Le renseignement au cinéma : utiliser les signaux convenus (2)

Entre les affrontements intellectuels qui se déroulent dans les couloirs (plus ou moins) feutrés des ministères et les combats bien réels du champ de bataille se situent les zones d’action des services de renseignement. L’aventure, qui est au coin de la rue, peut vous entraîner dans les rues de Georgetown comme dans celles d’un village de Normandie ou du Burkina, et vous y serez seul, au moins en apparence. Si certaines missions de routine peuvent, en effet, être accomplies par un officier-traitant appliquant les mesures de sécurité élémentaires, d’autres, en revanche, nécessitent un dispositif de soutien. Les opérationnels de votre Service, qui ne sont pas seulement des bellâtres au crâne luisant et au regard humide, sont déployés afin de sécuriser le lieu de votre prochain rendez-vous et s’assurer que vos itinéraires et de départ ne seront pas farcis de malandrins et de fâcheux.

Ces collègues sont surentraînés, et vous-même avez été choisi pour cette mission en raison des notes obtenues lors de stages précis. Il n’est pas question d’envoyer n’importe qui faire n’importe quoi n’importe où – même si cette règle de bon sens peut être violée, de temps à autre. J’ai des noms, mais il faudra attendre. A défaut de savoir faire ce que l’équipe du SA, elle, sait faire, vous êtes au moins capable de communiquer avec elle. Vous savez évaluer votre environnement, vous savez émettre des signaux simples (un geste, le plus souvent), et vous savez lire les signaux qu’enverra votre équipe en cas de problème, voire de danger.

Dans certaines contrées, en effet, le recours à des téléphones portables, même supposément démarqués et anonymes, peut être dangereux et on en revient aux méthodes ancestrales, simples et de bon goût : enlever ses lunettes ou les nettoyer, regarder sa montre, plier son journal d’une certaine façon, etc. L’imagination est, ici, au pouvoir, et il s’agit de ne pas se planter dans les signaux (ce qui est parfaitement mon genre).

Ces missions en territoire indien demandent la combinaison de réelles qualités. Il faut être concentré sur la mission elle-même, celle qui fait que vous avez quitté le confort ouaté de votre sous-pente dans le 20e arrondissement pour aller à la rencontre de ce quidam, source potentielle ou déjà recrutée, contact utile ou escroc. Il vous faut aussi être attentif à votre sécurité tout en écoutant et en observant attentivement votre interlocuteur. Ce n’est pas le moment de penser à votre cocktail de ce soir ou à votre future note de frais. Et il vous faut aussi avoir en tête votre plan de secours, vos indicatifs si vous devez utiliser une ligne civile, etc. Tous ces réflexes sont acquis à la suite d’une longue pratique de l’exercice, et on ne dira jamais assez que si les analystes doivent connaître le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et ses règles, et les opérationnels avoir conscience de la complexité de l’exploitation du renseignement, les uns et les autres ne sont pas interchangeables. Rarissimes sont celles et ceux avoir brillé dans tous les domaines, et un mauvais casting peut avoir de conséquences dramatiques.

Three Amigos!, de John Landis (1986)

If it works, why do you need to do it 183 times?

La France continue de produire, sous les vivats ébahis des foules et des critiques, des films et des séries télévisées grossièrement patriotiques nous promenant des profondeurs des océans aux montagnes afghanes, sans oublier les aventures confuses de blaireaux de légende. Supposément ancrés dans la plus brûlante actualité diplomatico-stratégique, ces récits évitent en réalité avec une admirable prudence toutes les questions qui pourraient fâcher, voire qui pourraient simplement déranger. Aucun échec n’y est décrit, aucune sourde lutte de pouvoir n’y est rapportée, aucun conflit de périmètre entre services ou forces n’y est évoqué, et aucune décision n’y est discutée. On n’y trouve d’ailleurs jamais le moindre enjeu politique, et l’incapacité de nos scénaristes à raconter une cellule de crise qui ne ressemblerait pas à une partie de Scrabble dans Voisin, voisine (1988, Sylvine Bailly et Michel Cazaubiel) reste une énigme. On pourrait être tenté de voir dans la fadeur de ces films et de ces séries l’influence du ministère des Armées, qui accompagne depuis des années des projets, mais il est sans doute plus juste d’accabler des créateurs fascinés, mal conseillés et le plus souvent dénués de la moindre connaissance sérieuse des sujets qu’ils veulent traiter. Et dans certains cas, il faut s’interroger sur une possible volonté de simplement faire de la propagande en pensant que c’est du patriotisme. Mais ça n’en est pas, ne serait-ce que parce que le potentiel éducatif de ces fictions est gâché alors que plus que jamais nos concitoyens ont besoin de comprendre le monde.

Dans un pays où les polémiques apparaissent plus rapidement que les complotistes dans les studios de Sud Radio et qui ne cesse de glorifier le courage des libres penseurs (ou supposés tels), la prudence et la tiédeur des productions françaises ont de quoi troubler. Elles ne donnent que plus de valeur aux films ou séries télévisées réalisés dans d’autres pays, depuis des décennies, qui n’hésitent pas à montrer la cruelle réalité de la guerre, du narcotrafic ou du terrorisme et font appel à l’intelligence et à la sensibilité des spectateurs.

C’est sans doute aux États-Unis que, au cinéma puis à la télévision, ont été tournées les productions politiques les plus remarquables. Procès, enquêtes policières ou journalistiques, drames personnels, comédies ou fresques ambitieuses, tous les genres ont été mis à contribution afin de porter une parole contraire à celle du pouvoir ou des grands intérêts industriels quand c’était nécessaire, ou pour dénoncer le racisme, le génocide des Amérindiens, la corruption des élites, les aventures militaires ou les dérives des services de renseignement.

La tradition est solide, comme l’ont montré ces dernières années (Spotlight de Tom McCarthy en 2016 ; Vice, d’Adam McKay en 2018 ; Official Secrets, de Gavin Hood, et Dark Waters, de Todd Haynes, en 2019), l’intervention en Irak de 2003 ayant été traitée par quelques œuvres marquantes, parmi lesquelles il faut impérativement citer Battle for Haditha (2007, Nick Broomfield), Redacted (2007, Brian De Palma), Dans la vallée d’Elah (2007, Paul Haggis), Generation Kill (2008, David Simon), Démineurs (2008, Kathryn Bigelow), In The Loop (2009, Antonio Iannucci), Fair Game (2010, Doug Liman), Green Zone (2010, Paul Greengrass), et même American Sniper (2014, Clint Eastwood). La lutte contre les groupes jihadistes et ses dérives ne sont pas en reste, comme l’ont notamment montré Détention secrète (2007, Gavin Hood) et le documentaire accablant Standard Operating Procedure (2008, Errol Morris).

C’est à la fois à la pratique de la  torture par les services impériaux et à la façon dont il a été tenté de la dissimuler que s’est attaqué l’année dernière The Report, écrit et réalisé par Scott Z. Burns – et produit par Steven Soderbergh. Brièvement sorti en salles et disponible sur Amazon Prime Video, le film, porté par une distribution de grande classe (Adam Driver, Annette Bening, John Hamm, Ted Levine, Tim Blake Nelson, Maura Tierney, Matthew Rhys), retrace le déroulement de l’enquête du Sénat au sujet des interrogatoires menés par le CIA sur les membres d’Al Qaïda puis les tentatives des services et de la Maison blanche pour l’enterrer. Sobre, parfaitement joué, le film est le digne héritier du Nouvel Hollywood dont il reprend la capacité, grâce à une remarquable documentation, à exposer une situation complexe sans la caricaturer.

La mise en scène de Scott Z. Burns, comme celle d’Alan J. Pakula dans Les Hommes du président (1976), évite soigneusement les démonstrations de virtuosité pour se concentrer sur la fluidité de l’enchaînement des faits et la présentation des différents points de vue. Évitant également les démonstrations pesantes, elle laisse au spectateur le soin de mesurer l’énormité de certaines actions, en particulier la façon dont la CIA a espionné les ordinateurs de la commission d’enquête sénatoriale (de façon parfaitement consciente, et sans que personne ne soit sanctionné) afin de mesurer la nature de ses découvertes.

Et de fait, les découvertes d’Adam Driver, impeccable, sont vertigineuses. Elles concernent le programme de torture systématique mis en place par la CIA et l’effrayant amateurisme de ceux qui le mettent en œuvre, escrocs supposément patriotes, désirant tout autant se venger du 11-Septembre que s’enrichir. Un peu comme si les rockers de Spinal Tap (1984, Rob Reiner) avaient décidé de faire du contre-terrorisme et étaient devenus des bourreaux réjouis par leur propre bêtise et commerciaux sans âme vendant la torture sur PowerPoint à des responsables prêts à acheter la moindre solution.

Le réalisateur décrit de façon limpide la dérive de l’appareil de renseignement américain, traumatisé par les attaques jihadistes, soumis à la pression des autorités politiques, prisonnier de ses querelles internes. The Report prolonge ainsi The Looming Tower (2018), la passionnante minisérie consacrée à la marche d’Al Qaïda vers les attentats du mois de septembre 2001 et à la lutte stérile entre la CIA et le FBI. On retrouve d’ailleurs la figure, décidément essentielle, d’Ali Soufan. La gestion par le FBI puis la CIA d’Abou Zoubeida (dont les interrogatoires initiaux étaient effectivement d’un grand intérêt) confirme que les deux agences ne partagent rien et que Langley dérive loin, très loin, des exigences morales supposément incarnées par les États-Unis dans leur lutte à mort contre les groupes jihadistes. Un clin d’œil, ironique, est même fait à Zero Dark Thirty (2012, Kathryn Bigelow), dont le récit de la traque d’OBL commence par des séance de torture.

Les responsables de la CIA, dont certains ne semblent toujours pas avoir saisi la nature exacte d’al Qaïda, suivent une logique opérationnelle simpliste, nourrie de certitudes morales déplacées illustrées par les remarques acerbes essuyées par le personnage de Driver alors qu’il s’apprête à déjeuner. Une fois de plus, la question de la pertinence et de l’éthique des actions menées est écartée par la certitude que seule la CIA défend réellement le pays et que les règles de la démocratie ne s’appliquent plus. C’est à ce moment que les spectateurs français tentés de sourire avec suffisance doivent impérativement se souvenir de notre propre débat public en 2015 et 2016.

Face à un exécutif devenu fou, le Sénat apparaît comme le garant d’une démocratie attaquée et chancelante. Les pouvoirs d’enquête des parlementaires américains en matière de renseignement, régulièrement montrés au cinéma (et on pense évidemment à Tom Clancy), sont sans commune mesure avec ceux péniblement conférés à nos propres députés et sénateurs. Véritable contre-pouvoir, le Sénat, au sein duquel s’affrontent sans pitié les groupes démocrates et républicains, entend non seulement aller au bout de son enquête mais aussi la publier. Il le fait avec d’autant plus d’énergie que les obstructions l’exaspèrent – puisqu’elles sont une entrave à ses prérogatives constitutionnelles – et, surtout, qu’un détenu est mort sous la torture.

L’affaire Gul Rahman, sur laquelle la CIA elle-même a enquêté, est le symbole de cette dérive hors de contrôle de l’Agence. Elle illustre la perte de repères d’un service ayant menti à ceux chargés de le contrôler et même à la Maison blanche, ses mensonges devenant un enjeu politique majeur.

Contrainte de rendre publics des documents compromettants, et même de les faire apparaître sur son site, la CIA nie pourtant l’évidence, d’autres parvenant aux plus hautes fonctions). Face à elle, la sénatrice Feinstein n’en démord pas et bataille sans relâche. La publication du rapport d’enquête, en 2014, constitue un de ses hauts faits d’armes, alors même que le pouvoir exécutif n’en voulait pas.

The Report n’est pas seulement un film sur le renseignement, c’est un film sur la démocratie, et particulièrement sur les institutions américaines. Salué pour sa véracité, il permet de mesurer le rôle essentiel des organes de contrôle et rappelle, selon une tradition que l’on pourrait faire remonter au moins à Frank Capra, l’importance vitale de la séparation des pouvoirs. Persuadé de la pertinence du système politique qu’il sert, le personnage incarné par Adam Driver refuse d’ailleurs d’être un lanceur d’alerte. A ses yeux, le rapport doit être diffusé par le Sénat en tant que manifestation du pouvoir parlementaire face à un pouvoir exécutif piégé par l’héritage de l’Administration Bush et qui entend avancer sur ses projets de réforme.

Récit d’un dysfonctionnement majeur de l’État, le film montre aussi la complexité, à peine concevable, d’une enquête longue et rigoureuse dans les arcanes du monde du renseignement. Il ne peut que faire frissonner les analystes, les historiens et les journalistes. Et faire rêver de ce côté de l’Atlantique.

Il n’est pas de plus sûre astrologie que la prudence

Écrivain prolifique ayant revivifié le roman d’aventures, Arturo Pérez-Reverte a lancé en 1996 la série des aventures du capitaine Alatriste, soldat et mercenaire espagnol de la première moitié du XVIIe siècle. 7 récits ont pour l’heure été publiés, et deux autres sont annoncés, qui permettront d’achever un cycle romanesque fait d’intrigues de cour, d’embuscades dans les sombres ruelles de Madrid ou de batailles féroces dans les Flandres.

Écrits dans une langue volontairement datée, émaillée de citations et de poèmes, ces romans permettent, sous couvert de distraction, de s’initier à la vie de l’Espagne de la fin du Siècle d’or, alors que l’Europe se déchire une fois de plus. Les intrigues, intelligentes et maîtrisées, sont riches en rebondissements sans jamais lasser, tandis que les protagonistes, qui ne manquent ni d’esprit ni de culture, peuvent vous faire sourire au détour d’une dispute et d’un échange de bons mots – qui finit souvent en duel à mort, d’ailleurs.

Le dernier tome paru, Le Pont des assassins, s’éloigne cependant du ton habituel des romans pour se lancer dans un remarquable récit d’espionnage. Il n’est plus question, ici, de simples manœuvres entre clans rivaux à Madrid mais d’une audacieuse opération secrète menée à Venise. Du roman de cape et d’épée, on passe d’un coup au thriller et le récit suit de façon très prenante les étapes préparant un coup de force : organisation des équipes, infiltrations cloisonnées, repérages, imprévus, jusqu’à une issue finale rappelant le concept d’expandable cher au major Dutch de Predator (1987). Les romans d’espionnage mettant en scène des bretteurs sont rares, et Arturo Pérez-Reverte met plus que jamais ses pas dans ceux d’Alexandre Dumas (père). En ces temps de confinement, la lecture de cette série vous fera voyager, dans l’espace et dans le temps.

On pourra, en revanche, se passer de la série télévisée (2013-2015), terne, et surtout du film sorti en 2006, interminable fresque sans queue ni tête, à peine sauvée par la présence de Viggo Mortensen et par la remarquable beauté de certaines scènes, construites comme de véritables peintures. Mais le cinéma, et pas seulement celui des films d’aventures, c’est du mouvement, pas des natures mortes, et un récit cohérent ou savamment déstructuré, pas un assemblage bâclé de scènes à peine datées.

Le Gendarme à Djibouti

Sonia Le Gouriellec, spécialiste bien connue de Djibouti – qui vient d’ailleurs de publier un livre consacré à la diplomatie de ce petit État – me pardonnera peut-être mon ignorance, mais je ne savais pas grand-chose de la tragédie de Loyada avant de voir L’Intervention, le film que Fred Grivois lui a consacré en 2019.

L’affaire, longtemps absente de la mémoire collective, y est revenue en 2016 à l’occasion de la sortie du livre de Jean-Luc Riva. Quelques articles ont alors été publiés, notamment (ici) au sujet de l’attitude des autorités françaises à l’égard des (très jeunes) victimes de cette prise d’otages, effectuée à la frontière entre Djibouti et la Somalie, alors solidement liée à la Rodina. C’est cependant la sortie du film de Grivois qui a permis la publication de papiers relatant ce fait d’armes, présenté comme une des actions fondatrices du GIGN.

Sorti 8 ans après une première reconstitution au cinéma d’un exploit du Groupe, L’Intervention n’a pas bénéficié du soutien du ministère des Armées. Tourné au Maroc avec des moyens relativement modestes, il est moins pompier, moins cocardier et moins démonstratif que la plupart des productions françaises récentes, le plus souvent ridicules. Le récit offert de la prise d’otages et de son dénouement est bien plus dense que celui de l’affaire de Marignane, et le réalisateur nous épargne à la fois des cellules de crise risibles – même si Josiane Balasko n’est pas réellement crédible – et des scènes familiales mièvres.

La lecture du dossier de presse confirme que Fred Grivois a des références et qu’il a réfléchi à sa mise en scène en se nourrissant de classiques et de productions récentes (dont, par exemple, Killer Elite, de Gary McKendry). L’usage du split screen, typique des années ’70 au cours desquelles se déroule le film, est maîtrisé, et les séquences de constitution de l’équipe, avec les personnalités tranchées, sinon caricaturales, des gendarmes déployés, évoquent quantité de films d’action américains, à commencer par Predator (1987), le monumental survival movie de John McTiernan. Ces scènes parisiennes ne sont pas d’une grande qualité artistique, et les dialogues sont plutôt indigents, mais elles sont au moins efficaces et posent les enjeux du récit. Il faut également saluer la sobriété de la prise d’otages et l’absence d’effets grandiloquents par la suite alors que le film aurait pu aisément dériver vers une purge lourde, démonstrative et larmoyante.

L’ensemble, comme la plupart des films français consacrés à des opérations militaires, souffre des défauts habituels : dialogues trop écrits, acteurs mal dirigés, montage perfectible, sans parler de quelques incongruités (notamment la longueur de cheveux des légionnaires, qui évoquent plus les roadies de Lynyrd Skynyrd que des machines à tuer). De même, Vincent Perez en général de la Légion, justement, n’est pas dans son rôle le mieux pensé, mais il s’en sort car il a du métier et du talent. Le film, cependant, repose sur la performance d’Alban Lenoir, impeccable, chef d’équipe minéral mais père de famille sensible, incarnation d’une certaine idée du devoir – jusqu’à la désobéissance.

A défaut d’être un grand film, L’Intervention n’est pas un récit inintéressant, qui aurait sans doute mérité d’être mieux maîtrisé. Fred Grivois, qui a évité le piège de la reconstitution scrupuleuse mais n’a pas caché le comportement des autorités, n’a pas à rougir de cette première incursion dans un genre si exigeant.

Le Gendarme de Marignane

A l’occasion d’une mission à Moscou en 2006, j’eus l’insigne honneur d’assister, avec quelques autres Occidentaux décadents reptiliens inféodés au grand capital, à une très impressionnante démonstration des forces d’intervention du FSB. A défaut d’être d’une grande subtilité, les méthodes qui nous furent alors présentées frappaient par la puissance qu’elles déployaient et qui illustraient l’approche russe de la lutte contre le terrorisme. Autant dire que rien ne me choqua dans la détermination absolue de l’unité observée ce matin-là, mais c’était avant que la Rodina, admirable phare de la liberté, infaillible garante de la liberté des peuples opprimés, n’annexe la Syrie et ne pilonne ses hôpitaux. Ah, ces Russes, comme le chanta un fameux groupe de disco allemand (notez bien cette formule, elle n’est pas si courante).

La délégation française comprenait des représentants de la plupart de nos forces de sécurité, dont un colonel de la Gendarmerie nationale, ancien n°2 du GIGN, dont la carrière forçait déjà le respect. A l’issue des démonstrations, nous fumes tous conviés à nous arsouiller réglementairement en frères d’armes et nous convergeâmes vers le mess. Là, l’officier russe commandant la Force Alpha, apprenant la présence parmi nous de notre vétéran de la Maréchaussée, arrêta tout, se précipita vers lui – geste demandant lui-même un grand courage – et entama une série de toasts à la gloire des Gendarmes français, du GIGN et de l’assaut mené le 26 décembre 1994 à Marignane afin de libérer les otages détenus par un commando du Groupe islamique armé (GIA) algérien dans un Airbus d’Air France détourné à Alger trois jours plus tôt.

J’observais toute la scène avec un mélange d’admiration et de fierté, et je repensais aux heures passées à relire le dossier et à interroger mes chefs au sujet de ce détournement. Ce même colonel célébré par les Russes m’avait d’ailleurs raconté toute l’affaire un soir, dans un Thalys bloqué par une panne quelconque, et je soupçonne que toute la voiture nous écoutait…

Pour un analyste ayant commencé sa carrière sur les maquis algériens et les réseaux du GIA en Europe, le détournement du vol Air France 8969 constitue la première manifestation concrète en Europe de la menace jihadiste et il a donc une importance, intellectuelle et symbolique, toute particulière. Le film de Julien Leclerq L’Assaut, présenté en 2010 au festival de Sarlat mais sorti en France en 2011, aurait pu, en tentant de rendre compte de ces événements, être un excellent film et, enfin, marquer le début d’un traitement correct du jihadisme sur les écrans français. Il n’en est rien et le récit est à peine digne d’un téléfilm.

Soutenu et conseillé par le GIGN – il m’a même semblé reconnaître les escaliers des résidences de Satory –, le film se veut la reconstitution de la prise d’otages d’Alger, du transfert de la crise vers Marignane puis de l’assaut final. Manifestement très inspiré par le monumental Vol 93 de Paul Greengrass (2006), le film échoue dans tout ce qu’il entreprend et ne parvient jamais à atteindre la qualité et la clarté de son modèle.

Il faut dire que Julien Leclercq, qui n’est pas Peter Berg, Kathryn Bigelow et encore moins Francis Ford Coppola, cherche à atteindre trop d’objectifs en deux heures : faire le récit de la prise d’otages et de son issue, retracer les actions des autorités dans les coulisses, et rendre hommage aux hommes du GIGN, à leur courage, à leur technicité, à leur humanité, et à leurs sacrifices personnels. Hélas, le cinéma est un art et les plus nobles intentions peuvent finir noyées sous le pathos d’une mauvaise mise en scène. C’est le cas ici.

Abusant des filtres ou du ralenti, Julien Leclerq s’embourbe dans un récit qui, jamais, ne parvient à créer de tension. Les terroristes ne sont pas si caricaturaux que les critiques ont pu l’écrire, mais toutes les scènes supposées montrer les cellules de crise ou les services de renseignement sont ridicules, le personnage de Carole étant à peu près aussi crédible qu’un article de Sputnik. Les dialogues sont catastrophiques, à la fois trop et mal écrits, et le montage, qui se voudrait aussi nerveux que celui auquel nous a habitué Greengrass depuis 20 ans, n’est pas maîtrisé.

Cachez-vous, je compte jusqu’à 10. Alors, un, deux, trois…

Comme dans le catastrophique Secret défense (2008, Philippe Haïm) ou le médiocre Forces spéciales (2011, Stéphane Ryjobad), le film de Julien Leclerq souffre d’abord de la fascination du cinéaste pour son sujet. Si la sincérité ne saurait être un défaut, l’absence de distance peut conduire à des lourdeurs ou des effets par trop appuyés. A trop vouloir montrer l’angoisse, bien compréhensible de l’épouse du héros, le cinéaste multiplie par exemple les gros plans sur un visage larmoyant ou tordu. Incapable de montrer, et de l’action et de la psychologie, Leclerq se perd dans la ridicule restitution des coulisses, et c’est à se demander s’il s’est documenté. Le rôle de la DGSE, essentiel dans cette affaire, est à peine évoqué (Qui identifie les preneurs d’otages ? Qui intercepte les communications des autorités algériennes révélant qu’un assaut se prépare à Alger ?), tandis qu’on veut nous faire croire qu’Ali Touchent, bien connu dans certains milieux sous le nom de Tarek (et qu’on pouvait donc appeler aussi facilement que la pizzéria du coin), peut librement agir sur le territoire national et même brièvement prendre en otage une improbable équipe de négociateurs. Je m’arrête là, je pourrais devenir cruel.

Le film est directement tiré du récit de l’assaut publié en 2007 par un de ses protagonistes et de sa réécriture sous l’impulsion de Bernard Fixot en 2010, et c’est sans doute son principal handicap. Du texte, intéressant mais incomplet et naïf, de Roland Môntins, il ne fallait tirer que de l’action pure. La grandeur et l’audace de cette opération suffisaient largement à nourrir un film de près de deux heures, mais, en se lançant dans une reconstitution incomplète et mal documentée, le cinéaste s’est égaré. Pire, il achève son film par une série de plans déplacés ou faux. Non, ce n’est pas « l’enquête des renseignements généraux » qui a permis de déterminer que les terroristes du GIA entendaient précipiter l’Airbus détourné sur Paris. Non, on ne peut pas réduire la campagne d’attentats de l’été 1995 à la tuerie de Saint-Michel. La gêne vient cependant d’une phrase, terrible et déplacée : « La République française ne lui a jamais accordé son grade de major ».

Alors, c’était donc ça ? Tout ce film pour glisser à la fin que justice n’a pas été rendue au héros, grièvement blessé lors de l’assaut ? Tout ce film pour dénoncer l’ingratitude de la France ? Tout ce film pour présenter un cas personnel qui, sans doute, n’aurait jamais dû être ainsi exposé ? On commence par de l’héroïsme, du sacrifice, et on finit par parler pension de retraite. Le film, alors, aurait pu être tout autre, et mettre en avant le sentiment d’injustice d’un sous-officier méritant, abandonné par une administration volontiers glacée ou amnésique. Il n’en a rien été et L’Assaut passe à côté de son sujet. Ni hommage convainquant à une unité d’élite, ni récit prenant d’un fait d’armes exceptionnel, ni portrait intimiste d’un soldat que l’on sent fugitivement lassé, le film est totalement raté. Seules quelques scènes – dont celle dans le cockpit, lors de la répétition de l’opération – sauvent l’ensemble d’un naufrage intégral. Quelques années plus tard, le récit de la prise d’otages de l’ambassade d’Iran à Londres, dans 6 Days, de Toa Fraser, montre ce qu’il est possible de faire avec un authentique sens de la mise en scène. Et sinon, on est bien obligé d’admettre que certaines fantaisies parfaitement idiotes sont de meilleure qualité que L’Assaut. L’exploit du 26 décembre 1994 méritait un hommage d’une autre tenue.

« We’re gonna rock this town/We’re gonna rip this place apart » (« Rock this town », The Stray Cats »

L’année commence bien et on parle beaucoup, ces jours-ci, de l’attaque d’une ambassade par une foule en colère et de l’élimination d’un criminel de guerre par un président américain incontrôlable dont on nous disait pourtant que lui, au moins, se retirerait du Moyen-Orient et ferait la paix. On voit ça, on voit ça. Les emprises diplomatiques sont à la fois des cibles tabous, supposément protégées par des conventions internationales, et des objectifs de choix que ne visent que les terroristes et les régimes ayant choisi de s’affranchir de toute décence. On se souviendra particulièrement de l’assassinat en 1981 de notre ambassadeur au Liban par les services de renseignement syriens (« Nos alliés contre la barbarie »), et de l’attaque de l’ambassade des États-Unis à Beyrouth en 1983 par des amis d’Imad Moughnieh – un des pires tueurs du Hezbollah, directement lié aux services iraniens (« Nos partenaires contre le terrorisme »), et finalement brutalement rappelé à Dieu en 2008 à Damas (« Le garant de la stabilité régionale »).

Les groupes jihadistes ne sont évidemment pas en reste, et les attentats contre les ambassades et le personnel diplomatique n’ont pas manqué depuis près de trente ans. On pourrait ainsi citer l’attaque d’Aïn Allah, à Alger, en 1994 (Groupe islamique armé), l’attentat contre l’ambassade égyptienne au Pakistan en 1995 (Jihad islamique égyptien), les attentats contre les ambassades américaines à Nairobi et Dar-es-Salem en 1998 (Al Qaïda), l’attaque à la roquette de l’ambassade russe à Beyrouth en 2000 (Osbat al-Ansar), l’attaque de l’ambassade d’Australie à Djakarta en 2004 (Jemaah Islamiyah) ou les attaques contre les ambassades de France à Nouakchott (2010), Bamako (2011) ou Ouagadougou (2018), sans parler des assassinats. Et à ces opérations, plus ou moins ambitieuses, il faut ajouter les innombrables projets déjoués, par exemple contre les ambassades américaines (Rome, Paris ou Singapour en 2001), et mentionner l’alerte régionale déclenchée par les États-Unis en 2013 à la suite de la découverte d’un projet d’Al Qaïda.

En 2012, la diffusion d’une vidéo inepte violemment raciste tournée par des crétins afin de provoquer la colère d’autres crétins, L’Innocence des musulmans, suscite une vague d’indignation à travers le monde. A Tunis et au Caire, les ambassades américaines sont prises d’assaut par des foules manipulées au sein desquels sont immédiatement identifiés des militants radicaux, certains étant même membres de groupes jihadistes. En Libye, l’enclave diplomatique américaine est la cible d’une attaque de grande envergure, évidemment préparée de longue date et menée par un groupe local, Ansar al-Sharia, soutenu (dans mon souvenir) par quelques bonnes âmes d’AQMI. Au cours de l’assaut, l’ambassadeur Chris Stevens meurt, intoxiqué par l’incendie déclenché par les assaillants, tandis que les quelques éléments déployés sur place résistent remarquablement à l’assaut.

L’affaire, naturellement, devient un scandale majeur aux États-Unis. L’opposition républicaine soumet la Secrétaire d’État Hillary Clinton à une enquête serrée – on aurait aimé que les mêmes fassent preuve d’une rigueur équivalente à l’égard de leur satrape actuel, mais c’est évidemment trop demander. Accusée d’avoir sous-estimé les risques et de ne pas avoir soutenu correctement les personnels américains, l’Administration Obama est durement secouée. Un rapport rendu public dès le 30 décembre 2012 souligne les failles (tout le monde n’a pas la chance d’être français) du dispositif de recueil et d’analyse du renseignement, et un document de 800 pages, publié au moins de juin 2016, ne trouve rien de plus mais alimente une polémique très politique puisque l’ancienne cheffe de la diplomatie impériale est alors candidate à la présidence.

C’est dans ce contexte que sort, au mois de mars 2016, 13 hours. The Secret Soldiers of Benghazi, un film de Michael Bay consacré à la tragique nuit du 11 au 12 septembre 2012.

Entrepreneur de spectacles plus que cinéaste, Michael Bay est au cinéma de guerre ce que Claude Lelouch est à la comédie dramatique : doué, sans doute, mais lourd, terriblement lourd, démonstratif, et finalement poussif. Le film commence par quelques belles erreurs factuelles (non, l’intervention occidentale en Libye n’a pas débuté au mois d’octobre 2011, et non, il n’y avait pas d’ambassades à Benghazi, ce qui implique qu’elles n’y ont donc pas fermé) avant d’introduire les paramilitaires du GRS, une unité de paramilitaires de la CIA chargés de protéger les postes et les missions de l’agence.

D’entrée, on sait que le film va être (très) mauvais. Alignant les clichés aussi bien sur les Américains que sur les Arabes, faisant un usage excessif des filtres, Bay se montre incapable de reconstituer correctement la situation. Tiré d’une enquête de Mitchell Zuckoff, le scénario de Chuck Hogan insiste sur l’action pure et privilégie les scènes de combat, par ailleurs plutôt impressionnantes. Michael Bay, hélas, n’est ni Ridley Scott, ni Peter Berg, ni Paul Greengrass. Les moyens dont il dispose sont gâchés par une mise en scène pataude, agrémentée de ralentis qu’on pensait disparus depuis plusieurs décennies.

La reconstitution tourne à la charge politique, et le film, comme tant d’autres de son genre depuis vingt ans, porte un message. Entre des officiers de la CIA médiocres ou, au mieux, trop jeunes et arrogants, des diplomates sans doute très compétents mais déconnectés du monde et des responsables politiques et militaires lents et lâches, la sécurité de l’Amérique repose sur des trentenaires ou des quadragénaires blancs, citoyens et miliciens, capables de se battre pour défendre leur pays, même dans une guerre à laquelle ils ne croient pas, avant de rejoindre leurs foyers. Loin des intellectuels ou des caciques, eux savent ce qu’est le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), et ils ne se plaignent pas. Ils sont l’incarnation de l’Américain idéal, père de famille ne refusant pas l’affrontement, sans élévation, et paternaliste sinon vaguement raciste.

Le film, comme toujours chez Bay, en fait des tonnes au sujet de la fraternité d’armes et du tempérament de ces soldats, mais rien ne sonne juste et ce qui est présenté comme une histoire vraie respectueusement recréée n’est qu’un western sans finesse, confus et caricatural. Présenté sous un jour très défavorable, le responsable de la CIA à Benghazi a vivement exprimé son mécontentement. Il est ainsi manifeste que le film de Bay, fidèle à la ligne qu’il suit longtemps, est une enclume patriotique indigne du sujet qu’il prétend traiter et des hommes auxquels il entendait rendre hommage. Vous vouliez un film sur un affrontement direct entre les services américains et des jihadistes ? Vous héritez d’une partie de Call of Duty, et on s’en est lassé depuis longtemps.

“Humidity is rising, barometer’s getting low/According to all sources/The street’s the place to go/’Cause tonight for the first time/Just about half-past ten/For the first time in history/It’s gonna start raining men” (“It’s Raining Men”, The Weather Girls)

Respectueuse, selon une solide tradition gaullienne largement fantasmée par quelques plumitifs vaguement baroudeurs et quelques commentateurs étrangement proches d’intérêts étrangers, de la souveraineté des nations, la France n’est jamais intervenue dans des pays en crise afin d’y défendre ses intérêts et/ou d’y protéger des populations dont le pire ennemi était parfois l’État supposé les gouverner. Jamais la France – « et pas n’importe laquelle » – n’aurait fait ça, et la carte récemment diffusée par Le Monde diplomatique est à cet égard très éloquente. Pour faire simple, quand il s’agit de tuer des Africains, c’est bien et sans grande importance. Et quand il s’agit de s’opposer à Moscou ou à des tyrans arabes, c’est du néoconservatisme. Ne riez pas, c’est exactement ce que pensent bon nombre d’esprits un peu épais, ces temps-ci.

Pour des raisons complexes, dont certaines ont été évoquées par la revue Inflexions, le cinéma français, de façon troublante, ne parvient pas à s’emparer de cette tumultueuse histoire militaire et reste d’une remarquable timidité. Les productions consacrées au cinéma ou à la télévision à nos forces et à nos services de renseignement prennent le plus souvent la forme d’œuvres de commande – quand bien même leurs auteurs n’en ont pas conscience – ou, au contraire mais très rarement, de récits à charge alignant les clichés. Il nous manque ici des producteurs, des scénaristes et des réalisateurs capables d’assumer nos défaites, comme le cinéma britannique l’a fait, admirablement, notamment avec Un pont trop loin (1977, Sir Richard Attenborough), Zulu Dawn (1979, Douglas Hickox), consacré à la bataille d’Isandlwana, ou Dunkerque (2017, Christopher Nolan) ; ou suffisamment talentueux et ambitieux pour exposer nos naufrages moraux, comme le fit Peter Kosminsky dans l’extraordinaire Warriors (1999).

Notre pays, malgré – ou en raison de – son histoire, paraît peu intéressé par le spectacle de combats, et on ne trouve chez les cinéastes actuels aucun successeur de Henri Verneuil ou Pierre Schoendoerffer. Et il va de soi qu’aucun de nos réalisateurs n’a la capacité de Kathryn Bigelow, Tony Gilroy, Paul Greengrass ou Peter Berg à s’emparer des réalités les plus crues de la guerre ou du renseignement.

Avec la mort de Verneuil, en 2002, celle de Schoendoerffer, en 2012, puis celle de son directeur de la photographie, Raoul Coutard, en 2016, a disparu une génération de cinéastes qui osaient le film de guerre, au risque de tourner des purges ou de décevoir. En 1980, justement, sort le deuxième film de Coutard en tant que réalisateur, La Légion saute sur Kolwezi, a adapté du livre éponyme de Pierre Sergent retraçant l’intervention française au Zaïre en 1978 (note à l’attention des lecteurs de Marianne, de Valeurs actuelle et de Signal : BHL n’y était pour rien).

Produit par Gérard Beytout et par le légendaire Georges de Beauregard, le financier de la Nouvelle vague (et des films de Schoendoerffer), le film bénéficie des moyens de l’armée française – dont des Transall et des hélicoptères – et est tourné en Guyane. Sa distribution est également impressionnante, et on y retrouve les immenses Bruno Cremer et Jacques Perrin, inoubliables premiers rôles de La 317e section (1965).

Hélas, une bonne histoire, de bons acteurs et des moyens gracieusement mis à disposition ne suffisent pas à faire un bon film si le cinéaste n’est pas à la hauteur. Légende du cinéma français, Raoul Coutard échoue à donner à sa reconstitution le moindre souffle. Dialogues mal écrits – et on pense à la catastrophe que sera en 1992 Diên Biên Phu –, acteurs peu ou pas dirigés, déroulement à peine compréhensible de la crise, scènes de combat sans intérêt, histoire d’amour ridicule et de toute façon à peine esquissée, jamais l’ensemble ne dépasse le niveau d’un honnête téléfilm d’un après-midi de semaine, à voir du fond de son lit avec une sale grippe. Même la musique est médiocre (« André Rieu célèbre la Légion »), et on se pince devant les clichés accumulés par un homme dont l’apport au cinéma fut si important – mais qui réalisa en 1983 SAS à San Salvador, une des pires bouses des années ’80.

Quarante ans plus tard, le gâchis représenté par La Légion saute sur Kolwezi est navrant. Lourd, pompeux, confus, mal monté, le film ne parvient jamais à restituer l’audace de la décision présidentielle, saluée à l’époque par les critiques virulentes d’une opposition socialiste qui, une fois au pouvoir, sut défendre le Tchad contre la Libye – et dont un jeune espoir finit par intervenir en 2013 au Mali et en RCA… Les enjeux politiques ou moraux ne sont jamais posés, et on a bien du mal à appréhender le processus politique et militaire enclenché. De même, des 11 soldats tués et des dizaines de civils assassinés, on ne retient que quelques scènes tournées sans émotion, indignes de l’ampleur de l’événement. La mort au Mali de 13 combattants, il y a quelques semaines, a été autrement ressentie par nos concitoyens (O tempora, o mores) et le film dérange aussi par son apparente indifférence. Qu’un homme comme Coutard, adaptant un livre de Sergent, chronique zélé de notre vie guerrière, n’ait pas réussi à rendre hommage aux victimes de Kolwezi en dit long sur la médiocrité du film, dont le seul mérite, comme me le glissait un ami il y a peu, est d’exister.

Traitant d’un sujet voisin, le cinéaste irlandais Richie Smyth, venu du clip musical, a réalisé pour Netflix en 2016 un film consacré à la bataille de Jadotville (1961), déjà au Katanga. Osons dire que cette production, qui ne bénéficie d’aucune aura particulière et semble dénuée d’ambition politique, est infiniment supérieure au travail de Coutard en tant que réalisateur.

Every day the sun comes up says something about us

Les services de renseignement, quoi qu’on en pense, ne servent pas seulement à éliminer des terroristes ou à démasquer les tueurs de la bienveillante Rodina. Ils servent aussi à faire la guerre, mais ils servent surtout à l’éviter puisque leur fonction centrale est d’abord et avant tout de conseiller les décideurs politiques. Il va de soi que décrire ce mécanisme à l’écran n’est pas à la portée de tous les réalisateurs, et il est à ce titre vivement conseillé de s’appuyer sur des travaux historiques sérieux. C’est exactement la prouesse réalisée en 2000 par Roger Donaldson, cinéaste pourtant sans relief dont la filmographie aligne les séries B mais comprend Sens unique (1988), une perle du cinéma d’espionnage.

Délaissant les niaiseries et autres superproductions lourdingues, Donaldson choisit de montrer, depuis la Maison blanche, la gestion par l’Administration américaine de la Crise des missiles de Cuba, au mois d’octobre 1962. Sobre, long (près de 2h30), Treize jours puise son récit aux meilleures sources et s’inspire ainsi en grande partie de la déclassification en 1993 des Archives Kennedy, publiées en 1997 aux Presses de Harvard sous la direction Ernest R. May et de Philip D. Zelikow.

Classique dans sa construction, fidèle au déroulement de la crise – même si on peut légitimement critiquer le rôle très excessif attribué à Kenny O’Donnell (interprété par Kevin Costner) –, le récit permet d’observer nombre de mécanismes à l’œuvre au sein d’un appareil d’État complexe où militaires et civils se côtoient sans nécessairement se connaître ou se comprendre.

Donaldson, qui n’a rien d’un cinéaste virtuose, fait le pari d’une reconstitution des événements, en se concentrant sur les centres de décision américains, à la Maison blanche et au Pentagone, sans pour autant négliger le théâtre cubain ou les scènes navales. On y assiste, notamment, à un briefing historique au cours duquel les éléments recueillis par les services de renseignement – en l’occurrence, par un U-2 – sont à l’origine d’un débat stratégique essentiel entre le président et ses conseillers.

Jamais démonstratif ou pompier, et pas même manichéen alors que le risque d’en faire une ode à JFK était réel, Treize jours parvient à décrire les logiques des différents acteurs impliqués sans oublier les Soviétiques, adversaires dont il convient de décrypter les intentions et la marge de manœuvre avant de leur proposer une sortie de crise honorable. Le film, jugé réaliste à défaut d’être un véritable documentaire, présente l’immense intérêt de montrer un cycle du renseignement militaro-diplomatique, très éloigné des récits de traque auxquels le cinéma nous a habitué depuis des décennies. Des premiers clichés pris par un avion-espion jusqu’au renoncement soviétique, toutes les étapes nous sont montrées : analyse des images par le National Photographic Interpretation Center (NPIC) puis diffusion de leur évaluation, mobilisation immédiate des autres composantes de l’État, constitution d’une cellule de crise et de pilotage, réorientation des capteurs, conception d’une stratégie impliquant les diplomates (en particulier au Conseil de sécurité et auprès de l’Organisation des États américains) puis identification d’un canal de communication confidentiel grâce à un journaliste de Washington (avec le soutien du FBI) tandis qu’il faut gérer la presse (le charme désuet des démocraties) et composer avec l’agressivité de certains officiers-généraux impatients d’en découdre et aveuglés par leur propre puissance.

Le film vaut également par une remarquable scène nous montrant un raid de reconnaissance aérienne effectué par deux RF-8A de la VFP-62 au-dessus d’un site de missiles à Cuba. A cette époque, mes jeunes amis, ces missions n’étaient dévolues ni aux satellites ni aux drones mais à des chasseurs spécialement modifiés confiés à des pilotes n’ayant pas froid aux yeux. Rien que cette séquence, rarissime au cinéma, fait que le film mérite d’être vu.

Le film, en réalité, par les enjeux vertigineux qu’il rappelle et les méthodes qu’il expose, est un classique. Succès critique mais échec commercial, il peut aussi être vu comme le témoignage d’un passé lointain, où les femmes étaient terriblement absente des cercles du pouvoir – par ailleurs uniformément blancs -, où le président américain réfléchissait, consultait et soupesait les options avant de décider et où, dans chaque camp, on pouvait trouver un interlocuteur doué de raison – quitte à le dénicher dans un recoin.

“The good old days, the honest man/The restless heart, the Promised Land” (“Read my mind”, The Killers”)

Je ne crois pas avoir jamais vu un épisode entier de Game of Thrones (2011-2019), mais j’ai lu les cinq tomes de l’intégrale de la saga écrite par George R.R. Martin depuis 1996, et croyez-moi, ça n’a pas été facile tous les jours. Un tome, en particulier (le 3e ou le 4e, allez savoir), a bien failli finir dans la cheminée tant il était incohérent et sans direction, l’auteur paraissant écrire sans trop savoir pourquoi. Certains personnages, bien sûr, méritent qu’on supportent l’enchaînement interminable de viols, meurtres, trahisons et autres carnages qui sont le quotidien de cette série de romans, l’ensemble évoquant parfois une aventure de SAS en Terre du milieu.

Un jour que je m’interrogeais à voix haute au sujet de la qualité de la série télévisée (et de ce qu’il était possible de faire à partir de tels romans), un ami me confia qu’il lisait pour sa part les livres de Robin Hobb, auteure de fantasy dont le cycle consacré à l’assassin royal était, à l’entendre d’une autre tenue – et n’avait jamais été adapté. De fait, c’est d’un tout autre niveau.

Publié en 1995 (avant le premier tome du Trône de fer de Martin), le premier récit de ce cycle met en place un univers médiéval-fantastique pas moins complexe mais plus subtil que le monde créé par Martin.  On y suit la vie agitée du fils illégitime d’un héritier royale aux dons très particuliers, et on y trouve des envahisseurs mystérieux dotés de sombres pouvoirs, des jeux de pouvoir autour d’un trône royal, des intrigues personnelles, des combats, des espions, des complots, et des magies plus ou moins noires qui évoquent parfois la Force inventée par George Lucas. Surtout, on y trouve des récits correctement construits, joliment écrits et qui vous conduisent d’un point A à un point B sans donner l’impression que l’auteur s’est perdu en route. A ce titre, Robin Hobb est bien plus une héritière de Tolkien que George R.R. Martin, dont l’univers n’a finalement rien de très original. Elle démontre aussi, après Michael Moorcock, qu’on peut écrire de la fantasy sans recourir aux artifices les plus putassiers qui soient. Des livres à offrir aux adolescent.e.s et à leurs parents, puisque c’est, me dit-on, la période.

The most miserable performance I’ve ever seen

C’était évident pour tout le monde, et l’optimisme ne caractérisait pas les commentateurs de l’intervention occidentale en Afghanistan. L’importance de la mission était parfaitement comprise, quitte à agacer les antiimpérialistes d’opérette, mais l’échec était écrit. Au mois de novembre 2001, l’irruption dans notre bureau d’un brillant et ambitieux analyste politique venu nous expliquer que la France allait participer à l’établissement d’un régime démocratique dans le pays et qu’une conférence allait se tenir à Bonn en ce sens nous avait d’ailleurs sidérés. Sans doute n’avions-nous pas toutes les cartes en main, mais l’impossibilité du projet sautait aux yeux.

Presque vingt ans après les attentats du 11-Septembre, la chute des Taliban et la destruction des infrastructures d’Al Qaïda, notre défaite est devenue à ce point inévitable qu’elle donne, comme en Syrie, le vertige. Fallait-il combattre ? Autrement ? Aussi longtemps ? Notre engagement a-t-il freiné le jihad ou l’a-t-il nourri ? Que serait-il arrivé si nous étions partis dès 2002 ou 2003 ? Ces questions ne trouveront sans doute jamais de réponses, et elles renvoient à l’incapacité des plus importantes puissances militaires de cette planète à éteindre définitivement des foyers d’insurrection. La chose n’est pas nouvelle, il suffit de demander aux Romains (« le petit Varus attend son empereur à la caisse centrale »), mais le charme des démocraties est qu’on peut questionner les stratégies, les étudier et, grâce à une presse indépendante, dévoiler les mensonges des autorités. C’est exactement ce que vient de réaliser le Washington Post en publiant une étourdissante enquête consacrée aux mensonges répétées des Administrations américaines quant à l’évolution de la guerre en Afghanistan.

Les révélations de ce grand quotidien au sujet du fascinant mélange d’aveuglement, d’inertie et de déni (« Siii, ça passe ») qui caractérise les opérations armées occidentales de longue durée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, si elles sont choquantes, ne devraient pas étonner. Qu’il s’agisse de la corruption ou de l’incompétence de forces que nous entraînons et équipons à fonds perdus ou de la réécriture permanente des faits afin de les faire correspondre à une narration politique sans lien avec les objectifs stratégiques prétendument poursuivis (et souvent, hélas, en effet authentiquement stratégiques), ce douloureux nouveau scandale afghan rappelle le non moins douloureux naufrage vietnamien et la spectaculaire affaire des Pentagon Papers, en 1971, qui le confirma grâce au courage du New York Times.

Tout le monde n’a pas la chance de travailler pour Valeurs actuelles ou Marianne.

Les articles du Post et la tableau qu’ils dressent de la défaite afghane rappellent surtout l’extraordinaire personnalité de John Paul Vann, véritable légende de la contre-insurrection, figure extraordinairement complexe, et symbole, malgré lui, des errements américains dans le Sud-Est asiatique. Terriblement lucide, et pourtant déterminé à gagner une guerre qui était déjà perdue, Vann n’a cessé de réfléchir à la nature du conflit auquel son pays participait, et à son courage physique s’est ajouté celui de dire la vérité, inlassablement, aux plus hautes autorités militaires.

En 1988, le journaliste Neil Sheehan a consacré à Vann un livre prodigieux, L’Innocence perdue, rapidement récompensé par le National Book Award puis, l’année suivante, par le Prix Pulitzer. Dans ce texte, long, dense, et remarquablement documenté, Sheehan ne retrace pas seulement la vie d’une personnalité hors-du-commun. Il fait également le récit de l’enlisement américain, des compromissions, des erreurs majeures, des lectures erronées et de la fuite en avant d’une puissance égarée faisant sur le terrain l’exact contraire de ce pour quoi elle s’est militairement impliquée.

Faire et défaire, c’est toujours travailler.

Un tel ouvrage, devenu instantanément un classique et est toujours commenté, ne pouvait pas ne pas être adapté à l’écran. En 1998, pour le compte de HBO, le réalisateur, scénariste et producteur Terry George se lance dans le projet fou de transposer à la télévision le livre de Sheehan. Doté de moyens importants et d’une belle distribution menée par le regretté Bill Paxton, A Bright Shining Lie n’est pourtant qu’un téléfilm décevant, sans rythme et sans attrait.

Durement critiqué pour les libertés prises avec le livre, le film ne choisit pas entre le portrait d’un homme torturé, à la recherche de son destin, et la description de l’enlisement américain vu par des décideurs militaires. Trop court, pas aussi bien écrit et joué qu’il le fallait, il est de surcroît terriblement daté. Il faut donc se concentrer sur la biographie de John Paul Vann par Neil Sheehan, un travail d’une profondeur exceptionnelle qui, plus de trente ans après sa publication, pose des questions essentielles alors que la France est confrontée au Sahel à une situation pas si éloignée.