Le renseignement au cinéma : les idées… originales

Mars 2001. Nous avons un nouveau chef. Il a été nommé là par surprise, après le départ brutal du précédent, épuisé par la médiocrité du commandement, et il a rapidement pris ses marques. Sa réputation est exécrable, et on le dit autoritaire, brutal, plein de morgue, tout en lui reconnaissant de beaux succès sur le terrain. Préférant de loin une séance chez le dentiste à un passage de frontière sous un faux nom, je ne peux, pour ma part, dissimuler mon admiration, malgré tous ses défauts, pour cet homme dont la carrière est déjà en passe de devenir légendaire et que j’ai eu le privilège de voir travailler de près, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

Ses goûts personnels le conduiraient sans doute plus vers les activités des services syriens ou iraniens ou les agissements des mouvements radicaux palestiniens que vers nos jihadistes, auxquels il ne comprend manifestement rien, mais l’actualité le pousse à s’intéresser à nous et à nos réseaux hermétiques. Très vite, nous comprenons qu’il ne le fait pas parce qu’il est persuadé que cette menace doit être gérée en priorité, mais bien parce que le sujet est au cœur des préoccupations de certains de nos responsables politiques, de nos cousins policiers et de l’ensemble de nos grands alliés. Que notre service soit à la traîne en matière de mobilisation est une chose, mais il est impensable que nous ne donnions pas le sentiment d’être mobilisés. A dire vrai, nous le sommes, d’ailleurs, mais nos moyens sont risibles, et aucun de nos chefs, jusqu’au Directeur général, ne nous prend vraiment au sérieux.

Le climat va même se dégrader au printemps, quand il nous sera expliqué que les travaux sur les groupes islamistes exotiques, aux Philippines, au Cachemire, en Indonésie, en Somalie, au Kenya ou au Kurdistan irakien ne présentent aucun intérêt. On nous dira alors que les recherches sur Al Qaïda ne sont d’aucune utilité, et certains d’entre nous devront même batailler de longues journées pour sauver le groupe d’analystes qui se démène depuis des années au sujet de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Trois mois avant les attentats du 11 septembre, et alors que nos principaux partenaires, au Moyen-Orient ou dans le monde occidental, s’inquiètent ouvertement de la montée en puissance d’AQ ou des rapprochements entre réseaux, nos chefs expriment donc ouvertement à la fois leur scepticisme face à une ahurissante accumulation de signaux et la foi dans leurs anciennes certitudes. Ils auront beau se justifier par la suite, inventer des excuses, réécrire l’histoire, les faits sont terribles et les témoins ne manquent pas.

Je ne suis, pour ma part, pas directement concerné par ce débat. J’ai, en effet, la chance de travailler avec d’autres sur les réseaux jihadistes en provenance d’Afrique du Nord, et là, il n’est pas question de baisser la garde. Peu importe que nos tentatives de modélisation ne soient pas écoutées, si ce n’est pas comprises, puisque nous sommes mobilisés face à la menace terroriste la plus immédiate. On nous laisse une relative autonomie – bien que notre nouveau chef ait déjà la fâcheuse tendance à rependre les dossiers tout seul et à se prendre pour un analyste, ce qu’il n’a jamais été et qu’il ne sera jamais.

Il a envie de marquer des points, moins pour affaiblir l’adversaire que pour montrer qu’il est à la hauteur et que la machine fonctionne. Le renseignement a aussi une réalité administrative, purement comptable (combien d’opérations ? combien de sources recrutées ? combien de stagiaires convaincus lors des séances de retape ? combien de papiers diffusés ? combien de réunions avec des services étrangers ? etc.) et on ne fait pas une carrière en étant le meilleur connaisseur d’un sujet. On monte les échelons en répondant aux exigences de la gestion d’une machine d’une terrible complexité, et il serait bien vain de protester. Faut-il, après tout, privilégier la mission ou la pérennité d’une structure dont le rôle s’étend bien au-delà de son mandat ? L’excellence permanente étant impossible, faut-il donc tout jouer sur un coup ou essayer de durer, quitte à ne pas toujours être au mieux de sa forme ?

The Wire

Alors que nos camarades s’échinant sur le Lashkar-e-Tayyeba ou Al Qaïda doivent justifier de leur existence, nous sommes confortés dans notre mission. Et il est inutile d’expliquer que le groupe de Francfort, les réseaux suédois ou la cellule d’Abou Doha à Londres sont reliés à AQ, car nous sommes inaudibles. La hiérarchie ne voit que ce qu’elle veut voir, des noms dans des organigrammes incomplets, des cibles à la portée d’un service qui essaye de rapprendre ce que sont les opérations offensives.

En cette belle matinée de mars 2001, nous voilà donc convoqués chez le chef. Nous sommes quatre, peut-être cinq, dans son bureau, à attendre qu’on nous explique l’objet de cette réunion imprévue. Comme à son habitude, il dessine en nous parlant, des triangles avec un œil l’intérieur entourés de rayons de soleil, ou des graffitis moins aisément déchiffrables. Il ne nous a pas convoqués pour nous demander notre avis, ça n’est pas son genre, mais pour nous informer d’une opération dont il a eu l’idée sur une de nos cibles principales.

A force de nous lire et de signer notes ou télégrammes, il sait que la personnalité que nous jugeons la plus menaçante pour nous est le jihadiste algérien Omar Chabani, alias Abou Djaffar, un ancien du GIA devenu le chef des filières maghrébines en Afghanistan et qui œuvre, sans en être membre, pour Al Qaïda. Les policiers français pensent que leur ennemi principal est Abou Doha de Londres, mais nous pensons qu’il s’agit plutôt d’Abou Djaffar, un petit gars ambitieux, déjà capé, qui a connu le feu et entretient des relations avec la fine fleur du jihad européen. Abou Doha est dans le viseur des services de sécurité, mais Abou Djaffar, en Afghanistan, est censé être sur notre théâtre de jeu, loin de l’espace européen et de ses pénibles contraintes opérationnelles ou juridiques.

Comment, donc, allons-nous nous occuper de son cas ? Une coopération opérationnelle avec les Jordaniens, les Américains, ou même les Algériens ? Pas du tout. « Nous allons offrir des cadeaux à sa femme », nous lance, le chef, pas mécontent de son idée.

Le silence se fait. L’épouse d’Abou Djaffar vit toujours en Suède, au sein d’une cellule de sympathisants islamistes radicaux étroitement surveillés par la Sapö. Je suis perdu dans mes pensées. Le chef veut-il la compromettre ? Lui faire passer des messages ? Va-t-il essayer de monter un barnum avec les services suédois, mes alliés préférés ?

Il nous regarde et explique son idée de manœuvre. « Nous savons qu’elle vient d’avoir un bébé, et qu’elle est pauvre. Nous allons lui faire passer des vêtements, des couches, des trucs pour bébé, sans en indiquer la provenance. Ça va attirer l’attention, et ils vont tous se demander d’où ça vient. Nous allons la déstabiliser, elle, pour l’atteindre, lui ». Il jubile, ravi de son idée. Son adjoint ne dit rien.  Il est plus ancien que nous et il a appris à durer sur la passerelle.

Dans l’absolu, le projet de s’en prendre à une cible en visant son entourage n’est pas bête. Il s’agit même d’une méthode classique dans le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, et elle peut donner des résultats intéressants (merci, ici, de m’épargner les moues écœurées). Tout dépend, évidemment, de la nature de la cible, du contexte, et même des moyens. Comment allons-nous procéder ? Disposons-nous d’une source au contact nous permettant de lancer le projet ? Pourquoi ne pas en discuter avec les Suédois ? On sent le chef impatient de lancer le projet, car il s’agit pour lui de sa première opération dans le domaine en tant que concepteur.

Il sent bien, malgré tout le respect que nous avons – encore – pour lui, que nous ne débordons pas d’enthousiasme. Trop d’éléments inconnus nous échappent encore, et, surtout, nous doutons fortement de l’impact de la manœuvre sur Chabani. Sa crédibilité est solidement établie, ses garants sont nombreux, et parfois prestigieux – dont le propre frère d’Oussama Ben Laden, nous a-t-on dit. S’il ne voit pas la provocation, d’autres la verront pour lui, et lui exposeront. Quel sera d’ailleurs l’effet sur ses actions en Afghanistan de notre attaque périphérique ? Est-on certain que celle-ci portera ? Qu’elle réduira la menace terroriste ?

La réunion s’achève. Quelque chose s’est brisé ce jour-là, lorsque nous n’avons pas bondi d’enthousiasme à l’énoncé d’un projet opérationnel déconnecté du sujet. Dans les semaines qui suivront, sans doute vexé et échaudé, notre chef évoluera dans un sens qu’il n’est pas utile de raconter ici, maintenant, ou même un jour. Mais ceux qui étaient là à cette époque n’oublieront pas le jour où nous avons essayé de casser notre principal adversaire au sein des réseaux jihadistes maghrébins en offrant de la layette à son épouse.

Astérix & Obélix : mission Cléopâtre, d’Alain Chabat (2002)

‘Twas the night before Christmas, and all through the house, not a creature was stirring, except… the four assholes coming in the rear in standard two-by-two cover formation.

Après s’être fait remarquer grâce à Nomads (1986) puis Predator (1987), John McTiernan a désormais assez de crédit auprès des studios, en 1988, pour se voir confier la réalisation d’un film d’action urbain dont Bruce Willis, une étoile montante (qui vient de la télévision comme Pierce Brosnan) serait le personnage principal. Le résultat s’impose dès sa sortie comme une étape majeure du cinéma de divertissement viril, et place son réalisateur à la pointe du genre. Le cinéma d’auteur est bien loin, mais le style comme la manière sont là, et ils vaudront à McTiernan le respect d’une partie de la critique, et même des marques de respect. Il était ainsi à la cinémathèque de Paris au mois de septembre dernier.

Après une décennie marquée par la lente dérive du cinéma hollywoodien, entre John Rambo et James Braddock, vers un militarisme particulièrement inepte et une foi aveugle dans une poignée de brutasses surentraînées, Die Hard se recentre sur le héros américain traditionnel, père de famille en apparence souriant mais qu’on ferait bien de ne pas serrer de trop près. Bruce Willis, qui triomphe alors dans Clair de Lune, et qui vient de tourner avec Blake Edwards (Boires et déboires – Blind date, avec Kim Bassinger, en 1987), est le candidat rêvé pour un tel rôle. Solide, volontiers goguenard, doté d’un authentique potentiel comique (qui sera même un handicap plus tard), il incarne à merveille le personnage de John McClane, flic new-yorkais blasé, malin, calme mais totalement décomplexé par rapport à la violence, et terriblement dur à cuire.

Clair de Lune John McClane, toujours impeccable.

La série des Die Hard, qui compte cinq films entre 1988 et 2013, est typique de la façon dont les grands studios, obsédés par la seule rentabilité, s’appuient sur des franchises (on le voit avec les super héros) jusqu’à les user jusqu’à la corde et à leur faire perdre tout intérêt.

Die Hard Die Hard 2 Die Hard 3

A défaut d’être révolutionnaire, voire simplement originale, l’idée de départ promettait quand même quelques heures de détente, et le procédé a fonctionné jusqu’en 1995. Au départ, donc, il s’agissait d’opposer un policier increvable à des criminels ambitieux tirés de romans de gare ou des pires James Bond, et de voir comment, seul ou presque, il allait faire capoter les plans les plus raffinés et mettre en échec les adversaires les plus puissants. Observer comment une belle mécanique, parfaitement huilée, se grippe pour finalement casser est en effet un procédé narratif classique mais imparable.

John McClane, flic au cuir déjà tanné, est le grain de sable par excellence. Têtu, intelligent, courageux, il est porté par une volonté inflexible qui lui fait accomplir à chaque film des exploits physiques que n’envisageraient pas la plupart des héros hollywoodiens et qui feraient même réfléchir Jason Bourne, pourtant spécialement formé par la CIA. McClane, lui, n’est pas un espion, il n’a pas appris la vie dans une mystérieuse unité de Fort Bragg, mais il est policier à NY et cela semble valoir, surtout à la fin des années ’80, bien des séances d’aguerrissement.

Viens passer Noël à LA.

A cette idée de voir un policier solitaire, et toujours en délicatesse avec l’autorité, affronter des ennemis dont les motivations et le comportement les rendent indéfendables s’ajoute le fait de situer l’action dans un lieu complexe et fermé, la veille de Noël. Dans Die Hard, McClane et les cambrioleurs se traquent mutuellement au cœur de la tour Nakatomi, à Los Angeles, alors que la soirée du 24 décembre a été irrémédiablement compromise. Dans la suite, Die Hard 2 (1990), réalisé par Renny Halrin, c’est l’aéroport international de Washington qui est le théâtre d’une bataille homérique entre McClane et des soldats américains renégats payés par un tyran sud-américain.

Ce dispositif est abandonné en 1995, lorsque McTiernan revient à la série (Die hard with a vengeance) et que McClane, pour la première fois, non seulement se voit affublé d’un compère (le scénario avait été écrit pour l’autre franchise des bourrins, L’Arme fatale) mais opère dans une ville (en l’occurrence, New York, de Harlem au Financial district en passant par le métro, des autoroutes et même des routes de campagne). Les deux épisodes suivants, le distrayant Live free or die hard (2007, par Len Wiseman) puis le navrant A good day to die hard (2013, par John Moore) achèvent d’effacer les caractéristiques originales de la série. Le seul point commun aux cinq films est l’état dans lequel finit John McClane après deux heures de fusillades, de cavalcades, de corps-à-corps, d’explosions et autres passages à tabac, et il n’est plus question de Noël.

Die Hard 4 Die Hard 5

Par pur snobisme, j’aurais donc tendance à estimer que seuls les deux premiers épisodes de la franchise sont fidèles au projet initial. La violence, omniprésente, y est comparable à celle des westerns classiques, et on s’y flingue avec enthousiasme, sans guère compter ses munitions. La résistance, prodigieuse, de McClane a très certainement inspiré celle de Jack Bauer, l’agent quasi immortel de la CIA, mais l’humour et la légèreté se sont perdus en route. Les seules interrogations résident dans le nombre de cadavres (50 ? 100 ?) laissés dans leur sillage par les protagonistes et l’épaisseur de la couche de crasse déposée sur McClane. Aucun des films de la série n’est ainsi porteur du moindre enjeu politique, et il s’agit avant tout de célébrer la victoire d’un petit gars malin et honnête contre un méchant bien trop puissant. C’est aussi ça, l’esprit de Noël.

Maintenant j'ai un PM

Tout ce que tu ne tues pas te rend plus faible.

Authentique film de propagande, commandé par la Navy en 2007 pour vanter les mérites des SEALs, Act of Valor, sorti en 2012, mélange l’esthétisme de Tony Scott (filtres, contre-jours, images léchées) et les attachants parti-pris idéologiques (« Massacrez-moi tout ça ») de John Milius, le véritable Walter Sobchak. Tourné en décors réels, aux Philippines, au Costa-Rica, au Mexique et dans plusieurs bases aux Etats-Unis, le film est un gigantesque clip, assumé, à la gloire de cette composante des forces spéciales américaines et mérite, à ce titre, d’être vu, même s’il est loin, très loin, de la qualité de certains films récents, comme Lone survivor ou Zero Dark Thirty.

Act of Valor

Réalisé par deux cinéastes aux CV assez courts, Scott Waugh et Mike McCoy, tous deux cascadeurs, et tous deux réalisateurs en 2007 du documentaire initial, Navy SWCC, consacré au centre de formation des SEALs, Act of Valor aurait pu être une œuvre mineure mais honorable sans le caractère démonstratif de sa mise en scène. Autant, en effet, les très nombreuses scènes d’action sont impressionnantes, autant les passages censés être psychologiques et les professions de foi patriotiques sont d’une lourdeur à faire passer un film de Steven Seagal pour du cinéma d’auteur iranien.

Act of Valor Act of Valor

Act of Valor Act of Valor

Il faut dire que la Navy n’a pas seulement prêté ses bases et son matériel, elle a aussi prêté ses hommes. Les commandos que nous voyons à l’écran ne sont ainsi pas des acteurs professionnels mais de véritables membres des forces spéciales impériales, et on ne peut qu’approuver leur choix de carrière. Les missions secrètes, sans problème, mais la comédie, comment dire… Les dialogues deviennent d’ailleurs plus supportables dès que les quelques acteurs professionnels (Roselyn Sanchez, Alex Veadov ou Nestor Serrano, notamment) s’en mêlent. Reconnaissons cependant qu’on ne se plante pas devant Act of Valor comme devant Hannah et ses soeurs ou Perceval le Gallois.

Si on a le droit de sourire pendant les scènes intimes, force est de reconnaître que les missions de combat sont, du moins pour un amateur tel que moi, très intéressantes. Bénéficiant d’une image magnifique, elles sont par ailleurs d’autant plus impressionnantes que les acteurs sont d’abord des professionnels surentraînés, ayant manifestement fait très tôt le choix de l’action et de l’aventure, et que la caméra les suit partout. On saute donc d’une tranche arrière de C-130, on jaillit des flancs d’un SH-60, on progresse dans des bâtiments délabrés, et on tue l’adversaire de multiples façons, et si possible à l’aide d’une puissance de feu considérable. Faut ce qu’il faut.

Désireuse de montrer l’étendue des savoir-faire de son élite, la Navy s’est fait tailler un scénario sur mesure, mêlant narcotrafic et jihad dans la plus pure tradition des imbécilités habituelles. L’association des deux menaces les plus connues du grand public offre en effet un vaste échantillon de missions d’infiltration et de combat (jungle, zone urbaine, désert, pleine mer ou fleuve), et on réalise soudain, lors d’une fusillade dans un gourbi crasseux, qu’on ne regarde pas un  film mais un jeu vidéo plus réaliste que les autres.

Un petit sourire ?

Act of Valor n’est, en effet, ni plus ni moins, qu’un épisode de Call of Duty (Modern Warfare, ou Black Ops, au choix) ou de Battlefield, et on y retrouve les passages obligés des FPS modernes : combat, exfiltration, succession de théâtres et de milieux, et, évidemment, un scénario d’une rare indigence agrémenté de fortes réflexions sur la vie, la mort, le pouvoir, la virilité, la puissance et toute cette sorte de choses.

Battlefield

L’essentiel n’est pas ici dans l’histoire mais dans l’action. Peu importent les ennemis, du moment qu’on peut les tuer. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace.

« There is no political solution/To our troubled evolution. » (« Spirits in the Material World », The Police)

Un commentateur affirmait la semaine dernière à qui voulait l’entendre qu’on ne combattait pas le terrorisme par la guerre. Cette puissante pensée lui permettait de dénoncer le supposé suivisme de Paris à l’égard de l’Empire et de s’opposer à la – très discutable – participation française aux opérations en Irak et en Syrie contre les petits plaisantins de l’Etat islamique (EI).

Evidemment, si notre homme avait évoqué Action directe, ou la Rote Armee Fraktion, ou même les cellules du Hezbollah à Paris dans les années ‘80, il eut été impossible de le contredire. Dans notre pays, comme dans toutes les démocraties, le terrorisme relève du droit pénal, et ceux qui le pratiquent font l’objet d’enquêtes, sont parfois arrêtés, puis jugés, et même condamnés avant d’être libérés à l’issue (et sans idée de manœuvre) de leur éventuelle peine de prison.

Mais ça, c’était valable avant, avant que le monde ne change, comme il ne cesse de le faire depuis que les hommes prennent note de ses soubresauts. Depuis un bon paquet d’années, en effet, l’islamisme combattant, devenu jihadisme, défie aussi bien les Etats que les certitudes, et il n’est pas difficile de se tromper quand on analyse les phénomènes d’aujourd’hui avec des outils dépassés ou des grilles de lecture biaisées. A force de se tromper avec une admirable constance, certains feraient même pitié, et on pense à Hernando de Soto, mort malade et perdu sur les rives du Mississippi après une errance de trois ans à travers les Grandes plaines. Il est si aisé de se perdre dans un nouveau monde, les amis.

Pas d’opération armée contre le terrorisme, nous dit-on. Commençons par rétorquer que personne n’a jamais prétendu attendre de solutions politiques pérennes d’une expédition guerrière contre des terroristes. Il existe cependant des moments où la réflexion théorique doit s’effacer devant les nécessités de la gestion des menaces immédiates. Les pompiers déterminent la nature du sinistre avant de le gérer, mais ils ne peuvent pas toujours attendre avant de prendre des mesures. A certains égards, le contre-terrorisme obéit à la même logique, une de ses nécessités étant de ne pas aggraver la crise par de mauvaises réponses.

A-t-on jamais entendu notre stratège reprocher aux autorités algériennes de lutter, les armes à la main, contre le GIA dans les années ’90 ? Et que va-t-il donc objecter aux gouvernants égyptiens empêtrés dans une contre-guérilla inefficace dans le Sinaï ? Ou aux Pakistanais ? Sans doute par modestie, le cher homme s’abstient de donner des pistes et se contente d’appeler à des solutions politiques. Ça tombe bien, dîtes donc, parce que justement tout le monde, en tout cas de ce côté du champ de bataille, préférerait parler plutôt que de courir après des milliers de jihadistes bien décidés à nous combattre et dénués de toute volonté de dialoguer. Mais, pour dialoguer, il se trouve qu’il faut être au moins deux (Attention, ici, une nouvelle alerte conceptuelle)

Comme toujours, ce sont les mêmes qui donnent des leçons de morale, lèvent les yeux au ciel, dénoncent l’immoralité et la violence des Etats occidentaux, mais ils ne voient rien à redire aux opérations armées russes dans le Caucase ou aux rafles géantes réalisées au Xinjiang. Le fait est qu’ils ne raisonnent pas en fonction du phénomène combattu par les uns et les autres mais qu’ils jugent les actions entreprises en fonction de leurs auteurs. Il ne s’agit pas, ainsi, de savoir pourquoi ça marchera ou pourquoi ça ne marchera pas, mais simplement de dire que X a tort parce qu’il est X et que Y a raison parce qu’il est Y. Autant dire que ça ne nous mène pas très loin, et force est de constater que ces commentateurs, comme les vieux messieurs assis au balcon du Muppet Show, font assaut de bons mots et de formules faciles mais ne proposent, in fine, aucune solution, aucune piste. Il faut sans doute voir là comme un aveu involontaire, d’ailleurs.

Tiens, des cochons sur des motos.

Il faudrait, en réalité, que certains finissent par comprendre que les actions armées conduites depuis plus de vingt ans, en Algérie ou aux Philippines, en Afghanistan ou au Mali ne l’ont pas été contre le terrorisme mais contre des groupes jihadistes pratiquant, entre autres choses, le terrorisme. On ne vainc pas le terrorisme avec des B-1B ? Oui, bien sûr, mais on ne vainc pas non plus une guérilla avec des mandats d’arrêt et des commissions rogatoires. Quant au dialogue politique, il est, manifestement, délicat à établir avec des groupes dont l’idéologie vise à notre destruction. Il s’agirait de méditer ça, les gars, au lieu de répéter les mêmes rengaines, de bâcler des lois et d’utiliser des formules creuses, quand elles ne sont pas fausses.

Enduring Barkhane

« En pointe, toujours », disent les militaires pour rappeler fièrement la nature de leur mission et l’intensité de leur engagement. Il en va manifestement de même pour la France, qui ne cesse d’affronter l’islamisme radical armé, désormais appelé jihadisme, depuis près de 25 ans. N’en déplaise aux admirateurs de la Grande Russie, l’amie bien connue des peuples opprimés et la défenseuse sourcilleuse de la diversité culturelle, Paris n’est certainement pas à la traîne des Etats-Unis dès qu’il s’agit de terrorisme, et a souvent ouvert la voie. Tout le monde n’est pas forcément aussi doué.

Disposant, de longue date, de l’arsenal judiciaire le plus répressif des démocraties, la France, dont le pouvoir, depuis un petit millier d’années, n’a jamais apprécié qu’on lui dicte sa conduite, a été la première nation occidentale visée par le jihad, au début des années ’90. A cette époque, combien lointaine, les Etats-Unis ne voyaient dans les actions du GIA, à Paris ou à Alger, qu’une manifestation, certes brutale, de notre héritage colonial, et toute la mouvance en voie de constitution en Europe leur semblait alors bien anecdotique. Le Hezbollah et les mouvements hostiles au processus de paix entre Israéliens et Palestiniens étaient alors la priorité extérieure des services américains, tandis que la principale menace intérieure était celle des mouvements d’extrême droite, milices du Montana, survivalistes dévoyés, et autre sectes paramilitaires. Les jihadistes, à l’œuvre notamment en Egypte ou au Soudan, étaient bien dans le scope, mais à sa périphérie, relégués parmi tous les insurgés et autres mécontents, nombreux, de la planète.

Non loin de Paris, les Britanniques observaient tout cela avec intérêt, tolérant mosquées radicales et autres imams aux prêches vengeurs pour mieux les surveiller. En Allemagne, où on s’est longtemps interdit de dire ou de penser du mal de qui que ce soit, on n’était pas loin de penser que les Américains avaient vu juste et que les Français avaient beau jeu de crier au loup dans toute l’Europe alors que le foutoir algérien leur était en grande partie imputable. Il aura fallu que quelques étudiants un peu énervés se réunissent régulièrement à Hambourg pour que l’Allemagne ouvre enfin les yeux.

Dès cette époque, donc, la France fit figure de locomotive de la lutte contre le jihad au sein du monde occidental. Volontiers accusés d’être des racistes qui ne s’assumaient pas par certains de leurs partenaires étrangers, les services français développèrent une approche, une vision, des méthodes. Elles étaient, naturellement, loin d’être parfaites et reflétaient parfois plus la lutte au couteau pour le leadership interne qu’une vraie prise en compte de la menace. Admettons néanmoins que tout le monde avançait dans l’aimable désordre qui, dit-on, fait le charme indéfinissable de notre peuple et que la communauté française du contre-terrorisme innova plus souvent qu’elle ne suivit le mouvement.

Les événements, hélas, donnèrent raison à cet activisme. Il y eut d’abord les attentats du 7 août 1998 en Tanzanie et au Kenya, puis les menaces de décembre 1999, puis d’autres, moins connues, et finalement le choc du 11 septembre. Le Président Chirac, dont le bilan n’a par ailleurs rien de bien mirobolant, fut même le premier chef d’Etat à survoler Ground Zero, et la France se mobilisa comme jamais. Pour nombre d’entre nous, les attaques de New York et Washington furent ressenties comme des attaques sur notre propre sol, et si j’ai été ému aux larmes par les tueries de Beslan ou Bali, frappé par les attentats de Londres, Bombay, Alger ou Madrid, je n’ai jamais été aussi choqué que par cette matinée de septembre 2001. Au-delà du bilan humain et des destructions, il était manifeste que le coup porté au cœur de l’Empire nous visait tous.

Les positions défendues par la France dans l’intimité des réunions entre responsables devinrent publiques, et les Etats-Unis, selon leur culture politique, firent de la lutte contre le jihad une affaire de principe plus qu’une simple nécessité sécuritaire. Le président Bush, en employant le terme de croisade, fit alors plus qu’une erreur sémantique : il confirma les terroristes dans leur lecture du monde. Maladroit, inapproprié, le mot, dont l’emploi fit des ravages, eut au moins le mérite d’essayer de placer cette lutte sur le plan de la morale, ou de la défense de certaines valeurs. On peut en penser ce qu’on veut, mais ce sont les nôtres et il faut bien que quelqu’un le fasse pendant que d’anciens otages absolvent leurs bourreaux au nom d’on ne sait quelle idéologie naufragée.

L’alliance active entre la France et les Etats-Unis n’est, comme chacun sait, pas de tout repos, et elle marquée par une vigoureuse compétition économique comme par des désaccords profonds sur quelques sujets, mais nier la profondeur de ce lien au nom de je ne sais quel révisionnisme historique n’est guère pertinent. Dans le domaine de la lutte contre le jihad, et malgré la rupture – passagère – en 2003 au sujet de l’Irak, la coopération entre Paris et Washington n’a jamais cessé de s’approfondir. S’il est sans doute impossible de supplanter (et nullement souhaitable, d’ailleurs) Londres, il est manifeste que la France, au moins dans le domaine de la lutte contre le jihad, s’est hissée sans effort, presque naturellement, au rang de meilleure alliée des Etats-Unis. Il n’y a là, quoi qu’en disent certains, nulle sujétion, mais une communauté d’intérêts vitaux et une volonté égale d’affronter la menace.

A puissance globale, responsabilité globale, et c’est tout naturellement que l’Empire s’est trouvé à concevoir une stratégie mondiale, parfois naïve, parfois précipitée, de lutte contre le jihad. La puissance américaine, militaire, financière, administrative et même intellectuelle, a accouché d’excès en tous genres, et de l’expression longtemps décriée de guerre contre le terrorisme. Peut-être prématurée, ou pour le moins brutale en 2001, l’expression a suscité nombre de réactions outrées de ce côté-ci de l’Atlantique. Aveuglés par la personnalité, volontiers caricaturée, du président américain, les beaux esprits ont ricané, ignorant la réalité du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), analysant une situation nouvelle avec des grilles de lecture dépassées, appréhendant le monde tel qu’ils le voulaient et non tel qu’il était. Une vieille habitude, me direz-vous.

Treize ans après les attentats du 11 septembre 2001, les faits donnent raison, hélas, à ceux qui parlaient alors de guerre, et il n’est nul besoin de lire les récits bidonnés de quelques faux aventuriers en mal de reconnaissance personnelle pour s’en convaincre. Il n’est, de même, pas pertinent d’imputer le désordre croissant du monde aux seules actions occidentales. Il ferait beau voir qu’on accusât des pompiers impuissants et/ou maladroits d’être responsables de l’incendie qu’ils peinent à circonvenir ou qu’ils ne parviennent pas à éteindre. A ce sujet, on pourrait demander aux actuels laudateurs de la politique russe comment ils expliquent la présence de milliers de combattants du Caucase au sein de l’insurrection syrienne. Faut-il voir une nouvelle illustration de l’extrême pertinence de la politique anti terroriste russe et de son souci, maintes fois démontré, de respecter la volonté des peuples ? Sans doute certains députés situent-ils plus aisément leur intérêt immédiat que l’Ingouchie.

Plus ancienne alliée des Etats-Unis, la France, qui, dans mon souvenir, n’a jamais abdiqué son indépendance à l’égard de Washington mais lui doit pourtant beaucoup, est devenue, plus qu’un partenaire important contre le jihad, un partenaire essentiel participant à la lutte selon ses moyens et ses méthodes. La guerre contre le terrorisme, qui faisait bondir il y a treize ans, est devenue une réalité opérationnelle pour les armées et les services de la République, et ceux qui la décriaient alors la saluent aujourd’hui, sans qu’on sache vraiment s’ils ont compris ou s’ils ont simplement senti que le vent avait tourné.

L’Histoire est volontiers ironique et cruelle, et elle n’épargne pas nos dirigeants. C’est ainsi le Président le plus décrié de la Ve République, celui qui aura peut-être le plus sévèrement réduit notre appareil militaire, qui multiplie les interventions contre des groupes jihadistes, et les autres.

Reprenant, sans se vanter, ce qui avait été mis en place par son non moins décrié prédécesseur au Mali et au Niger, il a engagé nos troupes dans une vaste opération de stabilisation de la Bande saharo-sahélienne (BSS) appelée à durer d’autant plus longtemps qu’on peut tuer indéfiniment des ennemis si on n’apporte pas de réponse aux crises qui les motivent et les font se lever. Assumant, sans le dire, l’échec magistral de notre politique postcoloniale, il nous a engagés en RCA sur la foi d’une évaluation de la situation pour le moins discutable que les coups de menton de son fidèle ministre n’ont pas changée. Appliquant, sans le théoriser, ce que d’autres alliés font, il a autorisé une (trop ?) audacieuse opération en Somalie afin de libérer un otage avant d’aider l’Empire à dézinguer le fâcheux. Certains esprits supérieurs y voient une inféodation manifeste (les mêmes, souvent, qui se gobergent à Moscou dans d’ineptes réunions), mais j’y vois la convergence d’intérêts. On pourrait même se demander pourquoi les intérêts des Européens sont souvent si proches de ceux des Etats-Unis, mais la réponse pourrait déplaire et je vais donc m’abstenir.

Le fait est que la lutte contre le jihadisme s’est progressivement imposée comme un des axes diplomatiques majeurs des puissances occidentales. D’autres puissances, comme la Russie, la Chine ou l’Inde sont également concernées, mais elles sont d’abord confrontées à cette menace sur leur propre territoire, ou dans leur environnement immédiat, et non loin de leurs frontières. Le jour où les intérêts chinois seront massivement ciblés, on verra avec quelle admirable retenue Pékin ne manquera pas de réagir. Souvenons-nous, par exemple, qu’au mois de février 2004 (et donc AVANT le carnage de Beslan), la Russie a proprement liquidé au Qatar le leader tchétchène Zelimkhan Yandarbiyev dans une opération techniquement admirable, qui n’a pas, à ma connaissance, provoqué la colère des indignés habituels.

Il ne faudrait évidemment pas se focaliser sur le seul jihad pour ignorer d’autres phénomènes au moins aussi menaçants, qu’il s’agisse de la criminalité organisée, des irrédentismes, des conflits interétatiques ou des épidémies hors de contrôle. La vie est cependant faite de priorités, et nos dirigeants courent de crise en crise sans pouvoir, de toute évidence, s’arrêter. La gestion des défis croissants représentés par le jihad s’est durablement installée dans les agendas internationaux, et je compte bien développer cette idée à l’occasion de la suite de post du 3 septembre, dans la continuité de quelques autres (ici, , et encore ici, par exemple).

Affirmer, donc, comme le font quelques uns, que la lutte contre le jihadisme relève de « l’invention de l’ennemi » est faire la preuve d’un savant mélange d’aveuglement et d’ignorance. Bien avant la quasi chute du régime irakien, au début de l’été, les Algériens ou les Kenyans pouvaient aisément expliquer à quel point le jihad n’est ni une passade ni un phénomène marginal, et encore moins une hallucination collective.

Ce matin, alors que le feu couve encore au Mali, que nos forces combattent en RCA, que nos services et nos forces spéciales sont déployées et agissent un peu partout, le Président a ouvert un nouveau front en Irak. La participation française à cette nouvelle intervention occidentale (américaine, même) dans ce pays n’a pas valeur que de symbole, onze ans après le renversement du régime irakien par l’Administration Bush. Réalisée à la hauteur de nos moyens (et donc sans doute avec moins d’appareils que n’en déploie la toujours martiale Australie), notre opération vise évidemment à infliger des coups à l’Etat islamique. Elle symbolise surtout l’étroite proximité des vues entre Washington et Paris dès qu’il s’agit de jihad et d’islamisme radical, quelles que soient les personnalités et les dimensions de nos dirigeants.

Le Président, en réalité, n’a rien inventé ici, et il ne fait qu’appliquer en 2014 une ligne déjà ancienne, qui n’a, à ma connaissance, jamais été réellement formalisée. La France, puissance messianique à l’instar des Etats-Unis (ce qui explique beaucoup, mais passons), ne projette pas que de la puissance. Capable de cynisme, capable de réalisme, intransigeante dès qu’il s’agit de ses intérêts (au Niger, à Djibouti, en Polynésie, par exemple), elle estime également être porteuse de valeurs. J’y ai longtemps vu une incroyable hypocrisie, voire de la schizophrénie, mais le fait est que les dirigeants français pensent le plus souvent sincèrement que la France a des devoirs en plus de ses droits plus ou moins fondés. Ne pas être conscient de cette réalité, dont la subtilité échappe fort naturellement aux commentateurs biaisés, expose à de graves déconvenues.

La France, donc, se dit porteuse de valeurs et, avec ses faiblesses, ses impasses, ses incohérences et ses choix propres, agit en tant que telle (en étant d’ailleurs parfois victime de colifichets – je me comprends). En Irak, ce matin, c’est de toute évidence bien plus pour des raisons de cohérences politiques qu’en raison de sa puissance militaire que Paris a frappé. Aristide Briand a dit un jour qu’il menait la politique de la démographie française. Des décennies plus tard, François Hollande, peut-être prisonnier de l’image que la France a d’elle-même, mène la politique étrangère que notre dogme et les menaces nous imposent, déployant là 3.000 hommes pour sécuriser une portion de continent, ailleurs deux chasseurs pour détruire le dépôt d’un groupe de technoguérilla qui en possède des dizaines d’autres.

ça va couper, chéri(e)

Le terrorisme est politique, et le contre-terrorisme l’est aussi. La France, nation irrationnelle qui rationalise tout, le sait et agit en conséquence en conduisant une French global war on terror. A défaut de pouvoir faire ce qu’il faut, elle fait ce qu’elle peut, espérant que sa volonté masquera sa faiblesse, et ainsi que sa vision du monde restera audible. En Irak aujourd’hui contre l’EI comme hier en Afghanistan contre Al Qaïda, au Mali contre AQMI ou en Somalie contre les Shebab (sans même parler de la Libye d’Ansar Al Sharia ou du Nigeria de Boko Haram), elle tient son rang contre le jihad, sans peut-être admettre qu’elle n’en a plus les moyens.

En pointe, toujours

A ce titre, et alors qu’elle est déjà autant haïe que les Etats-Unis, s’afficher à leurs côtés, en alliée fidèle et ancienne, relève, une fois de plus, de ce spectaculaire mélange de grandeur et d’imposture, de loyauté et de zèle inutile, de conscience et d’aveuglement, que j’aime à qualifier, fier et lassé, de panache et qu’on tente de nous faire passer pour une nouvelle furia francese. Il reste à savoir si nos services, nos lois, nos armées et notre peuple seront en mesure d’encaisser un choc en retour que je ne peux que redouter.

L’importance d’être Constant, Peg.

Evaluer le matériel de guerre pris à l’ennemi est une pratique aussi ancienne que la guerre elle-même. Le voler pour le comprendre et ne pas se laisser distancer par les innovations de l’adversaire relève de la même logique, et on ne compte plus les exemples, par exemple lors de la Deuxième Guerre mondiale, d’avions pris aux uns ou aux autres lors des combats et testés ensuite en vol, avec parfois de lourdes conséquences. On se souviendra, notamment, du Zero retrouvé à Akutan, dans les Aléoutiennes, en 1942, remis en état puis testé par la Navy et Grumman à San Diego, et dont l’étude offrit de précieux enseignements. Certains de ces avions, chasseurs ou bombardiers, capturés furent même utilisés lors de missions spéciales, avant que les romanciers et scénaristes de BD ne s’emparent de l’idée, de Biggles à Buck Danny.

A6M5 de la Navy

Mustang de la Luftwaffe

Créer une unité entièrement équipée de matériel ennemi afin de rendre l’entraînement de ses troupes le plus réaliste possible n’est, en revanche, pas si courant et c’est pourtant exactement ce que les Etats-Unis firent en conduisant le programme Constant Peg, que j’avais rapidement évoqué ici. Sa déclassification, en 2006, permit à plusieurs de ses acteurs de sortir de leur silence et d’apporter leur témoignage aux historiens. Le plus important d’entre eux est sans nul doute celui d’un des pères du programme, le colonel Gaillard Peck, auteur en 2012 de America’s Secret MiG Squadron: The Red Eagles of Project CONSTANT PEG  (Opsrey, 352 pages).

America's secret MiG squadron

Deuxième commandant du 4477th Test and Evaluation Flight (TEF), en 1978, le colonel Peck a été le premier à utiliser le mythique range de Tonopah, près de Nellis AFB (Nevada) pour ses MiG. Il dispose alors sur cette base isolée de MiG-17et de MiG-21. Des MiG-23 y seront affectés en 1983, et le colonel John Maclark, patron du 4477th Test and Evaluation Squadron (TES) entre 1985 et 1987, déclara en 2012 que l’unité disposait de pas moins de 26 MiG au milieu des années ’80 (dont des copies chinoises Shenyang J-7).

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MiG-23 Red 49

J7 Red 85

Le livre de Peck est assez curieusement construit, et n’a rien d’une enquête historique. Le récit des réflexions et expérimentations conduisant à la mise en place de Constant Peg est régulièrement interrompu par des portraits de collaborateurs ou des considérations qui, intéressantes, auraient pu être introduites plus habilement ou, sinon, figurer en annexe. Le texte, au-delà de ce défaut, fourmille d’anecdotes et dresse un tableau assez fascinant de la communauté des pilotes de chasse impériaux, des dernières années du conflit vietnamien à la deuxième Guerre froide. On y voit une élite de pilotes, passant d’une affectation opérationnelle aux Etats-Unis ou outre-mer à des postes d’état-major ou d’instructeurs, alors qu’un matériel en chasse un autre et que les moyens sont colossaux.

Pilote de F-4D au Vietnam, le colonel Peck vole ainsi au cours de sa carrière sur T-33, T-38, F-5, F-15, MiG-17 et MiG-21, tandis que ses camarades passent du F-105 au F-16, ou du Phantom au F-14. C’est, en toile de fond, la puissance militaro-industrielle américaine que l’on observe, tiraillée entre les initiatives parfois intempestives d’une poignée de précurseurs et les lourdeurs administratives du système chargé de gérer cette puissance. On croise aussi, au détour du récit, quelques légendes de l’Air Force, comme Bob Lodge (3 victoires au Vietnam), Steve Ritchie (5), Charles DeBellevue (6), et de la Navy, dont Chuck Heater Heatley, ancien instructeur à Top Gun, plus tard pacha de la VF-21 et photographe d’aviation renommé. Heatley est même le concepteur de l’insigne du 4477th TEF, qu’il rejoint en 1979.

4477th TEF

Dense, le texte du colonel Peck n’est pas d’une grande tenue littéraire mais on y trouve beaucoup de réponses, ainsi qu’une poignée de questions quant aux suites du programme, sous une autre forme mais dans un même but. On pourrait lui reprocher de ne pas évoquer, ou à peine, la façon dont tous ces chasseurs soviétiques se retrouvaient ainsi dans le Nevada, mais son livre est d’abord un recueil de souvenirs, et Peck se concentre, fort logiquement, sur le pilotage. A lire, donc, mais à réserver aux amateurs déjà éclairés.

MiG-17

J-7

MiG-23

Souviens-toi de la vase des poissons (1)

Dans la coursive glacée d’un destroyer impérial, le Seigneur Vador, connu de ses intimes sous l’aimable sobriquet de Dark Lord of the Sith, avance de son pas décidé. Par les grandes baies, il peut observer l’ensemble de la flotte mais il semble surtout attentif au vieil homme qui chemine à ses côtés. Celui-ci, vêtu d’une tenue afghane traditionnelle et d’un turban, un blaster usé sur l’épaule, marche voûté, silencieux, taciturne même. Derrière eux, l’escorte de soldats se tient à une distance respectueuse.

Vador, sans cesser d’avancer, se tourne vers son compagnon et lui lance, de cette voix métallique qui participe de sa légende :

– Tes pensées te trahissent, Ayman.

Il marque une pause, pendant que l’autre reste silencieux.

– Ainsi donc, tu as un calife.

Le nommé Ayman se voûte un peu plus, et on sent bien que la déclaration de son hôte touche un point sensible.

Le calife n’est pas un petit fien.

Ainsi donc, il y a un calife, en effet. Et comme les premiers califes, ses glorieux prédécesseurs, Abou Bakr Al Baghdadi, qui se fait désormais appeler Ibrahim, est un chef de guerre. Mais à leur différence, il est aussi un chef terroriste qui ordonne des massacres et ne tente pas de gouverner ses conquêtes par l’adhésion. Emir d’une organisation qui ne date pas d’hier (quoi qu’on dise), Abou Bakr est le nouveau visage d’une menace qui ne cesse de croître depuis trente ans et à laquelle, pour l’heure, on n’a pu infliger que des coups d’arrêt ponctuels.

La percée militaire de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), au printemps dernier, contre les troupes de Bagdad, si elle n’a pas surpris les observateurs qui notaient avec inquiétude la montée en puissance de groupe depuis des mois, constitue un fait majeur, aux terribles conséquences. L’aisance avec laquelle il a défait l’armée irakienne a ainsi, une nouvelle fois, illustré l’ampleur des illusions que les Occidentaux nourrissent à l’égard des régimes qu’ils soutiennent et arment. J’ai rapidement évoqué la chose ici, et il me faudra revenir sur ce point à l’occasion du premier anniversaire de l’attentat du Westgate, si j’en ai le courage.

L’effondrement de l’armée irakienne en juin dernier a, évidemment, été abondamment commenté, et il n’y a pas lieu d’y revenir. L’offensive jihadiste, spectaculaire, audacieuse, n’a cependant été rendue possible que par le climat politique général d’un Irak fragilisé par les tensions communautaires, nées de trente années de guerres. Comme d’autres leaders sous d’autres cieux, le Premier ministre Al Maliki a ici révélé la dangereuse étroitesse de sa vision, et l’ampleur de son échec a été démultipliée par sa localisation même. Au cœur d’une région déjà secouée par plusieurs conflits majeurs, ouverts ou larvés, son naufrage a eu des conséquences à la hauteur des forces en présence et des enjeux.

Le véritable choc a été, contre toute attente, la proclamation le 29 juin 2014 d’un califat par l’émir de l’EIIL, devenu par la même occasion calife et donc commandeur des Croyants, et par là même lointain successeur du Prophète. Cette annonce est, avouons-le, fascinante.

Le califat, système politique directement issu de la révélation de l’islam, est le projet politique par excellence des mouvements islamistes radicaux et, naturellement, des jihadistes. Ceux-ci, en poussant à l’extrême, l’idéologie originelle des Frères musulmans (dont ils sont parfois issus mais dont ils sont très différents, n’en déplaise à certains), voient en lui le seul régime politique compatible avec leur projet. Au-delà de son mode de gouvernance (le chef de l’Etat est aussi le chef religieux de la communauté), le califat symbolise plus que tout la fascination des jihadistes pour un islam médiéval fantasmé, mêlant dans une totale invention historique la pureté supposée des quatre premiers califes Rāshidūn (Abou Bakr As-Siddiq, Omar ibn al-Khattâb, Othman ibn Affân et Ali, tous étroitement liés au Prophète, comme chacun sait) et la grandeur des deux principaux califats (omeyade puis abbasside).

L’obsession des jihadistes pour cette puissance révèle à merveille une des natures du jihad contemporain, qui est aussi – ou d’abord ? – une idéologie de la restauration et ne met en avant que l’aspect militaire du concept, originellement secondaire. Le jihad n’est pas que guerrier, il ne devrait pas l’être, mais pour des raisons dont les historiens débattront longtemps, il a pris ce sens, au moins pour le commun.

Je ne vous ferai pas l’injure d’évoquer ici les différents califats, mais le fait est que le retour d’un califat en Irak est un symbole d’une force incroyable. A quelques dizaines de kilomètres de Bagdad, la capitale d’un empire balayé par les Mongols en 1258, Abou Bakr pense ainsi venger des siècles de domination étrangère, d’humiliations et d’échecs. Le califat, présenté comme une obligation religieuse, est vu comme un système politique défendant la communauté et unissant les hommes. Il incarne – ou est censé incarner – tout ce à quoi aspirent les musulmans tels que les envisagent les chefs jihadistes. Il va sans dire que cette conception ne souffre pas de contestation. Qui refuserait d’être grand à nouveau, même assis sur une montagne de crânes ?

The shield

Un califat sinon rien

Très naturellement, de nombreuses voix musulmanes se sont élevées pour contester la proclamation de ce califat, et même les autorités religieuses habituellement les plus prudentes, sinon les plus étonnement timorées, l’ont dénoncée. J’ajoute ici, car je suis taquin, qu’on ne voit pas pourquoi il faudrait se planter devant chaque musulman de votre entourage pour lui demander de se prononcer sur ce point. Une telle démarche, qui est digne de certains éditorialistes du Figaro, implique que vous assimiliez l’islam au jihadisme, et donc les musulmans à des terroristes. C’est d’une bêtise équivalente à celle qui pousse de jeunes branleurs à attaquer des synagogues françaises au nom de la défense de Gaza. Vous me direz que c’est moins dangereux que de courir entre les bombes israéliennes. On a le courage qu’on peut, mais c’est une autre histoire.

J’ai récemment eu l’occasion d’échanger des propos très vifs, en public, avec les responsables de services de contre-terrorisme de pays du Sahel et du Moyen-Orient. Une telle algarade n’a en soi que peu d’intérêt, même si j’ai pris grand plaisir à répondre aux accusations idiotes de généraux incapables de contempler leurs échecs. Elle m’a cependant permis, une nouvelle fois, d’affronter directement le refus de l’évidence et l’ignorance crasse de dirigeants auxquels nous demandons, obstinément, de combattre un phénomène dont ils contestent – officiellement – l’existence même.

Il ne s’agit certainement pas de débattre ici du caractère guerrier ou non de l’islam, (et l’histoire de l’Occident chrétien doit d’ailleurs inciter à la plus grande modestie), mais nier tout lien entre une religion et ceux qui en font une interprétation radicale est une absurdité. Avoir entendu un général, dont je tairai la nationalité par pure charité, affirmer que le concept même d’islamisme était à la fois une invention et un non-sens restera un de mes meilleurs souvenirs de cette année. L’ignorance, volontaire ou non, par calcul ou par ambiguïté, n’a jamais été d’une grande utilité. Je dois même avouer, alors que je comptais les invectives que l’on m’adressait, avoir pensé « Vous ferez moins les malins quand ceux que vous tentez de contrôler en les flattant seront une telle menace qu’il vous faudra faire appel à des armées étrangères ». A la réflexion, et même si je n’ai pas formulé cette remarque à voix haute, je ne suis pas totalement certain d’avoir livré une réponse très diplomatique.

Il se trouve toujours quelqu’un pour vous expliquer doctement, soit que le Coran ne contient jamais le mot jihad (une affirmation hâtive que pourraient aisément contester Mmes Marie-Thérèse Urvoy ou Françoise Micheau par exemple), soit que le terme est purement religieux et que l’invoquer pour qualifier le terrorisme relève, au mieux d’une terrible ignorance, au pire d’une islamophobie manifeste. C’est d’ailleurs sans doute en raison de l’absence totale de liens entre cette religion et ceux qui s’en réclament que les autorités tunisiennes ou égyptiennes tentent de contrôler l’ensemble des mosquées ou que les Saoudiens, qui savent bien à quel point ils sont coupables dans cette affaire, ne cessent d’inventer de nouveaux et raffinés programmes de déradicalisation aux résultats pour le moins discutables.

Il faut, en réalité, être singulièrement obtus pour refuser la réalité, par mauvais calcul comme par conviction mal placée. Le jihad est là, et s’obstiner à ne pas le nommer est aussi imbécile que de considérer ses partisans comme des dingues, voire, comme l’affirmait une très vieille sommité de l’analyse stratégique française, qu’il ne s’agit que de « pouilleux dans une grotte ». Sans doute parce que je suis un bourgeois décadent dépourvu de toute élévation spirituelle, je ne mesure pas la dangerosité d’un groupe d’insurgés à leur maîtrise du matérialisme dialectique ou à leur connaissance de la poésie persane du XVIe siècle mais aux dégâts et pertes qu’ils infligent, à leur impact sur les agendas diplomatico-stratégigues des puissances et leur capacité à faire durer cet effet. De ce point de vue, et quoi que puissent penser nos mandarins, gourous de pacotille et autres retraités, les jihadistes d’Al Qaïda et à présent ceux de l’Etat islamique sont plus dangereux que ne l’ont jamais été le FPLP-CG, le PKK, les FARC ou l’ASALA. Et tant pis pour les nostalgiques de la glorieuse révolution prolétarienne mondiale, leur heure est passée – depuis longtemps – et le flambeau a été repris par des gens nés de leur retentissant échec.

Let’s rise again.

L’obsession des jihadistes pour un passé fantasmé est particulièrement manifeste dans le choix des noms de leurs mouvements. Ansar, Mouhajiroun, Mourabitoun, Mouthalimin, et d’autres sont autant d’illustrations du regard fasciné que portent les islamistes radicaux sur cet âge d’or supposé – de la révélation du texte sacré à la chute de Bagdad, un peu plus de six siècles plus tard. J’espère avoir le temps, un jour, d’écrire quelques lignes de contextualisation au sujet des noms de ces groupes, car le sujet est véritablement passionnant et riche d’enseignements.

Plus que profonde, cette fascination me semble intrinsèque au jihad lui-même tel qu’il est proclamé et pratiqué par les terroristes d’Al Qaïda ou de l’Etat islamique. A en croire les idéologues et les principaux émirs jihadistes, le but affiché de cette lutte politico-militaire n’est pas la conquête de la planète mais bien la défense – pour le moins agressive, ne nous le cachons pas – de la communauté des croyants et la reconquête des territoires ayant un jour été sous domination musulmane. Cette défense extensive, aussi bien territoriale que religieuse, n’a donc que peu à voir avec les premiers temps du Prophète et de ses successeurs, acteurs d’une étourdissante expansion qu’on ne cesse de commenter depuis et qui fut déclenchée sans agression extérieure initiale.

Elle a, en revanche, tout à voir avec la réaction des Arabes (pour reprendre le titre d’un trop fameux livre d’Amin Maalouf) aux croisades, à l’extrême fin du XIe siècle. Il s’agissait alors, déjà, d’une restauration construite sur une défense. Passées les premières décennies de défaites et d’occupation après la prise de Jérusalem (1099) et la création des principautés franques, la résistance s’organisa en effet, dans la seconde moitié du XIIe siècle, sous l’impulsion de Nur Al Din.

Chef politique et militaire, le dignitaire syrien Nur Al Din (1117-1174) est un des plus grands hommes d’Etat arabes de la période, et peut-être de la région. De façon absolument remarquable, il articula une politique ambitieuse d’unification, de résistance aux Croisés et de restauration religieuse. Ces trois aspects de son œuvre ne peuvent évidemment être séparés puisqu’ils se nourrissent les uns les autres : pas de résistance efficace sans unification réussie, pas d’unification sans des succès militaires qui la constituent et la légitiment, et surtout, surtout, rien de tout cela sans une solide restauration religieuse, facteur de mobilisation collective, d’unification des efforts et de consolidation du pouvoir.

Le règne de Nur Al Din, marqué par une sévère répression contre les chiites, fut celui d’un retour à l’orthodoxie la plus intransigeante, appuyée notamment par un effort dans le domaine de l’enseignement religieux. Dans un contexte de menace extérieure et de défis internes, le dignitaire zengide s’appuya, autant par calcul que par conviction, sur un retour à une pratique religieuse purifiée, intransigeante, afin de fédérer des forces divisées par d’innombrables querelles dynastiques dans une région secouée par ce que René Grousset, selon le style de son temps, nommera « l’anarchie musulmane ». C’est ainsi sous son impulsion qu’un jihad (militaire) revigoré, issu d’un sunnisme revivifié, émergea et structura la résistance aux Croisés, avant d’accompagner une reconquête que Salah Al Din (Saladin), son jeune rival, sut conduire jusqu’à Jérusalem, une certaine matinée d’octobre 1187.

S’il faut se méfier des analogies historiques et des comparaisons hasardeuses, il est difficile de ne pas trouver dans les revendications politico-religieuses des mouvements jihadistes, dès leur émergence à l’orée des années ’80, avant même l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques, un écho de la crise profonde qui minait l’orient arabo-musulman au début des Croisades, il y a près de neuf siècles. Au-delà de la référence obligée aux Croisés dont nous bassinent les idéologues islamistes à la moindre occasion, et qui est devenue, plus qu’un lieu commun, une mention obligée, il faut considérer que la situation du Moyen-Orient au XXe siècle, marquée par les interférences plus ou moins brutales des puissances occidentales, les conflits religieux et/ou claniques et la lutte pour le leadership régional, évoque par bien des points la situation qui prévalait au XIe siècle.

Que, presque intuitivement, le projet de renouveau né au début XXe siècle sur les décombres de l’Empire ottoman ait dérivé vers ce jihad, ou l’ait repris en le nourrissant d’autres influences, plus spirituelles, me semble donc parfaitement envisageable. Sans doute cette idée a-t-elle déjà été creusée, mais je confesse ici mon ignorance d’éventuels travaux en ce sens. L’histoire des idées ou des mentalités n’est, après tout, pas ma spécialité. On est néanmoins tenté de penser que dans la sphère culturelle arabo-musulmane la réaction à une agression extérieure se teintera fortement de religieux, sauf si une autre idéologie est disponible. On pourrait, d’ailleurs, s’attarder sur le souci de restauration doctrinale d’Ibn Abdelwahhab (cf. ici, par exemple) au XVIIIe siècle, ou sur les aspects panarabes de l’islamisme des Frères musulmans, dès leur création, mais cela nous entrainerait très loin.

Il n’est, ici, pas inutile de rappeler que le jihad n’est pas un des piliers de l’islam, même si, et ça ne vous étonnera pas, il se trouve une poignée de penseurs plus malins que les autres pour en faire le sixième. De même, si l’on considère le jihad militaire qui nous occupe, faut-il réaffirmer qu’il ne saurait être réduit à sa seule dimension religieuse. Quand des responsables de l’Autorité palestinienne évoquent le jihad contre Israël, il serait, par exemple, particulièrement inopportun de les qualifier de religieux radicaux. Leur lutte, militaire et politique, se pare ici des atours d’un héritage tout autant culturel et historique que religieux.

50 nuances de jihad

Les jérémiades et autres anathèmes de certains visant à nous refuser l’utilisation même du mot jihad sont, non seulement insupportables, mais de plus singulièrement inopportunes. S’il est possible de rejeter les choix de vocabulaire d’une poignée de types que personne n’écoute, il est en revanche parfaitement absurde de se boucher les oreilles alors que des dizaines de milliers – au moins – de personnes, hommes et femmes, adhèrent, y compris par leurs actes, à ce que ce terme implique désormais, qu’on soit d’accord ou pas avec sa nouvelle acception.

Le jihad militaire, et le plus souvent terroriste, que nous combattons depuis trente ans est pratiqué par des mouvements constitués, il est théorisé et défendu par des idéologues, et massivement relayé sur Internet, par les réseaux sociaux comme au sein de forums et de sites clandestins que certains Etats tentent, obstinément, de contrôler ou de fermer. Refuser de voir un train qui fonce sur vous ne vous sauve pas.

Ce jihad, avant même le spectaculaire schisme de l’hiver dernier entre Al Qaïda et l’Etat islamique, était loin d’être si unifié. Tous ses idéologues n’étaient pas d’accord entre eux, même si la conscience du combat en cours les empêchait de polémiquer trop vertement. Le flou idéologique (doctrinal ?) de la lutte pourrait apparaître comme une faiblesse aux yeux des (plus ou moins) glorieux retraités évoqués plus haut. Il est, en réalité, à la fois le révélateur d’un processus de structuration intellectuelle toujours en cours au sein d’une mouvance qui ne cesse de s’étendre, et également une force permettant de placer virtuellement côte à côte de jeunes bourgeois américains, des chômeurs européens, des paysans algériens ou nigérians, des pêcheurs somaliens et des étudiants indonésiens ou égyptiens, sans parler d’aristocrates saoudiens ou de militaires irakiens. L’expression est sans doute triviale, mais pour beaucoup de ses partisans le jihad est une auberge espagnole idéologique permettant d’associer luttes sociétales, revendications territoriales ou politiques, et sans doute une forme nouvelle de nihilisme.

Le jihad, à dire vrai, est une révolte. Ça me semblait évident, mais admettons que ça va encore mieux en le disant. Pour de pénibles raisons qui me semblent relever aussi bien d’un manque de travail que d’un racisme à peine déguisé et d’une incapacité à saisir les évolutions du monde, il a été longtemps estimé, en France mais aussi ailleurs, que les islamistes radicaux puis les jihadistes n’étaient que de pauvres gars, pas bien malins, pauvres, issus de familles monoparentales frappées par le chômage et toutes les discriminations possibles.

Ces certitudes, construites sur les profils de quelques terroristes arrêtés en Europe, faisaient fi, et de la réalité des réseaux européens, cachée aux yeux des universitaires puisqu’intrinsèquement clandestine, et de la réalité des réseaux du Moyen-Orient, du Maghreb, d’Asie du Sud-Est ou, déjà, d’Afrique de l’Est. Quand on nous avançait que les difficultés économiques et sociales étaient les seules causes de la radicalisation religieuse, nos homologues indonésiens ou singapouriens, par exemple, mettaient en avant des motivations plus culturelles ou ethniques.

Marc Sageman, dont le travail effectué aux Etats-Unis souffrait d’autres lacunes, dont une absence de prise en compte des groupes maghrébins, par exemple, insista avec justesse sur le rejet par les jihadistes de l’Occident. Al Qaïda, après tout, avait été conçue par Oussama Ben Laden et ses compagnons comme une organisation appelée à combattre les Etats-Unis et leur domination sur le Moyen-Orient. Les aspects socio-économiques, indubitablement à l’origine de la radicalisation de certains, n’étaient pas à l’origine de toutes les vocations. La volonté de s’en prendre à Israël était ainsi réelle parmi les membres de l’organisation, mais elle ne fut jamais considérée comme une priorité politique et opérationnelle par OBL (ce qui occasionna bien des tracas, comme le raconta Abou Zoubeida à la CIA).

Ben Laden considérait assurément la question palestinienne comme un symbole d’injustice et d’oppression, mais sans doute était-il également conscient que les Territoires seraient longtemps imperméables à ses thèses – voire que cette guerre était déjà perdue. Il estimait également que la solution ne viendrait pas d’un combat, nécessairement inégal, mené dans la région mais d’actions lointaines réalisées sur les arrières de l’ennemi afin de le contraindre à infléchir sa position. Ce choix conduisit aux attentats du 7 août 1998 au Kenya et en Tanzanie, puis à ceux du 11 septembre 2001. La réaction américaine, et d’ailleurs occidentale, porta des coups initialement sévères à l’organisation mais elle contribua également à accélérer la diffusion d’un conflit (ce qui, à mon sens, était par ailleurs inéluctable).

Presque 13 ans après, les évolutions de cette guerre, influencée par ailleurs par d’autres crises, d’autres conflits et d’autres forces profondes à l’œuvre, ont contribué à bouleverser, entre autres choses, la carte du Moyen-Orient. Les Occidentaux apparaissent affaiblis (comme je l’ai notamment écrit ici), empêtrés dans des conflits sans issue, et on est même bien obligé de penser que la lutte contre le jihad a été un des facteurs conduisant aux révoltes arabes. Le plan d’OBL semble donc avoir fonctionné à merveille, évidemment sans qu’il en ait prévu toutes les étapes.

Avoir porté le conflit chez l’ennemi l’a fait venir au contact, l’a fragilisé, l’a profondément influencé, a pesé sur son peuple, ses finances, ses priorités. Mais ce déplacement du combat a aussi pesé très lourdement au Moyen-Orient même, qui, objet de la lutte, est devenu son théâtre. L’Etat islamique, malgré sa rupture avec Al Qaïda, doit ainsi être vu comme une nouvelle étape majeure du jihad. Celui-ci a été lancé par l’organisation d’OBL, et il lui a tout naturellement échappé pour habiller d’autres conflits et recruter d’autres mouvements, au cours des années. Le combat a désormais lieu dans toute la région, et la composition de l’EI comme ses buts et ses méthodes montrent bien que le califat proclamé par l’émir du groupe syro-irakien est une réalité concrète dans des pays qui, il y a quelques années, se pensaient épargnés. Al Qaïda frappait l’ennemi au loin et l’a fait venir. L’EI, né sur ce champ de bataille, est à présent tout autant un groupe terroriste qu’une organisation paramilitaire, et la proclamation du califat, restauration plus que symbolique, dit tout de ses ambitions politiques. Nous ne voulions pas parler à Al Qaïda. Allons-nous devoir parler à l’Etat islamique, pire à tous les égards ?

La tournure pour le moins problématique que prend cette guerre pour les puissances occidentales explique aussi l’attrait chaque jour plus grand que représente le jihad pour certains. La lecture attentive des revendications, des menaces et ou des théorisations jihadistes depuis vingt-cinq ans constitue un inventaire fascinant de tout ce qu’on peut (ou pense pouvoir) reprocher aux Occidentaux. Accusés – souvent à raison – de soutenir les pires crapules et de ne pas beaucoup pratiquer ce qu’ils prêchent par ailleurs, nous payons en partie les errements et les aveuglements de dirigeants, tragiquement incapables de développer des visions à long terme.

Accuser les pays du Nord de tous les maux permet également de s’exonérer de ses propres fautes, et le discours des islamistes radicaux, qui fait par ailleurs peu de cas de la rationalité politique ou des mécanismes historiques, fait toujours porter le chapeau aux autres. Admettons qu’à défaut d’être élégant ça a le mérite de marcher, en particulier dans une région dont les échecs éducatifs sont nombreux et où la recherche du complot relève presque du réflexe intellectuel initial. Idéologie du combat et de l’exclusion, le jihad apporte des réponses simples aux questionnements nés de l’actualité (la faute des A/Juifs B/Américains C/Les deux D/Les Iraniens E/Les trois) et ne s’embarrasse pas de faits ou de raisonnements subtils.

Héritier, comme je tentais de l’expliquer plus haut (et aussi ici), d’un profond sentiment de frustration et d’humiliation, le jihad est une sorte de syncrétisme qui pourrait être pitoyablement ridicule s’il n’était pas aussi sanglant. On y trouve, outre un islamisme particulièrement intransigeant et parfois extrêmement rudimentaire, du panarabisme, du tiers-mondisme, des luttes irrédentistes, des revendications sociales locales et, évidemment, toute sorte de motivations personnelles plus ou moins nobles, plus ou moins structurées et plus ou moins intelligentes.

N’ayons pas peur de le dire et de le redire : j’éprouve pour ceux qui ne voient dans les jihadistes qu’un ramassis de crétins mal dégrossis à l’équilibre psychologique précaire le plus profond mépris, et j’en prends même quelques uns pour des idiots achevés, voire des saboteurs. La première fois que j’ai entendu l’expression « voleurs de poules » dans la bouche d’un de mes chefs, je me suis dit que nous souffrions d’un sérieux handicap. J’ai la faiblesse de penser, en effet, qu’on ne peut pas combattre efficacement un phénomène dont on n’a pas saisi tous les ressorts. C’est à ce titre, et aussi pour épargner les vies dans les deux camps (même si les vies d’en face m’importent moins), que réfléchir n’est pas une perte de temps, à condition de pouvoir, bien sûr, et de vouloir trouver de vraies réponses et pas de fausses solutions.

Dieu sait que le camp du jihad, dans son extraordinaire diversité, compte quelques intéressants spécimens de dégénérés, d’imbéciles et d’ignorants. Les policiers français pourraient vous parler de ceux qui partent se battre pour la « bande à Gaza » (un chic type, ce Gaza, à ce qu’on dit), et les services marocains pourraient vous raconter comment un kamikaze pas bien malin s’est pointé un après-midi d’août sur un parking de cars de tourisme, à Fès, en portant l’air de rien une bombonne de gaz à la main. Soyons désinvolte, etc. Le malheureux garçon ne s’en est pas remis.

Il se trouve, cependant, que des idiots à peine capables de lacer leurs chaussures on en trouve aussi dans l’administration, dans l’armée, dans la police, dans les services (j’ai des noms), dans la presse, et même parfois occupant des fonctions politiques. Il paraît que certains écrivent, tiennent des blogs ou enseignent le journalisme, mais j’ai du mal à y croire. C’est un peu gros, tout de même.

De même, les accusations de troubles psychologiques, si elles sont parfois pertinentes, n’expliquent rien in fine. Les services redoutent tous les coups de folie, (les fameux « dossiers camisoles »), mais il est délicat de ne voir dans un phénomène aussi complexe et aussi ample une simple hallucination collective. Et ce serait le cas qu’il ne serait pas inutile de se demander quelles sont les causes de cette hallucination. On n’a, par ailleurs, que faire des appréciations définitives de gens ayant dans leur propre carrière adopté les pires comportements ou couvert ceux de leurs obligés, et ayant parfois frayé avec le Diable. Ils vous diront que c’était pour la France, et je leur réponds que ce qu’on (a) fait pour la France d’autres le font pour le califat et qu’avant eux d’autres encore l’avaient fait pour la plus grande gloire du Reich millénaire (ceci n’est pas un point Godwin), le succès du Grand bond en avant, ou la défense de leur communauté contre ceux d’en face. L’argument est un peu court, et il révèle un manifeste biais analytique que les islamistes pourraient à bon droit qualifier de « double standard » (une accusation entendue quotidiennement à l’encontre des Occidentaux, à tort et à travers).

Il n’est certainement pas question de justifier ou de relativiser, mais considérer l’ennemi comme un intrinsèquement inférieur conduit à coup sûr aux naufrages qui émaillent notre histoire depuis un bon paquet de siècles. On pourrait même se demander comment une nation aussi spectaculairement supérieure que la nôtre peut connaître autant de difficultés depuis un siècle. Oui, je sais, c’est la faute des autres. Ah, les fumiers.

A aucun moment nos commentateurs omniscients ne s’interrogent donc sur les motivations, sur les phénomènes de groupe, sur la puissance charismatique du leader, sur la perte de repères – et sur la quête personnelle ou collective. Les soldats allemands décrits dans les travaux de Christopher Browning étaient-ils donc tous fous ? Et les génocidaires turcs aussi ? Ne juger les excès de l’ennemi qu’à la seule aune de la psychologie rappelle les pires dérives du politiquement correct et de l’obsession des comportements socialement acceptables. Il est d’ailleurs amusant que cet argument soit avancé par des gens s’acharnant sur d’autres sujets à dénoncer une supposée bien-pensance (cette accusation portée quand on n’a pas d’autres arguments). Comme toujours, seuls les faits précis comptent, et il y a un vrai confort à s’en tenir éloigné pour ne pas heurter de belles certitudes. Il faut se méfier de ses intuitions, comme des formules faciles.

Les motivations des jihadistes sont, comme on s’en doute, multiples, diverses, et si elles reposent sur une lecture délirante du monde, elles ne sont après tout pas les seules. Si j’osais, je dirais même que ces phénomènes sont courants dans l’Histoire, et on a vu en une poignée de millénaires des foules conquérir des mondes qu’elles ont vidés de leurs occupants, massacrer leurs voisins accusés de fautes parfois folkloriques ou adhérer soudainement à des croyances surprenantes.

La question de l’analyse des motivations profondes des jihadistes a d’abord pâti de la nature initiale de la menace. En Algérie ou en Egypte, les facteurs socio-économiques semblaient primordiaux, et sans doute l’étaient-ils, d’ailleurs. En Arabie saoudite, les autorités évoquaient volontiers des troubles psychiatriques, façon d’offrir à la population des réponses simples évacuant toute question au sujet des revendications des terroristes. Mais en Europe, où les autorités furent initialement confrontées à des réseaux importés ou ayant recruté leurs membres au sein de communautés immigrées, le premier réflexe fut de ne voir dans les motivations et les revendications des jihadistes européens que de simples décalques.

Lors des interrogatoires ou des débriefings, les enquêteurs ont entendu par dizaines les discours décryptés plus tard par Farhad Khosrokhavar dans son classique Quand Al Qaïda parle (Grasset, 2006, 421 pages). Il y était question, au-delà d’un projet politico-religieux, de revanche contre l’oppression occidentale, de défense de l’oumma, de gouvernance, de lutte contre le racisme et, évidemment, de projets personnels. Les propos des jihadistes emprisonnés comme ceux diffusés dans les communiqués de revendication ou les premiers magazines clandestins (Al Ansar pour le GIA algérien, Al Fajr pour le GICL, par exemple) s’inséraient tous dans le syncrétisme idéologique évoqué plus haut.

Le monde changea un certain mardi 11 septembre, confirmant que nous étions entrainés dans un conflit qui se menait jusque là à l’abri des regards, et contre l’avis de certains chefs. L’ouverture de nouveaux fronts, de façon plus ou moins pertinente, en Afghanistan, en Irak, mais aussi en Somalie ou au Sahel, fut loin d’avoir l’effet escompté sur la menace qui nous visait. Elle entraîna un accroissement rapide des combattants ennemis, terroristes jihadistes dans nos villes, guérilleros jihadistes dans des maquis arabes, africains ou asiatiques. Cette guerre, cependant, offrit des occasions bien plus nombreuses d’observer dans le détail les volontaires désireux de combattre sur ces nombreuses terres de jihad, comme nous appelions désormais ces nouveaux conflits.

De jeunes Occidentaux, issus ou pas de communautés extra-européennes, avaient déjà, avant 2001, été tentés par ces combats exotiques. Peu nombreux, on les retrouvait dans des camps afghans, des écoles coraniques yéménites, faisant le coup de feu dans le Caucase – aucun, toutefois, ne sautant à l’élastique dans le Vercors. Certains s’étaient même illustrés assez tôt, et il n’aurait pas été inutile, avant de lancer le concept hasardeux de néojihadisme, que certains se remémorent les itinéraires de terroristes bien connus en France, comme les frères Courtailler, Christophe Caze, Lionel Dumont, Zacarias Moussaoui, Djamel Beghal ou d’autres. Passer, pour des raisons autres qu’économiques, à l’aventure (et à l’action – au mépris du danger et de tous les conformismes) relevait également pour eux d’une quête personnelle que l’islam radical habillait, voire structurait. Mohamed Merah, à ce titre, s’il concrétisa une nouvelle forme d’action terroriste, n’eut jamais rien de bien original. Sa célébrité fut d’abord la conséquence d’un retentissant échec des services français, mais son parcours, son périple, son recrutement et ses quelques jours d’entraînement à Miranshah avaient déjà été vus.

Le jihad est (aussi) un voyage, et ce voyage est constitutif du combat : aller rejoindre sa communauté, celle des combattants, des vrais croyants, unis contre un ennemi volontiers rêvé. L’intensification de la menace jihadiste, qui voit des Etats occidentaux intervenir plus ou moins adroitement dans des crises de plus en plus rapprochées, a grandement favorisé l’émergence, plus que des filières organisées que les services parviennent aisément à démanteler, de milliers d’itinéraires personnels.

Le phénomène a pris des proportions alarmantes à l’occasion de l’intervention anglo-américaine en Irak, au mois de mars 2003, et n’a, depuis, jamais connu de répit. L’expertise des services intérieurs français en la matière a longtemps été précieuse, mais elle semble désormais en grande partie inopérante. Les services occidentaux l’avouent plus ou moins franchement, mais leurs membres vous le balancent tout de go dès qu’ils en ont l’occasion : le phénomène des volontaires jihadistes à destination de la Syrie a atteint une ampleur inédite, dont découle une menace terroriste elle aussi d’une intensité jamais vue. C’est la litanie des « jamais » : jamais autant de candidats au jihad ; jamais un jihad aussi proche de l’Europe ; jamais un jihad aux conséquences régionales aussi importantes ; jamais un groupe jihadiste (l’EI) aussi puissant.

Il y a donc, naturellement, de quoi s’inquiéter, et sans tomber dans le sensationnalisme ou même une forme de panique, disons qu’il est plus que jamais impossible de rester les bras croisés, surtout quand des centaines de vos concitoyens sont sur le terrain, en sont revenus ou comptent bien y aller. On pourra, à ce sujet, se référer aux travaux de Stéphane Mantoux, qui sont devenus la référence par chez nous, ou consulter quelques articles passionnants, comme ici.

La guerre civile syrienne, au-delà de son horreur, offre aux jihadistes occidentaux une guerre presque à portée de main. Je ne sais plus qui a récemment osé évoquer Call of Duty (peut-être Mireille Dumas ?) au sujet des apprentis combattants, mais la remarque m’a semblé assez futile. Les jeunes gens, filles et garçons, qui filent se battre en Syrie (et qui n’ont peut-être pas tous l’intention de mettre l’Europe à feu et à sang) sont sans doute bien exaltés, ou irresponsables, mais nous avons déjà connu ces exaltations à d’autres époques, très souvent quand le monde semblait se décomposer puis se recomposer abruptement. Je ne vais certainement pas défendre leur démarche, mais le fait est qu’elle ne paraît pas si incompréhensible, si irrationnelle. Même cette trahison, à nos yeux, peut ressembler, aux leurs, à une renaissance, à un parcours initiatique, à une quête d’absolue à laquelle le jihad, dans son absurde violence, répond.

Face à ce phénomène, les Occidentaux, à tous les niveaux, apparaissent désemparés. Gouvernements, parlements, services de sécurité, responsables religieux, intellectuels, parents, personne ne sait comment s’y prendre. Si cette impuissance était négligeable en 2003, elle est devenue insupportable en raison de la nature même du terrorisme, et plus encore de celle de ce nouveau jihad. Le terrorisme, comme on ne le dira jamais assez, n’est, en effet, pas question de nombre mais de volonté, et ceux-là n’en manquent hélas pas.

Révolte, voyage, le jihad est d’abord une démarche personnelle. Le jihadiste, qui se voit comme le membre d’une communauté persécutée et qui estime participer à une riposte, inscrit son action dans un ensemble. Il peut participer au combat au sein d’une katibat au Mali, au Yémen ou en Irak, mais aussi, par choix ou en raison de contraintes qui lui sont propres, décider d’agir dans son pays d’origine, en Suède comme en Tunisie.

C’est ainsi qu’il faut lire, par exemple, l’attentat de Boston, le meurtre de Woolwich, peut-être ceux de Seattle, ou les arrestations de plus en plus nombreuses au Maroc ou en Europe. L’action individuelle, théorisée par Younis Al Mauritani dans un texte intitulé Future Works, permet de frapper dans un environnement opérationnel devenu terriblement hostile aux réseaux constitués typiques des années ’90.

Short-term work for maktaba dawa is very simple and must be kept as such for us to be effective. Any Brother who comes to us, and is considered unknown, as a mujahid to the enemy agencies, must be trained in something specifically and sent back as quick as possible. (…) We should give him targets, the necessary training and send him back to carry out the operation. There should be no reason for us to keep contact with him, only very little, either to learn of the date of the attack, or if the Brother has a problem. We must carry out these operations to keep the pressure on the enemy, and try and make them a regular occurrence. With operations such as these, even if the casualties are small it shouldn’t make too much of a difference as the purpose of these attacks is to keep the pressure on the enemy.

Peu importe, finalement, que les tueurs soient ou non guidés de loin. La menace est là, et c’est l’essentiel tant le terrorisme, comme l’écrivit Carlos Marighella est « la propagande par le fait ». J’avais modestement, dès 2010, évoqué le glocal, cette intégration des luttes locales à la lutte mondiale que veut être le jihad. Voilà que leurs partisans inscrivent à leur tour leurs actions individuelles dans la lutte menée collectivement, comme dans une sorte de glocal personnel. Seuls quelques uns contestent encore l’évidence, et on en a même vus se répandre en imbécilités à l’occasion des enlèvements perpétrés au Cameroun et au Nigeria en 2013.

Il s’agit, en réalité, d’un cycle. Face à des menaces, concrétisées ou pas, les autorités intensifient la pression policière et judiciaire, et obtiennent des résultats. A plusieurs reprises, la nature de ces menaces les poussent même à déclencher des opérations militaires (Afghanistan, Irak, Sahel, Somalie, Yémen) plus ou moins fondées, plus ou moins discrètes, plus ou moins efficaces, plus ou moins longues. Ces initiatives militaires obtiennent elles aussi des résultats, mais entrainent des réactions, des modifications de la mouvance. Le sentiment de persécution chez les islamistes radicaux s’en trouve renforcé, ce qui nourrit la propagande et favorise le recrutement. De nouveaux combattants émergent alors, mais l’absence de réseaux pouvant les accueillir sur leur sol les pousse, soit à partir combattre soit à frapper à domicile. Pour eux, pour des milliers d’entre eux, l’action armée et le terrorisme sont, en effet, les deux manifestations possibles (et nullement exclusives l’une de l’autre) de la juste violence qu’ils doivent exercer contre ceux qu’ils jugent être leurs oppresseurs – et on revient à la confusion mentale qui frappe ceux qui confondent le terrorisme (choix tactique) et la résistance (démarche politique). Bref.

La pression sécuritaire, indispensable et plutôt efficace, a donc, sans surprise, transformé la menace, ses manifestations et ses acteurs. Face à cet enchaînement de coups et de parades, les autorités se concentrent depuis quelques années sur des mesures qualifiées de préventives, essayent de voir venir les coups avant même que leurs auteurs n’y pensent, poussant toujours plus loin la logique du renseignement, appelant à des réformes parfois hâtives alors que, peut-être, des modifications plus profondes pourraient être pertinentes. Ou pas.

(to be continued)

 

Mais où est donc passé le 27e Régiment de Dragons ?

Pierre Mondy est mort le 15 septembre 2012. Acteur et metteur en scène, au théâtre comme au cinéma, héros récurrent à la télévision, personnalité attachante, il méritait un hommage à la hauteur de son talent et de ses réalisations. Fidèle en cela à sa réputation d’excellence culturelle et d’intransigeance intellectuelle, TF1, la chaîne qui accueillit douze saisons de la série Les Cordier, juge et flic, choisit de diffuser le 16 septembre 2012, en lieu et place du chef d’œuvre de Martin Scorsese Les Infiltrés (The Departed – 2006), ce monument français du film de guerre qu’est la comédie que Robert Lamoureux réalisa en 1973 Mais où est donc passée la 7e compagnie ? Sans doute le plus grand film de guerre jamais produit en France, ce monument de l’histoire du 7e art méritait évidemment une 84e rediffusion afin de rendre un hommage mérité au disparu…

Mais où est donc passée la 7e compagnie ? The Departed

Avec un peu plus de panache, et s’ils ne l’avaient pas associé à de célèbres cours de langues ou à des biscuits salés que l’on déguste entre amis avant le dîner, les responsables des programmes de TF1 auraient pu exhumer de son oubli la fresque qu’Abel Gance consacra en 1960 à la bataille d’Austerlitz et dans laquelle Pierre Mondy incarnait, quand même, Napoléon 1er – ce qui a une autre gueule que le sergent-chef Chaudard.

Echec commercial retentissant, Austerlitz est une ambitieuse production internationale, portée par une éclatante distribution (Jean Marais, Martine Carol, Elvire Popesco, Georges Marchal, Vittorio De Sica, Michel Simon, Claudia Cardinale, Jack Palance, Orson Welles, Nelly Kaplan, Jean-Louis Trintignant ou Jean Mercure). Tournée en Yougoslavie, en grande partie dans des studios à Belgrade, la fresque voulue par Abel Gance (et réalisée avec l’aide du cinéaste Roger Richebé, également coscénariste), contrairement à son titre, ne se contente pas de raconter la plus grande victoire de l’Empereur mais relate les événements y conduisant, depuis la paix d’Amiens (25 mars 1802) jusqu’à la constitution de la Troisième coalition sous l’égide de l’Angleterre, en 1805, en passant par l’accession de Bonaparte au consulat à vie (2 août 1802) puis son couronnement (2 décembre 1804).

Austerlitz

Classique dans sa mise en scène, le film n’oublie ainsi rien des grands moments de ces trois années et privilégie les scènes longues, ne lésinant ni sur les décors ni sur les figurants ni sur les costumes. La présence d’une pléiade d’acteurs de premier plan, qui sont loin d’être des trophées du cinéaste et apportent leur contribution à l’ensemble, permet de valoriser des personnages importants sur lequel le film, pourtant long (166 minutes) ne peut s’attarder. On y croise ainsi Lazare Carnot sous les traits de Jean Marais, Robert Fulton joué par Orson Welles ou le général Weirother par Jack Palance. Contrairement à ce que certains critiques ont d’ailleurs pu reprocher, l’apparition régulière de visages connus ne distrait pas véritablement le spectateur, et renforce le sentiment que le film ne néglige rien.

Les dialogues, très écrits, regorgent de fortes pensées qui évoquent parfois le théâtre et prennent d’autant plus de force qu’elles sont récitées par de grands comédiens. Parmi celles-ci, on peut se permettre de citer « Le peuple, hélas, souhaite toujours la force au lendemain des désordres » (Carnot), « Il y a des cas en politique où on ne peut sortir que par des fautes » (Talleyrand après l’exécution du duc d’Enghien) ou « Un ministre de la police qui ne veut pas qu’on le réveille est un jean-foutre » (Bonaparte à la même occasion, dans la nuit du 21 mars 1804) – ma préférée étant « En France on n’admire que l’impossible ». S’ils contribuent à dater le film, ces dialogues lui donnent aussi une certaine tenue et témoignent d’une époque du cinéma.

Ils révèlent également, dans une succession de tableaux montrant à la fois l’évolution du pouvoir du futur empereur et la marche à la guerre, l’ambition pédagogique du film, qui se veut un récit fidèle et accessible au profane d’une partie essentielle de la geste impériale. On y voit un Bonaparte travaillé par l’idée de son destin, préoccupé par l’héritage de la Révolution et entouré par une famille qui s’élève en même que lui.

Pierre Mondy trouve sans doute là son plus grand rôle. Tour à tour chef de guerre, maître espion, politicien, mari, amant, fils et frère, il incarne à la perfection ce concentré de volonté, ce chef de guerre génial qui défie les vieilles puissances européennes et sème, sans le savoir, les graines de futurs grands désordres. Mondy, que l’on a souvent vu débonnaire, voire placide, s’y montre colérique, impatient, pressé (pas plus de trente minutes avec sa maîtresse), intraitable avec les tièdes mais aussi capable d’humanité, proche de ses soldats et même – ponctuellement – sensible à l’humour.

Fasciné par son sujet, Abel Gance, déjà auteur en 1927 d’un Napoléon (avec Albert Dieudonné et Antonin Artaud, notamment), tente de s’en tenir à un récit historiquement fondé. Il est permis, cependant, de relever que la façon dont il relate la mort du duc d’Enghien exonère l’Empereur de ses responsabilités. J’avoue ici mon ignorance de l’état du débat historique et n’émettrai donc pas de jugement définitif. Tout au plus puis-je émettre des doutes.

Napoléon (1927) Napoléon

Abel Gance nous montre également un chef de guerre menant une ambitieuse stratégie continentale, distribuant ordres et instructions avec aisance, ne reculant pas devant les obstacles les plus importants. La bataille d’Austerlitz, tournée à la fois en studio et en décors naturels, est l’occasion de voir l’Empereur inspectant ses troupes, bavardant avec elles, rassurant ses généraux avant le début du combat, et même ému par une rencontre fortuite avec le maréchal Koutouzov, alors que la défaite des alliés est consommée.

La fresque d’Abel Gance dresse donc le portrait d’un homme exceptionnel, dont le génie militaire et politique trouve sa plus brillante illustration à Austerlitz. Si le récit de la bataille paraît bien fade, c’est aussi qu’il a plus de cinquante ans. Les blessés sont dignes, les morts propres, et sans doute cet engagement historique aurait-il eu une autre ampleur devant la caméra de Ridley Scott (celui de Black Hawk Down, évidemment, pas celui de Robin des Bois, cet ahurissant naufrage) ou de Steven Spielberg, mais cette partie, désormais un peu datée, ne doit pas faire oublier les deux heures de manœuvres politiques qui la précèdent et qui constituent une leçon d’histoire bien plus enrichissante que la série télévisée qu’Yves Simoneau consacra en 2002 à l’Empereur, alors interprété par Christian Clavier.

 

Et je dédie cette chronique à un Grognard qui passa sans coup férir des forces spéciales à l’étude du jihad égyptien avant de traîner ses guêtres pour la République de chaque côté de la Khyber Pass. Il se reconnaîtra.

« The first of reciters/I saw eternal light/Best of vocal fighters/Beyond human sight/Where thorns are a teaser/I’ve played a double jeu » (« Crucified », Army of Lovers)

Taqīya.

C’est le mot magique, l’argument ultime, celui qui fait frissonner les spectateurs de MM. Calvi et Bourdin, celui qui vous transforme en grand professionnel en une poignée de secondes. Il suffit de correctement placer l’accent, et vous voilà de surcroît opérationnel capé, habitué au danger et aux rues poussiéreuses des villes en guerre (LE TERRAIN, LES GARS !).

Sur le terrain.

Mais de quoi s’agit-il, en réalité ? Le terme, dans l’esprit de beaucoup, est étroitement lié aux Frères musulmans et à leurs partisans. Il qualifie alors la façon dont le mouvement tente obstinément de se composer un visage avenant afin de dissimuler son radicalisme et la véritable nature de son idéologie et de son programme. Cette dissimulation est en effet une part essentielle de la stratégie de communication des Frères, et on a pu l’observer à l’œuvre dans de nombreux pays, aussi bien au Maghreb qu’au Moyen-Orient ou en Europe, avec un succès relatif, reconnaissons-le.

L’exemple le plus caricatural en est régulièrement offert par le toujours urbain Tarik Ramadan, capable de vous asséner avec tact et sourire ce qui semble être la plus implacable démonstration de bonne foi et de pacifisme. Les policiers français et suisses – auxquels j’adresse mes amitiés – détiennent pourtant quelques vidéos particulièrement gratinées qui montrent sans ambiguïté que ce brave garçon est à peu près aussi modéré que l’était le regretté Bernardo Gui, un autre homme de dialogue.

La taqīya consisterait donc à ne pas dire ce qu’on est véritablement, afin d’avancer vers un but politique de longue haleine. Cette stratégie implique évidemment que vous soyez un acteur de la vie publique, que l’on soupçonne du pire et qui essaye de convaincre que non, pas du tout mon ami, vous faîtes erreur, je suis venu en paix, reprenez donc un gâteau, ceux au miel sont délicieux. Le terme colle aux Frères depuis des décennies, de façon par ailleurs parfaitement fondée, mais il ne fait que donner une tonalité délicieusement levantine à une pratique aussi vieille que le monde. Timeo Danaos et dona ferentes, comme disait Machin. Ruser et ne pas montrer son jeu n’a pas été inventé en Egypte en 1928, quoi qu’on dise.

On oublie souvent, en effet, que cette taqīya, que le premier commentateur venu associe donc aux Frères, est non seulement condamnée par l’islam sunnite mais constitue d’abord une pratique chiite, théorisée au début du califat abbasside afin de permettre à cette communauté de se protéger de la majorité. Son incorporation dans la pratique du chiisme a même conduit les historiens à la nommer dissimulation canonique. Il s’agit alors d’une pratique collective, défensive, validée par le clergé.

Mais alors, me direz-vous, quel rapport avec le terrorisme, censé nous occuper ici ? Et bien, pour vous répondre franchement, aucun. Qu’on accuse une personnalité publique de double discours, soit. Qu’on soupçonne une communauté de dissimuler en son sein des pratiques interdites, pourquoi pas – même si on ne voit pas bien le problème tant que ces pratiques ne tombent pas sous le coup de loi. Accuser, en revanche, un terroriste de taqīya est une parfaite imbécillité. Celui-ci est, par essence, plus qu’un criminel, un clandestin, et il est pour cette raison bien obligé de dissimuler ses noirs desseins derrière un masque de respectabilité, ou en tout cas de normalité.

Va-t-on accuser Walter White de pratiquer la taqīya ? Ou le chef d’antenne de la CIA à Paris ? Ou son homologue du SVR ? Non, bien sûr. Leurs activités sont intrinsèquement clandestines et illégales, et il est dans l’ordre des choses qu’ils n’aillent pas clamer partout qu’ils ont recruté par la contrainte tel homme politique qui n’assume pas son homosexualité ou tel journaliste qui a de lourdes dettes de jeu ou qui boit comme un régiment de Cosaques de retour de campagne. De même est-il parfaitement naturel qu’un jihadiste, qui plus est repéré par les services de sécurité, n’aille pas expliquer sur Facebook qu’il est suivi mais qu’il se défait sans problème de l’équipe qui le surveille. Je note que d’autres n’ont pas cette délicatesse. Passons.

Dire ou écrire, ainsi, que Mohamed Merah ou les gars de son espèce pratiquent ou ont pratiqué la taqīya relève de la plus complète ineptie. Comme d’autres clandestins, ils mentent, pratiquent la ruse, la dissimulation, le double discours, dans un seul but opérationnel. Ils ne sont pas les leaders d’une communauté, ils ne sont pas les Gerry Adams du jihad, ils ne se lancent pas dans de subtiles argumentations afin de condamner tout en les justifiant les massacres ou les attentats. Existe-t-il d’ailleurs une traduction exactement identique en irlandais du concept de taqīya ? La réponse est dans la question.

Cessons donc de nous abreuver de termes employés à mauvais escient, et arrêtons de penser que seuls les jihadistes se cachent du monde quand ils préparent un attentat. Ne pas se bercer de fausses révélations est une façon comme une autre d’appréhender une menace dont certains esprits supérieurs écrivaient il y a quelques semaines qu’elle était largement surestimée. On les salue.

Just find an excuse to win.

Entre John Milius et Kathryn Bigelow, Peter Berg s’essaye à être le chroniqueur des guerres de l’Empire contre le jihad et reconnaissons-lui de le faire honnêtement. Dans The Kingdom (2007), il avait ainsi, et malgré quelques invraisemblances, troussé un très bon divertissement sur le contre-terrorisme, assorti d’une poignée de scènes remarquables – dont un des attentats les plus réalistes jamais tournés – et de quelques vérités brutalement assénées.

Six ans plus tard, et après le naufrage de Battleship (2012), le voilà qui revient en 2013 avec l’adaptation d’un livre de Marcus Luttrell, Lone Survivor: The Eyewitness Account of Operation Redwing and the Lost Heroes of Seal Team 10 (2007, Little Brown and Company, 390 pages) relatant, entre autres, une opération ratée des SEALs en Afghanistan en 2005.

Sobrement intitulé Lone survivor (encore une victime des distributeurs français qui l’ont rebaptisé Du sang et des larmes), le film jouit d’une réputation flatteuse chez les amateurs de films d’action, sans pour autant totalement convaincre.

Le désert, les montagnes arides et les treillis clairs ont remplacé, depuis longtemps, la jungle du sud-est asiatique sur nos écrans, mais il s’agit toujours de soldats occidentaux – et, le plus souvent, américains – engagés dans de lointains conflits contre un ennemi évidemment farouche. Lone survivor ne déroge pas à cette règle en mettant en scène un petit détachement de SEALs chargés d’éliminer un chef talêb, et on est pris d’un immense doute dès le générique d’ouverture, qui évoque furieusement G.I Jane (1997), un des plus affligeants films de Sir Ridley Scott, voire même Navy Seals (1990), de Lewis Teague, un authentique navet.

G.I Jane Navy Seals

Faite d’images d’archives commentées, cette scène inaugurale laisse craindre une nouvelle purge militariste, sans finesse, sans recul, juste bonne à faire fantasmer entre deux parties de Call of Duty, et on se surprend à penser aux reportages que diffusent certaines chaînes télévisées pour faire frémir dans les chaumières.

Ce n’est que plus tard qu’on réalise que ces quelques minutes étaient destinées, non pas à nous convaincre que l’entraînement des SEALs est immensément difficile (ce dont nous ne doutions pas), mais à nous présenter la fraternité d’armes des membres de cette unité d’élite. De fait, le film semble n’avoir que faire de la guerre en Afghanistan, et il se concentre à la fois sur les techniques des commandos de la Navy et sur les liens qui les unissent, à la base comme en opérations. On assiste ainsi à une impressionnante approche à travers les montagnes jusqu’aux abords de la cible, et on mesure une fois de plus, loin des zones de combat, à quel point certaines réflexions lues ou entendues peuvent être déconnectées de la réalité.

Promenons-nous dans les bois

Les hommes que nous montrent Peter Berg sont certes des combattants surentraînés et suréquipés, mais ils sont d’abord des professionnels venus accomplir les missions que leur a confiées leur pays. Le film, à aucun moment, ne s’essaye d’ailleurs à expliquer la situation (et on le comprend, la chose n’est pas si aisée), ni même à rendre compte de la guerre en cours. Il nous montre des soldats gérer une situation qui leur échappe et n’en tire, à première vue, aucune conclusion morale ou politique, loin, par exemple, de Lions et agneaux (2007), le très sentencieux film de Robert Redford consacré à l’intervention en Afghanistan. On perçoit cependant, entre salles de crise et moyens aériens, qu’on n’a pas à affaire à une petite escarmouche sans gravité.

Lions for lambs Lone survivor

Lone survivor raconte l’histoire vraie, même si modifiée à l’occasion de son passage au cinéma, d’un groupe de SEALs qui, envoyé en mission d’élimination, compromet toute l’opération en refusant d’abattre des civils croisés par hasard. Rien ne se passe, en effet, comme prévu, dans cette opération et un seul des commandos parvient finalement à s’en sortir, au prix d’une fuite particulièrement éprouvante.

Le film, en raison de son déroulement qui voit les personnages principaux progressivement éliminés par un adversaire puissant et maître du terrain, s’inscrit dans la longue tradition des films de traque, voire même des survival movies. Il évoque ainsi furieusement (forces spéciales, milieu hostile, absence de soutien, mission qui dérape) le chef d’oeuvre de John McTiernan Predator (1987), à la différence près qu’ici tout est vrai.

La grande force de Lone survivor, par delà le caractère spectaculaire de l’action qu’il met en scène, est en effet qu’il relate un épisode intervenu lors de l’opération Red Wings, lancée en 2005 contre les Taliban. Sachant cela, le spectateur, même conscient des libertés prises par le récit avec la vérité historique ou des inévitables erreurs de ce type de reconstitution, ne peut qu’être impressionné par le comportement de ces quatre soldats. Les scènes de chutes, tournées avec des cascadeurs qui s’y sont brisés quelques os, sont à cet égard particulièrement éprouvantes, et peu importe que tout ait été filmé au Nouveau Mexique (avec l’aide de l’Army qui a prêté des AH-64 et des MH-47, de l’Air Force qui a mis à disposition des HH-60, et des Marines, toujours disposés à rendre service) et non en Afghanistan.

En avant

Malgré la performance des acteurs (dont Mark Wahlberg, Eric Bana et Ben Foster, qui a bien du mal à trouver des rôles à sa mesure depuis 3h10 pour Yuma, en 2007), et sans doute en raison de l’issue de l’opération, le film laisse une impression d’inachevé. On peut peut-être même lui reprocher un certain manque de cohérence.

Débutant comme un pur film de guerre, centré sur la fraternité d’armes et l’accomplissement de la mission, il se transforme en chasse à l’homme, marquée par le sanglant échec d’une opération de secours, et s’achève par une bataille rangée dans un village et l’apparition d’une nouvelle fraternité entre Américains et Afghans (comme dans The Kingdom, d’ailleurs, où on voyait Américains et Saoudiens se découvrir et s’apprécier au fil de l’enquête).

Lone Survivor

Si on ne sait presque rien des raisons qui font que ces SEALs se battent ici (à peine entrevoit-on un sweat du New York Fire Department), le cinéaste s’attache à ne pas trop caricaturer la population. Entraperçue au début, elle est au coeur de la dernière partie du film, et le personnage du chef de milice que les SEALs étaient venus tuer n’est pas plus ridicule que certains émirs jihadistes, bien réels, vus ces temps-ci au Nigeria ou en Irak. On est loin, en tout cas, des Vietnamiens grimaçants ou des Arabes vociférants qui ont peuplé un certain cinéma hollywoodien pendant vingt ans.

Des soldats américains sont morts aujourd’hui en Afghanistan, et cette guerre est bien un nouvel échec occidental. Peter Berg, qui ne se prend ni pour Terrence Malick ni pour Oliver Stone, évite tout dégagement politico-moral. Sa vision du combat, qui est celle, ici plus que jamais, d’un affrontement entre deux volontés (le chasseur devenu proie, et la cible devenue chasseur), n’a rien de révolutionnaire, et est même froide. Ces hommes-là se battent, voyons comment ils s’y prennent, semble-t-il nous dire. On peut cependant noter que, venus tuer un chef ennemi, les soldats de l’Empire n’ont pas voulu devenir des assassins d’enfants, aussi bien pour des raisons d’éthique personnelle que pour éviter les coûts juridiques et politiques d’un tel acte. Cette décision, aux conséquences décrites par le film, pourrait bien symboliser l’impossibilité des Occidentaux à se livrer à la même violence que leurs ennemis. Il ne s’agit certainement pas de déplorer cette posture, mais peut-être de la juger parfois difficilement compatible avec les buts affichés d’une intervention.

Lone survivor

Et on s’interroge, alors. Les trois bergers abattus froidement dans les sous-bois, et le chef de milice lui-même flingué proprement, l’issue de la guerre en aurait-elle été changée ? Les quatre soldats auraient-ils réussi à s’exfiltrer ? Mystère. Peter Berg nous dit peut-être, simplement, que quitte à perdre des guerres autant le faire sans renier les valeurs qui nous font les déclencher.