Le courroux des Furies vigilantes n’arrêtera plus les forfaits ; nous leur laisserons un libre cours. Chacun apprendra, en frémissant, le malheur d’autrui ; plus de fin ni de terme aux peines ; plus de consolation pour l’infortuné.

On sort éreinté de la lecture de Pukhtu, la saga franco-afghane en deux volumes (Pukhtu Primo et Pukhtu Secundo). DOA, qui poursuit son exploration des coulisses les moins reluisantes de notre monde, livre ici plusieurs centaines de pages d’intrigues croisées, de coups louches et d’opérations tordues sur fond de guerre contre les Taliban.

Pukhtu Primo Pukhtu Secundo

D’appartements parisiens en FOB afghanes, l’auteur développe une intrigue complexe dans laquelle se croisent affairistes, narcotrafiquants, policiers, journalistes, barbouzes, espions en fuite et contractors. Les deux romans n’ont, malgré leur toile de fond, que peu à voir avec le terrorisme ou le jihad international. Ils constituent en revanche une plongée plutôt fascinante dans le monde des sociétés militaires privées américaines.

Evidemment, et malgré la spectaculaire précision des descriptions, qui relève parfois du weapon porn mais n’évite pas de petites erreurs (s’agissant, par exemple, de la charge utile du MQ-9), tout cela n’a rien d’un documentaire. Polar, roman de guerre et d’espionnage, Pukhtu offre un tableau peu reluisant du dessous des cartes, à la fois caricaturale, débordant de testostérone, voire franchement racoleuse, mais jamais lassante.

On pense, évidemment, à James Grady (Le Fleuve des ténèbres, bien plus que Les Six jours du condor), à Maurice G. Dantec (notamment La Sirène rouge) et, plus que jamais, à James Ellroy (Le Quatuor de Los Angeles), aussi bien pour l’ambition de la fresque que pour les nombreux personnages ou la violence et la perversité, parfois un peu complaisantes, du texte. Il est même permis de trouver dans l’opération Tisiphone une réminiscence lointaine du projet Treadstone créé par Robert Ludlum dans la saga consacrée à Jason Bourne.

Le Fleuve des ténèbres Le Quatuor de Los Angeles La Sirène rouge

A défaut d’être instantanément devenus des classiques, les deux tomes de Pukhtu sont des textes efficaces, au style nerveux (âmes sensibles, passez néanmoins votre chemin). Ils prolongent les précédents romans de DOA et en annoncent d’autres. On les lira avec plaisir.

Le renseignement au cinéma : prendre langue avec les preneurs d’otages

Il fut un temps, pas si éloigné, où négocier avec des preneurs d’otages était non seulement possible mais constituait leur but réel. Le crime qu’ils commettaient n’était pour eux qu’un moyen, odieux mais rationnel, de prendre langue (« On peut discuter, peut-être ? » aurait lancé Numérobis) avec un Etat et de donner de la publicité à leur cause. Il était, dès lors, possible d’envisager une libération des captifs par le dialogue – tout en se prenant prêt, naturellement, à disposer des fâcheux.

Les groupes d’intervention spécialisés développèrent donc dans leurs rangs la fonction, complexe et prestigieuse, de négociateur. Il s’agissait pour eux de disposer de femmes et d’hommes capables de créer puis d’entretenir un dialogue avec les terroristes – ou avec les forcenés, car nombre de prise d’otages sont le fait de maris hystériques (Ecrivent-ils pour Le Figaro ? Sont-ils des militants régionalistes atteints du syndrome de Gilles de la Tourette ? Des mères de familles jurant la pureté de leur haine du racisme en même que que celle des Arabes ? Des éditorialistes névrosés ? D’anciens ambassadeurs tunisiens complotistes ? Mystère) ou de braqueurs dont le casse a mal tourné – afin d’obtenir un dénouement pacifique. Dans ces affaires, la survie des otages doit être l’unique objectif des forces engagées, et il fut maintes fois démontré qu’il était atteignable sans violence.

L’émergence des groupes jiahdistes a tout changé. Bien sûr, les otages capturés au Sahel ou en Afghanistan ou en Irak ont continué d’être des moyens de pression et des monnaies d’échanges, voire des objets de propagande froidement assassinés. C’est en réalité lors des attentats eux-mêmes que l’évolution est apparue. A Beslan, Bombay ou Nairobi, on a vu ainsi des terroristes prendre des otages dans le seul but de ralentir la progression des forces de l’ordre et de faire durer le plus possible l’événement, avant de les tuer et de mourir avec eux. Il n’était pas question pour eux de négocier – ce qu’avait également anticipé les auteurs de Couvre-feu, ce film décidément remarquable – mais bien d’utiliser les otages comme une contrainte opérationnelle majeure pour les unités spécialisées.

Ce mode opératoire, qui a été mis en œuvre par les terroristes du Bataclan le 13 novembre 2015, exclut toute issue par la négociation. Malgré tous les risques pour civils, il faut agir, rapidement, et être prêt à subir des pertes. Une fois de plus, la survie des otages est une nécessité absolue, morale, bien sûr, mais aussi politique, et personne ne peut comprendre, et encore moins, admettre, des délais inexplicables. D’ailleurs, un an après, personne ne les comprend.

Dans ce cas de figure, à quoi peuvent donc bien servir les négociateurs, puisqu’il n’y a rien à négocier ? A détourner l’attention des terroristes, à les sonder pour mieux les évaluer, comme ce fut le cas à Magnanville au mois de juin dernier. Il faut cependant que chacune des composantes de nos forces de l’ordre soit bien consciente qu’il n’y a rien à obtenir par la parole et que la neutralisation des jihadistes, quand bien même il s’agirait d’une démarche tranchant avec les pratiques habituelles, est une nécessité immédiate. C’est aussi, le cas échéant, un message de fermeté. J’imagine volontiers que les négociateurs des forces d’intervention ont donc revu leurs méthodes, puisque la seule issue d’une prise d’otages jihadiste est la mort. La parole ne sert plus à éviter la violence mais bien à préparer une intervention décisive.

La Cité de la peur, d’Alain Berbérian (1994)

« Oh honey hush, yes you talk too much/Listenin’ to your conversation is just about to separate us » (« Honey, Hush! », Albert Collins)

Le colonel Gallois rappelait récemment que la peur n’écarte pas le danger. Cette maxime, typiquement militaire et pleine de bon sens, n’a rien de risible, et elle devrait inspirer ceux de nos éditorialistes qui vocifèrent à longueur de journée au sujet de la guerre civile qui monte. Il y a dix ans, c’était l’insurrection. Quand ça change, ça change, faut jamais se laisser démonter.

Que l’état de notre pays inspire de l’inquiétude, nul n’en disconvient. Que nos politiques soient dans leur majorité affligeants, impuissants, médiocres et pour certains, même, très probablement malhonnêtes, la chose paraît également acquise. Que le chômage de masse soit une malédiction que nous ne parvenons pas à rompre, l’évidence est là. Que ce monde qui change par séismes nous malmène, oui, hélas. Il y a, face aux dangers qui nous guettent, de très compréhensibles réactions de stupeur, voire d’effroi, quand on ramasse des dizaines de corps dans nos rues, quand on entraîne nos enfants à courir en silence dans les couloirs de leur collège ou qu’un ancien Président parle de l’Etat de droit comme d’une excuse qui protègerait nos ennemis – et aussi les présumés innocents, nombreux parmi ses proches amis.

Face au danger, donc, il est possible de s’agiter en tous sens en déchirant ses vêtements ou, au contraire, de tenter de se maîtriser afin de dominer la situation. Personne ne conteste le droit à nos plus éminents éditorialistes de redouter le pire, même s’il est permis de penser qu’ils ne sont pas les plus exposés. On peut, en revanche, presque benoîtement, s’interroger au sujet de leur réaction à ces constats inquiétants. Evite-t-on les guerres civiles en les précipitant ? Eteint-on les incendies en versant de l’essence sur les flammes ?

Ivan Rioufol est de ces esprits fébriles, pris dans les phares de l’Histoire. Incapable, désormais, de raisonner, il ne fait que ressasser chaque jour ses angoisses – qui ressemblent de plus en plus à des névroses – sans rien proposer qu’une France à feu et à sang. On aurait pu espérer qu’un homme ayant cette audience s’en montrerait digne, mais on ne peut que constater la vanité de cet espoir. M. Rioufol, en effet, se complaît dans une fascination suspecte – et pourtant sans nul doute sincère – pour le pire. Il ne propose rien, il ne réfléchit guère plus et ne fait donc, hélas, que jouer le jeu de nos ennemis. Ces derniers sont nombreux, et eux ne paniquent pas.

La panne décence
La panne décence

Personne ne discute le fait que l’islam ou les musulmans soient devenus, et il faut le déplorer, un enjeu politique et social majeur dans notre pays. Il n’y a là, cependant, aucune raison de transformer cette crise de croissance nationale, née des décennies passées, gâchées par nos dirigeants, et d’une histoire millénaire qui traverse la Méditerranée, en un phénomène de stigmatisation collective. Il n’y a surtout, AUCUNE raison d’estimer que des Français soient moins français que d’autres, ou qu’ils doivent être suspectés du pire parce que quelques centaines de radicaux interprètent à leur façon leur livre saint. A ceux qui rappellent sans fin que l’islam sunnite s’est répandu par la conquête, ce qui est vrai, par exemple en Afrique du Nord ou en Asie du Sud, mais faux en Asie du Sud-Est, je rappellerai que l’expansion du christianisme, religion d’amour et de paix selon ce qu’on me glisse en régie, ne s’est pas faite par le seul sacrifice de missionnaires admirables et isolés. En Afrique centrale, en Amérique du Sud ou en Europe orientale, les conversions n’ont pas toutes été obtenues par la seule force de la foi.

Al Capone avait coutume de répéter, dit-on, qu’un mot gentil et un Colt 45 avaient plus de poids qu’un mot gentil seul. Il en va de même pour la foi, et un sermon a moins de force seul qu’accompagné d’un A-10. Si nous désirons nous envoyer à la figure les crimes de nos religions respectives, il va falloir penser à nous réclamer du pastafarisme. Je ne suis pas de ceux qui jugent que le jihadisme n’a rien à voir avec l’islam. Mais je ne serai jamais de ceux qui estimeront que le jihadisme est l’essence même de l’islam. De même, je ne juge pas que les croisades n’ont rien de chrétien, mais elles ne sont certainement pas l’essence du christianisme. C’est si compliqué que ça à saisir ? #Ilfautcroire

L’Histoire, ne l’oublions pas, n’est l’alliée de personne, et il est donc inutile de reprocher aux jihadistes de nous rappeler les croisades quand nous leur rappelons en retour la conquête de l’Andalousie ou le siège de Vienne. J’ajoute que ceux qui invoquent le passé ignorent bien souvent les faits censés prouver la justesse de leur argument. M. Zemmour, dont le nom ne figure pas parmi les vainqueurs de Gergovie, ferait ainsi mieux de se souvenir que les seuls Américains de souche vivent dans des réserves après avoir été systématiquement massacrés ou spoliés ou les deux en même temps les années fastes. Et il pourrait aussi s’interroger sur les Espagnols qui vivaient en Floride, ou au Texas, ou en Californie, avant même l’indépendance des Etats-Unis, ou sur les esclaves ayant participé à la croissance de cette prodigieuse nation avant d’en devenir, enfin libres, une partie plus que conséquente de l’âme.

M. Rioufol a peur. De la guerre civile, du chaos, de la violence. Je ne lui reproche pas. Mais que fait-il pour surmonter sa peur ? Il geint, éructe et occupe avec talent la place du type qui psychote dans tout film catastrophe qui se respecte. L’heure n’est pourtant pas aux pleureuses, et encore moins à celles qui traitent les victimes du terrorisme de lâches. Soit vous êtes terrifié et il serait bon que vous ressaisissiez, soit la situation actuelle vous satisfait car, en réalité, car elle répond à vos attentes, et alors… Alors rien.

« There’s a bar where the boys have stopped talking/They’ve been sentenced to death by the blues » (« Take this Waltz », Leonard Cohen)

Montréal. 13 novembre 2015. Quelqu’un a eu l’étrange idée de m’inviter à un colloque consacré au jihadisme et me voilà cerné de toutes parts par des femmes et des hommes brillants, universitaires de carrière, enseignants, auteurs, commentateurs exigeants d’un sujet que je ne traite qu’en amateur. Je ne perds pas une miette des discussions, des débats, des échanges, et je note toutes les références que je parviens à capter. Apprentissage accéléré.

La veille, au petit matin, on m’a demandé de m’adresser, en compagnie de vraies pointures, à un public choisi de responsables de la sécurité de grandes entreprises. Ça s’est passé à l’aube, au siège de je ne sais plus quoi, et j’ai choisi, comme souvent, de secouer un peu les puces de tout le monde. Au lieu de tenter de jouer les grands chercheurs comme d’autres n’ont pas de scrupule à le faire, j’ai reproduit ce qu’on m’a enseigné dans l’administration : assembler des faits, évaluer le résultat et le rendre à peu près intelligible. On m’a interrogé sur l’état de la menace jihadiste et j’ai répondu, assez abruptement, qu’elle était de plus en plus élevée. Je ne sais plus si j’ai parlé d’une attaque imminente, mais ça devait probablement se sentir. Après tout, je l’avais écrit trois semaines plus tôt, je pouvais bien le répéter devant des professionnels.

Je leur ai donc expliqué, dans le temps imparti, pourquoi et comment ça allait inévitablement arriver, peut-être dans leurs rues, peut-être dans les nôtres. J’ai lancé une plaisanterie cynique, dégusté leur effroi puis leur rire, et regagné ma place sous le regard sidéré du professeur qui m’avait invité (« Abou Djaffar, fallait pas l’inviter. Il ne faut JAMAIS l’inviter »). Nous avons ensuite répondu aux questions, échangé des cartes de visite, et nous nous sommes dispersés dans Montréal.

Le lendemain 13 novembre était le grand jour du colloque, six ou sept heures d’interventions, de cartes, de réflexions historiques ou stratégiques, de considérations militaires ou politiques. Je devais intervenir dans l’après-midi, pour traiter des difficultés organisationnelles des services de renseignement. J’avais passé la nuit à y réfléchir, tournant et retournant mes notes afin de leur donner un sens, mais tout ne s’était débloqué que dans la matinée, dans la salle de conférence, et j’avais trouvé l’inspiration en écoutant quelques esprits acérés évoquer les frontières de l’Irak. On ne se nourrit jamais assez de l’intelligence des autres.

La journée s’avance. Ecrire sur la menace jihadiste est mon quotidien depuis vingt ans, tout comme observer les dysfonctionnements, parfois amusants, parfois affligeants, des services de sécurité et de renseignement, mais j’ai quand même le trac en montant à la tribune. Je suis le deuxième ou le troisième à parler, la salle est pleine, attentive, amicale. Avant de prendre la parole à mon tour, je mets à jour mon fil Twitter, par réflexe idiot plus que par nécessité. Je ferais mieux d’écouter ce qui se dit au micro, mais je suis sans doute irrécupérable.

Les informations défilent sous mon index, et voilà que quelqu’un écrit qu’il y a eu une explosion au Stade de France. Et un autre qui rapporte des rafales dans le 11e arrondissement. Les tweets se multiplient, alors que mon sang se glace. Quelques secondes passent et le doute n’est plus permis : Paris est en train de subir une attaque terroriste complexe, mettant en action des tireurs mobiles et des kamikazes et impliquant une prise d’otages de masse. Je montre mon téléphone à mon voisin, et lui aussi commence à explorer Twitter avec fébrilité. Nous sommes à des milliers de kilomètres de la France, et des compatriotes sont en train de mourir.

Mais c’est à moi de parler. Je me lève, m’avance vers le pupitre, et ajuste le micro. Et je commence mon intervention par une annonce, faite d’une voix d’abord mal assurée mais dont je reprends le contrôle rapidement : je ne peux pas commencer à parler sans vous informer que Paris est actuellement l’objet d’une attaque terroriste.

Le reste de la journée se passe d’interviews en conciliabules, de silences affligés en prises de notes fébriles. Nos amis canadiens nous assurent de leur solidarité, mais tout cela est si loin. Nous sommes si loin. Et nous sommes si impuissants, alors des femmes et des hommes meurent dans les rues.

C’était il y a un an.

Et depuis ? Depuis, on a vu un Président, manifestement tellement surpris d’être le chef de l’Etat, se vanter de son pouvoir de vie et de mort sur les ennemis de la République. On a vu le même homme presque en larmes le soir du 13 novembre annoncer que la France allait, avec son infinie puissance, bombarder l’Etat islamique – cet adversaire que nous affrontions directement depuis 2014, justement afin d’éviter que tout cela n’arrive. On a vu un Premier ministre sidéré, à la mâchoire et aux poings serrés, se prendre pour une improbable combinaison de Clemenceau et de Churchill en prononçant des discours qu’il supposait être « de guerre » avant de tenter de nous les faire acheter en librairie.

On a vu un ministre de l’Intérieur toujours plus dépassé, niant l’évidence, rejetant les critiques, et se comportant, non pas comme le garant de notre sécurité mais comme un médiocre responsable syndical attaché à la seule défense, acharnée, d’un bilan dont il n’a pourtant pas à être fier. On a vu un ministre de la Défense, plus responsable commercial que stratège militaire, contraint de compenser le vide conceptuel gouvernement en publiant un discours lui-même bien imparfait. On n’a pas vu, en revanche, ou à peine le ministre des Affaires étrangères ou la ministre de la Justice.

On a aussi vu un ancien Président nous confirmer que la décence n’était pas une de ses qualités premières. On a vu des éditorialistes en roue libre délirer, des experts aux compétences douteuses nous dire tout et son contraire du même ton sans appel, et on a vu d’anciens responsables politiques drapés dans la défense de la France se livrer à une misérable surenchère de mesures ineptes, de délires populistes et de propos franchement racistes. On a vu ceux qui nous gouvernent paniquer et ceux qui les conseillent se complaire dans des erreurs qui nous ont conduit où nous sommes.

J’ai vu le 16 novembre, à peine revenu de Montréal, une jeune femme pleurer doucement dans le RER, et j’ai vu les yeux de mes collègues s’embuer alors que je leur racontais tel ou tel fait consternant appris au détour d’un déjeuner. Et j’ai moi-même senti que ma voix tremblait en parlant à des inconnus, ou en apprenant que ma fille aînée avait pleuré après l’assassinat du père Hamel. J’ai vu des Français dignes, choqués, tristes, en colère, mais dans leur grande majorité dignes, montrant une grandeur et une force dont la classe politique a été très largement incapable.

Et on a vu, aussi, des chercheurs affronter les vérités officielles ou donner du sens à une guerre menée par des chefs à bout de souffle, dont l’autoritarisme n’a d’égal que leur incapacité à faire enfin fonctionner une communauté du renseignement chaotique, où les querelles et les dysfonctionnements résistent aisément à la voix blanche de colère contenue du ministre. On a d’ailleurs vu le DGSE et le DSGI admettre sans hésiter devant les parlementaires que les attentats étaient des échecs alors que le brave homme continuait à accabler l’Europe, les Belges, les jihadistes qui ne sont pas gentils et le monde qui semble décidément bien trop vaste pour certains. Le même, admirable, n’a d’ailleurs pas bronché quand certains responsables de son ministère ont menti sans ciller à la commission d’enquête. Vous pensiez vraiment qu’on le ne verrait pas ?

Et on a vu des journalistes exposer, patiemment, la fascinante complexité des réseaux jihadistes ou les difficultés de nos services. On les a vus subir les critiques du pouvoir et dévoiler une vérité que celui-ci refuse obstinément de voir. On a également vu des francs-tireurs publier loin d’ici des travaux remarquables mettant à mal bien des foutaises officielles et révélant que ces groupes terroristes, terriblement humains, ne sauraient être défaits par la seule croissance de nos moyens techniques ou les impostures de quelques faux spécialistes très introduits. On a vu, enfin, comme dans une expérience de sciences humaines, les conséquences sur notre pays d’une catastrophe qui, à défaut d’être inévitable, était redoutée depuis des mois sinon des années.

On a vu, en réalité, l’Histoire se faire. Il est primordial, un an après cette tragédie, de rappeler qu’il n’y a pourtant pas de fatalité, que la victoire sur les jihadistes, longue, pénible, n’a rien d’inaccessible. Elle demande cependant que cette guerre soit enfin pensée et enfin menée, pour nous et pour celles et ceux que nous avons perdus.

There was a demon that lived in the air. They said whoever challenged him would die.

Peu de sujets se prêtent mieux à la photographie que l’aviation de combat. La puissance, la technicité et souvent la beauté des chasseurs ou des bombardiers permettent au plus médiocre des photographes de sauver l’honneur. Et quand le cliché est pris par un professionnel talentueux, ça donne ça :

B-1B Lancer au décollage
B-1B Lancer au décollage
F-15E dans le fameux loop du Pays de Galles
F-15E dans le fameux loop du Pays de Galles

On pourrait donc imaginer qu’un sujet aussi spectaculaire ait été l’occasion de dizaines de films magnifiques, mais le bilan est, en réalité, bien maigre. Les images d’avions ne parlent pas, et elles ne racontent pas grand chose. Trop souvent, les films consacrés à la chasse souffrent ainsi d’une terrible faiblesse scénaristique. On imagine bien volontiers que le cinéaste et son équipe aient été fascinés par les machines qu’ils filmaient, mais le résultat est bien souvent assez fade. Les avions, comme les voitures (qu’on compare l’insipide Le Mans ou le médiocre Jours de tonnerre à  Rush, après avoir comparé le clinquant Top Gun au sobre The Final Countdown) doivent servir un récit, être des enjeux ou des prétextes mais pas les personnages principaux. Les lecteurs de Buck Danny savent ainsi qu’il est difficile de sortir des histoires de prototypes volés ou sabotés ou des mercenaires et des guerres postcoloniales. Les meilleurs épisodes des aventures de l’inoxydable pilote sont d’ailleurs ceux au cours desquels une véritable intrigue se déploie loin des hangars et des tarmacs.

Les grands films d’aviation ne sont donc pas si nombreux. En 1983, pourtant, Philip Kaufman, cinéaste honnête qui s’est déjà fait remarquer en réalisant un remake du classique de Don Siegel, L’Invasion des profanateurs de sépultures, d’après le roman de Jack Finney, ou une adaptation de Richard Price, Les Seigneurs, porte à l’écran le monument que Tom Wolfe, un des promoteurs du nouveau journalisme, a consacré en 1979 à l’épopée spatiale américaine. L’Etoffe des héros est, en effet, probablement un des livres les plus remarquables jamais consacrés au monde de l’aéronautique. On y suit les pilotes d’essai américains partis à la conquête du ciel puis de l’espace, on y assiste aux tâtonnements des ingénieurs, et on y voit le poids croissant des responsables politiques et de leurs ambitions dans cette aventure qui n’eut rien d’un processus industriel parfaitement maîtrisé. Tom Wolfe ne s’est pas contenté d’écrire froidement l’histoire de cette période, il nous a placés dans l’intimité des pilotes et de leurs conjointes et nous a montrés les doutes, les drames, les fragilités et les faiblesses. Sans jamais ignorer les progrès technologiques, il a su mettre en avant l’humanité des protagonistes et a révélé les petites histoires sans lesquelles la grande histoire aurait peut-être été différente.

L'Etoffe des Héros The Right Stuff

Kaufman, qui écrit l’adaptation du livre de Wolfe, dispose en tant que réalisateur de moyens considérables. Des bases aériennes, dont la mythique Edwards AFB ou le centre de recherche Ames, à Moffett Field, ont été ouvertes, et le réalisateur a même pu tourner à bord de l’USS Coral Sea.

Le film s’appuie cependant d’abord sur une distribution proprement exceptionnelle : Sam Shepard, Scott Glenn, Ed Harris, Dennis Quaid, Fred Ward, Barbara Hershey, Veronica Cartwright, Pamela Reed, Scott Paulin, Lance Henriksen, Donald Moffat, Scott Wilson, Jeff Goldblum, Harry Shearer et Kim Stanley dans le rôle de la légendaire Pancho Barnes. Ce casting, qui n’est en rien un gadget ou un argument commercial (Kaufman n’est pas Lelouch), sert une fresque de plus de trois heures au cours de laquelle on passe des tentatives de franchir le mur du son aux premiers vols spatiaux habités américains. Le film met en avant de nombreux points de vue, s’attarde sur des couples en crise ou au contraire unis comme jamais et, trait essentiel, prend son temps. L’Etoffe des héros n’est en rien un clip survolté bercé par du rock ou de la variété.

Sans être grave ou écrasé par l’ampleur de son sujet, Philip Kaufman réalise ainsi une œuvre plutôt sérieuse, où les quelques moments comiques ne nous font que sourire. Fidèle au livre de Wolfe, il met d’abord en scène des personnages et non des avions, et s’attache à décrire leur humanité. Les premières images, dans le désert du Mojave et dans le bar de Pancho Barnes, restent parmi les plus belles jamais tournées dans un film consacré à l’aviation, tout comme sont bouleversantes les scènes où on annonce la mort d’un pilote. Il est question ici d’aventure humaine, de courage, d’exploits, et de personnalités hors du commun.

Les héros
Les héros
Les rigolos
Les rigolos
Les zozos
Les zozos

Tout cela serait cependant d’une terrible platitude si tous ces fameux héros étaient parfaits. Orgueilleux ou modestes, flamboyants ou discrets, bavards ou taiseux, loyaux ou infidèles, ils ne sont que des hommes, avec leur grandeur et leurs petitesses, et les voir fendre le ciel ou tourner autour de la Terre nous rappelle la nature réelle de leurs exploits. A ce titre, le passage du mur du son par Yeager reste un modèle de cinéma, et on tremble en songeant à ce que le regretté Tony Scott ou même James Cameron auraient pu faire de ce moment, entre filtres colorés et démesure.

Loin d’être un film cocardier, L’Etoffe des héros décrit des responsables politiques peu ou pas conscients des enjeux et surtout attachés au bénéfice qu’ils pourraient tirer des exploits de quelques uns. La contribution de Wernher von Braun, concepteur du V2, n’est pas plus occultée, tandis que le patriotisme un peu épais ou la bigoterie de certains des protagonistes sont exposés sans fard. Le film, comme le livre dont il est tiré, est bien plus une ode aux pilotes qu’aux Etats-Unis ou à leurs forces armées. La scène, devenue mythique, qui voit Yeager pousser son F-104 au-delà des limites ne nous montre ainsi pas un héros immaculé mais bien un pilote enragé, obsédé par le dépassement et qui, par ses exploits au-dessus du désert californien, tient à rappeler que c’est l’homme qui contrôle la machine, et non l’inverse.

L’Etoffe des héros, qui dispose depuis quelques années d’une très belle édition en Blu-ray  reste, à bien des égards, un chef-d’œuvre inégalé, admirable d’équilibre, hommage parfait à une poignée de personnalités d’exception unies par leur amour de l’aviation et leur volonté inébranlable. Il s’en dégage une puissante nostalgie, celle de ce bar détruit près d’Edwards, celle de ces pilotes plus pionniers que militaires, et celle de ces ambitieux programmes habités qui faisaient rêver.

Plus possible de boire un verre chez Pancho
Plus possible de boire un verre chez Pancho

Ce n’était pas un chantier, Karen. C’était notre devoir.

Les chemins de la connaissance sont parfois imprévus, pour peu qu’on ait un peu de curiosité. C’est ainsi en lisant un remarquable roman sur les Mohawks employés à la construction des gratte-ciels nord-américains que j’ai découvert la plus stupéfiante et la plus émouvante description des attentats du 11 septembre 2001.

Ciel d'acier

Il faut dire que l’auteur de Ciel d’acier, Michel Moutot, n’est pas le premier venu. Journaliste à l’AFP, habitué des terrains difficiles, en Afrique, en Europe ou au Moyen-Orient, il était à New York, ce funeste mardi matin, quand les tours du World Trade Center, frappées par deux avions de ligne, se sont effondrées, entraînant notre monde dans leur chute.

Michel Moutot était aux premières loges, ce jour-là, et il a choisi de revenir sur cet événement à travers la vie d’une dynastie d’ironworkers mohawks, employés à la construction de bâtiments géants. Relatant la vie des membres d’une dynastie de ces acrobates, de 1885 au Québec à 2012 à New York, il nous décrit le quotidien d’ouvriers plus que spécialisés, capables d’assembler des poutrelles d’acier à des dizaines sinon des centaines de mètres du sol. Ces destins, entremêlés tout au long du roman, nous disent tout d’un métier fascinant, et on est pris de vertige à la lecture de certaines pages.

Les chapitres les plus impressionnants racontent les heures ayant suivi l’effondrement des tours jumelles, le courage et la ferveur des sauveteurs (et leur sacrifice) affrontant des décombres dantesques, le dévouement des New-yorkais, mais aussi l’hystérie patriotique de certains et la sidération du pays devant l’ampleur du drame. Les passages consacrés à la construction du WTC, au début des années ’70, sont passionnantes et se lisent bien plus aisément que n’importe quelle étude technique, grâce au style de l’auteur, sobre et apaisé.

Le livre, dont les dialogues très écrits peuvent initialement dérouter, se révèle très attachant, d’une profonde humanité sans jamais céder à la facilité du pathos. On y suit les péripéties de ces existences, entre amours, deuils, injustices, et chantiers pharaoniques, et on le referme plus riche. Une lecture vivement conseillée.

« My mother told me before she passed away/Said, « Son, when I’m gone, don’t forget to pray/’Cause there’ll be hard times, Lord those hard times – Who knows better than I? »» (« Hard Time », Ray Charles)

Les services chargés de la lutte contre le terrorisme sont en grande partie autonomes, comme le sont tous les professionnels conscients de leur mission et maîtres de leurs savoir-faire. Acteurs opérationnels, ils adaptent en permanence leur posture en fonction de l’évaluation qu’ils font de la menace. Celle-ci, souvent au grand désarroi des décideurs, n’apporte cependant jamais de réponse simple, et encore moins de prédictions à la fiabilité absolue. Ce serait trop facile, et ça manquerait donc d’intérêt.

Cette absence de certitudes détaillées, inhérentes aux sciences du chaos que sont les sciences humaines, constitue une difficulté politique difficilement niable. Contrairement aux propos de quelques esprits sans doute dépassés, la peur du terrorisme ne provient pas seulement de la violence exercée mais de son caractère imprévisible. On ne dira d’ailleurs jamais assez à quel point ceux qui ricanent en comparant les morts du terrorisme à ceux des accidents de la route n’ont décidément rien compris. Face à une population qui s’inquiète – et qui vote, les politiques ont besoin de réponses simples, si possible binaires. Il se trouve, hélas, que les services sont intrinsèquement incapables de les leur fournir. Il est évidemment possible de réduire cette incertitude en renforçant les capacités de recueil de renseignement (ça a été fait, brutalement) et les capacités d’analyse (ça a été fait, à peu près n’importe comment), puis en adaptant le système à la menace principale (ça n’a pas été fait, puisqu’il n’y a pas de failles), mais la meilleure organisation du monde ne permettra jamais d’évaluer parfaitement la menace et donc, puisque c’est l’objectif recherché, de prévoir tous les attentats.

Cette réalité, ardemment niée par ceux qui veulent nous imposer des systèmes de détection automatisés, repose sur quelques faits pourtant difficilement contestables. D’une part, sur un territoire en paix où on ne dénombre pas des dizaines d’actes de terrorisme par semaine, la modélisation est un exercice impossible faute d’un nombre suffisant de données. Je vous renvoie à vos cours de statistiques de 3e puis à votre première année à la fac d’histoire. D’autre part, le terrorisme étant une activité de clandestins (alerte percée conceptuelle), vous allez éprouver de sérieuses difficultés à documenter les fameux signaux faibles censés précéder la réalisation d’une attaque puisque, justement, vous ne les avez pas détectés (ou, que vous ne savez pas que vous les avez détectés, ou que vous les avez détectés sans les comprendre). Et j’ajoute que ces mêmes signaux faibles dorment très probablement dans les archives des services ou dans les procédures judiciaires établies par les magistrats et que personne n’a le temps de les en extraire et encore moins de les exploiter sérieusement. Autant dire que votre modélisation ressemble fort à un élixir de charlatan – y compris pour son pouvoir rassurant et sa totale inefficacité. Nous avons tous rêvé, en réalité, de pouvoir utiliser les formules mathématiques utilisées dans le domaine des risques financiers ou industriels, mais comment les adapter alors que tant de facteurs échappaient à notre perception ?

A quel moment ça a mal tourné ?
A quel moment ça a mal tourné ?

En l’absence de réponse nette, vous voilà donc contraint de réaliser une évaluation à l’imperfection assumée. Celle-ci, imparfaite car incomplète, a la lourde responsabilité d’éclairer votre lecteur – probablement un décideur – sur les dangers, immédiats et plus lointains. Evaluer la menace terroriste revient, en effet, aider à décider, à inspirer, et à, sans relever de la divination, anticiper les coups qui vont être portés. La tâche n’est pas aisée, mais elle n’est pas non plus totalement insurmontable, pour peu qu’on accepte l’impossibilité de l’infaillibilité.

L’évaluation de la menace terroriste, et singulièrement jihadiste, constitue, en effet, un exercice délicat, complexe, profondément insatisfaisant et qui exige qu’on s’expose à l’erreur. Pour des raisons politiques évidentes, il peut pourtant être tentant d’écrire à longueur de pages que les méchants ne sont pas moins méchants aujourd’hui qu’ils l’étaient hier. Ainsi, si un attentat a lieu ou si un innocent est enlevé au Niger, vous pourrez toujours prendre un air blasé et glisser que vous l’aviez bien dit. Certains, sur Twitter par exemple, passent leur journée à ça, et il arrive donc, plus ou moins périodiquement, qu’ils aient eu raison en affirmant que ça allait bien finir par péter quelque part. On pense alors au devin auquel s’oppose Astérix, jamais avare de puissantes prophéties (« Après la pluie, le beau temps »), ou aux prédictions de Nostradamus revisitées par Woody Allen (« Deux pays se feront la guerre, et l’un des deux gagnera »). Sauf que parvenir à un bon résultat à l’aide d’un mauvais raisonnement ne démontre rien, et n’a guère de chance de se reproduire.

"Le Devin", p. 8, de René Goscinny et Albert Uderzo, 1972, Dargaud.
« Le Devin », p. 8, de René Goscinny et Albert Uderzo, 1972, Dargaud.

L’importance d’une évaluation exacte de la menace terroriste exige, de façon impérieuse, que vous ne cédiez pas à la facilité. Combien de fois, au juste, ma génération d’analystes a-t-elle écrit que « la menace [perdurait] » ? La formule, devenue objet de plaisanteries tant elle a servi, cherchait à transmettre les certitudes – hélas jamais démenties – que le jihad ne cessait de gagner en intensité sans que nous soyons capables de l’expliquer à des lecteurs lointains, pressés, et pour tout dire assez peu curieux des détails. Nous aurions été ravis de pouvoir écrire « Le dernier jihadiste connu vient d’être capturé et sera mis sous cloche pour l’édification des générations futures », en attendant d’être réaffectés à d’autres missions, devenues urgentes, mais non, hélas…

Cette formule, donc, constituait la conclusion, inévitable, de notes plus ou moins longues dans lesquelles nous exposions des faits avant de les analyser. En réalité, ces papiers n’étaient pas de véritables analyses mais des constats. Affirmer que la menace perdurait, du ton sans appel que nous autorisait, supposions-nous, notre appartenance au Service, était une façon de transmettre une certitude sans avoir à exposer le raisonnement qui nous avait conduits là. Nous aurions, en réalité, été bien embêtés par une commande nous intimant l’ordre d’expliquer précisément notre cheminement. L’évaluation de la menace jihadiste, en effet, ne repose pas seulement sur des renseignements bruts. Rares, d’ailleurs, sont ceux qui ne nécessitent aucun raffinage et se révèlent immédiatement utiles. Elle nécessite une grille de lecture, établie à partir de l’expérience des uns et des autres, et même de l’intuition, cette forme particulière d’intelligence amalgamant parfois inconsciemment des faits ou des données et établissant des connexions dont les machines sont, en tout cas pour l’heure, incapables.

Evaluer l’intensité de cette menace, alors que nombre d’éléments nécessaires sont intrinsèquement dissimulés, implique de faire appel à son imagination, de prendre en compte le contexte, de faire appel au passé. Souvent, par exemple, le silence n’a rien de rassurant, et les périodes de calme m’ont toujours paru porteuses de bien des dangers. Certaines anomalies s’expliquent, évidemment, et il est possible que rien ne se passe parce que le chef d’un commando a été ramassé par la patrouille. Parfois, même, il peut arriver que vous déjouiez un attentat sans le savoir, à l’occasion d’une arrestation de routine mettant à l’ombre un homme dont vous ignoriez la dangerosité. Pas réellement involontaire, mais inconscient, votre succès ne peut pas être analysé, mais des vies ont été épargnées. On ne saura jamais comment, mais c’est ainsi. Il peut aussi arriver qu’un authentique succès, comme l’arrestation de Salah Abdeslam, entraîne une catastrophe qu’il vous a été impossible de prévoir. Chaque action provoque sa réaction, comme on l’a encore vu à Bruxelles au mois de mars dernier.

Le mécanisme du passage à l’acte reste, au moins à mes yeux, très mystérieux, sans doute parce qu’il est profondément humain. L’évaluation de la menace jihadiste, différente de l’étude de la manœuvre d’une armée en campagne, ne peut pas ne pas tenir compte de l’imprévisibilité ou de l’irrationalité des terroristes, qui sont des humains malgré toutes les foutaises qu’on nous assène. Les services français, par exemple, sont confrontés à des centaines, sinon des milliers, d’individus jugés dangereux, et pourtant notre pays n’est pas à feu et à sang. Comment expliquer que ces jihadistes, tous liés à l’Etat islamique ou à Al Qaïda (ou au moins inspirés par ces organisations) ne soient pas passés à l’acte ? Quels sont les facteurs les ayant conduits à ne pas agir ? Je mourrai sans doute sans avoir eu de réponse à ces questions.

Il reste qu’il est impossible de procéder à une évaluation de la menace dont la conclusion serait un aveu d’incompréhension. La question posée n’est pas anodine, et il est capital d’y répondre : quelle est l’intensité du danger qui pèse sur nous ? La prise en compte de nombreux facteurs, certains chiffrés (tant de jihadistes identifiés ; accroissement du nombre de communications captées entre ici et là-bas, etc.), doit se faire en ne négligeant pas le contexte (telle frappe aérienne, tel communiqué de menace, etc.) et en comprenant le fonctionnement des réseaux, la façon dont les ordres sont transmis et celle dont ils sont exécutés. Rien de tout cela ne peut être réduit à des suites de valeurs, et il faut donc admettre que l’esprit humain, avec sa capacité infinie à associer des faits, des interrogations et des nuances reste notre meilleure arme. Il reste que les voyants, comme dans une usine, ne peuvent rester éternellement rouges. Pour l’heure, donc, la menace perdure.

« Midnight ronkers/City slickers/Gunmen and maniacs/All will feature on the freakshow/And I can’t do nothing ’bout that, no/But if you hurt what’s mine/I’ll sure as hell retaliate » (« Safe from Harm », Massive Attack)

De quoi est donc faite une démocratie ? D’institutions solides organisées selon le principe de la séparation des pouvoirs, d’une presse libre enquêtant, interrogeant les puissants et informant la population, et de citoyens bénéficiant, selon le contrat bien connu les liant à l’Etat, de la protection de forces dédiées, correctement formées, équipées et commandées.

Depuis quelques jours, deux mouvements, sans lien apparent, viennent achever de faire de cette fin de mandat un naufrage aux proportions rarement observées. On trouve ainsi dans les rues des policiers manifestant leur exaspération après les attaques dont ils sont l’objet. Que leur métier soit intrinsèquement exposé à la violence des délinquants est une évidence que personne ne conteste, mais certaines attaques montrent des évolutions préoccupantes. Les femmes et les hommes chargées d’assurer notre sécurité quotidienne et de lutter contre la petite délinquance comme contre la grande criminalité ne sont pas parfaits (mais qui l’est ?), mais ils méritent d’être respectés à la fois comme des êtres humains, comme nos concitoyens, et comme nos défenseurs. Je ne conteste pas les excès de certains comportements au sein de la Grande maison, les abus de pouvoir ou les dérives, mais je ne fais pas de cas personnels un constat général.

Que des policiers en soient venus à manifester publiquement une colère, maladroite mais sincère, en dit long sur le sentiment d’abandon et d’inutilité qui est le leur et qui ne cesse de croître depuis des décennies. Et que, après avoir tenté un misérable garde-à-vous, les autorités politiques et administratives qui les commandent aient soudainement jugé leurs revendications justifiées confirme que dans ce pays personne ne gère rien, personne n’anticipe rien et que seules les crises font – parfois – bouger les lignes. On notera d’ailleurs, en passant, que Bernard « Y a pas de failles » Westmoreland n’a pas été long à réaliser le danger de la situation. Peut-être aurait-il fallu que les membres des services de sécurité et de renseignement défilassent après le 13 novembre ou après le 14 juillet pour que d’autres évidences finissent par s’imposer à nos gouvernants. Les cadavres ont moins de poids politique que des policiers cagoulés.

Fort logiquement, les uns et les autres ont tenté de s’emparer de ce mouvement, qui échappe au contrôle de syndicats bien trop proches – et parfois bien trop redevables – du ministère de l’Intérieur. Les policiers expriment dans la rue leur inquiétude, largement partagée, face à une crise sociale et politique profonde, que les facteurs économiques seuls ne suffisent pas à expliquer. Leur ressentiment à l’égard de la justice – mais le Président ne dit pas vraiment autre chose – est désagréable, en partie injuste, mais il nous envoie un message qu’il est urgent de décrypter. En réclamant, sans doute de façon excessive, le retour d’une certaine autorité, les policiers – et les gendarmes en ont autant sur le cœur – nous rappellent que les ministres de l’Intérieur qui se succèdent depuis des années n’ont d’ambitions que personnelles. De postures martiales en poses avantageuses, de Kärcher en voix blanche, tous ne font qu’utiliser leur fonction à des fins politiques. Le contexte ne les aide assurément pas, mais que d’échecs, que de renoncements, que de terrain perdu. Les policiers, avec leurs formules maladroites et leur vision parfois trop tactique des choses, nous jettent au visage l’image d’une société à l’état de plus en plus inquiétant. Sans adhérer à tous leurs propos, on est bien obligé de leur trouver des accents troublants.

Et pendant que des policiers exaspérés et épuisés manifestent, certes en toute illégalité, leur colère, d’autres garants de notre démocratie, journalistes cette fois, font grève afin d’éviter que leur métier ne devienne une farce. Les partisans de l’arrivée de Jean-Marc Morandini ont beau jeu de rappeler que la présomption d’innocence s’applique à tous, même aux citoyens les plus connus, mais ils évitent soigneusement de revenir sur les états de service de leur recrue. Si la justice, en effet, n’a pas à se prononcer sur le bilan journalistique de M. Morandini, importateur en France du merveilleux concept de télé poubelle, vulgaire, putassière, racoleuse, et parfois bidonnée, les spectateurs que nous sommes ne vont pas s’en priver.

Que le PAF compte parmi ses émissions de telles horreurs, pourquoi pas ? Il n’est pas question de discuter des goûts des uns et des autres. Il est, en revanche, permis de s’étonner de la décision d’imposer à une des principales chaînes d’information de ce pays, qui plus est en pleine année électorale, une personnalité dont l’engagement éthique ne saute pas aux yeux. Divertissement, infotainment à la limite, mais pas sur iTélé, pas au cœur d’une rédaction dont la qualité est reconnue, et pas alors que nous n’avons jamais autant eu besoin d’être correctement informés.

On s’interroge, par conséquent, sur la logique ayant conduit à cette décision. La stratégie de M. Bolloré au sujet de Canal+ n’était déjà pas d’une grande limpidité, mais je ne suis pas, il est vrai, un spécialiste des médias. Grand consommateur d’informations et d’analyses, j’estime en revanche avoir toute légitimité à m’étonner de la nomination de M. Morandini. Par quel mystérieux cheminement des décideurs en sont-ils venus à placer un tel homme à une telle place ? On aimerait croire à un plan machiavélique, ou même à un renvoi d’ascenseur entre deux hommes amis de longue date, mais il n’est sans doute pas inutile de rappeler cette vérité, attribuée à l’Empereur : N’attribuez jamais à la malveillance ce qui s’explique très bien par l’incompétence.

Cette forte pensée, où il serait possible de remplacer incompétence par aveuglement, est valable pour l’affaire Morandini comme pour le mouvement policier actuel. Soumis à des décisions prises pour des raisons sans rapport avec les mandats ou les missions, victimes de responsables ayant abdiqué toute décence, toute responsabilité, et incapables de se ressaisir, policiers et journalistes en sont réduits à manifester, non pas pour moins travailler ou pour défendre des avantages, mais bien pour correctement travailler, dans des conditions décentes en rapport avec l’importance de leurs tâches. D’autres auraient d’ailleurs bien des motifs de les rejoindre, comme les enseignants ou les magistrats, pas moins essentiels à la vie de notre démocratie et pas moins délaissés.

On l’aura compris. #JesoutiensiTélé #JesoutienslaPoliceNationale Oui, les deux.

« The Beatles and the Stones/Sucked the marrow out of bone/Put the V in Vietnam/The Beatles and the Stones/Made it good to be alone/To be alone » (« Beatles And The Stones », House of Love)

Tout au long des années 80, Hollywood explore un nouveau genre, le film consacré à la guerre du Vietnam. On a pu voir, dès les années 70’, des œuvres remarquables exposant tel ou tel aspect du conflit, comme le premier chef d’œuvre de Michael Cimino, The Deer Hunter (1978), Go Tell the Spartans (1978, Ted Post), Coming Home (1978, Hal Ashby), et le chef-d’œuvre immortel de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now (1979). La sortie en 1982 de Rambo (Ted Kotcheff) ne constitue ainsi pas une rupture mais une évolution notable de la production cinématographique, désormais focalisée sur l’âpreté des combats et des situations. Deux sous-genres vont alors émerger : les films d’action, de plus en plus caricaturaux (Retour vers l’enfer, 1983, Ted Kotcheff ; Portés disparus, 1984, Joseph Zito ; Rambo 2, 1985, George P. Cosmatos), et les récits plus réalistes dont l’ambition est de montrer au public américain la cruelle réalité de la guerre du Vietnam alors que les Etats-Unis, sous la présidence de Ronald Reagan, semblent oublieux de la décennie passée. On trouve dans cette seconde catégorie quelques films marquants, dont Platoon (1986, Oliver Stone), Hamburger Hill (1987, John Irvin), et même le plus mauvais film de Stanley Kubrick, Full Metal Jacket (1987).

La colline des jeunes hommes perdus
La colline des jeunes hommes perdus

Au milieu de tous ces films, sérieux, martiaux, politiquement engagés ou ridicules, on trouve Good Morning, Vietnam (1987), une comédie sans prétention réalisée autour d’un acteur déchaîné, vedette comique de la télévision dont la carrière au cinéma n’est pas véritablement convaincante (Popeye , 1980, Robert Altman ; Le Monde selon Garp, 1982, George Roy Hill ; The Survivors, 1983, Michael Ritchie ; Moscou à New York, 1984, Paul Mazursky ; etc.). Robin Williams, amuseur exubérant, personnalité extrême dont les performances flirtent parfois avec la folie, a, en effet, eu souvent du mal à se glisser dans des rôles posés, et les cinéastes semblent eux-mêmes éprouver de réelles difficultés à le maîtriser sans l’étouffer.

Faut pas s'y fier
Faut pas s’y fier

En 1987, Barry Levinson, honnête réalisateur, parvient cependant à canaliser l’énergie de Robin Williams en adaptant très librement au cinéma pour le compte de Touchstone, la nouvelle société de production créée par Disney, la vie d’Adrian Cronauer. De l’aveu même de ce dernier, le film n’a presque rien à voir avec son propre passage au micro de la radio des forces armées américaines présentes au Sud-Vietnam, mais l’ambition des auteurs n’est pas de faire œuvre d’historiens. Il s’agit d’offrir à Robin Williams son premier vrai grand rôle comique en le glissant dans la peau d’un animateur de radio affecté à Saïgon en 1965, dans les premiers mois de l’intervention militaire américaine.

Le film, d’un agréable classicisme, est tout entier construit autour de la performance de son acteur principal. Déchaîné, Williams, qui y récoltera la première de ses quatre nominations aux Oscars, y occupe l’écran aux côtés d’un tout jeune Forest Whitaker (comme toujours impeccable) et face à un Bruno Kirby parfait en crétin bigot persuadé d’avoir un authentique talent comique. L’opposition avec Robin Williams, qui transforme le film en one man show, est évidemment saisissante et prétexte à quelques scènes véritablement réjouissantes.

Le téléphone sonne
Le téléphone sonne
On s'éclate en studio
On s’éclate en studio

Good Morning, Vietnam ne relate cependant pas seulement les mésaventures d’un DJ incontrôlable victime de la petitesse de ses chefs directs. Les téléscripteurs, dont les dépêches sont pieusement censurées par les frères Stanton, signalent régulièrement la dégradation de la situation militaire et sécuritaire, à laquelle répondent les annonces d’envoi de renforts américains. Cette escalade, sur laquelle le cinéaste ne s’appesantit pas, est visible à l’écran. D’abord en tenue de service, les militaires de l’état-major portent ensuite des treillis tandis que les équipages des vedettes qui patrouillent dans le Delta abandonnent progressivement les séances de bronzage pour leurs postes de combat.

Les jumeaux d'Anastasie sont à Saïgon
Les jumeaux d’Anastasie sont à Saïgon

Derrière son micro, le personnage de Robin Williams semble ignorant de ces évolutions. La censure le gêne par principe, mais les informations bloquées paraissent concerner un pays lointain. Lui, occupé par son émission, sa hiérarchie, ses élèves vietnamiens – auxquels il enseigne l’argot américain – et son idylle avec une jeune femme, est comme déphasé. Le retour à la réalité se fait sèchement lors d’un attentat commis par le Viêt-Cong contre un bar fréquenté par des Américains. Cronauer prend soudain conscience qu’une guerre est en cours et que l’armée à laquelle il appartient n’est pas la bienvenue.

Cette révélation est évidemment un choc, et on voit le DJ comprendre que tous les personnages de ses blagues (l’espion, le fantassin, le météo, etc.) font référence à une réalité qu’il refusait et qui s’appelle la guerre. Plus tard, c’est en croisant un convoi de soldats partant vers une zone de combat qu’il met des visages sur ses auditeurs.

Comme nombre de films consacrés à la guerre du Vietnam, la bande-son est une compilation de classiques indémodables des années ’60. On y croise, en plus de Louis Armstrong, les Beach Boys, James Brown ou Martha and The Vandellas. On sent bien derrière ces choix la nostalgie d’une époque rêvée qui s’achevait, avant l’offensive du Têt (vue dans Platoon) et les dérives d’une guerre dont les belligérants ont perdu le contrôle (Apocalypse Now). Cette insouciance est celle de Cronauer, personnalité immature – incarnation de l’Amérique triomphante – qui passe des pitreries les plus absurdes à la brutale prise de conscience. Le personnage a été écrit pour Williams, et on trouvera par la suite dans plusieurs de ses grands rôles cette immaturité aux excès incontrôlables (Le Cercle des Poètes disparus, 1989, Peter Weir ; The Fisher King, 1991, Terry Gilliam ; Aladdin, 1992, Ron Clements et John Musker ; Mrs. Doubtfire, 1993, Chris Columbus ;  Jack, 1996, Francis Ford Coppola). Ce n’est que dans la dernière partie de sa carrière qu’il trouvera de la gravité, d’abord dans Will Hunting (1997, Gus Van Sant) puis dans Insomnia (2002, Christopher Nolan).

Oscar du meilleur second rôle masculin en 1998 pour Will Hunting
Oscar du meilleur second rôle masculin en 1998 pour Will Hunting

Good Morning, Vietnam restera comme le film grâce auquel Williams est devenu un acteur mondialement connu. C’est aussi la seule véritable comédie hollywoodienne de cette importance consacrée au conflit vietnamien, discrètement pacifiste, paternaliste, et, sans surprise, focalisée sur le point de vue américain.

Le renseignement au cinéma : de l’importance des procédures

Le cinéma s’intéresse parfois à l’entraînement des membres des services de renseignement, de façon convaincante, spectaculaire, comique ou risible, mais il montre bien plus rarement la mise en œuvre, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), de ce qui a été appris durant les longs mois de stage. C’est pourtant là que se démontre l’efficacité et la pertinence de l’enseignement reçu.

Tout est donc question de transmission puis d’assimilation d’un savoir issu de l’expérience de vos anciens. Comme le disent les pilotes, les check-lists sont faites des catastrophes successives, et il en est ainsi de toutes les activités complexes et/ou dangereuses. Le monde de l’espionnage et de l’action clandestine n’échappe à pas à cette loi, dont il vous faut apprendre puis expérimenter méthodiquement tous les articles. Les héros des films à grand spectacle, souvent véritables monstres d’efficacité et de sang-froid, sont tous issus de forces ou de services où ils ont été littéralement modelés. De Jason Bourne à Jack Reacher en passant par Scott, tous ne sont que l’aboutissement d’un processus de sélection puis d’aguerrissement auquel le commun des mortels, à commencer par votre serviteur, ne survivrait pas.

Moins spectaculaire, mais pas moins sensible, la vie d’officier traitant ou d’analyste obéit, elle aussi, à des procédures complexes et exigeantes. Il faut savoir, parfois, les faire évoluer ou s’en affranchir, mais il faut d’abord les connaître et les respecter. Elles vous évitent bien des échecs, et vous servent, quotidiennement, de guide. Indispensables, elles doivent nourrir des automatismes. Il ne s’agit pas non plus de devenir un exécutant sans cervelle, mais maîtriser les techniques et savoir sans effort quelle est la conduite à tenir peut sauver des vies. C’est un des enjeux essentiels de la mobilisation actuelle contre la menace jihadiste.

Zombieland, de Ruben Fleischer (2009)