« You know I’ve seen a lot of people walking around with tombstone in their eyes » (« The Pusher », Steppenwolf)

« Le feu tue », disait Philipe Pétain, un homme dont on néglige trop souvent le legs intellectuel et moral et dont on mesure, dans cette courte pensée, la fascinante puissance conceptuelle. Et il n’avait pas tort – pour une fois. On ne peut, en effet, que constater quelles conséquences, souvent définitives, a sur la vie humaine une rafale bien ajustée de 5,56 ou un tir d’appui à la 12,7.

Curieusement, nombre d’hommes de lettres, d’historiens, de philosophes, de psychologues ont tenté de comprendre, en vain, pourquoi certains d’entre nous éprouvaient du plaisir à brandir une arme, à risquer leur peau – pas moi, évidemment, qui suis sensible au vertige et qui rougis quand un contrôleur de la RATP m’adresse la parole. Evidemment, on nous répondra que c’est pour la France, pour la République, pour l’Occident chrétien. Peu oseront vous dire que c’est pour flinguer le type d’en face, pour sentir la mort, pour déguster la puissance. Qu’on ne se méprenne pas, tout le monde ne ressent pas cela, mais on ne me fera pas croire qu’un Légionnaire en opération en Afghanistan entend vraiment y contribuer au nation building. Il y est pour vider des chargeurs, et c’est exactement pour cela que la France l’y a envoyé : pour y projeter de la puissance, y démontrer sa volonté, y exercer une pression physique éventuellement mortelle sur ses ennemis – y tuer, en clair.

Tout le monde n’a pas nécessairement la capacité de verbaliser son amour de l’armée et de la chose militaire (on pourrait aussi évoquer la camaraderie, le goût de l’effort, celui du sacrifice, le plaisir de servir, le besoin d’ordre). Combien, chez nos soldats, ont dit la vérité à leur famille ? Maman, Papa, je m’engage car j’aime avoir peur à la porte de l’hélico et que j’adore me coller contre un muret dans la campagne pendant que les balles sifflent autour de moi. Ma chérie, j’ai dézingué un type à 835 mètres grâce à mon fusil de précision. Sa tête a éclaté comme une pastèque. Ses copains devaient être trempés. Tiens, d’ailleurs, je l’ai filmé. Tu veux voir ? Quoi, qu’est-ce que j’ai dit ?

La guerre, quoi qu’on dise, n’est pas une activité banale ou anodine, et elle obéit même à ses propres lois, ce qui nous permet de conclure habilement que celles-ci sont donc différentes des lois civiles, ou du temps de paix. Dès lors, comment justifier une plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui », une qualification civile parfaitement déplacée pour qualifier un combat meurtrier ? Me Collard, qui dénonça en son temps les dérives judiciaires (rires),

nous offre ici un nouveau numéro parfaitement imbécile, qu’il justifie ainsi (Cf. Le Monde du 1er février) :

On n’a jamais dit qu’un militaire, quand il endossait son uniforme, n’endossait pas sa mort possible. En revanche, on a toujours dit qu’on n’avait pas le droit d’envoyer des soldats à la mort sans leur donner les moyens de se défendre, d’échapper à un guet-apens construit par la négligence, par le laxisme de la hiérarchie.

La cour d’appel a fait encore plus fort en avançant qu’il pouvait y avoir eu « maladresse », « imprudence » ou – accrochez-vous – « manquement à une obligation de sécurité ».

Il n’est, semble-t-il, pas venu à l’esprit de ces beaux esprits, manifestement déconnectés, que la commission d’une éventuelle imprudence par le commandement sur le terrain (qui relève de la conduite des opérations et doit être évaluée par l’armée elle-même) pouvait justement avoir été le but de l’ennemi (et quand bien même nos soldats auraient été tués en raison de la bêtise crasse de leur chef de section, l’enquête et la sanction relèveraient de l’armée, et non de la justice civile).

Je crois avoir lu quelque part que le but d’un engagement de ce type était la VICTOIRE, vous savez, ce moment infiniment triste où les gars de votre camp sont les plus nombreux debout et où en face c’est la désolation. Pour aboutir à ce résultat, il paraît même que des types planchent depuis des siècles, étudient la bataille de Cannes ou celle d’Austerlitz, peaufinent leur Méthode de raisonnement tactique (MRT), cherchent un effet à obtenir, une idée de manœuvre – sauf pour aller à l’ordinaire, je me comprends. On appelle cela la tactique, et l’idée générale est de mettre une tannée à l’ennemi. Du coup, quand on repense à Uzbin (« une sacrée raclée, soit dit en passant), on est bien obligé de se dire qu’il y a dans le camp d’en face un tacticien qui a été récompensé, au lieu d’être l’objet d’une plainte. Ah mais (je réfléchis à voix haute), peut-être faudrait-il lancer une commission rogatoire internationale contre ce type qui ose faire tirer sur nos hommes ? Qu’en pense Me Collard ?

Cette plainte me semble, en réalité, aussi idiote que le comportement de certains supporters de foot qui ne tolèrent pas la défaite, qui refusent, en fait, la prise de risque, qui ont en horreur la glorieuse incertitude du sport. A la guerre, l’incertitude est d’autant plus glorieuse que la défaite n’entraîne pas la solitude dans le vestiaire mais des morts, des destructions, la captivité, parfois la perte de souveraineté nationale, etc. On comprend que, au vu des enjeux, l’ennemi soit peu enclin à se rendre sans combattre. Est-ce là ce qui gêne Me Collard et les familles des soldats morts (je me refuse à dire « victimes », désolé) ?

Faut-il remplacer le mauvais tacticien comme on limoge un entraineur ? Et si notre tacticien était simplement moins bon que celui d’en face ? Ne doit-on pas reconnaître sa défaite ? Ne doit-on pas accepter l’idée que ce sera pour la prochaine fois – puisque nous allons continuer à nous battre, n‘est-ce pas ? Car il ne s’agit pas d’un hélicoptère qui s’est écrasé en raison d’une faute de pilotage, ou d’une panne liée à un défaut d’entretien. Nos hommes sont morts parce qu’ils ont été tués, et ces morts étaient bien le but recherché par les Taliban, qui connaissent sans doute mieux que quiconque en ce début de siècle les préceptes de la guérilla et cherchent à nous fragiliser.

Avouons-le, nous ne sommes pas prêts à payer le prix d’une guerre, même d’intensité réduite. Nous refusons de voir et d’expliquer la violence chez l’ennemi, nous refusons – officiellement – d’en faire usage et nous cherchons, coûte que coûte, des responsables à blâmer pour nous cacher le terrible constat de notre faiblesse. Notre Président, littéralement obsédé par les victimes (comme je l’écrivais déjà ici, et encore ), est pris au propre piège de ses déclarations, toujours à l’emporte-pièce. Lui, qui finalement incarne si bien notre pays dans sa coupable candeur et son refus d’assumer quoi que ce soit, nous dit qu’on peut tout éviter, qu’il y a toujours un coupable, une erreur, que tout s’explique. Il nous dit qu’il n’y a pas de fatalité.

Hélas si, quand on fait la guerre, il y a une fatalité. D’ailleurs, vous savez comment on dit « décès » en anglais : fatality.

« Il n’y a qu’une réponse à la défaite, et c’est la victoire » (Sir Winston Churchill)

Bien, résumons-nous. La France est une grande nation et une grande puissance, elle défend avec courage, partout où elle le peut, ses valeurs. Elle tient ses engagements, elle reste aux côtés de ses alliés, elle ne lâche rien et elle rend les coups. Elle rend hommage à ses morts mais reste solide dans l’adversité, unie comme jamais derrière un Président, un gouvernement et une opposition responsables, qui savent, les uns et les autres, pour quelles raisons nos troupes se battent en Afghanistan.

Ah, on me fait signe en régie que je ne lis pas le bon texte. Je recommence.

Le 20 janvier dernier, un soldat de l’Armée nationale afghane (ANA) a ouvert le feu sur des soldats français dans la base opérationnelle avancée de Gwan, dans la vallée de la Kapisa alors que ces-derniers, fidèles à la devise de l’armée française (« Tôt et en courant ») se livraient à leur quotidienne séance de sport. Il s’agit là d’un acte lâche, qualifié un peu rapidement d’assassinat par le Ministre de la Défense – puisque dans un contexte de guérilla la qualification pénale de morts causées par un ennemi me semble être un exercice périlleux, moins que la guerre elle-même, naturellement. Mais passons car l’important, me semble-t-il est ailleurs.

Gérard Longuet s’est rendu ce matin chez Jean-Jacques Bourdin, ce qui a occasionné une fascinante rencontre entre deux intelligences supérieures faisant assaut de questions pertinentes (M. Bourdin se prenant manifestement pour le Directeur Asie-Océanie du Quai) et de réponses argumentées (M. Longuet ayant parfois du mal à dire à son interlocuteur que les rapports de l’OTAN n’ont pas vocation à être diffusés par la presse et que les contacts avec les Taliban relèvent, hélas, de la conduite de cette guerre – tout comme leur mort, serais-je tenté d’ajouter – mais au moins il connaît le nombre de tués français, pas comme la troublante Madame Pécresse).

La question centrale, à mes yeux du moins, reste celle de l’appréciation par nos concitoyens, et donc par nos dirigeants, forcément (rires) à leur écoute, de la violence, de la mort, donnée et reçue dans le cadre d’un conflit armé. Alors que l’on pourrait attendre/espérer de nos plus hautes autorités qu’elles fassent preuve de sang-froid et qu’elles endossent, enfin, l’habit de chef de guerre qui sied dans de telles circonstances, nous n’avons eu droit qu’à de l’émotion. Que les familles des soldats tués soient effondrées par la perte d’un mari, d’un père, d’un fils ou d’un frère, on le comprend aisément et on ne peut que s’associer à leur douleur. On me pardonnera de juger, en revanche, leurs analyses géostratégiques parfaitement dispensables et j’irai même jusqu’à dire qu’il ne leur appartient pas de juger si une guerre est légitime. Il s’agit là d’une dérive propre à nos démocraties, partagées entre la défense de leurs intérêts stratégiques et l’horreur que leur inspire la mort (enfin, surtout celle de leurs citoyens, parce que les pertes civiles, hein, franchement, on se comprend, surtout en Afrique, d’ailleurs). Mais que, à l’annonce de la mort de nos soldats, le Président en soit venu à immédiatement évoquer un retrait précipité d’Afghanistan a été une véritable gifle. On connaît l’extrême sensibilité du chef de l’Etat au sort des victimes, son besoin viscéral de se placer à leur côté, parents d’enfants assassinés, familles frappées par les intempéries, etc. Cette posture est déjà indécente, et porteuse de bien des confusions. Mais dans le cas de pertes sur un théâtre d’opérations, réagir de façon aussi irrationnelle, évoquer un retrait, suspendre les opérations, tout cela relève de l’erreur politique et diplomatique.

Nos alliés ne s’y sont pas trompés, et l’Empire a sobrement indiqué douter de la décision française – et on imagine l’Empereur lever les yeux au ciel après ce nouveau caprice de son difficile allié. Seul cerveau du gouvernement, le Ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a finalement ramené tout le monde à la raison et notre retrait interviendra finalement en 2013, après avoir été initialement programmé pour 2014.

Une constat s’impose donc, après cette semaine de confusion : 4 morts dans nos rangs, et nous plions bagage, alors même que nos troupes sont déjà cantonnées dans leurs bases depuis l’été 2011 car la guerre semble être une activité bien trop dangereuse pour nos dirigeants, en pleine (pré)campagne électorale.

Dans l’opposition, François Hollande, que l’on croyait pourtant doté d’un cerveau, a osé affirmer sans rire, dans une louable tentative d’imitation de Geore Bush Jr. sur le pont de l’USS Abraham Lincoln, le 1er mai 2003, que la mission était remplie et que les troupes françaises pouvaient rentrer.

Non seulement la mission n’est pas accomplie, mais elle est même un échec total – quoi qu’en dise Gérard Longuet. L’Afghanistan reste un épouvantable merdier et l’ANA évoque plus l’armée sud-vietnamienne du printemps 1975 qu’une troupe prenant de l’assurance.

Mais surtout, surtout, et les familles des soldats ont, sur ce point, raison de s’interroger, à quoi bon continuer à – vaguement – se battre quand le retrait de la coalition a d’ores et déjà été annoncé (2014) et que les Taliban savent donc que leur victoire est (toute) proche ? En acceptant le principe de contacts avec eux grâce à l’entremise du toujours serviable Qatar (Allo ? Y a-t-il quelque part un être doué de raison capable de dire la vérité à nos dirigeants sur le Qatar ?), en mentant effrontément sur le résultat de ces dix années de guerre, les Occidentaux, et singulièrement la France, dévoilent l’étendue de leur faiblesse et de leur impuissance. Ils révèlent leur extrême vulnérabilité à la violence portée par l’ennemi, et ils confirment que la guerre est d’abord une question de volonté, celle de vaincre, d’être prêt à en payer le prix, à tuer et à être tué.

Alors qu’une armée normalement constituée, et non pas émasculée par un commandement politique qui gère une embuscade comme une catastrophe ferroviaire, aurait lancé des actions de représailles (mais je ne sais pas tout, et c’est peut-être le cas), voilà que nous apprenons que le soldat de l’ANA à l’origine de nos morts est entendu par des Gendarmes. A-t-il un avocat ? Celui-ci était-il présent lors des interrogatoires ? D’ailleurs, y a-t-il eu dépôt de plainte ? Terrorisme ou assassinat ? On croît rêver, mais c’est un cauchemar.

Et, selon la toujours pertinente Loi de Murphy, il faut désormais s’attendre à ce que notre faiblesse soit exploitée par nos ennemis ou futurs adversaires. Au Mali, au Niger, en Mauritanie, les turbulents membres d’AQMI, qui attendent leur heure, savent, plus que jamais, que frapper la France est bien plus rentable que frapper le Royaume-Uni. Des morts ? Un retrait, un débat politique pitoyable, de nouvelles déclarations à l’emporte-pièce. Où est passé le volontarisme ? Où sont passés les discours martiaux de nos chefs ? Que sont devenus les objectifs sacrés de cet engagement militaire en Afghanistan ? Et le respect dû à nos soldats tués, manifestement pour rien. Et le courage dans tout ça ?

Le quoi ?

« Je peux résister à tout, sauf à la tentation » (Oscar Wilde)

Alors que ce blog approche de son 3e anniversaire, son propriétaire abandonne, pour quelques lignes, les habits de psychopathe ricaneur qui font son charme indéfinissable pour remercier l’équipe de l’Alliance Géostratégique (AGS) de son invitation à monter à bord.

L’offre était plus que tentante, et il a été, naturellement, impossible d’y résister. Me voilà donc nouveau membre, novice, flatté et intimidé, d’AGS, aux côtés de quatre autres nouveaux venus : La voie de l’épée, Si vis pacem para bellum, De la Terre à la Lune et Le fauteuil de Colbert.

J’adresse ici mes remerciements à Clarisse, des Carnets de Clarisse, à l’origine de ce rapprochement, et aux distingués membres de l’AGS qui m’accueillent ici.

Cette intégration dans une équipe relevée et pluridisciplinaire ne devrait cependant pas me guérir de ma mauvaise foi crasse et de mon insupportable suffisance…

« Les experts/Kaboul »: Jean-Christophe Notin

Comme l’aurait dit le Père Blaise, je ne fais pas ça pour mon plaisir, figurez-vous.

J’ai donc commencé la lecture du pavé de Jean-Christophe Notin, La guerre de l’ombre des Français en Afghanistan, avec la même gourmandise que lorsque je relis un polar de James Crumley. Mais, arrivé au bout de ces 960 pages, je ne peux cacher ma déception, et le désagréable sentiment que, finalement, et malgré toutes les critiques louangeuses lues ici et là, il reste toujours à écrire un livre sur ce sujet.

Un travail phénoménal, mais gâché, suis-je tenté d’ajouter. Inutile de lister les nombreuses réflexions qui me sont venues à la lecture de cet ouvrage, manifestement fruit d’un travail considérable de la part d’un journaliste que l’histoire militaire intéresse de longue date. Je ne voudrais pas paraître vieux jeu, et encore moins grossier, mais la vérité m’oblige à vous le dire, j’ai trouvé cet ouvrage bien trop linéaire. Après des passages passionnants sur les origines de l’intervention soviétique en Afghanistan, le livre de Notin adopte une approche strictement chronologique, certes utile, mais finalement assez réductrice. On aurait aimé des chapitres plus thématiques sur le financement des ONG françaises, sur l’adaptation des services et de l’armée aux enjeux afghans, sur les relations avec le Pakistan ou les Taliban. Hélas, on ne trouve rien de tout cela et il faut donc piocher à droite et à gauche pour composer un tableau intelligible de la situation.

Loin de moi l’idée de reprocher à M. Notin d’être un journaliste, mais force est de constater que son travail n’est, en effet, pas celui d’un historien, et qu’il ne critique donc pas ses sources. D’ailleurs, pour tout dire, son livre est singulièrement consensuel. A le lire, on a bien l’impression qu’à Paris personne ne s’est jamais trompé, que personne ne s’est jamais chauffé en réunion au sujet de l’Afghanistan, que personne ne s’est jamais brusquement levé en salle de crise, et que personne n’a jamais complètement raté une opération. Et pourtant, les amis, et pourtant…

Le sentiment de linéarité, déjà provoqué par la structure chronologique du récit, s’est donc trouvé renforcé par l’absence de toute aspérité. De tous les nombreux témoins et acteurs interviewés par l’auteur, aucun n’a confessé de doute, de questionnement, voire d’erreur. On a bien du mal à croire, cependant, que tout se soit toujours passé comme prévu, en Afghanistan comme au Pakistan. Quid du chef de poste de la DGSE à Islamabad rapatrié manu militari en 2003 pour quelques regrettables et lourdes fautes professionnelles ? Quid des difficultés à traiter des sources projetées d’Europe dans les camps afghans ? Quid de la sourde compétition entre la DGSE et la DST sur l’air bien connu du « Sire, c’est nous qui l’avons vu avant eux, c’est rien que des menteurs » ? Nous n’en saurons rien, chacun des professionnels du renseignement cités dans le livre de Notin s’attachant à présenter le visage, agréable mais si peu crédible, d’une administration uniquement mobilisée par la défense de la patrie et éloignée des querelles d’égos ou d’appareils.

Il faut relever ici, en passant et l’air de rien, que l’incomparable Alain Chouet profite de ce livre pour poursuivre la réécriture de sa glorieuse carrière, et tant pis si sa mémoire des faits et des dates est approximative. On pourra, notamment, noter avec malice que si, bien sûr, évidemment, il y avait au sein de l’équipe qui travaillait en 2001, boulevard Mortier, sur l’islamisme radical sunnite plusieurs analystes de talent – auxquels j’adresse mes amitiés – spécialement chargés du suivi d’Al Qaïda (que l’on appelle désormais AQ Core ou AQ Canal historique). Le fait de s’être trompé à l’époque, et d’avoir voulu dissoudre cette équipe par aveuglement et dogmatisme en juin 2001 est une chose, et nous avons tous fait des erreurs, moi le premier. Mais réécrire sa carrière 10 ans après me paraît être un procédé bien mesquin, et, pour tout dire, indigne d’un ancien haut fonctionnaire de la République. Bah, les grands hommes ont aussi leurs faiblesses.

Le livre de Notin souffre également d’un autre défaut, plutôt gênant s’agissant de l’Afghanistan, puisque l’auteur n’a manifestement pas compris grand-chose au terrorisme, et a surtout avalé sans sourciller les fadaises que lui ont servies certains de ses interlocuteurs. On passera sous silence son appréciation, assez étonnante, des résultats du raid du 20 août 1998 (opération Infinite Reach), probablement différente de celle des turbulents jeunes gens du Harakat ul-Mujahideen (HuM), qui ont pris dans leur face une poignée de BGM-109 Tomahawk.

De même, il semble inutile de relever les affirmations parfaitement idiotes de l’auteur au sujet du GIA, sur lequel, probablement inspiré par Chouet, il ose affirmer qu’il faut en réalité parler des GIA, une complète idiotie démentie par la traduction du nom arabe du groupe et surtout par les innombrables archives accumulées sur le mouvement. Peut-être l’origine des nombreuses approximations de Notin sur le jihad vient-elle aussi de ses entrevues avec Boudjema Bounoua, mieux connu dans certains milieux sous le nom d’Abdallah Anas, compagnon des regrettés Abdallah Azzam et Oussama Ben Laden, véritable légende du jihad et qui a, semble-t-il, convaincu l’auteur de la pureté de sa démarche. Il y a tout lieu de s’étonner, en tout cas, de la manière dont les analyses de Bounoua sont reprises par Notin.

Le sentiment qui domine également après la lecture de ce pavé est celui d’une histoire officielle, sinon rédigée sur commande, du moins grandement facilitée par un accès privilégié aux acteurs de la communauté française du renseignement. Il y a quelques années, j’avais suggéré à un ami, proche du ministre de la Défense d’alors, de réaliser un documentaire sans concession sur le conflit afghan, ses causes, ses enjeux, et les raisons de notre engagement. Ce livre, malgré la masse d’informations qu’il contient, ne répond pas vraiment aux questions de nos concitoyens, et on ne peut que lui reprocher, également, de privilégier la vision des hommes de terrain. Autant les remarques d’Olivier Roy ou de Michael Barry sont pertinentes, autant les commentaires de certains de nos opérationnels sont assez faibles.

Il faut dire que Notin, probablement à la fois impressionné par ces bourlingueurs professionnels et amicalement tenu à l’écart des analystes parisiens, n’a manifestement entendu qu’un seul son de cloche, celui d’authentiques hommes d’action persuadés, pas nécessairement à raison, que leur présence sur le terrain les rendait omniscients. En réalité, et comme chacun le sait, ou devrait le savoir, ça n’est pas sur le terrain qu’on comprend le mieux les choses mais quand on y a fait un séjour et que, de retour dans son bureau, on peut croiser analyses, ressenti, et renseignements dans le cadre d’une démarche intellectuelle débarrassée de l’émotion. Cette vue partielle et cette absence d’analystes (des diplomates, il y en a dans ce livre, mais les analystes manquent à l’appel) sont un handicap qui donnent l’impression que tout a été fait grâce aux hommes présents dans la zone, sans rendre justice à ceux qui, à Londres, à Bruxelles, à Stockholm, traitaient des sources infiltrées au sein d’Al Qaïda ou qui, depuis Paris, entretenaient avec leurs homologues occidentaux ou arabes de fructueux échanges sur les réseaux jihadistes.

Alors, censure ? Autocensure ? Ouvrage de commande ? Je ne me prononce pas, je salue le travail réalisé, mais je reste sur ma faim, et je ne m’étonne même pas que M. Notin, collaborateur régulier de l’Express, ait reçu un prix de cet hebdomadaire en 2011.

« They might have left some babies/Cryin’ on the ground » (« Pocahontas », Neil Young)

J’ai un fond de sensibilité que je n’arrive pas à réprimer. Sous mes airs de brute décérébrée partisan de la manière forte, à la manière de James Woods dans The hard way (1991, John Badham), et malgré toutes ces  années, je reste extrêmement sensible à la violence faite aux plus faibles, aux crimes commis contre les civils, aux massacres et autres horreurs. Evidemment, me direz-vous, avoir été un spécialiste du système concentrationnaire nazi ou être passionné depuis près de 30 ans par le sort des populations amérindiennes rend nécessairement plus sensible que d’autres aux crimes de masse. Sans doute le fait d’être père de famille rend-il, aussi, plus réceptif aux images d’enfants rwandais découpés en lamelles ou aux récits d’atrocités commises ici et là par de fougueux guerriers du dimanche.

J’ai donc été impressionné, mais hélas pas surpris, par la virulence des réactions turques lors du vote à l’Assemblée par une poignée de nos députés de la proposition de loi de Valérie Boyer ayant trait à la négation du génocide arménien. Il ne fait guère de doute, dans mon esprit, que ce texte, voulu par le Président, a des motivations électorales et qu’il flatte bien maladroitement une communauté. Il a cependant eu le mérite de déclencher une véritable hystérie collective au sein du régime turc, de sa population et même d’une partie de ses communautés expatriées, un phénomène toujours intéressant à observer et si révélateur… Pour l’Europe, les gars, désolé, mais vraiment ça ne va pas être possible.

La grossièreté du procédé employé par le Président et l’UMP ne doit cependant pas faire oublier qu’il y a bien eu génocide en 1915 contre la population arménienne de la part des autorités de l’Empire turc, avec la participation active de supplétifs kurdes, toujours dans les bons coups. Devant la violence du débat – rapidement oublié grâce aux fêtes de fin d’année, il ne me semble pas inutile de rappeler une poignée de faits et d’avancer quelques remarques.

D’abord, et quoi qu’en disent le gouvernement turc, le génocide arménien n’est plus contesté que par lui, le débat historique étant clos de longue date. A ce sujet, ceux qui, comme Pierre Nora dans Le Monde, râlent devant « ces politiciens qui écrivent l’Histoire », devraient pourtant être en mesure de faire la différence entre l’imposition d’un dogme historique par des manuels écrits sous la dictée d’un régime, comme au temps de la glorieuse Union soviétique, et la protection de la mémoire des victimes. Quoi qu’on en pense à la Sorbonne ou au Collège de France, l’Histoire, n’est pas la propriété exclusive des professionnels qui en vivent mais celle des citoyens – du moment, précision capitale, que ceux-ci la pratiquent avec la rigueur intellectuelle qui sied à une science (voilà qui devrait nous permettre de nous débarrasser des révisionnistes, négationnistes et autres inquisiteurs qui polluent le débat). Il faut d’ailleurs saluer, en passant, les interventions courageuses et argumentées d’Ara Toranian ou de Bruno Chaouat contre les postures de mandarins de certaines de nos gloires universitaires, manifestement oublieuses des liens entre la science et la Cité.

La réalité du génocide arménien n’est donc plus contestée que par la Turquie, qui vit dans un état de déni permanent et qui harcèle tout universitaire ou journaliste qui ose évoquer ce fait historique. En France, les travaux scientifiques de qualité ne manquent pas et on pourra avec profit se référer aux publications d’Yves Ternon (ici, par exemple) ou de Gérard Chaliand.

Dans de nombreux pays occidentaux et au sein de plusieurs organisations internationales, le génocide est considéré comme tel, et non pas comme une conséquence anecdotique de la Première Guerre mondiale. L’Encyclopédie en ligne des violences de masse, portée par Sciences Po et le CERI, et qui fait autorité, met d’ailleurs à disposition du public plusieurs articles décrivant sans ambiguïté le génocide, dont celui-ci, signé Raymond Kevorkian, est d’une grande clarté. J’ajoute que les archives et autres témoignages ne manquent pas, ce qui ne contribue évidemment pas à faciliter la démarche turque.

En réalité, dans ce genre de dialogue de sourds, l’intérêt n’est pas historique mais politique. Un survol rapide des arguments des défenseurs de la glorieuse et innocente Turquie, dont on a pu admirer récemment la subtile gestion de la question kurde, est en effet plein d’enseignements.

Pour ma part, j’ai d’abord été frappé par le tiers-mondisme dévoyé dont ont fait preuve les opposants à cette loi. Comme pour la Syrie voisine, il ne saurait donc être question de se mêler des affaires de quiconque, au nom du respect des différences culturelles ou d’appréciation. Je vais sans doute sembler un peu brutal, mais je ne vois pas bien quelle valeur accorder à des différences d’appréciation qui conduisent à nier des génocides. La vie humaine a-t-elle un prix que l’on peut négocier en fonction des enjeux ? 42 millions d’Africains, 40 millions d’Amérindiens, 6 millions de juifs, 3 millions de Cambodgiens, 3 ou 4 millions d’Ukrainiens, etc. Laissons les pays concernés se débrouiller, et n’imposons pas notre bourgeoise et occidentale obsession de la vie et des droits inaliénables à des Etats souverains. Sauf que cette défense, finalement assez gaullienne dans son obscurantisme borné, de la souveraineté ne tient plus après un 20e siècle peu avare en massacres, tueries, boucheries et autres fascinantes expériences socio-politiques qu’il faudrait tolérer au nom de principes surannés.

Le refus de ce qui est considéré par certains comme des leçons de morale – et d’ailleurs, pourquoi le nier ? Il s’agit bien de cela – renvoie à un nationalisme singulièrement rance d’observateurs qui râlent devant les révolutions arabes, ou autres, par crainte de l’avenir. Il s’agit là, ni plus ni moins, du syndrome du vieux con, celui qui dit « c’était mieux avant », qui déplore la chute de Kadhafi ou la révolution syrienne, qui n’a aucun sens, même élémentaire, de l’Histoire (Hegel ? Braudel ? Connais pas. Ils jouent à quel poste ?).

La Turquie, intrinsèquement isolée (il faudra, un jour, comparer les destins des Turcs et des Hongrois, peuples déracinés qui nourrissent en Europe ou à ses portes un persistant sentiment d’isolement qui les pousse à faire et dire bien des foutaises), voit son environnement immédiat sombrer dans le chaos et défend ses dogmes bec et ongles. Le raidissement turc, que l’on perçoit depuis quelques décennies, trouve naturellement des relais parmi nos souverainistes, sans doute abusés par la fable d’un islam politique turc apaisé, par le mythe de la République indivisible ou d’une armée domptée (rires). L’hystérie nationaliste dont nous avons été les témoins sidérés en a tellement dit sur l’état de ce pays qui n’a, décidément, pas sa place au sein d’une Union européenne qui se construit, faut-il le rappeler, sur les décombres de deux guerres mondiales, de trois totalitarismes et du génocide des juifs et des Tsiganes. On voit mal comment ce travail de mémoire, lancé à l’échelle d’un continent, pourrait être compatible avec le refus têtu, et pour tout dire puéril, de regarder son passé en face. « Mon grand-père n’est pas un assassin », proclamait une pancarte pendue par une jeune fille devant l’Assemblée, il y a quelques semaines ». Mais qu’en savez-vous, chère enfant ? Faut-il renvoyer aux travaux de Christopher R. Browning sur les réservistes de la Wehrmacht sur le front de l’Est, ou aux réflexions de Hanna Harendt sur la banalité du mal ?

Car, une fois de plus, il ne s’agit pas de nier la maladresse de ce projet de loi mais de se demander où se situe la faute la plus grave : entre une grossière manœuvre politique et un révisionnisme d’Etat qui, sur le forme comme sur le fond, rappelle les plus beaux raisonnements des amis de M. Faurisson, ou de certains violeurs : « Je n’ai pas violé cette salope, il ne s’est rien passé, et elle l’a bien cherché, de toute façon ». On peut lire ce genre de justifications turques sur quantité de sites Internet, comme dans les commentaires de cet article, par exemple : http://www.turquie-news.fr/spip.php?article3326.

Minimiser le bilan, nier les crimes, se défausser sur les circonstances ou le contexte, tout cela relève bel et bien du négationnisme, et est donc indigne d’un Etat qui prétend être une démocratie moderne – et qui, soit dit en passant, dénie toute légitimité à notre propre représentation nationale. La loi proposée par Mme Boyer n’est sans doute pas très opportune, mais elle a eu l’immense mérite de faire tomber les masques.

Quant aux politiques, non seulement ils ne font pas l’Histoire, quoi qu’en disent ceux dont les lois interdisent les travaux scientifiques indépendants, comme ceux menés par Taner Akçam (cf. ici, par exemple), mais en l’espèce ils la défendent contre ceux qui voudraient la réécrire à leur convenance, et ils défendent ceux qui l’étudient. La condamnation pénale du négationnisme est un devoir moral et politique qui place les radicaux hors de la loi, et qui donc les exclut du débat politique car la liberté de parole ne saurait autoriser tous les excès ni la défense de toutes les idéologies.

Ace combat Assault Horizon : Pas de quoi décoller la nuit

Quelle déception, les amis, quelle déception. Après une année qui a vu tant de pays amis sombrer dans les affres de révoltes soi-disant démocratiques, alors que le bienveillant régime syrien est la cible d’un complot judéo-maçonnique financé par les pétrothéocraties du Golfe et orchestré par des médias cosmopolites aux motivations plus que louches, alors que la riante Turquie est ignominieusement mise en cause pour le suicide collectif de quelques milliers d’Arméniens il y a près d’un siècle, voilà que le jeu vidéo le plus attendu des amateurs de dog fights endiablés, Ace Combat Assault Horizon, se révèle être un nouveau coup au moral.

Dieu sait pourtant qu’Ace Combat 6 avait été un choc. Tout y était superbe, des paysages, élaborés avec l’aide de l’agence spatiale japonaise, aux appareils, aux rendus particulièrement réalistes. Le scénario, dans un monde imaginaire, était parfaitement crédible et offrait une suite de missions variées et passionnantes.

Après des années consacrées à la Playstation de Sony, la série de Namco avait réussi là un coup de maître en débarquant sur la XBox 360. D’ailleurs, l’expérience avait été jugée assez convaincante pour conduire Ubisoft à développer H.A.W.X, une nouvelle licence de Tom Clancy. Mais le jeu s’était révélé être d’une grande banalité, et loin d’atteindre la qualité technique d’Ace Combat 6.

Autant dire que la parution d’Ace Combat Assault Horizon était donc attendue comme des Rafale M dans les flottilles de F-8P, mais la déception est brutale. En premier lieu, n’hésitons pas à le dire, le jeu est laid, le graphisme des avions (curieusement, moins des hélicoptères) s’éloigne du réalisme en vigueur et lorgne vers la BD, tandis que les paysages sont bien moins spectaculaires que dans AC6.

Le scénario, pour sa part, n’a rien à envier aux histoires que nous proposent la série des Rainbow Six ou des Call of Duty: Modern Warfare. Là où AC6 nous proposait un affrontement entre Etats, prétexte à des engagements massifs, ACAH nous confronte à des révolutionnaires russes aux motivations fumeuses, à la stratégie difficilement compréhensible et aux moyens d’une superpuissance. Mais, me direz-vous, on ne joue pas à des jeux de cette nature pour la rigueur de leurs analyses stratégiques. Certes non, mais il ne faut pas non plus nous prendre pour des idiots.

Le principal intérêt du jeu réside, ou devrait résider, dans ses combats aériens. Ceux-ci sont plutôt bien faits, même si on peut se lasser des séquences cinématiques qui viennent illustrer certains coups (comme dans Brothers in Arms: Hell’s Highway, par exemple) et introduisent un mode particulier, sobrement intitulé Combat Aérien (CA), qui donne une vision assez intéressante de la frénésie du combat rapproché. De même, l’utilisation de trajectoires de bombardement (bomb run) est assez amusante. Enfin, le jeu lorgne du côté des FPS en offrant un vol à bord d’un AC-130H, une machine subtile, ou d’un UH-60, au poste de mitrailleur de sabord.

Les défauts l’emportent hélas sur tout cela. Le fait de ne pas maîtriser son appareil lors de certaines phases (en particulier lors des manœuvres les plus complexes en dog fight), le mauvais dosage de la difficulté (les pilotes ennemis étant soit invincibles, soit manifestement malades en avion), l’étonnante résistance de certains appareils (28 missiles pour abattre un Tu-95, les gars, c’est trop), l’obligation faite de tirer d’un coup tout son stock de missiles sur rails (un peu comme les F-105 qui ne pouvaient que vider leur râtelier central au Vietnam, mais je m’égare), la total inefficacité des ailiers, tout cela contribue à rendre le jeu progressivement lassant. Le fait de pouvoir piloter un F-16F ou un F-35 n’y fait rien, désolé.

C’est donc d’un bon pas que je vais reprendre mon AC6, en attendant que les développeurs de Namco sortent de leur torpeur.

Monsieur et Madame Palairtrèsolidecestourslà ont un fils

Comment décrire les ressorts humains du jihadisme ? Comment rendre la fascinante complexité de ces parcours individuels ? Comment exposer les motivations de ces jeunes hommes engagés dans un jihad mondial sans tomber dans la caricature, l’entomologie, ou la sociologie.

Evidemment, les travaux scientifiques de Farhad Khosrojavar (Quand Al Qaïda parle, Grasset, 2006) sont indispensables, mais le public n’a pas accès aux PV d’audition, aux débriefings ou aux synthèses faites par quelques moines guerriers tapis dans les salles d’archives de nos administrations. Et pourtant, on pourrait en expliquer des choses à nos concitoyens en narrant les parcours de Farid Melouk, Djamel Beghal, Hocine Toury, Ramzi Bin Al Shib, Mohamed Moummou, Mokhtar Belmokhtar, Farouk Abdul Moutallab et autres Hambali. On y verrait la frustration politique, la colère sociale, l’incompréhension d’un monde qui change, la peur de l’avenir, la haine de l’étranger, le goût de l’aventure, le désir d’en découdre.

Le cinéma a déjà décrit avec plus ou moins de bonheur les manifestations du jihadisme, de The Siege (Edward Zwick, 1998) à The Hurt locker (Kathryn Bigelow, 2008), en passant par Body of lies (Ridley Scott, 2008), Green Zone (Paul Greengrass, 2010) ou The Kingdom (Peter Berg, 2007). Nous avons également eu droit au passionnant Citoyens clandestins, de DOA (Gallimard, 2007), mais il nous manque toujours la version jihadiste des Bienveillantes de Jonathan Littell, (Gallimard, 2006), un roman habité qui nous présenterait le jihad d’Al Qaïda sans romantisme ou fioriture, de décapitations d’otages en attentat sur un marché de Bagdad, en passant par les camps d’entraînement afghans ou yéménites, les combats en Somalie contre les forces spéciales américaines ou françaises et la vie clandestine en Europe ou dans l’Empire.

Le grand écrivain de SF Norman Spinrad, auteur prolifique et talentueux qui n’hésite jamais, comme les cowboys de Boris Vian, à mettre ses grands pieds dans le plat, a sans doute tenté de combler, en partie, ce manque avec Oussama, un roman paru en 2010 chez Fayard.

Faisant ouvertement référence au Candide de Voltaire (1759), Spinrad décrit malicieusement le parcours, d’abord en Europe puis au Moyen-Orient et en Afrique, d’Oussama, une jeune recrue des services de renseignement du Califat, un Etat islamiste centré sur Al Haramein, la terre des deux villes saintes.

Jetant un regard effaré sur la société française et ses citoyens musulmans, Oussama permet à Norman Spinrad de lancer quelques pavés dans la mare et de dire une poignée de vérités désagréables à la France. Il fait surtout montre d’une grande clairvoyance quant au fonctionnement des réseaux terroristes et à l’importance du facteur humain. Sa description de la montée en puissance opérationnelle d’une bande de jeunes idiots est très pertinente, et le projet terroriste mis en œuvre à Paris n’est pas sans rappeler les scenarii que s’acharnent à élaborer les services chargés de la gestion de notre capitale. J’ai évidemment vu dans ces pages la confirmation d’une de mes plus profondes convictions, qui veut que les artistes parviennent, bien plus que les techniciens, à anticiper des évolutions historiques. De même, la description du hadj est-elle fascinante, à la fois pour son empathie et pour sa lucidité.

C’est au Nigeria, justement identifié par Norman Spinrad comme le futur point de convergence du jihad, que la partie se joue vraiment. On passera sur les projections stratégico-diplomatiques pour le moins discutables de l’auteur, voire même sur ses fantasmes technologiques – même si la description de la guerre des drones est plutôt convaincante.

D’une plume alerte, légère, jamais sentencieuse, Norman Spinrad nous expose avec ironie et lucidité, mais sans être désabusé, le parcours d’un jeune homme au destin d’exception. Son récit, malgré quelques invraisemblances de grande ampleur, est étonnement convaincant et parvient même à provoquer de la sympathie pour Oussama le feu, un leader aux idées claires et aux formules qu’on ne peut qu’approuver, même depuis le camp d’en face : Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous.

On ne saurait mieux dire.

« Heard ten thousand whisperin’ and nobody listenin’  » (« A hard rain’s a gonna fall », Bob Dylan)

Qu’est-ce qui construit votre élégance ?

Votre prestance ? Votre regard ? Votre attitude en société ? Votre savoir-vivre ? La finesse de votre conversation ? Votre humour ? La discrète présence de votre culture ?

Prenez George Clooney, par exemple (ou Gary Cooper, ou Colin Firth, ou Alain Delon, ou Jean Dujardin, ou John Hamm, ou Christian Bale). Voilà un homme qui a su s’extraire de son image de bellâtre pour tourner avec les frères Coen, casser son image de séducteur arrogant dans des publicités ironiques, fonder une maison de production avec Steven Soderbergh et réaliser des films politiquement engagés.

Prenons à présent l’armée égyptienne. Voilà une armée qui, au pouvoir depuis 1952, a perdu toutes ses guerres mais tente avec obstination, pour l’instant, avec succès, de faire passer la tannée de la guerre du Kippour (6-22-24 octobre 1973) pour une victoire. Voilà une armée qui a donné à l’Egypte tous (rpt fort et clair : TOUS) ses chefs d’Etat et qui a – la manœuvre mérite d’être saluée – (re)pris le pouvoir après la révolution du 25 janvier 2011, imposé à la tête du pays un maréchal faussement débonnaire et s’est présentée comme la garante de la démocratie naissante. Fallait oser, ils ont osé, saluons au moins le culot de la chose.

Saluée par la foule reconnaissante, l’armée égyptienne a en effet, pendant quelques semaines, fait mine de préparer la transition et organisé un référendum – qui s’est d’ailleurs bien passé. Hélas, certains réflexes ne s’oublient pas, et on voyait mal comment une armée de vieux généraux, formés par les Soviétiques, peu habitués à la contradiction, confits dans la corruption et le luxe de leur empire économique (le charme de ces républiques arabes socialistes, demandez donc aux Syriens ou aux Algériens), confortés depuis des décennies dans leurs certitudes par une propagande implacable, on voyait mal, disais-je, comment elle allait gérer cette turbulente jeunesse. Une minorité de jeunes cultivés contre de vieilles ganaches islamo-nationalistes, l’affaire promettait d’être virile.

Et elle l’est, assurément. Après avoir instauré des tribunaux militaires qui condamnent sans répit bloggeurs et autres saloperies de jeunes cons prétentieux qui osent protester, après avoir ouvert le feu en octobre dernier contre des coptes, après avoir pratiqué – attention, je vous parle d’élégance, de raffinement – des « tests de virginité » sur de jeunes manifestantes bloquées au sein du Musée du Caire, après avoir plus que laissé faire l’incendie de l’ambassade israélienne, l’armée égyptienne a passé la vitesse supérieure et nous montre, depuis quelques semaines, l’étendue de son attachement à la démocratie.

Les très violents incidents qui agitent le centre du Caire depuis des semaines ont enfin montré au monde que l’armée égyptienne, non seulement ne maîtrisait rien et n’avait aucune véritable stratégie, mais de plus ne contrôlait même pas ses troupes. Il ne fait guère de doute, du moins à mes yeux, que certains affrontements ont ainsi débuté en raison d’initiatives individuelles de crétins en treillis plus à l’aise sur le toit du Parlement qu’en opération de ratissage en Haute Egypte. Mais, comme je l’ai entendu des centaines, une troupe est à l’image de son chef, et les images que nous avons vues ces derniers jours nous en disent long sur cette armée égyptienne et sur ses généraux, dont l’aveuglement, l’autisme, le déni de réalité, l’obsession du complot, conduisent le pays au bord du gouffre.

Pour l’heure, les jeune révolutionnaires en sont réduits à montrer sur Internet les vidéos qui démentent les foutaises avancées par tel général psychotique ou tel Premier ministre sous hallucinogène. Où sont les manifestants drogués ? Où sont donc ces hippies forcément payés par la sournoise main de l’étranger ? Où sont ces prostituées qu’il est juste de frapper à terre ?

On attend, désormais, les commentaires définitifs de nos orientalistes sur l’avenir radieux des révolutions arabes, coincées entre des vieux cons en uniforme et des vieux cons aux barbes et aux regards sombres.

Quoi, je m’énerve ? Enervez-vous à votre tour en regardant ces vidéos.

Every time I think I’m gonna wake up back in the jungle

Cette année, Noël tombe un 25 décembre, une nouvelle plutôt rassurante pour ceux que l’année en train de finir a pu troubler par son ébouriffante actualité. En réalité, la nouvelle est certes rassurante, mais elle ne doit pas nous faire oublier que nous allons tous mourir le 21 décembre 2012, comme l’ont vaguement prévu des devins mayas – oui, ceux-là même qui n’avaient pas prévu leur extermination par l’envahisseur espagnol, mais je m’égare.

Or, puisque que nous en sommes à parler apocalypse, il me semble opportun de vous rappeler que le chef d’œuvre indescriptible de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now (1979), a enfin été édité en Blu-Ray et surtout, surtout, que le documentaire Heart of Darkness (1991), réalisé par Fax Bahr et George Hickenlooper à partir des images tournées par Eleanor Coppola aux Philippines, est lui aussi disponible.

Est-il encore besoin de présenter Apocalypse Now, véritable monument du cinéma, probablement le plus grand film de guerre de l’histoire, vision hallucinée de la guerre du Vietnam mais surtout itinéraire intime d’un guerrier parti à la recherche de sa part la plus sombre ? Brillant, mythique, remarquablement écrit et dirigé, le film de Coppola est devenu une référence, une sorte d’étape indépassable dans la filmographie d’un auteur qui, par ailleurs, a livré au monde quelques autres chefs d’œuvre. La scène d’ouverture, jouée par un Martin Sheen ivre, est indépassable, des Doors au visage de Bouddha en passant par la jungle embrasée, le ballet des hélicoptères et les tourbillons de fumigène orange. Comme me le dit un jour un de mes professeurs de français, la guerre ainsi filmée devient horriblement belle.

Son influence ne s’est jamais démentie, et toute scène de vol groupé d’hélicoptères renvoie au fameux raid contre le village.

 

Et dans Predator, John McTiernan cite Coppola lors de l’affrontement final, le major Dutch émergeant de la boue ressemblant fort au capitaine Willard…

Et je ne parle même pas du visage de Patrick Gemayel (Chromeo) dans la vapeur du sauna du clip de Hot Mess.

La figure du colonel Kilgore, un autre fou de guerre, est elle aussi entrée dans la légende, aussi bien pour son impassibilité sous le feu ennemi que pour son amour du surf. Il est surtout l’auteur de quelques mots définitifs sur le napalm et sur la victoire. Chef de guerre dont le cas relève de la psychiatrie, il incarne à merveille cette mélancolie dont on dit qu’elle s’empare des vainqueurs.

Les éditions Sonatine, dont le dynamisme et le goût ne sont plus à démontrer, ont profité de la réédition du film cet été pour publier le journal que tint Eleanor Coppola pendant le tournage, dantesque, du film. L’ouvrage n’était paru, à ma connaissance, qu’en anglais.

Le livre et les éditions DVD et DVD Blu-Ray d’Apocalypse Now et de Hearts of Darkness ont été réunis dans un coffret qui ne présente d’intérêt que pour des fétichistes tels que moi.

Le coffret Blu-Ray sorti au printemps comprend, outre le film et son making-of, un très intéressant texte de Jean-Baptiste Thoret, un critique plutôt pertinent.

Quoi qu’il en soit, vous n’avez aucune excuse.

 

« I’m gonna watch you bleed » (« Welcome to the jungle », Guns N’ Roses)

Je suis un esprit simple, du genre à préférer un blues du Delta à un spectacle de danse contemporaine et à ne pas tomber en pamoison dès qu’on me colle sous le nez une bouteille de Château Picole 1976.

Bref, j’ai tendance à raisonner sur des faits et des données et à ne pas me rouler par terre à tout bout de champ. De plus, je suis du genre contemplatif, je ne me jette dans la bagarre qu’après avoir pris du plaisir à observer l’empoignade, et je suis donc sensible à mon environnement – sans doute aussi une question de formation. Par exemple, depuis quelques semaines, je suis frappé par le silence de nos orientalistes, vous savez, les gars de Sciences Po qui défaillaient de bonheur sur les plateaux de télévision en tirant, un peu hâtivement, des conclusions générales sur les révolutions arabes.

On en a entendu, des foutaises, cet été et jusqu’au début de l’automne. Défaite des islamistes, échec historique d’Al Qaïda, etc., etc. Et puis là, sans raison, le silence, presque inquiétant. On n’entend plus parler de la promotion de livres écrits entre deux avions, de réflexions émues sur la beauté des révolutions arabes, sur la modernité en marche sur les rives de la mare nostrum ou le rôle d’Internet.

Evidemment, je pourrais me moquer, mais ça n’est pas mon genre. Après tout, nos amis ont cru au matin, comme Pierre Daix, mais ils n’ont pas eu le courage ou la lucidité de reconnaître leurs errements.

Reste le très intéressant article d’Alain Frachon (Le Monde daté du 9 décembre 2011) intitulé Le « printemps arabe », les islamistes et les autres. Intéressant, il l’est d’abord pour son exposition, claire, des événements en cours, et gageons qu’il a fait l’éducation des lecteurs qui ont pris le temps de s’attarder sur lui. Intéressant, il l’est aussi pour ce qu’il ne dit pas ou pour quelques remarques qui, avouons-le, sont bien décevantes.

A la lecture de M. Frachon, on apprend ainsi que « le pouvoir se prend à l’ancienne, avec des partis de militants bien organisés ». Au-delà de la puissance de ce constat inédit, le choc est évidemment rude pour ceux qui répètent depuis l’hiver dernier que tout va bien se passer. Pour ma part, et avec ma modeste audience et mon vocabulaire limité, j’avais osé écrire, comme quelques autres, ici par exemple, que le fait que les Frères musulmans aient raté le départ du train n’allaient évidemment pas les empêcher de monter à la station suivante. Dans l’enthousiasme général, de tels propos n’avaient que peu de chances de susciter des réactions, mais au moins avions-nous pu, sur nos blogs, nous élever contre l’angélisme aveugle de nos élites.

De même lit-on que « la déroute des laïques égyptiens était imprévisible ». Nous n’avons manifestement pas eu accès aux mêmes données puisque tous les commentateurs un tant soit peu sérieux écrivaient, depuis le printemps, que la myriade de partis politiques nés de la révolution égyptienne – plus de quarante – allait, naturellement, fragiliser le camp des progressistes – sans parler de l’amateurisme de leurs membres et du manque de moyens financiers. Qu’ils soient soutenus par l’Arabie saoudite ou le Qatar, les islamistes égyptiens ne sont, en effet, pas pauvres et leur culture politique leur a permis de mener campagne efficacement. Ce constat, simple, a conduit, comme je l’ai écrit plus haut, à prédire, sans risque de se tromper, la récupération de la révolution par les religieux.

Raisonner sur ses convictions et non sur les faits aboutit nécessairement à des erreurs, la rigueur remplaçant utilement le talent. M. Filiu, pourtant auteur de quelques pages de valeur sur le jihadisme, a ainsi, semble-t-il, explosé en vol à l’occasion de ce printemps arabe. Cité par M. Frachon, il affirme que « les salafistes ont compris que leur existence politique [passait] par la légitimité électorale ». Il s’agit, là encore, d’un intéressant phénomène d’hallucination idéologique, alors que ces mêmes salafistes affirment avec leur désopilant sens de l’ironie que la démocratie est une hérésie (ici). Question rigolade, les amis du parti Al Nour se posent un peu là, et j’ai bien du mal à voir dans cette affirmation le moindre signe d’une sécularisation, mais plus simplement une preuve de pragmatisme.

Pourquoi lancer un jihad alors qu’on peut entrer au Parlement et peser sur les débats ? En réalité, même la référence au modèle turc est un contre-sens, comme le plaquage sur les révolutions en cours de nos propres souhaits pour la région. Personne ne semble prendre en compte, par exemple, l’influence des pétromonarchies du Golfe, peu connues pour leur déclinaison du modèle turc – sans parler du fait qu’en guise de modèle, on a déjà vu plus convaincant. Certains de nos spécialistes rêvent de l’AKP pour ne pas voir les Frères dans la cruelle lumière de l’exercice de pouvoir, même si Mohamed El Baradei a raison de prévoir de futures compromissions. Le principe de réalité ne s’applique pas qu’aux apprentis économistes du Front de gauche ou d’EELV…

Toujours prompt à éclairer les foules, l’auteur de l’article nous apprend, par ailleurs, que le lit de l’islamisme a été fait aussi bien par des « causes culturelles, économiques et sociales » (une nouvelle et brutale révélation) que par le jeu des dictateurs, qui ont brisé leurs oppositions. Ça va toujours mieux en le disant, mais il me semblait acquis que l’islamisme, idéologie du retour à la pureté – fantasmée – originelle, s’était, depuis ses origines, érigée en solution contre ces échecs. Et il ne faisait guère de doute non plus, dans mon esprit, que la répression menée par les tyrans arabes contre leurs opposants laïcs avait, en effet, contribué à l’émergence de radicaux religieux plus solides et plus organisés. En affirmant que l’apparition de ces extrémistes (sic) est « le dernier coup de poignard porté par ces dictateurs à leur(s) peuple(s) », M. Filiu, cité par Frachon, exprime avec candeur son dépit mais oublie, en passant, que les islamistes n’ont guère été mieux traités par les dictateurs et que leur succès doit peut-être plus à la nature de leur discours et aux besoins des populations arabes de voir défendues leur grandeur passée et des vertus publiques manifestement bien oubliées.

Voir des universitaires renommés se lancer ainsi dans de hâtives, et angéliques, conclusions alors que les cadavres de la place Tahrir n’étaient même pas froids a été une rude leçon. Je pensais jusqu’alors que l’art mystérieux de la sentence définitive et du commentaire à chaud était réservé à la troupe de comiques de M. Calvi, et ma déception a évidemment été grande. Dès le 20 février dernier, Olivier Roy, pour lequel je nourris malgré tout une grande admiration, livrait à Rue89 des réflexions définitives, dont celle-ci, « Comme solution politique, l’islamisme est fini », est une de mes préférées. Evidemment, m’objecterez-vous, Rue89 est à l’analyse diplomatique ce que TF1 est au journalisme d’investigation, mais on était en droit d’attendre mieux d’Olivier Roy. De MM. Basbous ou Sfeir, il n’y aurait guère eu de surprise. Mais là, franchement, la douche froide, sans parler de l’habituelle charge contre la thèse du choc des civilisations, figure obligée  de l’intelligentsia européenne. S’opposer à ce que j’estime être un simple constat dépourvu de toute satisfaction perverse revient à déplorer l’existence des grandes marées ou des saisons. On est là dans le domaine de l’incantation, et non dans celui de la réflexion stratégique. Les esprits plus exigeants pourront se tourner vers cet article paru dans The Economist le 10 décembre dernier ou, éventuellement, lire cette interview, distrayante, de Henri Boulad dans Le Figaro du 30 juin 2011 – sans ricaner à l’angélisme chrétien des propos de son auteur, par ailleurs observateur privilégié de la région.

Il y a quelques semaines, les sorties répétées d’Olivier Roy sur le thème de la sécularisation ont d’ailleurs provoqué de passionnants débats, résumés par le Boston Globe ici. Il me semble, pour ma part, que cette vision d’une marche vers la sécularisation décrite par Roy s’inscrit dans la même démarche que celle d’un Emmanuel Todd nous assénant des vérités stratégiques au nom de ces études, par ailleurs remarquables, des structures familiales. D’un naturel sceptique, je ne peux que confesser mes doutes quant à cette marche en apparence inéluctable vers le progrès – un progrès qui ressemblerait d’ailleurs assez fortement à notre stade de développement en Occident. Peut-être ces théoriciens ont-ils raison, mais leurs projections sont alors déconnectées des défis immédiats que nous devons relever. Faudrait-il alors s’asseoir sur les bords du Grand Canyon, comme les personnages de Lawrence Kasdan (Grand Canyon, 1991), et laisser l’Histoire se faire ?

Et, puisqu’on parle d’Histoire, laissons de côté notre effroi et ne boudons pas notre plaisir de la voir se faire, et observons la maestria avec laquelle le Qatar met en œuvre sa stratégie. Si ça n’était pas aussi effrayant, on pourrait même applaudir, mais nous n’en sommes pas encore là. Regardons déjà une carte de ce que nous appelions il n’y a pas si longtemps l’arc de crise arabo-musulman. En une année, le basculement est d’une ampleur inédite, et représente sans doute le plus grand choc depuis le chute de l’empire soviétique, voire depuis les décolonisations des années ’60.

Les mois passés ont vu une irruption au pouvoir de ces islamistes qu’on nous disait moribonds et dépassés. En Tunisie en en Egypte, ils sont sortis de la révolution plus organisés que jamais et leurs victoires électorales, régulières, n’ont laissé planer aucune ambiguïté sur l’ampleur de leur assise populaire. Au Maroc et en Jordanie, les souverains, décidément bien plus sages que les généraux algériens, égyptiens ou syriens, ont devancé l’appel et laissé concourir des islamistes qui, il n’y pas si longtemps – et je m’adresse ici à quelques ami(e)s – étaient plus perçus comme des objectifs opérationnels que comme de futurs responsables politiques. En Tunisie, en Egypte, en Libye, des régimes moribonds ont été emportés comme des buissons de sauge dans les rues de Hadleyville (High Noon, Fred Zinnemann, 1952) par des révoltes populaires ou de véritables insurrections. Au Yémen, le Président, presque tué il n’y a pas si longtemps, parvient encore à se maintenir à la tête d’un Etat virtuellement effondré – et qui ne doit sa survie, sous assistance, qu’à la présence en nombre des turbulents jeunes hommes en colère d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), d’authentiques indignés, eux.

Reste l’épineuse et passionnante question de la Syrie, car de même qu’au Caire le vrai foutoir commence maintenant, après la victoire des Frères aux législatives, de même est-ce à Damas que la crise régionale qui nous pend au nez depuis des années va enfin se déclencher. Nucléaire iranien, Liban, Palestine, Irak, Kurdistan : le régime syrien est impliqué, directement ou indirectement, dans chacune de ces crises et sa chute programmée, va nous entrainer au-delà de ce que nous sommes probablement capables de supporter. J’invite d’ailleurs les plus fidèles de mes lecteurs à relire les billets que j’écrivais dans la nuit égyptienne et tout au long desquels je me laissais aller à décrire le basculement de puissance de l’Occident – sans le déplorer, mais simplement en le constatant (ici, notamment)

A mes yeux, le régime syrien est condamné, même si sa chute va tous nous faire plonger dans l’inconnu. Les handicaps de Damas sont multiples, et ils sont aussi, paradoxalement, ce qui constitue sa capacité de nuisance et donc sa force immédiate. Prenons d’abord l’alliance avec Téhéran. Historique, fondée sur une détestation commune d’Israël et de l’Irak, elle repose aussi sur le fait que, fait trop rarement mentionné dans les medias français, le régime syrien est alaouite, c’est-à-dire, pour faire simple, chiite – et vous pourrez en apprendre plus dans cet article d’Alain Chouet. L’alliance entre Damas et Téhéran est donc, également, construite sur une proximité religieuse qui autorise le soutien commun au Hezbollah libanais. On imagine, en retour, la haine que vouent à la Syrie alaouite et socialisante les pétromonarchies du Golfe, nourries au wahhabisme et par ailleurs sous bouclier impérial – et il est inutile de rappeler quelles relations l’Empire et ses alliés entretiennent avec la Syrie et l’Iran.

La mort de Hafez El Assad avait conduit au pouvoir son fils Bachar, successeur contre son gré. Tout le monde avait alors espéré qu’un médecin éduqué au Royaume-Uni, marié à une femme moderne, allait lentement démocratiser son pays, une des pires dictatures d’une région qui n’en manquait déjà pas. Mais, soumis à la défense de sa minorité et de son clan, pressé par la cause sacrée de la Palestine, coincé par l’encombrante mais indispensable alliance avec l’Iran, toujours tenté par le contrôle du Liban, notre gendre idéal a su rapidement endosser le costume de Papa. Evidemment, il y a eu des dérapages, des pertes de contrôle, comme l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, le raid israélien sur un mystérieux site nucléaire, le soutien aux jihadistes irakiens contre l’Empire – jusqu’à ce qu’une poignée de raids d’Apache et de Kiowa du mauvais côté de la frontière ramène tout le monde à la raison.

Tu vois Raoul, c’était pas la peine de s’énerver, Monsieur convient… Grosso modo, Bachar Al Assad gérait plutôt bien son affaire, et si tout le monde était lucide sur la nature du régime, il était devenu un partenaire écouté, et pas seulement par Paris.

Peu de temps après le début des troubles, j’ai acquis la conviction, probablement irrationnelle, qu’une intervention étrangère était inéluctable en Syrie. Evidemment, les obstacles étaient, au printemps, innombrables et ils sont encore très conséquents. Pourtant, les lignes ont bougé. L’issue de l’intervention en Libye a sans doute donné des ailes, à la fois aux Occidentaux, aux Turcs et surtout aux pétrothéocraties du Golfe. Les signes ne manquent pas, désormais.

En premier lieu, la Turquie, orpheline de son alliance avec Israël et qui s’était tournée vers la Syrie par défi comme par posture tiers-mondiste, a été humiliée par le refus obstiné de Damas de prendre en compte ses appels à la retenue. Coupée de l’Europe, dont elle ne sera jamais membre, désireuse de rester dans le sillage, même à distance, de l’Empire, la Turquie sait qu’elle est, pour l’heure, montrée en exemple pour son modèle. Il y aurait à dire sur ce-dernier, mais une autre fois. Ankara, à la recherche d’un leadership, se voit bien dans les habits de la puissance qui, comme nous l’avons fait en Libye, saura abattre, à son tour, un tyran arabe.

Cette stratégie est évidemment rendue particulièrement complexe en raison du jeu iranien, Téhéran ne pouvant se passer de son allié syrien. La Turquie tente donc de rassurer l’Iran, en particulier sur le dossier nucléaire et préconise des solutions non militaires.

Pourtant, même si les armées européennes sont bien incapables d’engager le combat contre Damas, aussi bien lors d’un affrontement direct qu’au cours d’un conflit indirect qui prendrait – qui l’a déjà prise ? – la forme d’une campagne non conventionnelle (attentats ici et là, par exemple), elles semblent bien déjà engagées dans des actions clandestines. La mystérieuse Armée syrienne libre (ASL) est d’ores et déjà équipée d’armes légères modernes en provenance de l’étranger, et les combats se multiplient contre les troupes régulières, et surtout les forces de sécurité intérieures. L’ASL a même déjà demandé des raids aériens occidentaux, une façon plutôt spectaculaire de placer le régime au pied du mur en le contraignant à se raidir un peu plus, à supposer que ce soit possible. Il paraît même que quelques dizaines de nos petits gars sont déjà à pied d’œuvre en Turquie où ils prodigueraient d’amicaux conseils à des combattants d’ASL. Le processus semble donc enclenché, et Georges Malbrunot, sur son blog, posait la question il y a quelques jours.

On entend, par ailleurs, déjà parler de corridors humanitaires, une réjouissante invention qui permet depuis vingt ans de nourrir des civils tout en renversant des régimes. Je dois dire que je ne m’en lasse pas, et que je ne trouve pas grand’ chose à reprocher à ce concept. La question des corridors est fondamentale en ce qu’elle met le doigt sur le seul véritable point dur de cette affaire : sa dimension diplomatique. Alors que chacun s’est félicité, plus ou moins ouvertement, de la disparition du régime du colonel Kadahfi (on n’allait quand même pas le pleurer, non plus), le sort de la Syrie est nettement moins anodin.

J’ai déjà rapidement évoqué plus haut l’implication de Damas dans un paquet de crises régionales, mais il ne faut pas non plus oublier l’alliance avec la Russie. Julien Nocetti, dans une lumineuse tribune publiée dans Libération, un quotidien hélas peu habitué aux articles de qualité, a bien mis en évidence les liens entre Moscou et Damas et le refus, pour l’instant obstiné, de la diplomatie russe de perdre, à la fois un allié mais aussi une efficace caisse de résonnance internationale contre l’Empire et ses alliés. Pourtant, même cette position n’est pas inébranlable. La Russie, on le voit, perd un à un ses points d’appui traditionnels au Moyen-Orient, ce qui l’agace, forcément, mais elle aurait sans doute encore plus à perdre en se privant des services des monarchies du Golfe. Et ses difficultés intérieures pourraient bien la détourner du front moyen-oriental. A suivre.

Mais alors, qui, in fine, est à la manœuvre sinon les richissimes émirats de la rive sud du Golfe ? Qui a réussi à lever les obstacles au sein de la Ligue arabe ? Qui a soutenu le Bahreïn (minorité sunnite dirigeant d’une main de fer une majorité chiite) en écrasant, dans l’indifférence générale, la révolte de sa population ? Et qui apporte désormais son soutien à une majorité sunnite non moins opprimée contre une minorité chiite ? Et qui finance les partis islamistes au pouvoir au Maroc, en Tunisie, en Libye, en Egypte et en Jordanie ? Et qui finance, comme je l’ai déjà écrit ici, l’humanitaire islamiste, sinon le richissime Qatar ? Certains diplomates français évoquent même, à mots couverts, le sympathique émir Al Thani comme véritable inspirateur de notre diplomatie – et son financier, à coup sûr. Bon, ce n’est pas pire qu’un quelconque président à vie africain ou qu’un tyran irakien, disons que ça change.

Le Qatar et l’Arabie saoudite sont donc en passe de réussir le coup diplomatique de ce début de siècle en accompagnant des révoltes qu’ils n’ont pas déclenchées mais dont ils savent habilement tirer parti pour 1/ enfin réunir les populations arabes sous des régimes sunnites (le cas irakien est trop sensible et, pour l’heure, conforme aux équilibres démographiques)  et donc 2/ anéantir l’influence iranienne. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la répression de la communauté chiite saoudienne par les forces de sécurité royales ou de noter le soutien saoudien au régime yéménite contre les Houthistes, aidés par l’Iran.

La perspective d’une implosion de la Syrie, pour fascinante qu’elle puisse être à mes yeux de psychopathe, n’en reste pas moins une hypothèse terrifiante. Les risques sont considérables, presque comparables à ceux d’une crise intérieure majeure en Arabie saoudite – déjà enclenchée ? – et il va de soi que les bouleversements et les chocs en retour vont être brutaux et imprévisibles. Sommes-nous prêts à gérer à la fois un terrorisme jihadiste par essence difficilement compréhensible, issu d’un revival culturo-religieux mondial qui s’est construit contre nous et contre lequel nous n’avons pas de solution, et le retour, soit de véritables conflits directs, que nous n’avons pas les moyens de mener, soit de campagnes d’intimidation (terrorisme, opérations de déstabilisation, etc.) contre lesquelles nous sommes parfaitement désarmés ? Voulez-vous vraiment savoir combien de fonctionnaires français pratiquent encore l’art ancestral du contre-espionnage ? Et dans quel état sont les dossiers de groupes laissés à l’abandon depuis des décennies, sans parler de la formation des enquêteurs ?

Si je devais raisonner par l’absurde, ou en me référant au XXe siècle français, je pourrais même aller jusqu’à écrire que, parce que justement nous ne sommes pas prêts, une crise majeure va survenir et nous renvoyer à notre impréparation. Quels que soient les défauts de notre Président, et Dieu sait qu’il en a, on ne doit pas lui enlever le fait qu’il a voulu saisir l’Histoire à bras le corps. L’Histoire jugera.

La nouvelle physionomie du monde arabe est ainsi fascinante, et la ligne de fracture en train de se concrétiser va probablement structurer notre monde pour les décennies qui viennent. L’arrivée au pouvoir d’islamistes irriguée par l’argent du pétrole rend justice aux constats des néoconservateurs impériaux qui râlaient, il y a plus de dix ans, contre notre soutien à des régimes que nous finançons et dont nous tolérons aussi bien les menées contre nous que leur refus obstiné de garantir les droits humains les plus élémentaires. Le regretté Laurent Murawiec, qui n’était pas à une outrance près, n’avait pas tort sur tout…

Il va pourtant nous falloir en rabattre sur ces questions, depuis que le Qatar, non content de rafler les droits télévisés du football ou d’investir dans le PSG, a décidé de faire de l’humanitaire et du développement durable dans nos banlieues, comme le rappelait, notamment, Le Point. L’humiliation est sévère, et la leçon est rude pour un Empire qui tente péniblement de se constituer sans violence depuis 50 ans, selon un processus inédit, tandis que la force continue à prévaloir dans le monde réel.

Notre échec socio-économique, notre crise de gouvernance, notre quasi-faillite nous exposent aux influences des puissances qui montent, à commencer, logiquement, par les plus proches. L’avènement de la Chine ou de l’Inde n’est plus à démontrer, et nous mesurons chaque jour ses développements. La vague verte qui balaie l’Afrique du Nord, voire la bande saharo-sahélienne, et le Moyen-Orient va nous impacter directement. Comment allons-nous répondre aux défis politico-culturels de populations que nous n’avons pu, ni intégrer ni convaincre de la pertinence de notre modèle social ? Personne ne semble capable d’articuler un discours dépassant les bonnes paroles, voire simplement d’énoncer un constat dépassionné qui ne ferait pas le jeu des extrémistes de droite et de gauche. Là encore, la crise qui va sans doute éclater en Syrie d’ici quelques mois aura des résonnances ici.

Il est ainsi fascinant de lire, encore et toujours, les mêmes donneurs de leçon défendre l’indéfendable en faisant mine de s’élever contre une soi-disant « bien pensance ». Cet article de l’Asia Times a ainsi été déjà maintes fois repris par ceux qui, cramponnés à la défense d’un Occident chrétien conservateur et pour tout dire assez nauséabond, mélangent allègrement foutaises altermondialistes, postures nationalistes et air entendu de ceux qui ont tout compris avant tout le monde. L’analogie entre les mensonges, éhontés et cousus de fil blanc, de l’Administration Bush en 2002/2003 au sujet de ‘lIrak et les renseignements qui proviennent actuellement de Syrie nous en dit long sur les certitudes idéologiques de ceux qui sont, d’abord, des nationalistes ombrageux et rétrogrades. Les mêmes défendaient, dans les années ’90, la glorieuse Serbie et on est en droit de se demander jusqu’où leur amour de l’ordre pourrait les conduire. La formule NATOGCC, censée refléter une alliance d’intérêts entre les pays de l’OTAN et les pétromonarchies et qui pourrait avoir été inventée à Moscou, n’est pourtant pas dénuée d’intérêt, mais elle manque par trop de nuances et fait surtout le jeu des propagandistes qui sont contre tout mais n’ont jamais de solution : le fameux « Y a qu’à / faut qu’on » qui fait encore la gloire de nos états-majors, civils et militaires…

Alors, défaite de l’islamisme ? Echec d’Al Qaïda ? Et si, au contraire, l’avant-garde de la conquête théorisée par le bon docteur Ayman Al Zawahiry avait rempli sa mission historique ? Les attentats du 11 septembre n’ont-ils pas provoqué la réaction tant attendue de l’Empire, elle-même à l’origine de la radicalisation d’une communauté arabo-musulmane plus que lassée d’être pointée du doigt et manipulée par d’innombrables mauvais génies ? Les jihadistes du Pakistan, de Somalie, du Yémen ou du Sahel n’ont-ils pas réussi à réveiller l’oumma et la pousser vers les extrêmes ? Sommes-nous capables de lui répondre ? Sommes-nous capables de nous mobiliser ? Avons-nous les moyens – on en doute – et la volonté – on peut toujours rêver – de concevoir une réponse qui passe, nécessairement, pas la résolution de nos propres crises intérieures ? Si nous échouons, les vieilles lois historiques l’emporteront et il sera démontré que le monde a horreur des faibles et des indécis, souvent les mêmes.