Le renseignement au cinéma : découvrir des cultures professionnelles différentes

La coopération entre services peut ne pas se limiter à l’échange d’analyses ou de renseignements. Des opérations sont ainsi montées entre les plus proches des partenaires, et il peut même arriver qu’on discute non pas ciblage, évaluation ou diffusion mais gestion des sources ou méthodes comptables.

Ces échanges, qui lèvent le voile sur l’organisation de votre service, ne sont possibles qu’avec les plus proches alliés. Ils permettent de comprendre des logiques différentes, des pratiques étonnantes, parfois charmantes (le choc, en 1998, quand j’ai découvert la crèche et la piscine au rez-de-chaussée du siège de la Säpo, à Stockholm), parfois dérangeantes (ah, les innombrables toasts portés au QG du Groupe A du FSB, dans la banlieue lointaine de Moscou, en comptant les morts ennemis…), et toujours instructives.

Un jour, un colonel jordanien auquel un de vos collègues a demandé comment il s’était blessé à la main répond, négligemment, qu’il s’est cassé le pouce en interrogeant un suspect. Une autre fois,  un responsable russe glisse, lors d’une réunion du G8, qu’il n’y a pas de problème d’islamisme en milieu carcéral puisque les jihadistes capturés en Tchétchénie n’arrivent, assez curieusement, d’ailleurs, jamais en prison. Il faut dire, à sa décharge, que les routes ne sont pas sûres dans le Caucase.

Ces différences de pratiques révèlent parfois des gouffres moraux qu’il est difficile et hasardeux de franchir. Les assassins ou les bourreaux, surtout dans le milieu si particulier du renseignement, ne le sont pas par accident. Leur fréquentation, parfois assidue, peut être une obligation professionnelle. Il convient alors, et c’est une part importante de votre métier, de rester impassible, et même de jouer les compères amusés quand on vous raconte des séances de tabassages ou des opérations rondement menées dans un djébel lointain. Souvenez-vous que de toute façon vous relaterez tout cela dans vos comptes rendus, que d’autres en tireront des notes édifiantes et qu’on fait du renseignement en permanence, même (surtout !) en dînant avec ce sulfureux général indonésien ou cet inquiétant policier yéménite. Si vous n’aimez pas le gris foncé, il ne fallait pas choisir cette carrière.

Jackie Brown, de Quentin Tarantino (1997)

Il faut donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre par d’autres voix que celle de la raison.

Je suis né en province – l’expression « en région » est une abomination – dans une ville moyenne et je passe mes vacances dans de petits villages. Les centres-villes ruinés, les interminables zones industrielles où se côtoient des magasins laids et sans âme, les petits commerces qui ferment à la campagne, les retraites qui n’augmentent pas, les chômeurs qui vivotent, les usines qui ferment et jamais ne rouvrent malgré les promesses des gouvernements successifs, l’observation de la consommation d’objets inutiles comme seule possibilité de se sentir citoyen à part entière font partie de ma vie. Ce sont des amis d’enfance, des parents ou des beaux-parents, des oncles et des tantes. Toute ma vie, débutée à la fin des fameuses Trente glorieuses, ce faux âge d’or, j’ai entendu cette colère. Et toute ma vie elle m’a semblé à la fois légitime et effrayante.

Mes études puis ma vie professionnelle m’ont conduit à étudier puis à combattre les extrémismes. J’en ai tiré quelques certitudes, dont la plupart n’ont guère d’intérêt ici, mais une au moins doit être exprimée clairement : la colère ne doit pas conduire à la haine, car elle devient alors à la fois indigne et improductive. La colère doit être écoutée, elle doit conduire au dialogue, car il n’existe pas de bien plus précieux que la paix. Une colère devenue ingérable est la manifestation d’un échec collectif, et ceux qui s’appuient sur elle pour abattre des systèmes démocratiques, qui plus est avec le soutien de tyrannies et d’idéologues de seconde zone, ne cherchent pas des solutions mais le pouvoir. Ils n’ont que faire du peuple, qu’ils ne connaissent pas, qu’ils fantasment et qu’ils méprisent, et qu’ils ne font que manipuler comme de misérables apprentis-sorciers.

Pire encore, ceux qui, renonçant publiquement à des convictions qu’on découvre factices, pactisent avec les extrémistes pour obtenir une parcelle de pouvoir sont des incendiaires, des irresponsables qui cachent leur vacuité derrière des discours de mauvais tribuns. Certaines lignes rouges ne doivent jamais être franchies, comme nous le rappelle chaque année de l’histoire humaine. S’associer à des théories complotistes, mentir et mentir encore, relayer la propagande d’ennemis déclarés de notre pays et de nos alliés, tolérer les propos racistes ou antisémites sous le prétexte qu’ils auraient été émis par le peuple – pro tip : le peuple n’a pas toujours raison, il n’est pas toujours progressiste, et c’est pour ça que les États démocratiques ont des parlements – constituent des naufrages moraux inexcusables. Il faut croire que certains n’apprennent rien, ou ne comprennent rien. Et s’ils agissent en connaissance de cause, ce sont des criminels.

La présence hier sur les Champs et ailleurs de nostalgiques du Reich ou de la Terreur rouge en dit long sur la façon dont une colère ancienne et profonde est littéralement confisquée par des responsables politiques indignes de notre pays, et irresponsables. Face à eux, contre eux, à supposer que cela soit encore possible, il faut parler, dialoguer, lire et réfléchir, et se souvenir que nous ne sommes forts qu’ensemble. Aucune dérive raciste ou antisémite, aucune attaque contre les personnes ne peut être tolérée, car il en va de la décence, de la dignité, du respect des lois de la République et de notre Constitution, de tout ce qui fait que la France n’est pas la Rodina, un État confédéré ou l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Les mots sont parfois de peu de force face à la violence délirante, mais ils ont le mérite, après avoir été pesés, de rester. Il n’est donc pas trop tard, tandis que convergent non pas les luttes mais les haines, de garder en poche un (littéralement) petit ouvrage de Ferdinand Mélin-Soucramanien et Frédéric Potier, Contre le racisme et l’antisémitisme (Dalloz).

Ce livre compile des textes juridiques nationaux et internationaux traitant de la peste raciste et antisémite, traitant de l’esclavage, traitant des Droits fondamentaux, et il doit être mis entre toutes les mains. Le droit est la marque des sociétés civilisées, et il nous protège – y compris de nous-mêmes. Celles et ceux qui ne sont pas sujets au vertige pourront ensuite (re)lire le classique indépassable de Léon Poliakov, Bréviaire de la haine, publié en 1951, et en méditer le contenu tant qu’il n’est pas trop tard.

We don’t take sides

Venu du documentaire et passé à la fiction, Peter Kosminsky réalise en 1999 pour le compte de la BBC un long téléfilm (près de 3 heures, diffusé en deux épisodes) consacré au déploiement en Bosnie, au début de la guerre civile, d’un détachement de l’armée britannique. Près de vingt ans après sa première diffusion, Warriors reste une œuvre d’une intensité exceptionnelle, magistralement interprétée et mise en scène avec une sobriété admirable.

Sur un scénario très classique de Leigh Jackson, qui emprunte beaucoup à la trame du chef d’œuvre de Michael Cimino Voyage au bout de l’enfer, Kosminsky filme une poignée de militaire d’une unité intégrée, dans le cadre de l’opération Grapple, à la FORPRONU. Après des séquences filmées en Angleterre, qui posent les personnages et leurs milieux d’origine, l’arrivée sur le théâtre des opérations permet de découvrir un pays en train de se disloquer. Très rapidement, le caractère inapplicable du mandat donné aux soldats britanniques devient une évidence, alors que les patrouilles répétées placent le détachement dans des situations de plus en plus complexes, et insupportables.

Le titre du récit, Warriors, fait aussi bien référence aux soldats qu’aux véhicules blindés qu’ils utilisent, des FV 510 peints aux couleurs de l’ONU. Son ironie est d’une infinie cruauté alors que tout son objet est de montrer l’impuissance de ces soldats, confrontés à une violence croissante et interdits de réagir par leur mandat.

Nous sommes venus vous voir mourir

Le téléfilm, à nouveau comme chez Cimino, ne sépare pas les traumatismes subis par ces Casques bleus (et qui sont l’objet de sa troisième partie) de leur cause réelle. Revenus au pays névrosés, dépressifs, suicidaires, les soldats ne souffrent pas d’avoir combattu – ce qu’ils n’ont d’ailleurs pas eu le droit de faire, malgré la mort d’un de leurs camarades – mais de ne pas avoir combattu et d’être restés passifs devant l’innommable. Warriors, filmé patiemment et finement, constitue un des plus accablants réquisitoires qui soit contre les missions d’interposition mal pensées et l’infinie lâcheté de fonctionnaires internationaux dépassés par les événements, voire simplement incapables de saisir les enjeux.

Je me souviens de ces années comme si c’était hier, et la rage que je ressentais devant les capitulations et les humiliations répétées des forces de l’ONU – dont les nôtres – face aux milices n’a pas disparu. Elle n’était cependant rien comparée à celle qu’ont dû ressentir les soldats obligés d’obéir à des ordres imbéciles. Le film ne nous épargne rien du naufrage des Nations unies en ex-Yougoslavie, incarné par le personnage, même pas caricatural, de Rik Langrubber, le néfaste homme en blanc réincarnation de Georges Bonnet.

Chaque nouvelle mission voit le contingent britannique confronté à l’ineptie des règles d’engagement et à la bêtise du mandat lui-même. A quoi sert une force d’interposition si, justement, elle ne s’interpose pas ? Quel signal les politiques envoient-ils aux milices quand des Casques bleus sont tués et qu’aucune riposte n’est conduite ? Quelle est la crédibilité, et donc l’utilité, d’une force dont on refuse de se servir par principe ?

Au fur et à mesure que le récit avance, la catastrophe prend d’épouvantables proportions. Empêchés d’évacuer des civils, les militaires anglais apprennent qu’en agissant ainsi ils aideraient à la purification ethnique – déjà engagée. Personne ne veut voir qu’en laissant ces mêmes civils aux mains de milices on ne fait pas autre chose, et que les populations, au lieu d’être déplacées, seront massacrées. Il faut croire qu’ici le mandat international a bien plus de valeur que la plus élémentaire décence.

Une mission au mandat mal pensé ne peut que conduire à un naufrage opérationnel, et, ici, moral. Les scènes qui se succèdent sont chaque fois un peu plus déchirantes, campements bombardés, maisons pillées, vieillards assassinées, jeunes femmes violées, enfants torturés, nourrissons que l’on donne pour les sauver. Les soldats, auxquels on intime l’ordre de remettre un adolescent à une bande de soudards ou qui sont contraints de faire descendre de leurs véhicules une poignée de rescapés en viennent à sauver des réfugiés en se cachant de leur hiérarchie, et celle-ci, en un aveu ultime, vient les en féliciter.

Let it snow, let it snow, let it snow

La confusion morale de l’ONU est illustrée par la phrase de Langrubber qui, s’adressant à un officier britannique en parlant des milices qui lui barrent le passage, explique « qu’ils ne font que leur travail. » En plaçant sur le même plan de futurs criminels de guerre et des unités régulières agissant au nom de la communauté internationale, ce fonctionnaire dit tout de sa lâcheté et de la complicité qui est la sienne et qui, elle, ne sera jamais jugée.

Impuissants témoins de l’indicible, humiliés par des pilleurs, des violeurs et des assassins, les soldats souffrent de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils n’ont pas fait, et d’une indélébile culpabilité mêlée de honte. Lors d’un des plus terribles épisodes du film, alors qu’un soldat est contraint de fouiller un tas de cadavres pour y repêcher un blessé, un cadre ne peut que dire à un milicien, qui menace un groupe de jeunes femmes de viols collectifs :« Si vous leur faites du mal, vous serez poursuivi. » Il y a de quoi se taper la tête contre les murs.

Œuvre terriblement dérangeante, d’une intensité inégalée, Warriors est le récit d’un naufrage collectif, dont les témoins directs ne se remettent pas. Personne, en réalité, ne s’en remet, et le monde dans lequel nous sommes est aussi né là, à Sarajevo ou Srebrenica.

Le jour où la télé française produira un tel téléfilm, prévenez-moi. Je ne suis pas pressé.

« Now I’ve finally learned my lesson » (« I was warned », Robert Cray)

L’attaque déclenchée contre la ville de Bombay/Mumbai le 26 novembre 2008 a constitué un tournant majeur dans les tactiques des groupes jihadistes. Attribuée au Lashkar-e-Tayyiba (LeT) pakistanais, l’opération est menée par dix terroristes venus depuis la mer et qui, jusqu’à la mort du dernier d’entre eux, le 29, s’en prennent à 12 cibles au sein de la capitale économique de l’Inde. L’affaire, d’une folle audace, révèle en quelques heures les défaillance des services de sécurité et des forces d’intervention et frappe de stupeur les observateurs.

Dépassant les horreurs précédentes qu’avaient été l’attaque d’al-Khobar, le 29 mai 2004 ou la prise d’otages de Beslan, le 1er septembre suivant, les auteurs de l’assaut contre Mumbai se déplacent dans la ville, tuant sur leur passage tout ce qui se présente, mitraillant et semant des explosifs jusqu’à se retrancher dans plusieurs bâtiments, où ils défient les forces envoyées les combattre.

L’événement, véritable traumatisme à Mumbai et en Inde, a également conduit le cinéaste Ram Gopal Varma à réaliser en 2013 un film, The Attacks of 26/11, consacré à ces terribles journées.

La bande-annonce promettait une œuvre ambitieuse, et l’attaque méritait, en effet, une reconstitution d’ampleur, voire une fresque mêlant les points de vue. Ram Gopal Varma n’est hélas ni Paul Greengrass ni Peter Berg, et son récit, construit autour du témoignage du chef de la police, n’est qu’un téléfilm à la mise en scène lourdaude, à l’interprétation sans finesse et aux partis-pris discutables. Lent dans sa première partie, il se concentre sur le parcours du seul survivant du commando, Mohammed Ajmal Amir Kasab, du début de l’attaque jusqu’à sa capture et son exécution, en 2012. Le film, qui montre les différentes fusillades de façon très pompière, d’abord dans les cafés (âmes sensibles, passez votre chemin)

puis à l’hôtel Taj Mahal (âmes sensibles, restez éloignées encore un peu)

est inutilement démonstratif tout en évitant d’aborder les sujets qui fâchent. L’assaut final, donné par la National Security Guard (NSG), est traité en une phrase, et le spectateur ne saura rien de l’échec initial des services de sécurité indiens, de l’impréparation des forces d’intervention, du chaos administratif ayant régné entre Mumbai et Delhi, ni du fait qu’au moins 50% des pertes civiles de l’attaque ont été dues à des tirs amis.

L’ampleur de l’attaque, sa durée et les difficultés rencontrées par la police puis l’armée indiennes ont provoqué d’intenses réflexions (presque) partout et nourri des études approfondies – et entraîné une série de démissions au sein de l’appareil sécuritaire indien (#neriendire). Un rapport officiel diffusé au mois de janvier 2009 (et commenté ici) permet de se faire une idée du défi lancé aux autorités indiennes par les jihadistes et, partant, contre tous les responsables sécuritaires confrontés à des groupes ou des cellules liés à Al Qaïda ou inspirés par elle. Dès le 30 novembre 2008, une commission spéciale a même été constituée par le gouvernement afin de comprendre.

Très vite, des études sont rédigées, par exemple par la Rand, d’abord en 2009, puis en 2013. Dès le 8 janvier 2009, le Comité à la Sécurité intérieure du Sénat impérial entend une série des responsables administratifs et policiers afin de comprendre la crise de Mumbai, d’évaluer à la fois les réponses données et leur efficacité, puis de réfléchir à la suite.

Le FBI, qui a aidé les autorités indiennes, symbolise la mobilisation opérationnelle et intellectuelle américaine après le 26-Novembre, mais tout le monde, en réalité, travaille, étudie les tactiques de l’attaque, ses acteurs, et propose des réformes, ou au moins des ajustements. Le CTC de West Point, sans doute une des institutions les plus pertinentes au monde en matière de contre-terrorisme, établit par exemple au mois d’avril 2009 un diagnostic sans concession des failles indiennes, et appelle, bien avant qu’on l’écrive en France, à se « préparer à l’inévitable. »

Aux États-Unis, où la réflexion dans le domaine de la sécurité intérieure n’est pas monopolisée par une coterie et où l’on encourage, dans une certaine mesure, la pensée innovante, les travaux sont nombreux. Des officiers de l’Air Force écrivent, des spécialistes des services de secours commentent les événements, et les pompiers de New York, que l’on sait particulièrement sensibles à la question des attentats de masse, rendent publique en 2011 leur stratégie de réponse. La perspective d’attaques terroristes de grande ampleur, regroupées sous l’expression militarized maneuver terrorism dans la thèse du major Craig Browles (soutenue en 2015), est de toute façon dans tous les esprits depuis les menaces d’Al Qaïda en Europe, à la fin de l’été 2010.

Depuis 2011 (au moins), les policiers français s’entraînent à faire face à des tueurs de masse, qualifiés par les spécialistes de phénomène Amok. La doctrine mise en place, inspirée de l’expérience américaine, prévoit – pour faire simple – l’intervention immédiate des éléments présents afin de mettre fin le plus rapidement possible au crime en train d’être commis, comme le dit un document officiel :

« Les policiers missionnés pour intervenir sur le lieu de la crise ou se commet un méfait criminel ne sont pas des thérapeutes. Ils ne possèdent aucune compétence médicale dans le domaine de la psychiatrie. Leur métier, leurs compétences les positionnent dès le début de l’intervention comme des professionnels devant empêcher ou stopper la commission d’une infraction. En effet, la protection des personnes et des biens, est leur principale mission.

Face à une situation de cette nature, ils vont devoir, préalablement à la mise en œuvre des secours, mettre fin à l’acte criminel en cours en employant au besoin la force nécessaire, et strictement proportionnée.

L’emploi de cette force légitime, inclut notamment l’usage des armes à feu ou de moyens de force intermédiaires à effets cinétique ou électrique, choix dicté par le contexte, le lieu, le cadre d’intervention. » (c’est nous qui soulignons)

Seuls les amateurs les moins rigoureux mélangent encore criminels de masse et terroristes, mais il faut bien reconnaître que d’un point de vue opérationnel, au moins lors de la phase d’intervention, les différences peuvent être minimes. La nécessité de s’interposer et de neutraliser sans attendre un individu déterminé à tuer est comprise rapidement par les policiers et les gendarmes, et elle sera admirablement démontrée par l’intervention des deux membres de la BAC le 13 novembre au Bataclan.

Décidé, armé, le terroriste n’est cependant pas suicidaire. Sa mort, aboutissement de l’opération, est conçue comme un sacrifice, si possible au combat, et il est absolument vain de tenter de le raisonner. Les négociateurs, s’ils peuvent éventuellement gagner du temps, ne sont d’aucune réelle utilité. Comme le précise le commissaire interrogé par la commission d’enquête dans le film, les assaillants « ne sont venus ici que pour tuer et mourir. » Leur démarche, déjà observée en Tchétchénie ou en Arabie saoudite (et même en Algérie si on se remémore le détournement de l’Airbus d’Air France en 1994), doit contraindre à adapter les tactiques et la doctrine. Les travaux effectués au sujet d’Amok constituent à cet égard une base précieuse, qui doit être mise à jour.

Étonnamment, pourtant, l’affaire Merah, dont le procès a déjà été fait, ne voit aucune des réflexions de la Police nationale mise en œuvre. Le jihadiste, héritier direct (comme prévu) des assassins de Mumbai ou de Beslan, tient en échec pendant une trentaine d’heures une unité d’élite, et ce délai lui permet de déclencher une crise politique – à bien des égards fondatrices.

Les difficultés indiennes puis françaises ne sont cependant pas sans effet positif. La Belgique, instruite par ces deux tragédies, modifie à son tour, au mois d’août 2012, les conditions d’emploi de la force par ses forces de sécurité. Ces évolutions tactiques ne sont cependant pas sans poser de complexes questions juridiques et administratives, et donc politiques.

Au-delà de l’indispensable travail d’identification des failles (à la fois inexistantes et béantes, selon un intéressant phénomène géologique observable uniquement en France) et de la nécessité d’améliorer les dispositifs d’intervention armée existants se fait jour le besoin de disposer de ce que certains professionnels appellent un plan de sûreté et qui pourrait s’apparenter à un schéma directeur. En 2014, l’Indian Institute of Management Bangalore (IIMB) publie ainsi un passionnant article consacré à la gestion de l’attaque de Mumbai par les services spécialisés. La question de la réponse à un tel événement n’a d’ailleurs pas cessé de mobiliser aux États-Unis, aussi bien au CTC qu’au Sénat. Dix ans après, on réfléchit même encore aux leçons opérationnelles à tirer de ces journées de terreur, mais les attaques du 13-Novembre sont désormais incorporées aux réflexions des chercheurs, des théoriciens et de certains tacticiens.

La publication au mois de juillet dernier du plan d’action gouvernemental français contre le terrorisme a vu, ENFIN, mentionnée la nécessité des RETEX. Ce qui était une évidence pour certains et une perte de temps pour d’autres est devenue une obligation, trois ans après un désastre dont les conséquences se font sentir chaque jour et qui, hélas, n’a rien eu d’une surprise.

La guerre ne se gagne pas seulement dans la salle de sport

On avance, donc, mais c’est long, douloureux, rarement naturel, et l’ennemi, lui, n’a pas disparu. A bien des égards, Mumbai avait été un signal d’alarme trop vite oublié. Il faut espérer que le prochain sera parfaitement perçu et analysé.

Les Experts/Norilsk : Jean-Kevin Speer

Jean-Kevin Speer, affectueusement surnommé « l’épicier du goulag », se prend de passion pour l’économie après avoir reçu pour son trentième anniversaire le classique bien connu  Martine fait ses courses, de Marcel Marlier et Gilbert Delahaye. Séduit par la finesse du propos, alarmé par la brutalité du monde, il s’engage alors en politique, épris qu’il est de liberté et de complexité.

Diplômé en 2003 de la prestigieuse université Nikolaï Iejov de Minsk, promotion « Ceux de Katyn », il s’engage dans un fascinant travail d’histoire globale, s’attaquant avec talent et acharnement à de nombreux dossiers litigieux. Dans son premier essai, sobrement intitulé Franc-maçonnerie juive et peste noire, il démontre que les Français n’auraient jamais perdu à Azincourt si le GPS de Grouchy n’avait pas été brouillé par SFR, alors possédée par la famille de Henry V. Le général français aurait alors pu charger à la tête de ses FT-17 et prendre les Anglois à revers, et le monde en aurait été changé.

Jean-Kevin Speer, l’intelligence et le charme

La puissance de ses analyses le conduit ensuite à se lancer dans un exercice d’une folle audace. Épaulé par une équipe de puissants esprits, au premier rang desquels Johnny Petipatapon, il décide de refaire la campagne de César en Gaule et en tire une somme désormais indépassable, Si ma tante en avait, (2009, Éditions du KL), qui démontre que le monde aurait pu être dominé par Vercingétorix si les grandes banques hébraïques n’avaient pas financé l’impérialisme romain, cosmopolite et décadent. Utilisant à plein les ressources de programmes de simulation particulièrement pointus, comme Les Sims ou Call of Duty, cette équipe de chercheurs, commentateurs, piliers de bar, misogynes militants et harceleurs, donne un coup de vieux à toute la scène stratégiste française et s’impose comme la pointe de diamant de la réflexion militaro-historique du continent.

Défenseur de la mission civilisatrice de la Rodina, (voir le colloque organisé en 2016 à Odessa : « 1945, la conquête de la Prusse orientale : entre féminisme militant et guerre révolutionnaire »), Jean-Kevin Speer aime à lutter contre les idées reçues. Son compte Twitter, @GrandReich, plus qu’un amical clin d’œil fait aux fameux révolutionnaires allemands, est un délice d’intelligence, de culture et d’ironie. Maniant comme nul autre la langue française, Jean-Kevin Speer y étrille ses contradicteurs avec le raffinement d’un bretteur de Versailles ou d’un disciple de Socrate (« pauvre conne », « crétin », « salaud », « vous me faites gerber »). Amicalement surnommé « le Miguelito Loveless de Crimée », il s’est imposé sur ce réseau comme un défenseur intransigeant de la liberté d’expression (« Allez vous soigner ! »), un laboureur infatigable de la réflexion historique (« Si la Pologne n’avait pas attaqué l’URSS, jamais l’Allemagne ne serait intervenue ») et un esprit indomptable (« M’en fous, c’est Moscou qui paye »). Son prochain ouvrage, MH 17, un suicide collectif ?, déjà favori du prestigieux prix Beria, s’annonce comme un nouveau coup de maître.

Le renseignement au cinéma : le contact furtif

Si vos missions sont secrètes et que vos méthodes le sont aussi, alors tout est secret. Ce secret vous protège et vous contraint, et la moindre de vos actions sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), quel qu’il soit, obéit ainsi à de strictes règles de confidentialité. Tout doit être protégé, non seulement du regard des organisations que vous combattez ou au sujet desquelles vous glanez des renseignements, mais aussi des services sur le territoire desquels vous opérez.

Jeune analyste, je m’étais senti presque écrasé par l’Histoire quand un vieux sous-officier m’avait expliqué qu’un certain nombre des règles les plus sacrées du mon service étaient nées pendant la Résistance et qu’ à l’instar des check-lists aéronautiques elles avaient été affinées par les catastrophes successives. Les matériels peuvent évoluer (les services français, comme d’autres, sont passés en moins de trente ans de la machine à écrire à la cyberguerre), mais la logique reste la même et il convient de ne pas l’oublier alors qu’on s’adapte – ou qu’on essaye.

Discrétion, vigilance, concentration, rigueur, détermination, les qualités requises sont nombreuses, et elles s’appliquent tout le temps, y compris à la fin de votre journée au bureau, et plus encore quand vous quittez la Centrale pour une mission, même anodine. Tout le monde, naturellement, n’est pas capable de se confronter à certaines situations (à commencer par votre serviteur, plus proche de Jacques Clouseau que de Jason Bourne), et seule une élite se voit chargée des opérations les plus délicates. Les meilleur.e.s sont capables de souplesse et d’initiatives, mais leur maîtrise technique et leur compréhension des logiques opérationnelles sous-jacentes sont essentielles.

Parmi celles-ci figure l’impérieuse nécessité de réaliser le moins possible d’actions compromettantes lors des phases initiales de la mission. Quoi de plus proche d’un simple touriste qu’un officier-traitant voyageant sans le moindre élément pouvant le rattacher à son service ? Une fois les contrôles franchis, et alors que les règles élémentaires (zone vie – zone d’action, par exemple) sont en vigueur il est possible de recevoir de la part d’une équipe prépositionnée (voire précurseure) des éléments nécessaires à l’accomplissement de la mission, qu’il s’agisse de matériel ou de renseignements à jour. Cette méthode n’est évidemment pas l’apanage des services de renseignement, et les jihadistes ayant attaqué Bombay au mois de novembre 2008 ont employé des armes mises en place par des complices. Il en avait été de même lors de la tragédie de Beslan, à la fin du mois d’août 2004.

La récupération de ce matériel peut se faire dans des locaux de contact – les services de sécurité qui enquêteront sur vous les qualifieront de conspiratifs – ou à l’occasion de rencontres rapides, en apparence anodines, et supposément indétectables. On les appelle des contacts furtifs, et ils peuvent être l’occasion de mettre en œuvre d’autres gestes techniques, comme le rendez-vous avec une personne inconnue (RVPI).

Autant dire que quand vous commencez à pratiquer des contacts furtifs avec des inconnu.e.s, et que ça n’est pas lors d’une soirée mousse, les choses sérieuses commencent.

Collateral, de Michael Mann (2004)

“Here is once again in our face/Why haven’t we learn from our past/We’re at the crossroads of our human race/Why are we kicking our own ass” (“We Want Peace”, Lenny Kravitz & Kathem al-Saher)

A l’heure où la radio publique invite des repris de justice névrosés, à l’heure où d’obscurs plumitifs s’interrogent au sujet de la nature de la recherche scientifique, à l’heure où les plateaux sont envahis de commentateurs omniscients aux convictions changeantes et au savoir douteux, à l’heure où de supposés comiques relaient des ordures antisémites, il est plus que jamais essentiel de réfléchir avec rigueur et dignité. C’est à cet exercice audacieux et salvateur que nous convient les organisateurs du colloque annuel de l’Association pour les Études sur la Guerre et la Stratégie (AEGES).

Sans Eric Zemmour, sans Lorent Deutsch et sans Franck Ferrand

L’événement, au programme riche, se tiendra les 5 et 6 décembre prochains à Lille, au Rizomm. Il est organisé conjointement avec le centre de recherche sur les relations entre le risque et le droit (C3RD) et a pour thème « Gagner la guerre ou gagner la paix ? ». Celles et ceux qui y assisteront auront la chance d’entendre de vrai.e.s spécialistes y décrire leurs travaux et y échanger. Loin de la furie nauséabonde qui ne lâche plus, désormais, les réseaux sociaux, ces deux journées s’annoncent comme des moments d’intelligence collective et de distance face aux soubresauts du monde. On a hâte d’y être.

Le renseignement au cinéma : intervenir avec des cowboys

La coopération entre services prend régulièrement des dimensions opérationnelles pouvant aller jusqu’à des actions violentes, clandestines ou pas. Ces aboutissements sont permis par le confiance qui règne entre partenaires, par l’habitude prise de travailler ensemble, et, évidemment, par l’existence d’objectifs communs.

Cette coopération, malgré les propos parfois enthousiastes des responsables politiques, n’a pourtant rien de naturel. En matière de lutte contre le terrorisme, il a fallu qu’une série d’événements tragiques viennent abattre les plus solides des certitudes pour que certains acceptent de partager plus que des banalités. La fin des années ’90 et les mois ayant suivi les attentats du 11-Septembre ont vu se développer des partenariats opérationnels concrets, au sein de coalitions ou lors de missions ponctuelles.

Entre alliés anciens, unis par l’Histoire et l’affrontement d’ennemis communs, la proximité entre services et forces armées, voire forces spéciales, autorise bien des choses. On ne peut cependant pas tout faire ensemble, les expériences des uns et des autres étant différentes, et les leçons tirées – quand elles l’ont été – ont pu faire évoluer les doctrines, les matériels ou les méthodes dans des directions différentes. On peut coopérer étroitement sans cependant aller jusqu’à la fusion des unités.

Dans certains cas, les divergences tactiques sont d’ailleurs telles qu’il est de bon ton de ne pas s’approcher de l’opération s’il est impossible de peser sur son déroulement. Dans d’autres, au contraire, le pouvoir politique peut intervenir afin d’éviter des catastrophes. Au mois de décembre 1994, Paris avait par exemple fait pression sur Alger afin que l’Airbus d’Air France détourné par le GIA décolle finalement pour Marseille, où l’assaut du GIGN put être donné dans des conditions acceptables – avec l’admirable succès que l’on sait. A Toulouse, en 2012, l’intervention intempestive du ministre de l’Intérieur auprès du RAID avait, en revanche, contribué à faire de l’affaire Merah un lamentable fiasco, annonciateur de bien des tragédies.

S’il est possible, avec du travail et de la rigueur, d’éviter les plus grossières des erreurs, on n’a hélas pas toujours le choix de ses partenaires locaux. Parfois mal préparés, parfois mal équipés, ils ne sont pas nécessairement disposés à attendre l’arrivée de vos propres moyens, et ils peuvent aussi, assez légitimement, rappeler qu’ils sont chez eux et qu’ils n’ont pas à attendre votre feu vert. Parfois, enfin, la situation commande une action, et il faut alors agir en urgence, avec ce qu’on a, en en acceptant les risques. C’est là, sous la tutelle du pouvoir politique (dont l’approbation est essentielle), que la qualité du commandement, de la doctrine, de l’entraînement et que les talents individuels et collectifs entrent plus que jamais en ligne de compte. C’est aussi, à la fin des combats, au pouvoir politique d’assumer les échecs comme les succès, les bavures, et le cas échéant l’absence criante de préparation ou de réflexion. Le courage, primordial, ne fait pas tout.

Les Incorruptibles, de Brian De Palma (1987)

Ceux de 18

On reconnaît les bons historiens non seulement à la qualité de leur travail mais aussi au talent avec lequel ils en rendent compte aux simples lecteurs que nous sommes. Dans son dernier livre, Les Vainqueurs. Comment la France a gagné la Grande guerre, paru à la fin de l’été, Michel Goya parvient ainsi à restituer la complexité et l’ampleur des combats de la dernière année de la Première Guerre mondiale, en se concentrant sur le front occidental.

Poursuivant une réflexion notamment accessible sur son blog, l’auteur décrit et explique la façon dont l’armée française, mais aussi son alliée britannique et son adversaire allemande, ont appris des combats des années écoulées. Après avoir fait le bilan de 17, il relate les évolutions techniques et tactiques réalisées par les Français dans tous les domaines et raconte avec clarté les offensives qui vont se succéder en 1918 jusqu’à la prise de conscience par l’état-major allemand de sa défaite.

Le texte, sobre et accompagné d’une imposante bibliographie, parvient parfaitement à restituer l’ampleur des combats. Les belligérants, après trois années de combats acharnés au bilan humain et matériel ahurissant, sont comme des boxeurs poids-lourds, ensanglantés, fatigués, mais à la volonté de vaincre intacte. Mettant en avant les qualités de « l’insubordination créatrice » – un concept qui lui est cher –, Michel Goya détaille les innovations de l’armée française, la prise en compte par le commandement et les industriels des leçons du terrain, et la souplesse d’esprit d’une armée et d’un pays tout entiers tournés vers la victoire.

Ce livre, abondamment documenté et parfois technique, n’est, en effet, pas seulement un travail historique de réflexion et de synthèse. Il s’agit aussi, sous ses abords presque austères, d’un texte personnel. L’auteur y rend hommage, dans l’avant-propos, « à son grand-père et à ses camarades » et y expose son intention de rappeler à tous l’importance des sacrifices consentis et la grandeur de la victoire de 1918. Le livre lui permet surtout, et c’est sans doute un de ses principaux objectifs, de décrire le naufrage intellectuel de la plus puissante armée du monde en quelques années de paix, malgré l’étude faite des combats et l’expérience accumulée. Michel Goya ne livre ici pas seulement une étude d’histoire militaire mais un texte politique. On y parle de grandeur, de courage et d’abnégation, d’échecs et d’erreurs, de défaites et de victoires, et de responsabilité face à l’avenir. Autant dire que ce livre doit être lu et médité.

Le renseignement au cinéma : rompre une filature

Si les services de renseignement sont souvent qualifiés de secrets, ce n’est pas seulement en raison des sujets qu’ils traitent ou des missions qu’ils remplissent. On dit qu’ils sont secrets parce que la façon même dont ils travaillent est secrète, qu’il s’agisse des personnels, des moyens ou des méthodes. Et, secrètes parmi d’innombrables secrets figurent les sources, humaines ou techniques – mais surtout humaines, évidemment.

La protection des sources est un impératif absolu, une règle qui ne souffre aucune exception et qui conditionne jusqu’à l’organisation des services eux-mêmes. Les différents niveaux de cloisonnement sont ainsi essentiellement liés à cette nécessité. Les précautions prises sont nombreuses, simples ou complexes, et elles s’appliquent partout, à commencer par le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !). A quoi bon, en effet, utiliser à la Centrale des noms de code raffinés si c’est pour aller voir comme le dernier des touristes celle ou celui qui, au mépris de sa propre sécurité et en trahissant son pays, a accepté de vous parler et de vous révéler des renseignements ?

Chaque rencontre avec votre source suit un protocole particulier, connu sous le nom de plan de liaison. Celui-ci comprend un certain nombre de rubriques très concrètes (lieux et horaires des rendez-vous, pour commencer), certaines ayant pour objectif d’assurer la « sécurité du contact. » Vous ne partirez pas en mission sans que ce dispositif ait été validé, y compris par une reconnaissance préalable si l’affaire est réellement délicate, et les mêmes obligations s’appliquent aux postes qui travaillent depuis les ambassades ou d’autres couvertures.

La première des précautions concerne, naturellement, les communications avec votre source. Le plan de liaison prévoit ainsi qu’une ligne téléphonique ou qu’une adresse électronique aient été dédiées à l’affaire, comme on peut, par exemple, le lire dans le récent témoignage d’Aimen Dean. Puis vient la question du trajet vers le lieu de la rencontre. Pour ce faire, seul ou au sein d’un dispositif opérationnel approprié, vous allez vous déplacer vers votre rendez-vous en vous assurant que vous n’êtes pas surveillé, ou, au moins, suivi. Vous allez, dans ce but, mettre en œuvre les méthodes qu’on vous a enseignées (comme c’est relaté ici ou ) et réaliser une contre-filature – voire des manœuvres complexes dont je ne parlerai pas ici. Mais, et c’est là que je voulais en venir, que faire si vous êtes suivi, justement ? La réponse, en effet, n’est pas si simple, et elle aura des conséquences.

Prenons les choses dans l’ordre. Vous venez de détecter une filature, et il va falloir que vous rendiez compte (très) rapidement de cet événement à la Centrale.

Si vous êtes un membre déclaré du Service au sein d’une ambassade, cette opération de surveillance peut être une simple action de contrôle du service de sécurité de votre pays d’accueil. Vous pouvez la considérer comme routinière ou hostile, en fonction du contexte diplomatique ou des relations entre les services (cela peut, d’ailleurs, ne pas avoir de lien direct). Que faire, alors ? Si vous alliez simplement au restaurant voir un ami, le mieux est naturellement de ne rien faire, afin de ne pas attirer l’attention. Vos correspondants penseront, au choix, que vous êtes bien confiant, ou au contraire que vous les avez vus mais que vous avez choisi de ne rien faire. Ils pourraient ainsi en conclure que vous n’aviez rien à cacher, même si ce n’est pas vraiment le genre de cette corporation.

Seulement voilà, il peut arriver, justement, que, bien que déclaré dans votre ambassade, vous ayez quand même quelques contacts un peu sensibles. Dans ce cas, détecter une filature alors que vous alliez à un rendez-vous constitue un signal très inquiétant : soit le service local effectue un contrôle au pire moment (de votre point de vue), soit (ce qui est encore plus embêtant) il a déjà un très gros doute (voire une certitude) et il tente 1/ d’identifier votre source ou 2/ d’empêcher le contact (ce qui est moins probable). Détecter la filature dont vous êtes alors l’objet vous contraint à agir : soit vous annulez le contact (si vous avez les moyens de le faire à l’aide de moyens sécurisés) et vous pouvez alors promener vos suiveurs dans toute la ville ou les faire lanterner dans un musée, soit vous prenez la décision de les lâcher.

Dans cette dernière hypothèse, en tant que membre officiel d’un service étranger, il vous est impossible de réaliser ce qu’on appelle une rupture brutale – comme monter d’un coup dans un taxi ou commencer à courir. Il vous faut alors faire les choses en douceur, à l’instar de Fred Costello dans le métro parisien, dans le film de Jean-Pierre Melville Le Samouraï (1967), et sans le moindre doute renoncer à votre rendez-vous, puis reconfigurer toute l’opération.

Imaginons à présent que vous soyez en mission, en provenance directe de votre service ou projeté depuis un poste. Si vous détectez une filature alors que vous venez d’arriver, c’est que quelque chose s’est mal passé. Votre opération a-t-elle été éventée ? Votre source est-elle surveillée elle-même ? A-t-elle tout balancé ? Avez-vous été détecté à votre arrivée (amicale pensée aux scénaristes qui tentent de nous convaincre qu’on peut infiltrer une OT archi grillée au sein d’une structure des services russes – #jemecomprends) ? Le fait est qu’un abandon de l’opération s’impose, qu’il va falloir choisir (cf. plus haut) de décrocher ou pas vos suiveurs avant de quitter rapidement – mais sans précipitation – la zone. Sauf cas extrême, et donc rarissime, une rupture brutale est à exclure. Dans un pays étranger, cela constituerait en effet à la fois un aveu et une prise de risque excessive. Et, comme on le voit dans une scène de Spy Game (2001, Tony Scott), tant pis pour la source.

Quoi qu’il en soit, et dans tous les cas, ce que fait dans cet extrait Jack Reacher, quand bien même il le fait dans son propre pays, est parfaitement idiot et plutôt dangereux. Vous pouvez avoir détecté une équipe et ne pas avoir vu les autres…

Jack Reacher: Never go back, d’Edward Zwick (2016)