« No more second chance/Nowhere else to go » (« Lightning’s gonna strike », Kenny Neal)

Certaines images se gravent instantanément dans votre mémoire et deviennent une part de vous. Elles ne vous hantent pas nécessairement mais il est manifeste qu’elles vous marquent, voire qu’elles vous inspirent ou qu’elles déterminent une partie de votre vie. Il y eut, en 1993, le visage d’un jeune Russe détenu à Dachau photographié par Éric Schwab et découvert alors que débutaient mes années d’études du système concentrationnaire nazi. L’histoire de ce cliché est racontée par la grande Annette Wieviorka dans 1945, la découverte (2015), et elle rappelle que la haine finit invariablement par produire des horreurs indicibles.

« C’est marrant, c’est toujours les nazis qui ont le mauvais rôle. » Une photo d’Eric Schwab.

Il y eut aussi cette image de Patrice Le Nepvou de Carfort, alors jeune médecin militaire en Indochine, accablé devant la dépouille d’un homme qu’il n’avait pu sauver. J’étais un jeune adolescent quand je découvris le portrait de cet officier. Il semblait s’y mêler la grandeur de servir et celle de la fraternité d’armes, et aussi le tragique d’une guerre irrémédiablement perdue mais dont les combattants, paradoxalement, incarnaient à mes yeux toutes les vertus.

Pour la gloire de l’Empire

Il y eut, surtout, cette photo prise par Yan Morvan à Beyrouth devant les décombres du Drakkar, détruit par un attentat le 23 octobre 1983 en même temps que QG des Marines impériaux. Tout, dans cette image, me frappa. Les décombres de l’immeuble qui s’était effondré sur les paras français, signe de la puissance de l’explosion, cette main qui s’agrippait à celle du soldat, et le contexte de cette attaque alors que les troupes occidentales essayaient de s’interposer dans un conflit d’une complexité folle, au cœur du Liban où tout le monde ou presque semblait décidé à massacrer son voisin.

Découverte d’un survivant dans les ruines de l’immeuble Drakkar, Beyrouth-Ouest, octobre 1983. © Yan Morvan

Le jour où je vis cette photo marqua ma vie à jamais. Déjà bien décidé à faire du renseignement, je fus happé par le Moyen-Orient, son histoire, ses civilisations et ses crises et je me promis alors de me consacrer à la défense de mon pays. La vision de cette main sortant des ruines ne me quitta plus, et ma vocation fut confortée par les attentats commis à Paris deux ans plus tard par les sbires du régime iranien. Ce que j’appris ensuite des circonstances exactes de l’attentat et de celles du raid « de représailles », de la bouche même de pilotes de la Royale, me fit prendre conscience de la possible duplicité de certains de nos chefs.

Devenu analyste à 25 ans, affecté à la lutte contre les réseaux jihadistes algériens, je fus confronté à d’autres terroristes, à d’autres assassins, et les tueurs envoyés par Damas ou Téhéran quittèrent mes préoccupations. Je restai cependant étonné que personne parmi mes collègues ou mes chefs n’ait été mandaté pour accélérer le rappel à Dieu des responsables des attentats de 1983 ou de 1985-1986. On peut croire à la diplomatie sans pour autant renoncer à la justice, ou au moins au rappel de certaines règles, comme celle qui veut qu’on ne commet pas impunément d’attentats ou qu’on ne tue pas de civils.

Je fus affecté au Quai d’Orsay à l’été 2003, alors que la diplomatie française, contre toute évidence et au nom d’une « politique arabe » qui n’a jamais servi à rien sinon à vendre des armes à des tyrans et à financer des partis politiques en retour, s’opposait à l’inscription du Hamas sur la liste européenne des groupes terroristes. Déjà à l’époque, par aveuglement, démagogie et orgueil, on confondait la défense du peuple palestinien, cause on ne peut plus juste, avec celle d’un groupe islamiste armé pratiquant la terreur. Les grands discours au sujet de la laïcité, de la raison ou de la fraternité n’étaient donc que pures foutaises tout comme les longs développements sur la situation dans la région, en apparence brillants mais en réalité creux et sans effet.

Je ne m’attarderai pas ici sur les conditions dans lesquelles le projet d’inscrire une branche du Hezbollah sur la liste européenne des groupes terroristes fut écartée par les plus hautes autorités – il faudra attendre mes mémoires, dans une bonne vingtaine d’années. Le fait est que la modération française fut récompensée comme de juste, notamment par l’assassinat du Premier ministre libanais en 2005, imputé au Hezbollah et à ses protecteurs syriens et iraniens.

« Moi, je dis chapeau »

Tandis que le régime iranien ne variait pas d’un pouce en matière de répression, celui de Damas, dont quelques esprits candides avaient vanté l’ouverture, confirma tout le mal qu’on pensait de lui en écrasant avec la dernière sauvagerie la révolution de 2011 avant de libérer des centaines de jihadistes afin de la saboter définitivement. Ce dernier crime, qui ne fit pas trembler ses complices français qui prétendaient que Damas luttait contre le jihadisme (les mêmes validèrent les scrutins truqués organisés par la Rodina en Crimée – « collabo, plus qu’un métier, une vocation »), finit cependant par entraîner sa chute.

Trois années plus tôt, en 2008, le responsable des attentats de 1983 à Beyrouth, Imad Moughnieh, avait enfin été tué, et par les services américains et israéliens. Ça n’était certes pas un processus judiciaire, mais justice avait été rendue, et évidemment sans nous. L’affaire, romancée, a été racontée dans une minisérie qui ne manque pas d’intérêt et dont les Français sont cruellement absents.

Que nous n’ayons rien tenté de sérieux pour punir les assassins de Français n’a cessé de me mettre en colère depuis plus de 40 ans. Le recours systématique à la violence ne peut évidemment tenir lieu de politique, et il est manifeste que la guerre menée actuellement contre l’Iran, sans réel motif, sans but de guerre identifié et donc sans stratégie définie (« Le détroit d’Ormuz ? C’est qui, ça encore, Ormuz ? ») a surtout à voir avec la volonté acharnée du Premier ministre israélien de rester au pouvoir par tous les moyens et celle du président américain de faire oublier qu’il est un pédophile entouré de la plus belle cohorte de crétins corrompus de ces derniers siècles.

Nous avons cependant trop longtemps pris des coups sans réagir, pas nécessairement par retenue, et la République islamique d’Iran, ciblée par deux dirigeants apparemment incontrôlables, est haïssable à tous points de vue. Nous devrions tous réjouir de la mort du Guide et de celle des chefs des Gardiens de la révolution, du Ministère du renseignement et ou des responsables de la répression qui, avec la régularité des saisons, massacrent, torturent et violent la jeunesse iranienne au nom d’une religion qu’ils ne cessent de déshonorer. On pense ici, d’ailleurs, aux féministes de pacotille qui par anti-impérialisme de salon, en viennent à nier ou à justifier les crimes commis contre leurs supposées soeurs. Il faut croire que tous les victimes n’ont pas la même valeur.

Les autorités iraniennes n’ont cessé de projeter du terrorisme sur nos sols, par exemple en Bulgarie en 2012 ou en France en 2018, et leur volonté de nous frapper, en se concentrant sur la communauté juive – ce qui ne semble pas déranger tout le monde -, n’a jamais disparu. Il faut donc, désormais, se préparer aux inévitables répliques d’un régime qui va se durcir encore et qui semble d’autant moins sur le point de tomber qu’il se préparait depuis des décennies à une telle offensive. Le Président a eu raison de refuser de nous impliquer dans cette guerre absurde, mais les deux camps ont tout intérêt à nous y entraîner, soit par pure incompétence, soit, au contraire, par calcul.

You better hold fast.