, les romans de Patrick O’Brian ne montrent guère d’indulgence pour la France de Napoléon 1er et le film n’a rien de bien choquant – surtout quand on connait le cinéma de Peter Weir, peu tourné vers les blagues xénophobes. Les scènes de combats sont impressionnantes et elles montrent que Weir possède ses classiques – jusqu’à citer Spielberg (Saving Private Ryan, 1998) dès les premières minutes. Le film a sans doute appris à bon nombre de spectateurs que personne n’avait attendu 1914 pour livrer une guerre mondiale – qui connaît la Guerre de Sept Ans ? – et il met bien en évidence quelques traits de la guerre navale (distances parcourues, importance d’une seule unité si elle est raisonnablement puissante et bien commandée). On apprend beaucoup en deux heures, et ceux qui ne lisent pas ensuite les romans sont impardonnables.

Sobrement et élégamment mis en scène, Master and commander nous gratifie également d’une étourdissante bande originale, faite de musique de chambre (Boccherini, Corelli, Bach, Mozart) – de celle que jouent Aubrey et Mathurin – et de compositions originales ou de morceaux traditionnels.

L’élégance des choix musicaux n’a, en réalité, d’égale que celle de la mise en scène du plus grand film de Weir et probablement d’un des plus grands moments de la guerre navale au cinéma.

J’ai bien peur qu’on ne boive plus jamais son pastis dégueulasse

Pierre Schoendoerffer est mort le 14 mars à l’hôpital militaire de Percy, à Clamart. Ecrivain et cinéaste, il avait suscité bon nombre de vocations et était devenu un mythe. Qualifié par Eric Deroo, sur le blog de Jean Guisnel de « soldat-réalisateur », Schoendoerffer avait filmé la guerre avec élégance, mais sans esthétisme, loin des excès, remarquables par ailleurs, d’un Sam Peckinpah (Cross of Iron, 1977), du réalisme d’un Steven Spielberg (Saving private Ryan, 1998) ou de la stylisation d’un Francis Ford Coppola (Apocalypse Now, 1979).

Documentariste venu à la fiction et à la littérature, Schoendoerffer était, comme le disait Bénédicte Charon à Jean-Dominique Merchet, avant tout un aventurier et sa passion pour les portraits de guerriers était celle d’un homme désireux de les raconter, de leur rendre justice sans nier sa fascination pour la guerre, l’héroïsme, et le tragique. Il écrivait sur la guerre et ceux qui la font, mais il ne s’intéressait pas tant aux ténèbres, me semble-t-il, qu’à l’histoire en train de se jouer. Jamais loin de ses personnages, il leur faisait dire des dialogues très – trop ? – écrits qui, ne criez pas, me font toujours penser à Eric Rohmer. Nous ne sommes pas dans le réalisme, mais dans l’illustration presque éducative.

En 1965, Schoendoerffer adapte son propre roman, La 317e section, et livre sans doute un de ses meilleurs films.

 

La trame sera reprise partout et par tous, et elle inspirera aussi bien Oliver Stone (Platoon, 1986) que Florent Emilio-Siri (L’ennemi intime, 2007), sans parler de l’inénarrable John Milius, coscénariste d’Apocalypse Now et réalisateur de L’Adieu au Roi (Farewell to the King, 1989), médiocrement adapté, justement d’un roman de Schoendoerffer (1969).

Nul militarisme imbécile chez Pierre Schoendoerffer, mais cette fascination très française pour les guerres perdues, si romantiques, si délicieusement désespérées, au cours desquelles des homme d’honneur perdent la vie pour des idées et par devoir. Nul cynisme, donc, et presque de la naïveté, pourrait-on dire, ou en tout cas une certaine candeur. C’est d’ailleurs dans les scènes les plus bavardes que l’on perçoit la principale faiblesse de Pierre Schoendoerffer, encore plus criante depuis que le cinéma de guerre s’est mis au réalisme.

A ce titre, Diên Biên Phu (1992) fut une terrible déception, tant le cinéaste, grand témoin et acteur de la bataille (il y sera capturé), rata ce qui aurait dû être le film de sa vie. Lente, compassée, la mise en scène passe à côté du sujet et semble hésiter entre la fresque et la réflexion intimiste sur la fin d’un empire. Les scènes dans le mess de Hanoi ont été pour moi une véritable souffrance tant les acteurs, mal dirigés, y récitent leur texte comme de mauvais candidats d’une émission de TF1 ou de M6. Ça n’était plus « Rohmer contemple la fin du monde » mais « Voisin Voisine sautent sur Eliane 4 ».

Fort heureusement, il nous reste de Pierre Schoendoerffer un documentaire oscarisé en 1967, La section Anderson,  ancêtre de films comme Restrepo (Tim Hetherington et Sebastian Junger, 2010), Armadillo (Janus Metz Pedersen, 2010) ou Hell and back again (Danfung Dennis, 2011).

Poursuivant son étude de personnages mythiques et/ou symboliques, Pierre Schoendoerffer signera en 1977 (Le Crabe-tambour) et en 1982 (L’honneur d’un capitaine) les portraits de deux soldats français : un aventurier flamboyant et un homme de principe.

 

Ces deux films, avec La 317e section, forment une trilogie dont la cohérence est renforcée par le talent de Jacques Perrin, figure inoubliable d’une armée française mythifiée, héroïque et élégante dans la défaite et dans la défense d’un monde qui file. Car l’œuvre de Pierre Schoendoerffer n’est que cela : élégance et romantisme, celui des avant-postes perdus en Indochine, du crapahut en Afrique du Nord et de la fraternité des armes et du sang versé.

Every time I think I’m gonna wake up back in the jungle

Cette année, Noël tombe un 25 décembre, une nouvelle plutôt rassurante pour ceux que l’année en train de finir a pu troubler par son ébouriffante actualité. En réalité, la nouvelle est certes rassurante, mais elle ne doit pas nous faire oublier que nous allons tous mourir le 21 décembre 2012, comme l’ont vaguement prévu des devins mayas – oui, ceux-là même qui n’avaient pas prévu leur extermination par l’envahisseur espagnol, mais je m’égare.

Or, puisque que nous en sommes à parler apocalypse, il me semble opportun de vous rappeler que le chef d’œuvre indescriptible de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now (1979), a enfin été édité en Blu-Ray et surtout, surtout, que le documentaire Heart of Darkness (1991), réalisé par Fax Bahr et George Hickenlooper à partir des images tournées par Eleanor Coppola aux Philippines, est lui aussi disponible.

Est-il encore besoin de présenter Apocalypse Now, véritable monument du cinéma, probablement le plus grand film de guerre de l’histoire, vision hallucinée de la guerre du Vietnam mais surtout itinéraire intime d’un guerrier parti à la recherche de sa part la plus sombre ? Brillant, mythique, remarquablement écrit et dirigé, le film de Coppola est devenu une référence, une sorte d’étape indépassable dans la filmographie d’un auteur qui, par ailleurs, a livré au monde quelques autres chefs d’œuvre. La scène d’ouverture, jouée par un Martin Sheen ivre, est indépassable, des Doors au visage de Bouddha en passant par la jungle embrasée, le ballet des hélicoptères et les tourbillons de fumigène orange. Comme me le dit un jour un de mes professeurs de français, la guerre ainsi filmée devient horriblement belle.

Son influence ne s’est jamais démentie, et toute scène de vol groupé d’hélicoptères renvoie au fameux raid contre le village.

 

Et dans Predator, John McTiernan cite Coppola lors de l’affrontement final, le major Dutch émergeant de la boue ressemblant fort au capitaine Willard…

Et je ne parle même pas du visage de Patrick Gemayel (Chromeo) dans la vapeur du sauna du clip de Hot Mess.

La figure du colonel Kilgore, un autre fou de guerre, est elle aussi entrée dans la légende, aussi bien pour son impassibilité sous le feu ennemi que pour son amour du surf. Il est surtout l’auteur de quelques mots définitifs sur le napalm et sur la victoire. Chef de guerre dont le cas relève de la psychiatrie, il incarne à merveille cette mélancolie dont on dit qu’elle s’empare des vainqueurs.

Les éditions Sonatine, dont le dynamisme et le goût ne sont plus à démontrer, ont profité de la réédition du film cet été pour publier le journal que tint Eleanor Coppola pendant le tournage, dantesque, du film. L’ouvrage n’était paru, à ma connaissance, qu’en anglais.

Le livre et les éditions DVD et DVD Blu-Ray d’Apocalypse Now et de Hearts of Darkness ont été réunis dans un coffret qui ne présente d’intérêt que pour des fétichistes tels que moi.

Le coffret Blu-Ray sorti au printemps comprend, outre le film et son making-of, un très intéressant texte de Jean-Baptiste Thoret, un critique plutôt pertinent.

Quoi qu’il en soit, vous n’avez aucune excuse.

 

Gastié-Leroy m’emmerde, Germaine m’emmerde…

Evidemment, je pourrais encore écrire tout le bien que je pense du crétin qui, vendredi dernier sur une des pages Facebook créées en soutien à Charlie Hebdo, affirmait, avec un abject mépris, que la France était gouvernée par « un sale juif ». Je pourrais citer les centaines de phrases suintant la haine et l’obscurantisme, les partisans de la théorie du complot, ou ceux qui pensent que les Etats-Unis ont provoqué les révolutions arabes pour nuire à l’islam (je suis preneur de toute explication un peu claire sur ce dernier point afin d’achever mon essai « Le jihad par les nuls », suite de « Le jihad pour les nuls »).

Je préfère pourtant célébrer ce 200e billet par un moment de légèreté, modeste remerciement adressé aux lecteurs fidèles dont les mails sont autant de précieux soutiens.

En 1973, auréolé du triomphe du premier volet des aventures du Grand blond avec une chaussure noire, (1972, Yves Robert), Pierre Richard écrit et tourne Je sais rien mais je dirai tout, une réjouissante charge contre la bourgeoisie, les notables, l’armée, l’église et l’ordre établi.

Sorte de Hair à la française, le film, qui ne brille pas par la finesse de son propos ou l’élégance de sa mise en scène, bénéficie de la présence de nombreux acteurs : Bernard Blier, Daniel Prévost, Pierre Tornade, Bernard Haller, Luis Rego (qui s’illustrera plus tard aux côtés de Pierre Desproges sur France Inter dans le Tribunal des flagrants délires), Francis Lax (immortelle voix française de Thomas Sullivan Magnum et de Kenneth Hutchinson), Pierre Repp ou Jean Saudray – une « gueule » mythique du cinéma français des années 70.

Illustrant les déboires du fils d’un magnat de l’industrie d’armement qui rêve de sortir quatre marginaux (Luis Rego et les insupportables Charlots) de leurs magouilles minables, Je sais rien mais je dirai tout explore un peu plus encore le personnage de rêveur – gaffeur qui sera la marque de l’acteur tout au long de sa carrière. On y trouve son goût pour le burlesque ou pour les délires verbaux, et son rire légendaire.

Serait-il possible de tourner un tel film en 2011 en France ? Antimilitariste, anticlérical, hostile à la police, peu amène envers les syndicats ou l’administration, il agacerait forcément les uns et les autres – ce qui lui donne, évidemment, toute sa valeur à mes yeux. Le comportement de certains policiers ne semble pas avoir beaucoup évolué, comme une de mes amies, qui se reconnaîtra, me le racontait encore il y a quelques jours.

De même, le fer de lance de l’industrie lourde du pays des Lumières et des Droits de l’Homme y est traitée avec ironie.

 

Varus, rends-moi mes légions !

Le 4 mai dernier est sorti un péplum, ce qui n’arrive pas si souvent, même si Gladiator (2000, Ridley Scott) avait donné un sacré coup de jeune au genre.

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Inspiré du roman pour adolescent de Rosemary Sutcliff, L’aigle de la 9e légion nous conte la quête d’un jeune Romain au nord du mur d’Hadrien, en Ecosse, à la recherche d’une précieuse relique et de la trace de la IXe légion, disparue vingt ans plus tôt.

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Récit d’initiation au rythme lent, sans beaucoup d’action, le livre offre à ses jeunes lecteurs une agréable initiation au monde romain, en particulier celui de la frontière, où conquérants et conquis cohabitent tant bien que mal. Kevin Macdonald a, pour sa part, opté pour un authentique film de genre et le scénario tourné prend de grandes libertés avec le roman, privilégiant la quête et les scènes d’action. Tout le monde n’est pas Terence Malick.

Kevin Macdonald est cependant un cinéaste talentueux (Un jour en septembre en 1999, Le dernier roi d’Ecosse en 2006, Mon meilleur ennemi en 2007, Jeux de pouvoir en 2009) et on se laisse prendre au jeu. La disparition de cette légion – pour mémoire, les historiens estiment désormais qu’elle a disparu lors d’une guerre contre les Parthes ou lors d’une révolte juive en Judée – a inspiré un autre film, Centurion, de Neil Marshall (Dog soldiers, 2002), sorti l’année dernière et qui, lui, assume pleinement son choix du divertissement – enfin, moi, en tout cas, voir des Romains et Pictes s’entretuer, ça me distrait.


Il m’a semblé, à la vision de ce film, que l’embuscade tendue aux valeureux légionnaires rappelait le déroulement supposé de la mythique bataille du Teutobourg, qui vit trois légions littéralement massacrées par des Germains et qui conduisit Auguste à s’exclamer « Vare, legiones redde » (merci de réviser votre vocatif). Yann Le Bohec, le grand spécialiste français de l’armée romaine a d’ailleurs consacré un petit ouvrage à cette bataille, mais je dois avouer que sa lecture m’a rebuté tant le style est plein de morgue à l’égard du lecteur.

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La démarche de la collection dans laquelle a été publiée cette courte étude est certes d’apporter au grand public un éclairage scientifiquement étayé, mais fallait-il pour autant adopter ce ton hautain ? On en doute, et d’autant plus qu’il faut déplorer l’absence de toute réflexion stratégique sur les conséquences de cette lourde défaite romaine sur la suite de la l’Empire. Il suffit pour s’en convaincre de regarder une carte d’Europe pour noter à quel point le maintien d’une Germanie non romanisée a pesé sur les frontières de Rome. Bref, on pourra toujours se consoler en consultant quelques ouvrages de référence.

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Ce sera surtout l’occasion de lire ou de relire le remarquable roman de Gillian Bradshaw, L’aigle et le dragon, ou, pour les plus jeunes, L’affaire Caïus, d’Henry Winterfeld.

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« Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » (Robert Capa)

Tout le monde ne peut pas avoir la présence d’esprit de se déguiser pour braver le danger, et Tim Hetherington, qui n’a pas appliqué la célèbre méthode des journalistes français, que le monde entier nous envie, en est mort.

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En 2001, Michel Peyrad avait tenté de traverser un check point talêb déguisé en Afghane. Forcément, avec des rangers sous la burqa et un gabarit de demi de mêlée, l’affaire n’est pas allée bien loin. Libéré en bonne santé, le grand journaliste trouva quand même l’occasion de déplorer les carences vitaminiques du régime alimentaire qu’il avait suivi en détention. Autour de lui, ça flinguait à tout va et les enfants afghans mouraient en ramassant les sous munitions non explosées qui avaient la même couleur que les rations que nous parachutions, mais c’était moins important que le respect d’une alimentation équilibrée.

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En 2009, ce sont deux journalistes de France 3 qui ont tenté, malgré les conseils de l’armée française et des services, de se fondre dans la masse pour explorer une région infestée de Taliban. Un minimum de bon sens et la lecture de quelques ouvrages simples auraient pu leur apprendre que dans une guerre de guérilla, les insurgés voient tout et que ça n’est pas en portant un pakol qu’on trompe son monde – surtout quand on est roux, mais passons.

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Tim Hetherington, lui, ne s’était pas déguisé. Il portait ses appareils photos en bandoulière et, contrairement à quelques mythomanes croisés dans des pays lointains (soupir), il ne semblait pas ridicule avec sa veste de reporter. Pire, il n’hésitait pas à s’approcher des combats avec un casque et un gilet pare-balles.

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Le 20 avril dernier, Tim Hetherington a été tué par un tir de mortier à Misrata, en Libye. Photographe récompensé par ses pairs, cinéaste de talent, grand connaisseur de l’Afrique occidentale, il rejoint la cohorte des reporters morts au plus près des combats pour témoigner de la réalité des guerres, souvent parfaitement abstraites pour ceux qui les déclenchent et si peu intéressantes pour les téléspectateurs de TF1 – ou de France 2, d’ailleurs.

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Il y a donc désormais une place Tim Hetherington à Adjabiya, et j’espère pouvoir m’y rendre un jour. On peut laisser un mot de condoléances ici et admirer son travail . Il reste Restrepo…

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… et le livre que Tim Hetherington en avait tiré, Infidel.

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Et pour ceux qui sont intéressés par ces personnages fascinants et leur travail, je ne peux que conseiller quelques ouvrages :

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Dernier appel pour le passager Vlassov, à destination de Paris.

En 1973, Henri Verneuil, le plus hollywoodien des cinéastes français, se lance dans l’aventure d’une superproduction d’espionnage. Night flight from MoscowLe serpent sur les écrans francophones – est en effet un film au casting international et prestigieux (Yul Brynner, Henry Fonda, Philippe Noiret, Dirk Bogarde, et même le grand François Maistre) qui bénéficie d’un magnifique scénario de Gilles Perrault.

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Verneuil a derrière lui une belle série de grands films (Le Président, Mélodie en sous-sol, 100.000 dollars au soleil, Week-end à Zuydcoote, Le clan des Siciliens) et il n’a pas grand-chose à prouver. J’ai toujours trouvé, pour ma part, que son style était un peu démonstratif, pataud, et que seuls ses scénaristes et dialoguistes le sauvaient.

Peur sur la ville (1975) ne vaut guère mieux, à mes yeux, qu’un mauvais Charles Bronson et il atteindra le sommet de son art avec I comme Icare (1979, déjà évoqué ici) ou Mille milliards de dollars (1980), deux authentiques monuments, avant de sombrer. Les Morfalous reste ainsi une véritable consternation

Night flight from Moscow illustre avec une certaine pédagogie le charme subtil des opérations de contre-espionnage qui ont fait de la Guerre froide, avec la stratégie nucléaire, ce moment intellectuellement si passionnant. Pour une fois, la distribution internationale n’est pas un poids à porter par le cinéaste, et elle donne même toute sa cohérence à l’intrigue.

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Le film, injustement méconnu dans le monde civil – à l’instar du mythique Dossier 51 – n’est disponible en DVD qu’en Zone 1. Cela ne doit pas vous arrêter, ni surtout vous empêcher de revoir Sens unique, autre passionnant récit d’une belle manipulation.

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Un petit week-end avec les Osterman ?

En 1982, Sam Peckinpah, le génial cinéaste de Major Dundee (1965), de La horde sauvage (1969), des Chiens de paille (1971), de Pat Garret & Billy the kid (1973) ou de Croix de fer (1977) est littéralement au fond du trou. Alcoolique, drogué, il ne tourne plus guère et a laissé derrière lui, dans un nuage de poudre blanche, sa carrière d’auteur capable de dynamiter les codes hollywoodiens du film de guerre ou du western.

Recruté par des producteurs désireux de mettre en scène le deuxième roman du nouveau maître – de l’époque – du thriller d’espionnage Robert Ludlum, il n’a pas de mal à réunir autour de lui de grands acteurs (Burt Lancaster, John Hurt, Dennis Hopper, et même Rugter Hauer, l’inoubliable répliquant de Blade Runner).

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Plus violente que le roman, l’adaptation cinématographique d’Osterman Weekend est également plus compréhensible. Incarnation de la paranoïa qui régnait alors entre les deux blocs, le film doit être désormais vu comme un témoignage sur la seconde partie de la Guerre froide. On y trouve des vétérans d’Hollywood, des gloires éphémères, comme Meg Foster.

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Un film méconnu, d’une époque qui s’estompe – et que nous regretterons peut-être un jour, qui sait ?