Tout ce que tu ne tues pas te rend plus faible.

Authentique film de propagande, commandé par la Navy en 2007 pour vanter les mérites des SEALs, Act of Valor, sorti en 2012, mélange l’esthétisme de Tony Scott (filtres, contre-jours, images léchées) et les attachants parti-pris idéologiques (« Massacrez-moi tout ça ») de John Milius, le véritable Walter Sobchak. Tourné en décors réels, aux Philippines, au Costa-Rica, au Mexique et dans plusieurs bases aux Etats-Unis, le film est un gigantesque clip, assumé, à la gloire de cette composante des forces spéciales américaines et mérite, à ce titre, d’être vu, même s’il est loin, très loin, de la qualité de certains films récents, comme Lone survivor ou Zero Dark Thirty.

Act of Valor

Réalisé par deux cinéastes aux CV assez courts, Scott Waugh et Mike McCoy, tous deux cascadeurs, et tous deux réalisateurs en 2007 du documentaire initial, Navy SWCC, consacré au centre de formation des SEALs, Act of Valor aurait pu être une œuvre mineure mais honorable sans le caractère démonstratif de sa mise en scène. Autant, en effet, les très nombreuses scènes d’action sont impressionnantes, autant les passages censés être psychologiques et les professions de foi patriotiques sont d’une lourdeur à faire passer un film de Steven Seagal pour du cinéma d’auteur iranien.

Act of Valor Act of Valor

Act of Valor Act of Valor

Il faut dire que la Navy n’a pas seulement prêté ses bases et son matériel, elle a aussi prêté ses hommes. Les commandos que nous voyons à l’écran ne sont ainsi pas des acteurs professionnels mais de véritables membres des forces spéciales impériales, et on ne peut qu’approuver leur choix de carrière. Les missions secrètes, sans problème, mais la comédie, comment dire… Les dialogues deviennent d’ailleurs plus supportables dès que les quelques acteurs professionnels (Roselyn Sanchez, Alex Veadov ou Nestor Serrano, notamment) s’en mêlent. Reconnaissons cependant qu’on ne se plante pas devant Act of Valor comme devant Hannah et ses soeurs ou Perceval le Gallois.

Si on a le droit de sourire pendant les scènes intimes, force est de reconnaître que les missions de combat sont, du moins pour un amateur tel que moi, très intéressantes. Bénéficiant d’une image magnifique, elles sont par ailleurs d’autant plus impressionnantes que les acteurs sont d’abord des professionnels surentraînés, ayant manifestement fait très tôt le choix de l’action et de l’aventure, et que la caméra les suit partout. On saute donc d’une tranche arrière de C-130, on jaillit des flancs d’un SH-60, on progresse dans des bâtiments délabrés, et on tue l’adversaire de multiples façons, et si possible à l’aide d’une puissance de feu considérable. Faut ce qu’il faut.

Désireuse de montrer l’étendue des savoir-faire de son élite, la Navy s’est fait tailler un scénario sur mesure, mêlant narcotrafic et jihad dans la plus pure tradition des imbécilités habituelles. L’association des deux menaces les plus connues du grand public offre en effet un vaste échantillon de missions d’infiltration et de combat (jungle, zone urbaine, désert, pleine mer ou fleuve), et on réalise soudain, lors d’une fusillade dans un gourbi crasseux, qu’on ne regarde pas un  film mais un jeu vidéo plus réaliste que les autres.

Un petit sourire ?

Act of Valor n’est, en effet, ni plus ni moins, qu’un épisode de Call of Duty (Modern Warfare, ou Black Ops, au choix) ou de Battlefield, et on y retrouve les passages obligés des FPS modernes : combat, exfiltration, succession de théâtres et de milieux, et, évidemment, un scénario d’une rare indigence agrémenté de fortes réflexions sur la vie, la mort, le pouvoir, la virilité, la puissance et toute cette sorte de choses.

Battlefield

L’essentiel n’est pas ici dans l’histoire mais dans l’action. Peu importent les ennemis, du moment qu’on peut les tuer. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace.

« There is no political solution/To our troubled evolution. » (« Spirits in the Material World », The Police)

Un commentateur affirmait la semaine dernière à qui voulait l’entendre qu’on ne combattait pas le terrorisme par la guerre. Cette puissante pensée lui permettait de dénoncer le supposé suivisme de Paris à l’égard de l’Empire et de s’opposer à la – très discutable – participation française aux opérations en Irak et en Syrie contre les petits plaisantins de l’Etat islamique (EI).

Evidemment, si notre homme avait évoqué Action directe, ou la Rote Armee Fraktion, ou même les cellules du Hezbollah à Paris dans les années ‘80, il eut été impossible de le contredire. Dans notre pays, comme dans toutes les démocraties, le terrorisme relève du droit pénal, et ceux qui le pratiquent font l’objet d’enquêtes, sont parfois arrêtés, puis jugés, et même condamnés avant d’être libérés à l’issue (et sans idée de manœuvre) de leur éventuelle peine de prison.

Mais ça, c’était valable avant, avant que le monde ne change, comme il ne cesse de le faire depuis que les hommes prennent note de ses soubresauts. Depuis un bon paquet d’années, en effet, l’islamisme combattant, devenu jihadisme, défie aussi bien les Etats que les certitudes, et il n’est pas difficile de se tromper quand on analyse les phénomènes d’aujourd’hui avec des outils dépassés ou des grilles de lecture biaisées. A force de se tromper avec une admirable constance, certains feraient même pitié, et on pense à Hernando de Soto, mort malade et perdu sur les rives du Mississippi après une errance de trois ans à travers les Grandes plaines. Il est si aisé de se perdre dans un nouveau monde, les amis.

Pas d’opération armée contre le terrorisme, nous dit-on. Commençons par rétorquer que personne n’a jamais prétendu attendre de solutions politiques pérennes d’une expédition guerrière contre des terroristes. Il existe cependant des moments où la réflexion théorique doit s’effacer devant les nécessités de la gestion des menaces immédiates. Les pompiers déterminent la nature du sinistre avant de le gérer, mais ils ne peuvent pas toujours attendre avant de prendre des mesures. A certains égards, le contre-terrorisme obéit à la même logique, une de ses nécessités étant de ne pas aggraver la crise par de mauvaises réponses.

A-t-on jamais entendu notre stratège reprocher aux autorités algériennes de lutter, les armes à la main, contre le GIA dans les années ’90 ? Et que va-t-il donc objecter aux gouvernants égyptiens empêtrés dans une contre-guérilla inefficace dans le Sinaï ? Ou aux Pakistanais ? Sans doute par modestie, le cher homme s’abstient de donner des pistes et se contente d’appeler à des solutions politiques. Ça tombe bien, dîtes donc, parce que justement tout le monde, en tout cas de ce côté du champ de bataille, préférerait parler plutôt que de courir après des milliers de jihadistes bien décidés à nous combattre et dénués de toute volonté de dialoguer. Mais, pour dialoguer, il se trouve qu’il faut être au moins deux (Attention, ici, une nouvelle alerte conceptuelle)

Comme toujours, ce sont les mêmes qui donnent des leçons de morale, lèvent les yeux au ciel, dénoncent l’immoralité et la violence des Etats occidentaux, mais ils ne voient rien à redire aux opérations armées russes dans le Caucase ou aux rafles géantes réalisées au Xinjiang. Le fait est qu’ils ne raisonnent pas en fonction du phénomène combattu par les uns et les autres mais qu’ils jugent les actions entreprises en fonction de leurs auteurs. Il ne s’agit pas, ainsi, de savoir pourquoi ça marchera ou pourquoi ça ne marchera pas, mais simplement de dire que X a tort parce qu’il est X et que Y a raison parce qu’il est Y. Autant dire que ça ne nous mène pas très loin, et force est de constater que ces commentateurs, comme les vieux messieurs assis au balcon du Muppet Show, font assaut de bons mots et de formules faciles mais ne proposent, in fine, aucune solution, aucune piste. Il faut sans doute voir là comme un aveu involontaire, d’ailleurs.

Tiens, des cochons sur des motos.

Il faudrait, en réalité, que certains finissent par comprendre que les actions armées conduites depuis plus de vingt ans, en Algérie ou aux Philippines, en Afghanistan ou au Mali ne l’ont pas été contre le terrorisme mais contre des groupes jihadistes pratiquant, entre autres choses, le terrorisme. On ne vainc pas le terrorisme avec des B-1B ? Oui, bien sûr, mais on ne vainc pas non plus une guérilla avec des mandats d’arrêt et des commissions rogatoires. Quant au dialogue politique, il est, manifestement, délicat à établir avec des groupes dont l’idéologie vise à notre destruction. Il s’agirait de méditer ça, les gars, au lieu de répéter les mêmes rengaines, de bâcler des lois et d’utiliser des formules creuses, quand elles ne sont pas fausses.

Enduring Barkhane

« En pointe, toujours », disent les militaires pour rappeler fièrement la nature de leur mission et l’intensité de leur engagement. Il en va manifestement de même pour la France, qui ne cesse d’affronter l’islamisme radical armé, désormais appelé jihadisme, depuis près de 25 ans. N’en déplaise aux admirateurs de la Grande Russie, l’amie bien connue des peuples opprimés et la défenseuse sourcilleuse de la diversité culturelle, Paris n’est certainement pas à la traîne des Etats-Unis dès qu’il s’agit de terrorisme, et a souvent ouvert la voie. Tout le monde n’est pas forcément aussi doué.

Disposant, de longue date, de l’arsenal judiciaire le plus répressif des démocraties, la France, dont le pouvoir, depuis un petit millier d’années, n’a jamais apprécié qu’on lui dicte sa conduite, a été la première nation occidentale visée par le jihad, au début des années ’90. A cette époque, combien lointaine, les Etats-Unis ne voyaient dans les actions du GIA, à Paris ou à Alger, qu’une manifestation, certes brutale, de notre héritage colonial, et toute la mouvance en voie de constitution en Europe leur semblait alors bien anecdotique. Le Hezbollah et les mouvements hostiles au processus de paix entre Israéliens et Palestiniens étaient alors la priorité extérieure des services américains, tandis que la principale menace intérieure était celle des mouvements d’extrême droite, milices du Montana, survivalistes dévoyés, et autre sectes paramilitaires. Les jihadistes, à l’œuvre notamment en Egypte ou au Soudan, étaient bien dans le scope, mais à sa périphérie, relégués parmi tous les insurgés et autres mécontents, nombreux, de la planète.

Non loin de Paris, les Britanniques observaient tout cela avec intérêt, tolérant mosquées radicales et autres imams aux prêches vengeurs pour mieux les surveiller. En Allemagne, où on s’est longtemps interdit de dire ou de penser du mal de qui que ce soit, on n’était pas loin de penser que les Américains avaient vu juste et que les Français avaient beau jeu de crier au loup dans toute l’Europe alors que le foutoir algérien leur était en grande partie imputable. Il aura fallu que quelques étudiants un peu énervés se réunissent régulièrement à Hambourg pour que l’Allemagne ouvre enfin les yeux.

Dès cette époque, donc, la France fit figure de locomotive de la lutte contre le jihad au sein du monde occidental. Volontiers accusés d’être des racistes qui ne s’assumaient pas par certains de leurs partenaires étrangers, les services français développèrent une approche, une vision, des méthodes. Elles étaient, naturellement, loin d’être parfaites et reflétaient parfois plus la lutte au couteau pour le leadership interne qu’une vraie prise en compte de la menace. Admettons néanmoins que tout le monde avançait dans l’aimable désordre qui, dit-on, fait le charme indéfinissable de notre peuple et que la communauté française du contre-terrorisme innova plus souvent qu’elle ne suivit le mouvement.

Les événements, hélas, donnèrent raison à cet activisme. Il y eut d’abord les attentats du 7 août 1998 en Tanzanie et au Kenya, puis les menaces de décembre 1999, puis d’autres, moins connues, et finalement le choc du 11 septembre. Le Président Chirac, dont le bilan n’a par ailleurs rien de bien mirobolant, fut même le premier chef d’Etat à survoler Ground Zero, et la France se mobilisa comme jamais. Pour nombre d’entre nous, les attaques de New York et Washington furent ressenties comme des attaques sur notre propre sol, et si j’ai été ému aux larmes par les tueries de Beslan ou Bali, frappé par les attentats de Londres, Bombay, Alger ou Madrid, je n’ai jamais été aussi choqué que par cette matinée de septembre 2001. Au-delà du bilan humain et des destructions, il était manifeste que le coup porté au cœur de l’Empire nous visait tous.

Les positions défendues par la France dans l’intimité des réunions entre responsables devinrent publiques, et les Etats-Unis, selon leur culture politique, firent de la lutte contre le jihad une affaire de principe plus qu’une simple nécessité sécuritaire. Le président Bush, en employant le terme de croisade, fit alors plus qu’une erreur sémantique : il confirma les terroristes dans leur lecture du monde. Maladroit, inapproprié, le mot, dont l’emploi fit des ravages, eut au moins le mérite d’essayer de placer cette lutte sur le plan de la morale, ou de la défense de certaines valeurs. On peut en penser ce qu’on veut, mais ce sont les nôtres et il faut bien que quelqu’un le fasse pendant que d’anciens otages absolvent leurs bourreaux au nom d’on ne sait quelle idéologie naufragée.

L’alliance active entre la France et les Etats-Unis n’est, comme chacun sait, pas de tout repos, et elle marquée par une vigoureuse compétition économique comme par des désaccords profonds sur quelques sujets, mais nier la profondeur de ce lien au nom de je ne sais quel révisionnisme historique n’est guère pertinent. Dans le domaine de la lutte contre le jihad, et malgré la rupture – passagère – en 2003 au sujet de l’Irak, la coopération entre Paris et Washington n’a jamais cessé de s’approfondir. S’il est sans doute impossible de supplanter (et nullement souhaitable, d’ailleurs) Londres, il est manifeste que la France, au moins dans le domaine de la lutte contre le jihad, s’est hissée sans effort, presque naturellement, au rang de meilleure alliée des Etats-Unis. Il n’y a là, quoi qu’en disent certains, nulle sujétion, mais une communauté d’intérêts vitaux et une volonté égale d’affronter la menace.

A puissance globale, responsabilité globale, et c’est tout naturellement que l’Empire s’est trouvé à concevoir une stratégie mondiale, parfois naïve, parfois précipitée, de lutte contre le jihad. La puissance américaine, militaire, financière, administrative et même intellectuelle, a accouché d’excès en tous genres, et de l’expression longtemps décriée de guerre contre le terrorisme. Peut-être prématurée, ou pour le moins brutale en 2001, l’expression a suscité nombre de réactions outrées de ce côté-ci de l’Atlantique. Aveuglés par la personnalité, volontiers caricaturée, du président américain, les beaux esprits ont ricané, ignorant la réalité du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), analysant une situation nouvelle avec des grilles de lecture dépassées, appréhendant le monde tel qu’ils le voulaient et non tel qu’il était. Une vieille habitude, me direz-vous.

Treize ans après les attentats du 11 septembre 2001, les faits donnent raison, hélas, à ceux qui parlaient alors de guerre, et il n’est nul besoin de lire les récits bidonnés de quelques faux aventuriers en mal de reconnaissance personnelle pour s’en convaincre. Il n’est, de même, pas pertinent d’imputer le désordre croissant du monde aux seules actions occidentales. Il ferait beau voir qu’on accusât des pompiers impuissants et/ou maladroits d’être responsables de l’incendie qu’ils peinent à circonvenir ou qu’ils ne parviennent pas à éteindre. A ce sujet, on pourrait demander aux actuels laudateurs de la politique russe comment ils expliquent la présence de milliers de combattants du Caucase au sein de l’insurrection syrienne. Faut-il voir une nouvelle illustration de l’extrême pertinence de la politique anti terroriste russe et de son souci, maintes fois démontré, de respecter la volonté des peuples ? Sans doute certains députés situent-ils plus aisément leur intérêt immédiat que l’Ingouchie.

Plus ancienne alliée des Etats-Unis, la France, qui, dans mon souvenir, n’a jamais abdiqué son indépendance à l’égard de Washington mais lui doit pourtant beaucoup, est devenue, plus qu’un partenaire important contre le jihad, un partenaire essentiel participant à la lutte selon ses moyens et ses méthodes. La guerre contre le terrorisme, qui faisait bondir il y a treize ans, est devenue une réalité opérationnelle pour les armées et les services de la République, et ceux qui la décriaient alors la saluent aujourd’hui, sans qu’on sache vraiment s’ils ont compris ou s’ils ont simplement senti que le vent avait tourné.

L’Histoire est volontiers ironique et cruelle, et elle n’épargne pas nos dirigeants. C’est ainsi le Président le plus décrié de la Ve République, celui qui aura peut-être le plus sévèrement réduit notre appareil militaire, qui multiplie les interventions contre des groupes jihadistes, et les autres.

Reprenant, sans se vanter, ce qui avait été mis en place par son non moins décrié prédécesseur au Mali et au Niger, il a engagé nos troupes dans une vaste opération de stabilisation de la Bande saharo-sahélienne (BSS) appelée à durer d’autant plus longtemps qu’on peut tuer indéfiniment des ennemis si on n’apporte pas de réponse aux crises qui les motivent et les font se lever. Assumant, sans le dire, l’échec magistral de notre politique postcoloniale, il nous a engagés en RCA sur la foi d’une évaluation de la situation pour le moins discutable que les coups de menton de son fidèle ministre n’ont pas changée. Appliquant, sans le théoriser, ce que d’autres alliés font, il a autorisé une (trop ?) audacieuse opération en Somalie afin de libérer un otage avant d’aider l’Empire à dézinguer le fâcheux. Certains esprits supérieurs y voient une inféodation manifeste (les mêmes, souvent, qui se gobergent à Moscou dans d’ineptes réunions), mais j’y vois la convergence d’intérêts. On pourrait même se demander pourquoi les intérêts des Européens sont souvent si proches de ceux des Etats-Unis, mais la réponse pourrait déplaire et je vais donc m’abstenir.

Le fait est que la lutte contre le jihadisme s’est progressivement imposée comme un des axes diplomatiques majeurs des puissances occidentales. D’autres puissances, comme la Russie, la Chine ou l’Inde sont également concernées, mais elles sont d’abord confrontées à cette menace sur leur propre territoire, ou dans leur environnement immédiat, et non loin de leurs frontières. Le jour où les intérêts chinois seront massivement ciblés, on verra avec quelle admirable retenue Pékin ne manquera pas de réagir. Souvenons-nous, par exemple, qu’au mois de février 2004 (et donc AVANT le carnage de Beslan), la Russie a proprement liquidé au Qatar le leader tchétchène Zelimkhan Yandarbiyev dans une opération techniquement admirable, qui n’a pas, à ma connaissance, provoqué la colère des indignés habituels.

Il ne faudrait évidemment pas se focaliser sur le seul jihad pour ignorer d’autres phénomènes au moins aussi menaçants, qu’il s’agisse de la criminalité organisée, des irrédentismes, des conflits interétatiques ou des épidémies hors de contrôle. La vie est cependant faite de priorités, et nos dirigeants courent de crise en crise sans pouvoir, de toute évidence, s’arrêter. La gestion des défis croissants représentés par le jihad s’est durablement installée dans les agendas internationaux, et je compte bien développer cette idée à l’occasion de la suite de post du 3 septembre, dans la continuité de quelques autres (ici, , et encore ici, par exemple).

Affirmer, donc, comme le font quelques uns, que la lutte contre le jihadisme relève de « l’invention de l’ennemi » est faire la preuve d’un savant mélange d’aveuglement et d’ignorance. Bien avant la quasi chute du régime irakien, au début de l’été, les Algériens ou les Kenyans pouvaient aisément expliquer à quel point le jihad n’est ni une passade ni un phénomène marginal, et encore moins une hallucination collective.

Ce matin, alors que le feu couve encore au Mali, que nos forces combattent en RCA, que nos services et nos forces spéciales sont déployées et agissent un peu partout, le Président a ouvert un nouveau front en Irak. La participation française à cette nouvelle intervention occidentale (américaine, même) dans ce pays n’a pas valeur que de symbole, onze ans après le renversement du régime irakien par l’Administration Bush. Réalisée à la hauteur de nos moyens (et donc sans doute avec moins d’appareils que n’en déploie la toujours martiale Australie), notre opération vise évidemment à infliger des coups à l’Etat islamique. Elle symbolise surtout l’étroite proximité des vues entre Washington et Paris dès qu’il s’agit de jihad et d’islamisme radical, quelles que soient les personnalités et les dimensions de nos dirigeants.

Le Président, en réalité, n’a rien inventé ici, et il ne fait qu’appliquer en 2014 une ligne déjà ancienne, qui n’a, à ma connaissance, jamais été réellement formalisée. La France, puissance messianique à l’instar des Etats-Unis (ce qui explique beaucoup, mais passons), ne projette pas que de la puissance. Capable de cynisme, capable de réalisme, intransigeante dès qu’il s’agit de ses intérêts (au Niger, à Djibouti, en Polynésie, par exemple), elle estime également être porteuse de valeurs. J’y ai longtemps vu une incroyable hypocrisie, voire de la schizophrénie, mais le fait est que les dirigeants français pensent le plus souvent sincèrement que la France a des devoirs en plus de ses droits plus ou moins fondés. Ne pas être conscient de cette réalité, dont la subtilité échappe fort naturellement aux commentateurs biaisés, expose à de graves déconvenues.

La France, donc, se dit porteuse de valeurs et, avec ses faiblesses, ses impasses, ses incohérences et ses choix propres, agit en tant que telle (en étant d’ailleurs parfois victime de colifichets – je me comprends). En Irak, ce matin, c’est de toute évidence bien plus pour des raisons de cohérences politiques qu’en raison de sa puissance militaire que Paris a frappé. Aristide Briand a dit un jour qu’il menait la politique de la démographie française. Des décennies plus tard, François Hollande, peut-être prisonnier de l’image que la France a d’elle-même, mène la politique étrangère que notre dogme et les menaces nous imposent, déployant là 3.000 hommes pour sécuriser une portion de continent, ailleurs deux chasseurs pour détruire le dépôt d’un groupe de technoguérilla qui en possède des dizaines d’autres.

ça va couper, chéri(e)

Le terrorisme est politique, et le contre-terrorisme l’est aussi. La France, nation irrationnelle qui rationalise tout, le sait et agit en conséquence en conduisant une French global war on terror. A défaut de pouvoir faire ce qu’il faut, elle fait ce qu’elle peut, espérant que sa volonté masquera sa faiblesse, et ainsi que sa vision du monde restera audible. En Irak aujourd’hui contre l’EI comme hier en Afghanistan contre Al Qaïda, au Mali contre AQMI ou en Somalie contre les Shebab (sans même parler de la Libye d’Ansar Al Sharia ou du Nigeria de Boko Haram), elle tient son rang contre le jihad, sans peut-être admettre qu’elle n’en a plus les moyens.

En pointe, toujours

A ce titre, et alors qu’elle est déjà autant haïe que les Etats-Unis, s’afficher à leurs côtés, en alliée fidèle et ancienne, relève, une fois de plus, de ce spectaculaire mélange de grandeur et d’imposture, de loyauté et de zèle inutile, de conscience et d’aveuglement, que j’aime à qualifier, fier et lassé, de panache et qu’on tente de nous faire passer pour une nouvelle furia francese. Il reste à savoir si nos services, nos lois, nos armées et notre peuple seront en mesure d’encaisser un choc en retour que je ne peux que redouter.

L’importance d’être Constant, Peg.

Evaluer le matériel de guerre pris à l’ennemi est une pratique aussi ancienne que la guerre elle-même. Le voler pour le comprendre et ne pas se laisser distancer par les innovations de l’adversaire relève de la même logique, et on ne compte plus les exemples, par exemple lors de la Deuxième Guerre mondiale, d’avions pris aux uns ou aux autres lors des combats et testés ensuite en vol, avec parfois de lourdes conséquences. On se souviendra, notamment, du Zero retrouvé à Akutan, dans les Aléoutiennes, en 1942, remis en état puis testé par la Navy et Grumman à San Diego, et dont l’étude offrit de précieux enseignements. Certains de ces avions, chasseurs ou bombardiers, capturés furent même utilisés lors de missions spéciales, avant que les romanciers et scénaristes de BD ne s’emparent de l’idée, de Biggles à Buck Danny.

A6M5 de la Navy

Mustang de la Luftwaffe

Créer une unité entièrement équipée de matériel ennemi afin de rendre l’entraînement de ses troupes le plus réaliste possible n’est, en revanche, pas si courant et c’est pourtant exactement ce que les Etats-Unis firent en conduisant le programme Constant Peg, que j’avais rapidement évoqué ici. Sa déclassification, en 2006, permit à plusieurs de ses acteurs de sortir de leur silence et d’apporter leur témoignage aux historiens. Le plus important d’entre eux est sans nul doute celui d’un des pères du programme, le colonel Gaillard Peck, auteur en 2012 de America’s Secret MiG Squadron: The Red Eagles of Project CONSTANT PEG  (Opsrey, 352 pages).

America's secret MiG squadron

Deuxième commandant du 4477th Test and Evaluation Flight (TEF), en 1978, le colonel Peck a été le premier à utiliser le mythique range de Tonopah, près de Nellis AFB (Nevada) pour ses MiG. Il dispose alors sur cette base isolée de MiG-17et de MiG-21. Des MiG-23 y seront affectés en 1983, et le colonel John Maclark, patron du 4477th Test and Evaluation Squadron (TES) entre 1985 et 1987, déclara en 2012 que l’unité disposait de pas moins de 26 MiG au milieu des années ’80 (dont des copies chinoises Shenyang J-7).

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MiG-23 Red 49

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Le livre de Peck est assez curieusement construit, et n’a rien d’une enquête historique. Le récit des réflexions et expérimentations conduisant à la mise en place de Constant Peg est régulièrement interrompu par des portraits de collaborateurs ou des considérations qui, intéressantes, auraient pu être introduites plus habilement ou, sinon, figurer en annexe. Le texte, au-delà de ce défaut, fourmille d’anecdotes et dresse un tableau assez fascinant de la communauté des pilotes de chasse impériaux, des dernières années du conflit vietnamien à la deuxième Guerre froide. On y voit une élite de pilotes, passant d’une affectation opérationnelle aux Etats-Unis ou outre-mer à des postes d’état-major ou d’instructeurs, alors qu’un matériel en chasse un autre et que les moyens sont colossaux.

Pilote de F-4D au Vietnam, le colonel Peck vole ainsi au cours de sa carrière sur T-33, T-38, F-5, F-15, MiG-17 et MiG-21, tandis que ses camarades passent du F-105 au F-16, ou du Phantom au F-14. C’est, en toile de fond, la puissance militaro-industrielle américaine que l’on observe, tiraillée entre les initiatives parfois intempestives d’une poignée de précurseurs et les lourdeurs administratives du système chargé de gérer cette puissance. On croise aussi, au détour du récit, quelques légendes de l’Air Force, comme Bob Lodge (3 victoires au Vietnam), Steve Ritchie (5), Charles DeBellevue (6), et de la Navy, dont Chuck Heater Heatley, ancien instructeur à Top Gun, plus tard pacha de la VF-21 et photographe d’aviation renommé. Heatley est même le concepteur de l’insigne du 4477th TEF, qu’il rejoint en 1979.

4477th TEF

Dense, le texte du colonel Peck n’est pas d’une grande tenue littéraire mais on y trouve beaucoup de réponses, ainsi qu’une poignée de questions quant aux suites du programme, sous une autre forme mais dans un même but. On pourrait lui reprocher de ne pas évoquer, ou à peine, la façon dont tous ces chasseurs soviétiques se retrouvaient ainsi dans le Nevada, mais son livre est d’abord un recueil de souvenirs, et Peck se concentre, fort logiquement, sur le pilotage. A lire, donc, mais à réserver aux amateurs déjà éclairés.

MiG-17

J-7

MiG-23

Souviens-toi de la vase des poissons (1)

Dans la coursive glacée d’un destroyer impérial, le Seigneur Vador, connu de ses intimes sous l’aimable sobriquet de Dark Lord of the Sith, avance de son pas décidé. Par les grandes baies, il peut observer l’ensemble de la flotte mais il semble surtout attentif au vieil homme qui chemine à ses côtés. Celui-ci, vêtu d’une tenue afghane traditionnelle et d’un turban, un blaster usé sur l’épaule, marche voûté, silencieux, taciturne même. Derrière eux, l’escorte de soldats se tient à une distance respectueuse.

Vador, sans cesser d’avancer, se tourne vers son compagnon et lui lance, de cette voix métallique qui participe de sa légende :

– Tes pensées te trahissent, Ayman.

Il marque une pause, pendant que l’autre reste silencieux.

– Ainsi donc, tu as un calife.

Le nommé Ayman se voûte un peu plus, et on sent bien que la déclaration de son hôte touche un point sensible.

Le calife n’est pas un petit fien.

Ainsi donc, il y a un calife, en effet. Et comme les premiers califes, ses glorieux prédécesseurs, Abou Bakr Al Baghdadi, qui se fait désormais appeler Ibrahim, est un chef de guerre. Mais à leur différence, il est aussi un chef terroriste qui ordonne des massacres et ne tente pas de gouverner ses conquêtes par l’adhésion. Emir d’une organisation qui ne date pas d’hier (quoi qu’on dise), Abou Bakr est le nouveau visage d’une menace qui ne cesse de croître depuis trente ans et à laquelle, pour l’heure, on n’a pu infliger que des coups d’arrêt ponctuels.

La percée militaire de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), au printemps dernier, contre les troupes de Bagdad, si elle n’a pas surpris les observateurs qui notaient avec inquiétude la montée en puissance de groupe depuis des mois, constitue un fait majeur, aux terribles conséquences. L’aisance avec laquelle il a défait l’armée irakienne a ainsi, une nouvelle fois, illustré l’ampleur des illusions que les Occidentaux nourrissent à l’égard des régimes qu’ils soutiennent et arment. J’ai rapidement évoqué la chose ici, et il me faudra revenir sur ce point à l’occasion du premier anniversaire de l’attentat du Westgate, si j’en ai le courage.

L’effondrement de l’armée irakienne en juin dernier a, évidemment, été abondamment commenté, et il n’y a pas lieu d’y revenir. L’offensive jihadiste, spectaculaire, audacieuse, n’a cependant été rendue possible que par le climat politique général d’un Irak fragilisé par les tensions communautaires, nées de trente années de guerres. Comme d’autres leaders sous d’autres cieux, le Premier ministre Al Maliki a ici révélé la dangereuse étroitesse de sa vision, et l’ampleur de son échec a été démultipliée par sa localisation même. Au cœur d’une région déjà secouée par plusieurs conflits majeurs, ouverts ou larvés, son naufrage a eu des conséquences à la hauteur des forces en présence et des enjeux.

Le véritable choc a été, contre toute attente, la proclamation le 29 juin 2014 d’un califat par l’émir de l’EIIL, devenu par la même occasion calife et donc commandeur des Croyants, et par là même lointain successeur du Prophète. Cette annonce est, avouons-le, fascinante.

Le califat, système politique directement issu de la révélation de l’islam, est le projet politique par excellence des mouvements islamistes radicaux et, naturellement, des jihadistes. Ceux-ci, en poussant à l’extrême, l’idéologie originelle des Frères musulmans (dont ils sont parfois issus mais dont ils sont très différents, n’en déplaise à certains), voient en lui le seul régime politique compatible avec leur projet. Au-delà de son mode de gouvernance (le chef de l’Etat est aussi le chef religieux de la communauté), le califat symbolise plus que tout la fascination des jihadistes pour un islam médiéval fantasmé, mêlant dans une totale invention historique la pureté supposée des quatre premiers califes Rāshidūn (Abou Bakr As-Siddiq, Omar ibn al-Khattâb, Othman ibn Affân et Ali, tous étroitement liés au Prophète, comme chacun sait) et la grandeur des deux principaux califats (omeyade puis abbasside).

L’obsession des jihadistes pour cette puissance révèle à merveille une des natures du jihad contemporain, qui est aussi – ou d’abord ? – une idéologie de la restauration et ne met en avant que l’aspect militaire du concept, originellement secondaire. Le jihad n’est pas que guerrier, il ne devrait pas l’être, mais pour des raisons dont les historiens débattront longtemps, il a pris ce sens, au moins pour le commun.

Je ne vous ferai pas l’injure d’évoquer ici les différents califats, mais le fait est que le retour d’un califat en Irak est un symbole d’une force incroyable. A quelques dizaines de kilomètres de Bagdad, la capitale d’un empire balayé par les Mongols en 1258, Abou Bakr pense ainsi venger des siècles de domination étrangère, d’humiliations et d’échecs. Le califat, présenté comme une obligation religieuse, est vu comme un système politique défendant la communauté et unissant les hommes. Il incarne – ou est censé incarner – tout ce à quoi aspirent les musulmans tels que les envisagent les chefs jihadistes. Il va sans dire que cette conception ne souffre pas de contestation. Qui refuserait d’être grand à nouveau, même assis sur une montagne de crânes ?

The shield

Un califat sinon rien

Très naturellement, de nombreuses voix musulmanes se sont élevées pour contester la proclamation de ce califat, et même les autorités religieuses habituellement les plus prudentes, sinon les plus étonnement timorées, l’ont dénoncée. J’ajoute ici, car je suis taquin, qu’on ne voit pas pourquoi il faudrait se planter devant chaque musulman de votre entourage pour lui demander de se prononcer sur ce point. Une telle démarche, qui est digne de certains éditorialistes du Figaro, implique que vous assimiliez l’islam au jihadisme, et donc les musulmans à des terroristes. C’est d’une bêtise équivalente à celle qui pousse de jeunes branleurs à attaquer des synagogues françaises au nom de la défense de Gaza. Vous me direz que c’est moins dangereux que de courir entre les bombes israéliennes. On a le courage qu’on peut, mais c’est une autre histoire.

J’ai récemment eu l’occasion d’échanger des propos très vifs, en public, avec les responsables de services de contre-terrorisme de pays du Sahel et du Moyen-Orient. Une telle algarade n’a en soi que peu d’intérêt, même si j’ai pris grand plaisir à répondre aux accusations idiotes de généraux incapables de contempler leurs échecs. Elle m’a cependant permis, une nouvelle fois, d’affronter directement le refus de l’évidence et l’ignorance crasse de dirigeants auxquels nous demandons, obstinément, de combattre un phénomène dont ils contestent – officiellement – l’existence même.

Il ne s’agit certainement pas de débattre ici du caractère guerrier ou non de l’islam, (et l’histoire de l’Occident chrétien doit d’ailleurs inciter à la plus grande modestie), mais nier tout lien entre une religion et ceux qui en font une interprétation radicale est une absurdité. Avoir entendu un général, dont je tairai la nationalité par pure charité, affirmer que le concept même d’islamisme était à la fois une invention et un non-sens restera un de mes meilleurs souvenirs de cette année. L’ignorance, volontaire ou non, par calcul ou par ambiguïté, n’a jamais été d’une grande utilité. Je dois même avouer, alors que je comptais les invectives que l’on m’adressait, avoir pensé « Vous ferez moins les malins quand ceux que vous tentez de contrôler en les flattant seront une telle menace qu’il vous faudra faire appel à des armées étrangères ». A la réflexion, et même si je n’ai pas formulé cette remarque à voix haute, je ne suis pas totalement certain d’avoir livré une réponse très diplomatique.

Il se trouve toujours quelqu’un pour vous expliquer doctement, soit que le Coran ne contient jamais le mot jihad (une affirmation hâtive que pourraient aisément contester Mmes Marie-Thérèse Urvoy ou Françoise Micheau par exemple), soit que le terme est purement religieux et que l’invoquer pour qualifier le terrorisme relève, au mieux d’une terrible ignorance, au pire d’une islamophobie manifeste. C’est d’ailleurs sans doute en raison de l’absence totale de liens entre cette religion et ceux qui s’en réclament que les autorités tunisiennes ou égyptiennes tentent de contrôler l’ensemble des mosquées ou que les Saoudiens, qui savent bien à quel point ils sont coupables dans cette affaire, ne cessent d’inventer de nouveaux et raffinés programmes de déradicalisation aux résultats pour le moins discutables.

Il faut, en réalité, être singulièrement obtus pour refuser la réalité, par mauvais calcul comme par conviction mal placée. Le jihad est là, et s’obstiner à ne pas le nommer est aussi imbécile que de considérer ses partisans comme des dingues, voire, comme l’affirmait une très vieille sommité de l’analyse stratégique française, qu’il ne s’agit que de « pouilleux dans une grotte ». Sans doute parce que je suis un bourgeois décadent dépourvu de toute élévation spirituelle, je ne mesure pas la dangerosité d’un groupe d’insurgés à leur maîtrise du matérialisme dialectique ou à leur connaissance de la poésie persane du XVIe siècle mais aux dégâts et pertes qu’ils infligent, à leur impact sur les agendas diplomatico-stratégigues des puissances et leur capacité à faire durer cet effet. De ce point de vue, et quoi que puissent penser nos mandarins, gourous de pacotille et autres retraités, les jihadistes d’Al Qaïda et à présent ceux de l’Etat islamique sont plus dangereux que ne l’ont jamais été le FPLP-CG, le PKK, les FARC ou l’ASALA. Et tant pis pour les nostalgiques de la glorieuse révolution prolétarienne mondiale, leur heure est passée – depuis longtemps – et le flambeau a été repris par des gens nés de leur retentissant échec.

Let’s rise again.

L’obsession des jihadistes pour un passé fantasmé est particulièrement manifeste dans le choix des noms de leurs mouvements. Ansar, Mouhajiroun, Mourabitoun, Mouthalimin, et d’autres sont autant d’illustrations du regard fasciné que portent les islamistes radicaux sur cet âge d’or supposé – de la révélation du texte sacré à la chute de Bagdad, un peu plus de six siècles plus tard. J’espère avoir le temps, un jour, d’écrire quelques lignes de contextualisation au sujet des noms de ces groupes, car le sujet est véritablement passionnant et riche d’enseignements.

Plus que profonde, cette fascination me semble intrinsèque au jihad lui-même tel qu’il est proclamé et pratiqué par les terroristes d’Al Qaïda ou de l’Etat islamique. A en croire les idéologues et les principaux émirs jihadistes, le but affiché de cette lutte politico-militaire n’est pas la conquête de la planète mais bien la défense – pour le moins agressive, ne nous le cachons pas – de la communauté des croyants et la reconquête des territoires ayant un jour été sous domination musulmane. Cette défense extensive, aussi bien territoriale que religieuse, n’a donc que peu à voir avec les premiers temps du Prophète et de ses successeurs, acteurs d’une étourdissante expansion qu’on ne cesse de commenter depuis et qui fut déclenchée sans agression extérieure initiale.

Elle a, en revanche, tout à voir avec la réaction des Arabes (pour reprendre le titre d’un trop fameux livre d’Amin Maalouf) aux croisades, à l’extrême fin du XIe siècle. Il s’agissait alors, déjà, d’une restauration construite sur une défense. Passées les premières décennies de défaites et d’occupation après la prise de Jérusalem (1099) et la création des principautés franques, la résistance s’organisa en effet, dans la seconde moitié du XIIe siècle, sous l’impulsion de Nur Al Din.

Chef politique et militaire, le dignitaire syrien Nur Al Din (1117-1174) est un des plus grands hommes d’Etat arabes de la période, et peut-être de la région. De façon absolument remarquable, il articula une politique ambitieuse d’unification, de résistance aux Croisés et de restauration religieuse. Ces trois aspects de son œuvre ne peuvent évidemment être séparés puisqu’ils se nourrissent les uns les autres : pas de résistance efficace sans unification réussie, pas d’unification sans des succès militaires qui la constituent et la légitiment, et surtout, surtout, rien de tout cela sans une solide restauration religieuse, facteur de mobilisation collective, d’unification des efforts et de consolidation du pouvoir.

Le règne de Nur Al Din, marqué par une sévère répression contre les chiites, fut celui d’un retour à l’orthodoxie la plus intransigeante, appuyée notamment par un effort dans le domaine de l’enseignement religieux. Dans un contexte de menace extérieure et de défis internes, le dignitaire zengide s’appuya, autant par calcul que par conviction, sur un retour à une pratique religieuse purifiée, intransigeante, afin de fédérer des forces divisées par d’innombrables querelles dynastiques dans une région secouée par ce que René Grousset, selon le style de son temps, nommera « l’anarchie musulmane ». C’est ainsi sous son impulsion qu’un jihad (militaire) revigoré, issu d’un sunnisme revivifié, émergea et structura la résistance aux Croisés, avant d’accompagner une reconquête que Salah Al Din (Saladin), son jeune rival, sut conduire jusqu’à Jérusalem, une certaine matinée d’octobre 1187.

S’il faut se méfier des analogies historiques et des comparaisons hasardeuses, il est difficile de ne pas trouver dans les revendications politico-religieuses des mouvements jihadistes, dès leur émergence à l’orée des années ’80, avant même l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques, un écho de la crise profonde qui minait l’orient arabo-musulman au début des Croisades, il y a près de neuf siècles. Au-delà de la référence obligée aux Croisés dont nous bassinent les idéologues islamistes à la moindre occasion, et qui est devenue, plus qu’un lieu commun, une mention obligée, il faut considérer que la situation du Moyen-Orient au XXe siècle, marquée par les interférences plus ou moins brutales des puissances occidentales, les conflits religieux et/ou claniques et la lutte pour le leadership régional, évoque par bien des points la situation qui prévalait au XIe siècle.

Que, presque intuitivement, le projet de renouveau né au début XXe siècle sur les décombres de l’Empire ottoman ait dérivé vers ce jihad, ou l’ait repris en le nourrissant d’autres influences, plus spirituelles, me semble donc parfaitement envisageable. Sans doute cette idée a-t-elle déjà été creusée, mais je confesse ici mon ignorance d’éventuels travaux en ce sens. L’histoire des idées ou des mentalités n’est, après tout, pas ma spécialité. On est néanmoins tenté de penser que dans la sphère culturelle arabo-musulmane la réaction à une agression extérieure se teintera fortement de religieux, sauf si une autre idéologie est disponible. On pourrait, d’ailleurs, s’attarder sur le souci de restauration doctrinale d’Ibn Abdelwahhab (cf. ici, par exemple) au XVIIIe siècle, ou sur les aspects panarabes de l’islamisme des Frères musulmans, dès leur création, mais cela nous entrainerait très loin.

Il n’est, ici, pas inutile de rappeler que le jihad n’est pas un des piliers de l’islam, même si, et ça ne vous étonnera pas, il se trouve une poignée de penseurs plus malins que les autres pour en faire le sixième. De même, si l’on considère le jihad militaire qui nous occupe, faut-il réaffirmer qu’il ne saurait être réduit à sa seule dimension religieuse. Quand des responsables de l’Autorité palestinienne évoquent le jihad contre Israël, il serait, par exemple, particulièrement inopportun de les qualifier de religieux radicaux. Leur lutte, militaire et politique, se pare ici des atours d’un héritage tout autant culturel et historique que religieux.

50 nuances de jihad

Les jérémiades et autres anathèmes de certains visant à nous refuser l’utilisation même du mot jihad sont, non seulement insupportables, mais de plus singulièrement inopportunes. S’il est possible de rejeter les choix de vocabulaire d’une poignée de types que personne n’écoute, il est en revanche parfaitement absurde de se boucher les oreilles alors que des dizaines de milliers – au moins – de personnes, hommes et femmes, adhèrent, y compris par leurs actes, à ce que ce terme implique désormais, qu’on soit d’accord ou pas avec sa nouvelle acception.

Le jihad militaire, et le plus souvent terroriste, que nous combattons depuis trente ans est pratiqué par des mouvements constitués, il est théorisé et défendu par des idéologues, et massivement relayé sur Internet, par les réseaux sociaux comme au sein de forums et de sites clandestins que certains Etats tentent, obstinément, de contrôler ou de fermer. Refuser de voir un train qui fonce sur vous ne vous sauve pas.

Ce jihad, avant même le spectaculaire schisme de l’hiver dernier entre Al Qaïda et l’Etat islamique, était loin d’être si unifié. Tous ses idéologues n’étaient pas d’accord entre eux, même si la conscience du combat en cours les empêchait de polémiquer trop vertement. Le flou idéologique (doctrinal ?) de la lutte pourrait apparaître comme une faiblesse aux yeux des (plus ou moins) glorieux retraités évoqués plus haut. Il est, en réalité, à la fois le révélateur d’un processus de structuration intellectuelle toujours en cours au sein d’une mouvance qui ne cesse de s’étendre, et également une force permettant de placer virtuellement côte à côte de jeunes bourgeois américains, des chômeurs européens, des paysans algériens ou nigérians, des pêcheurs somaliens et des étudiants indonésiens ou égyptiens, sans parler d’aristocrates saoudiens ou de militaires irakiens. L’expression est sans doute triviale, mais pour beaucoup de ses partisans le jihad est une auberge espagnole idéologique permettant d’associer luttes sociétales, revendications territoriales ou politiques, et sans doute une forme nouvelle de nihilisme.

Le jihad, à dire vrai, est une révolte. Ça me semblait évident, mais admettons que ça va encore mieux en le disant. Pour de pénibles raisons qui me semblent relever aussi bien d’un manque de travail que d’un racisme à peine déguisé et d’une incapacité à saisir les évolutions du monde, il a été longtemps estimé, en France mais aussi ailleurs, que les islamistes radicaux puis les jihadistes n’étaient que de pauvres gars, pas bien malins, pauvres, issus de familles monoparentales frappées par le chômage et toutes les discriminations possibles.

Ces certitudes, construites sur les profils de quelques terroristes arrêtés en Europe, faisaient fi, et de la réalité des réseaux européens, cachée aux yeux des universitaires puisqu’intrinsèquement clandestine, et de la réalité des réseaux du Moyen-Orient, du Maghreb, d’Asie du Sud-Est ou, déjà, d’Afrique de l’Est. Quand on nous avançait que les difficultés économiques et sociales étaient les seules causes de la radicalisation religieuse, nos homologues indonésiens ou singapouriens, par exemple, mettaient en avant des motivations plus culturelles ou ethniques.

Marc Sageman, dont le travail effectué aux Etats-Unis souffrait d’autres lacunes, dont une absence de prise en compte des groupes maghrébins, par exemple, insista avec justesse sur le rejet par les jihadistes de l’Occident. Al Qaïda, après tout, avait été conçue par Oussama Ben Laden et ses compagnons comme une organisation appelée à combattre les Etats-Unis et leur domination sur le Moyen-Orient. Les aspects socio-économiques, indubitablement à l’origine de la radicalisation de certains, n’étaient pas à l’origine de toutes les vocations. La volonté de s’en prendre à Israël était ainsi réelle parmi les membres de l’organisation, mais elle ne fut jamais considérée comme une priorité politique et opérationnelle par OBL (ce qui occasionna bien des tracas, comme le raconta Abou Zoubeida à la CIA).

Ben Laden considérait assurément la question palestinienne comme un symbole d’injustice et d’oppression, mais sans doute était-il également conscient que les Territoires seraient longtemps imperméables à ses thèses – voire que cette guerre était déjà perdue. Il estimait également que la solution ne viendrait pas d’un combat, nécessairement inégal, mené dans la région mais d’actions lointaines réalisées sur les arrières de l’ennemi afin de le contraindre à infléchir sa position. Ce choix conduisit aux attentats du 7 août 1998 au Kenya et en Tanzanie, puis à ceux du 11 septembre 2001. La réaction américaine, et d’ailleurs occidentale, porta des coups initialement sévères à l’organisation mais elle contribua également à accélérer la diffusion d’un conflit (ce qui, à mon sens, était par ailleurs inéluctable).

Presque 13 ans après, les évolutions de cette guerre, influencée par ailleurs par d’autres crises, d’autres conflits et d’autres forces profondes à l’œuvre, ont contribué à bouleverser, entre autres choses, la carte du Moyen-Orient. Les Occidentaux apparaissent affaiblis (comme je l’ai notamment écrit ici), empêtrés dans des conflits sans issue, et on est même bien obligé de penser que la lutte contre le jihad a été un des facteurs conduisant aux révoltes arabes. Le plan d’OBL semble donc avoir fonctionné à merveille, évidemment sans qu’il en ait prévu toutes les étapes.

Avoir porté le conflit chez l’ennemi l’a fait venir au contact, l’a fragilisé, l’a profondément influencé, a pesé sur son peuple, ses finances, ses priorités. Mais ce déplacement du combat a aussi pesé très lourdement au Moyen-Orient même, qui, objet de la lutte, est devenu son théâtre. L’Etat islamique, malgré sa rupture avec Al Qaïda, doit ainsi être vu comme une nouvelle étape majeure du jihad. Celui-ci a été lancé par l’organisation d’OBL, et il lui a tout naturellement échappé pour habiller d’autres conflits et recruter d’autres mouvements, au cours des années. Le combat a désormais lieu dans toute la région, et la composition de l’EI comme ses buts et ses méthodes montrent bien que le califat proclamé par l’émir du groupe syro-irakien est une réalité concrète dans des pays qui, il y a quelques années, se pensaient épargnés. Al Qaïda frappait l’ennemi au loin et l’a fait venir. L’EI, né sur ce champ de bataille, est à présent tout autant un groupe terroriste qu’une organisation paramilitaire, et la proclamation du califat, restauration plus que symbolique, dit tout de ses ambitions politiques. Nous ne voulions pas parler à Al Qaïda. Allons-nous devoir parler à l’Etat islamique, pire à tous les égards ?

La tournure pour le moins problématique que prend cette guerre pour les puissances occidentales explique aussi l’attrait chaque jour plus grand que représente le jihad pour certains. La lecture attentive des revendications, des menaces et ou des théorisations jihadistes depuis vingt-cinq ans constitue un inventaire fascinant de tout ce qu’on peut (ou pense pouvoir) reprocher aux Occidentaux. Accusés – souvent à raison – de soutenir les pires crapules et de ne pas beaucoup pratiquer ce qu’ils prêchent par ailleurs, nous payons en partie les errements et les aveuglements de dirigeants, tragiquement incapables de développer des visions à long terme.

Accuser les pays du Nord de tous les maux permet également de s’exonérer de ses propres fautes, et le discours des islamistes radicaux, qui fait par ailleurs peu de cas de la rationalité politique ou des mécanismes historiques, fait toujours porter le chapeau aux autres. Admettons qu’à défaut d’être élégant ça a le mérite de marcher, en particulier dans une région dont les échecs éducatifs sont nombreux et où la recherche du complot relève presque du réflexe intellectuel initial. Idéologie du combat et de l’exclusion, le jihad apporte des réponses simples aux questionnements nés de l’actualité (la faute des A/Juifs B/Américains C/Les deux D/Les Iraniens E/Les trois) et ne s’embarrasse pas de faits ou de raisonnements subtils.

Héritier, comme je tentais de l’expliquer plus haut (et aussi ici), d’un profond sentiment de frustration et d’humiliation, le jihad est une sorte de syncrétisme qui pourrait être pitoyablement ridicule s’il n’était pas aussi sanglant. On y trouve, outre un islamisme particulièrement intransigeant et parfois extrêmement rudimentaire, du panarabisme, du tiers-mondisme, des luttes irrédentistes, des revendications sociales locales et, évidemment, toute sorte de motivations personnelles plus ou moins nobles, plus ou moins structurées et plus ou moins intelligentes.

N’ayons pas peur de le dire et de le redire : j’éprouve pour ceux qui ne voient dans les jihadistes qu’un ramassis de crétins mal dégrossis à l’équilibre psychologique précaire le plus profond mépris, et j’en prends même quelques uns pour des idiots achevés, voire des saboteurs. La première fois que j’ai entendu l’expression « voleurs de poules » dans la bouche d’un de mes chefs, je me suis dit que nous souffrions d’un sérieux handicap. J’ai la faiblesse de penser, en effet, qu’on ne peut pas combattre efficacement un phénomène dont on n’a pas saisi tous les ressorts. C’est à ce titre, et aussi pour épargner les vies dans les deux camps (même si les vies d’en face m’importent moins), que réfléchir n’est pas une perte de temps, à condition de pouvoir, bien sûr, et de vouloir trouver de vraies réponses et pas de fausses solutions.

Dieu sait que le camp du jihad, dans son extraordinaire diversité, compte quelques intéressants spécimens de dégénérés, d’imbéciles et d’ignorants. Les policiers français pourraient vous parler de ceux qui partent se battre pour la « bande à Gaza » (un chic type, ce Gaza, à ce qu’on dit), et les services marocains pourraient vous raconter comment un kamikaze pas bien malin s’est pointé un après-midi d’août sur un parking de cars de tourisme, à Fès, en portant l’air de rien une bombonne de gaz à la main. Soyons désinvolte, etc. Le malheureux garçon ne s’en est pas remis.

Il se trouve, cependant, que des idiots à peine capables de lacer leurs chaussures on en trouve aussi dans l’administration, dans l’armée, dans la police, dans les services (j’ai des noms), dans la presse, et même parfois occupant des fonctions politiques. Il paraît que certains écrivent, tiennent des blogs ou enseignent le journalisme, mais j’ai du mal à y croire. C’est un peu gros, tout de même.

De même, les accusations de troubles psychologiques, si elles sont parfois pertinentes, n’expliquent rien in fine. Les services redoutent tous les coups de folie, (les fameux « dossiers camisoles »), mais il est délicat de ne voir dans un phénomène aussi complexe et aussi ample une simple hallucination collective. Et ce serait le cas qu’il ne serait pas inutile de se demander quelles sont les causes de cette hallucination. On n’a, par ailleurs, que faire des appréciations définitives de gens ayant dans leur propre carrière adopté les pires comportements ou couvert ceux de leurs obligés, et ayant parfois frayé avec le Diable. Ils vous diront que c’était pour la France, et je leur réponds que ce qu’on (a) fait pour la France d’autres le font pour le califat et qu’avant eux d’autres encore l’avaient fait pour la plus grande gloire du Reich millénaire (ceci n’est pas un point Godwin), le succès du Grand bond en avant, ou la défense de leur communauté contre ceux d’en face. L’argument est un peu court, et il révèle un manifeste biais analytique que les islamistes pourraient à bon droit qualifier de « double standard » (une accusation entendue quotidiennement à l’encontre des Occidentaux, à tort et à travers).

Il n’est certainement pas question de justifier ou de relativiser, mais considérer l’ennemi comme un intrinsèquement inférieur conduit à coup sûr aux naufrages qui émaillent notre histoire depuis un bon paquet de siècles. On pourrait même se demander comment une nation aussi spectaculairement supérieure que la nôtre peut connaître autant de difficultés depuis un siècle. Oui, je sais, c’est la faute des autres. Ah, les fumiers.

A aucun moment nos commentateurs omniscients ne s’interrogent donc sur les motivations, sur les phénomènes de groupe, sur la puissance charismatique du leader, sur la perte de repères – et sur la quête personnelle ou collective. Les soldats allemands décrits dans les travaux de Christopher Browning étaient-ils donc tous fous ? Et les génocidaires turcs aussi ? Ne juger les excès de l’ennemi qu’à la seule aune de la psychologie rappelle les pires dérives du politiquement correct et de l’obsession des comportements socialement acceptables. Il est d’ailleurs amusant que cet argument soit avancé par des gens s’acharnant sur d’autres sujets à dénoncer une supposée bien-pensance (cette accusation portée quand on n’a pas d’autres arguments). Comme toujours, seuls les faits précis comptent, et il y a un vrai confort à s’en tenir éloigné pour ne pas heurter de belles certitudes. Il faut se méfier de ses intuitions, comme des formules faciles.

Les motivations des jihadistes sont, comme on s’en doute, multiples, diverses, et si elles reposent sur une lecture délirante du monde, elles ne sont après tout pas les seules. Si j’osais, je dirais même que ces phénomènes sont courants dans l’Histoire, et on a vu en une poignée de millénaires des foules conquérir des mondes qu’elles ont vidés de leurs occupants, massacrer leurs voisins accusés de fautes parfois folkloriques ou adhérer soudainement à des croyances surprenantes.

La question de l’analyse des motivations profondes des jihadistes a d’abord pâti de la nature initiale de la menace. En Algérie ou en Egypte, les facteurs socio-économiques semblaient primordiaux, et sans doute l’étaient-ils, d’ailleurs. En Arabie saoudite, les autorités évoquaient volontiers des troubles psychiatriques, façon d’offrir à la population des réponses simples évacuant toute question au sujet des revendications des terroristes. Mais en Europe, où les autorités furent initialement confrontées à des réseaux importés ou ayant recruté leurs membres au sein de communautés immigrées, le premier réflexe fut de ne voir dans les motivations et les revendications des jihadistes européens que de simples décalques.

Lors des interrogatoires ou des débriefings, les enquêteurs ont entendu par dizaines les discours décryptés plus tard par Farhad Khosrokhavar dans son classique Quand Al Qaïda parle (Grasset, 2006, 421 pages). Il y était question, au-delà d’un projet politico-religieux, de revanche contre l’oppression occidentale, de défense de l’oumma, de gouvernance, de lutte contre le racisme et, évidemment, de projets personnels. Les propos des jihadistes emprisonnés comme ceux diffusés dans les communiqués de revendication ou les premiers magazines clandestins (Al Ansar pour le GIA algérien, Al Fajr pour le GICL, par exemple) s’inséraient tous dans le syncrétisme idéologique évoqué plus haut.

Le monde changea un certain mardi 11 septembre, confirmant que nous étions entrainés dans un conflit qui se menait jusque là à l’abri des regards, et contre l’avis de certains chefs. L’ouverture de nouveaux fronts, de façon plus ou moins pertinente, en Afghanistan, en Irak, mais aussi en Somalie ou au Sahel, fut loin d’avoir l’effet escompté sur la menace qui nous visait. Elle entraîna un accroissement rapide des combattants ennemis, terroristes jihadistes dans nos villes, guérilleros jihadistes dans des maquis arabes, africains ou asiatiques. Cette guerre, cependant, offrit des occasions bien plus nombreuses d’observer dans le détail les volontaires désireux de combattre sur ces nombreuses terres de jihad, comme nous appelions désormais ces nouveaux conflits.

De jeunes Occidentaux, issus ou pas de communautés extra-européennes, avaient déjà, avant 2001, été tentés par ces combats exotiques. Peu nombreux, on les retrouvait dans des camps afghans, des écoles coraniques yéménites, faisant le coup de feu dans le Caucase – aucun, toutefois, ne sautant à l’élastique dans le Vercors. Certains s’étaient même illustrés assez tôt, et il n’aurait pas été inutile, avant de lancer le concept hasardeux de néojihadisme, que certains se remémorent les itinéraires de terroristes bien connus en France, comme les frères Courtailler, Christophe Caze, Lionel Dumont, Zacarias Moussaoui, Djamel Beghal ou d’autres. Passer, pour des raisons autres qu’économiques, à l’aventure (et à l’action – au mépris du danger et de tous les conformismes) relevait également pour eux d’une quête personnelle que l’islam radical habillait, voire structurait. Mohamed Merah, à ce titre, s’il concrétisa une nouvelle forme d’action terroriste, n’eut jamais rien de bien original. Sa célébrité fut d’abord la conséquence d’un retentissant échec des services français, mais son parcours, son périple, son recrutement et ses quelques jours d’entraînement à Miranshah avaient déjà été vus.

Le jihad est (aussi) un voyage, et ce voyage est constitutif du combat : aller rejoindre sa communauté, celle des combattants, des vrais croyants, unis contre un ennemi volontiers rêvé. L’intensification de la menace jihadiste, qui voit des Etats occidentaux intervenir plus ou moins adroitement dans des crises de plus en plus rapprochées, a grandement favorisé l’émergence, plus que des filières organisées que les services parviennent aisément à démanteler, de milliers d’itinéraires personnels.

Le phénomène a pris des proportions alarmantes à l’occasion de l’intervention anglo-américaine en Irak, au mois de mars 2003, et n’a, depuis, jamais connu de répit. L’expertise des services intérieurs français en la matière a longtemps été précieuse, mais elle semble désormais en grande partie inopérante. Les services occidentaux l’avouent plus ou moins franchement, mais leurs membres vous le balancent tout de go dès qu’ils en ont l’occasion : le phénomène des volontaires jihadistes à destination de la Syrie a atteint une ampleur inédite, dont découle une menace terroriste elle aussi d’une intensité jamais vue. C’est la litanie des « jamais » : jamais autant de candidats au jihad ; jamais un jihad aussi proche de l’Europe ; jamais un jihad aux conséquences régionales aussi importantes ; jamais un groupe jihadiste (l’EI) aussi puissant.

Il y a donc, naturellement, de quoi s’inquiéter, et sans tomber dans le sensationnalisme ou même une forme de panique, disons qu’il est plus que jamais impossible de rester les bras croisés, surtout quand des centaines de vos concitoyens sont sur le terrain, en sont revenus ou comptent bien y aller. On pourra, à ce sujet, se référer aux travaux de Stéphane Mantoux, qui sont devenus la référence par chez nous, ou consulter quelques articles passionnants, comme ici.

La guerre civile syrienne, au-delà de son horreur, offre aux jihadistes occidentaux une guerre presque à portée de main. Je ne sais plus qui a récemment osé évoquer Call of Duty (peut-être Mireille Dumas ?) au sujet des apprentis combattants, mais la remarque m’a semblé assez futile. Les jeunes gens, filles et garçons, qui filent se battre en Syrie (et qui n’ont peut-être pas tous l’intention de mettre l’Europe à feu et à sang) sont sans doute bien exaltés, ou irresponsables, mais nous avons déjà connu ces exaltations à d’autres époques, très souvent quand le monde semblait se décomposer puis se recomposer abruptement. Je ne vais certainement pas défendre leur démarche, mais le fait est qu’elle ne paraît pas si incompréhensible, si irrationnelle. Même cette trahison, à nos yeux, peut ressembler, aux leurs, à une renaissance, à un parcours initiatique, à une quête d’absolue à laquelle le jihad, dans son absurde violence, répond.

Face à ce phénomène, les Occidentaux, à tous les niveaux, apparaissent désemparés. Gouvernements, parlements, services de sécurité, responsables religieux, intellectuels, parents, personne ne sait comment s’y prendre. Si cette impuissance était négligeable en 2003, elle est devenue insupportable en raison de la nature même du terrorisme, et plus encore de celle de ce nouveau jihad. Le terrorisme, comme on ne le dira jamais assez, n’est, en effet, pas question de nombre mais de volonté, et ceux-là n’en manquent hélas pas.

Révolte, voyage, le jihad est d’abord une démarche personnelle. Le jihadiste, qui se voit comme le membre d’une communauté persécutée et qui estime participer à une riposte, inscrit son action dans un ensemble. Il peut participer au combat au sein d’une katibat au Mali, au Yémen ou en Irak, mais aussi, par choix ou en raison de contraintes qui lui sont propres, décider d’agir dans son pays d’origine, en Suède comme en Tunisie.

C’est ainsi qu’il faut lire, par exemple, l’attentat de Boston, le meurtre de Woolwich, peut-être ceux de Seattle, ou les arrestations de plus en plus nombreuses au Maroc ou en Europe. L’action individuelle, théorisée par Younis Al Mauritani dans un texte intitulé Future Works, permet de frapper dans un environnement opérationnel devenu terriblement hostile aux réseaux constitués typiques des années ’90.

Short-term work for maktaba dawa is very simple and must be kept as such for us to be effective. Any Brother who comes to us, and is considered unknown, as a mujahid to the enemy agencies, must be trained in something specifically and sent back as quick as possible. (…) We should give him targets, the necessary training and send him back to carry out the operation. There should be no reason for us to keep contact with him, only very little, either to learn of the date of the attack, or if the Brother has a problem. We must carry out these operations to keep the pressure on the enemy, and try and make them a regular occurrence. With operations such as these, even if the casualties are small it shouldn’t make too much of a difference as the purpose of these attacks is to keep the pressure on the enemy.

Peu importe, finalement, que les tueurs soient ou non guidés de loin. La menace est là, et c’est l’essentiel tant le terrorisme, comme l’écrivit Carlos Marighella est « la propagande par le fait ». J’avais modestement, dès 2010, évoqué le glocal, cette intégration des luttes locales à la lutte mondiale que veut être le jihad. Voilà que leurs partisans inscrivent à leur tour leurs actions individuelles dans la lutte menée collectivement, comme dans une sorte de glocal personnel. Seuls quelques uns contestent encore l’évidence, et on en a même vus se répandre en imbécilités à l’occasion des enlèvements perpétrés au Cameroun et au Nigeria en 2013.

Il s’agit, en réalité, d’un cycle. Face à des menaces, concrétisées ou pas, les autorités intensifient la pression policière et judiciaire, et obtiennent des résultats. A plusieurs reprises, la nature de ces menaces les poussent même à déclencher des opérations militaires (Afghanistan, Irak, Sahel, Somalie, Yémen) plus ou moins fondées, plus ou moins discrètes, plus ou moins efficaces, plus ou moins longues. Ces initiatives militaires obtiennent elles aussi des résultats, mais entrainent des réactions, des modifications de la mouvance. Le sentiment de persécution chez les islamistes radicaux s’en trouve renforcé, ce qui nourrit la propagande et favorise le recrutement. De nouveaux combattants émergent alors, mais l’absence de réseaux pouvant les accueillir sur leur sol les pousse, soit à partir combattre soit à frapper à domicile. Pour eux, pour des milliers d’entre eux, l’action armée et le terrorisme sont, en effet, les deux manifestations possibles (et nullement exclusives l’une de l’autre) de la juste violence qu’ils doivent exercer contre ceux qu’ils jugent être leurs oppresseurs – et on revient à la confusion mentale qui frappe ceux qui confondent le terrorisme (choix tactique) et la résistance (démarche politique). Bref.

La pression sécuritaire, indispensable et plutôt efficace, a donc, sans surprise, transformé la menace, ses manifestations et ses acteurs. Face à cet enchaînement de coups et de parades, les autorités se concentrent depuis quelques années sur des mesures qualifiées de préventives, essayent de voir venir les coups avant même que leurs auteurs n’y pensent, poussant toujours plus loin la logique du renseignement, appelant à des réformes parfois hâtives alors que, peut-être, des modifications plus profondes pourraient être pertinentes. Ou pas.

(to be continued)

 

Mais où est donc passé le 27e Régiment de Dragons ?

Pierre Mondy est mort le 15 septembre 2012. Acteur et metteur en scène, au théâtre comme au cinéma, héros récurrent à la télévision, personnalité attachante, il méritait un hommage à la hauteur de son talent et de ses réalisations. Fidèle en cela à sa réputation d’excellence culturelle et d’intransigeance intellectuelle, TF1, la chaîne qui accueillit douze saisons de la série Les Cordier, juge et flic, choisit de diffuser le 16 septembre 2012, en lieu et place du chef d’œuvre de Martin Scorsese Les Infiltrés (The Departed – 2006), ce monument français du film de guerre qu’est la comédie que Robert Lamoureux réalisa en 1973 Mais où est donc passée la 7e compagnie ? Sans doute le plus grand film de guerre jamais produit en France, ce monument de l’histoire du 7e art méritait évidemment une 84e rediffusion afin de rendre un hommage mérité au disparu…

Mais où est donc passée la 7e compagnie ? The Departed

Avec un peu plus de panache, et s’ils ne l’avaient pas associé à de célèbres cours de langues ou à des biscuits salés que l’on déguste entre amis avant le dîner, les responsables des programmes de TF1 auraient pu exhumer de son oubli la fresque qu’Abel Gance consacra en 1960 à la bataille d’Austerlitz et dans laquelle Pierre Mondy incarnait, quand même, Napoléon 1er – ce qui a une autre gueule que le sergent-chef Chaudard.

Echec commercial retentissant, Austerlitz est une ambitieuse production internationale, portée par une éclatante distribution (Jean Marais, Martine Carol, Elvire Popesco, Georges Marchal, Vittorio De Sica, Michel Simon, Claudia Cardinale, Jack Palance, Orson Welles, Nelly Kaplan, Jean-Louis Trintignant ou Jean Mercure). Tournée en Yougoslavie, en grande partie dans des studios à Belgrade, la fresque voulue par Abel Gance (et réalisée avec l’aide du cinéaste Roger Richebé, également coscénariste), contrairement à son titre, ne se contente pas de raconter la plus grande victoire de l’Empereur mais relate les événements y conduisant, depuis la paix d’Amiens (25 mars 1802) jusqu’à la constitution de la Troisième coalition sous l’égide de l’Angleterre, en 1805, en passant par l’accession de Bonaparte au consulat à vie (2 août 1802) puis son couronnement (2 décembre 1804).

Austerlitz

Classique dans sa mise en scène, le film n’oublie ainsi rien des grands moments de ces trois années et privilégie les scènes longues, ne lésinant ni sur les décors ni sur les figurants ni sur les costumes. La présence d’une pléiade d’acteurs de premier plan, qui sont loin d’être des trophées du cinéaste et apportent leur contribution à l’ensemble, permet de valoriser des personnages importants sur lequel le film, pourtant long (166 minutes) ne peut s’attarder. On y croise ainsi Lazare Carnot sous les traits de Jean Marais, Robert Fulton joué par Orson Welles ou le général Weirother par Jack Palance. Contrairement à ce que certains critiques ont d’ailleurs pu reprocher, l’apparition régulière de visages connus ne distrait pas véritablement le spectateur, et renforce le sentiment que le film ne néglige rien.

Les dialogues, très écrits, regorgent de fortes pensées qui évoquent parfois le théâtre et prennent d’autant plus de force qu’elles sont récitées par de grands comédiens. Parmi celles-ci, on peut se permettre de citer « Le peuple, hélas, souhaite toujours la force au lendemain des désordres » (Carnot), « Il y a des cas en politique où on ne peut sortir que par des fautes » (Talleyrand après l’exécution du duc d’Enghien) ou « Un ministre de la police qui ne veut pas qu’on le réveille est un jean-foutre » (Bonaparte à la même occasion, dans la nuit du 21 mars 1804) – ma préférée étant « En France on n’admire que l’impossible ». S’ils contribuent à dater le film, ces dialogues lui donnent aussi une certaine tenue et témoignent d’une époque du cinéma.

Ils révèlent également, dans une succession de tableaux montrant à la fois l’évolution du pouvoir du futur empereur et la marche à la guerre, l’ambition pédagogique du film, qui se veut un récit fidèle et accessible au profane d’une partie essentielle de la geste impériale. On y voit un Bonaparte travaillé par l’idée de son destin, préoccupé par l’héritage de la Révolution et entouré par une famille qui s’élève en même que lui.

Pierre Mondy trouve sans doute là son plus grand rôle. Tour à tour chef de guerre, maître espion, politicien, mari, amant, fils et frère, il incarne à la perfection ce concentré de volonté, ce chef de guerre génial qui défie les vieilles puissances européennes et sème, sans le savoir, les graines de futurs grands désordres. Mondy, que l’on a souvent vu débonnaire, voire placide, s’y montre colérique, impatient, pressé (pas plus de trente minutes avec sa maîtresse), intraitable avec les tièdes mais aussi capable d’humanité, proche de ses soldats et même – ponctuellement – sensible à l’humour.

Fasciné par son sujet, Abel Gance, déjà auteur en 1927 d’un Napoléon (avec Albert Dieudonné et Antonin Artaud, notamment), tente de s’en tenir à un récit historiquement fondé. Il est permis, cependant, de relever que la façon dont il relate la mort du duc d’Enghien exonère l’Empereur de ses responsabilités. J’avoue ici mon ignorance de l’état du débat historique et n’émettrai donc pas de jugement définitif. Tout au plus puis-je émettre des doutes.

Napoléon (1927) Napoléon

Abel Gance nous montre également un chef de guerre menant une ambitieuse stratégie continentale, distribuant ordres et instructions avec aisance, ne reculant pas devant les obstacles les plus importants. La bataille d’Austerlitz, tournée à la fois en studio et en décors naturels, est l’occasion de voir l’Empereur inspectant ses troupes, bavardant avec elles, rassurant ses généraux avant le début du combat, et même ému par une rencontre fortuite avec le maréchal Koutouzov, alors que la défaite des alliés est consommée.

La fresque d’Abel Gance dresse donc le portrait d’un homme exceptionnel, dont le génie militaire et politique trouve sa plus brillante illustration à Austerlitz. Si le récit de la bataille paraît bien fade, c’est aussi qu’il a plus de cinquante ans. Les blessés sont dignes, les morts propres, et sans doute cet engagement historique aurait-il eu une autre ampleur devant la caméra de Ridley Scott (celui de Black Hawk Down, évidemment, pas celui de Robin des Bois, cet ahurissant naufrage) ou de Steven Spielberg, mais cette partie, désormais un peu datée, ne doit pas faire oublier les deux heures de manœuvres politiques qui la précèdent et qui constituent une leçon d’histoire bien plus enrichissante que la série télévisée qu’Yves Simoneau consacra en 2002 à l’Empereur, alors interprété par Christian Clavier.

 

Et je dédie cette chronique à un Grognard qui passa sans coup férir des forces spéciales à l’étude du jihad égyptien avant de traîner ses guêtres pour la République de chaque côté de la Khyber Pass. Il se reconnaîtra.

« The first of reciters/I saw eternal light/Best of vocal fighters/Beyond human sight/Where thorns are a teaser/I’ve played a double jeu » (« Crucified », Army of Lovers)

Taqīya.

C’est le mot magique, l’argument ultime, celui qui fait frissonner les spectateurs de MM. Calvi et Bourdin, celui qui vous transforme en grand professionnel en une poignée de secondes. Il suffit de correctement placer l’accent, et vous voilà de surcroît opérationnel capé, habitué au danger et aux rues poussiéreuses des villes en guerre (LE TERRAIN, LES GARS !).

Sur le terrain.

Mais de quoi s’agit-il, en réalité ? Le terme, dans l’esprit de beaucoup, est étroitement lié aux Frères musulmans et à leurs partisans. Il qualifie alors la façon dont le mouvement tente obstinément de se composer un visage avenant afin de dissimuler son radicalisme et la véritable nature de son idéologie et de son programme. Cette dissimulation est en effet une part essentielle de la stratégie de communication des Frères, et on a pu l’observer à l’œuvre dans de nombreux pays, aussi bien au Maghreb qu’au Moyen-Orient ou en Europe, avec un succès relatif, reconnaissons-le.

L’exemple le plus caricatural en est régulièrement offert par le toujours urbain Tarik Ramadan, capable de vous asséner avec tact et sourire ce qui semble être la plus implacable démonstration de bonne foi et de pacifisme. Les policiers français et suisses – auxquels j’adresse mes amitiés – détiennent pourtant quelques vidéos particulièrement gratinées qui montrent sans ambiguïté que ce brave garçon est à peu près aussi modéré que l’était le regretté Bernardo Gui, un autre homme de dialogue.

La taqīya consisterait donc à ne pas dire ce qu’on est véritablement, afin d’avancer vers un but politique de longue haleine. Cette stratégie implique évidemment que vous soyez un acteur de la vie publique, que l’on soupçonne du pire et qui essaye de convaincre que non, pas du tout mon ami, vous faîtes erreur, je suis venu en paix, reprenez donc un gâteau, ceux au miel sont délicieux. Le terme colle aux Frères depuis des décennies, de façon par ailleurs parfaitement fondée, mais il ne fait que donner une tonalité délicieusement levantine à une pratique aussi vieille que le monde. Timeo Danaos et dona ferentes, comme disait Machin. Ruser et ne pas montrer son jeu n’a pas été inventé en Egypte en 1928, quoi qu’on dise.

On oublie souvent, en effet, que cette taqīya, que le premier commentateur venu associe donc aux Frères, est non seulement condamnée par l’islam sunnite mais constitue d’abord une pratique chiite, théorisée au début du califat abbasside afin de permettre à cette communauté de se protéger de la majorité. Son incorporation dans la pratique du chiisme a même conduit les historiens à la nommer dissimulation canonique. Il s’agit alors d’une pratique collective, défensive, validée par le clergé.

Mais alors, me direz-vous, quel rapport avec le terrorisme, censé nous occuper ici ? Et bien, pour vous répondre franchement, aucun. Qu’on accuse une personnalité publique de double discours, soit. Qu’on soupçonne une communauté de dissimuler en son sein des pratiques interdites, pourquoi pas – même si on ne voit pas bien le problème tant que ces pratiques ne tombent pas sous le coup de loi. Accuser, en revanche, un terroriste de taqīya est une parfaite imbécillité. Celui-ci est, par essence, plus qu’un criminel, un clandestin, et il est pour cette raison bien obligé de dissimuler ses noirs desseins derrière un masque de respectabilité, ou en tout cas de normalité.

Va-t-on accuser Walter White de pratiquer la taqīya ? Ou le chef d’antenne de la CIA à Paris ? Ou son homologue du SVR ? Non, bien sûr. Leurs activités sont intrinsèquement clandestines et illégales, et il est dans l’ordre des choses qu’ils n’aillent pas clamer partout qu’ils ont recruté par la contrainte tel homme politique qui n’assume pas son homosexualité ou tel journaliste qui a de lourdes dettes de jeu ou qui boit comme un régiment de Cosaques de retour de campagne. De même est-il parfaitement naturel qu’un jihadiste, qui plus est repéré par les services de sécurité, n’aille pas expliquer sur Facebook qu’il est suivi mais qu’il se défait sans problème de l’équipe qui le surveille. Je note que d’autres n’ont pas cette délicatesse. Passons.

Dire ou écrire, ainsi, que Mohamed Merah ou les gars de son espèce pratiquent ou ont pratiqué la taqīya relève de la plus complète ineptie. Comme d’autres clandestins, ils mentent, pratiquent la ruse, la dissimulation, le double discours, dans un seul but opérationnel. Ils ne sont pas les leaders d’une communauté, ils ne sont pas les Gerry Adams du jihad, ils ne se lancent pas dans de subtiles argumentations afin de condamner tout en les justifiant les massacres ou les attentats. Existe-t-il d’ailleurs une traduction exactement identique en irlandais du concept de taqīya ? La réponse est dans la question.

Cessons donc de nous abreuver de termes employés à mauvais escient, et arrêtons de penser que seuls les jihadistes se cachent du monde quand ils préparent un attentat. Ne pas se bercer de fausses révélations est une façon comme une autre d’appréhender une menace dont certains esprits supérieurs écrivaient il y a quelques semaines qu’elle était largement surestimée. On les salue.

Just find an excuse to win.

Entre John Milius et Kathryn Bigelow, Peter Berg s’essaye à être le chroniqueur des guerres de l’Empire contre le jihad et reconnaissons-lui de le faire honnêtement. Dans The Kingdom (2007), il avait ainsi, et malgré quelques invraisemblances, troussé un très bon divertissement sur le contre-terrorisme, assorti d’une poignée de scènes remarquables – dont un des attentats les plus réalistes jamais tournés – et de quelques vérités brutalement assénées.

Six ans plus tard, et après le naufrage de Battleship (2012), le voilà qui revient en 2013 avec l’adaptation d’un livre de Marcus Luttrell, Lone Survivor: The Eyewitness Account of Operation Redwing and the Lost Heroes of Seal Team 10 (2007, Little Brown and Company, 390 pages) relatant, entre autres, une opération ratée des SEALs en Afghanistan en 2005.

Sobrement intitulé Lone survivor (encore une victime des distributeurs français qui l’ont rebaptisé Du sang et des larmes), le film jouit d’une réputation flatteuse chez les amateurs de films d’action, sans pour autant totalement convaincre.

Le désert, les montagnes arides et les treillis clairs ont remplacé, depuis longtemps, la jungle du sud-est asiatique sur nos écrans, mais il s’agit toujours de soldats occidentaux – et, le plus souvent, américains – engagés dans de lointains conflits contre un ennemi évidemment farouche. Lone survivor ne déroge pas à cette règle en mettant en scène un petit détachement de SEALs chargés d’éliminer un chef talêb, et on est pris d’un immense doute dès le générique d’ouverture, qui évoque furieusement G.I Jane (1997), un des plus affligeants films de Sir Ridley Scott, voire même Navy Seals (1990), de Lewis Teague, un authentique navet.

G.I Jane Navy Seals

Faite d’images d’archives commentées, cette scène inaugurale laisse craindre une nouvelle purge militariste, sans finesse, sans recul, juste bonne à faire fantasmer entre deux parties de Call of Duty, et on se surprend à penser aux reportages que diffusent certaines chaînes télévisées pour faire frémir dans les chaumières.

Ce n’est que plus tard qu’on réalise que ces quelques minutes étaient destinées, non pas à nous convaincre que l’entraînement des SEALs est immensément difficile (ce dont nous ne doutions pas), mais à nous présenter la fraternité d’armes des membres de cette unité d’élite. De fait, le film semble n’avoir que faire de la guerre en Afghanistan, et il se concentre à la fois sur les techniques des commandos de la Navy et sur les liens qui les unissent, à la base comme en opérations. On assiste ainsi à une impressionnante approche à travers les montagnes jusqu’aux abords de la cible, et on mesure une fois de plus, loin des zones de combat, à quel point certaines réflexions lues ou entendues peuvent être déconnectées de la réalité.

Promenons-nous dans les bois

Les hommes que nous montrent Peter Berg sont certes des combattants surentraînés et suréquipés, mais ils sont d’abord des professionnels venus accomplir les missions que leur a confiées leur pays. Le film, à aucun moment, ne s’essaye d’ailleurs à expliquer la situation (et on le comprend, la chose n’est pas si aisée), ni même à rendre compte de la guerre en cours. Il nous montre des soldats gérer une situation qui leur échappe et n’en tire, à première vue, aucune conclusion morale ou politique, loin, par exemple, de Lions et agneaux (2007), le très sentencieux film de Robert Redford consacré à l’intervention en Afghanistan. On perçoit cependant, entre salles de crise et moyens aériens, qu’on n’a pas à affaire à une petite escarmouche sans gravité.

Lions for lambs Lone survivor

Lone survivor raconte l’histoire vraie, même si modifiée à l’occasion de son passage au cinéma, d’un groupe de SEALs qui, envoyé en mission d’élimination, compromet toute l’opération en refusant d’abattre des civils croisés par hasard. Rien ne se passe, en effet, comme prévu, dans cette opération et un seul des commandos parvient finalement à s’en sortir, au prix d’une fuite particulièrement éprouvante.

Le film, en raison de son déroulement qui voit les personnages principaux progressivement éliminés par un adversaire puissant et maître du terrain, s’inscrit dans la longue tradition des films de traque, voire même des survival movies. Il évoque ainsi furieusement (forces spéciales, milieu hostile, absence de soutien, mission qui dérape) le chef d’oeuvre de John McTiernan Predator (1987), à la différence près qu’ici tout est vrai.

La grande force de Lone survivor, par delà le caractère spectaculaire de l’action qu’il met en scène, est en effet qu’il relate un épisode intervenu lors de l’opération Red Wings, lancée en 2005 contre les Taliban. Sachant cela, le spectateur, même conscient des libertés prises par le récit avec la vérité historique ou des inévitables erreurs de ce type de reconstitution, ne peut qu’être impressionné par le comportement de ces quatre soldats. Les scènes de chutes, tournées avec des cascadeurs qui s’y sont brisés quelques os, sont à cet égard particulièrement éprouvantes, et peu importe que tout ait été filmé au Nouveau Mexique (avec l’aide de l’Army qui a prêté des AH-64 et des MH-47, de l’Air Force qui a mis à disposition des HH-60, et des Marines, toujours disposés à rendre service) et non en Afghanistan.

En avant

Malgré la performance des acteurs (dont Mark Wahlberg, Eric Bana et Ben Foster, qui a bien du mal à trouver des rôles à sa mesure depuis 3h10 pour Yuma, en 2007), et sans doute en raison de l’issue de l’opération, le film laisse une impression d’inachevé. On peut peut-être même lui reprocher un certain manque de cohérence.

Débutant comme un pur film de guerre, centré sur la fraternité d’armes et l’accomplissement de la mission, il se transforme en chasse à l’homme, marquée par le sanglant échec d’une opération de secours, et s’achève par une bataille rangée dans un village et l’apparition d’une nouvelle fraternité entre Américains et Afghans (comme dans The Kingdom, d’ailleurs, où on voyait Américains et Saoudiens se découvrir et s’apprécier au fil de l’enquête).

Lone Survivor

Si on ne sait presque rien des raisons qui font que ces SEALs se battent ici (à peine entrevoit-on un sweat du New York Fire Department), le cinéaste s’attache à ne pas trop caricaturer la population. Entraperçue au début, elle est au coeur de la dernière partie du film, et le personnage du chef de milice que les SEALs étaient venus tuer n’est pas plus ridicule que certains émirs jihadistes, bien réels, vus ces temps-ci au Nigeria ou en Irak. On est loin, en tout cas, des Vietnamiens grimaçants ou des Arabes vociférants qui ont peuplé un certain cinéma hollywoodien pendant vingt ans.

Des soldats américains sont morts aujourd’hui en Afghanistan, et cette guerre est bien un nouvel échec occidental. Peter Berg, qui ne se prend ni pour Terrence Malick ni pour Oliver Stone, évite tout dégagement politico-moral. Sa vision du combat, qui est celle, ici plus que jamais, d’un affrontement entre deux volontés (le chasseur devenu proie, et la cible devenue chasseur), n’a rien de révolutionnaire, et est même froide. Ces hommes-là se battent, voyons comment ils s’y prennent, semble-t-il nous dire. On peut cependant noter que, venus tuer un chef ennemi, les soldats de l’Empire n’ont pas voulu devenir des assassins d’enfants, aussi bien pour des raisons d’éthique personnelle que pour éviter les coûts juridiques et politiques d’un tel acte. Cette décision, aux conséquences décrites par le film, pourrait bien symboliser l’impossibilité des Occidentaux à se livrer à la même violence que leurs ennemis. Il ne s’agit certainement pas de déplorer cette posture, mais peut-être de la juger parfois difficilement compatible avec les buts affichés d’une intervention.

Lone survivor

Et on s’interroge, alors. Les trois bergers abattus froidement dans les sous-bois, et le chef de milice lui-même flingué proprement, l’issue de la guerre en aurait-elle été changée ? Les quatre soldats auraient-ils réussi à s’exfiltrer ? Mystère. Peter Berg nous dit peut-être, simplement, que quitte à perdre des guerres autant le faire sans renier les valeurs qui nous font les déclencher.

Le petit chien est sur la pente fatale.

Le 24 mai, dans l’indifférence quasi générale des médias français a été commis un attentat suicide à Djibouti contre un restaurant fréquenté par des Occidentaux. En plus des deux kamikazes – un homme et une femme – est mort un ressortissant turc. Une vingtaine de personnes ont été blessées, parmi lesquelles des marins néerlandais et des employés d’une société française de conseils. Une telle attaque dans ce petit Etat stratégique, dont le régime, malgré sa conception très particulière de la démocratie ou de la justice, bénéficie du soutien indéfectible des démocrates que nous sommes, est évidemment un événement majeur.

Il faut dire que Djibouti est une base opérationnelle occidentale depuis des décennies, utilisée par la France (qui y stationne des unités de la Légion, de la Colo, du COS, une unité de chasse de l’Armée de l’Air, des moyens de soutien et tout un tas de systèmes de renseignement technique) et par l’Empire depuis le début des années 90. Bien avant le 11 septembre 2001, on pouvait ainsi apercevoir au bout des pistes de l’aéroport des AC-130 employés pour faire le ménage en Somalie.

AC-130U

Peu de temps après les attentats de 2001, les Etats-Unis ont établi une liste de terres de jihad, actives ou en devenir, qui nécessitaient à leurs yeux des actions politico-militaires. La Somalie, de cruel souvenir, figurait évidemment en bonne place dans cette liste, et Washington proposa même à Paris de prendre la tête, depuis Djibouti, d’une coalition régionale qui irait casser du jihadiste dans le pays. Sans surprise, et avec raison, la France refusa, et la guerre contre les Shebab fut finalement déclenchée en 2006 par l’Ethiopie. Mais ne nous égarons pas.

Djibouti est un poste avancé contre les Shebab, mais aussi une base utilisée intensivement contre AQPA (cf. ici) et la piraterie régionale. On y voit des F-15E ou des drones armés qui frappent au Yémen ou en Somalie, on y stationne des forces spéciales, (toujours plus, d’ailleurs), et on y prépare des actions plus ou moins clandestines, comme le raid français raté du mois de janvier 2013 qui visait à sauver un otage de la DGSE. Djibouti est donc une cible militaire naturelle pour les mouvements jihadistes régionaux, et chacun y redoutait une action terroriste, sans pouvoir évidemment la prédire.

Roland Marchal, qui est prompt à voir des échecs politiques américains derrière chaque évènement (y compris, sans doute, la récente panne de mon sèche-linge), devrait d’abord se concentrer sur les difficultés françaises avec ses anciennes possessions africaines. On aimerait également connaître les propositions de nos universitaires sur la façon dont on peut circonvenir par la seule politique une menace qui a juré notre perte.

Le fait est que cet attentat est un affront, et aussi un avertissement. Bien peu ont noté que la revendication des Shebab diffusée le 27 mai mettait nommément en cause la France pour ses actions militaires « contre les musulmans », en particulier en RCA. Il s’agit là d’une nouvelle et éclatante illustration du phénomène qui veut que les jihadistes non seulement inscrivent leurs actions locales dans un contexte global (glocal) mais soient également inspirés par les combats de leurs coreligionnaires, voire s’emparent de l’actualité pour justifier leurs actions. A cet égard, l’attentat du 24 mai est un cas d’école, qui voit un groupe somalien (qui a déjà frappé au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie – et qui a formellement fusionné avec Al Qaïda en 2012) s’en prendre à la France dans son arrière-cour djiboutienne en prenant prétexte d’une guerre qui s’en déroule bien loin.

L’impression qui naît en observant une carte de l’Afrique, ces jours-ci, est celle d’une progressive perte de contrôle de la situation sécuritaire dans toute une partie du continent. Bien sûr, nombre d’Etats vivent en paix, et il faut se garder des généralisations, mais plusieurs régions sont bel et bien menacées par des groupes jihadistes que personne ne parvient réellement à dominer. Plus grave, et comme nous avions été quelques uns à le prévoir, toutes ces crises sécuritaires convergent et s’alimentent au point de défier nos capacités de réponse et d’analyse. Le jihadisme n’est évidemment pas le seul phénomène d’importance qui se déploie dans le continent, mais son impact politique, militaire, diplomatique, social et même économique le rend, comme le diraient les militaires, particulièrement dimensionnant.

Je ne vais pas revenir sur les révolutions arabes, qui génèrent sans surprise une instabilité à la hauteur de leur ampleur. Seule une poignée de garçons intellectuellement ralentis peut encore s’étonner d’un tel désordre, qui devrait nous renvoyer aux périodes agitées ayant suivi les révolutions européennes depuis quelques siècles. De même faut-il être d’une belle mauvaise foi pour voir dans les révoltes libyenne, tunisienne ou égyptienne le début ex nihilo du jihad, alors que ces trois pays sont confrontés depuis des années, sinon des décennies, au terrorisme d’inspiration religieuse.

Le fait est, cependant, que ces brutaux changements de régime ont été autant d’occasions que des forces longtemps étouffées ont su saisir, de même que les coups de force en Egypte ou en Libye ont parfaitement confirmé les analyses et prédictions de l’émir d’Al Qaïda, le bon docteur Ayman Al Zawahiry. Face à des Etats fragiles, fatigués ou en pleine recomposition, les jihadistes d’Afrique du Nord ou du Sahel ont su profiter de ce moment pour imposer, sinon leur domination, du moins leur présence dans le paysage régional.

La situation que je décrivais au mois d’octobre 2012 n’a donc fait qu’empirer et prend désormais des allures de conflit régional. Je ne vais pas me lancer dans une énumération exhaustive, mais il ne me semble pas inutile d’énoncer quelques faits, autour des principales organisations jihadistes actives dans une vaste partie Nord du continent africain.

AQMI, le plus ancien des groupes actifs, lointain descendant du GIA, héritier direct du GSPC, poursuit la lutte en Kabylie et ne cesse d’étendre ses réseaux dans la région. Conformément à une ambition déjà ancienne, le groupe, qui a rallié AQ en septembre 2006, continue d’implanter des cellules au Maroc tout en participant directement aux combats en Tunisie, où il est partie prenante à la réorganisation des réseaux. AQMI est également active en Libye. Elle y a obtenu quantité d’armes en 2011, et certains de ses membres étaient de l’attaque du consulat américain de Benghazi. On a appris récemment qu’Ansar Al Sharia – Libye comptait des Algériens dans ses rangs.

Après plus de 15 ans de présence au Sahel (une donnée qui échappe à certains et que j’avais tenté de présenter il y a deux ans), les jihadistes algériens ont réussi à susciter des vocations et à structurer une mouvance locale, constituée – schématiquement – autour d’Ansardine, un mouvement islamo-irrédentiste touareg qui ne cesse de muer, et du MUJAO. Ce dernier, qui mène la guérilla au Mali et a déjà frappé au Niger a fusionné avec le groupe de Mokhtar Belmokhtar au mois d’août 2013 pour créer Al Mourabitoun, officialisant ainsi une coopération porteuse de bien des dangers. Demandez donc aux types d’Arlit, qui ont eu chaud au printemps 2013.

Cette nouvelle entité, QUI N’EST PAS UNE DISSIDENCE D’AQMI, s’est directement mise aux ordres d’AQ (ce qui dément, une fois, de plus, les affirmations de certains qui voient en MBM un narcojihadiste), comme l’a confirmé l’arrivée à sa tête d’un vétéran du jihad, Abou Bakr Al Masri, récemment dézingué par nos petits gars. Al Mourabitoun est un mouvement en devenir, dont les ambitions, dans la bande sahélienne et en Libye, complètent celles d’AQMI, et ce n’est pas un hasard si le dispositif français s’emploie à le casser autant faire se peut. Comme toujours, ces mouvements coopèrent informellement, partageant les mêmes routes logistiques, adaptant leurs objectifs et choisissant leurs cibles en fonction des projets des autres groupes.

Plus au sud, Boko Haram (BH), secte devenue mouvement islamiste combattant aux accents jihadistes, a créé au Nord Nigeria et au Cameroun voisin un autre pôle de violence qui déstabilise lentement la région. Ansaru, son émanation purement internationaliste, est tellement silencieux depuis des mois qu’on ne peut exclure qu’il ait réintégré la maison mère. Ces deux groupes ont beaucoup appris au contact d’AQMI en 2012 et 2013, et il se murmure qu’ils auraient envoyé une poignée de combattants en RCA. Je n’en sais rien, pour ma part.

La bande saharo-sahélienne (BSS), comme on dit dans le kaki, est donc coincée entre la crise nigériane et la crise nord-africaine tout en abritant en son sein ses propres acteurs violents. Je ne vais pas revenir sur les liens entre tous ces braves gens, ils sont largement documentés pour peu qu’on prenne le soin de travailler un minimum et de poser les questions aux bonnes personnes. Mais il paraît que c’est de l’académisme que de vérifier ses sources.

A l’est du continent, l’insurrection islamiste somalienne, que je me garderai bien de comparer à celle du Nigeria, est un autre mélange, tout aussi complexe, de luttes locales, de rivalités, et de volonté d’en découdre avec le monde selon le crédo jihadiste bien connu. Le jihad en Afrique de l’Est est un phénomène ancien, et on ne dira jamais assez que le premier attentat attribué par AQ, à Aden le 29 décembre 1992, a été suscité par l’intervention impériale en Somalie. Et je ne me lasse pas de méditer sur la mort, le 23 mai 1996, du premier adjoint égyptien d’Oussama Ben Laden, Abu Ubaidah Al Banshiri, disparu dans le naufrage d’un ferry sur le lac Victoria. A quoi ça tient, quand même.

Je pourrais aussi bien vous parler du regretté Fazul, mais il suffit de préciser que la Corne de l’Afrique est une terre ancienne du jihad, alimenté par les réseaux yéménites et par des siècles d’influences mutuelles avec la Péninsule arabique. Il paraît même qu’il y a une traite négrière entre les deux régions, mais c’est sans doute mal de le rappeler. On trouve là, de Djibouti, et même du Soudan, jusqu’à la Tanzanie ou l’Ouganda, des réseaux et des cellules qui ne sont pas toutes directement liées aux Shebab. Il n’est pas inapproprié, quand on parle de certains, d’évoquer une sorte d’Al Qaïda en Afrique de l’Est, même si la chose est plus complexe.

Résumons-nous. Un premier foyer de violence en Algérie, rayonnant dans toutes les directions. Un deuxième au Sahel, entre le Nord Mali et le sud de la Libye, lui aussi multidirectionnel. Un troisième au Nord Nigeria, contaminant le Cameroun et le Niger, et peut-être la RCA. Un quatrième en Libye, essentiellement dans le grand Est, lié au premier et déjà connecté au jihad du Sinaï. Un cinquième en Somalie, lié au premier et au troisième, et menaçant une grande partie de l’Afrique orientale tout en se faisant l’écho des luttes menées ailleurs. Autant dire que tout va bien.

De même que le jihad syrien est inédit par l’ampleur des filières de volontaires qu’il suscite, la crise jihadiste en Afrique constitue en effet un défi unique par son étendue et sa complexité, et la France y est en première ligne.

Le colonel Goya a récemment analysé la posture française, et je ne vais évidemment pas revenir sur ce point. Je veux, en revanche, partager son inquiétude quant à nos capacités à faire face à un défi qui ne cesse d’évoluer et de gagner en ampleur, tandis que les budgets alloués à nos forces sont soumis à une incessante pression à la baisse.

Le redéploiement en cours de nos moyens dans la BSS, du Sénégal à Djibouti, avait été initialement pensé pour regarder vers le nord. Alors que s’esquisse enfin une certaine coopération avec l’Algérie, la menace vient des confins libyens mais également du Grand Sud algérien, sillonné en tous sens par de petits groupes de jihadistes faisant la navette entre les crises. Alger a bien du mal à sécuriser ses frontières orientales, et éprouve de naturelles réticences à laisser les Etats-Unis utiliser leurs drones de combat au-dessus de son territoire.

Ces appareils sont devenus un des éléments indispensables de toute stratégie anti terroriste, et j’éprouve une intense satisfaction à voir la France enfin, après des années de déni, mettre en œuvre une campagne d’élimination de chefs ennemis afin d’empêcher la reconstitution des groupes au Sahel. Je suis bien conscient des limites à moyen terme des seules opérations de ciblage, mais on ne peut pas se contenter d’attendre que l’ennemi agisse sous prétexte que le tuer ne réglera pas la crise sociopolitique qui le pousse à nous combattre.

Il faut ici, d’ailleurs, saluer les succès de plus en plus impressionnants du dispositif français, qui semble avoir enfin réussi une intégration opérationnellement efficace des moyens et des capteurs. L’élimination d’Abou Bakr Al Masri, révélée par Le Monde, illustre ainsi la façon dont la force Serval (et toutes ses composantes) suit les méthodes américaines de ciblage et confirme que les difficultés de coordination entre services français ont été en grande partie surmontées.

Ces réussites opérationnelles, qui auraient peut-être pu intervenir plus tôt, ne doivent pas faire oublier le fait que Paris se débat dans un dangereux isolement dans la BSS. J’ai déjà écrit que les conflits en cours étaient la manifestation du naufrage de notre politique postcoloniale. Pas un des Etats sur lesquels nous sommes censés nous appuyer n’est réellement fiable. La Mauritanie ou le Burkina sont ainsi de bien ambigus partenaires, tandis que la persistance de la lamentable crise politique malienne fragilise nos positions. Au Niger, un Etat dont nous avons cruellement besoin, la situation politico-sécuritaire est plus que médiocre, et le Tchad n’est pas un allié de tout repos. Le Cameroun est au bord du gouffre, et la RCA y est tombée depuis longtemps.

Accusée d’être le gendarme de l’Afrique, la France donne surtout l’impression qu’elle en est le pompier, courant de fenêtre en fenêtre avec une bâche qui ne cesse de rétrécir pour sauver ce qui peut l’être. Le dispositif de la BSS sera-t-il capable de gérer des crises majeures simultanées au nord et au sud ? Les Etats-Unis, dont le président a clairement indiqué qu’ils nous soutiendraient, sont-ils prêts à faire autre chose que déployer des forces spéciales et des drones – il est vrai, dans de nombreux pays ? Et d’ailleurs, à eux deux, Paris et Washington sont-ils vraiment capables d’empêcher une région de basculer lentement mais sûrement ?

La question n’a rien de rhétorique, et elle pose de difficiles défis organisationnels. Il y a un monde entre gérer une dizaine de crises localisées, aussi délicates soient-elles, et mener une guerre semi clandestine à l’échelle d’un continent. Le 23 mai, à l’occasion de la grand-messe qu’il organisait à l’Ecole militaire pour célébrer le renseignement en opération, le général Gomart, patron de la DRM et ancien chef du COS, n’a pas caché ses ambitions en la matière. On y a parlé analyse, et aussi sources humaines, task forces, moyens techniques. J’ai même failli déposer mon CV aux pieds du grand homme, mais je me suis ressaisi à temps.

Le DRM n’a pas tort s’il pense que la perspective d’un engagement de longue durée en Afrique contre les groupes jihadistes va nécessiter une révolution culturelle au sein de son service, qui va devoir adapter les méthodes d’enquête et d’analyse qui font la force des deux grands services de renseignement de la République. Et la DGSE, qui a déjà accompli bien des révolutions, va peut-être devoir admettre qu’une partie du renseignement de terrain doit être le fait des militaires qui y sont déployés.

Plus de dix ans après le lancement de la campagne anti terroriste mondiale de l’Empire, la France, à son échelle, paraît confrontée aux mêmes défis : intégration opérationnelle du renseignement multi capteurs, chaîne de commandement raccourcie, coopération entre services et administrations, gestion d’une menace évolutive au profit d’alliés changeants, parfois parties du problème à résoudre. Mais à la différence de la France, les Etats-Unis, depuis le 11 septembre 2001, et malgré leurs erreurs ou leurs tâtonnements, n’ont jamais envisagé de réduire les moyens, matériels ou humains, alloués à la guerre qu’ils menaient, et les projets grandioses des différents services de renseignement français se heurtent, eux aussi, aux limites budgétaires.

Engagée au Mali et en RCA, visée à Djibouti ou au Niger, menacée depuis le Nigeria ou la Libye, la France s’expose à des déconvenues qui pourraient être d’autant plus cruelles qu’elles illustreraient la déconnexion croissante entre ses ambitions et ses moyens. Vient toujours un moment où la réalité reprend le dessus, et où les discours glorieux ne sont plus que des oraisons funèbres ampoulées.

L’Afrique, c’est chic.

Un mois après l’enlèvement de plus de deux cents jeunes filles à Chibok par les poètes incompris de Boko Haram, la secte islamiste radicale qui sévit dans le nord du Nigeria depuis 2000, le monde paraît prendre conscience de l’existence dans ce pays d’une menace terroriste particulièrement virulente. Elle n’a pourtant rien de nouveau et fait l’objet, depuis des années, du suivi attentif de nombre de services et d’universitaires. On pourra ainsi consulter avec profit les travaux de Marc-Antoine Pérouse de Montclos ou, par exemple, les études régulières du Combating Terrorism Center (CTC) de West Point.

Je ne vais évidemment pas revenir sur l’émergence déjà ancienne d’un islamisme combattant au Nord Nigeria. J’avais d’ailleurs, il y a déjà deux ans, rapidement évoqué ceux qui, un temps, se présentèrent comme des Taliban nigérians, provoquant à Paris quelques moqueries méprisantes (« Ah la la, ces Africains, quand même ») associées aux habituelles invocations (« L’islam africain est pacifique »). Pour beaucoup d’observateurs, ces sanglantes turbulences dans une région déjà frappée par bien des maux (pauvreté, corruption, défaillance de l’Etat, tensions ethniques) étaient localisées et ne devaient être vues que comme les vicissitudes de la vie d’un Etat complexe et instable au cœur d’une région souvent observée avec paternalisme.

Comme souvent se heurtèrent là l’approche transversale et volontiers pessimiste d’une génération de contre-terroristes qui poursuivaient leur mission (et leurs cibles) comme ils le pouvaient et les réflexes d’analystes politiques excellents dans le suivi de leurs dossiers géographiques mais parfois incapables de saisir l’ampleur des interconnexions. Alors que nos enquêtes nous conduisaient d’un bout à l’autre de la carte, ceux qui auraient pu nous éclairer nous percevaient d’abord comme une bande d’hystériques capables de dévaster la planète pour s’opposer à une menace dont ils ne percevaient pas l’originalité.

Je ne vais donc pas me risquer à expliquer ou décrire dans le détail la vie et l’œuvre de Boko Haram – même si certains articles récemment parus en France pourraient rendre ce projet nécessaire. Il ne me semble, en revanche, pas inutile d’aligner quelques réflexions, comme toujours de bon sens.

Commençons donc par la campagne d’indignation, probablement sincère à ses débuts, lancée sur les réseaux sociaux. Devenu un phénomène mondial grâce à l’Impératrice, qui l’a relayé, le fameux slogan #bringbackourgirls, inventé au Nigeria, n’en finit pas de s’afficher sur nos écrans, dans les mains de personnalités qu’on n’imaginait pas si sensibles à la violence au Nigeria. On y brûle pourtant des écoles et églises depuis plus de dix ans, et les attaques contre les enfants ou les adolescents y sont monnaie courante. Pas plus tard que le 25 février dernier, 42 adolescents ont été massacrés dans le dortoir de leur lycée à Buni Yadi, dans l’Etat de Yobe, sans que leur mort provoque autre chose qu’une poignée d’articles. De même, le jour où étaient enlevées les jeunes filles de Chibok était commis à Abuja un attentat dans une gare routière dont le bilan a atteint le score très honorable de 75 morts. J’ajoute qu’un suspect de cet attentat a été arrêté au Soudan le 14 mai.

#bringbackourgirls

Gare routière d'Abuja le 14 avril

De tous les Etats confrontés à la violence islamiste radicale, le Nigeria, aux côtés du Yémen ou de l’Irak, est un des plus durement touchés, sans autrement attirer l’attention des grands médias. Comme en Algérie, où seule la violence commise dans la capitale provoque un vague intérêt par chez nous, le Nigeria ne fait la une qu’en cas d’authentique carnage ou de frappes symboliques. Le reste du temps, les attentats réguliers à Maiduguri ont bien moins d’écho ici que les déclarations ordurières d’un tapin espagnol exprimant avec élégance son dépit de ne pas voir son petit ami s’envoler au Brésil avec l’équipe de France de balle aux prisonniers. Qui sait, par exemple, que la capitale fédérale nigériane a été touchée par des attentats en 2010, 2011, 2012, avant ceux de ce début d’année, et qu’ils ont visé des bâtiments de la police, le siège des agences des Nations unies ou un quotidien ?

Personne ne déplore évidemment la mobilisation initiale en faveur des jeunes filles de Chibok. Nombreux, en revanche, sont les observateurs du pays, sur place ou à Paris, qui s’agacent de son incohérence, de son caractère tardif et partiel, et de sa totale inefficacité – comme dans cet intéressant article de L’Express. Certains, et je peux entendre leurs arguments, estiment même que cette soudaine furie sert les intérêts de Boko Haram en lui donnant une audience mondiale.

Il me semble, en réalité, que le groupe, certes peu ou pas connu du grand public occidental, était depuis longtemps l’objet de toutes les attentions des Etats que la situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest préoccupe. Responsable de plusieurs enlèvements d’Occidentaux, lié à AQMI et aux Shebab somaliens avec lesquels il entretient d’étroites relations (y compris financières), maison mère d’Ansaru, un autre groupe de charmants bambins, le mouvement inquiète et mobilise. On a vu des membres de Boko Haram au Mali, et les recrutements au Niger, parmi les réfugiés sont nombreux et aisés. Plusieurs services ont même longtemps cherché le coordinateur algérien présent au Nord Nigeria qui œuvrait pour tout ce petit monde.

Dans le nord du Cameroun voisin, BH est très à son aise et défie les autorités de Yaoundé, décidément bien impuissantes. Il y bénéficie du développement, déjà ancien, de l’islam radical, selon un schéma bien connu que j’ai rapidement exposé ici. L’armée nigériane, qui ne fait pas dans la dentelle, effectue d’ailleurs de régulières incursions chez son voisin afin d’y poursuivre les opérations de combat qu’elle mène depuis des mois contre le mouvement. Je rappelle d’ailleurs que les récentes libérations d’otages français détenus au Nord Nigeria se sont faites grâce à d’obligeantes décisions de la justice camerounaise relâchant des membres de BH. Et à Niamey, le 1er juin 2013, une audacieuse attaque de la prison de la ville a permis à plusieurs jihadistes de se faire la belle, dont des petits gars de Boko Haram. Autant dire que ça va, merci, le mouvement est plutôt observé de près.

La mobilisation médiatique qui se développe en Occident exaspère, à dire vrai, les spécialistes du Nigeria. Je n’en suis pas un, mais j’en côtoie plusieurs de (très) près et je partage leur agacement devant cet emballement qui semble découvrir la violence qui ensanglante le pays depuis si longtemps, dans l’indifférence générale. Même la récente visite du Président, il n’y a pas si longtemps, n’a manifestement conduit nos compatriotes ou notre chère presse à s’intéresser intelligemment à notre premier partenaire économique en Afrique sub-saharienne. N’y avait-il pas moyen de s’émouvoir, avant la tragédie de Chibok, du terrorisme qui ravage le nord du pays, jette des milliers de civils sur les routes et déstabilise toute une région ?

On en vient alors à contempler avec consternation, non pas tant les #bringbackourgirls qui fleurissent sur Internet que le rassemblement mondain tardif et indécent, au Trocadéro, de personnalités aux indignations sélectives et à l’ignorance quasi complète. Mesdames, si la situation des populations au Nigeria, en particulier dans les Etats où est appliquée la charia, vous choque tant, pourquoi ne pas avoir réagi après les combats du 19 et du 20 avril 2013 dans le village de Baga, sur les rives du lac Tchad, au cours desquels 185 personnes sont mortes ? Ou après l’attaque d’une résidence universitaire, le 2 octobre 2012, qui a vu près de 30 étudiants égorgés ou abattus par les terroristes de Boko Haram ? Il faut sans doute conclure, après vous avoir entendues aligner les truismes au sujet d’un pays que vous ne placiez pas sur une carte il y a une semaine, que vous êtes là, au mieux parce que vous êtes des ignorantes repenties, au pire par que c’est follement trendy d’aller manifester contre des jihadistes avant d’aller passer un casting et que ça renforce votre image de people responsable. Celles qui ont un peu de temps pourraient d’ailleurs se mobiliser pour sauver cette jeune Soudanaise condamnée à la pendaison pour apostasie.

Se pose alors la question des conséquences pour Boko Haram de cette bruyante mobilisation. Comme souvent, on nous dit qu’il ne s’agit pas de donner trop de visibilité à un groupe terroriste, qui, et c’est vrai, fait ce qu’il fait pour créer un effet médiatique qui se transformera en pression politique. C’est vrai, mais c’est impossible à réaliser, et sans doute pas totalement pertinent.

Boko Haram, qui n’est plus une secte, n’est pas non plus un véritable mouvement jihadiste. Les racines communautaires de son combat en font un groupe véritablement à part au sein de la mouvance islamiste combattante mondiale (il faudrait regarder de près le TTP pakistanais, pour essayer de modéliser tout ça, puisque l’Armée islamique de l’Ogaden n’est plus qu’un souvenir romantique). Par ailleurs, la puissance des coups qu’il porte aux autorités, comparable à ce qu’on observe au Yémen de la part d’AQPA, lui garantit une notoriété régionale et toute l’attention des autorités, directement et violemment défiées dans leur existence même. Considérer, ainsi, qu’en se mobilisant ici on fait le jeu de groupe là-bas révèle une profonde méconnaissance du contexte nigérian, et néglige les circonstances de cette mobilisation.

Les caractéristiques de Boko Haram, que j’ai évoquées plus haut (ancienne secte, lutte communautaire, attaques répétées contre les populations), font donc du mouvement un groupe singulier. L’enlèvement de Chibok – une ville où devait se rendre le président Jonathan avant de se rendre à Paris et où il n’ira finalement pas – doit être vue comme une nouvelle déclinaison de la Prise d’otages de masse (POM). Ces opérations, lourdes et complexes (Boudennovsk, Moscou, Beslan, Bombay, In Amenas, Arlit, Nairobi) visent à obtenir un impact politique majeur en faisant durer l’événement le plus longtemps possible (jusqu’à trois jours, pour l’instant) et en révélant les faiblesses des autorités. La capture de plus de deux cents jeunes filles par un groupe de terroristes, leur déplacement, les affirmations selon lesquelles elles seraient vendues une par une à des jihadistes esseulés, et les rumeurs qui en voient certaines en RCA, sont autant de facteurs qui ne pouvaient que provoquer un retentissement maximal, sans que les exclamations occidentales y soient pour quelque chose.

Dès l’enlèvement connu, l’émotion a été très vive et a placé les autorités sous un flot ininterrompu de critiques. Initiées par les familles des captives, elles ont été relayées par la presse et les observateurs, dans le pays comme ailleurs. Imaginer que le phénomène relayé sur Internet ait pu être déterminant relève d’une forme sournoise de paternalisme, comme si les Nigérians avaient besoin des Occidentaux pour se révolter quand un groupe terroriste s’en prend à leurs enfants. De même, penser que toute l’affaire serait restée dans l’ombre sans ce fameux hashtag révèle un regard bien lointain sur le pays et la région.

A dire vrai, au lieu de se lamenter ou d’aligner les lieux communs, il ne serait pas inutile de mesurer les conséquences négatives pour le groupe de cette opération. L’émir de Boko Haram, Abubakar Shekau, n’est certes pas l’homme des demi-mesures et il mène depuis des années une stratégie particulièrement violente, associant attentats, guérilla et massacres. Il a cependant manifestement franchi un palier avec cette affaire, qui lui échappe désormais et qui lui offre une notoriété qui lui dessert. Condamnés par Al Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite, les enlèvements de Chibok et les déclarations incendiaires qui ont suivi peuvent éloigner Boko Haram du reste de la mouvance islamiste combattante.

Au lieu d’affirmer, par pure ignorance, que le mouvement n’a pas de lien avec les autres groupes de la région (alors que, par exemple, la montée en gamme des opérations conduites depuis des mois tient d’abord aux formations reçues au Mali en 2012 des instructeurs du MUJAO et d’AQMI), il serait bon de s’interroger sur l’effet de l’affaire de Chibok sur ses relations régionales. A ce sujet, il n’est sans doute pas inutile de se rappeler des lourdes conséquences pour le GIA des massacres de 1997 et 1998, à commencer par la perte de ses idéologues londoniens, de ses réseaux européens et son expulsion des camps des afghans et pakistanais.

Outre que l’affaire de Chibok pourrait donc isoler Boko Haram, et peut-être même fragiliser son émir, il faut constater que la mobilisation internationale n’est pas que médiatique. La France, qui suit la situation au Nord Nigeria depuis des années et ne voit pas d’un bon œil s’étendre ce foutoir vers le nord ou l’est, tente de développer avec le pays une coopération sécuritaire sérieuse. La chose n’est pas aisée, tant les services nigérians sont attachés à leur indépendance. Jusqu’aux attentats d’Abuja en 2011, les autorités refusaient toute aide extérieure, mais elle leur a été aimablement imposée par l’Empire, qui a ouvert une légation du FBI dans le pays. Les Britanniques, également fort mal considérés dans ce domaine, ont réussi à convaincre leur ancienne possession qu’elle ne pouvait pas poursuivre seule dans cette voie.

Pour autant, la stratégie nigériane contre Boko Haram est d’abord militaire, et donc, quand on connaît l’armée nigériane, sans grande finesse. On est loin de la COIN préconisée dans les pays occidentaux, sans même parler du fait que certaines unités se comportent au moins aussi mal sur le terrain que l’ennemi qu’elles pourchassent. Enfin, les deux principales agences de renseignement nigérianes, le SSS et le NIA, si elles sont compétentes, se livrent une terrible guerre de périmètre et n’entendaient pas, jusqu’à il y a peu, réellement coopérer avec les services occidentaux.

Le fait est que le sommet de Paris pour la sécurité au Nigeria, prévu le 17 mai, signe un terrible désaveu pour la plus grande puissance d’Afrique de l’Ouest. Voilà, en effet, qu’un Etat européen convoque abruptement une conférence internationale au cours de laquelle doit être évoquée une situation de crise intérieure dont les conséquences menacent toute la région. Il y a là une terrible perte de souveraineté, même symbolique, et si on voit mal comment les services français ou britanniques vont aider en si peu de temps à retrouver les captives (on leur souhaite évidemment tout le succès possible) il est désormais publiquement admis que le Nigeria ne maîtrise pas le nord de son territoire. On a déjà vu meilleur signal.

Alors que la France réorganise en profondeur son dispositif sahélien en le tournant vers le nord, il va falloir s’interroger sur nos capacités à gérer une crise nigériane qui pourrait fusionner avec d’autres, ou pour le moins interagir avec elle. Le Cameroun, dont la radicalisation du Nord est documentée depuis des années sans qu’aucune action n’ait été entreprise, fait figure de maillon faible. Je suis, pour ma part, extrêmement préoccupé par la situation au Niger, au cœur de la région. Une crise majeure dans ce pays aurait d’immenses conséquences, pour tout le monde, et nous forcerait à mener une guerre dont nous n’avons, malgré nos succès, peut-être plus les moyens. L’Empire ne s’y trompe pas, étudie la question et renforce à la fois ses positions et ses moyens.

Autant dire que si ça a commencé il y a déjà longtemps ce n’est pas près de finir.