« These are the days/When you wish your bed was already made » (« Manic Monday », The Bangles)

Personnalité intrigante à défaut d’être attachante, John Milius a exercé sur Hollywood et la pop culture une influence majeure, jusqu’à inspirer aux frères Coen l’inoubliable Walter Sobchak en 1998.

Coscénariste d’Apocalypse Now (1979), de Magnum Force (1973), de Jeremiah Johnson (1972), de Danger immédiat (1994) ou de Rome (2005-2007), Milius n’a cessé de diffuser au sein du cinéma américain ses obsessions et ses certitudes politiques. Grand amateur d’armes à feu, farouche défenseur d’une certaine identité américaine faite d’individualisme, d’esprit pionnier et d’acceptation des guerres nécessaires, il a réalisé une poignée de films marquants, dont l’indépassable Conan le Barbare (1982, d’après l’univers de Robert E. Howard) ou L’Adieu au roi (1989, d’après le roman Pierre Schoendoerffer). On lui doit aussi, en 1984, Red Dawn, une étrange dystopie dans laquelle se mêlent cinéma de guerre, teenage movie, et même quelques réflexions – parfois involontairement et tragiquement ironiques – au sujet de la liberté, de la résistance, de la violence dans un monde imprévisible et injuste, et même de la morale.

Série B d’honnête facture, L’Aube rouge se veut le récit des faits d’armes d’une poignée d’adolescents d’une petite ville du Colorado après l’invasion des États-Unis par les Soviétiques, dans la première partie des années ’80. Le film décrit par le menu l’irruption dans une communauté en paix d’envahisseurs venus conquérir et occuper, et fait preuve d’une étonnante sobriété alors que l’on pouvait raisonnablement s’attendre au pire de la part de Milius, le genre de type débonnaire qui se promène en gilet tactique, flingue en pogne, dans les studios. En France, il serait sans doute devenu blogueur défense.

L’ensemble, naturellement, souffre de nombreux défauts, à commencer par l’invraisemblance de la situation de départ et les moyens limités de la production. La transformation d’hélicoptères français SA.330 Puma en Mi-24 Hind autorise cependant des scènes qui, à l’aune des productions du début des années ’80, paraissent plutôt honorables, et l’important, de toute façon, est ailleurs. Le film n’a aucune vocation documentaire (et certainement pas l’ambition d’être réaliste) et son propos est plus complexe qu’il n’y paraît. Tout le contraire, on le voit, de récentes superproductions nationales.

La distribution, qui s’appuie évidemment sur des jeunes premiers, permet à de futures têtes d’affiche de débuter à l’écran. On trouve là Patrick Swayze (et Jennifer Grey, avec laquelle il dansera dans Dirty Dancing (1987), une des plus épouvantables bouses de la décennie), Charlie Sheen (le fils de Martin, le capitaine Willard d’Apocalypse Now, futur golden boy déchu dans Wall Street), Lea Thompson (un an avant Retour vers le futur), et les gueules, reconnaissables entre mille, de Harry Dean Stanton, William Smith, Powers Boothe ou de Lane Smith, échappé de V (1983-1985) et décidément habitué aux personnages ambigus.

En filmant des adolescents et de jeunes adultes combattant une armée d’envahisseurs, Milius, qui ne se perd pas en critiques, fondées mais inutiles, de l’Union soviétique ou du communisme, fait se combattre de jeunes patriotes, sincères et inexpérimentés, et des professionnels de la guerre. L’opposition entre le personnage joué par William Smith, authentique contre-guérillero, froid et méthodique, et celui de Ron O’Neal (Super Fly en 1972, Frank, chasseur de fauves en 1982 et 1983), sincère combattant des luttes émancipatrices du Tiers-Monde, de plus en plus déçu du combat qu’il mène, ajoute à l’envahisseur soviétique une profondeur que peu de films d’action des années ’80 seront capables de générer.

Loin d’être un chef d’œuvre, le film est rapidement devenu culte en raison de ses honnêtes qualités de mise en scène et du parti-pris de son cinéaste, sobre et direct. A la différence de nombreux récits de guerre procédant à de longues installations du décor et des personnages (à la manière des films catastrophe), L’Aube rouge commence abruptement et évite, dans une certaine mesure, les idioties opérationnelles. Tourné sans pathos excessif, il s’agit d’un film étrange qui choisit de montrer une situation locale, un simple épisode isolé d’une guerre mondiale entre deux superpuissances. Milius y fait un clin d’œil appuyé à La Bataille d’Alger (1966), le monument de Pontecorvo, mais il évite, comme le cinéaste italien sut le faire en son temps, de trop appuyer son propos politique.

Son propos est plus minéral, typique d’une certaine idéologie américaine : il faut savoir se battre pour défendre des acquis qui ne sont jamais garantis, il faut savoir survivre loin du confort de la civilisation urbaine occidentale, la violence (exercée ou subie) révèle les âmes et façonne les vies, le monde n’est pas un endroit sûr, etc. Sans fausse honte, le cinéaste place ses héros dans les pas de guerriers arapahos, envahis, conquis et vaincus il y a un siècle par les envahis d’aujourd’hui. La terre ne change pas et est le témoin impassible, presqu’immuable, des guerres et de l’Histoire, nous dit Milius. Ceux qui croient la posséder seront un jour balayés par d’autres conquérants, pas plus éternels que ceux qu’ils auront chassés.

Le film s’inscrit également dans la tradition américaine du cataclysme intérieur, peut-être né (il faudrait interroger des historiens ou des spécialistes du cinéma ou de la littérature US) du traumatisme de la Guerre de Sécession. Depuis des décennies, les États-Unis ne cessent ainsi de produire des récits de leur propre chute : dystopies, destruction porn, zombies, invasions extra-terrestres plus ou moins subtiles, nouvelle guerre civile, et le genre n’est jamais autant vivace que dans les moments de tensions politiques ou stratégiques.

Alors que la Seconde Guerre froide était bien entamée, L’Aube rouge permit d’exalter l’esprit de résistance d’une jeunesse que les adultes n’ont jamais cessé, dans toutes les sociétés, de juger inconséquente et sans ossature idéologique. C’est ainsi à un cinéaste ouvertement réactionnaire, mais capable de citer Pontecorvo ou Melville, que l’on doit un hommage aux adolescents – certes tous blancs – capables de prendre les armes et de se sacrifier pour défendre un pays arraché de haute lutte à ses indigènes, devenus des modèles après avoir été des adversaires impitoyablement massacrés. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’une œuvre étrange, d’une naïveté et d’une brutalité assumées, qui a, finalement, plutôt bien vieilli.

Patrick Topaloff entre le quart et moins le quart

Succès public de l’hiver, lourdement soutenu par la Marine nationale, qui a prêté d’imposants moyens lors de son tournage et a activement participé à sa promotion, parfois de façon tellement lourde que ça a en était gênant, Le Chant du loup, réalisé par Antonin Baudry, est un naufrage complet. Et cette admirable cohérence est sans doute une de ses principales qualités.

Évidemment, vous diront ceux qui ont aimé, c’est beau. Mais c’était aussi le cas de Top Gun. Évidemment, vous diront ceux qui ont navigué, on voit des bateaux, des marins, des sous-marins et même des sous-mariniers. C’est dire. Et pourtant, que sauver de ce film ?

Sans doute certaines des pratiques professionnelles observées à l’écran sont-elles réalistes, voire parfaitement reproduites, mais il se trouve que j’aime au cinéma qu’on me raconte des histoires, pas qu’on me fasse l’article. Il existe, d’ailleurs, un genre spécialement dédié à la découverte et qui est connu, me dit-on, sous le nom de documentaire. Bref, il ne manque pas un rivet ou un pompon, et les images sont toutes de grande qualité, mais l’ensemble est parfaitement idiot et lourdingue.

Le premier malaise naît des dialogues, horriblement mal écrits, et c’est sans doute pour cette raison que le grand Reda Kateb semble ici jouer si mal. La musique, de surcroît, est de médiocre facture et très mal utilisée. Antonin Baudry, que l’on a connu fin observateur il y quelques années, se montre piètre réalisateur, sans finesse et sans réelle vision. Au moins sa scène d’ouverture est-elle supérieure à celle de Forces spéciales, mais cette première impression favorable s’estompe rapidement au profit d’une consternation croissante.

Spoiler alert

La recherche d’un sous-marin soviétique dans les archives, si elle a pu séduire l’analyste acharné que je suis, constitue un des rares moments vraiment intéressants du récit. L’identification du Timour III, qui nous conduisait vers un scénario très classique à la Buck Danny ou à la Hunter Killer, n’est cependant qu’une première étape vers la catastrophe finale. Les scènes consacrées à la mobilisation alors que le monde semble au bord de l’embrasement sont d’une parfaite platitude, et on a du mal à lire de l’angoisse sur les visages des militaires ou des civils. Ce n’est qu’après la mise en alerte générale, à la suite d’un départ de missile nucléaire, que la conscience du cours des événements commence à naître, et c’est même là que le film parvient – enfin – à rendre à l’écran un peu de la responsabilité qui pèse sur les servants de notre force de frappe.

Cette histoire de départ de missile, justement, est très embêtante. A aucun moment, en effet, on n’a le sentiment que quelqu’un s’interroge sérieusement au sujet de la zone de lancement – la mer de Béring, vraiment ? A l’autre extrémité de la plaque eurasiatique ? – et alors même que les Russes nient avoir tiré il est quand même question de les vitrifier. C’est à ce moment qu’on pense être en présence d’un scénario mettant en scène des putschistes. Ça n’aurait pas été original, mais ça pouvait passer, sur un malentendu.

L’intrigue qu’on nous propose est cependant infiniment plus médiocre puisqu’on apprend (« Les Américains ont oublié de nous le dire ») que le sous-marin qui tire des missiles depuis des zones improbables est aux mains de jihadistes – qui, donc, sont capables de le manœuvrer à travers les mers du Globe et même utiliser des SLBM. Là, pour le coup, c’est ce qu’on appelle, dans notre jargon de spécialistes, une évolution dimensionnante, et on se prend à ricaner malgré la chaleur.

Faut-il comprendre que nos services de renseignement n’ont pas été capables de détecter une transaction de 120 millions de dollars (sic) dont l’objet a fini dans les mains d’un groupe terroriste sunnite radical ? Faut-il en conclure que nos forces et nos services, pourtant mobilisés par le chaos syrien (comme le montre le début du film), ne sont pas capables de détecter un sous-marin jihadiste (la formule est merveilleuse) qui navigue dans les eaux très peuplées de la Méditerranée orientale et qui ne dispose d’aucun système de propulsion secret ? On peut bien râler après la CIA, la NSA ou n’importe quelle agence, mais le scénario postule ici, en creux, que nous sommes tellement mauvais qu’il nous faut le soutien d’un allié pour regarder par-dessus notre épaule. Quand on est capable de faire des opérations ciblées au Mali contre des convois de véhicules, on est supposément capable de détecter la création de la flotte de haute-mer de l’État islamique…

Mais, non content de présenter l’ensemble de la communauté française du renseignement comme une bande de rigolos, le film, pourtant tourné à la gloire du drapeau et de ceux qui le défendent, s’achève par la perte de deux de nos plus belles unités à l’occasion d’un échange fratricide de torpilles. La présence à l’écran de Mathieu Kassovitz, dont le personnage semble fidèle à la réalité (« C’est un acte d’une incroyable bravoure, j’aurais fait pareil »), permet d’évoquer un éventuel syndrome Malotru : réaliser une fiction à la gloire d’un groupe de combattants en ne montrant d’eux qu’une longue suite d’échecs et de bévues.

Le film, bien que plastiquement très séduisant, est finalement sans grand intérêt. Fourmillant d’emprunts, à Tom Clancy comme à Top Gun ou Abyss (1989), et ne parvenant pas à se hisser au niveau d’un téléfilm comme Le 5e missile (1986), il confirme que les œuvres de commande sont rarement des réussites artistiques, quoi qu’en pense ou dise le réalisateur.

“Everybody was Kung Fu fighting, those kids were fast as lightning/In fact it was a little bit frightening, but they fought with expert timing” (“Kung Fu Fighting”, Carl Douglas)

A défaut de pouvoir être comparé aux plus grands, Peter Berg construit avec régularité une filmographie d’une grande cohérence consacrée à la fois aux guerres de l’Amérique et à la figure du héros américain. Habile faiseur, il s’appuie dans ces récits sur Mark Wahlberg, un acteur massif et sans nuance qui prend manifestement du plaisir à incarner des personnages solides, volontiers ironiques et mus par un solide sens du devoir évoquant, de loin en loin, les personnages joués par John Wayne chez Ford ou Hawks. Les films nés de cette démarche et de cette association, sans être des chefs d’œuvre, restent en mémoire, qu’il s’agisse de The Kingdom (2007, avec Jamie Foxx), consacré au jihad en Arabie saoudite, de Lone Survivor (2013), reconstituant une opération ratée des FS américaines en Afghanistan ou de Patriots Day (2016), relatant l’attentat de Boston et la traque de ses auteurs. En 2004, avec Friday Night Lights, il avait déjà abordé une certaine réalité américaine (à l’origine de la série NBC éponyme), avant de se conformer aux canons du cinéma catastrophe dans Deepwater Horizon (2016).

Comme quelques autres cinéastes, Berg éprouve un vif intérêt pour le désordre du monde et les évolutions des modes d’affrontement entre puissances. Après avoir traité du terrorisme puis de la contre-guérilla, il s’attaque, dans 22 Miles, au genre très en vogue depuis près de vingt ans du film d’action/espionnage.

Welcome to the new wars

Manifestement très inspiré par les mises en scène nerveuses de Paul Greengrass, avec qui il partage un goût pour l’approche documentaire de la fiction, Peter Berg associe en réalité nombre de références du thriller contemporain. Dépourvu du moindre message politique, 22 Miles se veut le récit froid de l’affrontement entre des adversaires puissants et d’une grande technicité. Berg en profite pour glisser quelques remarques au sujet des nouvelles formes de conflictualité comme le fit Ridley Scott dans Body of Lies (2008) par la voix du personnage de Russell Crowe, ce qui donne l’étrange et paradoxal sentiment que le film, pour irréaliste qu’il soit, contient une once de vérité. Ça n’est évidemment pas le cas, mais le sérieux du récit laisse un sentiment troublant, sans doute parce que le film reprend toute la mythologie récente du genre : safe house, drones, vols de données, caméras de surveillance et drones, etc. On n’y croit pas une seconde, et pourtant on s’y croirait.

Peter Berg et ses scénaristes ont digéré la série des Jason Bourne ( y compris la musique) et tous les films qui ont suivi afin de donner corps au récit d’une opération d’exfiltration plus que tendue à Djakarta. A la tête d’opérationnels évoquant à la fois l’équipe d’élite mobilisable à merci de Mission: Impossible (1966-1973) – et dont le gouvernement niera avoir jamais connu l’existence – et les commandos des plus récentes déclinaisons de Call of Duty: Black Ops, Wahlberg compose un intéressant personnage de surdoué socialement inadapté, dépourvu de tout sentiment et dont l’ironie agressive ne fait pas de lui un premier prix de popularité – et la référence à son personnage dans Les Infiltrés (2006), le chef d’œuvre de Martin Scorsese, est ici évidente et sans nul doute aucunement fortuite. Nous y reviendrons.

  

 

Les films où on flingue plus qu’on ne cause sont innombrables, et 22 Miles assume crânement son ambition de se hisser à la hauteur des meilleures productions de Sam Peckinpah ou de Michael Mann. Cette surenchère, cependant, loin d’être stérile, accompagne le propos du film, qui postule que les guerres ont changé et qu’elles ont dépassé (depuis longtemps, quand même) les chocs directs entre armées constituées ou entre armées et forces irrégulières. Désormais, nous explique-t-on, on peut projeter au cœur de la puissance ennemie, loin du champ de bataille – quand il existe – une équipe de tueurs suréquipés, épaulés en temps réel par un état-major situé à des milliers de kilomètres. Et, nous montre-t-on également, l’ennemi n’est pas moins innovant ou capable que nous le sommes, et il procède à des attaques encore plus ambitieuses. Cinéaste patriote, Berg, qui joue dans son film le rôle d’un parfait égoïste incapable de comprendre la grandeur de son ex, a l’attachante habitude de ne pas présenter les ennemis de l’Amérique comme des lapins de six semaines ou des brutes épaisses à peine capables d’épeler leur propre prénom. 22 Miles présente à cet égard l’intéressante caractéristique de montrer une opération qui non seulement (SPOILER ALERT!) dérape sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) mais en plus se révèle être un échec majeur du contre-espionnage.

El diablo cazador de hombres

De fait, 22 Miles creuse le sillon tracé par la série des Bourne, même si la traque ne se déroule plus à l’échelle d’un pays ou d’un continent mais au cœur d’une ville. Le récit devient alors un survival movie et chaque embûche entame un peu plus le détachement américain jusqu’à une issue qui n’a rien d’heureuse. On pense même à Predator (1987), le film culte de John McTiernan relatant la fin d’une équipe de forces spéciales confrontées à un ennemi qui bénéficie de l’avantage dans presque tous les domaines et qui la décime peu à peu.

Wahlberg et les siens luttent contre un adversaire au moins aussi déterminé et puissant qu’eux dans un espace qu’ils ne maîtrisent pas, et le personnage interprété par Sam Medina, malgré sa fin peu crédible (de loin le plus gros défaut du film), constitue un nouveau « méchant » de grand intérêt. Sa disparition pour le moins abrupte nous évite cependant la scène, vue mille fois, de l’affrontement entre les deux héros – comme dans, par exemple, Mission: Impossible II (2000), de John Woo – et renvoie plutôt au fameux duel avorté dans le premier volet des aventures du professeur Jones.

– On naît, on vit, on trépasse.
– C’est comme ça pour tout le monde.

Tigres et espions

La référence à John Woo, le maître hongkongais du cinémas d’action, n’est pas non plus anodine. 22 Miles n’est, en effet, pas seulement un énième enchaînement de fusillades et de courses-poursuites mais un authentique film d’arts martiaux. On s’y tabasse avec enthousiasme et, à la façon de Chuck Norris, on s’y tue avec tous les objets de la pièce, y compris la pièce elle-même, en pratiquant le Pencak Silat.

Les combats menés selon les règles de ce art martial malais y sont d’une intensité rarement vue, et ils sont remportés par Iko Uwais, la star de The Raid (2011), et de sa suite, The Raid 2 (2014). La filiation entre ces deux films et celui qui nous occupe aujourd’hui est d’autant plus évidente que le personnage joué par Uwais dans 22 Miles est également un policier et, surtout, qu’il était déjà infiltré dans The Raid 2. Oups, spoiler.

Non content d’ajouter un chapitre plutôt convainquant à la désormais longue liste des films post-Bourne, Peter Berg innove en établissant une passerelle avec le genre ô combien asiatique – le film n’est pas coproduit par hasard par la Huayi Brothers Media Corporation – du récit d’espionnage à tiroirs. En 2006, Martin Scorsese, en adaptant le monumental Infernal Affairs (2002, d’Andrew Law et Alan Mak), s’était déjà risqué – avec brio – à l’exercice. Peter Berg, qui n’a pas la virtuosité du maître, a quant à lui l’intelligence de mêler deux univers – l’hyper technicité de commandos occidentaux et le raffinement martial de combattants indonésiens – pour réaliser un thriller dans lequel la manœuvre de contre-espionnage est d’une rapidité étourdissante. Dénué de la moindre ironie (n’est pas Steven Soderbergh qui veut), le film se présente comme le récit d’une magistrale opération d’infiltration, parfaitement irréaliste mais terriblement distrayante. Autant dire que c’est une série B, une série B infiniment supérieure à tout ce que pourra jamais tourner, disons, Guillaume Canet.

Le renseignement au cinéma : rappeler les principes fondateurs du contre-terrorisme

Les événements qui se succèdent, ici et ailleurs, ont au moins le mérite de révéler au grand jour les cohortes d’imbéciles qui, de même qu’ils auraient gagné toutes les finales ou auraient remporté toutes les victoires, auraient sans difficulté réussi les plus audacieuses des opérations spéciales. Notre pays ne mesure pas la chance qu’il y a à posséder au sein de sa population un nombre si élevé de spécialistes manifestement aguerris capables, au cœur de tragédies, de sermonner les forces déployées, d’accabler les victimes et de ne pas prêter d’attention particulière au recueillement général.

La récente libération d’otages au Burkina Faso par nos soldats, au prix de la mort de deux d’entre eux, a ainsi provoqué un déchainement d’abjectes foutaises comme on en avait rarement vues depuis quelques mois. Inquiétant signe des temps, ces orages de connerie – et on doute qu’Ernst Jünger aurait perdu du temps à les décrire – éclatent désormais, à peine les faits sont-ils connus au détour d’une dépêche laconique. Presque dans la minute, il nous faut subir récriminations et théories idiotes de la part d’esprits médiocres, haineux et paniqués dont l’horizon s’arrête aux plateaux de CNEWS ou, désormais, de LCP – la chaîne qui laisse dire que Bachar el-Assad est l’ami des enfants.

Avec la subtilité et le sens de la mesure qui caractérisent notre époque, certains de ces esprits se sont donc interrogés à voix haute au sujet de la pertinence du raid lancé afin de libérer nos otages. Fallait-il, osaient-ils questionner, sacrifier deux opérateurs d’élite afin de sauver de misérables civils ? N’y avait-il pas là comme une aberration à, en pleine guerre, perdre deux hommes si compétents alors que les rescapés ne servaient, à les écouter, à rien ? Proféré par des Spartiates de salon, par des Vikings de pédalos, le raisonnement, au-delà de sa parfaite indécence, a confirmé à ceux qui en doutaient encore que, de même qu’il ne faut JAMAIS lire les commentaires sur Internet, il ne faut JAMAIS écouter les réactions à chaud de la populace (pro tip : s’extraire de la populace est très simple, il suffit de réfléchir).

La pédagogie étant affaire de répétition, il convient donc de revenir sur ce point essentiel, car, comme disait l’autre, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

1/ Commençons par un rappel simple mais indispensable : intrinsèquement faibles, les terroristes font le choix tactique et politique de compenser leur infériorité en s’en prenant à la population des États qu’ils combattent. Ils tuent des civils et s’en prennent à des cibles symboliques en raison de leur incapacité à obtenir par des affrontements directs avec les forces adverses les gains politiques qu’ils désirent. Quand ces terroristes parviennent à tenir le choc face à des armées constituées, c’est qu’ils sont devenus des forces de guérilla (et/ou que les dites armées constituées sont faibles ou le sont devenues). Et quand ces mêmes terroristes en viennent à contrôler des territoires et à se substituer à l’autorité étatique légitime, c’est que quelque chose de pas très joli est en train de se passer, comme l’émergence d’un nouvel État (les Taliban en Afghanistan en 1996, l’EI en Syrak en 2014, AQMI au Nord-Mali en 2013, etc.). Les terroristes, comme leur nom l’indique, frappent donc les populations pour provoquer une crainte telle que celles-ci se retournent vers leurs gouvernants : A, qui ne peut toucher C, s’en prend à B, qui se retourne vers C. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace, et c’est exactement pour cette raison que le terrorisme n’est pas un crime ordinaire, n’est pas considéré comme tel par la justice, et mobilise toutes les énergies. Les terroristes ne sont pas des chauffards, ils sont des adversaires qui tuent dans nos rues pour nous arracher des concessions politiques, sociales ou diplomatiques et, in fine, peser sur notre souveraineté.

2/ Partant de là, le contre-terrorisme ne consiste pas à soigner des victimes mais à empêcher qu’il y ait un jour des victimes à soigner. Il s’agit de prévenir des attaques pour éviter que l’onde de choc politique des blessés et des morts qu’elles auraient provoqués ait des conséquences, sociales, politiques, économiques, législatives, etc. Dans ce cas très précis, donc, gouverner, c’est prévenir. La lutte contre le terrorisme implique, par conséquent, d’étudier l’adversaire, de rédiger des RETEX, d’anticiper les actions de l’ennemi par un savant mélange de renseignement et d’action, et de se tenir prêt à agir dès qu’il le faut et dès que c’est possible.

3/ Le raid réalisé par nos forces au Burkina contre les ravisseurs de nos concitoyens obéissait, de façon limpide, à cet impératif : l’opération a été déclenchée dès que les renseignements la permettant ont été recueillis, tant il était indispensable d’éviter que les otages passassent dans les mains d’un groupe jihadiste et qu’ils s’évanouissent au Mali ou au Niger. Se serait alors déclenché l’interminable cycle des contacts clandestins établis grâce à des intermédiaires à la fiabilité relative, des négociations incompréhensibles avec des émirs aux motivations complexes et changeantes, et il va de soi que la présence de nouveaux otages aurait eu des conséquences sur le plan de charge de nos services et de nos forces, déjà bien occupés.

3Bis/ Il faut ici, en passant, assurer de tout notre mépris les débris humains ayant, comme de coutume, levé un sourcil en s’étonnant de la réactivité des forces. Sans doute ces personnalités aux hautes exigences intellectuelles ignorent-elles tout de la présence massive des Français au Sahel et de l’engagement ancien de nos services dans la région contre les jihadistes. Et on peut raisonnablement penser que la connaissance qu’ont ces blaireaux de légende du renseignement et de la lutte contre le terrorisme est singulièrement réduite.

4/ D’autres, pas moins habiles, ont repris une épouvantable rengaine (connue de longue date et que l’on pourrait résumer ainsi : « cette salope portait une jupe et des escarpins »), en affirmant qu’il ne fallait pas tenter la moindre action pour sauver des otages, piégés par leur supposée inconséquence. La règle est, pourtant, d’une absolue simplicité : on ne critique pas les victimes, on ne compare pas la valeur des vies et on se rappelle que s’il y a une victime alors il y a un agresseur, et c’est lui, notre adversaire. Ceux qui lancent des polémiques moisies et accablent les rescapés ne sont que les supplétifs imbéciles de nos ennemis.

Quelques-uns de ces admirables Français sont même allés plus loin en accusant d’anciens otages ayant survécu à l’enfer des geôles de l’État islamique en Syrie d’avoir contraint la France à payer leurs rançons. Ce faisant, ces trolls ont en réalité admis qu’il était donc bien inenvisageable d’abandonner nos concitoyens. En plus de n’avoir aucune décence, ils sont décidément de parfaits abrutis – mais on le savait déjà. Le contre-terrorisme, mission essentielle à la sauvegarde de notre souveraineté mais aussi de notre société, ne saurait en effet tolérer la moindre distinction : on cherche tout le monde, on sauve tout le monde, et on le fait donc pour chacun. Comme d’habitude, les supposés pragmatiques ne sont que des naufragés de la morale.

Portés disparus 3, d’Aaron Norris (1988)

Le renseignement au cinéma : prendre la main sur une cellule de crise

Je suis du genre à vous dire que tout est intéressant car tout participe de la mission. Les moments de calme vous permettent de réfléchir aux événements passés, à la façon dont ils ont été gérés, à la façon dont ils sont survenus, et à leurs conséquences. Les travaux administratifs, parfois rébarbatifs, permettent de tout remettre en ordre de marche et de se préparer à la crise suivante. Mais il faut ici être honnête : on fait ce métier parce qu’on aime les crises, l’urgence, la traque, et peut-être même, en un sens, les drames.

Les événements tragiques non seulement construisent en partie l’Histoire, mais ils révèlent aussi des vérités en exposant les âmes et les forces à l’œuvre. C’est dans ces moments que la vocation de chroniqueur de votre serviteur prend tout son sens, lorsque vous notez les petits détails adossés aux grandes décisions, les fautes de frappe sur les ordres de mission, les téléphones débranchés alors que vous tentez de joindre le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), les déjeuners qui s’éternisent dans l’ignorance de ce qui se joue au bureau, à quelques dizaines de mètres de votre table.

Les crises révèlent les femmes et les hommes d’action, celles et ceux qui savent synthétiser et décider, qui ne paniquent pas et préservent leur capacité de réflexion. Il doit être ici entendu que si seuls les opérateurs déployés risquent leur vie, la capacité à décider vite et bien (et donc à risquer la vie des autres) et à s’engager sans pouvoir faire machine-arrière n’a rien d’anodin et implique des prises de risque d’une autre nature – et parfois d’une autre ampleur. De fait, si cela peut s’apprendre, la capacité à gérer une crise dépend en grande partie de qualités et de talents personnels, y compris une certaine de dose charisme et de force de conviction. Il va de soi qu’il faut également savoir de quoi on parle, et celui ou celle qui gère une catastrophe ferroviaire ne saura pas nécessairement être utile lors d’une prise d’otages.

Saisir les enjeux, écouter les détenteurs du savoir le plus technique, répondre aux responsables politiques ou administratifs (et le cas échéant anticiper, filtrer, voire bloquer leurs demandes), organiser et décider, rien de tout cela n’est inné, et on en connaît qui paradent en costume cintré dans certains bureaux en se prenant pour des professionnels mais qui sont, en réalité, incapables, de résister à la pression.

Le Fugitif, d’Andrew Davis (1993)

“Papa was a rolling stone/Wherever he laid his hat was his home/And when he died, all he left us was alone” (“Papa Was a Rolling Stone”, The Temptations)

Netflix a entamé depuis quelques années la production de films afin de compléter son abondante offre en séries. Ses ambitions sont réelles, et les moyens financiers mis au service de cette stratégie permettent de recruter cinéastes et acteurs de qualité. De façon assez mystérieuse, pourtant, cette stratégie ne paye toujours pas et la plupart des films ainsi réalisés sont, dans leur grande majorité, quelconques. Certains sont même franchement ratés, comme le médiocre Annihilation (2018), avec Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh et Oscar Isaac, réalisé par Alex Garland, le scénariste de 28 jours plus tard (2002) ou le calamiteux Polar (2019), de Jonas Åkerlund, avec Mads Mikkelsen et Katheryn « Lagertha » Winnick, interminable clip putassier, ridicule et finalement lassant.

Quelques films sortent du lot, cependant, à l’instar du récit par Paul Greengrass de l’attentat d’Utøya, ou le très récent The Highwaymen, de John Fusco, avec Woody Harrelson, Kevin Costner et Kathy Bates, qui n’est pas si mal malgré son manque de rythme. Le studio, en tout cas, aborde tous les genres et c’est ainsi que J.C. Chandor, auteur en 2011 de l’exceptionnel Margin Call, puis de All is lost (2013) et de A Most Violent Year (2014), s’est vu confier la réalisation de Triple frontière.

Film d’action, presque film de guerre (ou, pour le moins, film de guerre secrète), Triple frontière, dont le scénario a été écrit par Chandor et Mark Boal (un garçon récompensé par deux Oscars pour Démineurs et nommé pour Zero Dark Thirty), reprend la vieille idée de soldats effectuant un braquage audacieux en profitant du désordre ambiant. On a déjà vu ça un paquet de fois, par exemple en 1970 dans De l’or pour les braves, de Brian Hutton, ou même dans Les Morfalous (1984), sans doute un des plus mauvais films de Henri Verneuil, mais le projet (un groupe d’anciens des forces spéciales US prépare l’attaque de la villa fortifiée d’un baron de la drogue aux confins des frontières de l’Argentine, du Brésil et du Paraguay, et, naturellement, rien ne se passe comme prévu) ne manque pas d’intérêt tant il mêle les thèmes et les références.

Welcome to the jungle

Entre la fin de la Guerre du Vietnam et le début de la lutte contre les réseaux jihadistes, le combat contre le narcotrafic a été la grande affaire des autorités judiciaires puis militaires américaines, avant de devenir un sujet majeur de la littérature et du cinéma. Triple frontière n’est à cet égard que le prolongement d’une série de films consacrés aux opérations spéciales menées contre les cartels sud-américains, et les commandos désabusés que l’on voit à l’écran pourraient très bien être des vétérans des missions décrites dans Danger immédiat (1994) ou Sicario (2015).

De même, la fameuse zone des trois frontières, connue de longue date pour les trafics qui la traversent, abritait-elle la résidence de Montoya dans l’adaptation cinématographique de Miami Vice, en 2006. La jungle du Parc national d’Iguazú constitue le décor idéal et le cinéaste ne lésine pas sur la pluie, la moiteur ou la brume. La forêt vierge, qui pourrait être un personnage à part entière du film, n’est pourtant pas exploitée comme elle le devrait et le film hésite entre de multiples pistes. Il aurait pu s’agir d’un thriller nerveux, comme Sicario, voire d’un film d’espionnage, comme l’est aussi Danger immédiat. Il aurait pu être un film sur les retrouvailles de vieux guerriers, ou même une réflexion sur le devenir des vétérans des guerres clandestines que mènent avec plus ou moins de bonheur les démocraties, sur leur abandon ou leur goût pour la violence (intéressant personnage joué par Ben Affleck).

Il aurait aussi pu être un film sur les rêves de richesse d’Oscar Isaac, perdus dans les Andes. On aurait alors pensé à Aguirre, la colère de Dieu (1972), le chef-d’œuvre halluciné de Werner Herzog, et on se serait dit que décidément les Occidentaux viennent en Amérique du Sud y chercher de l’or mais y sèment la désolation. On aurait pu se dire tout ça si le film n’avait pas fait qu’esquisser ces thèmes au lieu de les explorer. On sort de là en se disant que Netflix a produit un film qui aurait dû être une série, et on n’en est pas autrement surpris.

Andreï le barge reprendra du quatre-quarts à moins le quart

L’heure est à la régression, y compris au cinéma. L’incapacité des grands studios hollywoodiens à produire autre chose que des récits issus des univers de Marvel ou de DC Comics commence ainsi à peser lourdement. Elle influence nécessairement les metteurs en scène, surtout ceux auxquels on confie de gros budgets, et il faut voir dans le récent Hunter Killer, de Donovan Marsh, l’affligeante illustration de tout ce qu’il ne faut pas faire au cinéma, et de tout ce qu’on pensait ne plus jamais revoir depuis la fin des années ’80 et les années ’90.

Librement adapté du techno-thriller de George Wallace et Don Keith, Firing Point, publié en 2012, Hunter Killer est un film ambitieux mêlant divers genres. Comme dans A la recherche d’Octobre rouge, le classique de John McTiernan, on y trouve des sous-marins, des transfuges, des va-t-en-guerre, une crise internationale et le spectre d’un affrontement de grande ampleur entre les États-Unis et la Russie. Et pour faire bonne figure, on y ajoute un petit détachement de forces spéciales. Il est vrai que de nos jours on ne peut plus rien faire sans un groupe de SEALs.

Réalisé avec l’amical soutien de l’US Navy, qui en a fait un clip de recrutement (ce qui nous vaut quelques belles et parfaitement inutiles images de F/A-18 et de F-35), le film, qui pose quelques bases en apparence solides (un sous-marin coulé sans raison, un amiral très tendu, un putsch en Russie) se révèle rapidement être une bouse de dimension très respectable. Le scénario  (un SNA américain et une poignée de commandos déjouent un coup d’État en Russie et sauvent la paix) est, comme on le redoutait, parfaitement inepte (et évoque d’ailleurs une aventure de ce bon colonel Danny), il a été écrit et dialogué avec les pieds (et il est à peine mieux joué), rien ne sonne juste, et la multiplication des références écrasantes rend l’ensemble à peine regardable. Pour un peu, Hunter Killer aurait pu être produit par la Cannon, et même l’affiche manque d’originalité.

  

Tout ou presque tombe à côté. Le récit ouvre des pistes trop nombreuses et trop ambitieuses, qu’il est incapable d’explorer. Le réalisateur, qui pourrait éventuellement tourner des téléfilms pour C8, aligne des séquences dans des décors risibles : l’entrée de la salle de crise du Pentagone ressemble à s’y méprendre à celle d’une compagnie d’assurances, tandis que la mythique base de Polyarni évoque un port de pêche islandais. Tout est à l’avenant, la distribution ajoutant au naufrage complet du film : en pacha badass-mais-subtil-quand-même, Gerald Butler, tout droit venu de Sparte, est aussi crédible en patron d’un sous-marin d’attaque que François Morel le serait en Jason Bourne.

A défaut d’avancer la moindre idée neuve, le film aligne les hommages et les clins d’œil, mais on est loin de Robert Altman. Commandant un sous-marin d’attaque (hunter killer, donc), Butler chasse dans les montagnes d’Ecosse pendant ses permissions, et on est bien obligé de penser à Robert De Niro, inoubliable dans le chef-d’œuvre de Michael Cimino The Deer Hunter. Gary Oldman, pour sa part, incarne un amiral à peine moins caricatural que le général que jouait George C. Scott dans Docteur Folamour (1964, Stanley Kubrick).

Quant à l’unique personnage féminin, mollement interprété par Linda Cardellini, il est d’autant plus risible qu’il ne sert à rien et qu’on en a fait un membre de la NSA (on se demande ce que l’agence de renseignement technique US vient faire dans cette galère submersible) alors qu’il n’aurait sans doute pas été absurde de plutôt associer le Conseil de la sécurité nationale (NSC). Encore, pour cela, aurait-il fallu engager des scénaristes et un réalisateur dignes de ce nom et non des tanches.

Relevant plus du jeu vidéo (les scènes avec les SEALs semblent sorties de Call of Duty) que du véritable cinéma, Hunter Killer n’est qu’une mauvaise synthèse : on y trouve un peu de renseignement, un peu de crise militaire, des affrontements sous-marins évoquant plus Star Wars qu’Octobre Rouge menés avec des bâtiments plus maniables que des chasseurs, et une misérable reproduction d’une salle de crise avec LA présidente américaine voulant sans doute rappeler les images d’Obama suivant le raid contre OBL en 2011. Le film aura au moins eu le mérite d’agacer les autorités russes, même s’il suffit le plus souvent pour y parvenir de parler de liberté de la presse, de corruption et de taux de croissance.

Plus de trente ans après la sortie de Top Gun, plus de vingt après celle d’Independance Day, autre redoutable purge, Hunter Killer s’impose comme le film d’action à voir en avion, entre les plateaux-repas, les annonces de l’équipage, les turbulences et les voisins mal élevés. Un naufrage, ce qui, au vu du sujet, est quand même embêtant.

Je veux revoir ma Laconie

« I’ve seen so much in so many places/So many heartaches, so many faces/So many dirty things/You couldn’t even believe » (« Extreme Ways », Moby)

Sorti en 2012, Zero Dark Thirty, le film de Kathryn Bigelow consacré à la traque d’Oussama Ben Laden par les services de renseignement américains, est immédiatement devenu un classique. Apre, dense, le récit avait alors d’autant plus marqué les esprits qu’il était le seul, au milieu d’une abondante production cinématographique, à mettre en avant de façon réaliste les difficultés d’une enquête antiterroriste. Il avait même provoqué une intéressante controverse, doublée d’une grande incompréhension. J’ai souvenir, par exemple, de critiques de critiques du Masque et la plume passant à côté du film, aveuglés par leur grille d’analyse idéologique comme par leur incompréhension du sujet. Le film, en effet, n’a rien d’une ode émue à la grandeur des États-Unis, de la CIA ou des forces spéciales. Il commence par une longue séquence de torture et s’achève par une opération armée illégale dont le succès et l’audace ne sont d’aucun effet durable sur le conflit en cours. Le récit lui-même,  complexe et tendu, ne fait que montrer une superpuissance engagée dans un combat à mort contre un ennemi insaisissable. Qu’OBL ait été tué par une équipe de SEALs est un fait objectif, et le raconter de cette façon n’a rien d’une hagiographie. De même, le film consacré par Jean-Jacques Annaud à la bataille de Stalingrad en 2001 n’est-il pas une déclaration d’amour au régime soviétique.

Sans doute troublés par l’extrême tension qui émane du film, la plupart des critiques en ont manqué le message sombre et pessimiste – la cinéaste ayant d’ailleurs fait encore plus sombre et plus pessimiste dans Detroit (2017).

Zero Dark Thirty, en effet, n’est pas tant consacré à Al Qaïda ou aux réseaux jihadistes internationaux – quand bien même la complexité du phénomène est-elle rappelée à plusieurs reprises – qu’à la démarche des analystes chargés de lutte contre la mouvance. Le film, plus qu’un récit antiterroriste, offre une magistrale illustration de ce qu’est le cycle du renseignement, et ce n’est pas par hasard s’il est désormais projeté aux nouvelles recrues de certains services occidentaux.

Par cycle du renseignement, les chercheurs désignent l’enchaînement des actions qui caractérisent les activités des services. Objet de débats, parfois jugée simpliste, la formule a le mérite d’identifier les grandes étapes qui, même artificiellement séparées ici, constituent l’activité d’un SR : définition et assignation des objectifs, orientation des capteurs, recueil puis analyse des renseignements, diffusion vers l’échelon administratif et/ou politique à l’origine de la demande – qui, à son tour, affine, rebondit, énonce de nouveaux besoins, etc.

Chaque cycle effectué complètement nourrit d’autres cycles en faisant émerger des renseignements annexes, de nouveaux besoins, et le schéma est volontairement simplifié. Dans ZDT, son illustration est d’autant plus pertinente que le film est tout entier consacré à la traque et à la capture ou l’élimination du chef d’Al Qaïda, une mission unique à l’importance bien comprise.

1.     Expression des besoins (et définition des objectifs) : Localiser Oussama Ben Laden

(objectifs stratégiques : réduire la menace en éliminant le chef d’AQ/répondre à un impératif politique)

2.     Orientation des capteurs – collecte : –        Interrogatoire des prisonniers ;

–        Exploitation des renseignements recueillis ;

–        Exploitation des archives ;

–        Activation de moyens opérationnels (Pakistan) ;

–        Activation de sources humaines afin de donner de donner des cibles aux moyens techniques (séquence au Koweït) et opérationnels ;

3.     Traitement (exploitation)/analyse : –        Approfondissement des connaissances et progression vers l’objectif ;

–        Rédaction d’hypothèses ;

4.     Diffusion vers les autorités : –        Information de la hiérarchie, d’abord administrative (CIA) puis politique (Conseiller à la Sécurité nationale) ;

Naturellement, aucune de ces étapes n’est strictement séparée ni de celle qui la précède ni de celle qui la suit. S’agissant, même, d’une traque complexe, il faut considérer que l’enquête relatée par ZDT nous montre un vaste cycle du renseignement (la CIA cherchant, localisant puis neutralisant un objectif en déployant une grande variété de moyens – analystes, sources humaines, sources techniques, équipes clandestines sur le terrain, drones, forces spéciales) au sein duquel tournent plusieurs cycles plus modestes, imbriqués, enchaînés ou concomitants, visant à atteindre l’objectif désigné. Le cycle du renseignement est en réalité un engrenage complexe aux nombreuses composantes.

Le film montre également la façon dont les renseignements de sources multiples et de natures diverses sont mis en forme, exploités et analysés afin de nourrir une démarche dont la finalité est opérationnelle. L’analyste est ici, comme toujours, au cœur du système : il exploite, il analyse, il évalue, il oriente des capteurs diversifiés (qu’il connaît, donc) et il adapte sa démarche aux résultats qu’il obtient. Surtout, il propose et il conseille. Au centre d’une vaste machinerie, il est à la fois celui qui sait et paradoxalement celui que ne décide pas de l’essentiel. La décision est entre les mains de ses chefs, qui eux en savent moins sur le fond mais ont la connaissance du contexte, politique et/ou diplomatique, et des contraintes, opérationnelles, techniques, juridiques. Les scènes autour du directeur de la CIA sont ainsi particulièrement bien vues : laissée sur la touche, Maya assiste à des discussions entre hauts responsables dont l’objet est de déterminer si son dossier est assez solide pour être présenté au président, ou au moins à son équipe.

En plus de montrer le travail d’un enquêteur, ZDT a, en effet, l’immense mérite, comme peu de films ou de séries avant lui, de montrer la mécanique à l’œuvre au sein d’un grand service de renseignement. Contrairement, par exemple, à l’ambiance étrangement consensuelle qui règne au sein de la DGSE telle que montrée par Le Bureau des légendes (2015 – ), on s’engueule ou on se fait copieusement engueuler à la CIA, que ce soit dans l’intimité du poste d’Islamabad,

ou au sein de l’équipe CT à Langley.

Et ces éclats de voix ne sont pas liés à des promesses non tenues, comme dans La guerre selon Charlie Wilson (2007), mais bien à des divergences fondamentales ou à des échecs. ZDT, qui relate la traque d’un chef ennemi, est aussi et peut-être surtout un hommage appuyé aux analystes acharnés qui, au plus bas de l’échelle hiérarchique, sont à l’origine de la manœuvre grâce à leurs connaissances et leur maîtrise.

Le personnage de Maya, incarné par Jessica Chastain, constitue à cet égard la représentation ultime de la figure de l’analyste, rigoureux, obsessionnel, à la volonté indomptable – et au caractère bien trempé. Toute entière tournée vers sa mission, véritable quête qu’elle s’est fixée, Maya est froide, et la perte d’une source, à l’occasion de l’attentat de Camp Chapman, paraît un temps presque plus l’affecter que la mort de ses plus proches collègues.

En couvrant le cycle du renseignement dans son intégralité, le film dépasse les seules parties techniques et aborde également sa dimension politique. Rien de ce que font les services n’a de légitimité sans des directives, et rien de ce qu’ils vont entreprendre d’ambitieux et/ou de risqué ne peut l’être sans un accord formel des plus hautes autorités. Comme dans Treize jours (2000, Roger Donaldson), la prépondérance du politique sur le militaire et les services est parfaitement illustrée. Mark Strong, toujours parfait dès qu’il s’agit de renseignement, tente d’y convaincre le conseiller à la Sécurité nationale à la fois de la valeur du travail de son équipe et de l’importance de frapper la résidence suspectée d’abriter OBL. Face aux hésitations d’un des plus importants membres de l’équipe présidentielle, il ose une question au cœur de toute politique antiterroriste : How do you evaluate the risk of not doing something? La formule, ciselée, est magistrale. Elle est également typique d’un film qui, loin d’être une longue série de scènes d’action improbables, alterne les réflexions théoriques – dont la remarque fondamentale de Dan We don’t know what we don’t know, choc entre un intellectuel et un gestionnaire – et les séquences qui font que la vie d’un membre d’un service de renseignement (attente, imprévus, réunions, tâches administratives, chefs pénibles, lenteur) ne correspond pas à ce qu’on nous en montre une certaine production, cinématographique ou télévisuelle.

Écrit avec le soutien de la haute hiérarchie de la CIA, ZDT, qui n’a jamais prétendu être une œuvre documentaire (#jemecomprends), reste à ce jour un des films les plus pertinents jamais réalisés sur le renseignement et la lutte contre le terrorisme. Même l’ennemi, qu’on ne voit que peu, y est bien montré, et la phrase attribuée à OBL que rapporte Ammar résume tout : Continue the jihad. The work will go on for a hundred years. On attend toujours une œuvre d’une telle intensité, d’un tel courage politique et d’une telle pertinence en France.

« And so I quit the police department/And got myself a steady job » (« She Came in through the Bathroom Window », The Beatles)

Naturellement différentes, les guerres contre la drogue puis contre le terrorisme – formules politiques devenues des impasses militaires et stratégiques – se ressemblent pourtant, non pas seulement en raison de leur échec mais aussi de certains de leurs principaux traits : surenchères opérationnelles, approche essentiellement répressive, incapacité à penser les causes intérieures des deux phénomènes, obsession des décideurs pour des mesures de court-terme et des annonces spectaculaires, etc. Il n’est donc pas si étonnant que les films évoquant ces combats sans fin, et peut-être même déjà perdus, finissent par se ressembler.

Sud de l’Afghanistan ou frontière mexicaine ? Raqqa ou Juarez ?

Denis Villeneuve s’est imposé à Hollywood depuis quelques années comme un excellent faiseur, capable de réaliser des thrillers oppressants comme de donner des suites remarquables à des monuments jugés indépassables du 7e art. En 2015, il explore un nouveau thème en réalisant Sicario, film de genre consacré à la lutte que mènent les États-Unis au narcotrafic en provenance du Mexique. Le sujet, évidemment, n’est pas nouveau, et on trouve au cinéma des policiers pourchassant des trafiquants depuis des décennies. Souvenez-vous, par exemple, de French Connection, de William Friedkin, en 1971 (5 Oscars, quand même).

Pendant longtemps, cependant, cette lutte a été menée sur les écrans comme dans la réalité par des moyen légaux, mis en œuvre par les polices locales ou des agences fédérales comme le FBI ou la DEA. En 2000, dans Traffic, ou entre 2002 et 2008 dans The Wire, le spectateur se voit confronté à la réalité et aux échecs des politiques publiques. L’incapacité de l’arsenal juridique traditionnel à enrayer durablement le phénomène, pourtant niée publiquement, conduit alors à des mesures extrêmes. En 1994, dans le troisième film consacré à sa carrière, Danger immédiat, Jack Ryan, directeur adjoint du Renseignement à la CIA, choisit de dénoncer devant le Sénat une opération militaire clandestine et illégale menée par une équipe de forces spéciales contre les cartels colombiens. Il ne fait alors pas de doute, ni pour le personnage, ni pour les scénaristes (qui adaptent Tom Clancy), ni pour le public, qu’il n’est pas question de transiger avec la loi ou la Constitution dans la lutte contre le crime organisé.

Plus de vingt ans après la fameuse scène finale qui voit Ryan tout déballer devant les sénateurs, Villeneuve raconte une histoire voisine, celle d’une opération secrète de la CIA menée au Mexique afin d’éliminer le chef d’un réseau criminel.

Cette fois, cependant, si la méthode est la même, personne ne la condamne plus. Emily Blunt, qui incarne une nouvelle fois une femme d’action s’étonne des conditions dans laquelle son pays agit désormais contre les narcos, et la réponse qu’on lui fait est sans équivoque : la ligne rouge a été déplacée. Comprendre : tout est permis pour marquer des points.

Face à une menace qui ne cesse de s’étendre, et contre laquelle les outils traditionnels sont inopérants, les autorités américaines ne s’imposent donc plus guère de contraintes. En 1994, dans Danger immédiat, c’était mal. En 2015 dans Sicario, c’est bien, ou à peu près.

Puisque ces deux guerres sont perdues, et puisqu’elles se ressemblent dans leurs échecs comme dans leurs méthodes, autant nous raconter la lutte contre le narcotrafic comme on raconte la lutte contre les réseaux jihadistes. Habitué des terres arides du Sud-ouest et fasciné par les grands espaces (qu’il traitera dans Comancheria en 2016, dans  Wind River en 2017, et dans la série Yellowstone, qu’il vient de créer), le scénariste et réalisateur Taylor Sheridan mêle dans Sicario les références et multiplie les citations. On y trouve ainsi des traces, assumées et plutôt habilement glissées, des grands films l’ayant précédé sur le sujet. Comme dans Danger immédiat ou Zero Dark Thirty, on y mène des actions armées clandestines dans des pays alliés pour y flinguer des chefs ennemis. Comme dans ZDT ou Traffic, on y torture les prisonniers. Comme dans ZDT ou Danger immédiat, on y a recours aux ressources du renseignement technique (interception de communication, reconnaissance vocale, surveillance aérienne, etc.), et comme dans ces deux films, il peut même arriver que ça commence à tirer dans tous les sens.

De Danger immédiat à Sicario

Sicario pousse le raffinement jusqu’à faire des clins d’œil. Benicio Del Toro, ici dans le rôle d’un narcos dont la colère est utilisée par la CIA, a été l’inoubliable policier mexicain Javier Rodriguez dans Traffic – ce qui lui a valu l’Oscar du meilleur second rôle masculin en 2001. Josh Brolin, ici barbouze en tongs, a été Llewelyn Moss dans le fascinant chef-d’œuvre des frères Coen No Country for Old Men (2007 – 4 Oscars l’année suivante), adapté du magistral roman de Cormac MCcarthy.

Violent, sombre, étouffant, Sicario est un excellent film de genre, intelligent et sans concession. Dépourvu de la moindre ambition documentaire, il dit malgré tout quelques vérités gênantes. On y voit comment, pour combattre un ennemi sans pitié, il faut parfois se salir les mains. Et on y voit comment ce choix n’est pas sans conséquences – et que celles-ci ont des effets plus durables que les succès tactiques.

Personne ne sortira d’ici vivant
Personne ne sortira d’ici intact

On y voit aussi des héros secoués dans leurs certitudes, confrontés de la façon la plus concrète qui soit à la violence qui règne au-delà du limes. Les explications données par Josh Brolin à Emily Blunt sont parfaitement rationnelles. Il n’est plus question de vaincre un ennemi mais simplement, si l’on ose dire, de lui porter des coups afin de limiter sa capacité de nuisance et ainsi le garder sous contrôle. La menace est jugée telle qu’elle autorise toutes les audaces, et donc toutes les alliances, et personne ne se fait plus d’illusion.

Tout ce que filme Villeneuve (fusillades, forces spéciales progressant dans la nuit, réunions tendues avec la hiérarchie, etc.) a été déjà été montré avant, mais pas là, pas comme ça. Son usage des drones, dont les services américains font eux-mêmes usage lors de leurs opérations de surveillance, permet par exemple d’impressionnantes vues de la frontière entre l’Empire et ses barbares ou du désert du Nouveau-Mexique. Sheridan a sans doute lu La Griffe du chien (2005) le polar un peu surestimé de Don Winslow, et il inscrit son scénario dans la tradition des récits glauques qui décrivent la région, les derniers en date étant Breaking Bad (2008-2013) ou The Bridge (2013-2014) – Narcos (2015-2017) se déroulant plus au sud, en Colombie.

Sicario n’est pas sans défaut, naturellement. L’intrusion dans la villa de Fausto Alarcón, qui clôt le film comme la mort d’OBL concluait ZDT, évoque plus une scène de Splinter Cell, Rainbox Six ou Call of Duty qu’une opération réaliste, mais l’important n’est pas là. Le film, dont la scène finale est un hommage limpide à Traffic (le football succédant au baseball) est infiniment plus pessimiste que la fresque de Steven Soderbergh.

Pour le personnage d’Emily Blunt, c’est, au-delà de la peur, la fin des certitudes. « Tu devrais déménager dans une petite ville, où la loi règne encore » lui glisse Alejandro. « Tu ne survivras pas ici. Tu n’es pas un loup, et c’est à présent la terre des loups. » Encore une lutte essentielle perdue d’avance mais qu’il faut pourtant mener, malgré les pertes.

Au service secret de sa majesté le Calife

Venu du fait divers et des pages police-justice, Matthieu Suc abat depuis plusieurs années un travail considérable dans les domaines, ô combien complexes, du jihadisme et du contre-terrorisme. Quand d’autres se contentent de recopier des notes des services ou relaient, parfois inconsciemment, la parole officielle, il multiplie les sources et accumule de la documentation. Mais, là où d’autres se noient dans les faits ou les alignent sans leur donner de sens, Matthieu Suc ne perd pas de vue la mission qui est la sienne et il raconte pour expliquer.

Son dernier livre, dont le titre, Les Espions de la terreur, probablement un peu trop accrocheur pour un type comme moi, a le mérite d’attirer l’œil, illustre cette méthode avec bonheur. Le journaliste y traite de l’amniyat, l’organe de renseignement et de sécurité de l’État islamique en s’attachant à suivre le destin des commanditaires, des planificateurs et des exécutants d’une série d’attentats commis en Europe depuis 2013, dont ceux perpétrés en France et en Belgique depuis 2014.

L’amniyat, dont l’existence a, un temps, été jugée fumeuse par certains services, y est décrit dans sa réalité la plus concrète, et donc la plus terrible. Au fil des pages, on croise ainsi des otages torturés et leurs bourreaux, des crimes de masse, et le texte donne à contempler la mécanique interne du service de sécurité d’un proto-État totalitaire. Le vrai sujet du livre, dont la précision du propos a été saluée jusque dans les services de la République, n’est cependant pas là, et Matthieu Suc y prolonge le travail que Kevin Jackson et Jean-Charles Brisard avaient consacré aux réseaux européens de l’EI. Ce faisant, il achève de ridiculiser celles et ceux qui, depuis parfois une vingtaine d’années, décrivent les jihadistes comme des idiots sans méthode, sans projet et sans stratégie.

L’aisance avec laquelle l’auteur enchaîne les séquences rend intelligible l’enchevêtrement de liens personnels qui unissent les tueurs. A ce titre, votre serviteur ne peut s’empêcher de noter que ce nouveau livre confirme, une fois de plus, des observations anciennes au sujet du fonctionnement des réseaux jihadistes. Le texte détaille également le nombre proprement ahurissant de projets terroristes déjoués en Europe et rappelle que la menace est d’une complexité qui défie les services de sécurité et les États. Sans minimiser les authentiques succès des administrations chargées de combattre le terrorisme, il ne peut cependant que constater la persistance de la menace jihadiste.

Dense mais nullement aride, grâce au recours – parfois désarçonnant d’une forme de mise en scène –, Les Espions de la terreur s’impose dès sa première lecture comme un texte fondamental, d’une très grande richesse. Stimulant, inquiétant, il s’adresse aussi bien aux spécialistes qu’à un public de non-initiés désirant s’extraire des idioties trop souvent dites ou écrites ces dernières années.