Les castors lapons sont-ils hermaphrodites ?

Un ami, qui aime comme moi à fréquenter les blogs où l’on parle d’illuminati, de quêtes mystérieuses, de forces obscures et de sociétés secrètes pour initiés du 33e degré et plus si affinités, m’a récemment conseillé un site Internet remarquable à plus d’un titre. Parmi les nombreux motifs de réjouissance de cette merveille, un dialogue a particulièrement attiré mon attention. Ne reculant devant aucun sacrifice, la maison vous le reproduit ici :

MARTIN : Parlons de cela maintenant. Comment êtes-vous arrivé à la conclusion historique que ce sont les jésuites qui ont coulé le Titanic ?

ERIC : Parce qu’ils en ont tiré avantage.

Tout est dans la réponse, proprement stupéfiante, et on ne saurait rêver plus lumineuse illustration de la logique des complotistes. Pour eux, pas question, en effet, d’étudier les faits avant de parvenir à une conclusion. Non, le raisonnement est limpide, et immuable : si un événement a été utile à un camp, s’il a été parfaitement géré, alors il a été provoqué. Ignorance crasse des ressorts de l’Histoire, systématisme de romans de gare, et surtout, aveuglement et présupposés.

Prenons l’opération Serval, par exemple. Dès les premières heures du conflit, des journalistes algériens ont commencé à affirmer que Paris avait grossi la menace, forcé la main de Bamako, que la recolonisation de l’Afrique par la France était en marche. Aucune preuve, aucun élément concret pour étayer cette conviction, mais au contraire une mauvaise foi qui ferait passer la justice soviétique pour un modèle de respect des droits de la défense.

Quelques jours plus tard, l’attaque d’In Amenas a suscité force commentaires passionnants d’apprentis experts. Pour eux, aucun doute, le DRS était derrière l’affaire, dans le cadre de la sourde lutte qui oppose les clans autour du président Bouteflika. Des preuves ? Des faits ? Non, évidemment, car cela serait s’abaisser à une pratique bien bourgeoise de l’analyse. Si l’attaque d’In Amenas est le fait du DRS, qui a, au mieux laissé faire les jihadistes, au pire les a aidés, c’est simplement parce que l’affaire affaiblirait l’armée. Ou le contraire car, au fond, on ne comprend jamais rien aux explications des complotistes, qui, comme les chats, retombent toujours sur leurs pieds, mais sans bien savoir où ils sont.

Si ça les arrange, alors ils l’ont fait. Très bien, parfait. Pas d’opportunisme, pas d’erreur, pas de facteur humain, tout cela ne serait donc qu’une suite mathématique, sans imprévu ou impondérable, sans irrationalité. Et si François Hollande n’avait lancé l’opération Serval que pour réveiller l’orgueil des Maliens et propulser leur équipe de football en demi-finale de la CAN ? La présence de Français parmi les organisateurs de la compétition devrait vous convaincre de la réalité de ce complot. Ah non, on me dit en régie que leur entraineur est français, sans doute membre d’un service secret de la République. Voilà, tout est dit. Cette guerre sert à financer le PS sous couvert de paris sportifs truqués.

Quoi qu’on dise, il n’y a guère de zones d’ombre dans les attentats jihadistes, y compris ceux du 11 septembre, et les thèses avancées par certains ont été autant discréditées par la faiblesse des raisonnements tenus que par la qualité de leurs auteurs, révolutionnaires marxisants en mal de frissons, théoriciens racistes en mal de grand soir ou esprits supérieurs aux médiocres vies mais aux capacités cognitives hors du commun. Oui, oui, c’est bien du mépris que j’exprime là.

Au moment de l’affaire de Merah, je ne sais plus quelle intelligence supérieure m’expliqua doctement que toute l’affaire tombait bien, et qu’il fallait, évidemment – mais où avais-je la tête, aussi ? – repenser à la stratégie de la tension des services italiens à la fin des années 70. L’affirmation, assénée avec la force qui sied à ceux dont toutes les croyances politiques ont sombré dans de retentissants naufrages au cours du siècle passé, n’a, naturellement, supporté aucune contradiction ou toléré la moindre demande de preuve concrète. Quant à mes propres arguments, vous pensez bien qu’ils n’avaient guère de poids, tant mon passage, déjà ancien, au sein d’une certaine administration faisait de moi un être ô combien suspect, si ce n’est complice.

Car les conspirationnistes et autres complotistes ne sont pas seulement les détenteurs de la vérité, tellement éclatante que personne ne la voit à part eux. Ils sont aussi en mesure de dévoiler les manœuvres des plus grandes puissances de ce temps, étatiques ou privées, sans enquêter, par la seule puissance de leur pensée. Nous ne sommes plus face à des hommes, nous sommes face à des mentats, voire à des devins. N’attendez pas de leur part le travail de fourmi d’un grand reporter, les investigations poussées d’un policier de la Brigade financière ou les recherches d’un membre du contre-espionnage, ils n’en ont pas besoin.

Ils n’en ont pas besoin car ils sont omniscients, perchés à des hauteurs analytiques qui échappent au commun des mortels. Peu importe si les complots qu’ils dénoncent ne servent qu’une cause, ou n’attaquent qu’un seul ennemi, cet Occident dépravé et prédateur aux mains d’une clique dont la description rappelle les plus riches heures de l’Europe des années 30, dans le glorieux Reich ou la merveilleuse Union soviétique. Peu importe que le terme de complot ne soit utilisé que dans un sens, que jamais un attentat préparé pendant des mois sur trois continents par des dizaines de terroristes ne soit qualifié de complot, que jamais les mensonges de Mohamed Merah pour abuser les policiers ne soient perçus comme un complot.

Tordre les faits, ou même les ignorer, se refuser à la moindre construction intellectuelle rigoureuse reposant sur des faits, des questions, des réponses, des hypothèses étudiées puis validées ou abandonnées, ne jamais accepter la moindre conclusion différente, confondre conviction et investigation, telles sont les méthodes de nos découvreurs de secrets, pour lesquels les certitudes valent bien les faits, quand un enquêteur sérieux ne peut avoir pour certitude qu’un fait avéré et un renseignement recoupé. Inutile de préciser que tout dialogue est sans objet, et sans issue. C’est à se demander même pourquoi je vous dis tout ça.

Il y a, dans l’Histoire, assez peu de complots ou de conspirations – infiniment moins que dans la littérature ou le cinéma, et certains ont tendance à considérer que, parce qu’il existe des opérations secrètes et entreprises criminelles (cf. les quatre crétins qui, récemment, voulaient assassiner Obama) les complots internationaux ou de coups de billard à six bandes sont monnaie courante.

Quand des conspirations entrent en jeu, comme lors de l’assassinat du président Kennedy, elles n’ont pas le bel enchainement mécanique que se plaisent à nous décrire nos conspirationnistes. Mais pour le savoir, ces derniers devraient abandonner leurs œillères et travailler un minimum, ce dont ils n’ont nullement l’intention puisque leur recherche du complot n’obéit pas tant à une recherche de la vérité qu’à une démarche purement idéologique. Qui complotent, sinon les Américains, les Anglo-saxons, les Juifs, les banques ? Personne ne va vous parler d’un complot chinois, indien, iranien, saoudien ou brésilien. Et quand on signale une possible manœuvre souterraine des Soudanais au Tchad, on ne hurle pas comme une hyène blessée, on cherche.

Quand il s’agit de manœuvres politico-stratégiques, comme ce que fait le Qatar depuis le début des révolutions arabes, est-il bien nécessaire de d’évoquer un complot ? Ne s’agit-il pas d’opérations politiques, certes confidentielles, mais dont les effets seront de toute façon visibles ? Et pourquoi s’acharner sur le Qatar depuis deux ans alors que l’ensemble des pétrothéocraties du Golfe exporte depuis plus de trente ans une vision arriérée et dévoyée de l’islam ? Le besoin d’apporter des réponses simples à des phénomènes complexes est typique de ces conspirationnistes, à la recherche d’une cause à défendre, ou de puissants alliées, ou de gloire.

Le recours à des théories conspirationnistes permet d’apporter des explications en apparence simples à des phénomènes qui choquent, surprennent ou inquiètent. On les a entendues au sujet des attentats du 11 septembre, on les a entendues au sujet de la mort de Marie Trintignant, afin d’exonérer Bertrand Cantat de toute responsabilité, on les a entendues au sujet de l’affaire du Sofitel de New York afin d’exonérer Dominique Strauss-Kahn, on les entend à chaque attentat, à chaque évènement. Et, à chaque fois, ces théories proviennent des mêmes, enquêteurs de salon, sans connaissances, sans qualification, sans expérience. Et, à chaque fois, l’arrière-fond idéologique est le même, teinté de paranoïa et de raccourcis intellectuels. Benoît Collombat, le grand reporter de France Inter, en enquêtant sur l’affaire Boulin, a montré que des choses bien louches pouvaient se passer dans les coulisses mais, à la différence de bien d’autres, il a travaillé, il a cherché, il a réfléchi. Oui, je suis d’accord, ça n’est pas donné à tout le monde.

L’usage de théories complotistes pour expliquer le monde, outre qu’il révèle, comme je l’ai déjà dit, une grande ignorance, en dit long, également, sur la perception de son environnement. Qui parle, en effet, de complots ? D’obscurs activistes, des antisémites, des types qui croient dur comme fer que la Russie de Vladimir Poutine est assiégée et que l’insurrection syrienne ne saurait avoir de causes autres qu’extérieures. Il en va de même pour la guerre civile algérienne, qui a conduit quelques orientalistes – dont on mesure chaque jour la pertinence des analyses après les révoltes arabes – à ne voir dans la violence islamiste qu’une simple manœuvre des SR algériens. Faut-il être aveugle et ignorant pour ignorer l’échec social et politique du régime d’Alger, la montée de l’islam politique, le rôle des instituteurs envoyés par Nasser quand celui-ci épurait l’Egypte de ses Frères ? Et faut-il se sentir dépossédé de sa propre vie à ce point pour voir des fils de marionnettistes partout ?

Pourquoi faire passer les perplexes pour des conspirationnistes ? demandait, sans doute sincèrement, il y a quelques mois, un lecteur du Monde  ? Mais parce que la plupart des questions posées avec gravité par ces esprits acérés révèlent une grande ignorance, et en aucun cas une grande intelligence. Le doute est la deuxième qualité d’un enquêteur, mais le refus de se prononcer dans l’immédiat sa plus importante.

Si je pose des questions à un astrophysicien et que je ne comprends pas ses réponses – à supposer, déjà, qu’il saisisse ma question – de quoi aurais-je l’air en l’accusant de dissimulation ? Le fait de ne pas comprendre votre interlocuteur est-il toujours la marque d’une manœuvre de sa part ? J’ai été harcelé sur Twitter par une poignée de types qui ne supportaient pas l’idée que je puisse en savoir plus qu’eux sur certains sujets. Peu importait les diplômes, les années passées, le travail assidu, tout cela n’était que de l’arrogance – un défaut que je vais, par ailleurs, avoir du mal à nier… Ce genre de personne appelle au respect mais ne demande en réalité qu’à pouvoir vous asséner des foutaises sans être contredite. On invoque la démocratie mais on rejette la contradiction, le débat, les contre-arguments, le simple questionnement intellectuel reposant sur des faits. Entre celui qui pratique son art (le droit pénal, l’agriculture, la peinture sur soie, peu importe) et celui qui se présente devant lui sans la moindre expérience pour le critiquer, qui préférer ?

De plus en plus nombreux sont ceux qui estiment que la démocratie n’est parfaite que si on a la même opinion qu’eux, qui confondent démocratie et adhésion à leurs thèses. Il s’agit là des prémices du totalitarisme, fondé sur un mensonge, construit sur le rabâchage de vérités soi-disant évidentes, comme dans les cauchemars d’Orwell ou de Kafka. Lutter contre les théories du complot n’est pas nier l’existence de forces profondes, mais de même qu’il ne faut pas confondre Caroline Fourest avec Jean Jaurès, il ne faut pas mélanger Thierry Meyssan et Fernand Braudel. Je me comprends.

« T’was in the darkest depths of Mordor, I met a girl so fair. » (« Ramble on », Led Zeppelin)

L’ennemi se dérobe.

Instruit par le raid du 22 juillet 2010, il sait qu’il ne peut tenir que quelques instants face à des unités occidentales expérimentées dotées de moyens modernes et de capacités d’appui précises et puissantes. Cet automne, nos chefs militaires tablaient d’ailleurs sur un premier choc qui aurait balayé les jihadistes, mais ceux-ci, comme une équipe de majorettes face aux Washington Red Skins, ont sagement préféré éviter les combats. Il faut dire qu’en les prévenant six mois à l’avance, on les a probablement aidés à planifier la suite.

Mais ne boudons pas ici notre plaisir devant cette nouvelle illustration de la furia francese, mélange unique d’improvisation, de courage, et de volonté. A cet égard, le saut de guerre réalisé par le 2e REP est une leçon donnée à certains Européens, et une démonstration de savoir-faire et de détermination. Un saut à 125 mètres, avec seulement quatre chevilles cassées, ça force le respect, et c’est à se demander si c’est bien la même armée qui largue des légionnaires mais interdit le port d’un « masque glaçant ». Il faut croire qu’un stick de parachutistes est moins effrayant.

The Emperor does not share your optimistic appraisal of the situation

Vu d’ici, on dirait pourtant bien que la vraie bataille n’a pas commencé. Les frappes aériennes, efficaces contre des cibles repérées de longue date, vont-elles encore être possibles contre un ennemi qui se disperse et observe le silence électronique, le rendant d’autant plus difficile à suivre ? Une fois de plus, le superbe matériel aérien que nous déployons n’est manifestement pas adapté. Où sont nos maraudeurs, nos camions à bombes capables d’orbiter sur zone et de traiter les objectifs d’opportunité ? Pertinents dans les premiers jours, nos chasseurs, rapides et précis, sont-ils les mieux indiqués ? Attendons les Tigre, à supposer qu’ils aient assez d’allonge, mais ils ne remplaceront pas un OA-10 ou un Super Tucano, dotés de flingues de concours et de la puissance de feu d’un croiseur.

Touchés par les raids aériens, les jihadistes se sont donc retirés dans la profondeur de ce pays presque vide. Habitués depuis des années à vivre dans un environnement hostile, bénéficiant des immenses lacunes sécuritaires des Etats riverains comme de l’insuffisance des moyens militaires français à contrôler la zone, ils n’ont sans doute pas encore montré l’ampleur de leur capacité de nuisance.

Il semble, par ailleurs, qu’il n’y ait quasiment pas eu de combats terrestres, et on peut donc estimer que les terroristes n’ont pas tant perdu de leurs hommes ou de leurs moyens. Sans doute ont-ils abandonné les blindés pris à l’armée malienne, ainsi que leurs pièces de DCA, mais le premier objectif militaire fixé par le Président, « détruire les terroristes », est loin, très loin, d’être rempli.

En déclarant que « nous [étions] en train de gagner cette bataille », le Président a donc, une nouvelle fois, fait la démonstration de l’optimisme qu’il exprimait le 31 décembre en évoquant une inversion de la courbe du chômage d’ici la fin de l’année. Le ministre de la Défense n’est pas en reste, et pour un peu on les verrait bien aller sur le Charles De Gaulle comme le précédent empereur sur l’USS Abraham Lincoln en 2003.

Peace for our time

Cette fulgurante poussée vers le nord n’a pas permis d’engager le combat, et tout, ou presque, reste à faire. La chevauchée vers Kidal va-t-elle reprendre ? Et qui protègera nos arrières ? Et qui croit vraiment que l’armée malienne, que nous exhibons dans chaque village repris, a joué le moindre rôle dans cette offensive ? N’est-ce pas, justement, pour la suppléer que nous sommes en train de combattre ? Qui peut croire qu’elle sera formée et opérationnelle pour la suite des opérations ? Oui, je sais, personne.

L’effort militaire français, de son côté, est considérable, et il peut désormais être comparé à ce qu’il était en Afghanistan. Je note, en passant car je n’aime pas me moquer, que ceux qui hurlaient à la mort il y a quelques années quand on leur disait que nos troupes combattaient des terroristes en Kapisa se pâment désormais quand on leur dit que nos mêmes troupes viennent de sécuriser la boucle du Niger contre les jihadistes. Il faut croire que certaines guerres sont plus branchées que d’autres, plus hypes.

Pourtant, la situation n’est pas si différente, comme je le suggérais ici. Comparaison n’est certes pas raison, mais nous pourrions espérer de nos chefs qu’ils tirent profit de nos échecs. Au-delà des remarques de la délicieuse Susan Rice, ambassadrice de l’Empire auprès de l’ONU, qui qualifiait nos plans de crap (merdiques, pour dire les choses comme elles sont), force est de constater que l’absence de solution politique au sud, pointée par Washington, est un handicap sérieux. La tenue d’élections, annoncées d’ici le mois de juillet, ne nous garantit pas de sortie à la crise régionale qui s’annonce.

 

Comme l’a rappelé avec son habituel brio le colonel Goya, être seul sur le terrain n’est sans doute pas un handicap – sauf quand on n’en pas les moyens, évidemment, mais ça n’est pas encore notre cas. En revanche, pour sortir d’une crise, mieux vaut être plusieurs à discuter, et la guerre que nous menons actuellement est à la confluence de bien des crises voisines.

The path of the righteous man is beset on all sides by the inequities of the selfish and the tyranny of evil men.

Dans un environnement régional traversé par une onde de choc sans précédent, les puissances traditionnelles sont absentes, qu’elles aient été emportées (Libye) ou qu’elles soient tétanisées à l’idée de l’être (Algérie). La Tunisie, qui ne comptait guère, ne compte plus, et la lointaine Egypte connaît des troubles à la mesure de son poids. Les révoltes arabes, comme je l’ai écrit maintes fois, d’abord  ici, puis , et encore , sont, parmi d’autres phénomènes fascinants, l’expression du basculement de puissance des Occidentaux, et singulièrement des Européens.

Embourbés dans la routine, englués dans les certitudes, envournés par les experts qui osent encore pérorer malgré la longue liste de leurs erreurs, ils se sont aveuglés, s’accommodant sans honte de dictatures odieuses, se compromettant avec les pires crapules sans même avoir le cynisme magistralement assumé des Russes ou des Chinois. Cet aveuglement s’est accompagné, le plus logiquement du monde, d’un retrait des affaires du monde, d’un refus d’agir, sauf à passer sous les fourches caudines d’une légalité internationale qu’on aimerait tant pouvoir défendre mais qui n’est que bureaucratie et atermoiements.

Les historiens nous diront si le déclin du courage stratégique a entrainé le déclin de nos appareils militaires, ou si c’est ce déclin qui a éteint le courage. Le fait est qu’avec près de 3.500 hommes et les effectifs d’un escadron de chasse au Mali la France fait un effort qui fait pâlir d’envie ses alliés européens. On est loin, pourtant, de ce que nous sommes censés pouvoir mettre en oeuvre en cas de crise majeure. L’imbrication des crises, du jihad syrien au Sahel, de révoltes en révolutions, l’interconnexion des théâtres, du Yémen au Mali en passant par le Pakistan, sont autant de défis que nous relevons en ordre dispersé, et c’est finalement dans le discours de ceux que nous combattons que nous trouvons l’unité qui nous fait défaut. Piètre consolation.

L’échec stratégique des Européens n’est pas encore consommé, mais il n’est désormais pas loin. Pour l’heure, nous sommes d’abord confrontés à l’échec historique d’un grand nombre d’indépendances, qu’elles aient été conquises de haute lutte ou accordées, voire bradées. Un demi-siècle après, la France, drapée dans ses leçons de morale et sa posture messianique, a été incapable d’accompagner l’émergence de démocraties apaisées. De faillites sociales et économiques en naufrages politiques, la voilà contrainte de mener, non pas une guerre néocoloniale comme le clament une poignée d’hystériques en quête d’indignation glamour, mais une authentique guerre postcoloniale. Et d’ailleurs, à bien y regarder, toutes les révoltes arabes qui dégénèrent sont des conflits postcoloniaux.

La France, qui n’est pas seule responsable du cirque, intervient donc car elle est la seule à en avoir à la fois la capacité, et Dieu sait que c’est difficile, la volonté, et la moins mauvaise des légitimités. Du coup, au Sahel, la voilà, pour la première fois depuis l’apparition du phénomène, seule en première ligne contre les jihadistes algériens. Nul doute qu’ils ne laisseront pas passer l’occasion de cette confrontation majeure, qui voit Paris, sous la contrainte des évènements, reprendre sa place aux côtés de l’Empire et de quelques autres puissances du Nord, loin des tentatives hypocrites d’exploration d’une 3e voie qui n’a servi qu’à financer des partis politiques et alimenter les ambitions de quelques uns.

Pour ma part, si je me réjouis de voir la France réintégrer le nid, je déplore que cela soit dans de telles conditions. La fracture se creuse, effrayante, et personne ne paraît capable de la réduire. Le jihadisme, né des excès de la domination occidentale sur le Moyen-Orient, se nourrit désormais de la faiblesse des Occidentaux, qu’il défie partout où il le peut. En relevant le gant, Paris fait le choix, comme toujours, du panache, mais on sait où cela nous mène, d’habitude.

C’est pas que vous me gênez, Monsieur Fernand, mais je ne sais pas si ça va bien vous plaire

Je voulais prendre cinq minutes pour livrer au peuple, certainement impatient, ma consternation, mais d’autres, à la fois plus talentueux et plus rapides, ont livré ici ou leurs analyses, quand ils n’ont pas simplement moqué, avec une irrésistible drôlerie, les réactions d’effroi qui ont tant agité la toile ces derniers jours.

A la vue de ce sympathique légionnaire, lundi matin, mon cœur s’est instantanément gonflé de fierté, tandis que je souriais, comme souvent, bêtement. J’avais, évidemment, reconnu le foulard que l’on porte dans Call of duty et que j’ai souvent aperçu sur le visage d’autres joueurs pendant que j’agonisais dans le caniveau d’un village d’Afrique ou sur le toit d’un bidonville brésilien.

Mais d’autres que moi n’ont pas trouvé cette image réjouissante, ou rassurante, ou amusante. Ils l’ont trouvée, au contraire glaçante. Pensez donc, un militaire en opération de guerre, avec un masque qui dit tout de sa mission, c’est glaçant, c’est choquant, c’est révoltant, c’est inquiétant, c’est, c’est… gênant. Oui, chère Madame, cher Monsieur, chers citoyens modèles, un soldat français est un tueur en puissance, chargé de projeter la volonté politique de l’Etat – et de la nation, dans la plupart des cas – et de l’imposer à nos ennemis. Et cette projection de puissance se fait par la violence parce qu’on s’est rendu compte assez vite que dans certaines circonstances un simple discours ferme mais poli ne suffisait pas.

Car figurez-vous que le soldat fait la guerre. Inutile de vaciller sous le poids de cette percée conceptuelle majeure, c’est comme ça. Et la guerre n’est pas – attention au nouveau choc intellectuel – un événement indolore. Elle est au contraire l’imposition de notre volonté à l’ennemi en lui infligeant le plus de pertes, le plus de dommages, jusqu’à ce que l’un des deux camps n’en puisse plus et demande la fin de l’affrontement. C’est un concours dans la souffrance et le sacrifice, subis et infligés.

En portant ce masque annonciateur de mort, ce légionnaire, fidèle à la réputation de son corps, montrait sa détermination à tuer et sa capacité à encaisser les chocs. Il mettait également ses pas dans une tradition millénaire qui veut que les guerriers portent les signes extérieurs de leur mission, plus souvent des crânes que des tutus.

Hélas, chers amis, la France est en guerre. EN GUERRE. Vos impôts vont servir à tuer, à blesser, à mutiler. Des hommes sont morts sous les bombes que VOUS avez payées, des soldats qui portent VOTRE drapeau sur la manche ont d’ores et déjà tué. Je respecte profondément le pacifisme, je comprends l’antimilitarisme, mais je ne peux supporter ce mélange fascinant de bêtise et d’angélisme qui s’est déversé sur nous depuis lundi. Oui, vos maris, vos frères, vos fils, rêvent d’étuis brulants tombant sur le sol, ou de missiles déchirant le ciel, et de types éclatés façon puzzle dans d’exotiques cahutes ou de lointains kékés. C’est ça, la guerre, sale, d’une violence sans limite, et c’est bien pour ça que je ne la fais pas et que je souhaite ne jamais en vivre trop près. Mais je me renseigne, je lis, je me dis que la réalité ne peut se réduire à Louis la Brocante fait le jihad ou Joséphine ange gardien en Syrie.

Vous avez été choqués par la violence qui se dégageait de ce soldat ? J’en ai été fier. Etes-vous plus choqué par ce masque glaçant que par les familles qui vivent dans la rue, par ces enfants que l’on tue et dont on déterre les petits cadavres dans la forêt de Fontainebleau, par ces jeunes femmes violées vingt fois qui tapinent en bas de chez vous ? Où est votre morale ? Que valent vos cris d’horreur ? Quelles sont donc vos valeurs ?

Evidemment, naïvement, on espérait un silence narquois de nos chefs militaires, vaillants guerriers étoilés aux poitrines gonflées. On souhaitait un off amusé des gars du SIRPA, du genre, « Bah, c’est un légionnaire, notre ultimate warrior à nous, il a un peu dérapé, mais c’est pas grave, c’est marrant ». Mais non, que nenni, point du tout. Là aussi, cris d’orfraie, roulements d’yeux, concours de mesquinerie : « Oh, c’est mal, toute cette violence, ce n’est pas très AQMI friendly, que vont penser nos ennemis auxquels notre Président – que le Très haut l’ait en Sa sainte garde – a promis l’éradication ? Ils vont sans doute être blessés par l’attitude désinvolte de ce soldat. » En France, chère Madame, on voudrait éliminer les ennemis sans les tuer. Oui, ce serait ça, la vraie grandeur, la nôtre, celle de Munich, de Sedan, d’Azincourt, de la Mansourah, et tant d’autres hauts lieux de notre « art français de la guerre ». Oui, je sais, ça ne marche pas. Soupir.

On apprend ce soir que des sanctions sont à l’étude. C’est affligeant, mais on se dit, par ailleurs que si elles sont étudiées par ceux qui ont attendu plus de dix ans avant d’aller au Sahel, notre légionnaire aura eu le temps de commander le 1er REC avant de prendre son rapport chez son chef de section.

Découvrir au début d’une guerre qu’on est commandé par des émasculés n’est pas ce que j’appelle une bonne nouvelle.

 

 

Et je dédie ce post à un ami du glorieux 2e REP, qui se reconnaîtra.

« Hello, Is there anybody in there?/Just nod if you can hear me/Is there anyone home? » (« Comfortably numb », Pink Floyd)

L’affaire d’In Amenas s’est conclue, sans surprise, par un respectable bain de sang, et puisqu’on en est à aligner les corps à la morgue, autant faire de même avec une poignée de réflexions.

Un long travail d’enquête commence pour les services algériens, qui vont devoir gérer une investigation criminelle d’ampleur épique et subir les légitimes demandes d’explication des pays dont des ressortissants ont été tués ces derniers jours.

Il va falloir identifier les corps et identifier les armes, faire le lien entre les premiers et les secondes, achever la sécurisation du site, désamorcer ce qu’on va y trouver, interroger les témoins, écouter les rescapés, faire parler les prisonniers, analyser tout ça, pointer les incohérences, trouver lesquelles sont, malgré tout, logiques et lesquelles appellent d’autres questions. Et puis il va falloir exploiter tout ce qui va être ensuite découvert sur les corps des terroristes : peut-être des passeports, à coup sûr des téléphones, des calepins, quelques ordinateurs. Et quand on aura les téléphones, on pourra reconstituer, naturellement, leurs historiques, mais aussi leurs déplacements, les lieux où ils ont été achetés, qui les a payés, qui finançaient les communications, etc.

Bref, une enquête longue, complexe, mais aussi urgente, puisque de ses conclusions devra découler une réévaluation de la menace régionale. D’ores et déjà on trouve des terroristes français et peut-être canadiens – irréfutable preuve d’un complot ourdi par Paris – et on évoque la présence de Libyens, de Yéménites, d’Egyptiens. Au Nigeria, Boko Haram, qui n’est pas en reste, a annoncé avoir tué deux soldats en partance pour le Mali, et la presse a même évoqué la mort à Gao d’un leader (ici) d’un des responsables de cette aimable confrérie. La question est donc bien régionale, comme je l’avais envisagé il y a près d’un an,  et confirme, une fois de plus, la nature profonde des réseaux jihadistes, que j’ai décrite à l’occasion de l’affaire Merah, et surtout ici, il y a une éternité.

Elle est où, la poulette ?

L’attaque contre le site d’In Amenas est une opération remarquablement conçue et menée. Lire, ici et là, comme des révélations du Très haut, qu’elle a été « préparée » peut faire rire nerveusement ou sangloter. Oui, en effet, attaquer avec 40 hommes un site de cette importance ne se décide pas un matin, dans un bar de banlieue.

– Alors, M. Mokhtar, un petit blanc, comme d’habitude.

– Oui, merci Mimile. Et tu mettras du saucisson aussi.

– Vous êtes sur un coup ?

– Oui, on va se faire la station Butagaz de Garges-les-Gonzesses. Un truc énorme.

La prochaine étape pourrait être une phrase définitive, du genre « Les morts étaient décédés et ne respiraient plus ». Bravo, bravo, bravo.

Mais ne perdons pas le fil, comme disent les artificiers, et procédons simplement.

1/ Une opération bien préparée, incluant sans nul doute des reconnaissances préalables, une bonne connaissance des lieux, une étude du dispositif de sécurité afin d’en déceler les failles et, le cas échéant, une poignée de complices.

2/ Une opération qui répond à la volonté des jihadistes algériens de refaire parler d’eux, et qui ne met fin à aucun hypothétique pacte de non agression. Alors que l’Algérie lutte contre le terrorisme islamiste radical depuis plus de vingt ans, et qu’on meurt toutes les semaines en Kabylie, aucun média occidental ne relaie jamais la moindre information à ce sujet. Le régime algérien l’a bien compris, après les attentats d’Alger (avril et décembre 2007, revendiqués par AQMI) et a donc littéralement sanctuarisé la capitale – du point de vue de la menace terroriste, s’entend, parce que question délinquance, pardon. Depuis, et malgré des carnages réguliers que je rappelais aimablement, comme à mon habitude, il y a quelques jours, les jihadistes algériens ne parvenaient pas à faire parler de leur combat.

L’effort accompli au Mali depuis 2009 peut aussi se lire ainsi. Du coup, l’attentat contre In Amenas, au sud, apporte, enfin, aux jihadistes algériens la visibilité dont ils ont besoin, au nord, mais aussi dans toute la région. La poussée des terroristes du GIA au Niger, en 1995/1996, que j’ai longuement décrite en avril dernier, avait été initiée pour de simples raisons logistiques. Plus de quinze ans après, le jihad au Sahel permet à AQMI de réaliser l’objectif du GSPC : devenir un point de référence central pour tous les jihadistes de la région. L’avenir nous dira si la guerre au sud a permis de relancer la guerre au nord, mais il ne s’agit là que d’une hypothèse, et, évidemment, d’une crainte.

3/ L’opération d’In Amenas est un modèle du genre, conçue à la fois comme une riposte de longue date à une intervention française annoncée depuis des mois (Ben oui, l’ennemi manœuvre aussi, mais il n’a pas de divisions blindées, lui. Comment ça, nous non plus ?), une attaque contre le cœur de l’économie algérienne, un défi aux autorités d’Alger, un signal aux puissances régionales, et un clair appel à la mobilisation lancé à tous les jihadistes de la région. La présence de combattants étrangers parmi les terroristes nous renvoie à la présence d’Algériens parmi les assaillants du consulat impérial de Benghazi. Quant ils combattent, les jihadistes se soutiennent vraiment, ils ne sont pas comme les Etats occidentaux. Et inutile de froncer les sourcils, ça ne m’impressionne pas.

A In Amenas a été réalisée la première attaque d’envergure contre les intérêts énergétiques algériens de l’histoire du jihad, la plus importante prise d’otages de l’histoire du pays, et une des plus importantes prises d’otages de masse de l’histoire du terrorisme. Une libération sans casse était au-delà des capacités des unités spéciales de l’armée algérienne, et sans doute de la plupart des armées de ce monde. En France, c’est le GIGN qui a la mission de gérer ce genre de cauchemar, mais l’affaire d’In Amenas était d’autant plus difficile à régler que cette prise d’otages avait lieu sur un site industriel stratégique (15% de la production de gaz) qu’il ne fallait pas endommager, et qui était peut-être même piégé.

En choisissant d’intervenir assez rapidement, l’ANP a fait le choix, salutaire mais immensément douloureux, de la fermeté et de la réactivité. Ce choix, tout autant tactique que politique, a eu un coup humain dramatique, mais les récits des rescapés, évoquant une exécution presque immédiate des otages japonais tout comme la pose d’explosifs sur certains autres, laissent peu de doute quant à la volonté des hommes de Belmokhtar de négocier – quoi qu’on ait pu lire, ici et là. Synthèse des capacités opérationnelles des réseaux jihadistes observées dans le Caucase, au Yémen, en Irak ou en Arabie saoudite, l’attaque d’In Amenas est un saut qualitatif majeur (qu’il serait imprudent de considérer comme sans lendemain) une sorte d’attentat parfait : choc politique, choc stratégique, choc économique, cirque diplomatique, défi opérationnel. Tout y est, et la presse d’Alger, qui n’a pas été avare d’idioties ces derniers jours, évoquait un « 11 septembre algérien ». Dans un pays martyr, l’expression n’est pas anodine. Avec 37 morts étrangers sur le site, l’affaire est une véritable catastrophe pour l’Algérie, qui n’avait de cesse de vanter la sécurité de son territoire.

Et revoilà la sous-préfète

Mokhtar Belmokhtar, dont j’ai présenté ici l’attachante personnalité, n’est pas plus aujourd’hui qu’hier le narcos sans idéologie que s’acharnent à décrire des esprits pour le moins troublés. Authentique trafiquant d’armes et de cigarettes (je me souviens avoir lu son surnom de Mr. Marlboro en 1997 dans un rapport en provenance du Niger), il est tout autant un authentique jihadiste, membre du GIA de la première heure, terroriste sans pitié, fin tacticien et habile politicien.

Son autonomie à l’égard des émirs actifs dans le nord de l’Algérie ne s’est jamais démentie depuis 1998, et il n’a pas plus fait allégeance à AQMI qu’il ne l’avait fait au GSPC. L’annonce, il y a quelque semaines, de la création de son propre groupe, « sous les ordres directs  d’Al Qaïda », aurait dû faire réagir nos contre-terroristes de plateau. Pourquoi un narcotrafiquant continuerait-il à agir si ouvertement ? La moindre petite frappe des rues de Mexico sait que se réclamer d’Al Qaïda n’est pas la garantie d’un avenir radieux et prospère. Belmokhtar, qui serait donc un imbécile, aurait, quant à lui, adopté la posture inverse. Ce que c’est le panache, quand même. Et quitte à être un imbécile, autant être un parfait crétin en faisant la guerre pour le compte d’un groupe dont on aurait été exclu.

Etrangers, ce tombeau sera votre tombeau

Belmokhtar, qui a revendiqué fièrement la paternité de l’attaque, est désormais un émir internationalement connu. Face à lui et face aux autres émirs, les Occidentaux et leurs alliés africains se mettent en place, en ordre dispersé. La comparaison avec l’Afghanistan (« Sahelistan ») n’est évidemment pas pertinente au regard de la géographie, de l’histoire, de la mosaïque ethnique ou des influences étrangères, mais elle prend tout son sens si on se place du côté des Occidentaux. Comme à chaque fois contre des jihadistes, les missions qu’ils se donnent sont impossibles à remplir : éradiquer la menace, rétablir l’ordre, construire une démocratie – ce qui n’est pas facile en temps de guerre quand on n’a déjà pas réussi en temps de paix.

La désormais habituelle cacophonie gouvernementale française (« Pour quelques semaines », « Jusqu’à ce que le pays soit stabilisé », « Une reconquête totale du Mali », « pas vocation à reconquérir tout le pays ») n’est couverte que par les fulgurances des phénix de la pensée stratégique que sont Lionnel Luca ou Eric Ciotti. Au volontarisme français s’opposait déjà des jihadistes mobiles, combattifs, décidés et bien armés. Le risque est désormais de voir se greffer à l’opération Serval des missions d’assistance de l’Europe, des Nations unies, de l’UA, de l’OTAN, qui vont alourdir tout le système et récréer à Bamako la tour de Babel militaro-administrative observée à Kaboul pendant des années, avec le succès que l’on sait.

« Who’s your leader? Who’s your man? Who will help you fill your hand? » (« Night of the long knives », AC/DC)

Ah quel cirque, mes amis, quel cirque ! Manifestement, les jihadistes présents au Mali ne sont pas les aimables amateurs de trek que d’aucuns, dans les salons feutrés de l’îlot Saint Germain, pensaient affronter.

On en parlé au Général, à Londres, et il a dit : « ça craint ».

Dès dimanche soir, un conseiller de l’Élysée confiait, faux ingénu ou vrai crétin, que la combativité et l’équipement des terroristes que nous affrontions avaient été sous-estimés. Par vos services, peut-être, votre Eminence, mais pas par les quelques bloggeurs qui s’intéressent, en amateurs, à la chose. A moins, ce qui est toujours possible puisque nous sommes en France, que les administrations ne se parlent pas. Ou à moins, puisque nous sommes en France, que les immenses succès militaires qui ont scandé le siècle passé n’aient inspiré nos stratèges, éblouis par la puissance de nos arsenaux. Au fait, sergent, merci de monter l’allume-cigare de ce Dewotine 520 sur nos nouveaux Mystère IV. Et où en est la commande de Sherman ?

Cet automne, il se murmurait même que les jihadistes seraient balayés au premier choc, comme une tribu de Celtes défoncés à l’hydromel de contrebande anéantis par la IXe Légion Hispana. On a d’ailleurs retrouvé des images des premiers débriefings.

Qu’on ne se méprenne pas. Je soutiens cette guerre, et autant par patriotisme que par certitude qu’il faut la mener, même avec retard. Et je soutiens les autorités politiques, même si elles ont tergiversé et attendu, jusqu’au dernier moment, pour s’engager. Mais je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la pertinence de certaines analyses et synthèses réalisées à des échelons intermédiaires. En même temps, je repense à quelques cerveaux croisés dans mon ancienne vie, et je me dis que la diffusion de certains papiers a déjà été un beau succès remporté sur la machine, entre frilosité, relecture tatillonne avec ajouts de fautes et ouverture compulsive de parapluie. « Vous pouvez vérifier cette histoire de guerre en Europe en 1940 ? »

Bref, la douleur m’égare, et elle n’est pas très constructive, je n’en disconviens pas.

Ainsi donc, depuis une semaine, la France mène au Mali la guerre qu’elle ne voulait pas mener. « Pas de troupes au sol », nous disait-on au début de l’hiver. Pas d’appui aérien, nous assurait-on, drapé dans un refus si européen de toute violence. Seulement voilà, à force de dire à des types qu’on va les renvoyer à l’âge de pierre (qui ça ?), mais qu’on viendra plus tard parce que là il faut repeindre les roues du VAB en noir et retrouver la clé du champ de tir, ces sales garçons prennent l’initiative. « Faut admettre, c’est logique », aurait ajouté Dame Seli, à qui on ne la fait pas. Et du coup, sans crier gare, voilà l’armée française engagée dans les airs et au sol au Mali, déployant ses chasseurs, les vieux et les neufs, ses hélicoptères, les fragiles et les solides, ses petits gars venus en catastrophe du Tchad, de Côte d’Ivoire et du riant Sud-Ouest, connu pour sa bonne chère, son goût de la fête et du partage, et ses unités parachutistes vantées par le grand poète alternatif Maxime Le Forestier. 1.800 hommes, selon le ministre de la Défense, et bientôt 2.500…

C’est « côtelettes » que vous ne comprenez pas ?

Essayons de lever le nez, oublions les fulgurances de ceux qui prédisaient la fin de l’islamisme en 2001 et annonçaient la disparition du jihad après les révoltes arabes de 2011. Evitons aussi quelques outrances, car que n’a-t-on entendu depuis une semaine. Honteuse ingérence ! vocifèrent ceux qui soutenaient en 1995 la glorieuse Serbie. Infâmes colonialistes ! nous serinent ceux qui considèrent le Sahel comme un jardin privatif. Abjects racistes ! nous lancent ceux qui enseignent à leurs enfants que les juifs gouvernent le monde et que les homosexuels méritent la mort. Intervention illégale ! nous assurent ceux qui ont vanté le coup de Prague et saluent les avancées démocratiques cubaines. Manipulation grossière ! chantent en chœur ceux dont les élections sont truquées depuis leur indépendance.

Qui peut affirmer sans rire que la descente des jihadistes, la semaine dernière, vers Sévaré a été un prétexte pour la France ? Qui peut dire (j’ai les noms, pour ceux que ça tente, y compris des journalistes algériens) que Paris a forcé la main de Bamako ? Hé, les amis, vous avez vu les images ? Le contingent français a été constitué dans l’urgence, le matériel n’était pas prêt, pas encore reconfiguré après l’Afghanistan, le matériel volant pas déployé, et les personnels pas encore mobilisés. On me disait même, cette semaine, que les surplus parisiens n’avaient plus beaucoup de tenues couleur sable.

Et puis, évidemment, il n’aura échappé à personne que la France, usée, vieillie, presque ruinée, sans aucun appui militaire européen sérieux, poursuit au Mali son rêve colonial tout en défendant des intérêts économiques cachés. De même, chacun sait que François Hollande, ancien gouverneur du Texas, et que Jean-Yves Le Drian, membre bien connu de la NRA, sont des néoconservateurs enragés, avides de guerres salvatrices, de conflits rédempteurs, de domination impériale, qui considèrent John Milius comme un poète romantique.

En réalité, et de façon très inquiétante, on dirait que ces accusations, qui émanent dans leur écrasante majorité du monde arabo-musulman, sont le reflet de tensions culturelles qui dépassent largement la seule sphère islamiste. Il y a quelques jours, un jeune progressiste égyptien, qui n’a pourtant pas démérité il y a deux ans contre les sbires du raïs déchu, expliquait ainsi avec le plus grand sérieux que la France menait une guerre coloniale raciste, fondée sur la haine de l’islam et du monde arabe. Comment un garçon censé être un militant progressiste, avide de progrès social et politique, peut-il imaginer un pays européen ourdissant une telle manœuvre politico-militaire ? N’y a-t-il pas là comme une étrange et inquiétante interprétation du monde, largement reprise avec plus ou moins de subtilité par certains médias arabes et, dans un terrible écho, par les jihadistes, de la Mauritanie au Pakistan ?

Et que penser des réactions africaines à ces réactions arabes ? Seule au front, la France enregistre depuis quelques jours des ralliements presque inespérés à son opération militaire (Mauritanie, certes, mais aussi Sénégal, Niger, Nigeria, Tchad, Togo, Bénin) et on sent poindre comme la montée d’une vaste tension entre le nord et le sud de l’Afrique. La crainte de heurts ethniques dans un Nord Mali reconquis est dans tous les esprits qui pensent plus loin que le prochain plateau sur TF1, et j’ai brièvement évoqué ici notre impréparation à ce scénario.

L’armée malienne, qui ne s’est guère battue ces derniers temps, est soupçonnée de vouloir se venger des populations des régions reprises afin d’effacer une authentique humiliation. Il serait bon, ici, de se souvenir de l’hostilité ancestrale entre « Blancs » et « Noirs » dans cette région. Cette semaine, un homme en apparence raisonnable m’a dit sur Twitter, avec un naturel et une sincérité terribles : « Les Maghrébins musulmans rêvent d’asservir les Africains animistes. » J’en suis resté sans voix, tant la perspective de violences intercommunautaires me pétrifie. Les incursions répétées de la Libye du colonel Kadhafi au Tchad, que quelques imbéciles regrettent ces jours-ci, reposaient sur cette vision raciste. Pour cette raison, l’arrivée de troupes tchadiennes, si elle devrait donner encore plus de mordant à l’offensive française, n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour la stabilisation de la région en raison des rancœurs qu’elle pourrait provoquer. Et que dire des renforts nigérians… Espérons que ça ne sentira bientôt pas le pneu brûlé.

Il ne s’agit pas, évidemment, de critiquer la valeur militaire de ces contingents, mais de prendre en considération l’impact de leur présence sur les populations du Maghreb, en particulier en Algérie ou en Libye. Les tensions qui ont présidé à la scission de fait du Mali sont présentes également au Niger, et jusqu’au Tchad, et il serait bon de ne pas oublier que la Mauritanie connaît, elle aussi, une ligne de fracture. Par quel miracle les horribles conflits ethniques qui ont déchiré l’Europe et déchirent l’Afrique des Grands lacs ne déchireraient-ils pas demain le Sahel, zone tampon entre monde arabe et monde noir, et ce pour les exactes mêmes raisons : frontières idiotes, inégalités sociales et économiques, différences religieuses, confiscation du pouvoir politique.

Bill, que veulent ces marginaux ?

Il est, dès lors, possible de lire différemment les actions des jihadistes, dont j’ai déjà dit ici qu’ils pourraient bien être parmi les causes – je n’ai pas dit les inspirateurs – des révoltes arabes. Incarnations d’un projet politico-religieux délirant et sanguinaire, les terroristes actifs dans la zone sont aussi le reflet, en s’associant à certains Touaregs, d’un panarabisme dévoyé qui explique l’hostilité quasi unanime que rencontre l’intervention française. Par « néocolonialisme », il faut donc entendre « domination occidentale sur le monde arabe », un ressenti ancien, et historiquement fondé, devenu dogme national en Algérie, et qui a présidé à la création en 1928 de la Confrérie de Frères musulmans, mouvement religieux mais aussi, profondément arabe. Les jihadistes ne sont donc pas seulement des musulmans radicaux, ils sont aussi les défenseurs autoproclamés d’une fierté arabe. Les progressistes se trouvent ainsi piégés, entraînés par panurgisme dans la condamnation d’une guerre qui vise des hommes qui les tueraient sans hésitation. Un paradoxe vertigineux, me semble-t-il, mais je suis un grand sensible.

Cette nouvelle crise régionale qui se profile, comme toutes les crises régionales de l’Histoire, ne saurait avoir une cause unique. Ceux qui voient dans l’intervention occidentale en Libye le point de départ de la crise malienne révèlent sans complexe l’étendue de leur ignorance, et de la Libye, et du Mali. De même ceux qui comparent la guerre au Mali à celle menée en Libye il y a deux ans se vautrent-ils dans la plus insensée médiocrité. Quant à ceux qui moquent la lutte de la France contre les jihadistes algériens alors qu’elle les soutiendrait en Syrie, ils ne font que relayer le prêt-à-penser aimablement fourni par Moscou et Téhéran sans avoir, manifestement, réfléchi ou cherché à comprendre. Cela dit, et comme on le disait il n’y a pas si longtemps dans les casernes, réfléchir c’est commencer à désobéir. Ne nous inquiétons pas, eux sont bien obéissants.

Dis donc, t’essaierais pas de nous faire porter le chapeau des fois ?

La France est donc le coupable idéal, et son indécision, que j’ai rappelée, notamment, ici, n’exonère pas la principale puissance régionale, l’Algérie de ses propres errements. Les commentaires sur l’audacieuse et inédite attaque d’In Amenas m’ont ainsi littéralement fait hoqueter. Non, bon Dieu, non, l’Algérie n’est pas à son tour touchée par la crise malienne. C’est plutôt le Mali, et le Niger, et la Mauritanie, et le Tchad, et le Maroc, et la Tunisie, et la Libye qui sont tour à tour touchés par la crise algérienne. AQMI est un mouvement algérien, héritier du GIA puis du GSPC, ses cadres sont presque tous algériens, leurs ennemis sont le régime algérien et la France – une association remarquable, mais passons. La prise d’otages de masse du 16 janvier dernier est donc un tragique retour de bâton, une conséquence directe, même, de l’affligeant mélange de cynisme, d’incompétence, d’aveuglement et de calcul à court terme qui caractérise depuis des décennies les gouvernants de ce pays.

J’ai eu la chance de me rendre en Algérie à plusieurs reprises, à la fin des pires années de la guerre civile – et je veux d’ailleurs croire que mes collègues et moi avons joué un rôle dans l’éradication de certains groupes. A Alger, j’ai découvert une ville superbe, des citoyens attachants, qui aiment leurs enfants comme j’aime les miens, ni meilleurs ni pires, un pays qui semble magnifique – mais que je n’ai pas eu le droit de parcourir. J’ai, hélas, aussi pu contempler, lors de réunions stupéfiantes, les lourdeurs d’un système qui, à cette époque, accusait l’Iran d’être derrière le GIA (et pourquoi pas l’Islande, ou le Honduras ?), et occultait les causes économiques, sociales et politiques de la crise.

Quand un Algérien me dit, fier et peiné, que l’Algérie s’est tenue seule face aux barbares pendant près de dix ans, je le crois. Mieux, je sais qu’il a raison, car j’ai été un très modeste acteur de la misérable et craintive aide que nous lui accordions pour des raisons bien plus politiques que stratégiques ou morales. C’est donc avec consternation que j’ai vu l’Algérie s’isoler, aller d’initiatives sans lendemain en coups politiques sans moyen, refuser de prendre ses responsabilités alors que, comme je l’ai maintes fois dit et écrit, elle a tous les moyens et toute la légitimité pour agir, y compris le soutien de l’Union africaine. Où est donc passée la coalition de l’été 2009 ?

Si la crise malienne est l’échec de la France, incapable de stabiliser et de développer ses anciennes colonies sahéliennes, elle est donc aussi l’échec de l’Algérie, incapable de venir à bout d’une guérilla jihadiste qui tue toutes les semaines. Après avoir traîné des pieds, refusé l’évidence, rejeté par avance toute modification du statu quo – sans voir qu’il avait volé en éclats depuis des mois, Alger a été comme Paris surprise par l’offensive jihadiste du 7 janvier. Mais quand la France s’est jetée dans la bataille, l’Algérie a préféré observer un silence boudeur, laissant sa presse plus ou moins libre entonner les vieilles rengaines, et apprendre au peuple qu’elle n’avait eu d’autre choix que d’autoriser un survol de son territoire par les avions de son ennemi juré. Et pourtant, il y a des Su-24 à quelques centaines de kilomètres des combats maliens. Quand même, voyez où ça mène, le dogmatisme.

Comment, « comment » ?

L’opération Serval est donc un camouflet diplomatico-militaire majeur pour l’Algérie. ET comme si ça ne suffisait pas, l’attentat contre le site gazier d’In Amenas est encore plus grave, en exposant la vulnérabilité d’un pays dont on pensait, malgré toutes ses faiblesses, qu’il gérait et protégeait son unique richesse – puisque la jeunesse algérienne est abandonnée à son sort. Mise à l’écart par les révoltes arabes, sèchement marginalisée par le déclenchement de la guerre française au Mali, humiliée aux yeux du monde par une spectaculaire opération contre le plus cher de ses trésors, l’Algérie vacille, ou devrait vaciller. C’est tout un système dont on contemple le naufrage, entre persistance, depuis près de 25 ans, des maquis jihadistes, encerclement par les poussées révolutionnaires et les terroristes – qui ne sont pas les mêmes, désolé MM. Bonnet et Dénécé – et faillite socio-politique. La crise malienne, née de la crise algérienne, nourrie des crises arabes, est en passe de devenir une autre crise, régionale, majeure, faite de tensions ethniques et religieuses, de poussées irrédentistes incontrôlées, d’attentats majeurs, de guérillas sans frontière.

Dans cet immense et désertique foutoir, le terrorisme islamiste radical, comme toujours, n’est pas tant une menace stratégique que le révélateur de tensions plus profondes. Il n’en doit pas moins être combattu, pour ce qu’il est, pour ce qu’il représente, pour ce qu’il attaque. On en est droit d’espérer que la conduite de cette guerre sera supérieure à son anticipation, et on est droit de craindre que ça ne soit pas le cas. Restent, sur le terrain, nos hommes, courageux, à peine rentrés d’une autre guerre lointaine et incompréhensible, dont le premier est tombé il y a une semaine.

Je suis allé aux Invalides mardi dernier rendre hommage au chef de bataillon Boiteux, mort pour la France, et je sentais, plus nettement encore qu’au soir du 11 septembre, le sol s’ouvrir sous nos pieds. Guerre terrestre, guérilla, attentats au Mali, en Afrique, en Europe, au Moyen-Orient, exécutions d’otages, tensions entre communautés… Les mois qui s’annoncent ne seront pas joyeux, et, pour la première fois depuis très très longtemps, la France est seule en première ligne. On a le devoir d’être fier, on le droit d’être inquiet.

#UneGBUpourtous

Comme je l’ai dit vendredi, je ne vais pas commenter les opérations militaires en cours pour la simple et bonne raison qu’elles sont en cours, justement. N’ayant pas la science infuse, je suis dans la terrible incapacité de vous dire autre chose que ce que les communiqués nous disent, et je ne vois pas l’intérêt de les paraphraser. Que voulez-vous, je ne suis pas éditorialiste sur une chaine d’infos.

Pas un mot, donc, sur les raids en cours, sur les combats au sol, sur les otages, sur la combativité enfin reconnue des jihadistes. Pas un mot non plus sur mes précédentes critiques, auxquelles je ne retire pas un mot.

Quelques mots, en revanche, pour dire, la fierté de voir mon pays prendre la tête d’une opération conforme aux valeurs qu’on nous enseigne (enseignait ?) il n’y a pas si longtemps. Fierté de voir nos armées en découdre avec des terroristes qui nous narguent et nous menacent depuis des années. Fierté de voir notre classe politique s’unir derrière le Président – et amusement d’entendre les crypto staliniens de deuxième zone faire la fine bouche, eux qui vantent les succès politiques de Cuba, et amusement de lire les comme toujours affligeantes analyses des nostalgiques du Maréchal, engoncés les uns et les autres dans leurs errements idéologiques et leurs croyances d’un autre âge.

Fierté donc, et soulagement aussi, en constatant que le travail de fourmi de dizaines d’analystes depuis des années a fini par payer. Fierté, aussi, en entendant le ministre de la Défense affirmer que la France est en guerre contre le terrorisme. La prise de conscience est là, tardive certes, mais là, et bien là.

Fierté, mais lucidité quant aux difficultés à venir, à commencer par nos otages, les attentats qui s’annoncent, la gestion d’un Nord qui est loin d’être reconquis, ou les bavures, inévitables.

Consternation, en revanche, à entendre des voix pourtant autorisées comparer le Mali à la Syrie, s’étonner des morts, s’interroger doctement sur la conception d’opérations secrètes. Car, figurez-vous, la révélation est terrible, choquante, stupéfiante, presque incroyable : il y aurait des morts pendant les guerres, essentiellement parce que, tenez-vous bien, les ennemis se défendraient. Et tout ne se passerait pas comme prévu.

Dès hier matin une baroudeuse de bar d’hôtel essayait de nous faire dire que le fait qu’il y ait eu des morts lors du raid en Somalie révélait que l’affaire avait été mal montée. Ou celui-là qui s’interrogeait hier sur la poursuite des opérations au Mali parce que le lieutenant Boiteux était mort dans les premières heures de notre intervention. Ou ces observateurs qui lient la crise malienne à l’intervention français en Libye, en 2011, alors que les racines du mal sont bien plus profondes et anciennes.

Il va y avoir des morts, des blessés, des mutilés, et des contre-offensives, et des embuscades, et des ratés. Ça s’appelle une guerre, les amis, je ne la souhaite à personne, mais je ne vais pas avoir le début de la moindre compassion pour les jihadistes d’AQMI, du MUJAO, d’Ansar Al Din, barbares dévoyés nourris à la pire interprétation de l’islam, en provenance de nos amis du Golfe, bien ignorants des merveilles et des splendeurs de leur religion et de leur culture.

Mais je vais éviter les grands mots et les grands concepts, je laisse ça aux combattants de salon qui se pressent déjà à la radio et à la télévision pour nous raconter les guerres qu’ils n’ont pas menées, les opérations secrètes qu’ils n’ont pas conçues et les attentats qu’ils n’ont pas déjoués. Non, je vais simplement dire que cette guerre, même si elle répond aussi à l’exigence de ne pas laisser le chaos s’installer dans la région, incarne un sursaut de volonté de la France. Dans mon coin, je suis fier de cette volonté, de cet engagement, de cette capacité à se sacrifier pour des idées.

Fier, tout simplement.

Bon, ben on va plus à Plougastel

Pendant que je suis là, dans ma tanière, à disserter plus ou moins doctement du jihad, de la volonté politique et du rôle des ONG du Golfe dans la radicalisation religieuse au Sahel depuis vingt ans, des hommes font la guerre au Mali. Je suis sans doute sensible, mais ça me fait quelque chose.

Ceci étant dit, passons aux choses sérieuses.

On m’a toujours dit qu’il valait mieux prendre l’initiative des combats que de subir la loi de l’ennemi, mais il s’agissait sans doute de réflexions nées dans les cerveaux malades des – trop – nombreux militaires de notre ministère de la Défense. Du coup, après avoir affirmé, dès le début de l’été 2012, à qui voulait l’entendre que la France rétablirait l’ordre républicain au Nord Mali, puis avoir piteusement découvert que tous ces gens semblaient décider à se défendre et à ne pas plier devant les fulgurances de nos responsables et qu’on irait plutôt se battre à la fraîche, en septembre 2013, nous voilà obligés de nous battre sans être totalement prêts.

Je ne vais pas gloser pendant des pages et des pages sur cette crise, qui me suit comme une malédiction depuis 16 ans et que j’ai longuement décrite en avril dernier. J’ai annoncé l’intervention française ici, souligné ses risques , et même émis quelques remarques désagréables il n’y a pas si longtemps. Force est de constater, désormais, que le temps est venu de l’action, et le brouillard de la guerre, déjà dense quand on est sur le terrain ou dans les cellules de crise, devient impénétrable quand on n’est qu’un simple observateur. Je laisse donc à des analystes plus chevronnés, mieux renseignés, ou moins scrupuleux le soin de commenter des images d’archives.

Quelques remarques, cependant, puisque je suis un incorrigible bavard. Il convient d’abord de souligner que la poussée jihadiste du début de la semaine, que j’interprétais comme un simple mouvement, un coup de sonde, a dégénéré en engagement sérieux. « Les plans de bataille sont obsolètes au premier coup de feu », m’a dit un jour un ami, qui savait de quoi il parlait, et il est bien possible que cette bataille qui commence ne confirme cette sentence. Les jihadistes voulaient-ils vraiment descendre jusqu’à Mopti ? Et ces tirs de sommation, à propos desquels j’ironisais lundi ou mardi dernier, n’ont-ils pas été, finalement, les premiers coups de feu de cette guerre dans laquelle nous nous engageons ?

Dieu sait que je me suis moqué, Dieu sait que j’ai ricané, Dieu sait que j’ai douté, mais je suis fier, en tant que citoyen, de la détermination du Président ce soir. Quelle différence avec les propos ambigus de ce matin, lorsque le chef de l’Etat cherchait ses mots, lisait l’habituel verbiage diplomatique sans paraître convaincu, invoquait les Nations unies comme s’il fallait encore chercher la caution d’une institution qui a validé (Résolution 2085) notre stratégie et nos projets. Evidemment, il ne vous aura pas échappé que Paris s’était ralliée, finalement, à une opération en septembre 2013 et que les terroristes nous forcent donc la main.

Au lieu de ne rien dire et d’agir, nous avons prévenu sans frapper, mais le sort en est jeté et c’est dans une guerre que nous nous lançons désormais. En énonçant nos objectifs, en nommant nos alliés, en ne cachant pas que les combats pourraient durer, en convoquant le parlement, le Président, sans doute pour la première fois de son mandat, fait preuve de leadership, voire, pourquoi le nier, d’une certaine grandeur. En qualifiant nos ennemis de terroristes, il fait montre de lucidité et de courage, reprenant à son compte les décisions de notre justice comme celle des Nations unies (Comité 1267). Mais l’exaltation ne doit durer qu’un instant, le temps de se sentir fier, avant de contempler le tableau, et l’intervention de Laurent Fabius, ce soir, pourrait de toute façon dégriser n’importe quel noceur. Bref. Tout le monde ne peut pas avoir en réserve Colin Powell, Condoleezza Rice, Hillary Clinton et John Kerry.

Gardons-nous des déclarations martiales, car ça ne se présente pas si bien. L’armée malienne n’est qu’une armée de papier, balayée au printemps 2012, impliquée dans des exactions, responsable d’un putsch dont elle ne se dépêtre pas. A Bamako, capitale d’un pays pour lequel nous allons tuer et pour lequel des Français vont mourir, personne ne semble en mesure de gouverner. Les armées qui vont combattre à nos côtés, sénégalaise, nigérienne, nigériane, sont issues de pays dans lesquels ce conflit ne va pas manquer d’avoir des conséquences. Personne, dans la zone, n’était bien chaud pour se battre, et le début de la guerre a pris, comme il se doit quand tout est fait en dépit du bon sens, tout le monde de court. En France même, le risque terroriste va croître, et ce que je sais de l’état de nos services ne me fait pas rire.

Nos alliés, d’ailleurs, sont-ils prêts à gérer une menace terroriste accrue ? Pas plus maintenant qu’il y a un mois. Ont-ils ne serait-ce qu’essayé de convaincre leur peuple ? Non, évidemment. L’Union africaine, que la France a tenu à bout de bras depuis des mois, a-t-elle eu une réaction digne de ses ambitions ? Non. Et la CEDEAO, qui devait être le bras armé de notre projet, s’est-elle mobilisée ? On me dit qu’elle vient de se réveiller. Avons-nous anticipé les tensions ethniques qui risquent de transformer notre éventuel succès en nouveau cauchemar ? Non, malgré ce qu’affirmait sur iTélé M. Cambadélis toutà l’heure. Et où sont les drones de l’Empire, si importants pour éliminer les chefs ennemis ? Pas encore là. Fort heureusement, et malgré les déclarations du Président en novembre 2012, nos avions et nos hélicoptères réalisent des missions d’appui. Comme toujours, c’est le terrain qui commande, ou qui devrait commander. Mais allons-nous remonter vers le nord ou essayer de mettre en pitoyable une ridicule et inutile ligne de démarcation ? Mystère.

Quoi qu’il en soit, le sort de nos otages me semble scellé, et si mes pensées vont à nos soldats, elles vont surtout aux familles de nos malheureux concitoyens détenus, au Mali et au Nigeria, par les jihadistes. Il faut craindre, désormais, des exécutions filmées, des communiqués vengeurs, des menaces, d’autres enlèvements, des attentats. Qui croit que l’ennemi ne se défendra pas ? Je pense aussi aux civils maliens, pris en otage par des fanatiques, abandonnés par leurs gouvernants.

L’Histoire retiendra que la France, après avoir tant critiqué la guerre contre le terrorisme, s’engage à son tour, dans une notable évolution doctrinale qui fera sans doute couler beaucoup d’encre dans les mois qui viennent. L’Histoire retiendra que c’est le Président affaibli d’un pays en crise qui relève un défi peut-être trop grand pour lui. L’Histoire retiendra enfin que l’Algérie, la seule à disposer des moyens aériens nécessaires dans la région, préfère organiser des colloques pour se plaindre des printemps arabes plutôt que de combattre réellement les jihadistes. Quand la médiocrité se combine au dogmatisme…

Pour l’heure, il faut laisser parler les armes, et attendre.

We are an easy target

Ridley Scott, dont j’ai évoqué la carrière ici, est un cinéaste capable du pire comme du meilleur. Son Robin des Bois (2010, avec Russell Crowe, Cate Blanchett, Maw von Sydow et William Hurt) est ainsi une authentique consternation, à peine digne d’un Luc Besson. On pourrait également gloser sur Prometheus (2012), dispensable dérivé d’Alien (1979), et il est même permis de frissonner d’angoisse en pensant à la suite de Blade Runner (1982) que M. Scott préparerait. On attend désormais Citizen Kane 2, Le retour de Lawrence d’Arabie, et Mais où est donc caché le faucon maltais ?

Les bons sujets ne manquent pourtant pas, et Ridley Scott, en 2007, tourne une adaptation de Body of lies, un roman de David Ignatius, une des plumes journalistiques les plus renommées s’agissant du terrorisme.

Sorti en 2008, le film éponyme de Scott est un honnête film d’espionnage, et la seule superproduction véritablement consacrée au travail de renseignement contre Al Qaïda. On pourrait citer The Kingdom (2007, Peter Berg), mais il s’agit à la fois d’un film d’action et d’une enquête du FBI, loin, donc, des manipulations de source humaine.

A trop vouloir en montrer, il arrive qu’on devienne incompréhensible, ou à tout le moins confus, et c’est sans doute le plus grand défaut du film de Scott. Les bons points ne manquent cependant pas, à commencer par les décors. Tournées au Maroc, les scènes censées se dérouler en Jordanie, en Syrie, en Irak ou à Dubaï sont plutôt convaincantes, et, pour une fois, je n’ai pas eu l’impression de contempler un Moyen-Orient de pacotille. Evidemment, la centrale du GID ne ressemble pas à ça, et j’ai souvenir d’avoir admiré la rocaille de la Terre sainte (Jérusalem est à 80 kilomètres) en roulant vers les élégants locaux des SR jordaniens. L’influence britannique est, en revanche, bien restituée, et j’ai été ainsi sensible au savant mélange d’élégance londonienne et de froide brutalité du personnage magistralement interprété par Marc Strong. De même, l’omniprésence d’un garde-du-corps, discret mais visible, m’a rappelé bien des souvenirs. Pour un peu, ça me manquerait même…

Le film recrée donc des ambiances, et certaines scènes sont remarquables de vérité. L’exécution, interrompue, de Ferris par les jihadistes est particulièrement bien vue et renvoie aux vidéos diffusées en Irak ou en Arabie saoudite dans les années 2003-2005, ou à l’assassinat de Daniel Pearl au Pakistan en 2002. Horrible, donc, et la vidéo qui suit n’est pas à montrer à tous.

La gestion des sources humaines, très différente de ce que l’on pratique en France, n’est pas inintéressante à voir. L’intégration des drones de surveillance aux opérations de Ferris est ainsi bien illustrée, et confirme que le recours à ses appareils sans pilote a sans doute plus profondément modifié les choses en terme de renseignement qu’en terme militaire, comme je l’écrivais récemment ici. La méthode de recrutement des SR jordaniens, par ailleurs, donne tout son sens au C de MICE.

Hélas, le film pêche aussi par bien des côtés. Le personnage de Crowe est caricatural, et si on comprend aisément qu’il incarne une certaine CIA, et si plusieurs de ses remarques sont plutôt bien vues, son autonomie est proprement ahurissante et, de mon point de vue, pas crédible une seconde. On peut retenir son discours introductif, sans approuver ses méthodes ou sa stratégie.

Le discours d’un idéologue jihadiste est, de son côté, bien reproduit, et les scènes d’attentats sont bien restituées.

Le film, qui ne manque pas d’ambition puisque Sir Ridley Scott n’est pas connu pour sa modestie, se voudrait presque un documentaire. Il montre beaucoup, en effet, des cellules jihadistes aux drones de l’Empire en passant par les SR jordaniens, les séances de torture, les manipulations réussies et celles qui ratent. Il ne parvient cependant jamais à convaincre, et la cellule clandestine de la CIA qui monte l’opération contre Al Saleem n’a rien à envier à Enemy of the State (1998), un distrayant thriller paranoïaque du frère de Ridley, Tony Scott. Aucun des personnages ne suscite d’empathie. Celui de Crowe est un sous-John Brennan adipeux, celui de DiCaprio est une version brutale de Robert Baer et Mark Strong, s’il fascine, n’est pas, comment dire, très attachant.

Enfin, et c’est quand même légèrement handicapant, l’idée de faire évacuer la base d’Incirlik pour y commettre un faux attentat sans avertir ni les autorités turques ni le Pentagone ni le Département d’Etat est tout simplement idiote et d’un rare irréalisme. L’ensemble de l’opération, si elle n’est pas sans rappeler les grandes heures du contre-espionnage, n’est d’ailleurs pas crédible, en tout cas telle qu’elle est décrite. On sent, tout au long du récit, que Scott a lorgné du côté de la trilogie Jason Bourne, et même la musique de Mark Streitenfeld est très lourdement inspirée de celle de The Bourne Supremacy (2004, Paul Greengrass), un film qui, sans être crédible une seule seconde, est infiniment plus convaincant que Body of lies.

Distrayant, donc, mais on attend encore LE film sur le jihad.

La steppe et l’Empire

A l’heure des grandes recompositions stratégiques, il n’est pas inutile de nous replonger dans le passé. Abandonnant mes obsessions moyen-orientales, mes marottes romaines et mes hobbys sahéliens, j’ai récemment lu un ouvrage passionnant, quoiqu’un peu ardu, consacré à la Chine des Tang. Moi qui ne connaissais cette dynastie que par les romans que le génial Robert Van Gulik consacra au juge Ti, j’ai découvert grâce à La steppe et l’empire les relations que la Chine impériale a entretenues avec les turbulents nomades de sa frontière nord.

Les relations entre un Etat impérial inamovible et des acteurs politiques évoluant dans un espace sans frontière figée sont source d’inspiration, et renvoient aux défis que les empires doivent relever. Il ne s’agit pas, évidemment, de transposer des situations qui sont évidemment uniques, mais il y a quand même beaucoup à apprendre, des succès comme des échecs, afin de, pourquoi pas, tenter des modélisations.

Le livre de Pierre Marsone est d’une lecture exigeante, mais il séduit par son érudition, sa rigueur, et surtout son sujet. Le bouillonnement sauvage de cette immense Asie centrale ne cesse de nous séduire, Européens pacifiés que nous sommes, quand il ne nous heurte pas de plein fouet.

Espace, frontière de l’infini

AGS attaque 2013 la tête, non pas en friche, mais dans les étoiles.

Quittant les rues de Damas ou de Mexico, nous accueillerons en effet le jeudi 10 janvier, au Concorde, Xavier Pasco, qui coordonne au sein de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) les activités du pôle Espace, haute technologie et Sécurité. L’occasion idéale de prendre de la hauteur.