Raids sur l’Iran : de la politique fiction comme outil diplomatique

Adversaire déclaré des Etats-Unis depuis la révolution de 1979, l’Iran est au cœur de plusieurs crises régionales majeures. Ayant entamé un programme nucléaire – officiellement civil – en violation du Traité de Non Prolifération (TNP), l’Iran est également impliqué au Liban, aux côtés du Hezbollah et de la Syrie, en Irak et en Afghanistan, et apporte un soutien financier au Hamas palestinien, en particulier en versant des indemnités aux familles des kamikazes. De nombreux renseignements indiquent, par ailleurs, que Téhéran abrite des responsables d’Al Qaïda en fuite. Un temps en résidence surveillée, ces-derniers semblent désormais disposer d’une plus grande marge de manoeuvre.

Dans tous ces dossiers, la République Islamique défie la communauté internationale et multiplie les provocations, par l’intermédiaire de son Président, Mahmoud Ahmadinejad, peu avare de déclarations incendiaires. Il n’est pourtant, en théorie, qu’un instrument entre les mains des véritables cercles du pouvoir en Iran. Sa position de Président ne lui permet de jouer qu’un rôle de premier ministre (acception française en dehors de la période de cohabitation), avec un pouvoir très limité sur la gestion des affaires publiques, exception faite des secteurs économiques et sociaux.

L’imbrication de ces crises et leur propre implication militaire en Irak et en Afghanistan contraignent les Etats-Unis à rejeter l’option militaire contre Téhéran et à privilégier une stratégie globale. Cette politique, que l’on pourrait qualifier de « containment de basse intensité », vise à pousser l’Iran à modérer sa politique régionale en utilisant tous les ressorts de la diplomatie, des manœuvres aéronavales dans le Golfe aux réunions d’experts des deux pays à Bagdad, en passant par les accusations publiques de toutes sortes.

Les scenarii militaires, que la presse américaine relaie régulièrement, font implicitement référence à la « stratégie du cinglé » mise au point par le Président Nixon lors de son premier mandat, au début du désengagement américain du Vietnam : « Nos ennemis doivent comprendre que nous sommes des fous imprévisibles, détenteurs d’une incroyable force de frappe. Ce n’est qu’ainsi qu’ils se plieront à notre volonté ». En agitant la menace de frappes préventives – dont l’efficacité réelle, sur le programme nucléaire par exemple, reste à prouver mais qui sont susceptibles d’infliger des dommages considérables – l’Administration américaine maintient l’Iran sous pression à moindre frais, tant il est vrai que le régime iranien semble lui-même agir de façon irrationnelle aux yeux des analystes occidentaux. Ce sont dès lors deux diplomaties, en apparence incontrôlables et inconciliables, qui s’affrontent.

C’est le jeu qu’Israël a désormais décidé de jouer seul, depuis le départ de l’Administration Bush. La publication récente d’un rapport établi par deux universitaires américains, Anthony Cordesman et Abdullah Toukan (cf. http://www.csis.org/media/csis/pubs/090316_israelistrikeiran.pdf) confirme que la réalisation de frappes contre l’Iran serait pour le moins hasardeuse et nécessiterait le soutien des Etats-Unis… Autant dire que les rumeurs actuelles participent de la même logique médiatique.

Si cette stratégie peut entraîner un rassemblement de la population iranienne autour du régime en exacerbant ponctuellement un nationalisme déjà virulent, elle vise surtout à montrer à certaines tendances du pouvoir de Téhéran que les provocations répétées du Président iranien ne pourront pas rester indéfiniment impunies et cherche probablement à provoquer un changement de régime à Téhéran. La République Islamique d’Iran, dont la majeure partie de la population aspire à un rapprochement avec l’Occident, et dont certains cercles dirigeants sont exaspérés par les rodomontades et les défis du Président Ahmadinejad, n’est en effet pas à l’abri d’un phénomène d’autorégulation, attendu par certains observateurs depuis le début de la crise nucléaire, et qui aboutirait à l’éviction « en douceur » de l’actuel Président, peut-être à l’occasion des prochaines élections présidentielles.

La stratégie périphérique iranienne

De son côté, l’Iran, dont l’habileté diplomatique n’est plus à démontrer, poursuit de la même façon une stratégie périphérique sous-tendue par des considérations géopolitiques et idéologiques. Dans le cadre d’une stratégie de déstabilisation régionale qu’ils conduisent sans que le régime iranien y soit nécessairement associé, les services spéciaux du Ministère du Renseignement (MR) ne se sont jamais interdits d’entretenir des relations avec les mouvements radicaux sunnites, qu’ils soient politiques ou terroristes.

Malgré l’offensive internationale contre le jihadisme, l’Iran poursuit ainsi une politique ambiguë associant actes de bonne volonté à l’impact faible (interruption de filières, arrestation de militants de base, etc.), soutien à des groupes violents hostiles au processus de paix au Proche-Orient et marchandages au sujet de responsables d’Al Qaïda. Pendant plusieurs années, l’Iran a abrité une des deux filières permettant aux volontaires arabes de rejoindre les camps d’entraînement en Afghanistan. Cette filière, animée par des cellules de la Gama’a Islamiya égyptienne implantées à Téhéran, n’a été interrompue que dans les premiers mois de l’année 2002, lorsqu’il est devenu notoire que de nombreux responsables d’Al Qaïda avaient pu quitter l’Afghanistan par ce pays en se mêlant aux réfugiés regroupés à la frontière.

Depuis début 2002, les autorités iraniennes ont remis à leur pays d’origine plusieurs centaines de membres présumés d’Al Qaïda, pour l’essentiel koweïtiens, saoudiens, égyptiens ou yéménites. De nombreuses rumeurs circulent toutefois quant à la présence en Iran, en résidence surveillée, de hauts responsables d’Al Qaïda. Aucune confirmation officielle n’a pour l’instant été donnée par les autorités iraniennes, mais peu de doutes subsistent. Les Etats-Unis ont réclamé sans succès que ces individus leur soient livrés dans le cadre de leur guerre contre Al Qaïda. L’Iran fait valoir que les terroristes ne peuvent être remis qu’à la justice de leurs pays d’origine.

Les liens de l’Iran avec les groupes fondamentalistes sunnites en Irak sont par ailleurs anciens, un fort soutien ayant été apporté à divers mouvements islamistes kurdes contre le régime baasiste, essentiellement à la fin des années 80 et pendant les années 90. (Le fondateur et chef d’Ansar al-Islam, Najmuddin Faraj Ahmad, connu sous le nom de Mollah Krekar, réfugié en Norvège, était ainsi, depuis Oslo, en relations régulières avec des responsables iraniens tout en maintenant des contacts étroits avec des responsables d’Al Qaïda en Europe).

Cette implication iranienne aux côtés de la mouvance jihadiste s’est également manifestée par la présence à Téhéran, pendant plusieurs années, de Gulbuddin Hekmatyar, chef du Hezb-e-Islami (HIGH), une des formations islamistes les plus radicales d’Afghanistan. Celle-ci, qui a inspiré la formation en Algérie du Groupe Islamique Armé, est actuellement engagée dans la lutte contre la coalition anti-terroriste aux côtés des Taliban et d’éléments d’Al Qaïda et fait l’objet de sanctions de la part des Nations unies.

Téhéran, qui n’a pas les moyens d’un affrontement direct avec les Etats-Unis, dispose ainsi d’une véritable capacité de nuisance, aussi bien en Afghanistan qu’en Irak ou au Liban. Sur ces deux derniers théâtres, la Syrie lui est d’un grand secours en relayant son soutien aux groupes armés ou en laissant passer les volontaires islamistes.

Plus que jamais, l’heure est donc aux manœuvres politiques, entre deux blocs que tout oppose en théorie mais qui ne peuvent s’affronter sans plonger toute la région dans le chaos et qui rèvent, in fine, de se retrouver.

Les pirates et l’Empire : comment les Occidentaux veulent faire la guerre sans tuer personne.

Les pays du Nord parlent depuis près de 20 ans de la piraterie, et il semble bien qu’aucune doctrine n’ait été réellement pensée par les états-majors occidentaux. Le Détroit de Malacca a été « nettoyé » par les puissances régionales, connues pour leur usage modéré de la violence et leur goût de la justice impartiale… Désormais, c’est (très) au large de la Somalie que d’autres pirates défient les marines occidentales, et, plus grave, les voies commerciales.

Le mode opératoire de ces pirates a été largement décrit par les médias et ne propose pas de révolution conceptuelle majeure. Partant de la côte ou rayonnant depuis un « navire-mère », les pirates, légèrement armés et dotés d’embarcations rapides, s’en prennent à des bâtiments de commerce ou à des yachts dont les équipages, dont le comportement est un mélange raffiné de bêtise et d’inconscience, ont choisi d’ignorer délibérément les innombrables mises en garde diffusées par les autorités gouvernementales ou les organisations internationales, au premier rang desquelles l’Organisation Maritime Internationale (OMI. Cf. http://www.imo.org). J’ajoute ici que ces pirates sont eux-mêmes parfois d’une désarmante candeur, à l’image des deux vedettes interceptées le 3 mai alors qu’elles confondaient, dans le soleil, la frégate Nivôse avec un navire de commerce…

Dès le début de la « guerre contre le terrorisme », lancée à la suite des attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont déployé au large de la Somalie et du Yémen une force navale baptisée Task Force 150. (cf. http://www.cusnc.navy.mil/command/ctf150.html).

Cette force, à laquelle la France participe avec ses modestes moyens, avait été pensée pour intercepter les membres d’Al Qaïda effectuant des navettes entre le Yémen, terre d’élection du jihadisme, et la Somalie, zone de non droit depuis le début des années 90.

La croissance de la piraterie somalienne a modifié en profondeur les missions de la TF.150, intégrée à la Combined Joint Task Force – Horn of Africa (cf. http://www.hoa.africom.mil/AboutCJTF-HOA.asp), élement le plus visible du nouveau commandement militaire régional de l’Empire, l’US Africa Command, dont le moindre des mérites n’est pas d’avoir évincé la France d’une partie du continent. Une nouvelle task force, la CTF.151 a d’ailleurs été créée, début 2009, pour lutter spécifiquement contre la piraterie  (Cf. http://www.navy.mil/search/display.asp?story_id=41687).

La montée des périls dans la zone a lancé les journalistes et autres observateurs à l’assaut des ouvrages sur la piraterie, et tous ont lu ou relu les récits et études consacrés à la piraterie des Caraïbes. Dans un article du Monde daté du 26 avril 2009, Laurent Zecchini se livre à quelques réflexions intéressantes sur les causes économiques et politiques de la piraterie somalienne. Il cite même Robert Gates, le Secrétaire à la Défense américain : « Aussi longtemps qu’existe cet immense nombre de gens pauvres et que les risques demeurent faibles, il est à mon avis impossible de maîtriser [la piraterie] ».

Cette réflexion mérite que l’on s’y arrête.

– la comparaison avec les pirates ayant écumé les Caraïbes du XVIe au XVIIIe siècles n’a pas grande pertinence. La piraterie ayant terrorisé les Antilles était en effet le fait de criminels étrangers à la région. Déserteurs des marines européennes, esclaves en fuite, aventuriers, ces hommes étaient motivés par l’appât du gain et par un idéal libertaire, fort sympathique au demeurant, mais très éloigné des réalités économiques régionales.

– Zecchini, fidèle à une forme d’idéalisme typiquement européen dénoncé, avec les excès que l’on sait, par les néoconservateurs américains en 2002 et 2003, rêve à voix haute d’une restauration de l’état de droit en Somalie afin d’éradiquer la piraterie.

Tant de candeur inquiète. L’Histoire nous a enseigné, en particulier depuis 1945, que la démocratie n’était pas une greffe si aisée à réussir, et que les pays/régions n’ayant jamais connu ce type de gouvernement devaient passer par des phases plus ou moins longues et douloureuses d’autoritarisme et de stabilité forcée avant de s’essayer à cet exercice difficile. Ce constat est évidemment valable pour le monde arabe comme pour l’Afrique Noire, et on voit mal comment la restauration d’un Etat de droit en Somalie pourrait se faire autrement que « grâce » à un régime « fort » (expression politiquement audible pour « dictature ») amicalement guidé par les puissances occidentales.

Surtout, Zecchini s’accroche au concept, à mon sens dépassé, d’Etat-nation, souverain, aux frontières définies et respectées. Il faudra bien un jour admettre que certaines régions du monde ne peuvent – et ne veulent – pas être gouvernées selon nos critères. Ces zones grises, soumises aux lois de seigneurs de la guerre, sont des données historiques permanentes que les Occidentaux, tout à leur rationnalisme, ont tenté de réduire, avec le succès que l’on voit.

En – 67, la Méditerranée orientale était de facto interdite à la navigation en raison des opérations ininterrompues des pirates venus de la Cilicie et Rome confia à Pompée la mission de mettre fin à leurs agissements.

Je laisse ici la parole au site http://www.mediterranee-antique.info/

« L’an 67, le tribun Gabinius, ami de Pompée, qui portait le surnom de Grand depuis la guerre contre Sertorius, proposa qu’un des consulaires fût investi pour trois ans, avec une autorité absolue et irresponsable, du commandement des mers et de toutes les côtes de la Méditerranée jusqu’à 400 stades dans l’intérieur. Cet espace renfermait une grande partie des terres soumises à la domination romaine, les nations les plus considérables, les rois les plus puissants. La loi donnait en outre à ce consulaire le droit de choisir dans le Sénat quinze lieutenants pour remplir les fonctions qu’il leur assignerait, de prendre chez les questeurs et les fermiers de l’impôt tout l’argent qu’il voudrait, d’équiper une flotte de deux cents voiles et de lever tous les gens de guerre, tous les rameurs et tous les matelots dont il aurait besoin.

Les nobles s’effrayèrent de ces pouvoirs inusités qu’on destinait à Pompée, bien que Gabinius n’eût pas prononcé son nom ; ils faillirent massacrer le tribun. César appuya fortement la loi, c’était le premier pas du peuple, las d’une République en ruine, vers l’empire fort et puissant. L’assemblée du peuple doubla les forces que le décret avait fixées et accorda au général 500 galères, 120.000 fantassins et 5.000 chevaux.

A cette nouvelle, les pirates abandonnèrent les côtes d’Italie, le prix des vivres baissa subitement, et le peuple de crier que le nom seul de Pompée avait terminé la guerre.

Le dictateur s’occupa aussitôt d’organiser son expédition. Il manda à tous les rois et alliés du peuple romain d’unir leurs forces aux siennes dans un commun intérêt. Les Rhodiens fournirent un grand nombre de vaisseaux qui furent les meilleurs parmi la flotte. Pompée eut l’heureuse idée de former plusieurs escadres dont il donna le commandement à des chefs expérimentés, qui tous étaient égaux et avaient chacun l’imperium dans le département qui lui était assigné. Tibère Néron reçut l’ordre de croiser dans les mers d’Espagne ; Pomponius dans celles des Gaules tt de Ligurie ; Marcellus et Attilius, sur les côtés d’Afrique, de Sardaigne et de Corse ; Gellius et Lentulus, sur celles de l’Italie et de Sicile ; Plotius et Varron eurent pour département la mer d’Ionie ; Cinna, le Péloponnèse, l’Attique, l’Eubée, la Thessalie, la Macédoine et la Béotie ; Lolius, la mer Égée et l’Hellespont ; Pison, la Bithynie, la Thrace, la Propontide, le Pont-Euxin ; Metellus Nepos, les mers de Lycie, de Pamphylie, de Chypre et de Phénicie.

Pompée présidait à tout, et, de Brindes, se portait sur les points où il jugeait sa présence nécessaire. Ce plan, habilement conçu, fut bien exécuté : les ports, les golfes, les retraites, les repaires, les promontoires, les détroits, les péninsules, tout ce qui servait de refuge aux pirates ; fut enveloppé, fut pris comme dans un filet. Les corsaires qui avaient échappé à une escadre tombaient bientôt dans une autre, et une fois qu’ils avaient été obligés de s’éloigner d’un parage, ils n’y pouvaient plus revenir, parce que les forces qui les en avaient chassés les poussaient devant elles du côté de l’Orient et de la Cilicie. Ils cherchèrent une retraite en divers endroits de cette contrée, comme des essaims d’abeilles dans leurs ruches.

En quarante jours, les flottes des pirates, du reste sans cohésion entre elles et sans unité de direction militaire, furent dissipées, et les mers, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’à la Grèce, furent entièrement libres. Les provisions arrivèrent en grande quantité et les marchés de Rome furent abondamment pourvus.

Pompée partit alors pour l’Orient afin de frapper le coup décisif, et fit voile, avec soixante forts navires, droit sur l’antique et principal repaire des flibustiers, la côte de Lycie et de Cilicie. En voyant approcher la flotte romaine, victorieuse et imposante, de nombreux écumeurs de mer vinrent se rendre avec leurs femmes, leurs enfants et leurs brigantins. Pompée les traita avec douceur : maître de leurs vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur fit aucun mal. Cette généreuse conduite fit concevoir aux autres d’heureuses espérances ; ils évitèrent les lieutenants de Pompée et ils allèrent se rendre à lui. Pompée leur fit grâce à tous, et se servit d’eux pour dépister et prendre ceux qui se cachaient encore. La douceur calculée du général lui ouvrit les portes des deux forteresses de Kragos et d’Antikragos.

Cependant les plus nombreux et les plus puissants parmi les pirates avaient mis en sûreté leurs familles, leurs richesses et la multitude inutile dans des châteaux forts du mont Taurus, et, montés sur leurs vaisseaux, devant Coracésium, en Cilicie, ils attendirent Pompée qui s’avançait sur eux à toutes voiles. Ils opposèrent d’abord une vive résistance, mais elle ne fut pas de longue durée. Entièrement défaits, ils abandonnèrent leurs navires et se renfermèrent dans la ville pour soutenir le siège. Ils demandèrent bientôt à être reçus à composition ; ils se rendirent et livrèrent les villes et les îles qu’ils occupaient et qu’ils avaient si bien fortifiées qu’elles étaient difficiles à forcer et presque inaccessibles.

Les Romains trouvèrent dans les places qui leur furent remises, et surtout dans la citadelle du cap de Coracésium, bâtie par Diodote Tryphon, un des anciens chefs de pirates, tué en 144 par Antiochus, fils de Démétrius, une quantité prodigieuse d’armes, beaucoup de navires, dont plusieurs étaient encore sur les chantiers, des amas immenses de cuivre, de fer, de voiles, de bois, de cordages, de matériaux de toutes sortes, et un grand nombre de captifs que les pirates gardaient, soit dans l’espoir d’en tirer une forte rançon, soit pour les employer aux plus rudes travaux. Pompée s’empressa de délivrer et de renvoyer ces malheureux prisonniers, parmi lesquels figuraient Publius Clodius, l’amiral de la flotte romaine permanente de Cilicie, et d’autres grands seigneurs romains. Plusieurs d’entre eux, que l’on avait cru morts, trouvèrent, en rentrant dans leurs foyers, leurs noms inscrits sur des cénotaphes.

En moins de trois mois, l’heureux général avait tué 10.000 pirates, fait 20.000 prisonniers, pris 400 vaisseaux, dont 90 armés d’éperons, coulé à fond 1.300 autres et occupé 120 citadelles, forts ou refuges. Il livra aux flammes les arsenaux pleins et les magasins d’armes.

Les 20.000 prisonniers, qu’allaient-ils devenir ? C’est ici que la conduite politique de Pompée fut véritablement admirable. Jusqu’alors, les pirates captifs avaient été mis en croix. Il ne voulut pas faire mourir ces prisonniers, mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s’écarter ou de se rassembler de nouveau. Réfléchissant, dit Plutarque, que l’homme n’est pas de sa nature un être farouche et insociable, qu’il ne le devient qu’en se livrant au vice, contre son naturel, qu’il perfectionne ses mœurs, au contraire, en changeant d’habitation et de genre de vie, et que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une existence plus douce, dépouillent leur férocité, Pompée résolut de transporter les captifs loin de la mer, dans l’intérieur des terres, et de leur inspirer le goût d’une vie paisible, en les habituant au séjour des villes ou à la culture des champs. Il établit, en conséquence, une partie des prisonniers dans trente-neuf petites villes de la Cilicie, telles que Mallus, Adana, Épiphanie, etc., qui consentirent, moyennant un accroissement de territoire, à les incorporer parmi leurs habitants. La ville de Soli, dont Tigrane, roi d’Arménie, avait naguère détruit la population, reçut un grand nombre de pirates qui la relevèrent de ses ruines et l’appelèrent Pompéiopolis. D’autres furent envoyés à Dymé d’Achaïe, qui manquait alors d’habitants et dont le territoire était étendu et fertile, et d’autres enfin furent transportés en Italie.

Cette sage mesure produisit un résultat excellent. Dès que les pirates n’eurent plus besoin de piller pour vivre, ils perdirent le goût du pillage. Ce vieillard corycien, Corycium senem, si content de son sort, dont Virgile fait l’éloge, était un de ces anciens pirates : Au pied des remparts élevés de Tarente, aux lieux où le noir Galèse arrose dans son cours les moissons jaunissantes, je me souviens d’avoir vu un vieillard de Corycus qui possédait quelques arpents d’un terrain abandonné ; ce sol n’était ni propre au labour, ni favorable aux troupeaux, ni propice à la vigne. Là, pourtant, au milieu des broussailles, le vieillard avait planté quelques légumes que bordaient des lis blancs, des verveines et des pavots ; il se croyait aussi riche qu’un roi,

Regum æquabat opes animo,

et le soir quand il rentrait au logis, il chargeait sa table de mets qu’il n’avait point achetés….

La rapidité de l’expédition et la sage politique de Pompée valurent à ce général un triomphe éclatant et l’admiration du peuple romain et des vaincus eux-mêmes. Ce fut en souvenir de son nom que les pirates s’enrôlèrent plus tard sous les ordres de son fils Sextus. Pompée continua ses succès en Asie et fit inscrire, sur un monument qu’il éleva, ses actions glorieuses : Pompée le Grand, fils de Cneius, imperator, a délivré tout le littoral et toutes les îles en deçà de l’Océan, de la guerre des pirates ; il a sauvé du péril le royaume d’Ariobarzane, investi par les ennemis ; il a conquis la Galatie, les contrées ou provinces les plus éloignées de l’Asie, ainsi que la Bithynie ; il a partagé la Paphlagonie, le Pont, l’Arménie, l’Achaïe, la Colchide, la Mésopotamie, la Sophène, la Gordienne ; il a soumis le roi des Mèdes, Darius, le roi des Ibériens, Artocès, Aristobule, roi des Juifs, Arétas, roi des Arabes Nabatéens, la Syrie, voisine de la Cilicie, la Judée, l’Arabie, la Cyrénaïque, les Achéens, les Iozyges, les Soaniens, les Héniaques et les autres peuplades établies entre la Colchide et le Palus-Méotide, ainsi que les rois de ces pays, au nombre de neuf ; enfin tous les peuples qui habitent entre le Pont-Euxin et la mer Rouge ; il recula l’empire de Rome jusqu’aux, limites de la terre : il conserva les revenus des Romains et les augmenta encore ; il enleva aux ennemis les statues, les images des dieux, ainsi que d’autres ornements, et consacra à la déesse 12.060 pièces d’or (environ 332.600 fr.) et 307 talents d’argent (1.650.000 fr.). »

Ces lignes admirables de clarté, qui doivent beaucoup à Plutarque (« Les vies des hommes illustres »), apportent un éclairage précieux sur une situation étrangement comparable à celle que nous connaissons aujourd’hui, et sur les moyens engagés pour y remédier :

– création d’un commandement ad hoc aux missions claires et aux moyens militaires conséquents ;

– association d’un projet politique au projet militaire ;

–  soutien sans faille des autorités politiques au chef chargé de conduire les opérations -car il y aura de la casse…

Au large de la Somalie, les pirates, certes pauvres, mais manipulés par des commanditaires locaux et susceptibles d’être prochainement récupérés par les jihadistes et/ou le régime soudanais, doivent d’abord subir de véritables défaites militaires rendant l’exercice de leur coupable commerce impossible, ou en tout cas hautement risqué. Cela implique que les Etats impliqués dans cette lutte soient prêts à infliger des pertes, à en subir, et à conduire des opérations à terre. Puis, après la défaite militaire de l’adversaire viendra le temps de la reconstruction, d’abord par la création de zones co-gérées par des autorités locales et des puissances mandatées, à l’image des Balkans, de facto sous protectorat européen depuis les accords de Dayton.

Ce n’est qu’à ce prix que la paix reviendra dans la région, après l’inévitable affontement de volonté des adversaires. Rien n’indique cependant que la Somalie puisse dans un avenir prévisible devenir un Etat viable. Mais une chose est certaine : elle n’en prend actuellement pas le chemin, et une intervention PENSEE des puissances capables de la mener à son terme devrait au moins contribuer à limiter les risques pour le commerce international. Pour le reste, pardonnez mon cynisme, mais il faut relire Stephen Smith (« Négrologie ») et admettre à voix haute ce que d’aucuns murmurent : l’Afrique va de plus en plus mal et semble incapable, en raison de l’infinie médiocrité de ses dirigeants, de mettre en valeur son immense potentiel humain. Une aide extérieure – et non une nouvelle colonisation – paraît être à la fois une nécessité stratégique et un devoir moral.

Le Groupe Islamique Combattant Marocain : un coupable idéal

 

Une dépêche AFP rédigée le 3 avril à Rabat  m’arrache à la lecture toujours enrichissante de Tacite. Selon son auteur, qui annonce le transfèrement d’un jihadiste marocain vers l’Espagne, le Groupe Islamique Combattant Marocain (GICM) serait « impliqué » dans les  attentats de Casablanca (mai 2003) et de Madrid (mars 2004).

Cette audacieuse affirmation mérite que l’on s’y arrête quelques instants (j’exclue évidemment que le journaliste de l’AFP dispose de la moindre connaissance sérieuse de ces deux affaires, et je doute encore plus qu’il puisse apporter un éclairage nouveau).

De même que la réalité d’Al Qaïda échappe à de nombreux observateurs – la complexité se conjuguant mal avec la médiatisation – de même la nature des mouvements jihadistes marocains et tunisiens est-elle mal perçue par de nombreux « experts », facilement abusés par la propagande simplificatrice de Rabat et de Tunis. S’il ne fait en effet pas de doute que le GICM a bel et bien fondé et a même tenté d’agir, il ne fait pas non plus le moindre doute, du moins pour les « CT practioners » comme les appelle la CIA, que le mouvement est désormais une chimère dont le nom est invoqué dès qu’il s’agit de qualifier la mouvance jihadiste chérifienne. Créé le 16 juin 1997 à l’occasion de la diffusion d’un communiqué appelant au renversement de la monarchie et à la lutte contre les « juifs et les chrétiens », selon une expression devenue classique, le GICM était une tentative des islamistes radicaux marocains de créer dans leur pays l’équivalent du Groupe Islamique Armé (GIA) algérien. Dès 1993, les liens des islamistes marocains avec les cellules européennes du GIA ont été étroits. Au Royaume-Uni, en Suède, en Belgique, au Danemark, aux Pays-Bas , en Allemagne et en Espagne, les islamistes radicaux marocains, convaincus qu’un succès du jihad en Algérie contribuerait au déclenchement du jihad au Maroc, ont activement soutenu les réseaux algériens.

Le développement d’Al Qaïda à partir de 1998, qui est passée cette année-là du statut de réseau de soutien à celui de réseau opérationnel, a accéléré et accompagné la transformation des mouvances islamistes maghrébines en supplétives du jihad mondial. Plusieurs terroristes marocains se sont ainsi illustrés au sein des cellules liées à Oussama Ben Laden.

En mai 1998, Farid Hillali, alias Choukri, a été arrêté aux Emirats Arabes Unis alors qu’il se rendait à Londres en provenance du Pakistan. Sympathisant du GICM, il était également le représentant en Europe du Front Islamique de Libération Moro (FILM), un groupe terroriste philippin directement inspiré par Al Qaïda.

Le 3 juillet 2005, les forces saoudiennes ont éliminé près de Riyad Mohammed Ibrahim Al-Hayari, émir d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique.

Le 5 octobre 2008, les troupes américaines ont abattu près de Mossoul (Kurdistan irakien) Mohamed Moummou, un citoyen suédois d’origine marocaine, lié de longue date à Al Qaïda. Il était d’ailleurs responsable des opérations d’Al Qaïda au Pays des Deux Fleuves.Ces individus, rares Maghrébins à avoir atteint des postes importants au sein d’Al Qaïda, cristallisent les inquiétudes du régime marocain, qui persiste, au moins lors de ses déclarations officielles, à les regrouper sous l’étendard du GICM[2]En réalité, le groupe n’a plus – jamais eu ? – d’existence réelle et les jihadistes marocains sont éparpillés entre les franchises régionales d’Al Qaïda et les cellules autonomes. Dans ces circonstances, il semble pour le moins hâtif de lier le GICM aux attentats de Casablanca et de Madrid.

En ce qui concerne les attentats de Casablanca, l’enquête, si elle a mis en évidence les liens passés de certains terroristes avec des individus appartenant à la mouvance du GICM, n’a pas réussi à démontrer la responsabilité directe du mouvement.

En ce qui concerne Madrid, la grande confusion qui a régné plusieurs mois au sein des services européens – et singulièrement au sein de la communauté française du renseignement – n’a pas facilité la tâche des enquêteurs. Aucun élément n’a lié les terroristes au GICM, malgré les positions communes adoptées par le Maroc et l’Espagne, et aucun indice pénalement recevable n’a permis d’impliquer Al Qaïda, même si plusieurs spécialistes des services français, allemands et britanniques penchent pour cette hypothèse.

En tout état de cause, les 2 pistes à privilégier dans ces deux attentats excluent le GICM : soit les terroristes ont agi seuls, soit ils ont été activés par des émirs d’Al Qaïda. Le GICM n’a rien à voir avec cela, et pour cause : mort depuis des années, il ne saurait être tenu pour responsable de ces carnages. 

Al Qaïda et l’arme nucléaire

Le SITE Institute a révélé, le 28 mai 2008, qu’un communiqué jihadiste appelant à la réalisation d’attentats en Occident à l’aide d’armes non conventionnelles avait été mis en ligne le 25 mai sur le site El Ekhlaas.Le porte-parole du FBI, Richard Kolko, a immédiatement minimisé la portée de ce communiqué, tandis que la CIA diffusait opportunément une évaluation affirmant qu’Al Qaïda était quasiment vaincue en Irak.

1/ Le programme non conventionnel d’Al Qaïda

L’attitude des autorités fédérales américaines en dit long sur leur évaluation actuelle de la menace jihadiste, du moins dans sa composante non conventionnelle. La réalisation d’attentats non conventionnels avait pourtant été envisagée dès l’automne 2001 par les services de renseignement britanniques, qui avaient diffusé une retentissante note intitulée « Penser l’impensable ».

Les attentats de New-York et Washington, aussi bien par leur ampleur que par la qualité de leur préparation et leur exécution, faisaient en effet craindre le pire pour la suite, et tout semblait alors possible aux analystes. Oussama Ben Laden avait publiquement déclaré que la possession d’une arme nucléaire constituait un devoir religieux pour les « vrais musulmans », et que la possession d’une telle arme impliquait naturellement son usage contre les Etats-Unis. De nombreuses rumeurs ont ainsi circulé depuis le 11 septembre au sujet des capacités nucléaires d’Al Qaïda. Parfois lancées par l’Administration américaine ou des responsables israéliens dans un but politique, parfois diffusées par les services de renseignement afin de se prémunir contre toute nouvelle accusation de négligence ou d’ignorance, parfois alimentées par les écrits de spécialistes autoproclamés du terrorisme, elles ont donné lieu à de nombreuses controverses et alimentent toujours la réflexion des grandes agences occidentales.

Selon celles-ci, le terrorisme nucléaire peut prendre 4 formes, classées ici de la moins à la plus probable :

  • le vol et l’utilisation d’un dispositif nucléaire intact

  • le vol – ou l’acquisition – de matière fissile permettant de réaliser une arme nucléaire

  • des attaques contre des réacteurs ou d’autres installations nucléaires (centres de traitement des déchets, convois, etc.) dans le but de provoquer une contamination radiologique

  •  et la fabrication d’un dispositif de dispersion radiologique.

Parmi les Cassandre figure le journaliste américain Paul Thomas, auteur de deux ouvrages sensationnalistes aux relents racistes et antimusulmans, « The Al Qaeda connexion » et « The day of Islam : the annihilation of America and the Western World ». Dans ces deux ouvrages, Thomas, qui redoute un « American Hiroshima », indique qu’Al Qaïda tente de se procurer des armes nucléaires depuis 1993 – ce qui est vrai – et a réussi à en acheter à la mafia tchétchène – ce qui relève de la plus pure fantaisie. Jamais à cours d’imagination et de preuves fictives, Paul Thomas écrit d’ailleurs que les services britanniques de renseignement (SIS, ex-MI.6) et Hans Blix, l’ancien Président exécutif de la Commission de contrôle, de vérification et d’inspection des Nations Unies (COCOVINU), auraient découvert des éléments confirmant sans ambiguïté la véracité de ces assertions. Il n’en est évidemment rien, et jamais Al Qaïda, ou même une autre organisation terroriste, n’a été en possession d’arme nucléaire « prête à l’emploi », voire même a eu la capacité d’en réaliser une. Les affirmations de Paul Thomas – et d’autres « experts » – ont été formellement démenties par les services français et qualifiées de fantaisistes.

2/ La riposte

La destruction des installations d’Al Qaïda en Afghanistan dans les premiers jours de l’intervention américaine, lors de raids aériens massifs, a cependant montré que les autorités américaines désiraient en priorité anéantir les capacités techniques du mouvement terroriste. Elles prenaient en effet très au sérieux les rapports obtenus par les services européens au sujet des velléités d’Oussama Ben Laden de réaliser de nouvelles actions encore plus meurtrières. Quelques jours avant le 11 septembre, la communauté occidentale du renseignement s’était déjà mobilisée contre un projet d’attentat suicide devant détruire l’ambassade des Etats-Unis à Paris. Le camp de Darounta, aux environs de Jalalabad, fut la cible principale de cette offensive en raison de son rôle central dans le programme non conventionnel d’Al Qaïda, dirigé par Abou Khabab Al Masri. Celui-ci, dans des installations rudimentaires, conduisait depuis plusieurs années des expérimentations visant à doter l’organisation terroriste d’armes de destruction massive. La fouille des décombres du complexe terroriste de Darounta permit de découvrir les zones « réservées » dont parlaient les jihadistes interrogés en Europe ou qu’évoquaient les sources humaines dans leurs débriefings.

Le laboratoire d’Abou Khabab ressemblait bien plus à un abri de jardin contenant des engrais dans des pots de confiture qu’à une installation ultra moderne. Pourtant, les textes découverts dans les ruines ainsi que dans les ordinateurs abandonnés confirmèrent qu’Al Qaïda entendait bel et bien réaliser des actions terroristes à l’aide de moyens autrement plus puissants que ceux utilisés jusque là. Dès 1999, la CIA disposait de renseignements non recoupés évoquant le rassemblement à Hérat (ouest de l’Afghanistan, à proximité de la frontière iranienne) de matériaux radioactifs par des militants d’Al Qaïda. L’extrême vétusté des installations de Darounta et les documents découverts (manuels scolaires, vieux ordinateurs, etc.) permirent d’écarter l’hypothèse cauchemardesque d’un mouvement terroriste mondial en possession d’armes nucléaires opérationnelles.

En réalité, les « techniciens » au service d’Al Qaïda, malgré leur proximité avec l’ISI, le puissant service secret pakistanais impliqué dans les activités proliférantes désormais bien connues, ne bénéficièrent jamais d’un soutien réellement dangereux des ingénieurs d’Islamabad. Les responsables pakistanais, mais aussi syriens ou iraniens, sont en effet parfaitement conscients des conséquences qu’entraînerait la fourniture de composants nucléaires à Al Qaïda, et surtout leur utilisation. Dans ces conditions, et alors que la quasi-totalité des transactions clandestines impliquant des matières radioactives ont été provoquées par des services de renseignement pour piéger des mafieux, Al Qaïda et l’ensemble des mouvements jihadistes, conscients qu’aucun Etat ne les aiderait à aller jusqu’au bout, ont été contraints de revoir leurs ambitions à la baisse.

3/ Les jihadistes contraints au choix de la rusticité et de la simplicité

Les opérations de la coalition en Afghanistan, si elles sont loin d’aboutir à une victoire militaire, empêchent Al Qaïda de reconstituer un sanctuaire dans lequel pourraient se regrouper des terroristes au sein d’installations. Les jihadistes ont désormais fait le choix de la simplicité, tant dans le choix de leurs cibles que dans celui du mode opératoire et des moyens. Cette rusticité leur assure, à Londres comme à Casablanca, à Madrid comme à Islamabad, un taux de réussite très élevé. C’est d’abord cette simplicité opérationnelle qu’il faut redouter de la part des terroristes inspirés par Al Qaïda, contre des installations nucléaires.

Au mois d’octobre 2003, la police australienne a ainsi arrêté un jeune Français converti, Willie Brigitte, soupçonné de préparer un attentat contre une centrale nucléaire de la banlieue de Sydney. La menace la plus sérieuse a cependant été contrée en novembre et décembre 2005, lors du démantèlement par la police australienne d’un réseau jihadiste implanté à Melbourne et Sydney.

En 1982, plusieurs roquettes furent tirées par un militant anti-nucléaire contre la centrale, alors en construction, de Creys-Malville. Le projet de détruire une centrale fut étudié en 1994 par Khaled Sheikh Mohamed, déjà inspirateur de l’attentat contre le World Trade Center de 1993 et concepteur des attaques du 11 septembre, à l’occasion du projet Bojinka. En septembre 2001, les organisateurs du complot envisagèrent de lancer un des avions de ligne détournés contre une centrale, mais renoncèrent, car ils estimaient que ce type d’objectif bénéficiait de moyens de défense aérienne conséquents et que l’appareil serait intercepté. Le rapport de la commission d’enquête sur les attentats du 11 septembre a cependant montré que ce projet aurait pu réussir, tant la défense aérienne américaine sur la côte est des Etats-Unis avait été indigente. Cette extrême vulnérabilité est également illustrée par les convois de déchets. En réalité, il ne s’agit pas tant de craindre un cataclysme nucléaire qu’un véritable choc dans les opinions occidentales. Objet de fantasme, la menace terroriste nucléaire ressentie est largement supérieure aux risques réels encourus. Mais cette sensibilité est un atout politique et opérationnel pour les terroristes. Ces-derniers, incapables de réaliser un véritable non conventionnel sont en revanche parfaitement capables de commettre des attaques dans lesquelles quelques grammes de matières radioactives contraindraient les services de secours à adopter une posture bien particulière, et provoqueraient un choc psychologique incomparable. Dès lors, et avant l’avènement prévisible dans une décennie d’une menace structurée aux capacités technologiques réelles issues de la mouvance écologiste et d’extrême-gauche, il faut avant tout redouter les tentatives maladroites de jihadistes rêvant à l’apocalypse.


[1] Cf. http://www.siteintelgroup.org/.

[2] Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde, (daté du 20 juin 2008), le Ministre israélien de la Défense Ehoud Barak évoque le risque d’un attentat nucléaire : « Si le monde autorise l’Iran à avoir du nucléaire militaire, dans dix ans, on trouvera des engins nucléaires entre les mains de terroristes. Et un groupe terroriste n’hésiterait pas un seul instant à placer cet engin dans un conteneur, équipé d’un détonateur GPS, et à l’envoyer vers un port majeur de la Côte est des Etats-Unis, en Europe ou en Israël. »

[3] D’après Paul Thomas, le projet « American Hiroshima » impliquait l’explosion simultanée d’armes nucléaires dans les villes de New York, Boston, Washington, Las Vegas, Miami, Chicago et Los Angeles. Selon d’autres, l’entrée de ces engins aux Etats-Unis aurait été facilitée par le gang latino-américain MS-13. On peut juger ici du sérieux des auteurs de ces révélations…

[4]Après plusieurs années de recherche, le camp put être localisé précisément et fut frappé dès le 12 octobre 2001, trois jours après le début de l’offensive américaine, grâce aux photographies satellite transmises par les autorités françaises.

[5]Un certain nombre de poisons avaient été testés sur des animaux dans les « laboratoires » du groupe, et les services occidentaux – en particulier américains, britanniques et français – suivaient de près les développements de ces travaux.

[6] Cette certitude, largement développée par Richard Clarke dans son livre « Contre tous les ennemis », a nourri en 2001 et 2002 la paranoïa des  faucons de l’Administration américaine, désireux d’intervenir en Irak, tout en confirmant les craintes des analystes.

[7] Cet attentat a été avoué par son auteur, un ingénieur suisse nommé Chaïm Nissim, dans son livre : «  L’amour et le monstre : roquettes contre Creys-Malville », 2004.

« Secret Défense » : palme du rire

Les écrans français ont récemment été envahis par un ambitieux polar français censé décrire, dans un touchant élan citoyen, les activités des services de renseignement engagés dans une lutte, évidemment sans merci, contre l’hydre jihadiste. Hélas, une fois de plus, le cinéma hexagonal, en tentant de copier les productions américaines, se couvre d’un durable ridicule. N’est pas Paul Greengrass qui veut, et il y a fort à parier que Secret défense ne marquera pas autant les esprits que les aventures de Jason Bourne.

Ne cachons pas plus longtemps que ce film de Philippe Haïm a provoqué dans la communauté nationale de la lutte anti terroriste un mélange rarement atteint de stupeur et de consternation. Magistrats, policiers, espions, tous ont ri à la seule lecture du scénario, et ceux qui ont eu l’insigne honneur de fréquenter les casernes du Boulevard Mortier n’ont pu que mesurer l’ampleur de la catastrophe cinématographique censée glorifier leur métier.

En réalité, tout dans ce film sonne faux, du chef terroriste en costume impeccable (rendez-nous Abou Koutada !) au chef du contre-terrorisme de la DGSE, tout en muscle et sans cervelle. Quant à l’opération d’infiltration au coeur du récit, on a peine à croire que quiconque ait pu envisager qu’une femme puisse infiltrer un réseau jihadiste. La simple lecture des ouvrages de Peter Bergen (http://www.peterbergen.com/bergen/) aurait pourtant dû renseigner le réalisateur. Mais celui-ci, pourtant vertement mis en garde par les plus hautes instances de la DGSE, s’est obstiné dans son délire, probablement aidé dans ce naufrage par certains de ses acteurs.

https://dailymotion.com/video/x6y994

Il n’aura en effet échappé à personne qu’au moins deux des seconds rôles du film sont des habitués des plateaux de télévision, sur lesquels ils mettent en avant leur imaginaire expérience du renseignement. Sans citer de noms, il est tout de même possible de préciser ici qu’un de ces apprentis comédiens se présente comme un vétéran du renseignement français alors qu’il n’a en réalité passé que quelques mois au SGDN (http://www.sgdn.gouv.fr/) pendant son service militaire et qu’il ne faisait dans cette vénérable institution que des photocopies. Quant à la « linguiste », il convient de préciser qu’elle a eu maille à partir avec le Ministère des Affaires Etrangères pour des raisons qu’elle se fera sans doute un devoir de préciser à l’occasion.

Mais broutilles que ces détails. L’important est ailleurs – tout comme la vérité, dit-on. 10 ans après le remarquable Couvre feu d’Edward Zwick  qui avait déjà tout prévu, et une série de films intelligents (Le Royaume, de Peter Berg ; Syriana, de Stephen Gaghan), le cinéma français a encore une guerre de retard.

Il ne reste plus qu’à revoir Les Patriotes, d’Eric Rochant pour se faire idée de ce qu’est le renseignement.

http://www.cinemovies.fr/player/export/CineMovies2.swf