« What can I do, I’m a nervous wreck? » (« Planet of Women », ZZ Top)

La question est aussi vieille que le terrorisme, mais elle ne se pose que lorsque la violence de ceux qui attaquent l’Etat semble insensible aux actions du binôme police/justice. Dans les démocraties, la gestion de ces agressions est parfois confiée à des services de police spécialisés, et c’est évidemment le cas en France.

La réponse idéale à ces attaques ne devrait jamais, en effet, exister en dehors du cadre de la loi, parfois très large si on pense à nos pratiques, mais l’idéal n’est pas de ce monde. La tentation d’employer des moyens plus violents, clandestins, illégaux, naît parfois lorsqu’il semble qu’aucune réponse durable ne puisse être conçue puis mise en œuvre contre certains acteurs violents. Le débat est alors vif, entre ceux qui pensent qu’il ne faut pas transiger avec les principes (ils ont raison) et ceux qui pensent que les principes, non seulement ne sauvent pas de vies et, surtout, peuvent sortir terriblement fragilisés d’une crise politico-sécuritaire majeure (ils n’ont pas tort non plus). C’est dans ces moments qu’on juge ses dirigeants, lorsque le pragmatisme de la réponse est le mélange, le moins imparfait possible, des nécessités sécuritaires et du respect des fameux principes de la République.

La menace jihadiste parmi ses nombreux aspects fascinants, constitue à cet égard un des défis les plus sérieux à notre organisation sécuritaire, comme je ne cesse de l’écrire sur ce blog depuis des années (notamment ici, en 2010, et là, en 2012 – et je vais d’ailleurs vous épargner de nouvelles réflexions sur le sujet). Depuis une vingtaine d’années, tout a été essayé ou presque en matière d’actions répressives, et même préventives, et les actions violentes, plus ou moins clandestines, ont fait partie des réponses de la République.

En 1995, un service cher à mon cœur fit ainsi clairement comprendre aux idéologues londoniens du Groupe Islamique Armé (GIA) – et aussi d’Al Qaïda – qu’il serait judicieux de leur part de cesser la diffusion des communiqués victorieux saluant les attentats commis en France. Et personne ne les menaçait d’un lit en portefeuille, pour ceux qui s’interrogeraient. La même année, Khaled Kelkal fut sèchement éliminé par des gendarmes à la suite d’une chasse à l’homme plutôt virile, et bien naïfs sont ceux qui croient encore que sa mort ne fut pas un message de fermeté envoyé au GIA. La République, comme l’Empire, contre-attaque quand on l’attaque, et il ne serait pas inutile que certains essayent de se documenter avant de lancer des avis définitifs au sujet de la boussole morale que serait la France. Mon cher et vieux pays, oui, mille fois oui, mais pour la boussole morale, va falloir repasser, car la carte de nos alliances dans le Golfe et de nos principaux clients dit tout de la réalité de notre exigence dans le domaine.

Depuis 1995, donc, face au jihad, la France – et ce quels que soient ses dirigeants – a fait le choix de la fermeté. Sur le territoire national, la justice, même imparfaite, a continué d’être saisie. J’ai déjà dit ce que je pensais de la récente loi sur le renseignement, des postulats sur lesquels elle reposait, et de ceux qui les avaient inspirés. Le fait est, malgré tout, que nous sommes encore un Etat de droit et que ça marche à peu près (Attention : je n’ai pas dit que c’était d’une efficacité absolue), au moins pour l’instant.

La fermeté de nos dirigeants – à ne pas confondre avec une réelle stratégie, une authentique vision ou même une réflexion complexe – a conduit à des actions parfois autrement plus viriles hors du territoire national. La doctrine, à supposer qu’il y en ait une quelque part, peut être résumée ainsi : en France, en Europe, en Amérique du Nord, partout où l’action judiciaire peut obtenir des résultats grâce à la coopération entre Etats de droit, la priorité est donnée à la légalité. Si un individu est soupçonné de vouloir commettre, soutenir ou commanditer un attentat, les renseignements recueillis légalement par les services compétents convaincront sans difficulté majeure la justice du pays partenaire que des arrestations doivent être réalisées.

Si cet individu est présent dans un Etat moins sourcilleux quant au respect du droit ou des libertés individuelles, il y aura moyen de s’entendre, et personne n’en saura rien. Là, soyons clair, la boussole morale de la France aura salement perdu le nord, quelque part entre la cave d’une villa isolée et une prison secrète, mais on pourra toujours espérer que la sécurité y aura gagné ce que la noblesse de la cause y aura perdu. Ça aussi, ça fait des années sinon des décennies que ça arrive, et certains commentateurs facilement émus feraient bien de retenir leurs imprécations et leurs larmes car elles sont très très en retard. Personne ne dit que c’est bien, mais c’est ça, aussi, la défense de l’Etat. Et non, je ne me prends pas pour le colonel Jessup.

S’agissant du jihad, il est apparu clairement, avant même le début des années 2000, que la justice ne suffisait pas à enrayer un phénomène qu’une poignée de visiteurs du soir de nos ministres persistent à qualifier de criminel, voire de psychiatrique. Dès lors, que faire ? Dans la mesure du possible, les Etats de droit ont choisi de renforcer leurs moyens intérieurs et, après 2001 (quelle surprise !) d’exercer une pression diplomatique accrue sur certains acteurs de la vie internationale. Face à certaines situations très particulières, que nous connaissons tous, l’option militaire s’est (très) rapidement imposée. Il ne s’est plus agi, alors, d’anti terrorisme mais de contre-guérilla (le terrorisme n’étant qu’un mode opératoire, faut-il le rappeler), et l’action des forces armées a répondu à une menace qui avait pris une telle ampleur que le code pénal et la commission rogatoire internationale étaient devenus sans pertinence.

Très égoïstement, nous sommes quelques uns à avoir pensé que les interventions militaires occidentales, ici ou là, contre des groupes jihadistes avaient au moins le mérite, à défaut d’être victorieuses, de montrer du jihadisme sa vraie nature : celle d’un phénomène complexe, global, capable de défier des Etats, de bouleverser des équilibres régionaux et de menacer des populations. Mais les crises générées ou phagocytées par les groupes jihadistes n’autorisent pas nécessairement des interventions militaires massives, ou n’offrent pas toujours la possibilité de conduire des actions diplomatiques fermes. Comment intervenir dans les zones tribales pakistanaises ? Comment peser sur Riyad ou Islamabad afin qu’ils pèsent à leur tour sur les islamistes radicaux avec lesquels ils ont ou ont pu avoir des relations ? Mystère.

Entre l’action judiciaire, les pressions diplomatiques et les interventions militaires, toutes publiques, existe une zone grise dans laquelle agissent les services spécialisés. A eux reviennent les missions de conseils et d’analyse, mais aussi de préparation à l’action, voire de réalisation d’opérations secrètes. La différence est de taille : il ne s’agit plus d’envoyer des milliers d’hommes affronter des groupes hybrides, dont la plupart des membres sont anonymes et seront combattus comme n’importe quel adversaire sur un champ de bataille, mais bien d’éliminer, par tous les moyens nécessaires, des individus identifiés, chefs militaires, logisticiens, artificiers, financiers, planificateurs. On peut le faire dans une grande ville moyen-orientale avec un grand raffinement opérationnel, et on peut le faire avec un missile de croisière ou une bombe lâchée par un Rafale, un F-15 ou un Predator (mais si c’est un Predator, c’est maaaaaaaal).

La logique n’est plus, alors, de reprendre le contrôle d’un territoire ou même de dégrader les capacités militaires d’une organisation identifiée – ce que fait l’opération Inherent Resolve depuis le mois d’août 2014 contre l’EI – mais d’empêcher un groupe terroriste de passer à l’action. C’est, par exemple, toute la logique des frappes américaines de drones ou de chasseurs bombardiers au Yémen, en Somalie ou au Pakistan. Cette logique pourrait même être assimilée à une opération de police mondiale contre des individus relevant du droit pénal, mais la nature du jihadisme fait que, justement, les actions de police traditionnelles ne sont plus assez efficaces pour se suffire à elles-mêmes et faire que l’Etat remplisse ses devoirs à l’égard de ses administrés. Pour faire simple, si on peut arrêter un suspect, on le fait. Mais s’il le faut flinguer pour obtenir un répit, on le fait aussi. Il ne s’agit pas de s’en réjouir, mais il serait sans doute malvenu de s’en émouvoir aujourd’hui en Syrie alors que nous le faisons au Sahel depuis des années et que nous l’avons fait faire par d’autres (Américains, Britanniques, et j’en passe) dans d’autres endroits. Le choix de tuer des adversaires le plus loin possible du territoire qu’ils veulent frapper est d’une grande logique, et bien que cela n’apporte aucune réponse politique au jihad qu’ils mènent, c’est toujours ça de pris. Je n’ai, à cet égard, pas le début d’un état d’âme, et j’ai même écrit en 2005 une note qui préconisait exactement ça. Ceux que ça amuse et qui ont un vrai métier pourront même la retrouver dans les archives.

A dire vrai, le problème posé par notre intervention en Syrie est ailleurs. Que nous y allions pour y combattre l’EI aux côtés de nos alliés, rien à dire. Que nous y allions pour peser politiquement, à la française, c’est-à-dire sans moyens mais la bouche pleine de belles formules, rien à dire. Que des Français meurent dans des frappes militaires contre des cibles attaquées parce qu’elles étaient importantes pour l’ennemi, rien à dire. Il ne fallait pas être là, les gars. On préviendra vos familles en disant que nous sommes désolés et que c’est ballot. Mais que nous fassions savoir, à l’occasion de confidences gourmandes, que nous visons des Français pour les empêcher de nuire, non non non. Notez bien, mais vous l’avez compris, que la mort d’une poignée de traîtres ne saurait m’enlever le sommeil. Qu’en revanche des opérations habituellement tenues secrètes, pour d’évidentes raisons, deviennent des outils de valorisation politique est absolument lamentable.

Eliminer secrètement et illégalement des adversaires est un ultime recours pour un Etat, plus encore pour une démocratie. Le faire est, sans le moindre doute, un acte hors-la-loi décidé par des responsables politiques et exécuté par des entités spécialisées, civiles ou militaires. Que les éliminations (assassinats ?) pratiquées par les Etats-Unis aient été tactiquement utiles et stratégiquement désastreuses ne se discute plus guère. Que nous soyons contraints, selon les mêmes cheminements, de faire la même chose n’est pas non plus une surprise.

A la différence, cependant, des Etats-Unis, où les actions de ce type sont à la fois rarement reconnues et totalement assumées dans le cadre d’une guerre longue et indécise, les responsables français brillent par l’incohérence, au moins apparente, de leurs positions. Révélées par un conseiller de notre décidément très martial Premier ministre, puis démenties par le ministre de la Défense contre toute évidence, les frappes françaises contre des jihadistes français en Syrie sont d’une rare logique, (cf. ici). On sait qui, au sein de l’EI, planifie des attentats sur notre sol, et puisque c’est paraît-il le seul moyen on élimine l’origine de la menace. Ce faisant, cependant, on ne participe pas vraiment à Inherent Resolve, on fait du contre-terrorisme à des fins uniquement nationales, et le reconnaître est alors une erreur.

Le révéler à la presse démontre que ces actions n’ont pas tant des objectifs opérationnels que politiques. Comme le déploiement de milliers de soldats dans les rues de nos villes, les quelques raids que nos pilotes effectuent dans un environnement pour le moins hostile ne sont que de l’affichage, une forme raffinée de gesticulation qui nous surexpose sans nous garantir une sécurité accrue. Cela révèle également que les autorités restent focalisées sur la menace émanant du seul Etat islamique, comme si les attentats du mois de janvier dernier n’avaient pas amplement et tragiquement démontré qu’il était décidément bien imprudent de sous-estimer les réseaux historiques du jihad – et comme si ces éliminations n’allaient pas avoir des conséquences intérieures et contribuer, on peut le craindre, à déclencher des passages à l’acte. Dans « guerre secrète », il y a « guerre » et « secrète ». La combinaison des deux termes semble difficile à envisager pour des responsables politiques qui n’envisagent de victoire qu’électorale. La défense de l’Etat ne devrait jamais être l’occasion de se pousser du col, mais tout le monde n’est pas Cincinnatus.

Le renseignement au cinéma : oser

« Qui ose gagne » dit la devise du glorieux Special Air Service (SAS) britannique, devenue depuis la Seconde Guerre mondiale celle d’autres unités d’élite occidentales. Cette courte formule dit tout de l’ambition, de l’engagement et de l’exigence nécessaires à la réussite d’opérations militaires spéciales, parfois déterminantes, souvent essentielles à la conduite des guerres modernes.

L’audace dans l’exécution n’est évidemment rien sans l’audace dans la conception de telles actions, et il est ainsi vital que les autorités politiques et administratives soient conscientes des capacités de proposition des unités qu’elles entretiennent, parfois à grand frais. La technicité doit nourrir la conception des manœuvres, et permettre ainsi d’offrir aux décideurs le plus large éventail possible d’options. Ce qui vous semblait impossible devient ainsi possible lorsque l’exposition de vos besoins, voire la présentation de l’effet que vous voulez obtenir, rencontre les possibilités offertes par d’autres professionnels, opérationnels, maîtrisant à la perfection leurs moyens et leurs méthodes.

L’association dans l’audace des projets et des capacités peut (devrait ?) donc donner des résultats spectaculaires, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !). Dans certains services, cependant, des traumatismes anciens, le plus souvent dus à des échecs, conduisent parfois à des autocensures qui se manifestent jusque dans l’expression même des besoins. Il est alors interdit d’écrire, et même de dire, ce qu’on pense qu’il serait nécessaire de réaliser. A l’audace nécessaire répond ainsi la pusillanimité de ceux qui, oublieux de leur mandat, se concentrent sur la préservation de leurs postes.

De même que les Romains différenciaient le courage de la témérité, il ne faut pas transformer l’audace en irresponsabilité. Les projets les plus ambitieux doivent voir leur faisabilité évaluée finement, tant il est vrai que les services de renseignement, pour d’évidentes raisons, sont plus sensibles que d’autres structures aux échecs, jamais secrets très longtemps. Il faudra d’ailleurs, un jour, laisser les historiens se pencher sur quelques affaires récentes afin de déterminer si certaines actions entreprises n’étaient pas au-dessus de nos forces.

De l’audace, donc, mélange de rigueur et de courage, savant équilibre entre les besoins et les risques, née de la convergence heureuse des expertises des uns et des autres. Bon, évidemment, avec cinq séances de reporting quotidiennes, la hantise du ratage et la nécessité politique de s’agiter, ce n’est pas aussi simple.

The Dark Knight, de Christopher Nolan (2008)

« Oh, those Russians » (« Rasputin », Boney M)

L’intervention russe en Syrie semble susciter des espoirs, mais, à dire vrai, on se demande bien lesquels.

Commençons par rappeler que des troupes russes étaient présentes dans le pays depuis bien longtemps, opérateurs des systèmes d’armes les plus complexes, conseillers sur le terrain ou dans les services de renseignement. La Syrie est, après tout, le dernier allié russe au Moyen-Orient, et l’ancienneté comme la profondeur de la relation entre Moscou et Damas expliquent bien des choses depuis 2011, à commencer par la fourniture presque sans limite d’armes et de matériels russes à l’armée syrienne.

Après quatre ans de cet important effort financier et industriel, jamais payé, la Russie se décide donc à intervenir directement et de façon assez conséquente (cf. ici) dans un conflit qui n’en finit pas et déséquilibre toute la région. Avant même les premières frappes aériennes, il était manifeste que Moscou ne s’engageait pas là pour contrer l’Etat islamique (EI) mais bien pour sauver le régime. Les deux missions ne sont certes pas incompatibles, mais il est permis de se demander, à entendre les discours officiels russes mettant en avant la menace terroriste, pour quelle raison précise les décideurs moscovites ont choisi, soudainement, de passer d’une politique de soutien à une intervention armée directe. La réponse est simple, bien qu’assez peu entendue : le régime syrien est, pour faire simple, au bord de l’effondrement.

Après plus de quatre ans de combats d’une rare violence, malgré l’engagement aux côtés des troupes régulières de milices confessionnelles puis du Hezbollah libanais (toujours dans les bons coups, reconnaissons-le), malgré une campagne de répression particulièrement brutale, les autorités syriennes savent qu’elles sont en train de perdre. Il y a quelques mois, le président El Assad lui-même a reconnu que ses forces manquaient de personnels, et une étude des cartes montre, sans ambiguïté, que l’Etat a perdu, sans doute, définitivement, le contrôle de portions de son territoire. Certaines sont désormais administrées par l’EI, et d’autres sont dans les mains des groupes rebelles, jihadistes, islamistes, ou tout ce que vous voulez, qu’ils soient ou non soutenus par les Occidentaux et/ou les pétrothéocraties du Golfe.

La crise des migrants en provenance de Syrie – et d’Irak – fournit une autre confirmation de l’état de désagrégation des pays – en aucun cas des nations – pris dans cette tourmente. Les réfugiés venus de Syrie sont ainsi, en majorité, des chiites venus des zones tenues par le régime. Ils ne fuient pas l’Etat islamique mais leurs propres gouvernants, non pas tant en raison de leur violence qu’en raison de l’imminence de leur chute. On pourra admirer d’ailleurs avec quelle infinie habileté nos propres dirigeants, englués dans l’obsession de l’action à tout prix, fut-elle idiote, ont choisi de frapper l’EI – j’y reviendrai – pour répondre à la fois à la menace terroriste et aux flux migratoires massifs et illégaux alors que ces derniers sont d’abord la conséquence de l’effondrement du régime. Avoir voulu pendant des années le renversement de Bachar El Assad pour, finalement, bombarder ses ennemis, qui plus est avec des moyens dérisoires, avouons qu’il y a du génie dans cette manœuvre.

Les historiens ou les journalistes nous diront peut-être si la décision française de frapper en Syrie n’a pas conduit les Russes, déjà fort contrariés par l’intervention de la coalition, à accélérer la projection de leurs forces dans le pays afin d’y rétablir un semblant de souveraineté et d’empêcher que la Syrien ne devienne une zone de tir libre soumis à la volonté de puissances militaires étrangères. Au-delà des missions affichées, Français, Russes et Américains se sont livrés à une course de vitesse politico-militaire au-dessus de la Syrie afin d’y marquer des points. Les forces russes déployées depuis quelques jours ne sont, par exemple, pas tant tournées vers des actions de contre-terrorisme que vers la défense de l’Etat syrien lui-même. Cette posture explique la présence, notamment, de moyens de défense aérienne et d’intercepteurs dans un pays qui, officiellement, n’est en guerre avec aucun autre Etat. Mais, comme la sagesse populaire le dit si bien, on n’est jamais trop prudent. Les premières frappes semblent d’ailleurs n’avoir pas visé l’EI, alors que Vladmir Poutine lui-même proposait il y a peu de créer une coalition contre le mouvement, mais bien des rebelles soutenus par les Occidentaux, à commencer par les Etats-Unis. Le message est clair, pour ceux qui veulent le lire : la Russie ne vient pas attaquer les groupes jihadistes mais d’abord défendre le régime, y compris contre ceux qui seraient tentés de le faire chuter d’une pichenette finale.

L’intervention russe en Syrie doit donc d’abord être perçue comme un aveu d’échec pour Moscou : quatre années de soutien massif n’auront pas empêché que le régime soit fragilisé au point de nécessiter une aide étrangère, et il n’aura échappé à personne que, quelques jours après les premiers raids russes, il se murmurait avec insistance qu’une offensive terrestre à l’aide d’éléments iraniens se préparait. Il n’est ainsi pas non plus absurde d’imaginer que l’opération russe ait ouvert la voie à une intervention iranienne, en créant un précédent non négociable, alors que Téhéran, seul, aurait rencontré bien plus de difficultés à imposer une telle initiative.

A la différence des Occidentaux, qui souhaitent le départ du président syrien mais n’ont, finalement, rien entrepris de véritablement dangereux pour lui (pour de bonnes et de mauvaises raisons), les Russes se montrent, une fois de plus, d’une grande cohérence stratégique. Leur engagement dans les combats vise à la fois à sauver leur allié/client et à faire que leur voix compte dans le concert, de plus en plus cacophonique, des nations. Il est cependant permis, là encore, de s’interroger sur le réalisme de cette démarche.

On pourra dire ce qu’on veut des Occidentaux, décadents, embourgeoisés – et aussi reptiliens, sionistes et apatrides – mais leur refus de s’engager au sol en Syrie contre l’Etat islamique vise à éviter un enlisement sans retour. Les expériences récentes en Afghanistan, en Irak, mais aussi au Sahel, montrent sans ambiguïté qu’on sait quand on déclenche une opération contre insurrectionnelle, mais pas quand on la finit, ni à quel prix. En intervenant sèchement dans le conflit, et en frappant des alliés des Occidentaux et des monarchies du Golfe, la Russie choisit la voie d’une confrontation indirecte, en droite ligne des tensions qui ne cessent de (re)naître, depuis le soutien aux Serbes de Bosnie à la Crimée en passant par le Kosovo ou même le Venezuela. Sa posture est logique, et ne devrait pas entrainer de condamnation morale, du moins pas de la part d’observateurs vantant leur objectivité. On peut, en revanche, s’inquiéter des conséquences.

Parmi, en effet, les clichés les plus éculés circulant au sujet du jihad figurent l’accusation, récurrente, au-delà du financement – indéniable – des moudjahiddine afghans par les Occidentaux, de la création pure et simple d’Al Qaïda par la CIA. Il va de soi que cette thèse, que l’on retrouve souvent au comptoir du Rendez-vous des Amis et/ou dans la bouche de philosophes chevelus, ne résiste pas à la lecture des milliers de livres et d’articles consacrés au sujet depuis des décennies, mais les mêmes qui la relaient ne professent que mépris pour les faits et les raisonnements construits. Bien peu, ainsi, semblent savoir ce qui arriva à La Mecque en 1979, ou qui fit naître le projet de soutien par les Occidentaux des guérilleros afghans. Surtout, bien peu semblent voir réfléchi aux ressorts du jihad, au premier rang desquels un panarabisme radical mâtiné de religion.

On pourrait ainsi aller plus loin et postuler que le véritable déclenchement du jihad mondial n’est pas le financement de la résistance afghane par les Occidentaux et leurs alliés du Golfe (encore eux !) mais bien l’intervention brutale de l’Union soviétique sur une terre déjà travaillée par le radicalisme religieux. Et ceux qui étudient le sujet et ont lu les écrits des uns et des autres savent bien que les combattants que nous soutenions dans les années ’80 contre l’Armée rouge n’étaient pas acquis aux bienfaits de notre système sociopolitique mais n’étaient que des alliés de circonstance, qui ne nous voyaient pas d’un si bon œil. Les combats en Afghanistan depuis 2001 n’ont fait que confirmer cette vérité, dérangeante en ce qu’elle nous a rappelé que notre messianisme pouvait générer de bien cruels retours de bâton. L’intervention russe vient s’ajouter aux innombrables ingérences étrangères subies par la région depuis un siècle, et elle va immanquablement contribuer à radicaliser un peu plus nombre d’acteurs, déçus par les Occidentaux et consternés par la faiblesse des régimes locaux. Loin d’apporter une quelconque solution, Moscou complexifie et approfondit la crise.

L’intervention russe révèle également une certaine conception de la lutte contre le terrorisme, puisque c’est de cela qu’il s’agit officiellement. Ici comme partout où l’Etat russe s’est engagé contre des insurrections, sa politique a reposé sur l’emploi presque sans limite de la violence. Ce constat, bien sûr, mériterait d’être affiné, mais la pratique sécuritaire russe n’est pas connue pour sa modération ou sa capacité à articuler usage raisonné de la force et prise en compte des revendications ou des motivations de l’adversaire. Je ne critique pas, je constate.

C’est cette doctrine que Moscou projette en Syrie en même temps que ses moyens, et il est permis, au regard du bilan général russe en matière de contre-terrorisme, que cela ne soit pas si pertinent. Dans le Caucase, par exemple, terre disputée s’il en est, les autorités russes, malgré une stratégie d’une rare brutalité, n’ont pas vaincu l’insurrection islamo-irrédentiste, et celle-ci alimente même le jihad syrien. Les discours purement martiaux peuvent bien séduire, mais nous savons bien, en particulier ici, qu’ils cachent souvent une cruelle absence de vision.

L’appétence russe pour la force, si elle fait le bonheur des populistes européens, fascinés par ce qu’ils pensent être de la puissance mais qui n’est en réalité que de la violence, est mise en scène en Syrie. Moscou, qui vient évidemment défendre un allié et s’inviter un peu rudement dans un jeu déjà bien complexe, fournit un story telling rêvé aux trolls qui pullulent ces temps-ci. Ceux qui dénonçaient en geignant l’interventionnisme occidental au Sahel ou au Pakistan et déploraient les frappes de drones et les opérations spéciales au Yémen ou en Somalie, se réjouissent désormais des raids russes à l’aide de bombes lisses, ou observent, pour les plus malins, un silence qu’on imagine volontiers consterné. Et, pour ceux que ça intéresse (alerte percée conceptuelle), il existe une différence de taille entre une bavure, comme à Kunduz, et des attaques délibérées…

Les forces russes actuellement engagées ne sont certainement pas en mesure de porter des coups sérieux à l’Etat islamique. Elles vont essayer de sauver ce qui peut l’être d’un régime honni, et, ce faisant, contribuer à transformer la Syrie en un nouveau point de fixation jihadiste, sans doute le plus important de l’histoire. Le passage de l’URSS en Afghanistan avait fourni à la mouvance jihadiste mondiale ses histoires, ses légendes, et ses premiers leaders, nommés Abdallah Azzam, Oussama Ben Laden ou Ayman Al Zawahiry. Cette nouvelle intervention, qui s’ajoute aux opérations sans cohérence que les Occidentaux mènent depuis quinze ans, ne va apporter aucune solution. Il n’en existe pas de militaire dans l’immédiat, et encore moins de politique, mais on pouvait imaginer que la Russie, qui finit hélas par croire à sa propre propagande, ne se risquerait pas dans un tel bourbier. Au moins sera-t-il passionnant d’observer la version russe de l’imperial hubris que Michel Scheuer décrivait depuis Washington en 2004.

Face aux hésitations des adversaires du régime, la Russie a donc choisi de montrer son soutien à Damas et de tracer une ligne rouge à la façon de Walter Sobchak. Elle n’a, pour autant, aucune autre proposition qu’un retour à la situation ante et révèle, sans surprise, un profond conservatisme stratégique, à l’instar des Occidentaux face au jihad. Chacun d’un côté de l’échiquier, les uns et les autres n’ont, finalement, aucune solution à la crise actuelle et ne font que s’en mêler avec leurs propres biais et leur culture diplomatico-militaire. Il ne reste plus qu’à poursuivre notre contemplation d’un désastre qui ne cesse de s’étendre et de révéler notre impuissance dans un monde dont les bouleversements échappent à tout contrôle.

« Trying to make some sense of it all/But I can see it makes no sense at all » (« Stuck In The Middle With You », Stealers Wheel)

Personne ne devrait contester le fait qu’il faille, systématiquement, affronter ceux qui pratiquent le terrorisme contre nous. Personne ne devrait non plus contester le fait qu’il faille parfois les affronter par la force armée, lorsque les groupes qui nous menacent se déploient sur des théâtres lointains, qu’ils sont manifestement inaccessibles aux menées de la justice et qu’ils rompent des équilibres stratégiques.

Pour autant, et si on évite de se laisser séduire par les cris de guerre des Guy de Lusignan du pauvres, avides de combats mais incapables d’exposer une stratégie, il est permis de s’interroger sur les buts de guerre de la République. Il n’y a, après tout, pas de honte à s’interroger sur les voies que nous empruntons contre le jihad, car on peut tous vouloir la victoire sans s’accorder sur les batailles qui nous y mèneront – si elles nous y mènent un jour.

De fait, et alors qu’il est manifeste que la France va s’engager en Syrie contre l’EI après avoir, il y a deux ans, voulu s’engager contre le régime que ce même EI combat, quelques questions méritent d’être posées. Commençons par celles-là : si nous intervenons demain contre l’EI en Syrie pour réduire la menace terroriste qui pèse sur notre territoire, à quoi ont donc servi les opérations lancées contre ce groupe il y a un an en Irak ? Doit-on penser que cette évolution a été dictée par les événements de cette année, pas encore achevée mais déjà mémorable ? Doit-on, alors, en conclure, que notre stratégie initiale n’était pas pertinente, voire qu’elle reposait sur une compréhension partielle de la réalité ? Ou faut-il en conclure que nos opérations en Irak ne relevaient pas de la lutte contre le terrorisme mais bien d’un combat mené contre une force politique régionale porteuse de déstabilisation et de dangers – et que nous avons su en profiter habilement pour nous imposer auprès des Etats-Unis ?

Evidemment, si nos actions en Irak n’avaient jusque là, en réalité, que peu à voir avec la défense du territoire national, il va falloir rependre les déclarations de nos gouvernants faites après les attentats du mois de janvier, et constater qu’on a vendu à nos concitoyens une belle histoire. Expliquer que nous affrontions alors l’EI pour des motifs stratégiques sans lien direct avec la sécurité de nos rues est donc si difficile ? Quelle différence y a-t-il, à cet égard, avec l’intervention au Mali ? Faudrait-il ne combattre les jihadistes que s’ils nous menacent directement sur notre sol ? La question n’est pas anodine.

Toujours est-il que l’heure est grave et que, invoquant l’article 51 de la Charte des Nations unies, la France s’apprête à frapper l’EI en Syrie en raison des menaces que le groupe fait peser sur nous. La France n’a pourtant pas été aussi ambitieuse, cet hiver, alors qu’Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) revendiquait fièrement, depuis le Yémen, sa responsabilité dans les attentats de Paris. Il faut dire que dans ce beau pays la pression la plus intense contre les jihadistes est exercée par les Etats-Unis. A l’aide de drones, de missiles de croisière ou de chasseurs, les Américains y réalisent depuis des années des frappes aériennes dont le but est, non pas de détruire AQPA, mais de casser son ossature opérationnelle et ses centres de conception. Cette stratégie, qui ne crée pas de miracles, a le mérite – d’un strict point de vue opérationnel – de peser très lourdement sur les capacités de projection du groupe. Evidemment, le coût politique est une autre affaire…

On peut déjà commencer à tirer des enseignements de la vaste campagne (Pakistan, Afghanistan, Yémen, Irak, Syrie, Somalie, Libye) de frappes ciblées conduite par Washington. Pour qu’elle génère des résultats (militaires, sécuritaires, et donc politiques), une telle stratégie doit reposer sur des moyens solides, puissants, dont les cibles sont fournis par des renseignements exploités très rapidement. Au Sahel, dans un environnement pauvre en objectifs, et le plus souvent hors de toute zone habitée, l’armée française expérimente avec succès, depuis des mois, cette méthode d’élimination de chefs ennemis. En Syrie, en revanche, l’affaire ne va pas être aussi simple.

Ça n’est pas faire preuve de défaitisme, et cela ne relève pas de la trahison, que de noter que nos moyens sont de plus en plus contraints. Comme c’est implacablement rappelé ici, notre participation aux opérations de la coalition contre l’EI est d’abord politique (vis-à-vis de nos alliés comme de nos concitoyens) et il ne faudrait pas que nos dirigeants, grisés par tant de succès (#OhWait), en viennent à croire que nous avons les moyens de mener, seuls, une campagne de frappes ciblées en Syrie contre les responsables de l’EI qui nous visent. Nous sommes sans doute capables d’obtenir quelques résultats, mais il nous sera impossible de les obtenir seuls, et, surtout, qui peut croire qu’ils contribueront à réduire la menace terroriste en France ?

Pour que cela soit possible, il faudrait que notre campagne soit, comme l’a été celle des Etats-Unis entre 2011 et 2013, particulièrement intense. Or, nous n’en avons pas les moyens. Où sont nos drones armés ? Nos missiles de croisière ? Et nos escadrons complets de chasseurs ? Et quid de nos unités spécialisées au sol, confirmant la nature des cibles, voire les éclairant ? Y aura-t-il des membres du COS au sol ? Ou du SA ? S’agit-il, une fois de plus, d’une initiative de quelques uns pour obtenir à Paris des succès qu’ils savent ne pouvoir remporter sur le terrain ?

Posons une autre question : les enquêtes sur attentats commis ou déjoués en France depuis six mois ont-elles tous prouvé en Syrie l’existence d’une centre unique de conception et de projection de la menace terroriste ? On ne le dirait pas, et s’il est clair que nous n’avons pas affaire à des loups solitaires, il est plus que probable que toutes les attaques subies n’ont pas été lancées par une seule structure de commandement. A dire vrai, d’ailleurs, croire cela en 2015 après plus de vingt ans de jihad contre les Occidentaux, révèle une incompréhension très préoccupante du mode de fonctionnement de ces réseaux, complexes et en permanente mutation. Il va falloir dénicher au milieu d’une guerre civile, alors que des dizaines de groupes se déchirent, les petites cellules qui, au sein de l’EI, préparent des attentats. Il y a là de fascinantes perspectives pour un analyste, et un défi gigantesque pour le politique. Quelle sera la sanction des citoyens si des attentats ont lieu alors que nous nous sommes engagés dans une nouvelle guerre justement pour les éviter ?

Tout porte à croire, par ailleurs, que les cellules que nous allons viser sont composées de jihadistes français. Ce sont donc des Français que nous allons tuer – ce qui ne me pose aucun problème – mais il serait préférable que nos chefs aient préparé un argumentaire, car on me dit en régie que ça va quand même secouer un peu dans l’opinion. On verra, alors, quelle est la solidité des positions morales que nous présentaient les défenseurs de la loi sur le renseignement.

Il est d’ailleurs permis, une fois de plus, de s’interroger sur le bienfondé de ce texte. On nous l’a présenté comme la réponse à tous nos problèmes, comme la fondation indispensable à nos services, celle sur laquelle nous allions bâtir notre sécurité, et voilà qu’on nous explique que nous allons finalement faire la guerre en Syrie pour protéger nos villes. A quoi a donc servi le durcissement du mandat de nos administrations spécialisées si, en définitive, nous choisissons d’employer des moyens militaires – qui plus est insuffisants – après avoir reconnu, de surcroît, qu’aucun système n’était infaillible ?

On ne peut pas reprocher à nos dirigeants de ne pas se démener contre le jihadisme. Mais on peut déplorer que toute cette agitation soit manifestement vaine, voire porteuse de dangers plus grands encore que ceux qu’elle est supposée combattre.

Air combat maneuvering is a full-brain task

Quitte à écrire un recueil de souvenirs, autant qu’ils soient vrais et intéressants. C’est exactement à cet exercice que s’est livré Dave Baranek (indicatif radio : Bio) dans son livre Topgun Days: Dogfighting, Cheating Death, and Hollywood Glory as one of America’s Best Fighter Jocks (Skyhorse Publishing, 2010, 320 pages).

Top Gun Days

Rêvant, depuis son adolescence, d’intégrer l’aéronavale américaine, il travaille d’arrache-pied et parvient, diplômé de Georgia Tech, à intégrer l’école de Pensacola, en Floride. Là, en raison d’une vue déclinante, il renonce au pilotage et devient officier radar (RIO), ce qui le place quand même à bord d’un chasseur. Affecté à la fin de ses classes à la flottille VF-24 Figthing Renegades, il part pour Miramar et embarque ensuite à bord de l’USS Constellation (CV-64).

VF-24

Nous sommes en 1981, et à la lecture du récit de Baranek, on a bien l’impression que les budgets sont illimités. Vols quotidiens, entrainement permanent, interceptions et escortes d’appareils soviétiques, les pilotes de la Navy ne s’ennuient pas et l’auteur nous plonge dans le quotidien de la chasse embarquée américaine. Des heures à patienter en salle d’alerte aux combats tournoyants avec les coéquipiers, de catapultages en appontages, le texte ne nous dissimule rien des grandeurs et des servitudes des hommes de l’aéronavale.

Baranek, dont l’enthousiasme n’a visiblement pas faibli, raconte tout cela avec force détails, mais aussi avec humour, et même autodérision. Les anecdotes sont innombrables, tout comme les petits détails, très instructifs. Il faut dire que Bio n’a pas la carrière de tout le monde. Il échappe ainsi de peu à la mort après la chute de son F-14 à l’eau, dans l’Océan Indien, à la suite d’un défaut des brins d’arrêt. Le récit qu’il fait de cet accident est saisissant et constitue un des points forts du livre.

Baranek est aussi un photographe de talent, et certains de ses clichés, comme ceux de son camarade de jeu C.J Heatley, figurent parmi les plus beaux que l’on puisse trouver du F-14 de la grande époque. Ainsi, cette image d’un F-14A de la VF-24 :

F-14A

Sélectionné ensuite pour Top Gun, il y suit les cours de la célèbre école en 1982 et y est approché afin d’y devenir instructeur à son tour. L’idée fait son chemin et le voilà, en 1984, membre de la prestigieuse unité, chargé des cours sur la menace aérienne soviétique contre les bâtiments de la Navy. On le suit alors dans toutes ses activités, des salles vides où il répète aux dogfights au-dessus des ranges de Yuma, d’El Toro ou de Fallon.

Ces passages sont, une fois encore, passionnants et on sent Baranek encore ébloui et surpris d’avoir été là à cette époque. C’est dans cet état d’esprit que l’état-major de la Navy le trouve et le choisit pour coopérer avec l’équipe de production du film que prépare le cinéaste britannique Tony Scott sur l’école. Baranek fait même partie des équipages qui tournent les séquences aériennes – le copilote du F-5F/MiG-28, c’est lui – et donne un sérieux coup de main aux dialoguistes en ajoutant quelques expressions techniques. Il figure même au générique :

La gloire, baby !

F-5F Tiger II / MiG-28

TopGun Days est un livre sans prétention, qui se doit de figurer dans toute bibliothèque consacrée à l’aéronavale US. Dave Baranek est un auteur attachant, qui ne cache rien et parvient à mêler le quotidien le plus banal au mythe. Son récit s’achève alors que le film est un succès, et on ne saura donc rien de la suite de la carrière de Bio. Son compte LinkedIn nous renseigne cependant à ce sujet : brièvement affecté après Top Gun à la VF-124, il intègre ensuite la VF-2, passe des examens, travaille en état-major, et finit par commander la VF-211. Un sacré parcours, donc, et un sacré témoignage. A lire.

Dave "Bio" Baranek

La peur ! Voilà ce qui bâillonnera les systèmes séditieux.

A l’occasion de l’enquête sur l’attentat du RER Port-Royal, le 3 décembre 1996, les services de sécurité découvrirent que quelques jours avant la tragédie – toujours sans coupables, près de 20 ans après – une charge explosive avait détruit, dans la lointaine banlieue parisienne, un modeste cabanon de jardin. Les policiers estimaient alors que cette explosion avait été causée par les terroristes du RER testant leur bombe, et je me souviens même que les responsables de l’enquête pensaient que l’artificier (du GIA ? du GICM ? On se le demande) avait alors été blessé.

Si personne ne discute le caractère terroriste de l’explosion d’une charge dans une rame de RER à Port-Royal, il est tout aussi évident que la destruction du cabanon n’est pas attentat terroriste. Les différences ? Pas de victime, pas de témoin, pas de revendication, aucun dégât notable, et donc ni couverture médiatique ni conséquences sur la population et donc, in fine, aucun effet politique.

Choix politique et opérationnel, le terrorisme, comme cela a déjà été dit à de nombreuses reprises, cherche à exercer une pression sur des forces politiques que les auteurs des attentats estiment devoir frapper pour obtenir leur attention. La réussite de ce projet nécessite donc que l’attentat soit – ceci étant dit très froidement – un succès, mais selon quels critères peut-on le mesurer ?

Le terrorisme, comme la guerre, est une forme, certes sauvage, de dialogue entre des forces politiques antagonistes. Ce dialogue inclut les populations, caisse de résonnance relayant vers leurs gouvernants les messages émis par les terroristes. A ce titre, c’est l’effet sur la population qui est donc naturellement recherché par les terroristes. Plus ceux-ci connaissent la société qu’ils visent, plus le choix de leurs cibles est pertinent.

Plusieurs options s’offrent à eux, qui peuvent toutes être associées en une infinité de combinaisons : tuer en grand nombre, s’en prendre à des lieux de la vie quotidienne (transports, voie publique, etc.), détruire des bâtiments symboliques (Etat, culture) et/ou à valeur historique, utiliser des explosifs, des armes à feu, des armes blanches, engager un ou plusieurs terroristes, frapper simultanément ou séquencer les attaques, etc. En fonction du pays, du contexte sociopolitique, quelques morts ici feront vaciller le système alors qu’ailleurs un carnage restera sans effet durable.

Si un attentat est le résultat d’un compromis entre de nombreux facteurs (cible, moyens, timing, technicité des auteurs, etc.), ses conséquences sont également le reflet d’interactions très complexes (évoquées, par exemple, ici ou même ). Ne nous leurrons pas, en effet, et soyons bien conscients de ce fait, central : nous, au final, nous décidons en grande partie du succès d’un attentat terroriste. Nos réactions, immédiates puis durables, envoient aux terroristes des messages quant à notre détermination, notre volonté de combattre, ou notre complet désintérêt pour la cause défendue, ou, au contraire, notre effroi, notre crainte infinie et notre capitulation imminente. Elles sont relayées, interprétées (parfois sur interprétées) par les autorités qui sont la cible ultime de l’attentat.

Nos réactions à la violence terroriste ne peuvent évidemment pas être celles de surhommes ou de héros antiques. Face aux morts, aux blessés, aux destructions et aux drames, personne n’attend de nous une totale insensibilité. Certains attentats, d’une ampleur proprement terrifiantes (New York ou Washington en 2001, Beslan en 2004, Londres en 1993, Beyrouth en 1983, Lockerbie en 1988, Oklahoma City en 1995, etc.) ne peuvent d’ailleurs pas être provoquer d’autres sentiments que la colère et la tristesse.

L’effet de surprise, pourtant, devrait s’estomper. Que les passagers du Thalys du 21 août soient encore sous le choc est parfaitement compréhensible. Faut-il, pour autant, que nous tremblions tous en montant dans un train ? Nos dirigeants, qui refusent d’admettre leur impuissance opérationnelle comme leur absence de réflexion stratégique, ne font-ils pas le jeu des terroristes en multipliant les initiatives absurdes, sans aucune valeur tactique et dont la seule logique est celle de la communication de crise ? On sait bien que le contre-terrorisme est politique tout autant que l’est le terrorisme, mais la meilleure posture ne serait-elle pas un silence solide et attentif ? « Je vous ai entendus, ennemis de la République, j’ai ramassé nos morts et recueilli nos blessés, mais vous me voyez solide comme jamais, ni terrorisé ni même impressionné ». On rêve d’entendre un ministre prononcer ces mots au lieu d’annoncer la création d’une ligne téléphonique SOS Complot jihadiste.

Comme je l’écrivais au printemps au sujet de l’attaque informatique dont a été victime TV5, les autorités, par leurs réactions brouillonnes et/ou improvisées, démultiplient les effets des attaques des terroristes. Ceux-ci, en raison de leur médiocrité technique, que ce soit à Villejuif, Saint-Quentin-Fallavier ou à bord d’un train, n’en espéraient sans doute pas tant, et on se surprend à frissonner en pensant aux mesures qu’on nous servira lorsque la France aura été visée par un attentat terroriste commis par des gens autrement plus sérieux. Après tout, il serait bon que certains de nos concitoyens, qui appellent à la création de milices armées au moindre retard dans le courrier, se préparent à bien pire que les attentats du mois de janvier dernier. On les verra alors à l’œuvre, ceux qui invoquent sans cesse l’esprit de la Résistance mais ne jurent que par la révolution nationale du Maréchal.

Pour l’heure, face à des attaques régulières mais de faible intensité menées par un ennemi qui ne cesse de nous frapper et de nous menacer depuis plus de vingt ans, pourquoi exprimer la moindre surprise ? Pourquoi, en réalité, être soumis aux événements ? Pourquoi vouloir évacuer l’Etat de droit, le code pénal, la justice, les règles administratives qui font de notre pays une démocratie alors que, de toute évidence, la France n’est pas l’Irak ou le Mali et que notre système politique n’est pas en danger de mort – ni même en danger tout court, d’ailleurs ? A quoi bon, en réalité, citer à longueur de journée Churchill ou Clemenceau alors que nous ne sommes manifestement pas dignes d’eux ?

Il va y avoir, sans nul doute, d’autres drames, certains peut-être dus à des erreurs de nos services, d’autres simplement causés par un ennemi qui manœuvre et innove, mais ça ne nous fera pas trembler plus que de raison. Ce sont ceux qui hurlent le plus et réclament les mesures les plus exceptionnelles qui ont le plus peur. Ils ne sont pas dignes – de nous.

« And grizzly ghouls from every tomb/Are closing in to seal your doom/And though you fight to stay alive/Your body starts to shiver/For no mere mortal can resist/The evil of the thriller » (« Thriller », Michael Jackson)

La loi sur le renseignement a donc été votée par la Représentation nationale, puis validée par le Conseil constitutionnel – à quelques détails près qui ne nous intéressent pas ici. Elle répondait, nous a-t-on impatiemment expliqué, comme à des enfants un peu lents, à l’urgente nécessité d’améliorer les outils dont disposaient nos services face à la menace jihadiste. Présentée comme ça, la chose pouvait nous séduire, puisqu’une des missions d’un Etat est justement d’assurer la sécurité de ses citoyens. Qu’un gouvernement décidât d’améliorer le système avait même de quoi rassurer, mais la méthode a, en revanche, pu surprendre même les esprits les plus favorables à cette initiative.

Quelques semaines après les attentats de Paris, qui avaient vu nos services – certains plus que d’autres – pris en défaut, la nécessité de se pencher sur les moyens dévolus à la lutte contre le terrorisme n’était discutée par personne. Il existait, pourtant, d’autres nécessités qui ont été soigneusement ignorées, aussi bien par le législateur que par le gouvernement.

En 2012, l’affaire Merah avait ainsi donné lieu à quelques travaux, d’une qualité variable, de l’Assemblée (cf. ici – je vous laisse juge des qualités de certains des participants), ainsi qu’à un RETEX assez confondant de pudeur de l’Inspection générale de la Police national (IGPN). Au sein de la communauté du renseignement, les constats avaient été autrement plus sévères, aussi bien à l’UCLAT que boulevard Mortier, et la presse s’était même fait l’écho d’une sérieuse explication de gravure entre espions et policiers. Le fait est qu’au final rien n’avait été décidé si ce n’est d’être un peu moins mauvais la prochaine fois.

Les conséquences de cette audacieuse stratégie sont aujourd’hui visibles. Face à la croissance, hors de contrôle, de la menace jihadiste, rien ou presque de neuf n’a été entrepris dans les services pendant des années. Nulle réflexion ambitieuse n’a été menée, et si les raisons ne manquent pas à cet immobilisme (difficile, en effet, de modifier en profondeur le système des secours quand toute la ville brûle), qu’il soit permis de déplorer ici, une nouvelle fois, l’absence manifeste d’une vision du jihad qui ne serait pas que tactique. On me dit qu’un grand service serait en train de réfléchir à la façon dont elle pourrait voir les choses d’un peu plus haut. Il était temps, les gars, même si je suis le premier à reconnaître que le défi n’est pas si facile à relever.

L’incapacité de notre administration à secouer ses certitudes, certes aisément explicable, est porteuse de bien des dangers. Pour se donner l’illusion d’avancer, on nous amuse avec une hot line dédiée aux signalements des individus suspects et on se félicite d’un outil dont on tire avec enthousiasme des conclusions à la fois totalement biaisées et rigoureusement inutiles et dont le moindre des torts n’est pas de confirmer certains dans leurs pires erreurs d’appréciation.

Alerte percée conceptuelle

En lieu et place de toute réflexion de fond, on procède également, et comme toujours, à un renforcement des moyens. L’idée, en soi, n’est pas absurde, mais il est quand même conseillé de renforcer des structures qui fonctionnent. Or, et c’est assez révélateur des limites de leurs ambitions comme de la nature réelle de leurs motivations, ceux qui entendent contrôler les services se gardent bien de vouloir évaluer leurs résultats.

Le paradoxe, une nouvelle fois, est remarquable. Quand l’entraîneur d’une équipe sportive essuie une série de défaites, il est licencié – et il l’est d’autant plus sèchement que les moyens qui lui avaient été attribuées étaient conséquents. Quand un chef d’entreprise obtient des mauvais résultats, il est plus ou moins fermement remercié. En France, quand un service de renseignement enregistre une série d’échecs, dont certains particulièrement spectaculaires, on conforte sa hiérarchie, on lui attribue plus de moyens et on étend même le périmètre légal de ses activités sans le questionner plus avant sur le bienfondé de ses méthodes ou la pertinence de ses analyses. Vous n’y arrivez pas ? Surtout, ne changez rien et prenez ce chèque. Si si, ça nous fait plaisir.

L’obsession, mentionnée ici, pour les filières syriennes liées à l’EI au détriment des réseaux historiques du jihad inspirées par Al Qaïda ? Pas grave. Les cas répétés de surveillances interrompues ou, pire, déjouées ? Des détails. Le refus, contre toute évidence, de prendre en considération les véritables travaux scientifiques écrits par d’innombrables plumes, voire l’ONU, afin de cerner les motivations des terroristes et les ressorts du phénomène ? Broutilles. Les erreurs répétées d’appréciation de la dangerosité d’un suspect ? Bagatelle.

Sur le territoire national la stratégie adoptée semble donc être fidèle à nos plus grands principes : ne changeons rien puisque ça a l’air de tenir à peu près, et évitons de poser les questions qui agacent même quand ça ne se passe comme prévu. Après tout, et comme on ne le dira jamais assez, réfléchir, c’est commencer à désobéir. Quant à la fascination de quelques élus pour les services qu’ils sont supposés contrôler, elle pourrait faire sourire si elle ne s’accompagnait pas de remarques pour le moins révélatrices.

Ecoutez, mon général, je ne fais que mon devoir, mais je me demande si vous faites bien le vôtre

Au-delà des interrogations quant à l’organisation des services, ce qui a le plus frappé lors des débats sur cette loi a été l’attitude du gouvernement et de quelques élus de la majorité. Par charité, je ne mentionnerai pas ici les éditorialistes du Figaro ou du Point, deux organes de presse qui redonnent régulièrement tout son sens au mot naufrage.

Que n’a-t-on entendu, en effet, de la part de personnalités dont les fonctions et/ou les mandats appelaient une autre tenue ? Que nous étions, tous tant que nous étions, payés par l’étranger (une thèse dont l’imbécillité n’a d’égale que sa longévité dans le débat public dès qu’un idiot se trouve à court d’arguments – ce qui lui arrive vite puisque, justement, il est idiot), que nous étions des saboteurs, que nous profitions du débat pour régler quelques comptes personnels, que nous étions naïfs, voire, comble du ridicule, que nous manifestions une certaine ambiguïté à l’égard des jihadistes. Si nous n’étions pas avec eux, alors nous étions contre eux, semblaient nous reprocher des personnalités publiques qui, de toute évidence, se voyaient comme les seules détentrices de la vérité, les seules aptes à promouvoir le Bien et la Vérité.

La hargne des défenseurs de la loi, manifestement ulcérés qu’on puisse en discuter l’esprit ou telle ou telle disposition, a révélé l’étendue des certitudes derrière le masque du parlementaire accessible et souriant. Comme porteurs d’une mission sacrée, les promoteurs de la loi, parfois littéralement incapables d’argumenter, ont préféré les attaques personnelles au débat. Il faut dire que le ministre de la Défense avait l’air singulièrement dépassé tandis que celui de l’Intérieur, pourtant concerné au premier chef, déclarait avec conviction que tout le mal provenait de « l’Internet numérique ». Reconnaissons avec lui que ça irait quand même mieux si Internet était analogique. Oui, je sais, ne dîtes rien.

Ce débat, passionnant bien que brouillon – et qu’il soit dit ici que tous les arguments des opposants ne m’ont pas convaincu – a ainsi livré quelques grands moments. Fidèle à sa réputation, le Premier ministre a ainsi déploré le rôle de la société civile. C’est vrai, ça, de quoi nous mêlions-nous, à la fin ?

Saloperie de société civile

Le ministre de l’Intérieur – en pointe, toujours ! – y alla quant à lui d’une de ces formules qui font une carrière, si ce n’est un destin, en suggérant que la vie privée n’était pas une liberté (cf. à ce sujet Numerama, toujours incisif sur ce sujet). Certains jours, on se prit même à penser à Louis-Antoine de Saint-Just, l’homme qui voulait nous sauver malgré nous. La virulence des échanges, à défaut de leur pertinence, montra bien que le sujet était d’importance, et qu’il n’était pas question de conserver le droit, finalement très bourgeois, d’avoir des secrets, ou, pire encore, celui de simplement de ne pas exposer sa vie à des services froids. Ceux des élus qui nous affirmaient que nous n’avions rien à cacher étaient parfois les mêmes qui avaient traîné des pieds lorsqu’il avait été question de révéler à la nation quel était leur patrimoine, mais passons.

Capitaine, les chances de traverser un champ d’astéroïdes avec succès sont approximativement de 1 sur 3720.

En renforçant un peu plus les moyens de nos services – qui figurent déjà parmi les plus puissants d’Europe, sinon du monde occidental, les autorités ont indiqué sans ambiguïté qu’elles croyaient en une approche du jihadisme fondée quasi exclusivement sur l’usage de la coercition, puisqu’il est admis par tous que les soi-disant projets de déradicalisation, déjà intellectuellement vacillants, ne sauraient apporter la sécurité qui reste la finalité de cet ensemble. Mieux, par cette loi, par les augmentations de budget et les recrutements, nos dirigeants tentent de se rapprocher du fameux risque zéro qui guide nos sociétés. La démarche est noble, et il faut se féliciter de l’ambition ainsi manifestée. L’objectif, cependant, est-il réaliste ?

Il y a un peu plus de dix ans, mon sous-directeur au Quai, recevant un journaliste, lui avait dit, en off : « Le terrorisme, il faudra apprendre à vivre avec ». Le propos, à l’époque incompatible avec l’hostilité de principe que la France manifestait officiellement à l’égard des analyses américaines, n’a, depuis, cessé de gagner en pertinence jusqu’à devenir une évidence. Les décennies passées nous montrent qu’il ne saurait, hélas, y avoir de démocratie sans terrorisme, pratiqué par des groupes minoritaires ayant choisi ou auxquelles on aurait imposé ce mode opératoire. De même, il est désormais admis que le jihad est une révolte, et même bien plus. Face à un phénomène qui s’obstine à échapper aux analyses caricaturales qui en sont faites, face à une menace terroriste d’une rare complexité, qui se nourrit de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, il a donc été décidé d’en faire encore plus.

Ce choix, qui donne à nos services et à l’Etat des pouvoirs que d’aucuns jugent dangereux pour notre démocratie, repose sur la croyance que plus de moyens permettront d’empêcher TOUS les attentats. Plus que jamais, et à la différence des administrations qui luttent contre les crimes graves que sont la pédopornographie, le grand banditisme, le narcotrafic ou la délinquance financière, les organismes chargés de lutter contre le terrorisme sont donc soumis à l’obligation de l’efficacité absolue : zéro faute pour zéro risque :

Sur les 4 000 individus suivis pour radicalisation ou terrorisme, il ne doit plus y avoir de loupé. Nous devons savoir, sur chaque suspect, ce qui a été fait à son sujet dans le passé et quel service travaille désormais sur lui. (in Le Monde du 30 juin dernier)

Sans doute cette pression, la plus intense qui puisse s’appliquer sur un service de sécurité, est-elle directement liée à la nature du terrorisme, qui s’en prend à l’Etat et à la souveraineté nationale à travers les cibles qu’il frappe. Cela étant dit, faut-il être aveuglé à ce point par la gravité de la menace pour ne concevoir que des instruments tactiques dans lesquels on place un fol espoir d’infaillibilité opérationnelle et donc politique ?

Réagissant aux critiques qui se faisaient, certes timidement, jour après le drame de Villejuif, le Premier ministre – qui entendait également, et c’était bien naturel, défendre la nécessité de la loi sur le renseignement – avait affirmé que plusieurs projets d’attentats avaient été déjoués depuis des mois. Combien ? Les chiffres varient, mais le chef du gouvernement nous révélait ainsi, en toute confiance, que les gars d’en face ne renonçaient pas à vouloir nous frapper (pourquoi, d’ailleurs, l’auraient-ils fait ?) et que nos hommes sur les remparts ne déméritaient pas.

Ce faisant, il ajoutait sa voix à ceux qui disaient que les services de sécurité étaient efficaces, mais que cette efficacité reposait sur des pratiques illégales (ou alégales, pour reprendre un épouvantable néologisme abondamment utilisé ces derniers mois) qu’il convenait de légaliser afin de donner une solidité juridique accrue à notre dispositif. En somme, on nous disait qu’il fallait légaliser d’un seul coup d’un seul des méthodes que la loi avait longtemps jugée illégales, et qu’il fallait le faire en raison de leur éclatante efficacité. Personne ne sembla s’émouvoir que nos services, défenseurs de l’Etat de droit, aient pu recourir pendant des années à des pratiques violant les lois votées par les élus du peuple. Puisqu’on vous dit que c’était pour notre bien. De toute façon, toutes nos critiques prouvaient que nous n’étions tous que des bisounours, l’expression favorite d’Eric Ciotti, le Vic Mackey niçois, et il fallait impérativement poursuivre sur la voie de cette efficacité. Mais, au fait, quelle efficacité ?

Parlons-nous ici de l’affaire Merah ? Ou de l’affaire Nemmouche ? Ou du réseau de Sarcelles ? Ou de l’agression de La Défense ? Ou de l’affaire Salhi ? Ou de l’affaire Ghlam ? Ou de l’affaire Nzohabonayo ? Ces fameuses méthodes ont-elles montré, depuis trois ans, qu’elles nous offraient la sécurité absolue qu’on nous promet à chaque campagne électorale, ou ont-elles révélé, au contraire, au mieux les inévitables limites de la lutte contre le terrorisme, au pire des failles plus profondes dans notre système ? On pourrait même, avec un peu de temps devant soi, s’interroger sur les résultats qu’on nous présente. Les arrestations régulières sont-elles la preuve que les services sont de plus en plus performants, ou démontrent-elles que la menace est de plus en plus prégnante et que les objectifs à traiter sont de plus en plus nombreux ?

Fallait-il, donc, légaliser des pratiques qui sont loin de constituer les murailles infranchissables qu’on nous a pourtant vantées ? Fallait-il, pareillement, donner aux services de sécurité et de renseignement un accès à peine contrôlé à des masses de données alors qu’il est évident que nos difficultés actuelles ne proviennent pas tant du recueil de renseignements mais bien de leur exploitation puis de leur analyse ? Fallait-il prendre le risque de renforcer brutalement en personnels des administrations déjà fragilisées par le chaos général et sans doute incapables d’intégrer et de former correctement ces nouvelles recrues ?

Il est évidemment éminemment ironique que ceux qui nous avaient affirmé, au mépris le plus éhonté des faits, que la DGSE – chère à mon cœur – ne pouvait être comparée à la vilaine NSA et que le parlement n’allait certainement pas adopter un « Patriot act à la française » aient ensuite avancé les mêmes arguments que les différentes administrations américaines quant aux affaires de renseignement. Et comme ceux qui font des erreurs de cette nature les font toutes, les mêmes esprits éclairés ont choisi d’ajouter une couche de complexité administrative à la lutte anti terroriste en créant un état-major opérationnel de prévention du terrorisme directement aux ordres du ministre. Personne ne semble avoir entendu parler de l’UCLAT, dans ces hautes sphères… Comme aux Etats-Unis après le 11 septembre, on complique un système qui a d’abord besoin d’uniformiser ses compétences et de fluidifier ses échanges, et on en vient à se demander si l’important est de lutter efficacement ou simplement de donner l’impression qu’on lutte.

– Bob St Clar ? C’est donc si grave ?

– L’avenir du monde libre en dépend.

Nul ne saurait reprocher à nos gouvernants de se mobiliser contre la menace jihadiste, mais leur prise de conscience semble bien tardive. En 2008, le Parti socialiste, alors dans l’opposition, n’avait pas eu de mots assez sévères pour qualifier l’approche du Président Sarkozy. Dans un document savoureux, signé par Martine Aubry, le parti, désormais au pouvoir, avait ainsi durement critiqué les dispositions sécuritaires du gouvernement d’alors et en avait pointé les dangers.

Sept ans plus tard, on s’interroge. Si un gouvernement socialiste en 2015 adopte dans l’urgence des mesures qu’il pourfendait en 2008, c’est qu’il s’est passé quelque chose entre temps. Et si l’actuel Président endosse des méthodes qu’il fustigeait en 2008, c’est que quelque chose a changé. La question se pose alors, cruelle mais réjouissante : si les socialistes ont ainsi changé d’avis, faut-il en conclure que les mesures proposées sous la présidence Sarkozy étaient justifiées ? Voire que certains des constats réalisés alors n’étaient pas si absurdes ? Je vous laisse méditer ça.

Je n’ai, comme les lecteurs de ce blog le savent, aucune prévention particulière à l’égard du renseignement technique. Je suis même fier d’avoir, modestement, contribué à la mise en place de certaines méthodes dans une précédente vie, mais je reste lucide. Essentiel, le renseignement technique n’a pas réponse à tout en matière de contre-terrorisme. Dans une écrasante majorité des cas, les éléments recueillis par des moyens techniques viennent s’ajouter à d’autres, obtenus différemment, et c’est aux analystes de trouver dans leur association une logique, une cohérence, qui conduiront à des succès opérationnels. Croire que le renseignement technique seul est la garantie de notre sécurité est une idiotie aussi dangereuse que celle qui consisterait à croire qu’on peut s’en passer totalement.

A quoi vont donc servir les renforcements annoncés dans ce domaine ? S’il est manifeste qu’aucun de nos échecs récents n’a été analysé, il est permis de penser que certains de nos succès n’ont pas plus été étudiés. Dans le cas contraire, il aurait été, sans nul doute, établi que nos services ont d’abord besoin d’une organisation interne qui ne soit pas faite d’un empilement de cellules de crise et d’analystes épuisés courant après des priorités changeantes, et que le travail de fond devrait être privilégié.

Face à des professionnels de la clandestinité, ou même face à des amateurs conscients d’être des cibles, le processus de détection et d’analyse de la menace doit associer toutes les composantes disponibles. Les moyens techniques et les sources humaines (HUMINT) doivent ainsi être étroitement associées tandis que la chaine analytique doit être à la fois renforcée et valorisée. C’est elle, en effet, qui voit l’ennemi manœuvrer et qui, ce faisant, est capable d’anticiper ses actions et de concevoir les ripostes. J’en profite pour présenter ici mes respectueuses salutations à l’analyste isolé qui, cet hiver, et malgré sa hiérarchie, a sauvé un allié. Il se reconnaîtra s’il lit ces lignes, et dans le cas contraire, merci de lui transmettre. Je ne suis pas certain que la loi votée au printemps l’aurait beaucoup aidé. D’ailleurs, je ne suis pas non plus certain qu’elle aurait empêché les attentats de Paris – et c’est bien le problème.

En adoptant une loi quelques semaines après cette tragédie, et dans un contexte marqué par une menace sans cesse croissante, le gouvernement, qui affirmait adapter rationnellement notre posture face à l’adversaire, a montré sa fébrilité. Balayant avec mépris les arguments qui lui étaient opposés, il a clairement prouvé qu’il agissait sous la pression des événements. La résilience, si importante quand il s’agit de lutte contre le terrorisme, semble être au-dessus des forces de nos dirigeants, comme on a pu le constater lors du piratage dont a été victime TV5 au printemps.

Les dispositions de la loi sur le renseignement viennent s’ajouter à la stupéfiante Opération Sentinelle, qui voit nos troupes, déjà massivement sollicitées par les théâtres extérieurs, se déployer en France, pour une durée indéterminée, afin de dissuader les terroristes et rassurer la population. Je ne sais pas si cela rassure qui que ce soit, mais il est en revanche certain que cette opération, qui pèse sur la disponibilité et l’efficacité de nos unités, est une victoire de plus pour les mouvements jihadistes. Ceux-ci parviennent ainsi à immobiliser des milliers de soldats et à grever notre budget grâce aux actions, certes réelles, d’une poignée d’individus. Je ne nie pas leur dangerosité, mais je constate que l’extrême solidité de la République lui fait engager précipitamment, aux côtés des milliers de policiers, de gendarmes, de douaniers et d’espions des milliers de soldats dont ce n’est pas la mission.

La logique de tout cela a été parfaitement résumée cet été par Le Figaro, le 17 juillet dernier : Le ministère de l’Intérieur a demandé aux préfets de prendre des mesures de surveillance renforcée autour des lieux susceptibles d’être visés.

Un para derrière chaque parcmètre

Et là on dit bravo, parce que des lieux susceptibles d’être visés dans une démocratie économiquement très développée, il y en a un paquet. Alors, encore plus de soldats ? Des lois rendant les services encore plus puissants ? On se le demande.

En l’absence d’une véritable stratégie contre le jihad, bâtie sur un état de l’art qui aurait été établi par les administrations spécialisées et le monde scientifique, la politique suivie est celle d’un renforcement des mesures de sécurité. Il est permis de se demander ce qu’on nous proposera lors du prochain attentat – en souhaitant de tout cœur qu’il n’y en ait pas et que les autorités voient leurs efforts couronnés de succès.

A dire vrai, la réussite de cette politique est devenue un véritable impératif. Nos dirigeants l’ont ainsi conçue à partir d’un marché avec les citoyens : nous vous offrons la sécurité en échange d’une extension du mandat des services de sécurité. Les terroristes, qui tuent des civils justement pour nous faire changer et nous faire renoncer à ce que nous sommes, s’en sont réjouis. Le marché a semblé séduire, comme l’ont montré les sondages – qui ont aussi largement montré que la majorité du pays se foutait de toutes nos histoires et attendait les soldes.

Votre sécurité contre vos libertés, pourrait-on dire en forçant un peu le trait. Cela serait exagéré, sans nul doute, mais il faut avoir conscience ici que le gouvernement s’est fixé l’objectif inatteignable d’une absence totale d’attentats et qu’il a décidé pour ce faire de rompre avec le discours que ses membres tenaient il n’y a pas si longtemps comme avec certains de nos principes fondamentaux. Le pari est risqué car la menace terroriste s’en trouve paradoxalement renforcée.

Après toutes ces affirmations définitives, ces nouveaux budgets, ces opérations de guerre en Irak et en Syrie, ces patrouilles dans nos gares, ces coups de menton ministériels nous assurant que désormais tout irait bien, nous nous exposons à un choc terrible. Plus les mesures de sécurité sont lourdes et coûteuses, plus elles s’affranchissent de la normalité d’une démocratie en paix pour tendre vers un état d’urgence qui ne dit pas son nom, et plus le choc d’un attentat présenté comme impossible à réaliser sera important. La surenchère sécuritaire des gouvernants, qui repose de surcroît sur une incompréhension de ce qu’est le jihadisme (Une loi pour réprimer un phénomène politique et social ? Bien joué !) accroît les exigences de la population, et donc sa sensibilité à une attaque. Du coup, plus nous affirmons être invulnérables, plus nous sommes vulnérables.

La loi votée au printemps, comme les mesures de sécurité physiques ou nos opérations militaires, si elles peuvent avoir une efficacité ponctuelle, ne répond à aucun des défis posés par le jihad. Elle tente de donner aux services une plus grande puissance, jugée nécessaire contre les terroristes, mais elle ne s’articule à aucune politique d’ensemble. Elle reprend des pratiques imparfaites, s’appuie sur des constats faux, et n’offre aucune solution durable. Il faudrait d’abord réfléchir afin de cerner l’ensemble du phénomène, puis décliner les conclusions en actions à entreprendre et en politiques à mener. Mais il est plus facile et plus rapide de faire le contraire, en priant pour qu’il ne se passe rien et en attendant la quille – ou les élections.

« Walk through the fire/Through the dust and ashes/While the building crashes/Walk through the flame/No trace of indécision/Lion keep his vision clear » (« Walk through the fire », Peter Gabriel)

Jamais dans toute l’histoire humaine autant de connaissances n’ont été si aisément, si immédiatement accessibles. Et pourtant, comme par une réaction absurde à cette richesse infinie placée à portée de main, jamais nos dirigeants n’ont semblé à ce point désarçonnés, perdus, sensibles aux pires aveuglements, oublieux de leur propre histoire, incapables de lier entre eux des événements ou des idées. Loin de moi l’idée d’exiger de chacun d’entre eux qu’il soit un spécialiste omniscient – n’est pas Michel Onfray qui veut – mais force est de reconnaître qu’un responsable politique occidental, en ce siècle déjà entamé, ne peut se plaindre d’être tenu dans l’ignorance du monde qui l’entoure et des forces qui l’animent.

Certaines manifestations de colère ou d’indignation, entendues depuis des semaines sinon des mois, pourraient ainsi n’être que pénibles, mais elles sont d’abord inquiétantes en ce qu’elles révèlent une profonde ignorance, des hommes, du monde, et de leurs histoires. Qu’on nous traite comme des consommateurs hébétés et des électeurs anesthésiés est déjà désagréable, mais quand il apparaît que ce qu’on croyait être de la démagogie est en réalité une authentique marque de sidération, on est en droit de s’inquiéter.

Après les révolutions de 2011, certains esprits éclairés, faisant fi de toute méthode analytique, s’étaient laissés aller à de pénibles épanchements enthousiastes, affirmant que la démocratie était là, que l’Egypte serait bientôt la Suisse et la Tunisie la Norvège. Je lisais leurs entretiens alors que, au Caire, ce que j’observais venait s’ajouter à ce que j’avais appris de mes maîtres et qu’il était manifeste que l’avenir ne s’annonçait pas si radieux. De tels égarements, venant de sommités, avaient de quoi surprendre.

Quatre ans plus tard – qui semblent presque un siècle, les mêmes égarements nous entrainent toujours plus loin. Voilà, en effet, que les mêmes esprits censément éveillés roulent des yeux éberlués devant les horreurs commises par les bondissants garnements de l’Etat islamique (EI). La presse s’emplit de réflexions stupéfaites, tandis que certains de nos hommes politiques les plus en vue s’émeuvent d’une violence qu’ils jugent inédite. Des anthropologues de bazar et des criminologues d’antichambres y voient la marque, incontestable puisqu’ils la jugent telle, de pathologies mentales galopantes. On organise même des colloques afin de disserter de ce que l’on nous présente comme de « nouvelles formes d’inhumanité ».

Ces réactions stupéfaites sont véritablement bien mystérieuses, alors que nous venons de commémorer le vingtième anniversaire du massacre de Srebrenica et que de pénibles questions sont régulièrement posées au sujet du génocide rwandais. Je ne voudrais pas, ici, paraître vieux jeu, mais la vérité m’oblige à rappeler que l’histoire humaine regorge de ces massacres et de ces horreurs qui semblent être autant de révélations pour quelques uns de nos puissants. Les exemples sont innombrables, antiques ou immédiatement contemporains, de la Saint-Barthélemy à Katyn, des Khmers rouges à la prise de Tenochtitlán, de la conquête romaine de la Gaule à Sétif ou Hanoï, sans parler de la partition de l’Inde ou de l’itinéraire de Tamerlan, le semeur de pyramides de crânes. Les décideurs qui roulent des yeux devant le massacre des Yézidis et qui osent nous affirmer qu’on n’a jamais vu ça ne sont pas à leur place aux commandes d’un Etat.

L’émotion, si elle est légitime, et si elle est illustre le fait que nous ne sommes pas des machines, doit s’effacer devant les faits et leur froide interprétation. Là encore, la psychologisation à outrance conduit à bien des délires, et il serait bon de se souvenir que les phénomènes de violence politique extrême, à Rome comme sous Mao, ne sauraient s’expliquer à coup d’approximations mêlant, dans un salmigondis qui fleure bon l’imposture, consoles de jeu vidéo et pathologies. Et, comme je l’ai déjà répété maintes et maintes fois, non seulement ces délires n’expliquent rien, mais ils sont par ailleurs d’une totale inefficacité opérationnelle. A moins, à moins, qu’ils ne révèlent que nos dirigeants sont incapables de penser la violence du monde et d’envisager l’altérité. Du coup, face à la froide rationalité de l’EI, c’est nous, Occidentaux, qui montrons nos failles, nos biais, et, in fine, notre faiblesse. Oh mon Dieu, ces types sont dangereux ET déterminés. Léodagan de Carmélide aurait sans doute lâché, un brin blasé, qu’Abou Bakr Al Baghadi n’était pas non plus Jo le Rigolo. Quelle valeur accorder, d’ailleurs, à tous les hommages de la République à nos Résistants quand, de toute évidence, ceux qui les rendent ignorent tout du courage de ceux que nous célébrons puisqu’ils ignorent tout de la véritable violence ?

Paradoxalement, cette sidération permet à nos dirigeants, toujours tentés, dans un pays fier de sa langue et de sa littérature, de se lancer dans de vaillants discours aux accents à la fois martiaux et lyriques. En 2003, dans une désormais légendaire crise de delirium, Dominique de Villepin avait, aux Nations unies, sèchement sermonné le Secrétaire d’Etat Powell et avait, sans doute un instant, cru être la réincarnation, tout à la fois, du Général et de Clemenceau. La suite de sa carrière politique a bien montré qu’il y avait loin de la coupe aux lèvres, de Cleastream aux reculades du CPE en passant par son amitié, forcément désintéressée, pour quelques satrapes de nos anciennes colonies africaines.

De même le Premier ministre Valls a-t-il prononcé à l’Assemblée, quelques jours après les attentats de Paris, un discours qui lui a valu d’être applaudi par presque tous les députés de la Nation. Les élus du Front national, peu enclins à célébrer toute résistance à l’ennemi, s’étaient quant à eux abstenus. Dans l’émotion du moment, gageons que le chef du gouvernement aurait lu le bottin à la tribune ou déclamé des vers de Verlaine qu’il aurait sans doute été tout autant salué par la représentation nationale. Mais les moments de communion nationale sont assez rares pour qu’on ne perde pas de temps à les questionner.

L’expérience prouve cependant que les grands discours ne franchissent l’épreuve du temps que quand ils ne sont pas que de simples exercices de rhétorique. A cet égard, les déclarations de fermeté des responsables occidentaux à l’égard de la menace jihadiste et, au Moyen-Orient, de l’EI ne sauraient être comparées aux propos que tenait Winston Churchill il y a soixante-dix ans. Il faut dire que le jihad est, de plus en plus, un phénomène à deux visages. Menace terroriste désormais quasi mondiale, il a atteint une ampleur telle que les projets de refondation du Moyen-Orient, portés par Oussama Ben Laden et sa bande à la fondation d’Al Qaïda, ne sont plus si risibles.

Là encore, la sidération mentionnée plus haut provoque bien des réactions idiotes. A ceux qui évoquent une région en décomposition, il convient ainsi d’objecter que les crises actuelles sont plutôt la marque d’une profonde recomposition. Celle-ci, quand on y pense, couvait depuis des décennies, et la violence jihadiste ne peut être déconnectée d’un fil rouge de violences politiques qui n’ont cessé de secouer le Moyen-Orient au 20e siècle. Le jihad, s’il est un phénomène propre, est aussi l’héritier d’autres révoltes, qu’il prolonge parfois en les faisant muter.

Ne voir dans les événements actuels qu’une décomposition révèle, pour le moins, une vision étonnamment peu profonde de l’Histoire. Que nous souhaitions tous la paix et la prospérité est entendu, mais il s’agit de ne pas être leurré par les moments que nous venons de vivre en Europe occidentale. Nulle frontière n’est immuable, nul régime n’est éternel, et nos musées sont pleins des vestiges de civilisations qui se pensaient éternelles. Qu’au Moyen-Orient l’ordre imparfait né de la fin de l’Empire ottoman puis de la décolonisation et de la Guerre froide soit en train d’être reconfiguré n’est guère surprenant. Là encore, il n’y a rien qui ne puisse se découvrir en lisant quelques livres sérieux et en se tenant loin des imposteurs habituels. Si la communication de crise fait partie de la politique, elle ne devrait pas en être le cœur, et encore moins le seul moteur.

Se complaire dans les lamentations peut relever du calcul politique comme révéler une authentique impuissance. Aucun esprit un tant soit peut sérieux, et certainement pas votre serviteur, n’affirme que le défi est anodin et que les solutions sont aisées, mais nous n’avancerons pas en relayant des clichés éculés sur le terrorisme ou en nous persuadant que nos ennemis sont des idiots et des fous. Etre tenus en échec par des idiots et des fous devrait même nous inciter à réfléchir à notre propre cas – si je puis me permettre.

Et pourtant on nous dit que c’est la guerre (on le savait), que l’ennemi est à nos portes (on s’en doutait), qu’il est très méchant (on avait déjà comme un doute), qu’il ne passera pas (on l’espère) et qu’il est impératif de le vaincre avant qu’il ne soit trop tard (on sait depuis assez longtemps qu’il vaut mieux, en effet, défaire l’adversaire plutôt qu’être défait par lui). Du coup, puisque la situation est grave et que nos chefs en sont pleinement conscients, on nous assure que nous avons jeté toutes nos forces dans le combat, que nous sommes mobilisés comme jamais, que nous nous battrons jusqu’à la disparition complète de l’adversaire du champ de bataille et qu’une paix radieuse et prospère nous attend. Sauf que non.

Lancée le 8 août 2014, l’offensive aérienne des Etats-Unis contre l’Etat islamique (EI) – que d’aucuns s’acharnent à appeler Daesh, contre toute rigueur – a conduit à de véritables succès tactiques en Irak et en Syrie mais n’a produit aucun effet politique et n’a, évidemment, apporté aucune solution militaire. N’écoutant que son courage, la France a choisi le 19 septembre 2014, après avoir quand même hésité plus d’un mois, de s’engager aux côtés des Etats-Unis dans cette offensive en déclenchant l’opération Chammal. Tuer des jihadistes ne manque pas d’attrait, et le fait que cette décision ait été critiquée par les vieilles badernes habituelles n’a fait que la rendre plus réjouissante. Reste, car on peut se réjouir tout en réfléchissant, qu’il est permis de se poser une poignée de questions tant tout cela semble bien n’être qu’une gesticulation.

Les données transmises par le Pentagone et mises en forme ici par la BBC nous montrent, sans la moindre ambiguïté, que l’offensive conduite depuis un an contre l’EI est une campagne aérienne d’intensité moyenne – voire basse (une grosse dizaine de raids par jour contre un groupe de guérilla, selon des règles d’engagement évitant soigneusement les bavures) qui n’a manifestement pas empêché le groupe d’étendre son emprise sur les territoires syrien et irakien. Michel Goya a livré sur son blog une analyse plus poussée, et ses conclusions sont, comme toujours, d’une cruelle lucidité. Il met ainsi en évidence le fait que la stratégie américaine – et donc occidentale – consiste à contenir l’ennemi, et certainement pas à le défaire. Nous savons tous, de toute façon, que s’il est impossible de mener une guerre sans moyens aériens, il est illusoire de vouloir la gagner avec eux seuls. Ce qui se passe dans les cieux irakiens et syriens est en soi déjà une indication.

Nos limites, politiques encore plus que matérielles, qui empêchent de nous engager au sol contre l’EI dit tout de l’ampleur réelle de nos ambitions. Quant à notre stratégie, c’est-à-dire le projet visant à nous faire surmonter cette épreuve, rien n’indique qu’il y en ait une. Là encore, le parallèle entre la lutte contre le jihadisme sur les territoires de nos Etat et les combats menés sur les champs de bataille du Sahel ou du Moyen-Orient est fascinant. Dans un cas comme dans l’autre, l’efficacité tactique – un peu trop contestée, ces jours-ci, mais passons – n’est d’aucun secours face à un phénomène dont certains décideurs se refusent encore à prendre toute la mesure.

Je n’ai, comme vous le savez, aucune objection de principe à l’égard des mesures répressives, encadrées par la justice sur le territoire national, ou plus brutales dans les zones où la situation ne peut plus être apaisée par la lecture du code de procédure pénale. Pour autant, et comme cela été écrit maintes fois (sur ce blog ou ailleurs), l’absence de résultats durables doit nous inciter à réévaluer l’ensemble de notre posture et la question la plus importante, centrale, même, concerne nos objectifs.

Nous savons, naturellement, quels effets sont recherchés par les politiques sécuritaires mises en œuvre en France et en Europe ou en Amérique du Nord à l’encontre des réseaux jihadistes : identifier les individus ou réseaux dangereux et les neutraliser afin de tendre vers l’élimination de la menace terroriste. A défaut de la faire disparaître définitivement, au moins s’agit-il pour les autorités de remplir leur mission de protection de l’Etat et de la population. C’est l’essence même du contre-terrorisme, et si la menace a changé de nature les services spécialisés poursuivent les mêmes objectifs qu’il y a cent ans.

S’agissant des théâtres d’opérations extérieurs, il en va tout autrement. Pour la première fois, en effet, une mouvance complexe, organisée autour de plusieurs mouvements majeurs et de dizaines de groupes moins importants, est capable de représenter un défi sécuritaire, militaire et politique majeur nécessitant, sur plusieurs continents, des ripostes dépassant de loin la simple opération de police. Longtemps, la réalité des moyens de l’adversaire jihadiste a semblé dérisoire à ceux qui ne comprenaient pas – il y en a encore – qu’on ne mesure pas la dangerosité d’un groupe terroriste au nombre de ses divisions blindées mais à sa volonté de combattre, aux modes opératoires qu’il a choisis et à l’écho que suscitent ses revendications. Les groupes jihadistes, intrinsèquement capables de pratiquer le terrorisme comme la guérilla, et ponctuellement en mesure d’affronter des armées régulières, constituent un défi que nous ne parvenons à relever que par des mesures coercitives, et cela semble d’autant plus sans fin qu’aucun véritable objectif n’a été énoncé.

De l’Afghanistan au Mali, les responsables politiques occidentaux ne cessent d’évoquer des destructions, des éliminations, et même une complète éradication de l’ennemi. Mais, à supposer, même, que cela soit possible, ces succès militaires suffisent-ils ? Quelle réponse apportent-ils, une fois retombée la poussière des combats ? Un des chefs du Shin Beth, interrogé dans le documentaire The Gatekeepers (Dror Moreh, 2012), rappelait qu’on fait la guerre pour obtenir un gain politique, une situation plus favorable qu’au début de l’affrontement. Quels gains obtenons-nous donc de cette guerre contre le jihad qui dure et dure ? Mieux, notre sécurité, premier objectif poursuivi, est-elle mieux assurée ? Et pourtant, il faut la faire. Alors ?

Il est manifeste, aussi bien à Paris qu’à Washington, qu’aucun objectif stratégique ambitieux n’a été fixé au-delà de la défense de nos intérêts vitaux. Vous me direz que ça n’est pas rien, mais il s’agit là d’une politique de réaction, qui subit. Au final, on pourrait même estimer qu’il s’agit surtout de défendre le statu quo ante, sans aucune prise en compte des causes de conflit. Du coup, nous nous exposons à cette guerre sans fin que prédisait Bruno Tertrais (La guerre sans fin : l’Amérique dans l’engrenage, 2004, Seuil, 96 pages) puisque nous essayons, pour vaincre nos ennemis, de revenir obstinément à la situation qui, justement, les faits nous combattre. Le paradoxe, à défaut d’être réjouissant, est fascinant.

Par voie de conséquence, tous nos efforts de contre-radicalisation, déjà voués à l’échec puisque conçus à partir de constats faux et/ou bâclés se trouvent doublement condamnés. Les jihadistes ne vont certainement pas être sensibles à des discours qui, schématiquement, les poussent à revenir au point de départ de leur cheminement vers la violence, sans rien proposer d’autre. On apprend pourtant à l’école – ou on apprenait, en tout cas – que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Loin de moi l’idée, pourtant, de renoncer à la lutte. Simplement, et comme je l’ai écrit il y a déjà très longtemps sur ce blog, j’aime bien savoir pourquoi nous combattons. Cette question n’est pas seulement le reflet de mon mauvais esprit, et elle est partagée par nombre de ceux qui, à ma différence, sont réellement impliqués dans ce combat. Au Sahel, par exemple, où la situation se dégrade conformément aux prévisions de quelques uns, quel but poursuivons-nous désormais ? Qui croit encore une seconde que la victoire militaire initiale, certes magistralement remportée, a répondu durablement au défi jihadiste ? Et dans le Golfe, à part – ce qui n’est pas rien – nous camper fièrement aux côtés de notre plus puissant allié, quels sont nos buts et nos résultats ?

La politique occidentale paraît manquer terriblement d’ambitions car elle manque de vision. Il lui manque ce qui différencie les gestionnaires des grands hommes : un but qui ne soit pas routinier mais qui révèle, au contraire, une véritable hauteur et la volonté farouche de dépasser l’épreuve pour en sortir plus grand. Mais au lieu de concevoir ce projet, nos dirigeants et nos responsables administratifs sont comme englués dans la routine. Partout, dans les médias, au sein du débat politique, et même dans certaines administrations régaliennes, sont venus les jours de l’ignorance réjouie, du conformisme soumis. On se focalise sur des détails et on ignore l’essentiel. Séparer le mobile du crime du crime lui-même ne devrait pourtant pas être si difficile, mais l’hystérie ambiante conduit à des discours confus. On ne fait pas la guerre au terrorisme, mais à des groupes pratiquant, notamment, le terrorisme. Et si on ne s’enivrait pas de formules creuses, peut-être pourrait-on essayer de décrypter les buts et les méthodes de l’adversaire. Il paraît que ça peut être utile quand on fait une guerre.

Mais peut-être l’absence d’ambition vient-elle, justement, de cette incapacité à comprendre le phénomène et à donner un sens aux événements. Dans le cas contraire, et puisque cette guerre est appelée à durer encore et encore, il ne serait pas superflu de se préparer au pire pour, pourquoi pas ? essayer de peser sur la suite. L’Arabie saoudite, par exemple, est-elle éternelle alors qu’il est clair pour tout le monde qu’Al Qaïda et l’EI sont ses enfants naturels, nés de sa pratique absurde de l’islam et de la schizophrénie qui en découle ? La Libye redeviendra-t-elle un jour ce qu’elle fut brièvement le siècle dernier ? Qui anticipe les chocs à venir et tente de discerner les opportunités qui vont se présenter et qu’il faudra saisir ?

En intervenant en Irak, l’Empire et ses alliés voulaient refondre le Moyen-Orient pour le démocratiser. D’un certain point de vue, il est permis de penser que la première phase du projet, de façon très chaotique et sans aucune maîtrise, est en train de se réaliser. La région, comme un ensemble tectonique instable, crée et encaisse des chocs majeurs et va accoucher dans un avenir encore incertain, d’un nouvel ordre. C’est maintenant que les Etats occidentaux, malgré leurs maladresses répétées, doivent se demander de quelle façon ils peuvent contribuer – sans rien imposer à des peuples qui n’ont guère connu la liberté, ces derniers temps – à faire émerger du chaos une situation qui ne serait pas celle de l’automne 2010.

Ou alors, au contraire, nos décideurs et nos stratèges doivent envisager un chaos durable, un ensemble mouvant de forces hostiles aux alliances changeantes dans lequel il faudra choisir ses cibles, ses partenaires et savoir, de temps en temps, se tenir prudemment à distance. Si rien n’est immuable, en effet, il faut admettre que nombre de situations ont déjà été vues par le passé : Horde d’Or, Royaumes combattants, Etats fantoches, principautés fugaces.

Une fois que nous aurons admis que l’Etat islamique, s’il ne correspond pas aux canons du droit constitutionnel, est une authentique force politique, qu’il convient donc de compter comme telle sur l’échiquier, nous aurons franchi une étape importante. Et quand nous aurons cessé d’écouter des imposteurs, fussent-ils très en cour, alors nous pourrons essayer de lire les intentions de l’ennemi, d’abord pour éviter ses pièges puis pour lui imposer, même si cela doit prendre dix ans, notre volonté. Le temps ne nous manque pas, mais notre obsession de faire en six mois ce que le monde fait d’habitude en un siècle nous pousse à l’erreur. Il est ainsi impératif que nos chefs se réapproprient le temps long, qu’ils s’interrogent sur les causes de notre incapacité actuelle à marquer des points décisifs. Peu importent les succès tactiques si, au bout du compte, nous avons subi.

On a entendu beaucoup d’exclamations stupéfaites, après les attentats de janvier. Et on entend encore beaucoup de certitudes surprenantes dans certains services, au sujet de la solidité de l’appareil sécurité tchadien, de l’incapacité de Boko Haram à frapper hors du Nigeria, ou de la capacité du régime irakien à restaurer le pays que nous avons connu. Il faut donc commencer par remettre en cause nos certitudes, qui se sont presque toutes révélées erronées depuis vingt ans, et concevoir, enfin, une stratégie globale, ambitieuse, cohérente, pragmatique, qui ne vacille pas à chaque attentat.

L’heure n’est pas aux lamentations mais à une véritable réflexion. Et face au défi jihadiste et aux crises qu’il génère, il ne faut pas se lamenter mais, au contraire, être fier d’appartenir à une génération qui va, à son tour et à sa façon, défendre ce qui nous est cher, notre héritage et notre avenir. Mieux vaut un sursaut de résistance que des sursauts d’effroi.

Hell is the impossibility of reason

En 1986, quand sort Platoon, Oliver Stone, son réalisateur, est loin d’être un inconnu. Son précédent film, Salvador, charge frontale contre la politique américaine en Amérique centrale, avec James Woods et James Belushi, n’est pas passé inaperçu, mais Stone est suivi avec attention par l’ensemble de la critique depuis longtemps. En quelques années, il est ainsi apparu en tant que scénariste au générique de Midnight Express (Alan Parker, 1978, pour lequel il a remporté le premier des ses trois Oscars), de Conan le Barbare (John Milius, 1982), de Scarface (Brian De Palma, 1983), ou de L’Année du Dragon (Michael Cimino, 1985). Fasciné par la force brute et par les dérives de la puissance, Oliver Stone est un auteur respecté, et un cinéaste qui intéresse. Sa capacité à décrire les injustices et à saisir les moments de profonde détresse fait de lui un héritier du Nouvel Hollywood, et on pense parfois à Sam Peckinpah.

Platoon, à sa sortie, alors que l’Amérique reaganienne est au faîte de sa puissance, est un choc. La légende veut que Stone ait écrit le scénario à son retour du Vietnam, afin de contester la vision pour le moins enfantine qu’en offrait John Wayne dans son western vietnamien Les Bérets verts (1968). Le film, en effet, tranche sèchement avec les films tournés jusqu’à alors. Il y a bien eu Le Merdier (Go tell the Spartans), de Ted Post (1978) mais Hollywood s’est surtout intéressé aux conséquences du conflit. Coming home, de Hal Ashby, avec Jane Fonda et Jon Voight, ou The Deer Hunter, de Michael Cimino, également sortis en 1978, s’attachent d’abord aux séquelles des combats sur les vétérans américains et les difficultés de leur réinsertion. Même le chef d’œuvre de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now (1979), mettra en scène un officier des forces spéciales que les ténèbres de la guerre ont happé. En 1982, First Blood, de Ted Kotcheff, poussera la logique de ces réflexions à son paroxysme en créant le personnage de John Rambo, ancien combattant marginalisé par une société oublieuse et hostile qu’il finit par affronter.

Entre les portraits de vétérans et les récits de bataille, le cinéma américain ne montre rien du quotidien des soldats engagés au Vietnam. Le début des années ’80 voit même l’émergence du film de sauvetage de prisonniers (Retour vers l’enfer, de Ted Kotcheff, en 1983, avec Gene Hackhman et Patrick Swayze ; Portés disparus, de Joseph Zito, en 1984, avec Chuck Norris), et tout cela vire à la farce militariste. On a peine à croire, à voir ces titres, que l’armée américaine ait pu perdre dans la jungle contre une telle bande de va-nu-pieds incompétents. Et pourtant.

Engagé idéaliste revenu écœuré du Vietnam, Oliver Stone décide, avec Platoon, de livrer sa vérité sur la guerre. Son héros, Chris, sorte de Fabrice qui serait passé de Waterloo à la frontière cambodgienne, lui permet de retracer l’itinéraire d’un jeune engagé dans ce que Tobias Wolff appellera plus tard l’armée de Pharaon (In Pharaoh’s Army, 221 pages, chez Alfed A. Knopf, publié en France chez Plon).

Dans l'armée de Pharaon Platoon

Des body bags aperçus à l’aéroport militaire où il vient de se poser à ceux qu’il laisse sur le champ de bataille dont il est évacué, Chris ne trouve rien qui puisse combler sa soif de noblesse. Plongé dans l’absurdité d’une guerre qui ne correspond en rien à ses ambitions morales et héroïques, il va de désillusions en désillusions. Oliver Stone, à cet égard, dresse un portrait apocalyptique – et pourtant assez proche des travaux scientifiques – de l’armée américaine. Le jeune lieutenant y est, comme de juste, inexpérimenté et gauche, et ses tentatives de rapprochement avec la troupe montrent tout le mépris dans lequel celle-ci le tient. Face à lui, ses sous-officiers sont plus compétents, plus aguerris, et il ne fait guère de doute qu’ils sont les vrais chefs de l’unité. Les soldats eux-mêmes, sans aucune motivation, à peine commandés, comptent les jours avant la quille et ne savent pas ni pourquoi ni pour qui ils se battent. Stone montre bien, d’ailleurs, la (dé)composition sociale de l’infanterie, très largement constituée de jeunes hommes issus de milieux très simples, noirs ou blancs. Chris, le narrateur, avec ses diplômes et sa capacité à verbaliser les enjeux de la guerre, détonne au milieu de ses camarades.

Les missions dans la jungle sont l’occasion de montrer l’apparente inutilité des opérations, à la recherche d’un ennemi qui connaît mieux le terrain et qui le piège. Filmé à hauteur d’homme, Platoon ne cache rien de la chaleur, des moustiques, de l’humidité, de l’hostilité de la jungle. L’inexpérience des jeunes recrues, considérées avec méfiance par les plus anciens, est ici parfaitement rendue. Le système de rotation individuelle des soldats (un an de tour of duty), qui a fait l’objet de travaux passionnants, n’a pas peu contribué au manque de cohésion des unités de l’armée de terre lors du conflit.

Stone livre en deux heures une vision extrêmement sévère de l’engagement américain au Vietnam. Indisciplinée, peu efficace, démotivée, la troupe se comporte comme une armée d’occupation, combattant un ennemi au profit d’un allié qu’on ne voit quasiment pas. Dix ans avant la fresque de Steven Spielberg, il met en scène des combats d’infanterie intenses, violents, sans en dissimuler les blessures ou les cris. Sa guerre est décrite au niveau des rangers : on n’y comprend rien, personne n’y comprend rien, personne ne maîtrise rien. Le commandement supérieur, pour lequel Stone semble presque montrer du respect, fait ce qu’il peut avec ce qu’il a. On a parfois l’impression que le cinéaste nous dit « cette guerre n’aura pas été ce qu’elle a été si nous n’avions pas été si mauvais, y compris individuellement ». Oliver Stone, après tout, est un idéaliste à la profonde conscience politique – du l’était-il à l’époque – et on voit bien ce que le personnage de Chris lui emprunte.

Chris

Cinéaste et scénariste surdoué, Oliver Stone se laisse parfois emporter par ses facilités. Certaines scènes souffrent d’une trop grande emphase, et la mort d’Elias, par exemple, devenue véritablement iconique jusqu’à être parodiée (voir Tonnerre sous les tropiques, de Ben Stiller, en 2008), aurait mérité d’être allégée. De même, la voix de Chris/Charlie Sheen méditant à voix haute sur fond de l’adagio pour cordes de Samuel Barber manque de la sobriété qui aurait fait du film un véritable chef d’œuvre.

Ces quelques bémols ne doivent pas occulter le fait que Platoon est un des films les plus importants jamais consacrés à la guerre du Vietnam. L’affrontement entre Barnes et Elias, s’il peut manquer de crédibilité, est l’occasion de faire jouer une pléiade d’acteurs qui feront ensuite carrière : Tom Berenger, Willem Dafoe, Charlie Sheen (succédant à son père dans un film de guerre majeur), Forest Whitaker, Keith David, Johnny Depp, Kevin Dillon ou John C. McGinley – l’acteur fétiche de Stone).

Le sergent Barnes n'est pas très sympathique

Platoon est également le film de la maturité pour Oliver Stone, qui entame avec lui la période qui le verra tourner ses plus grandes œuvres. Lauréat de l’Oscar du meilleur réalisateur pour Platoon, Stone enchaîne avec Wall Street (1987, avec les Sheen père et fils et Michael Douglas, qui y remporte l’Oscar du meilleur premier rôle masculin), Né un quatre juillet (1989, premier rôle sérieux de Tom Cruise, qui vaudra à Stone un second Oscar de meilleurs réalisateur), Les Doors (1991, avec Val Kilmer) et JFK, fascinante fresque sur l’assassinat de Kennedy (1991, avec Kevin Costner, Joe Pesci, Tommy Lee Jones, Sissy Spacek, Donald Sutherland, Gary Oldman, Vincent D’Onofrio, et j’en passe).

Il y aura ensuite Entre ciel et terre (1993, avec Tommy Lee Jones), Tueur nés (1994, avec Woody Harrelson et Juliette Lewis), Nixon (1995, avec Anthony Hopkins), U Turn (1996, avec Sean Penn), L’Enfer du dimanche (1999, avec Al Pacino, Cameron Diaz, James Woods et Dennis Quaid). Au fur et à mesure de ses films, Oliver Stone se radicalisera politiquement, oscillant entre la dénonciation du pouvoir de l’argent dans le sport et une certaine fascination pour les maudits de l’histoire américaine.

Souvent piégé par sa virtuosité et ses indignations, à la manière d’un Victor Hugo qui ne se relisait pas, Oliver Stone est le cinéaste de l’anti impérialisme. Son rapprochement avec Poutine et son prochain film, consacré à Edward Snowden (sortie prévu à la fin de l’année) disent tout du parcours politique et artistique d’un homme enivré par son talent.

« Look at me/You know what you see/You see a bad mutha… » (« The Boss », James Brown)

Sur le front du jihad les escarmouches se succèdent si vite qu’on en vient parfois à se demander si la situation est sous contrôle. Rassurez-vous, la réponse est non, mais ça n’empêche pas certains belligérants de ne pas ménager leurs efforts. Les Etats-Unis ont ainsi réalisé, le 14 juin dernier, leur première frappe aérienne officielle en Libye contre des jihadistes. Leur cible, en l’occurrence, n’était autre que Mokhtar Belmokhtar, une vieille connaissance des lecteurs de ce blog.

Après quelques heures, cependant, il est devenu évident que le sémillant émir avait survécu et, alors que le silence des autorités impériales s’éternisait, les communiqués de démenti en provenance de la mouvance jihadiste s’amoncelaient sur les bureaux. Belmokhtar, un homme qui était une nuisance régionale bien avant l’attaque d’In Amenas, avait, une fois de plus, échappé à une fin aussi brutale que distrayante et le champagne resterait donc au frais. On me dit que nos services ne sont pas nécessairement d’accord entre eux à ce sujet, mais ça ne vous étonnera pas. Ici, c’est Paris, et donc un peu le cirque.

Dans le tourbillon des informations, bien peu ont pris le temps de noter que le brave homme avait été ciblé très à l’est de la Libye, dans une région où il était déjà venu acquérir, au printemps 2011, du matériel sorti des arsenaux de l’armée régulière et où il était manifestement supposé être en train de bavarder avec des responsables jihadistes, dont Abou Iyadh, le fondateur d’Ansar Al Sharia – Tunisie. L’opération américaine, quel que soit son bilan réel (on nous a dit récemment qu’Abou Iyadh serait mort), a donc illustré les connexions régionales de tout ce petit monde et a confirmé que les frontières ne sont des handicaps que pour ceux qui les reconnaissent (indice : nous).

Ce raid a également confirmé, pour ceux qui ne l’avaient toujours pas compris, que Mokhtar Belmokhtar est bien plus que le bandit de grand chemin décrit par une poignée de rigolos. Il est même devenu, en raison du processus de darwinisme accéléré déclenché par l’armée française depuis 2013, une des figures centrales – si ce n’est LA figure – du jihad orthodoxe au Sahel et au Maghreb. Ennemi public n°1 des Occidentaux et des Algériens, bon client des médias, Belmokhtar est sans aucun doute le dernier responsable jihadiste de cette région à être directement connecté à Al Qaïda au Pakistan et il est en train d’acquérir une aura qui fera bientôt de lui une véritable légende.

Sa mort aurait, du coup, probablement représenté une aubaine pour les partisans de l’Etat islamique, en les débarrassant d’un rival capable de négocier des alliances de jihadistes orthodoxes. La frappe américaine, à cet égard, pourrait laisser penser que Washington favorise les uns contre les autres, mais il est bien plus pertinent d’y voir la poursuite de la stratégie d’éliminations ciblées mise en œuvre, avec plus ou moins d’intensité, par l’Administration Obama depuis des années.

On notera, en passant, que la doctrine impériale n’a décidément pas changé et que, en l’absence de toute solution politique, les Etats-Unis continuent de couper toutes les têtes qui dépassent. C’est, reconnaissons-le, mieux que rien, et ça occupe. A cet égard, personne n’a semblé s’émouvoir d’un raid réalisé manifestement sans que les autorités libyennes – ou ce qui en tient lieu – aient été informées. On doit, sans aucun doute, cette mansuétude au fait que cette frappe ait été réalisée par des F-15E du 48th Fighter Wing venus la base de Lakenheath, au Royaume-Uni (opération El Dorado Canyon II ?) et non par des MQ-9.

F-111F du 48th TFW au départ pour Tripoli
F-111F du 48th TFW au départ pour Tripoli en avril 1986
F-15E en maraude
F-15E en maraude

Si les mêmes munitions avaient été délivrées par un ou plusieurs drones, nul doute que les bonnes âmes auraient fait retentir leurs habituels gémissements. Pourtant, et comme nous sommes quelques uns à le dire et à le répéter depuis des années (cf. ici), pour la cible frappée, la différence est essentiellement rhétorique. Condamner les outils plutôt que la politique constitue une faillite de la pensée, surtout quand les outils incriminés sont si peu différents.

En agissant ainsi, les Etats-Unis, qui ont reconnu leur raid après un communiqué un peu hâtif des autorités de Tobrouk, ont confirmé que la Libye était devenu une zone où la chasse aux émirs jihadistes était ouverte. Ça tombe bien pour la France, dont certains généraux rêvent d’une intervention dans le pays sans en avoir les moyens. Comme dirait Enguerrande, ça m’a fait du bien de parler.