« Des pensées qui glacent la raison » (« Protège-moi », Placebo)

Mohamed Merah est mort, enterré, et on dirait que tout est fini. Comme s’il ne s’était agi que d’une aimable mésaventure, que l’on racontera dans quelques années à nos petits enfants. Pourtant, on a compté 7 morts, des soldats, des enfants, abattus de sang froid par un jeune homme que des psychiatres d’opérette et des experts de salon ont tenté de nous présenter comme un dingue isolé, irresponsable. Certains – que leur nom soit à jamais maudit – ont même essayé de le présenter comme une victime, jusqu’à son père – un homme pour lequel j’éprouve décidément bien peu de sympathie, même si sa peine est sans doute sincère. Et les mots me manquent pour qualifier son avocate, la troublante Mme Mokhtari, aux motivations probablement aussi douteuses que ses qualifications professionnelles.

Et puis il y a eu les élections, la vie d’une démocratie blasée, avec ses ridicules disputes, ses pitoyables polémiques, ses bisbilles et, malgré tout, l’expression de la volonté populaire. Et du coup, plus rien. Oublié, Merah. Oublié, le fait qu’une opération terroriste a bel et bien eu lieu en France, dans deux belles villes de province. Oublié, le fait que malgré l’historique excellence de nos services un jihadiste a pu agir et frapper sur notre sol, malgré le renforcement, maintes fois vanté, de nos capacités sécuritaires et de – trop – nombreuses réformes du monde du renseignement. Oublié, le fait que l’action a été revendiquée par un groupe terroriste, le Jund Al Khilafa, d’abord de façon peu convaincante, puis de façon bien plus troublante – et on ne saluera d’ailleurs jamais assez le remarquable travail d’Aaron Zelin sur son blog, Jihadology.

A proprement parler, je n’ai pas enquêté. Je n’ai pas posé de questions, pas appelé d’amis, pas pris des airs de conspirateur en sillonnant Paris. La vie a continué, et, au détour de conversations tenues au restaurant, le sujet est venu sur la table, et à chaque fois, je me suis vu conforté dans mes doutes par le fait que, dans toutes les administrations pudiquement qualifiées de spécialisées, on en était venu aux mêmes conclusions que votre serviteur.

Essayons donc de procéder avec méthode. Je vais vous épargner de longs développements techniques, car il serait aussi inutile de dévoiler ici quelques secrets professionnels que cruel de vous les asséner sans autre explication, et je vais donc me concentrer sur l’essentiel.

1.     Fiasco

L’affaire Merah est un fiasco, un gigantesque fiasco, et presque tout ce qui pouvait rater a raté. J’avais initialement, ici, envisagé le fait que Merah avait été simplement, si j’ose dire, meilleur que nos services. Ces choses-là arrivent, et demandez donc aux pilotes de l’Armée de l’Air, pendant le printemps 1940, s’il n’est pas possible de perdre alors qu’on s’est mieux battu. Dans mon esprit, Mohamed Merah, jeune homme intelligent, convaincu de la justesse de son combat, avait réussi à donner le change aux services chargés de le surveiller. Mais on dirait bien, vu d’ici, en tout cas, que la vérité est plus cruelle. On peut gagner parce qu’on est meilleur que l’adversaire, qui est bon. Mais on peut aussi gagner parce qu’on est meilleur que l’adversaire, qui est mauvais. Et Merah n’a, dirait-on, pas été confronté à trop forte partie.

Fiasco, donc. Ou plutôt, fiascos.

D’abord, un fiasco d’ensemble : un terroriste a réussi à tuer sur notre sol, et personne n’a rien vu venir. Je suis désolé, c’est un peu brutal, mais on va avoir du mal à qualifier ça de succès majeur ou de brillante réussite.

Fiasco, ensuite, de l’opération lancée par le RAID, et loin de moi l’idée de nier le courage ou l’esprit de sacrifice de cette unité. Mais les faits sont têtus, comme le disait l’humaniste russe Vladimir Ilitch Oulianov. Le déroulement du siège de l’appartement de Merah a fait bondir bon nombre de professionnels, et on s’interroge jusque dans certaines unités étrangères sur le niveau réel des forces d’intervention françaises, pourtant jusque là portées au pinacle. Les questions sont nombreuses, rien qu’à la lecture de la presse nationale. Par exemple :

– Pourquoi ne pas avoir attendu le début de la matinée et le départ d’une bonne partie des habitants de l’immeuble pour donner l’assaut au lieu d’essayer en pleine nuit ?

– Comment ne pas avoir envisagé qu’un homme soupçonné d’avoir tué 7 personnes de sang froid, dont 3 enfants, allait sans doute se défendre ? Voire, puisqu’il avait combattu en Afghanistan, qu’il allait être un adversaire décidé ? A ce propos, les extraits du compte-rendu du chef du RAID, publiés par Le Point, confirment que les policiers n’avaient aucunement envisagé une telle violence de la part de Merah. Une telle candeur laisse pantois, tout comme l’usage d’un négociateur, alors que jamais des jihadistes assiégés ne se sont rendus et que les cas, au contraire, de baroud d’honneur, sont connus, comme à Leganés, en avril 2004, après les attentats de Madrid. D’ailleurs, et pour tout dire, ces turbulents garçons ont la fâcheuse tendance à se faire exploser dès qu’on les contrarie. Ah, les sales gamins.

– Pourquoi ne pas avoir poursuivi l’assaut jusqu’au bout, lors des premières minutes de la fusillade, comme le fit le GIGN en décembre 1994 à Marignane ? Au final, après 30 heures, le RAID a quand même compté 6 blessés dans ses rangs. A ce compte, autant aller tout de suite à l’essentiel, me semble-t-il, au lieu de faire marche ailleurs dès les premiers impacts. Chacun sait à quel point un siège est pénible à réaliser, et il faut, ne serait-ce que pour des raisons médiatiques, ne pas donner l’impression qu’on piétine.

– Est-il exact d’affirmer, comme le fit le Nouvel Obs il y a quelques semaines, que Mohamed Merah est sorti de l’immeuble pendant le siège, pour téléphoner, parce que personne ne disposait d’un plan correct du quartier et du bâtiment et que celui-ci n’était donc pas correctement encerclé ?

– Finalement, la question que tout le monde se pose, parfois pour de mauvaises raisons, est celle-là : le RAID était-il réellement dimensionné (commandement, doctrine, entrainement, moyens, que sais-je ?) pour mener une telle action ?

Etre et avoir été, les gars…

Fiasco, également, du travail de renseignement : comment un individu, connu, identifié, logé, suivi, traité (rpt fort et clair : traité), a-t-il pu autant abuser ceux qui étaient censés le contrôler ? Depuis plusieurs semaines, la presse emploie sans vergogne, pour qualifier au moins un policier de l’antenne toulousaine de la DCRI, le terme de traitant, sans le moindre démenti officiel. Je suis sans doute un peu simple, mais pour moi les mots ont un sens, et ce sens ne peut être ignoré. En l’occurrence, un traitant traite une source, et il faut bien conclure de tout ce qui a été dit et écrit depuis mars dernier que Mohamed Merah n’était pas un inconnu pour les services de police et pour la DCRI. En relation avec des policiers, il était sur écoute jusqu’à la fin de l’année 2011 (Cf. cet article) et était largement identifié, de longue date, comme un sympathisant actif de la mouvance jihadiste. La regrettée Section Etrangers et Minorités de la défunte DCRG n’avait pas manqué de flair, en 2006, en le jugeant dangereux. Et j’en profite pour adresser mes amitiés aux membres de cette unité d’élite qui travaillaient dans l’ombre pendant que d’autres couraient les caméras. Les vrais héros ne sont pas nécessairement ceux qui plastronnent, je me comprends.

Dès le 27 mars, un article du Point posait la question et relevait les maladresses du discours officiel. Surtout, un autre article du 24 avril, évoquant la surprenante distribution de Légions d’Honneur (note à qui veut : j’attends toujours les ONM pour les membres de la cellule de crise du 11 septembre, si ça vous dit de corriger une injustice) aux policiers impliqués dans l’affaire, revient sur les relations entre un bienheureux brigadier de Toulouse et le jeune terroriste. Sinon, ça va les gars ? Vous pensez à quoi, en vous rasant, le matin ?

Mohamed Merah n’était sans doute pas une source vue chaque semaine, mais il était manifestement connu, et il est même permis de se demander si cette relation avec nos services de police ne lui avait pas permis d’éviter des problèmes judiciaires (affaire de la plainte pour séquestration, par exemple) ou de financer une partie de ses activités. Alors, indic ? « Contact utile » ? « Point d’entrée » ? Il avait quand même le numéro de téléphone d’au moins un policier en sa possession quelques heures avant sa mort.

Mais alors, me direz-vous, puisque la question est lancinante, comment est-il possible, alors qu’il était parfaitement identifié par la police, qu’il ait pu faire ce qu’il a fait à Toulouse et Montauban ?

Ecartons d’entrée la thèse de la manipulation électorale, à la fois idiote, insultante et irréaliste, pour nous concentrer sur le cœur du problème, qui constitue le fiasco le plus inquiétant. Si les policiers de Toulouse n’ont, apparemment, rien vu venir, si le RAID est parti à l’assaut de Merah comme on tente de circonvenir un chômeur en fin de droit qui hurle son désespoir ou un père divorcé privé de ses enfants, c’est bien que l’évaluation de la situation était erronée. Pardon, je reformule : complètement à côté de la plaque.

Encore une fois, comment Mohamed Merah, avec le parcours et les convictions qui étaient les siens, a-t-il pu abuser aussi aisément son traitant et l’équipe chargée de le surveiller ? Ne doit-on pas envisager, à ce point du système administratif qui était censé évaluer sa dangerosité, une authentique défaillance ? Le traitant a-t-il été naïf ? Sa hiérarchie l’a-t-elle été tout autant ? Qui a lu les rapports rédigés après les entrevues ? Qui les a validés en concluant que Merah n’était pas bien méchant et qu’il était, bon an mal an, sous contrôle ? Qui l’a traité comme on traite une petite frappe qui propose de l’herbe près de la fac ? Qui n’a vu en lui qu’un jeune Maghrébin un peu énervé mais sans envergure ? Si les rapports avaient été correctement évalués, n’aurait-on pas pu éviter le pire ?

Dans un service de renseignement digne de ce nom, le traitant d’un contact, et plus encore celui d’une véritable source, recrutée, rédige des rapports après chaque entrevue. Ce premier exercice, correctement réalisé, lui permet déjà de prendre de la hauteur et d’évaluer, non pas tant ce qui a été dit mais la façon dont ça a été dit. Qu’a-t-on appris sur la source ? Son attitude, ses envies, ses peurs, sa famille, ses besoins ? Ce rapport est lu par d’autres, dans des structures de contrôle de ces opérations, et eux aussi se posent des questions. Qui manipule qui ? La source est-elle tenue ? Quelles sont ses relations réelles avec le traitant ? Y a-t-il un risque de manipulation inverse, c’est-à-dire d’intoxication ? La source ne dit-elle au traitant que ce qu’il veut entendre ? Et faut-il changer ce traitant, justement, devenu trop proche, ou pas au niveau, ou sans imagination, ou tellement bercé par ses certitudes qu’il n’envisage même pas qu’on puisse lui mentir ?

Le renseignement, comme la charcuterie, la peinture sur verre ou le droit des affaires, c’est un métier. Il ne consiste pas à se reposer sur des écoutes téléphoniques, surtout mal comprises et mal analysées, à verrouiller les enquêtes grâce à une commission rogatoire complaisamment délivrée par un magistrat sous le charme ou à ricaner dès qu’on entend une critique. Mohamed Merah était considéré comme un jeune homme brillant, exalté, courageux, désireux de se battre, et l’avoir manifestement sous-estimé, au-delà du désastre humain, pourrait bien relever de la faute professionnelle lourde. A charge aux administrations concernées et à nos nouveaux gouvernants de réaliser des audits, sans esprit de vengeance ou de chasse aux sorcières, dans ce qui pourrait être un bel exercice démocratique d’une République qu’on aimerait, enfin, irréprochable. Et si on pouvait, à l’avenir, nous épargner les auditions au Sénat des Bouvard et Pécuchet du contre-terrorisme, ça serait aussi bien, merci.

2.     « Croyez-moi, les Anglais n’auront pas d’archers » (Charles VI)

Oussama Ben Laden est mort il y a un peu plus d’un an, et l’anniversaire de sa disparition a donné lieu à la publication de nombreux articles de qualité évaluant la portée de son décès, revenant sur Al Qaïda, essayant d’articuler deux ou trois idées originales. Dans Foreign Policy, dans le COMOPS Journal, dans Foreign Affairs, comme sur de nombreux blogs de qualité, on réfléchit, on débat, on tourne et retourne les questions. La publication par le CTC de West Point de 6.000 lettres découvertes à Abbottabad par les officiers de l’Empire venus dézinguer le grand dingue a alimenté un grand nombre de réflexions, comme ici, ici, ou , par exemple.

En France, et le débat électoral ne peut en être tenu pour seul responsable, le niveau des interventions publiques est resté, sans surprise, dramatiquement bas. Faux experts, universitaires à l’extrême marge de leur domaine de compétence, journalistes plus ou moins correctement informés, on a eu droit au service minimum, sans parler des anciens dont certains feraient vraiment mieux de se taire. A-t-on jamais vu un général vaincu être consulté lors de la guerre suivante ? Et inutile de venir me parler de vision stratégique ou de perception braudélienne, ça ne prend plus.

Plus grave, infiniment plus grave, il se murmure que nos grands services, certains obsédés par les coups judiciaires, d’autres uniquement tournés vers l’opérationnel à courte vue ou les nécessaires libérations d’otages, ont lentement laissé mourir ce qui faisait l’excellence de la communauté française du renseignement : des analyses rigoureuses, fines mais globales, capables d’alimenter la réflexion des autorités politiques, de leur présenter des options, de les aider à décrypter les manœuvres des uns et des autres, et de répondre à leurs questions. Où sont passées ces analyses ? Et leurs auteurs ?

La manifeste dégradation de nos capacités d’analyse ne peut qu’entraîner une dégradation de notre souveraineté. Souvenez-vous de l’Irak. Le travail patient et rigoureux de spécialistes, associant les méthodes du contre-espionnage et une remarquable maîtrise technique, a permis à la France de s’opposer aux Etats-Unis et de contrer chacun des mensonges de l’Administration Bush. La médiocrité actuelle du débat public français sur le jihadisme et ses vecteurs violents, associée à ce qu’on devine être le vaste chantier des capacités d’analyse de nos services – et j’espère, naturellement, me tromper – ne lasse pas d’inquiéter, sans parler du refus obstiné de nombreux universitaires à échanger avec les professionnels du renseignement. En France, les rares orientalistes ayant survécu à la période d’hystérie collective du printemps 2011 ne font que ressasser les mêmes foutaises, sans avoir jamais eu réellement accès aux dossiers dont ils parlent pourtant.

Cette faiblesse, qui empêche nos autorités – et peu importe leur couleur politique – de percevoir les nouveaux développements de la lutte contre l’islamisme radical combattant, a manifestement eu des conséquences mortelles à Toulouse et à Montauban.

 3.     Loups solitaires, terroristes isolés, et imbéciles heureux

Quelque chose a donc raté, mais quoi ? Le profil de Mohamed Merah, sous-estimé, n’a pas été correctement évalué, et son apparente absence de liens avec des réseaux violents en Europe a peut-être conduit certains responsables à le juger avec trop de confiance. Pourtant, le parcours de Merah aurait pu attirer l’œil, en raison de ce que les services occidentaux ont appris après l’attaque de Bombay par le LeT en novembre 2008 et l’alerte en Europe occidentale en septembre 2010.

Reprenons doucement. Les premiers réseaux opérationnels déployés par Al Qaïda, aux Etats-Unis ou en Afrique de l’Est, au début des années 90, comptaient un nombre relativement élevé de membres, organisés selon le schéma, inconsciemment dicté par les événements, de cercles concentriques allant du cœur du projet aux tâches de soutien. Les différentes nationalités se conjuguaient par ailleurs assez facilement en raison du charisme et de l’autorité des chefs, sans parler du désir de servir la cause. Ces réseaux, comme ceux du GIA en 1995 en France, s’appuyaient également sur des relations personnelles et des solidarités familiales, garantes de sécurité en raison de la difficulté à pénétrer de tels systèmes. Ce fonctionnement en cercles, empirique, n’avait pas été théorisé par les idéologues ou les responsables opérationnels jihadistes et résista longtemps à l’analyse (je m’y suis risqué, bien laborieusement, ici).  Un patient travail d’environnement des individus permit cependant d’identifier les logiques internes de ces réseaux, une étape indispensable avant toute opération d’infiltration.

A partir de septembre 2001, on réalisa en Europe une impressionnante série de démantèlements de réseaux, petits ou grands. Longtemps considéré comme une zone refuge, le continent avait de toute façon changé de statut, comme avaient pu le confirmer les projets avortés d’attentats contre la cathédrale de Strasbourg (Groupe de Francfort 2, décembre 2000) ou contre l’ambassade impériale à Paris (Réseau Beghal, septembre 2001). Les attentats du 11 septembre 2001, l’assassinat du commandant Massoud, ou l’attentat contre la synagogue de la Ghriba, à Djerba (Tunisie, 11 avril 2002, 21 morts) avaient ainsi été en partie organisés par des cellules européennes, ce qui montrait les limites de la stratégie sécuritaire largement suivie en Europe jusqu’à cette période – et qui avait longtemps très efficace.

Les démantèlements successifs eurent, à mon sens, trois conséquences principales. D’abord, désormais engagés dans un jihad sur tous les fronts, Al Qaïda et ses alliés s’employèrent désormais à frapper aussi en Europe. Ensuite, sous la pression des autorités, en Europe, et des actions militaires dans le vaste monde, les réseaux changèrent de nature, et les opérations furent repensées dans leur ensemble afin de ne pas exposer inutilement les membres des équipes. La sécurité des communications fut renforcée, des procédures plus professionnelles furent progressivement appliquées, et les perquisitions effectuées ne permirent plus que rarement de découvrir des éléments compromettants (il s’agit ici d’un point qui mériterait d’ailleurs un développement particulier). Enfin, la pression accrue sur les réseaux jihadistes et plus généralement sur la mouvance islamiste radicale, ainsi que les interventions militaires occidentales dans le monde arabo-musulman (Afghanistan, Irak, évidemment, mais aussi Somalie ou Yémen) entrainèrent l’apparition de sympathisants isolés désireux de participer, avec leurs moyens, au jihad.

L’attentat de la Ghriba, déjà évoqué ou le projet de Richard Reid, le sémillant shoe bomber, contre le vol AA 63 Paris-Miami du 22 décembre 2001, avaient mis en évidence la capacité de nuisance d’individus agissant seuls, après avoir été correctement formés et dirigés. Cette constatation était d’autant plus cruelle qu’un des chocs du 11 septembre, surtout dans les services, avait résidé dans la découverte de jihadistes littéralement under cover, présentant tous les signes extérieurs d’une parfaite intégration dans nos sociétés. Et personne pour porter un T-shirt siglé, comme l’agent spécial Ray Nicolette (Out of sight, 1996, Steven Soderbergh, puis Jackie Brown, 1997, Quentin Tarantino).

Dès 2002, en réalité, le FBI, qui redoutait le pire, avait vu ses craintes confirmer par l’affaire des snipers de Virginie et du Maryland – et d’ailleurs. Déjà, le 25 janvier 1993, un citoyen pakistanais sans lien avec des groupes jihadistes, Aimal Qazi, avait ouvert le feu sur le parking de la CIA, tuant deux employés de l’agence impériale. Et pour ceux qui s’émeuvent de la condamnation à 30 ans de prison par la justice pakistanaise du médecin qui a aidé à localiser Oussama Ben Laden, sachez que Qazi, finalement arrêté au Pakistan, puis condamné à mort et exécuté aux Etats-Unis en 2002, voit sa mémoire honorée au Balouchistan par un monument. Puisqu’on vous dit que ce sont des alliés, voyons. Bref, ça m’a fait plaisir, mais ça n’a rien à voir, reprenons.

Qazi, comme les tireurs de 2002, était un loup solitaire, c’est-à-dire, selon l’expression même utilisée par les ravagés de l’extrême droite américaine, un homme agissant seul, sans connexion avec une organisation, ne donnant ni ne recevant d’ordre. Je conseille à cet égard la lecture de cette étude, et je ricane encore en pensant aux aberrations racontées par, notamment, Daniel Martin lors de son audition au Sénat, le 3 avril dernier – et dont vous pourrez lire des extraits sur le compte Twitter de la Haute assemblée (@Senat_direct). L’homme seul, qu’il soit dans la foule ou pas, est évidemment la hantise des services de sécurité, et un mode d’action privilégié par le monde du renseignement. Connecté à une organisation ou capable de s’activer seul, il constitue un défi majeur. Dans le monde du contre-espionnage, de tels individus, quand ils sont implantés de longue date, sont qualifiés d’agents dormants, de clandestins, voire d’illégaux dans la nomenclature des services soviétiques (désormais russes), qui s’y connaissent.

Les premières réflexions réalisées après le 11 septembre ont, un temps, laissé penser que Mohamed Atta et ses petits camarades étaient de véritables clandestins. Il n’en était, en réalité, rien, car un tel vocabulaire ne s’applique qu’à de longues opérations, étalées sur plusieurs années. Dans le cas des terroristes de Londres, Bali, New York ou Moscou, les terroristes n’étaient entrés dans la clandestinité que lors de la phase finale, opérationnelle, de leur projet, de façon très classique et mille fois observée.

Entre les loups solitaires, hommes seuls autoradicalisés et les individus envoyés en mission solitaire est apparue, à partir de 2003/2004, une catégorie intermédiaire, que les services français classèrent dans le 3e cercle de leur fameuse théorie des 3 cercles. Dans ce 3e cercle du jihad se trouvent les groupes et réseaux inspirés par Al Qaïda mais sans lien avec l’organisation, ses responsables et ses jihadistes. L’exemple le plus fameux a été le groupe de Hofstad qui, aux Pays-Bas, fut responsable de l’assassinat en pleine rue du cinéaste Théo Van Gogh et qui planifiait, avant son démantèlement, des attentats contre des parlementaires.

L’apparition de ces jihadistes sans attache fut une bénédiction pour Al Qaïda, qui y vit la preuve que son combat faisait des émules, et une malédiction pour les services et les autorités, confrontés à l’expression violente d’un manifeste échec socio-politique et forcés de relever le défi de surveiller, dans le respect de la loi, des radicaux potentiels qui n’avaient encore commis aucun crime. Comme me le fit remarquer un policier français en 2006, en l’absence de tout élément incriminant découvert lors de la plupart des perquisitions, il fallait commencer les interrogatoires par une question, « Etes-vous un islamiste radical ? » qui aurait pu relever du délit d’opinion. Cette relative impuissance de l’appareil judiciaire avant la perpétration d’un crime donnait encore plus d’importance au travail de renseignement en amont, afin de cerner au plus vite les acteurs de la menace.

Conscients de l’évolution de la posture sécuritaire des pays occidentaux, les jihadistes s’adaptèrent à leur tour, apportant une nouvelle contribution au duel sans fin entre le glaive et le bouclier. Dès les années 90, Oussama Ben Laden lui-même avait appelé au recrutement et à l’emploi de « jeunes musulmans occidentalisés » à même de tromper la vigilance des services intérieurs – et de provoquer des tensions sociales. Les membres d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), Al Qaïda en Irak/Etat islamique d’Irak, les Taliban pakistanais du TTP ou les Shebab ne s’y sont pas trompés en faisant appel à de jeunes hommes parfaitement à l’aise dans les pays occidentaux afin d’y conduire des attentats. Même ratés (Vol Amsterdam-Detroit en décembre 2009,  New York en mai 2010, Stockholm en décembre 2010, etc.), ces actions ont contribué à placer les services de sécurité sous pression et à accroître la suspicion.

Le raid jihadiste sur Bombay en novembre 2008, une opération en tous points remarquable, a confirmé que le bon docteur Zawhiry avait réussi l’alliance du jihad global avec les jihads globaux, dans ce que j’avais pompeusement appelé le new model jihad, à l’occasion d’un post dont les deux dernières phrases se sont révélées tristement prophétiques.

Des attaques contre des villes riches regorgeant de cibles par des hommes bien entraînés sont la hantise des services de sécurité comme des services de secours, qui commencent à réaliser qu’ils sont devenus des objectifs majeurs pour des terroristes désireux de semer le chaos. L’idée mise en œuvre à Bombay en 2008 a été reprise en 2010 par les garçons du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO), de l’Union du Jihad Islamique (UJI) et leurs amis du Jund Al Khilafah (tiens tiens, comme on se retrouve), tous membres de ce que nous sommes quelques uns à appeler l’arc de crise turcophone, qui va du Caucase à Xinjiang – où opère le follement romantique Front Islamique du Turkestan Oriental. Ces ambitieux jeunes gens, étroitement liés à Al Qaïda (vous savez, ce truc qui n’existe pas), avaient alors utilisé leurs réseaux en Allemagne pour préparer dans plusieurs villes européennes un Bombay like – une affaire déjà évoquée ici, justement à propos de Mohamed Merah. Les plus acharnés d’entre vous pourront consulter ce passionnant article, qui décrit à merveille les réseaux du MIO et de ses alliés.

Le professionnalisme croissant des jihadistes a par ailleurs été révélé, pour ceux qui en doutaient, dans les documents rendus publics lors de récents procès en Allemagne (comme ici), dans lesquels on apprend, par exemple, que Younès Al Mauritani appelait à la réalisation d’attaques dans des villes occidentales à l’aide d’une poignée de combattants afin de créer la panique et entraîner une répression accrue… Oui oui, moi aussi ça me dit quelque chose…

Alors, quelles conclusions tirer de tout ça ?

D’abord, Mohamed Merah a été cruellement sous-estimé, pris pour un jeune homme sans envergure, et certaines phrases écrites par les policiers sont sidérantes de candeur.

Et non seulement il a été mal jugé sur le terrain par ceux qui étaient censés suivre son dossier, mais à aucun moment il n’a, semble-t-il, été envisagé qu’il ait pu manipuler ses interlocuteurs. Pourtant, et de plus en plus d’affaires nous le montrent, le contre-terrorisme s’inscrit désormais dans la durée, et la lutte contre les réseaux jihadistes devrait faire appel aux méthodes éprouvées du contre-espionnage. D’ailleurs, en 1998, Edward Zwick, dans Couvre-feu, prévoyait parfaitement l’affaire Merah.

Face à des terroristes qui n’ont rien à voir avec les hordes chevelues qui égorgeaient dans la Mitidja en 1997, il convient d’être un peu malin, les amis. A cet égard, je ne sais quoi répondre à ceux qui osent encore dire que rien ne pouvait confirmer que Mohamed Merah était un islamiste radical dangereux, puisqu’il ne portait pas la barbe et ne psalmodiait pas continuellement Dieu est grand. Franchement, si vous en êtes encore là, c’est à pleurer. Les jihadistes sont conscients des méthodes employées contre eux, et ils diffusent même (ici) quelques recettes pour détecter les sources qu’on leur envoie… Alors, seraient-ils devenus meilleurs que nous au petit jeu du « qui espionne qui » ?

Les erreurs manifestement commises par certains, à Toulouse ou ailleurs, ne doivent-elles pas être reliées à la baisse de qualité de nos analyses ? Parmi les gestionnaires de ce dossier, combien avaient en tête l’affaire de l’agent-double jordanien qui tua en Afghanistan 7 membres de la CIA, en décembre 2009, après une remarquable opération d’infiltration/intoxication ? (Cf. cet article, notamment). Qui a suivi les avancées des réseaux turcophones inféodés à Al Qaïda ? Et si Mohamed Merah, comme la seconde revendication évoquée plus haut le suggère, avait bien été un terroriste revenu en Europe y semer la terreur ? Et s’il avait récupéré ses 7 fameuses armes auprès d’un contact en France prépositionné afin d’y soutenir un commando du type de celui observé à Bombay ?

Il ne faut pas céder à la manie des réformes, mais il faut relancer les machines, revenir à l’humble et acharné travail de terrain et d’analyse, celui qui casse les certitudes, qui explore des pistes, qui ose proposer ou dire non. Deux mois après l’affaire Merah, le constat est sévère, et on dirait bien que nous n’avons jamais été aussi exposés. Nous qui pensions être parmi les meilleurs, nous voilà douchés par un sanglant raté. Pour l’heure, seules les frappes de l’Empire sur les jihadistes ouzbèkes nous sauvent – peut-être.

La question du retrait d’Afghanistan est tranchée. Celle qui devrait se poser désormais est celle de notre futur retour dans ce pays, ou au Pakistan, d’ailleurs, si nous ne parvenons pas à retrouver notre niveau d’excellence. Allez donc expliquer à nos concitoyens, quand les rues de Paris, Lyon ou Bordeaux ressembleront à celles de Bombay et que les crèches brûleront, qu’il ne faut pas tomber dans le piège…

 

Délire sous les tropiques

Ben Stiller est sans doute la figure la plus marquante de la nouvelle génération de comiques américains connue sous le nom de Frat Pack, en référence au Rat Pack de Dean Martin, Frank Sinatra, Peter Lawford et Sammy Davies Jr.

Le groupe de Stiller comprend lui aussi des pointures comme Vince Vaughn, Owen Wilson, Steve Carell, Owen Wilson, Jack Black ou Will Ferrell.

Avec ses camarades de jeu, Stiller, qui est devenu un plus que bankable, explore les genres, les explose, et n’hésite pas à s’attaquer aux figures les plus mythiques et les plus classiques du cinéma américain.

Ben Stiller et ses amis sont ainsi capables de dynamiter n’importe quelle émission de télévision, comme le faisait en France Daniel Prévost du temps de splendeur. Incontrôlables, sans véritable limite, ils sont également des spécialistes du détournement et de la parodie, pratiqués avec une remarquable absence de bon goût.

Ils bénéficient surtout du soutien amusé du reste de Hollywood, qui se prête à leurs sketchs – mais leurs collègues ont-ils le choix ?

Démocrates, sans pitié, les membres du Frat Pack n’en ratent pas une et tapent plutôt fort…

En 2008, Ben Stiller écrit, avec Justin Theroux et Etan Coen (aucun lien), le scénario d’une superproduction qui attaque frontalement, justement, les superproductions : Tropic Thunder.

Reprenant à son compte la trame classique du film dans le film (cf. La nuit américaine, de François Truffaut, en 1975, Le mépris, de Jean-Luc Godard, en 1963, ou Ça tourne à Manhattan, de Tom DiCillo, en 1995), Stiller décide de nous montrer, au début du moins, le fiasco du tournage d’un film qui évoque furieusement Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979), mais qui cite également abondamment Platoon (Oliver Stone, 1986) et même Black Hawk Down (Ridley Scott, 2001).

Sans faire dans la finesse – et certaines scènes sont même à déconseiller aux plus jeunes, sauf s’il se destinent à la médecine de guerre, Stiller dresse le tableau terrifiant d’un film trop gros, trop cher – tiens, ça me dit quelque chose – trop complexe, trop ambitieux, confié à un cinéaste inexpérimenté, entouré de parasites (excellent Matthew McConaughey), soumis à la pression d’un producteur tyrannique (incroyable Tom Cruise) et à la tête d’une équipe d’acteurs pour le moins dissemblables.

Le casting de ce film est en effet plutôt étrange. On y trouve une star, sur le déclin, du film d’action (Tugg Speedman/Ben Stiller), un acteur multioscarisé adepte de la méthode de l’Actors Studio (Kirk Lazarus/Robert Downey Jr), le héros d’une affligeante série de films comiques (Jeff Portnoy/Jack Black) et un chanteur de (mauvais) rap plus vrai que nature (Alpa Chino/Brando T. Jackson).

Le personnage le plus remarquable de la troupe reste, à n’en pas douter, Kirk Lazarus, que la soif d’authenticité à pousser à une opération de pigmentation de la peau afin de le transformer en Afro-américain.

Forcément, cette démarche, qui a agacé dans la vraie vie, agace également sur le tournage du film que nous montre le film (je me comprends) :

Tous ces égos torturés sont censés tourner un film inspiré du livre d’un vétéran du Vietnam, Four Leaf Tayback, quintessence du vieux guerrier marqué dans sa chair par la guerre – et on pense une nouvelle fois à Oliver Stone (Né un 4 juillet, 1989, avec Tom Cruise, justement).

Naturellement, ça ne se passe pas comme prévu, et les acteurs se trouvent confrontés à la réalité qu’ils essayaient de reproduire à l’écran. L’air de rien, Tropic Thunder est une intéressante mise en abime, voire un jeu de miroirs. Film qui raconte un film, il est joué par d’authentiques superstars, et on imagine sans peine que certaines répliques ou certaines scènes renvoient à des événements vécus par les acteurs, tous au sommet de leur carrière. Bon, de là à dire que Ben Stiller, Justin Théroux et Etan Coen ont cité Borgès, ou Woody Allen, il y a de la marge, mais la démarche est là.

Pour parachever le délire, un faux documentaire a été tourné, Rain of madness, et tout en lui évoque le mythique Hearts of Darkness que vous connaissez par coeur.

 

Disponible en bonus de l’édition blu ray de Tropic Thunder, Rain of madness est également en ligne :

Le film et le documentaire, qui poussent assez loin la supercherie – mais moins loin que les auteurs du Projet Blair Witch (Daniel Myrick, Eduardo Sanchez, 1999), ne sont pas seulement distrayants. Ils sont aussi la critique, certes faciles et gratuite, et très ironique, d’un certain cinéma de guerre, très stylisé, invoquant sans cesse la réalité mais avide de filtres colorés, d’explosions harmonieuses, et de répliques définitives.

Francis Coppola, Steven Spielberg ou Ridley Scott ont sans doute trouvé ça facile, eux qui ont véritablement révolutionné le genre, mais la leçon de Tropic Thunder est sans doute qu’on ne fait pas un bon film de guerre – et un bon film tout court – sans une bonne histoire, et avec de la sobriété.

Dis donc, tu as l’adresse IP ? Qui ça ?

Le 10 mai prochain, nous aurons l’honneur de recevoir, dans le cadre de nos cafés stratégiques, le lieutenant-colonel Eric Freyssinet, chef de la Division de lutte contre la cybercriminalité (DLCC) du Service technique de recherches judiciaires et de documentation (STRJD) de la gendarmerie nationale.

Notre invité, par ailleurs taulier du blog Criminalités numériques et que vous pouvez suivre sur Twitter (@ericfreyss), s’exprimera évidemment à titre personnel.

« God didn’t make Rambo, I made him » (Colonel Samuel Trautman)

John J. Rambo est né en 1947 en Arizona, d’un père d’origine indienne (Navajo) et d’une mère d’origine italienne. Engagé dans l’US Army en 1966, il effectue un premier séjour au Vietnam et intègre à son retour, en 1967, les forces spéciales à Fort Bragg. Devenu un Béret vert, il retourne au Vietnam en 1969 et est capturé en 1971. Détenu dans un camp de prisonniers plutôt viril, il parvient à s’évader en 1972 mais, pour des raisons qui m’échappent encore, il n’est pas rapatrié et reprend le cours de ses missions de combat. Il est finalement rendu à la vie civile en 1974, mais ça ne va pas durer longtemps…

La vie de John Rambo après le conflit vietnamien a été contée dans une série de 4 films qui ont définitivement marqué, et pas nécessairement glorieusement, l’histoire du cinéma :

–       First blood, Ted Kotcheff, 1982

–       Rambo : First blood 2, George P. Cosmatos, 1985

–       Rambo 3, Peter MacDonald, 1988

–       Rambo, Sylvester Stallone, 2008

 

 

De ces quatre films, il ne faut retenir que le premier, fondateur à plus d’un titre, et le dernier, qui clôt magistralement, 26 ans après, un cycle qui raconte, en fait, l’immense solitude d’un homme devenu un inadapté social à la suite de son entrée dans les forces spéciales.

Avant First blood, la question du retour des combattants d’Asie du Sud-Est n’avait été que peu traitée au cinéma. En 1978, Hal Hasby avait bien tourné Coming home, avec Jane Fonda et Jon Voight, mais le film, de qualité, n’avait pas remporté le succès qu’il méritait.

Les combats livrés au Vietnam ont-ils été pires que ceux qui ont conduit à la prise de Berlin en 1945 ? Il est permis d’en douter, mais l’impact social et psychologique de l’engagement de l’Empire en Asie du Sud-Est a été manifestement terrible, plus que celui de nos pères en Algérie. Faut-il en conclure que la jeunesse individualiste américaine n’était plus prête ni capable d’aller mourir pour d’obscurs enjeux, à la différence des combattants de la Grande guerre ?

A son arrivée dans la petite ville de Hope, dans l’Etat de Washington, John Rambo est immédiatement confronté à l’hostilité du sheriff. Celui-ci, incarné par le toujours délicieusement odieux Brian Dennehy, maintient un ordre subtilement paternaliste qui envisage sans aménité tout étranger à la communauté. Le hic, c’est que la violence routinière dont peuvent faire usage une poignée de policiers locaux, même bien armés, n’est d’aucune aide face à un Béret vert, qui plus est soupe-au-lait et traumatisé par ses mois de détention au Vietnam.

La traque que raconte First Blood, qui ne cessera d’inspirer des dizaines de survival movies et qui crée au cinéma le mythe du soldat des forces spéciales, durs-à-cuire par excellence, commence par ce choc entre des hommes qui détiennent un pouvoir et le croient absolu et un combattant perdu. Le sheriff exprime d’ailleurs à plusieurs reprises son effroi lors de ses conversations avec le colonel Trautmann : Mais quelle bande de malades êtes-vous donc ?

Le personnage de John Rambo et le visage de Stallone, conjugués, deviennent dès la sortie de Rambo: First blood 2 un symbole et sa caricature. Le symbole, d’abord, d’une Amérique décomplexée qui revient aux affaires et montre sa force. Là encore, l’utilisation par le pire cinéma commercial américain de la figure de Rambo, avec l’accord incompréhensible de Sylvester Stallone, est un contre-sens comparable à celui que feront les Républicains en utilisant l’hymne de Bruce Springsteen Born in the USA. Le symbole, aussi, de la supposée violence aveugle des Etats-Unis, de leur arrogante toute-puissance et de leur absence de scrupule.

Au cours des années 90, la marionnette de Stallone revêt même un costume et intègre la World Company, la quintessence de l’analyse politique de Bruno Gaccio et de ses camarades.

Loin d’être des hommages émus à l’Empire, le premier épisode de la saga Rambo comme la chanson de Springsteen sont au contraire des critiques virulentes, des charges sans concession contre un Etat qui écrase, contre un système bien pensant qui rejette les différences et néglige ses laissés-pour-compte.

En 2008, après avoir donné une bonne leçon à Victor Charlie et après avoir défait l’Armée rouge en Afghanistan dans des films que je n’ai vraiment pas le courage de chroniquer  mais qu’on peut raisonnablement qualifier de nanars, John Rambo vit, seul, en Thaïlande, à la frontière birmane. Monstrueusement musclé, il est l’incarnation du taiseux, du gars taciturne auquel on évite de faire des remarques déplacées. Plus que jamais, John Rambo fait figure de marginal, d’inadapté qui s’est retiré du monde en raison du danger qu’il sait représenter.

Alors qu’en 1982 il avait dû lutter contre une bande de type obtus, voilà qu’en 2008 il doit combattre pour sauver d’autres types obtus, des missionnaires venus, avec la Bible mais sans fusil, aider des villageois terrorisés par l’armée birmane. Réticent à s’engager alors qu’il les a largement prévenus et qu’il les a même déjà sauvés de pirates, Rambo accepte d’accompagner une bande de mercenaires jusqu’en Birmanie. Il côtoie là des durs, de vrais durs, même, mais finalement encore en dessous de sa propre condition…

Tourné par Stallone lui-même, le film de 2008 est une sorte de retour à la vérité intime du personnage de 1982, loin des excès idiots des films suivants. Rambo n’est pas un intellectuel, il est sans doute en proie à des démons intérieurs, mais il n’est pas un personnage de Coppola ou de Schoendoerffer. Monolithique, il agit et ne sourit pas. On est loin de John McLane, d’un  Casey Ryback, ou même d’un Terminator.

En 1982 comme en 2008, John Rambo provoque la sidération de ses adversaires. Guerrier ultime devenu un danger pour lui comme pour les autres, il a choisi de vivre en marge, dans une sorte d’exil intérieur. Il est une fenêtre ouverte sur le monde réel, celui des guerres, de la violence aveugle contre les plus faibles, celui de la souffrance sans limite. Il représente aussi les extrémités vers lesquelles on doit tendre quand on commence une guerre.

Sorte de monstre – y compris physique, il ne laisse aucune place au doute et aucune chance à ses ennemis, dans une sorte de version américaine d’un Spartiate, bien plus complexe que la machine à tuer qu’il est devenu. Il y a là matière à réfléchir alors que le monde qui s’annonce va, à nouveau, nous faire envoyer de jeunes hommes en tuer d’autres.

« Here comes the clown/His face is a wall » (« By my side », INXS)

Je n’ai pas voté, le 22 avril. Un tas de trucs plus importants à faire. J’ai sans doute passé l’aspirateur, rangé des chemises, écouté un album de John Lee Hooker, ou commencé la lecture de L’homme de Nazareth, d’Anthony Burgess (1976). La routine, en quelque sorte. Ah non, ça me revient, j’ai revu avec un immense plaisir les deux films que Christopher Nolan a consacrés à Batman (Batman Begins, 2005, The Dark Knight, 2008), deux véritables monuments du cinéma de distraction. Dans le 2e volet, on y voit un procureur y semer la désolation au nom de la défense fanatique de ce qu’il estime être le bien. Autant dire que cela trouve un écho dans notre situation, mais passons…

 

Oui, je sais, on me l’a dit, on me l’a même répété, c’était le premier tour de l’élection présidentielle dans notre pays, un droit que les deux-tiers de la planète nous envient, un événement libre pour lesquels on est mort et on a tué. Un moment de communion démocratique, au-delà de nos divergences. Seulement voilà, à quoi bon voter quand on ne sait pas pour qui voter ? A quoi bon, même, glisser un bulletin blanc ou nul dans l’urne alors que, de toute évidence, ça ne changera rien et que tout le monde s’en moque ?

Alors que les électeurs français se sont déplacés en nombre pour voter, et seront sans doute plus nombreux encore dimanche prochain, je ne peux cacher ma lassitude devant l’affligeant spectacle d’une campagne électorale en tous points confondante de médiocrité. Les échanges sur le fond ont été réduits au minimum syndical, et force est de constater que l’élection qui se joue n’oppose pas deux programmes mais tourne au plébiscite contre le Président sortant.

Autant le dire tout de suite, je ne suis pas, à proprement parler, un fervent soutien de M. Sarkozy tant a grandi ma consternation tout au long de son mandat. Certes combattif, certes pugnace, certes charismatique, il n’a pas su s’entourer, et c’est pourtant à cela qu’on juge les grands chefs. Je ne reviens pas sur les absurdes procès d’intention, à mes yeux parfaitement irrationnels, qui lui ont été faits. Le Fouquet’s ? Broutille, et l’adresse vaut bien la Maison de l’Amérique latine, aimable adresse de la Rive gauche que fréquentent les chefs du PS les soirs de victoire, ou les palaces hantés, avec l’argent des ses amis libanais, par Jacques Chirac, un Président qu’on a rarement vu se comporter en homme du peuple et qui a laissé quelques onéreux cadavres à la Mairie de Paris. Le yacht de Vincent Bolloré ? Une erreur, certes, mais finalement sans grande conséquence. Alors ?

Alors, il y a cette manie de micromanager, d’être plus près que tout le monde, de court-circuiter le Premier ministre – un homme que je pensais patient mais qui semble surtout être un peu mou du genou, cette capacité à parler trop vite, à pratiquer l’incantation, à s’entourer de caricatures comme les époux Balkany, Mme. Morano, MM. Douillet ou Estrosi, à pardonner aux amis – M. Hortefeux aurait dû démissionner après ses condamnations, voire être sorti dès ses blagues minables.

Il y a cette hyperactivité épuisante, ce goût puéril pour les bons mots, ces incroyables maladresses – comment faire une République irréprochable en tentant d’imposer un post-adolescent à la tête de l’EPAD ? Et cette insécurité affective, qui fait que le Président a d’abord semblé d’abord gouverner pour conserver l’amour de sa deuxième épouse, et qui le fait prendre sans réfléchir fait et cause pour les victimes, loin de la prudence qui sied au chef d’un Etat. Joe Pesci n’est pas Philippe Auguste.

Mais il y a aussi cette détestation irrationnelle, ces sous-entendus nauséabonds – oui, il a un grand-père juif, mais quelle importance ? – ce snobisme déplacé – vous avez lu La Princesse de Clèves ? Presque aussi emmerdant que la lecture des Pages jaunes.

Le quinquennat qui s’achève a été gâché, en partie seulement, par les passions qui ont entouré le Président, perçu comme le Sauveur par ses partisans, décrit comme l’Antéchrist par ses opposants, et les seconds n’ont pas été plus subtils que les premiers. Qui croit sérieusement que l’attentat de Karachi en 2002 est lié à cette histoire de commissions ? Qui croit une seconde à l’authenticité de cette très opportune note de l’ancien régime libyen sur le financement de la campagne de 2007 ?

Mais, oui, mille fois oui, il y aurait beaucoup de choses à dire et à écrire sur les liens du Président avec Mme Bettencourt, sur les sondages de l’Elysée, sur le traitement des journalistes, sur le passage de Mme Dati place Vendôme, sur la précipitation, l’improvisation. Le gâchis est indéniable, certes, et on le doit au Président lui-même, un homme qui pourrait être convainquant s’il n’était pas en train de demander un second mandat. Quand on voit ce qu’il a fait du premier…

Tout naturellement, après un tel bilan, le regard se porte sur le candidat de l’opposition, François Hollande. Quoi que disent certains, s’il n’a en effet pas exercé de fonctions gouvernementales, il ne tombe quand même pas du ciel. Député depuis 1988, plus de dix ans à la tête du Parti socialiste, il a quand même plus d’envergure qu’un Bernard Laporte. Il est intelligent, drôle, et même d’une grande ténacité puisqu’il a passé une partie de sa vie avec Mme Royal. Seulement voilà…

Autant le dire clairement, et bien que la fonction fasse parfois l’homme, je ne vois pas François Hollande se cramponner des heures à Bruxelles pendant d’interminables négociations. Je ne le vois pas ordonner l’ouverture du feu après des émeutes anti-françaises en Côte d’Ivoire, ou dire, à propos d’un chef taleb ou d’un émir d’AQMI : « Liquidez-moi ça ». Et saura-t-il dire à Laurent Fabius qu’il était Premier ministre il y a 28 ans et qu’il ferait mieux d’écrire ses mémoires ? La normalité, qui séduit tant nos compatriotes, n’est pas la caractéristique la plus évidente d’un chef d’Etat, et même d’un souverain. De Gaulle se comportait comme le messie, Mitterrand a été un moderne Machiavel, VGE avait l’égo d’un empereur romain du 1er siècle, Chirac ne faisait rien… M. Hollande veut gouverner une puissance mondiale comme on gère une aimable PME de province, le réveil va être brutal.

Et puis, il y a aussi un petit détail qui étonne : où est le programme ? Aucune des réformes réalisées par le Président ne va être remise en cause, ou à la marge, et on dirait bien que certaines mesures n’étaient d’ailleurs pas si bêtes. Quant aux annonces économiques, elles sont tellement absurdes, sans doute dictées par un touchant enthousiasme, qu’elles vont se révéler inapplicables. Tout le monde le sait, tout le monde le dit, tout le monde l’écrit, et pourtant, pourtant…

Ce qui est le plus troublant dans toute cette affaire, c’est que certains ne votent pas pour le projet socialiste mais contre le Président sortant. Je ne juge pas la démarche, je constate simplement qu’elle est un peu risquée. Et ce vide abyssal parmi nos partis de gouvernement laisse la place libre aux extrémistes, à droite mais aussi à gauche – puisqu’on a tendance à oublier en France que les communistes ne valent guère mieux, à tous points de vue, que les fascistes. Le 22 avril dernier, on a découvert que 30% de Français votaient pour des formations politiques qui prônent la haine et le rejet des étrangers, des Africains, des Arabes, des bourgeois, des intellectuels et qui, sans vergogne, portent un regard plein de complaisance sur les pires idéologies du 20e siècle.

Ne nous y trompons pas, en effet. Si le socialisme, pardon, la sociale-démocratie a imposé d’indispensables progrès à des sociétés dominées par un capitalisme peu ou pas concerné par le sort des classes les plus populaires, le communisme a été l’idéologie la plus sanglante, la plus meurtrière du siècle passé. En Russie comme dans toute l’Europe orientale, en Chine, dans la péninsule indochinoise, en Corée du Nord, en Afrique, en Amérique latine, les expériences communistes ont systématiquement fini en fiascos économiques et humains, en tueries de masse, en catastrophes écologiques, en régimes policiers plus ou moins ubuesques. Et j’aime autant vous le dire tout de suite, je me fous de savoir que le communisme repose sur une idée généreuse alors que les idéologies réactionnaires sont haineuses et rétrogrades. Et vous savez pourquoi je m’en fous ? Parce que quand vous êtes au fond du fossé, peu importe pour quelle glorieuse conception de la justice sociale ou quelle intransigeante défense de la nation vos enfants et vous allez être fusillés.

Mon engagement contre l’extrême-droite remonte à mon adolescence, et il ne s’est jamais démenti depuis. Il a marqué mes études, la façon dont j’ai géré ma carrière, il est un des fils rouges de l’éducation que je donne à mes enfants, et il détermine ma vie sociale. Mais cet engagement contre toute forme de stigmatisation et d’exclusion est le pendant de mon égale détestation des utopies marxisantes.

Plus de 18% des Français ont voté pour un parti qui est une improbable association de petits bourgeois réactionnaires, de monarchistes en déshérence, de catholiques extrémistes, de racistes indécrottables, de nazillons rêvant de dolmens et de forêts impénétrables, et d’ouvriers ou de petits employés exaspérés de se voir abandonnés. Je n’aurai pas la moindre pensée pour les premières catégories, mais je ne peux m’empêcher de contempler avec tristesse – mais sans pitié – le gâchis de ces vies populaires rongées par la peur, l’incompréhension et la haine. Là, nous avons raté quelque chose, et je ne vois pas comment nous allons pouvoir rattraper le coup. En même temps, me direz-vous avec raison, je ne fais pas de politique.

12% de Français, pour les mêmes motifs – peur, incompréhension, colère – ont voté pour un parti qui justifie, lui aussi, des crimes innombrables. Le vocabulaire des uns et des autres est le même : on y conspue des élites mondialisées, on y déteste de mystérieuses oligarchies, on y attaque les élites, on s’y complait dans la vulgarité haineuse, on y vante la violence purificatrice. M. Mélenchon et Mme Le Pen ont tort de s’attaquer avec tant de vigueur : en 1940, certains électeurs du premier auraient refusé de combattre le Reich quand certains électeurs de la seconde auraient choisi de collaborer avec l’occupant.

Pour tout dire, j’en ai assez du romantisme révolutionnaire qui nous envoie à la mort pour la bonne cause. J’en ai assez d’une certaine gauche drapée dans sa soi-disant supériorité morale, et j’en ai assez d’une certaine droite qu’on préférait complexée plutôt que confite dans ses certitudes imbéciles et sa médiocrité ravie, celle qui préfère Jean-Marie Bigard à Woody Allen, celle qui préfère Didier Barbelivien à Bob Dylan.

Parce qu’on serait de droite, anti-communiste, on serait une crevure fascisante ? Et parce qu’on pense qu’un Etat doit protéger les plus faibles, on serait un Bobo ? Désolé, mais ça ne marche pas comme ça.

Le 22 avril au soir, les oreilles encore emplies des musiques de Hans Zimmer et de James Newton Howard, j’ai entendu avec incrédulité des commentateurs politiques s’émouvoir du score de Marine Le Pen. Ah, ça, évidemment, 18%, c’est pas glorieux. Mais où est la surprise ? En 2002, ce funeste 21 avril qui fit jurer à nos politiques que tout allait changer, le FN avait fait 16%. Le Président sortant a bien joué la droitisation, poussé par Buisson et de malheureux calculs électoraux, mais les lignes ont-elles tellement bougé ?

Dans le pays de Poujade, de Pétain, de l’affaire Dreyfus, celui d’une décolonisation sanglante, celui du PNFE, comment s’étonner ? Comment oser s’étonner ? Qui a oublié que François Mitterrand faisait fleurir la tombe de Pétain ? Ou était un ami de Bousquet ? Ou avait été un terrible ministre de la Justice pendant la guerre d’Algérie ? Et qui se souvient du groupe parlementaire du FN à l’Assemblée en 1986 ? La mémoire ne devrait pas être réservée aux seuls historiens, comme l’usage du cerveau, d’ailleurs.

Bref, je me suis laissé aller, et ça n’a sans doute ni queue ni tête. Je ne peux pas voter pour un candidat socialiste, pourtant brillant et attachant, dont le programme sera caduc le soir de son élection. Et je ne peux voter pour un homme qui fait comme s’il n’avait pas été élu il y a 5 ans sur un programme de rupture en promettant une République irréprochable mais qui s’est mis dans la main d’un idéologue d’extrême-droite et tolère dans son entourage des tenancières de claques.

Le 6 mai, je pense que mon programme m’éloignera des urnes.

La colline a des yeux

Sidney Lumet est mort il y a un peu plus d’un an, le 9 avril 2011, et avec lui est parti un géant du cinéma américain. Réalisateur prolifique, socialement engagé, il a tourné quelques monuments indépassables avec les plus grands : Marlon Brando, Al Pacino, Michael Caine, Treat Williams, Paul Newman, Henry Fonda, la liste est longue et impressionnante.

Tout au long de sa carrière, Lumet a traité de la justice, de l’injustice, des hommes, de leurs démons, de leur grandeur et de leurs tourments. Cet attachement à ses personnages donne à ses films– pas tous, il y a aussi quelques ratés alimentaires – une profondeur rarement atteinte dans le cinéma commercial.

 

 

 

 

En 1965, Sidney Lumet est donc déjà un cinéaste reconnu. Il a tourné avec Brando et Fonda, et a une belle expérience de réalisateur pour la télévision. En décidant d’adapter la pièce en partie autobiographique de Ray Rigby, The Hill (la colline), il reprend le flambeau laissé après 12 hommes en colère (12 angry men, 1957), mais en le plaçant dans le contexte particulier d’une prison militaire de l’armée britannique engagée en Afrique du Nord pendant la Deuxième guerre mondiale

 

Si le film carcéral est un genre bien connu du cinéma (Brubaker, Luke la main froide, Les évadés, La ligne verte, Animal factory, etc.), on ne montre presque jamais les prisons militaires – à ne pas confondre avec les camps de prisonniers de guerre (La grande illusion, La Grande évasion, Les indomptables de Colditz, Le pont de la rivière Kwaï). Il faudra d’ailleurs que je revoie Le dernier château (Rod Lurie, 2001, avec Robert Redford), maintenant que j’y pense.

La colline des hommes perdus n’est pas un film antimilitariste. Pourquoi faudrait-il d’ailleurs penser que tous les films qui dénoncent la bêtise ou l’oppression sont antimilitaristes ? Mais c’est un film qui s’attache à décrire la bêtise et le sadisme de gardiens de prison dans l’univers si particulier de l’armée britannique. On est bien loin de l’héroïsme des Tommies vanté dans tant de productions depuis la fin de la guerre, vingt ans plus tôt.

L’intrigue développée ici est typique des pièces policières dont raffole le public anglo-saxon. Dans un univers clos et codifié (un camp de redressement pour militaires condamnés par la justice de l’armée), l’arrivée d’un groupe de nouveaux détenus, parmi lesquels une forte tête, Sean Connery, et celle d’un nouveau gardien, Ian Badry, vont casser l’équilibre qui régnait sur cette communauté si particulière. La mort d’un prisonnier, épuisé par la punition rituelle du camp (escalader une colline de sable sous le soleil du désert), déclenche tout.

L’affrontement qui en découle entre Connery et Badry est celui d’un homme libre et intègre, mais loin d’être un héros, contre l’incarnation de ce que le pouvoir sans limite peut faire sur un esprit pervers. Ian Badry incarne ainsi à merveille un sous-officier sadique, obsédé par le maintien de son pouvoir, et parfaitement déconnecté des enjeux qui l’entourent. Le sergent major Wilson, magistralement incarné par Harry Andrews, une des gueules mythiques du cinéma britannique de l’après-guerre, en devient presque sympathique – non, je plaisante – dans son souci de rétablir l’ordre, de protéger les uns et les autres et de protéger un ordre tout autant militaire que social.

Le film montre comment une machine, certes peu aimable, peut se dérégler dès lors que ses responsables ont démissionné. La figure du commandant de camp est ainsi pitoyable, et l’honneur de l’uniforme est, vaguement, sauvé par le tardif sursaut moral du médecin militaire (Sir Michael Redgrave). Par certains aspects, il rappelle d’ailleurs Ouragan sur le Caine (The Caine mutiny, Edward Dmytryk, 1954).

Et la guerre dans tout ça ? Elle est là, en filigrane. C’est elle qui a envoyé ces hommes en prison, elle qui a fait de ces hommes des lâches ou des déserteurs, elle qui a créé les règles appliquées dans le camp. On ne la verra pas, car elle n’est que le décor, le prétexte. Pourtant, le film parle aussi d’elle, en montrant que toutes les armées, même celles qui combattent l’Afrika Korps, ont des côtés plus sombres.

Que penser d’un système qui conditionne un homme pour en faire un soldat ? Le combattant d’une armée de masse est-il encore un citoyen libre ou un pion ? La question est cruellement posée par le personnage joué par Ossie Davis, et elle résonne longtemps, sans inutile candeur.

« It’s just time to pay the price/For not listening to advice » (« Policy of truth », Depeche Mode)

Le monde change, aurait dit Galadriel, avec le ton sentencieux qu’ont volontiers les elfes. Vous vous réveillez un matin, et les types que vous aviez au bout de vos Jaguar il y a dix ans se pavanent dans les rues de Tombouctou, la mythique porte du désert. Pour le coup, ça donnerait envie d’écouter la bande originale de Pat Garrett & Billy the Kid (Sam Peckinpah, 1973), du grand Bob Dylan, en contemplant la campagne et en laissant filer le temps, un verre à la main.

Que s’est-il passé ? A quel moment a-t-on perdu le contrôle ? Qui n’a pas su réagir ? Qui a eu peur de s’engager ? J’en parle avec d’autant plus d’agacement que voilà plus de quinze ans, non pas que je fais le trottoir pour le Mexicain, mais que j’observe de très près le développement du jihadisme au Sahel.

En 1996, pourtant, il ne s’agissait même pas d’un front secondaire, mais simplement de l’arrière-cour de la guerre civile algérienne. Quelques armes en provenance du Soudan y arrivaient au compte-goutte, et une poignée de membres du Groupe islamique armé (GIA) y sillonnaient le désert aux côtés de Touaregs bien plus mobilisés par les conflits avec le Niger ou le Mali que par le jihad mondial. Pour nous, le nord du Niger était d’abord le moyen de remonter vers les maquis algériens afin d’y infiltrer des sources. Après tout, à l’époque, personne ne comprenait plus rien à la mouvance islamiste radicale algérienne, entre l’assassinat des moines, la mort de Djamel Zitouni et les dissidences successives (Hassan Hattab en Kabylie, deux ans avant de créer le GSPC, Khaled Sehali et les Mouhajiroun, Moustapha Kartali et son MIPD, Sid Ali Bouhadjar et sa LIDD, sans parler du vétéran afghan Kada Benchiha Larbi dans le grand ouest, qui faisait bande à part depuis 1993).

La guérilla islamiste algérienne avait refusé de rejoindre Oussama Ben Laden, malgré des contacts de haut niveau au Soudan, et le seul moyen de savoir ce qu’il se tramait au sein du GIA était d’y glisser un homme. Les uns essayaient en Europe, les autres essayaient au Niger ou dans les camps de Peshawar, avec plus ou moins de bonheur et de talent. Contrairement à ce que beaucoup croient ou semblent croire, le renseignement n’est pas tant une affaire de moyens qu’une affaire de méthode, un peu comme le siège du palais de César.

Jihad là-bas, jihad ici

C’est à peu près cette époque, à l’automne 96, que nous entendîmes pour la première fois le nom de Mokhtar Belmokhtar.

Alors que le GIA, au nord, continuait de se diviser en factions rivales, l’homme apparut très au sud, dans le désert, autour de la légendaire Tamanrasset. Présenté comme l’émir de la région saharienne du groupe, que les initiés connaissaient sous le nom de Région 9, il était né à Ghardaïa et semblait écumer la région en tous sens à la tête d’une poignée de combattants, formant une petite katiba sans objectif clairement défini mais loin d’être le groupe de pillards décrits par certains amuseurs publics. Belmokhtar, un garçon qu’on ne bouscule sans doute pas impunément dans les bars branchés de la Khyber Pass, se fit remarquer en massacrant les 37 passagers d’un bus, une action qui faisait à coup sûr de lui un digne membre du Groupe islamique armé… Comme tant d’autres, il semblait avoir combattu les Soviétiques en Afghanistan et nous avions pu, de source sûre, confirmer sa présence dans les camps que les Pakistanais entretenaient à Peshawar. Là, à la fin des années 80 ou au début des années 90, il avait reçu un entraînement paramilitaire qui lui avait été bien utile en Algérie. Bien sûr, nous évitions de penser qu’il avait peut-être appris à démonter un AK-47 des mains d’un instructeur du 13e RDP, puisque la CIA, quoi qu’en dise certains, n’avait pas été la seule à apporter son soutien aux freedom fighters célébrés par James Bond. A coup sûr, il n’avait de toute façon pas l’élégance discrètement raffinée d’un moudjahid de cinéma, comme ceux vus dans The Living Daylights (John Glen, 1987).

Que faisaient donc ces vigoureux jeunes gens dans le désert, entre le grand sud algérien et le nord du Niger ? L’étroitesse de leurs relations avec certains Touaregs nous sauta immédiatement aux yeux. Il devint ainsi évident que Belmokhtar bénéficiait du soutien logistique d’amis bien placés, de riches commerçants dont je tairai le nom, qui fournissaient du carburant, réparaient les 4X4 en échange de l’amicale présence de jihadistes aux côtés de leurs convois de cigarettes qui remontaient vers l’Algérie sur les millénaires routes caravanières. Pas d’otages, pas de fusillades, pas d’attentats, donc, mais la présence de ces terroristes du GIA hors d’Algérie, dans une zone échappant à tout contrôle, nous intriguait et commençait même à nous inquiéter. Belmokhtar ne trafiquait pas, il rendait service sans en tirer d’autre bénéfice que logistique, sans les valises de dollars qu’évoquent quelques criminologues et sur lesquelles je reviendrai.

Disons le tout net, elle n’inquiétait pourtant que nous. Nos collègues africanistes, fidèles à un héritage typiquement français, nous répétaient que nous ne comprenions rien à l’Afrique – puisqu’il était manifeste à leurs yeux qu’on pouvait appréhender d’un seul regard un aussi vaste continent, eux qui auraient pu par ailleurs disserter des heures des différences entre un Breton et un Marseillais. Nous ne comprenions donc rien à l’Afrique, nos sources nous mentaient, nous étions les obsessionnels du contre-terrorisme, bien éloignés de l’aimable sérénité du vieux colonial. Dans des pays dont nous contrôlions les services, dont nous financions les caprices des dirigeants, dont nous réprimions avec discrétion et fermeté les revendications démocratiques – ah, le pays des Lumières et du Général ! – il était absolument impensable de s’inquiéter des agissements d’une bande d’Arabes barbus errant dans le désert comme une tribu perdue d’Israël. On nous servait les pires clichés sur l’islam africain, et il était rare de pouvoir s’asseoir autour d’une table pour un véritable échange d’analyses. Nous continuâmes donc notre route sans les africanistes, malgré les grandes qualités de quelques uns.

Le suivi des katibats du désert devint une activité parmi d’autres, on y recensait les petits camps d’entraînement mobiles, les liens avec des Touaregs islamistes, membres d’un obscur Front islamique de libération de l’Azawad – ben oui, déjà – et les connexions avec quelques grandes familles du cru. De temps à autre, nous découvrions la preuve des liens de tout ce petit monde avec la mouvance jihadiste internationale, et un seul numéro de téléphone, obtenu par des moyens que le lecteur moyen de Libération jugerait horriblement immoral, nous éclairait un peu plus. Tenez, si j’avais le temps, je vous parlerais d’une petite entreprise de Niamey dont le patron, arrêté plus tard en Thaïlande dans le cadre de la passionnante affaire des faux passeports français, n’était autre que l’oncle d’un membre d’Al Qaïda intercepté à Amman en décembre 1999, ou qui appelait directement un officier de la garde royale saoudienne. Mais je m’égare.

Donc, ça s’agitait, ça parcourait le désert, dans tous les sens, ça restait loin des maquis, ça avait de drôles de liens avec de drôles de types à Kano, au nord du Nigeria – ben oui, déjà, en 1997 – mais la menace contre la France n’était pas directe, et tout le monde doutait. Trop de convictions, trop de confort, et sans doute, aussi, pas le temps. A l’époque, cela ne nous choquait pas. Comme toujours, certains eurent un réveil pénible.

Tu viens au rallye, samedi ?

Tout changea donc en décembre 1999, alors que les services occidentaux étaient occupés ailleurs, à essayer de déjouer le fameux et complexe complot du millénaire ourdi par Al Qaïda. On nous informa que le groupe de Belmokhtar, toujours officiellement membre du GIA, accueillait généreusement un membre de l’état-major du GSPC, un certain Nacer Eddine Mellik – sans lien connu avec le sympathique maire de Béthune – auquel il prêtait ses moyens de communication. Le jihad est une grande famille, bien plus drôle que celle des Enfoirés, soit dit en passant.

Hassan Hattab, qui avait quitté le GIA en août 1996, mais qui ne fonda officiellement le GSPC qu’en 1998, cherchait depuis des années à réactiver à son profit les réseaux jihadistes algériens actifs en Europe. Disons-le tout net, ça ne marchait pas fort. En Scandinavie, une terre chère à mon cœur, les cellules de Stockholm, Lund, Malmö ou Copenhague regardaient depuis des mois vers l’est, où rôdait une sombre terreur, comme sur les hauteurs de Minas Morgul.

Au Royaume-Uni ou en Belgique, longtemps terres d’élection du jihad algérien, on n’en avait plus que pour les Taliban et leur allié saoudien, Oussama Ben Laden. A Bruxelles, le mythique Bureau des Moudjahiddin Afghans fonctionnait à nouveau, et Farid Melouk avait été arrêté dans la capitale belge le 5 mars 1998 en possession d’explosifs, de communiqués du GPPC, et surtout en compagnie de quelques pointures du jihad international, dont Mohamed Chawki Badache, et Bakhti Raho Moussa, deux garçons délicieux dont je parlerai une autre fois.

Bref, Hattab essayait de rallier toutes ces bonnes volontés abandonnées depuis des années par les querelles entre maquis, et Al Qaïda, vous savez, le truc qui n’existe pas, avait raflé la mise. Tout ce petit monde s’agitait, essayait de semer les policiers, de déjouer les surveillances, complotait, rêvait de jihad, de revanche, et les plus courageux prenaient la longue route qui les mènerait à Khalden ou Darunta, en Afghanistan, en passant par le Yémen, l’Iran, la Turquie, les Emirats ou le Pakistan.

Pour les chefs du GSPC, il ne restait plus que l’Allemagne, où quelques uns, dont Adel Mechat, un petit gars de Kouba, et Mustpaha Ait El Hadi, notamment, se démenaient pour la cause au nom du groupe. Pour les plus curieux, je conseille d’ailleurs la lecture de cet article, remarquablement documenté, qui mentionne les fameuses valises Inmarsat si précieuses dans le désert – surtout quand on y est depuis trop longtemps.

Hassan Hattab, qui n’arrivait à rien en Europe, avait donc dépêché auprès de Belmokhtar, quelque part au Niger, un de ses proches adjoints, le fameux Mellik, afin de profiter de sa puissance dans la région. Mellik utilisait une des valises Inmarsat de Belmokhtar pour contacter Aït El Hadi et organiser avec lui un attentat contre le rallye Paris-Dakar-Le Caire qui devait traverser le Niger. Les terroristes, largement armés, avaient besoin de GPS, de lunettes de vision nocturne et de quelques autres gadgets, mais ils étaient de toute façon largement capables de frapper.

Plusieurs services de renseignement écoutaient avec gourmandise les conversations entre Mellik et le reste du monde, et on ne regrettait pas sa soirée. A partir de la fin du mois de décembre 1999, et en raison de la crédibilité de la menace, il fut ainsi décidé à Paris que l’affaire serait gérée par le Ministère de la Défense. Une petite cellule de crise se mit en place, et il faut dire que certains des propos de Mellik méritaient un peu d’attention, comme, par exemple : « Les Français, on va leur rentrer dedans comme jamais ». Vous imaginez que les autorités suivaient ça avec intérêt, et des moyens supplémentaires furent mobilisés. Un Atlantique 2 de la PatMar de Dakar effectua des passages et parvint à prendre quelques clichés de ceux que l’on supposait être les garnements de Belmokhtar. Des équipes spéciales furent mises en alerte, et quelques compagnies de parachutistes passèrent des jours sur des tarmac d’Afrique, près de Transall, à attendre le signal.

Malgré les précautions des terroristes, il avait été possible d’identifier leur itinéraire dans le nord inhospitalier du Niger. Dès lors, il était possible de prévoir dans quelle zone le groupe du GSPC allait se mêler aux concurrents du rallye et y semer la désolation. La perspective était assez effrayante : plus de quarante hommes armés, mobiles et expérimentés, au milieu des concurrents, ou, pire, en plein bivouac… Les images diffusées dans la presse montraient une caravane forte de centaines de mécaniciens, techniciens de toute sorte, journalistes, et tout ce petit monde ne pouvait évidemment pas rejouer Alamo, et encore moins Camerone ou Bazeilles.

La conviction de la cellule de crise était faite depuis des semaines : ces terroristes fonçaient vers le rallye, et aucun moyen militaire nigérien ne pouvait raisonnablement les intercepter, mais la France disposait dans la zone de troupes aguerries et de moyens aériens conséquents. Il suffisait d’un peu de volonté politique : un passage bas de Mirage F-1CT ou CR, ou de Jaguar, et le déploiement de parachutistes dans une zone propice aux embuscades.

La décision d’interrompre le rallye fut ainsi finalement prise après la découverte à Niamey et Agadez de contacts téléphoniques de Mellik. Ce garçon disposait manifestement de soutiens dans tout le pays, et il n’était pas question de courir le moindre risque.

Figurez-vous que les responsables de la course durent se faire prier pour prendre les mesures adéquates. L’interruption de l’épreuve était évidemment une catastrophe financière pour eux, mais sans commune mesure avec le carnage qu’aurait entraîné un raid du GSPC. Comme de bien entendu, les concurrents, dont certains étaient manifestement absents lors de la distribution de cerveaux, gémirent comme des enfants gâtés à qui on interdit la piscine parce qu’il y a un crocodile dedans. Je ne m’attarderai pas sur eux, ni sur le présentateur vedette de l’épreuve, adolescent attardé à la voix de crécelle, au chèche impeccable et à la barbe de trois jours aussi soignée que celle de George Michael. Je me rappelle quand même d’un motard qui déclara devant la caméra, après la décision d’annuler deux étapes et de reprendre la course en Libye : « On nous gâche notre Dakar ». « Pauvre idiot », fûmes-nous quelques uns à penser. « Quand tu auras été égorgé par un barbare du GSPC, tu verras qui gâche quoi ».

Quelques jours plus tard, notre motard éploré reprenait la course dans la riante Libye du regretté colonel Kadhafi, et nous nous retrouvions, seuls ou à peu près, avec la bande de Belmokhtar. Le refus de traiter comme il se devait la menace terroriste dans la zone fut une véritable désillusion et manifestement une lourde erreur stratégique. L’affaire avait quand même eu l’avantage de rappeler à nos autorités que nos histoires de barbus dans le désert ne relevaient pas du fantasme de contre-terroristes obsessionnels.

Pas de ça entre nous

Et ensuite ? Ensuite, rien.

Nasser Eddine Mellik, malgré une malencontreuse fuite dans Le Point, continua à parler et parler et parler avec ses amis, en Europe ou ailleurs. La menace contre le rallye avait attiré l’attention, et les services de l’Empire commencèrent à s’intéresser à cette lointaine et désertique région. De leur côté, les chefs d’Al Qaïda, toujours à la recherche de bons coups, reprirent contact avec le GSPC. Heureux hasard, le frère de Mellik coulait des jours heureux au Yémen et il joua avec plaisir les entremetteurs. On n’est pas plus serviable.

A défaut de transformer les 40 garçons de Belmokhtar en chaleur et lumière, une méthode certes sommaire mais qui peut être efficace, il fut décidé de tenter de coopérer avec les SR algériens, dont l’apport dans cette affaire avait pourtant été comparable à celui de la police islandaise. Cette décision, uniquement politique, contraignit à des actions d’une incommensurable mesquinerie afin de coopérer sans se mouiller – un art délicat qui frustre tout le monde. Je vous épargne les détails, le temps perdu, l’argent jeté par les fenêtres – on aurait d’ailleurs sans doute mieux fait de réellement le jeter plutôt que de l’investir dans une opération qui ne déboucha jamais et ne fonctionna que par intermittence, les pudeurs de jeune fille (« Vous croyez vraiment que les Algériens pourraient utiliser nos informations pour tuer des gens en Kabylie ? Ah, mais, ce n’est pas très moral, ça, mon jeune ami. Donnez-leur la météo d’hier, ils verront que nous coopérons de bonne grâce mais que nous ne faisons pas n’importe quoi »), les pitoyables bricolages. Moi, je vous raconte ça, c’est ce qu’on m’a dit, vu que je tirais 5 ans au pénitencier fédéral d’Angola, en Louisiane, pour vol de guimauve et blasphème.

Pendant des mois et des mois, la gestion de la menace contre le rallye fut présentée comme un aboutissement. Ce succès, puisque c’en était un, évidemment, n’appela jamais d’autre souhait que celui d’en savoir un peu plus encore sur le GSPC au Niger. Suivre, analyser, évaluer, anticiper, avec plaisir. Mais traiter, éradiquer ? Allons allons, ne vous emportez pas et dîtes-moi plutôt si Belmokhtar mange ses pizzas avec un rab de fromage.

Le GSPC dans la zone, demeurait une force militairement négligeable, comptant une cinquantaine de combattants, certes armés, mais probablement incapables de tenir le choc face à des troupes entrainées et correctement commandées. Seulement voilà, où trouver de telles troupes ? On se le demande encore.

Passée l’alerte, tout ce petit monde retourna à sa routine. Belmokhtar et les siens se déplaçaient entre le Niger, le Mali et l’Algérie, avec ou sans leurs amis touaregs, et personne n’y comprenait rien. Avaient-ils des liens avec les ONG islamistes dont on observait la ruée en Afrique sub-saharienne ? Et avec les Taliban nigérians qui émergeaient juste ? Mystère. Et de toute façon, ça intéressait qui, au fait ?

Regardez comme ils sont beaux, mes jihadistes

L’étude d’AQMI devint un domaine d’excellence. Comme des entomologistes qui étudient à la loupe les activités d’insectes dans un milieu confiné, des analystes suivaient de leur mieux les mouvements de Belmokhtar et de ses hommes. Chaque année, les organisateurs du rallye étaient mis en garde par les responsables de plusieurs services de renseignement et par le Quai, et chaque année il fallait leur tirer l’oreille. Etienne  Lavigne, directeur de la course, déclara même que les autorités françaises ne lui avaient rien dit. Pauvre petit bonhomme égaré au milieu de messieurs très méchants.

Novembre était le mois des listes de cadeaux de Noël et de la planification opérationnelle. Moi qui suis un esprit moqueur, je trouvais que monter des cellules de crise pendant 10 ans était bien étrange, une crise devant, selon moi, être bien éloignée d’une routine. Et une crise qui se répète chaque année à la même période au même endroit de la part des mêmes nuisibles en dit long sur la détermination de leurs adversaires. Heureux les pauvres d’esprit, car le royaume des Cieux est à eux.

Le GSPC semblait brûler les doigts de certains chefs, qui observaient la menace terroriste se développer, défier le Niger ou le Mali, mais refusaient d’agir. Ils contemplaient leurs propres moyens d’action, chasseurs, paras, forces spéciales, mais ne parvenaient pas à trancher. Il y avait là comme une forme de vertige face à la prise de décision, sans parler du dilemme moral. « Toute cette violence », aurait murmuré Eliott Ness d’un ton las. Le suivi de Belmokhtar était une niche industrielle, une menace administrativement rentable qui garantissait moyens et effectifs. Personne ne manipulait les terroristes, mais les épargner était plutôt rentable – enfin, pour ceux qui vivaient en France, bien sûr.

Pourtant, d’autres, plus pragmatiques, plus lucides, peut-être plus courageux aussi, avaient pris des décisions. En 2001, les Etats-Unis, frappés par les attentats du 11 septembre, avaient rapidement listé les zones dans lesquelles des actions devaient être entreprises contre les réseaux jihadistes. L’Afghanistan, le Yémen, les Philippines, l’Indonésie, la Somalie figuraient au menu, tout comme le Sahel. La CIA avait commencé à s’intéresser à la région après la menace de janvier 2000 contre le rallye, et elle avait gardé un œil dessus. Au cas où. Le changement de posture de l’automne 2001 libéra hommes et moyens. En octobre 2002, le Département d’Etat lança la Pan Sahel Initiative (PSI), un vaste programme d’aide à la Mauritanie, au Mali, au Niger et au Tchad visant à les épauler contre les réseaux islamistes radicaux.

A Paris, le plan de l’Empire dans la région fut considéré comme un insupportable défi. Comme certains ambassadeurs le relevèrent avec dépit, Washington parvenait à donner à son projet une visibilité que n’avait pas l’aide française, dont le montant était pourtant supérieur. Moi qui n’étais qu’une petite souris dans ces réunions, je pensais candidement que considérer l’influence comme une vulgarité hors-de-propos ou ne pas être capable de dire pour quelles raisons nous versions tout cet argent étaient de sérieux handicaps. L’Administration Bush pouvait bien avoir tous les défauts du monde, elle avançait, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, certes, mais elle avançait. Nous, nous trépignions. On ne se refait pas, me disais-je alors en contemplant ces augustes serviteurs de la République proprement ulcérés devant tant de changements.

Le GSPC comptait désormais au Sahel une nouvelle star, plus flamboyante que le taciturne Mokhtar Belmokhtar. Il s’agissait d’Aberrazak le Para, un émir venu des maquis du nord et qui avait enlevé, en février 2003, 32 otages européens, au sud de la frontière entre la Libye et l’Algérie. L’affaire fit grand bruit, et l’Allemagne paya une rançon plutôt conséquente (au moins 5 millions d’euros, d’après ce que me dit un collègue allemand à Bruxelles). Une partie des otages fut quand même libérée par l’armée algérienne qui mena un assaut à peu près réussi contre un groupe du GSPC. Au final, lorsque les derniers otages furent libérés à Gao (Mali), le 17 août 2003, une seule perte était à déplorer, une ressortissante allemande décédée lors de sa détention en raison de la chaleur.

Le Para, dont le parcours a suscité nombre d’articles de la part de conspirationnistes en mal d’action, devint une sorte de légende, un peu comme Provençal le Gaulois. De ce côté-ci de l’Atlantique, tout cela fut observé avec le détachement qui sied aux puissances mondiales, naturellement sereines et peu sensibles aux petits groupes de maquisards. A Washington, en revanche, il semble que quelques cerveaux se soient mis en branle.

En mars 2004, Le Para et ses petits amis, passés au Tchad, tombèrent – l’accident bête – sur l’armée tchadienne, opportunément guidée par l’Empire, dont un avion survolait la scène et écoutait les échanges radios et téléphoniques des terroristes.

Sévèrement étrillé par les Tchadiens, le groupe du GSPC fila vers le nord et rencontra des combattants du MDJT, un mouvement d’opposition qui captura tout ce petit monde mais se trouva bien embêté. A qui refiler le bébé ? Qui pourrait bien être intéressé par Le Para et ses hommes ? L’Algérie ? Evidemment. La France ? Bien sûr. Si vous avez du temps à perdre, essayez donc de savoir pourquoi Paris n’a pas pu récupérer discrètement les survivants du GSPC. De ce que j’en sais, on est loin d’une manœuvre subtile et complexe, et cela évoquerait plutôt les plus belles heures de mai 1940 et j’espère que quelques hauts fonctionnaires ont du mal à avaler leur salive. En même temps, ça m’étonnerait.

Bref, après des semaines de contacts discrets, le MDJT remit ses prisonniers à la Libye qui les livra aussitôt, conformément au deal, à l’Algérie. Il s’agissait de la première intervention occidentale contre les jihadistes algériens dans la région, et l’absence de la France était pitoyable. Fort heureusement, les archives saisies lors de la déroute du GSPC furent accessibles, et on y trouva des trésors, dont la preuve de relations du groupe avec des ONG radicales du Golfe, dont Al Haramain.

Cette dernière était impliquée dans bon nombre de zones de jihad, elle avait donné des armes aux maquis tchétchènes, elle avait été fermée par les autorités kenyanes après les attentats de 98, et elle faisait l’objet de sèvères sanctions internationales. Découvrir ses liens avec le GSPC était une indication précieuse : les jihadistes algériens n’avaient donc pas que des contacts avec certains Touaregs ou des sympathisants au Nigeria, ils étaient également en relation avec des acteurs plus institutionnels du prosélytisme radical en Afrique sub-saharienne.

Mine de rien, le tableau était ainsi plutôt inquiétant. En Somalie, les Shebab et Al Qaïda marchaient la main dans la main et rayonnaient tout le long de la côte est-africaine. D’ailleurs, on cherchait encore Fazul jusqu’à Madagascar, tandis que l’Empire lançait des raids réguliers en Somalie. Entre les opérations contre le GSPC au Tchad et les décollages d’AC-130 à Djibouti, la prédominance française en Afrique s’estompait rapidement.

Notez bien que ça ne me faisait pas de peine, mais je restais, comme souvent, fasciné par notre impuissance et notre foi en de vieilles lunes.

Au Nigeria, les Taliban du nord du pays, que l’on présentait, pour faire simple, comme une simple secte d’analphabètes complètement dingues, tuaient et tuaient encore. « Querelles ethniques », nous disait-on. « Les Africains », soupiraient de vieux guerriers qui oubliaient que pas bien longtemps avant, dans les Balkans, des Européens s’étaient étripés avec le même enthousiasme. Et nos petits gars du GSPC. Et nos amis du GICL, dont on avait démantelé une cellule à Bamako en 2005. Comme je l’ai déjà dit ici, j’avais eu l’honneur de réaliser un briefing au CSI au sujet de la montée de l’islam radical en Afrique. Peu de temps après, j’avais même été convié à une passionnante réunion avec un général sénégalais qui n’était autre que le conseiller « rens » du Président Wade. Avec tout le respect dont je suis capable – ne riez pas, je tentais de lui faire savoir à quel point le prosélytisme de certaines ONG du Golfe pouvait conduire à la violence et à cette forme dévoyée de jihad que nous combattions. Nous savions que des dizaines de petites associations, dûment enregistrées auprès des autorités, pratiquaient un maillage systématique de la société sénégalaise, comme d’ailleurs au Cameroun ou au Burkina le faisaient d’autres ONG. Le général m’écouta avec politesse, et, je l’espère, un peu d’intérêt, mais sa réaction me laissa bien abattu :

– Mon jeune ami, l’islam sénégalais est pacifique, et mon grand-père a même fondé telle confrérie (je ne me souviens plus de laquelle, désolé, mes notes sont incomplètes). C’est dire si nous sommes à l’abri du terrorisme islamiste radical.

Peut-être a-t-il évoqué la question à plus haut niveau. Ses arguments me semblaient quand même bien faibles, tout général qu’il était. Un type qui aurait dit en Allemagne, à l’extrême fin du 19e siècle « le protestantisme germanique est pacifique » n’aurait pas brillé par sa prescience. Mais que faire ? Je m’inclinais donc, et ça n’arrive pas souvent.

Quand ça change, ça change

Le 11 septembre 2006, le bon docteur Zawahiry, adjoint d’Oussama Ben Laden, annonça que le GSPC avait fait allégeance à Al Qaïda. Le groupe algérien, désespérément à la recherche d’un nouveau souffle en Algérie, rompait enfin son splendide isolement et intégrait de plain-pied le jihad international. Après ces dizaines de jeunes algériens morts en Irak lors d’attentats-suicides, ça n’était que justice. Ne faut-il pas encourager les talents et les bonnes volontés ?

Le GSPC devint Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) le 25 janvier 2007.

 

Le 11 décembre 2006, le GSPC avait déjà attaqué un bus, près d’Alger, transportant des employés d’une filiale algérienne de Halliburton, Brown Root and Condor. Manifestement, les chefs du groupe essayaient de mettre leurs pas dans ceux de leurs modèles yéménites ou irakiens. Je ne vais pas m’étendre sur le jihad au nord, mais en 2006/2007, c’est là que ça se passait. Le sud était, en apparence, plus tranquille. En apparence seulement.

Le 24 décembre, près d’Aleg, en Mauritanie, une famille de Français fut interceptée par des membres d’AQMI, qui tuèrent 4 personnes. Le 27 décembre, trois soldats mauritaniens furent tués lors de l’attaque de leur poste par un groupe de combattants d’AQMI.

Les meurtriers des Français furent arrêtés en Guinée-Bissau le 11 janvier 2008 grâce à une opération rondement menée, qui prouva que le travail d’entomologiste pouvait avoir des applications opérationnelles, pour peu qu’on prenne des décisions. Les terroristes avaient fui le pays en empruntant, à l’envers, une filière d’immigration clandestine. Au Sénégal, et malgré la fière assurance des autorités, ils avaient pu traverser le pays sans attirer l’attention.

Auprès des enquêteurs qui les entendaient, les assassins se réclamèrent en toute simplicité d’Al Qaïda. A Paris, on savait que ces meurtres avaient été un rite d’initiation pour intégrer le groupe, les terroristes recevant pour mission de tuer les premiers Français qu’ils rencontreraient. Des poètes, on vous dit.

Dès lors, la menace ne cessa de croître dans toute la région. La zone d’influence d’AQMI au Sahel, qui s’étendait initialement au nord du Niger, engloba progressivement le nord du Mali, l’est de la Mauritanie et même le sud de l’Algérie.

AQMI combat depuis lors sur deux fronts : en Kabylie et dans le grand sud. On a déjà vu des évolutions sécuritaires plus positives.

Déterritorialisation : le jihad plein sud

L’année 2007 fut donc une année fructueuse pour AQMI, et on n’avait pas vu un groupe algérien aussi bien portant depuis plus de dix ans : double attentat à Alger le 11 avril contre le Palais du Gouvernement, attentat à Batna le 7 septembre lors d’une visite du Président Bouteflika, double attentat à Alger le 11 décembre contre le siège du Conseil constitutionnel et le bâtiment du HCR

La reddition de Hassan Hattab en septembre, peut-être touché par la limite d’âge, n’avait été qu’une péripétie. Fermement commandée, AQMI poussait les feux, face à des autorités algériennes dont il faut souligner, une fois de plus, qu’elles subissaient plus qu’elles n’agissaient.

Pourtant, assez vite, la pression sécuritaire en Kabylie interdit toute nouvelle action dans Alger. Le pouvoir, qui savait que le monde ne regardait que la capitale, décida plutôt habilement de la sanctuariser, et contraignit ainsi AQMI à mener en Kabylie une longue guérilla qui mobilisait toutes ses ressources. Le calcul n’était pas bête, mais l’armée algérienne n’avait plus les chefs d’antan et la guerre d’attrition la toucha tout autant que les maquis jihadistes. Du coup, la situation sécuritaire au nord se bloqua. Aux ratissages mollement menés par l’ANP succédaient des embuscades sans envergure autour de Boumerdès, Cap Djinet ou Tizi-Ouzou. Des morts, terroristes, militaires, civils, mais pas de décision.

En revanche, au sud, ça s’agitait plutôt. Belmokhtar était désormais épaulé par un psychopathe de grande classe, Abou Zeid, et à deux, ils transformèrent la région en point de fixation jihadiste.

Alors que les responsables survivants d’Al Qaïda au Pakistan envisageaient depuis des mois de partir au Yémen, les chefs d’AQMI en Kabylie étudiaient quant à eux un basculement stratégique du nord vers le sud. Cette décision visait à relancer le jihad, bloqué en Kabylie, en profitant des opportunités nées du cirque régnant au Sahel. Ce que les spécialistes ont alors appelé déterritorialisation commença à l’automne 2009. Par petits groupes, des combattants d’AQMI présents en Kabylie quittèrent la région et gagnèrent le nord du Mali. Dès 2010, certains responsables touaregs interrogés par la presse évoquèrent la présence de presque un millier de jihadistes, dans leur écrasante majorité algériens, au nord du Mali, au nord-est du Niger et à la frontière avec la Mauritanie. Forcément, et même s’il faut tenir compte de l’abyssale médiocrité des cercles sécuritaires algériens qui n’anticipèrent rien, ce mouvement de maquisards fit les affaires, au début du moins, d’Alger, qui se débarrassait d’une partie du problème et pensait sans doute s’en servir pour peser sur ses voisins.

La supposée manœuvre fut naturellement dénoncée par les comiques habituels, comme Jeremy Keenan, le Robert Langdon du Sahel, l’homme qui découvrirait un complot dans une mare aux canards. J’y reviendrai plus loin.

Otages, ô désespoir

La montée en puissance d’AQMI, spectaculaire à partir de la fin 2009, avait en réalité commencé quelques mois plus tôt, le 14 février 2008, lorsque deux touristes autrichiens avaient été capturés dans le sud de la Tunisie puis transférés au Mali via l’Algérie. Une sacrée ballade, quand on regarde une carte.

Les kidnappings récurrents focalisaient déjà l’attention, mais ils n’étaient pourtant pas les seules opérations menées par les hommes d’AQMI, quoi qu’on dise.

  • 14 décembre 2008 : Enlèvement de deux diplomates canadiens, Robert Fowler et Louis Gay, au Niger, à une centaine de kilomètres de Niamey . Ils seront libérés le 22 avril 2009 en échange de la libération par le Mali de 3 jihadistes algériens. A noter que Fowler écrira un livre de souvenirs.
  • 22 janvier 2009 : Enlèvement au Niger, à Bani-Bangou, de quatre touristes occidentaux (2 Suisses, 1 Allemand, 1 Britannique).
  • 31 mai 2009 : Annonce de l’exécution du touriste britannique, Edwin Dyer, alors que les rumeurs d’une intervention des forces spéciales anglaises se faisaient pressantes.
  • 10 juin 2009 : Assassinat à Tombouctou (Mali) d’un lieutenant-colonel des SR maliens spécialisé dans le contre-terrorisme.
  • 23 juin 2009 : Enlèvement raté et assassinat à Nouakchott d’un citoyen impérial, Christopher Leggett. Il avait commencé à rosser ses agresseurs, qui ont préféré l’abattre. On n’est jamais trop prudent.
  • 8 août 2009 : Attentat devant l’ambassade de France à Nouakchott (3 blessés).
  • 26 novembre 2009 : Enlèvement de Pierre Camatte au Mali (et on ne revient pas sur les idioties de Bakchich, que j’avais relevées ici. Le simple fait de publier Simary en dit déjà assez long, me semble-t-il).
  • 29 novembre 2009 : Enlèvement de trois humanitaires espagnols en Mauritanie, sur la route côtière au nord de Nouakchott. Ils furent exfiltrés sans encombre vers le Mali, malgré la mobilisation de l’armée mauritanienne.
  • 18 décembre 2009 : Enlèvement en Mauritanie d’un coupe italo-burkinabé.
  • 16 avril 2010 : Libération du couple italo-burkinabé.
  • 19 avril 2010 : Enlèvement de Michel Germaneau au Mali.
  • 23 juillet 2010 : Exécution de Michel Germaneau, peu avant ou pendant le raid franco-mauritanien contre un camp d’AQMI.
  • 16 septembre 2010 : Enlèvement de 7 employés d’Areva et de Vinci au Niger (5 Français, 1 Malgache, 1 Togolais).
  • 8 janvier 2011 : Enlèvement de deux Français au Niger. Tués lors de la poursuite des terroristes par les forces spéciales françaises.
  • 2 février 2011 : Enlèvement en Algérie, près de Djanet, d’une touriste italienne.
  • 23 octobre 2011 : Enlèvement à Tindouf (Algérie) de deux Espagnols et d’une Italienne.
  • 24 novembre 2011 : Enlèvement de deux Français à Hombori (Mali).
  • 5 avril 2012 : Enlèvement par le MUJAO du consul d’Algérie à Gao (Mali) et de 6 de ses collaborateurs.
  • 15 avril 2012 : Enlèvement d’une citoyenne suisse à Tombouctou (Mali).
  • 17 avril 2012 : Libération de l’otage italienne enlevée en février 2011.

Vous aurez noté, en passant, qu’il n’y a pas que des enlèvements. Je vous ai épargné la liste des accrochages avec les armées locales, mais croyez-moi, ça flingue, des militaires mauritaniens ou maliens, des douaniers algériens. Les gars d’AQMI ne font pas de quartier, mais ils ne font pas non plus de jaloux. Curieusement, pourtant, nos grands analystes se concentrent sur les kidnappings, ressassant le montant supposé des rançons versées et radotant sur les motivations crapuleuses de nos amis barbus.

Personne ne semble vouloir écrire qu’AQMI veille à toujours disposer d’otages afin de ne pas être inutilement exposée à des opérations militaires. La chronologie me semble à cet égard très éclairante : chaque libération est suivie d’un nouvel enlèvement, et plus la pression internationale s’accroît plus le nombre d’otages augmente. Un peu plus d’un mois après le raid franco-mauritanien au Mali, 7 employés d’Areva et de Vinci ont été enlevés au Niger, et la série ne s’est pas interrompue depuis. Séparés, dispersés, les otages sont certes des monnaies d’échange, mais ils sont surtout des boucliers et des moyens de pression. A cet égard, le changement de doctrine opéré en juillet 2010 lors du raid contre AQMI depuis Néma (Mauritanie), s’il a été moralement salutaire, n’a duré qu’un temps. Il est en effet politiquement bien trop risqué de tenter de reprendre par la force des otages alors que les Français, ardents partisans du coup de menton sans effet, blâment toujours moins les terroristes que leurs propres dirigeants.

Les rançons, qui obsèdent tant d’analystes, sont-elles là pour financer de luxueuses villas aux Seychelles ou dans les Keys, ou pour rétribuer les alliés touaregs, acheter des armes et, peut-être le plus important, distribuer aux populations du nord du Mali l’argent qui manque cruellement à l’Etat ? On a tendance à l’oublier un peu facilement, mais l’islam rigoriste fait une percée remarquée du Sénégal au Tchad, et rien de tel pour (re)convertir que d’apporter un peu d’argent à des communautés pauvres comme Job. Oui, je sais, encore un juif.

Evidemment, l’argent des rançons a également été bien utile pour acheter en Libye, il y a quelques mois, SA-7 et autres Milan qui rendront à coup sûr une future opération internationale plus risquée que des manœuvres à Mourmelon ou dans le Nevada…

Ceux qui persistent à ne voir dans AQMI qu’un ramassis de criminels sont, ou bien des aveugles, ou bien des imposteurs agissant sur ordre. Je ne sais pas ce que je préfère, à tout dire. Nier la dimension politico-religieuse des actions d’AQMI revient en effet à nier le phénomène de réislamisation radicale en cours dans la région, le dernier livre de Serge Daniel, AQMI, l’industrie de l’enlèvement, (Fayard, 2012), étant à cet égard un exemple très éloquent de contre-sens.  Comme d’autres, Daniel a tout vu et n’a rien compris. Et je ne m’étends pas sur certaines de ses interviews, singulièrement consternantes. Dans une série d’entretiens accordés à Slate.fr, il a par exemple raconté que les Maliens avaient pleuré Kadhafi et prié pour lui parce qu’il était musulman (ici). Moi, quand Franco est mort, je n’ai pas versé une larme, et pourtant il était catholique. Il faut croire qu’il sera décidément beaucoup pardonné à certains au nom d’une lecture particulièrement primaire de leur religion. Et je pense que si Kadhafi avait été renversé sans l’aide des Occidentaux, les Maliens n’auraient pas autant prié. Oui, je sais, je suis odieux.

 

Se focaliser à l’excès sur les actions criminelles imputées à AQMI est donc une habile manœuvre de diversion qui permet d’éviter de poser les questions qui fâchent. Je ne m’attarde pas sur la fable, qui fait ricaner dans tous les services sérieux, qui voudrait que les terroristes d’AQMI soient le nez dans la coke ou en blouse blanche dans des laboratoires clandestins. Certains auteurs vivent de ça, laissons les vivre. Il ne me paraît pas en revanche inutile de m’attarder sur les avantages de la manœuvre :

– Ramener les terroristes à de simples criminels permet de nier leur démarche politique. Inutile de geindre, même les pires crapules peuvent avoir des objectifs politiques. On attend avec intérêt que nos complotistes se penchent sur le LTTE, par exemple.

– Nier leur démarche politique permet également de ne pas évoquer leur discours religieux. Personne ne discute le fait qu’il s’agit de dégénérés, mais ces dégénérés se disent musulmans. C’est un scandale, comme je l’ai déjà écrit maintes fois, mais c’est aussi un fait, et on aimerait que cette appartenance religieuse ne soit pas un tabou ou un blanc-seing.

– Les qualifier de criminels permet d’éviter les questions qui agacent concernant les causes de leur engagement : pauvreté, oppression sociale, tensions communautaires, corruption, faillite de l’Etat, etc.

– Enfin, les qualifier de criminels permet également d’accuser, par une subtile manœuvre rhétorique que je ne peux qu’admirer, les Etats occidentaux engagés plus ou moins massivement dans la région d’être des suppôts du néocolonialisme occidental, créateurs, comme chacun sait, d’Al Qaïda et instigateurs des pires bassesses contre les glorieux régimes du sud. Les sceptiques pourront se référer aux déclarations des intellectuels d’élite que sont Marion Cottillard, Bernard Lugan, Thierry Meyssan ou Jean-Marie Bigard, le Brummell français.

Franchement, on rigole.

Y a qu’à, faut qu’on

Et voilà qu’aux délires de quelques observateurs s’ajoutent les réflexions tactiques d’autres esprits affutés. A les en croire, neutraliser plusieurs centaines de types armés dans le désert serait aussi aisé qu’échanger des insultes avec un cycliste parisien. On dirait bien que pas un n’a lu Thomas Edward Lawrence et ses réflexions sur la guerre navale appliquée au désert, et qu’aucun n’a même entendu parler du Long range desert group (LRDG). Il faut bosser, les amis, il faut bosser, avant de parler. Quelques dizaines de combattants mobiles et correctement équipés peuvent poser d’insondables difficultés, tout le monde le sait – et ceux qui parlent devraient à coup sûr le savoir.

L’anéantissement – de quoi parlons-nous, sinon ? – d’AQMI et de ses alliés demanderait ainsi des moyens conséquents et une véritable volonté politique. En réalité, rien n’est jamais si facile. L’Empire envisagea même un temps d’intervenir, sans apparemment se soucier des froncements de sourcils algériens – ou en ayant peut-être reçu l’accord d’Alger, allez savoir. Un raid de F-15 sur une colonne fut même envisagé, mais les planificateurs de l’EuCom, qui allait bientôt laisser la place à l’AfriCom, furent dissuadés de lancer une opération dont les risques pour les Touaregs étaient ingérables.

Et les drones ? En l’absence de satellites dédiés au-dessus de l’Afrique, ces beaux engins n’étaient, à l’époque, pas déployables.

AQMI s’est donc renforcée sur le flanc sud de l’Algérie, occupant sans difficulté majeure un espace laissé vacant par le Mali et le Niger, aux moyens insuffisants et à la volonté politique défaillante.

Ce basculement stratégique, paradoxalement, n’a pas vraiment changé la donne dans la zone, comme anesthésiée. Hérault de la résistance à l’oppression occidentale et aux hypothétiques poussées néocoloniales de Paris, Alger a en effet plongé la sous-région dans une profonde glaciation. La coalition régionale annoncée en 2009 par l’Algérie est restée lettre morte, sans la moindre opération conjointe. La Libye et la Tunisie, qui en étaient membres, ne sont plus impliquées dans les projets algériens. Une histoire de révolutions, à ce que j’ai compris. De même, le Maroc reste tenu à l’écart par Alger, qui ne redoute rien tant que l’irruption dans son arrière-cour d’une puissance qui aurait des projets et des buts à atteindre. En avril 2010, un état-major régional fut même installé à Tamanrasset afin de coordonner les actions contre AQMI dans la zone. C’était il y a deux ans… Le 3 mars dernier, les petits gars du Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), qui sont tout sauf des dissidents d’AQMI, soit dit en passant, ont commis un attentat-suicide à Tamanrasset même, histoire de montrer à Alger à quel point la coalition régionale les impressionnait. Ces jihadistes sont d’un taquin…

Il faut dire que la dégradation de la situation constitue un nouveau fiasco pour Alger, déjà incapable de mater AQMI au nord. L’exportation involontaire de la violence jihadiste algérienne est une nouvelle conséquence de la calamiteuse gestion de la guérilla islamiste par des généraux que l’on sent surtout occupés à étouffer toute poussée démocratique.

Littéralement obsédé par une défense à courte-vue de ses intérêts stratégiques, le pouvoir algérien ne gère rien mais interdit aux autres, enfin, à certains autres, d’intervenir. Alors que les Etats-Unis sont présents dans la région depuis 2003 et qu’ils organisent régulièrement les manœuvres Flintlock au profit des Etats de la bande saharo-sahélienne, la France se voit interdire toute présence auprès de ses anciennes colonies. On comprend, naturellement, que les autorités algériennes soient attentives aux menées de Paris, mais quand la vigilance devient de la paranoïa, il me semble que cela relève de la médecine psychiatrique.

Refusant obstinément des opérations militaires occidentales contre AQMI, mais incapable de s’opposer à Washington ou Londres, Alger rejette le paiement des rançons par des pays comme la France, l’Espagne ou l’Italie. Le 17 décembre 2009, le Conseil de sécurité des Nations unies a d’ailleurs adopté la résolution 1904 – coparrainée par la France, ce que la presse algérienne ne dit pas – condamnant le versement de rançons et l’associant au financement d’Al Qaïda, sanctionnée par la résolution 1267 de 1999 et les suivantes. Cette authentique victoire diplomatique algérienne visait à systématiquement disqualifier les libérations négociées d’otages occidentaux au Sahel. Curieusement, pourtant, ni Rome ni Madrid n’ont été attaqués par les autorités algériennes.

Si on ne peut pas payer et qu’on ne peut pas intervenir militairement, il faut donc se fier à la puissance régionale et attendre d’elle qu’elle agisse. Or, il se trouve qu’elle n’agit pas. Les théoriciens de complot estiment qu’Alger tire les ficelles et en retire des avantages. Pour ma part, je ne vois pas les ficelles, depuis 15 ans, et je cherche toujours les gains obtenus par l’Algérie. Manifestement impuissante, elle subit les crises politiques, joue les mauvais chevaux, montre qu’elle ne parvient même pas à influencer marginalement qui que ce soit et se trouve juste capable de rappeler, toujours avec retard, comme un mauvais élève qu’on réveille et à qui il faut répéter la question, qu’elle est contre toute modification de frontière. Régulièrement, de médiocres colloques d’universitaires aux ordres se réunissent ici et là pour condamner à mots couverts les Occidentaux et pratiquer cet art mystérieux qu’est le contre-terrorisme par invocation. Ici aussi on a essayé de lutter contre le terrorisme en faisant de grandes déclarations, et, devinez quoi, ça ne marche pas.

Utiliser ses cellules grises

Comme je le disais plus haut, il y a les faits, et il y a les certitudes. Dans un monde idéal, les premiers bousculent les secondes, et ils priment. Mais dans notre monde, certains, oubliant les leçons de Sherlock Holmes, tentent de plier les premiers pour les faire coïncider avec les secondes. On trouve là quelques journalistes, tiers-mondistes égarés, grands reporters ratés et plumitifs hésitants, mais on trouve aussi une poignée d’orientalistes égarés au milieu de l’islam radical, et, mes préférés, les anciennes gloires un peu rances de services de renseignement continuant à exposer, comme du temps de leur splendeur, leurs erreurs et leurs certitudes. Ce qui ne lasse pas de me fasciner, c’est l’aplomb avec lequel quelques unes de ces vieilles pointures continuent de radoter alors qu’elles se trompent depuis 20 ans. Elles se trompaient lorsqu’elles commandaient, elles se trompent quand elles pérorent devant une poignée de parlementaires ou quelques membres d’un institut parisien, elles se trompent quand elles racontent leur vie.

Une des rares choses que j’ai toujours enviée chez les policiers, de tous les pays, c’est que même leur plus haute hiérarchie connaissait les dossiers. Au Danemark, en Italie, en Australie, en Egypte ou ailleurs, on sentait que la vision globale des réseaux et de leur articulation n’était pas l’apanage des seuls enquêteurs ou des analystes. Ailleurs, hélas, selon le principe si gaulois qui veut que le chef commande tout et n’importe quoi, un hôpital comme une usine Coca, l’impulsion intellectuelle venait d’en bas et les différences d’appréciation étaient nombreuses. Et vous savez quoi, je n’ai jamais vu un de nos grands chefs avoir raison, du moins dans notre domaine. Plusieurs ont été de remarquables leaders, parfaits gestionnaires, mais d’autres ont raté tous les coches, ignorant des pistes, modifiant des notes, jouant leur propre partition. Aucun, cependant, n’a eu le déclic. Le combat commençait parfois dans les bureaux. Pire, certains, qui osent encore s’exprimer en public malgré des carrières émaillées de sanglants échecs et autres magouilles, continuent à nier l’évidence et mentent sans vergogne. Quelques phrases, entendues ici et là, sur Al Qaïda, relèvent ainsi, non plus de l’aveuglement, mais du révisionnisme, voire du sabotage tant leur audience est grande auprès du public.

Alors ? AQMI serait donc une création des SR algériens ? Certains auteurs le croient, mais leurs démonstrations ne reposent que sur de hasardeux raisonnements, de douteux syllogismes sans preuve. Accoler des faits, parfois imparfaitement perçus, pour leur donner l’apparence de la cohérence est de la simple sophistique, pas de l’analyse. S’il ne fait aucun doute que les services algériens ont glissé, comme leurs homologues occidentaux, des sources humaines dans les groupes terroristes, il n’a jamais pu être prouvé que ces groupes obéissaient aux généraux. Les témoignages de garçons comme Samraoui et consorts, officiers en rupture de ban aux motivations douteuses, ont toujours été traités avec beaucoup de prudence en Europe, malgré toutes nos réserves à l’égard du DRS, pour ne citer que lui. De même, vous pensez bien que nous avons cherché à savoir, et rien de probant n’en est sorti. Je compte bien revenir sur se sujet un de ces jours.

AQMI ne serait donc qu’un groupe criminel ? Et Ansar Al Din ? Et le MUJAO ? Et les cellules mauritaniennes ? Evidemment, le phénomène terroriste n’est pas central dans la région, et il ne faudrait surtout pas oublier les défis, autrement plus importants, que sont le développement économique, la bonne gouvernance, la sécurité alimentaire, le progrès social, ou l’apaisement des tensions ethniques ou religieuses. Il reste un sujet d’intérêt pour deux raisons :

– Il s’en prend à nos intérêts

– Il est devenu un enjeu régional, qu’on soit d’accord ou pas d’accord.

Inutile, donc, de faire la moue ou de râler.

Créant une vaste bouillie indigeste d’autant plus prétentieuse qu’elle est mauvaise, plusieurs commentateurs avancent une vision mécanique de l’Histoire. Ils mélangent les phénomènes, font appel à Braudel en pensant qu’on ne l’a pas lu – et pour cause, Braudel est le quarterback des Broncos de Denver, et donc peut-être le père d’Eric Cartmann – et ils présentent une série d’enchaînements de causes et de conséquences, loin de toute intervention humaine. Invoquer Braudel sans se référer aux travaux, fascinants, sur les mécanismes de la prise de décision (voir ici, par exemple) ou sans même avoir lu les mémoires de Churchill, les chroniqueurs antiques ou médiévaux, est la preuve d’un parti-pris teinté d’ignorance volontaire.

Cette totale inexpérience du pouvoir, ce manque cruel de culture, cette vision paranoïaque des faits conduisent à de cruelles erreurs d’appréciation, et confortent la séparation entre universitaires, surtout français, faut-il le préciser, et membres des administrations. Pourtant, quand on a fréquenté le pouvoir, on sait comment se prennent les décisions. Du coup, alors que les analyses devraient converger, elles s’éloignent de plus en plus. Force est ainsi de constater que, en raison de leur refus même d’avoir des contacts avec des fonctionnaires, la plupart des universitaires tombent dans le piège du déterminisme et confondent temps historique et temps tactique. Combien de spécialistes de l’Afrique ricanent ainsi dès qu’on leur parle de jihadisme ? Mieux, le fait d’aller sur le terrain ne permet pas de tout comprendre… Il y a là une forme d’aveuglement de géopoliticiens confrontés à un phénomène qu’ils ne comprennent pas et qu’ils évacuent d’un revers de la main. Des chars allemands dans les Ardennes ? Impossible.

Cleaning up the mess

Où en sommes-nous donc ?

Qu’on le veuille ou non, AQMI a réussi son pari et est devenue un enjeu régional. Ayant tissé des liens opérationnels avec les Shebab et Boko Haram, le groupe est également connecté à quelques pointures en Europe, au Moyen-Orient et jusque dans la zone pakistano-afghane. Pour le savoir, il faut être un minimum connecté aux gens qui travaillent vraiment sur le sujet, et ne pas se contenter de creuser les sillons, importants mais pas suffisants, de l’histoire locale, de la sociologie ou de la démographie. Vous pouvez être le plus grand connaisseur de telle ou telle éthnie, mais si vous n’avez pas eu entre les mains le débriefing d’un émissaire jordanien d’Al Qaïda et si vous n’avez pas étudié les factures téléphoniques d’Abou Zeid, au final, vous ne savez pas grand chose.

Quel que soit le degré d’autonomie des hommes du sud vis-à-vis de l’état-major du mouvement en Kabylie, la machine reste cohérente et elle tente de reproduire dans toute l’Afrique de l’Ouest ce qu’AQ, sa glorieuse inspiratrice, avait réussi : créer des vocations, reprendre des luttes à son compte, rassembler les bonnes volontés et combattre. Ce que les jihadistes algériens font aujourd’hui avec les Touaregs d’Ansar Al Din, les jihadistes d’AQ l’avaient fait avant eux en Asie centrale ou au Cachemire. Faut-il être un génie pour voir cela, ou faut-il simplement enlever les œillères que fournissent si aimablement quelques régimes locaux à des journalistes en mal de célébrité ?

Il n’y avait aucune raison valable que l’Afrique sub-saharienne, pauvre, victime de systèmes politiques corrompus et travaillée par le prosélytisme islamiste radical, échappe aux crises qui secouent depuis des années d’autres régions. On ne peut s’empêcher de penser que l’attitude française, entre lâcheté, calculs administratifs et inconséquence, n’a pas pesé pour rien dans la catastrophe actuelle.

You better hold fast

Peter Weir ne filme pas des aventures, il filme des hommes – et, plus rarement, des femmes. Sa filmographie, variée, est de qualité et il a été nominé 6 fois aux Oscars, une performance plutôt impressionnante. Que ce soit dans Pique-nique à Hanging Rock (1975), L’année de tous les dangers (1982), Witness (1985), Mosquito coast (1986), Le cercle des poètes disparus (1989), The Truman show (1998) ou Les chemins de la liberté (2010), Peter Weir étudie ses personnages au plus près, avec tendresse, lentement.

 

 

En 2003, Peter Weir réalise, avec Master and commander: The far side of the world une magistrale adaptation des aventures d’un des personnages les plus aimés de la littérature d’aventures en langue anglaise, Jack Aubrey, dit Jack la Chance.

Lucky Jack, héros d’une prodigieuse saga écrite par Patrick O’Brian (1914 – 2000), est l’incarnation de ce que bon nombre d’adolescents ont sans doute rêvé de devenir (bon, pas moi, qui voulais devenir espion depuis mes 10 ans). Courageux, chef-né aimé de ses hommes, guerrier accompli mais romantique, tenace, fin tacticien s’escrimant à jouer du violon, patriote, Jack Aubrey est un personnage complexe mais finalement plutôt serein qui gravit les échelons de la Royal Navy pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire.

Capable de douter, courant une partie de sa vie après la sécurité financière, Aubrey n’est pas monolithique et la fréquentation de son ami, le Dr. Mathurin, médecin militaire et homme de renseignement, l’initie aux complexités du monde et aux intrigues de couloirs.

Master and commander est, à l’image du cycle romanesque, un film ambitieux. Entouré de seconds rôles talentueux (Paul Bettany, Max Pirkis, Robert Pugh, Billy Boyd, notamment), Russell Crowe y incarne un homme souriant, presque une première pour lui, à bord d’un splendide trois-mâts, le HMS Rose, acheté par la Fox 1,5 million de dollars et rebaptisé HMS Surprise, le légendaire navire du capitaine Aubrey. Le voilier est, peut-être plus encore que le personnage de Crowe, la figure principale du film, mais celui-ci, contrairement à celui de Polanski (Pirates, 1986) n’est pas écrasé par ce splendide décor. Au contraire, il l’explore, et chacune des péripéties du voyage que réalise l’équipage de la Surprise est l’occasion de découvrir les détails de la vie à bord.

Comme Patrick O’Brian le fit dans ses romans, édités en recueils chez Omnibus, Peter Weir ne nous cache rien, mais il ne nous montre rien avec ostentation. On est loin de ces cinéastes aveuglés par leurs moyens et oublieux de leurs acteurs. Tempête ou calme plat, ravitaillement, entretien, navigation, combats, discipline, vie des officiers et de l’équipage, rien ne nous est caché, jusqu’à la terrible ingéniosité qui confie à l’eau de mer pompée dans les cales pendant les combats le soin de nettoyer le sol de la rudimentaire infirmerie – dans laquelle il est de bon ton de ne pas se rendre…

La caméra de Peter Weir se joue de la terrible exiguïté du navire, entre canons, hamacs, carré et mats. Sur ce petit bout d’Angleterre, les barrières sociales sont plus que maintenues, elles sont comme figées par les exigences de la discipline et certaines scènes, qui montrent la cabine de Lucky Jack devenir l’infirmerie au gré du déplacement de quelques cloisons, rappellent que le navire est un théâtre tragique. Du coup, le film présente de nombreux personnages, visages devenus familiers au fil d’une poursuite qui conduit la Surprise dans le Pacifique.

Master and commander, qui emprunte à plus de dix romans de la saga, s’inspire surtout, évidemment, du roman éponyme qui voit Aubrey poursuivre un corsaire de l’Empire. En 2003, et afin de ne pas déplaire au public américain, les producteurs décident de le transformer en corsaire français – ce qui conduira de nombreux critiques français à penser qu’il s’agit là d’une nouvelle manifestation de la querelle autour de l’intervention en Irak. En réalité, les romans de Patrick O’Brian ne montrent guère d’indulgence pour la France de Napoléon 1er et le film n’a rien de bien choquant – surtout quand on connait le cinéma de Peter Weir, peu tourné vers les blagues xénophobes. Les scènes de combats sont impressionnantes et elles montrent que Weir possède ses classiques – jusqu’à citer Spielberg (Saving Private Ryan, 1998) dès les premières minutes. Le film a sans doute appris à bon nombre de spectateurs que personne n’avait attendu 1914 pour livrer une guerre mondiale – qui connaît la Guerre de Sept Ans ? – et il met bien en évidence quelques traits de la guerre navale (distances parcourues, importance d’une seule unité si elle est raisonnablement puissante et bien commandée). On apprend beaucoup en deux heures, et ceux qui ne lisent pas ensuite les romans sont impardonnables.

Sobrement et élégamment mis en scène, Master and commander nous gratifie également d’une étourdissante bande originale, faite de musique de chambre (Boccherini, Corelli, Bach, Mozart) – de celle que jouent Aubrey et Mathurin – et de compositions originales ou de morceaux traditionnels.

L’élégance des choix musicaux n’a, en réalité, d’égale que celle de la mise en scène du plus grand film de Weir et probablement d’un des plus grands moments de la guerre navale au cinéma.

Les murs ont des oreilles

Je me souviens de dîners au cours desquels les conjoints de mes collègues connaissaient certains dossiers presque aussi bien que nous. Je me souviens d’un de mes chefs oubliant dans une voiture de la DGSN, à Alger, un attaché-case débordant de notes même pas démarquées. Je me souviens de ce policier qui, depuis le pont d’un navire touché par un attentat-suicide, appelait Paris avec son téléphone personnel pour passer des infos et poser des questions.

Et je me souviens aussi de ces expatriés, employés par de grandes entreprises, qui allaient de pays sensible en pays sensible sans avoir fait le ménage dans leurs disques durs et leurs clés USB.

Les Britanniques, passés maîtres dans l’art délicat de la communication de guerre, viennent de lancer une campagne de sensibilisation qui a le mérite de la clarté.

On attend de même de la part des autorités françaises, qui sont, je l’espère, conscientes du comportement de certains de nos fonctionnaires et de nos industriels.