J’ai bien peur qu’on ne boive plus jamais son pastis dégueulasse

Pierre Schoendoerffer est mort le 14 mars à l’hôpital militaire de Percy, à Clamart. Ecrivain et cinéaste, il avait suscité bon nombre de vocations et était devenu un mythe. Qualifié par Eric Deroo, sur le blog de Jean Guisnel de « soldat-réalisateur », Schoendoerffer avait filmé la guerre avec élégance, mais sans esthétisme, loin des excès, remarquables par ailleurs, d’un Sam Peckinpah (Cross of Iron, 1977), du réalisme d’un Steven Spielberg (Saving private Ryan, 1998) ou de la stylisation d’un Francis Ford Coppola (Apocalypse Now, 1979).

Documentariste venu à la fiction et à la littérature, Schoendoerffer était, comme le disait Bénédicte Charon à Jean-Dominique Merchet, avant tout un aventurier et sa passion pour les portraits de guerriers était celle d’un homme désireux de les raconter, de leur rendre justice sans nier sa fascination pour la guerre, l’héroïsme, et le tragique. Il écrivait sur la guerre et ceux qui la font, mais il ne s’intéressait pas tant aux ténèbres, me semble-t-il, qu’à l’histoire en train de se jouer. Jamais loin de ses personnages, il leur faisait dire des dialogues très – trop ? – écrits qui, ne criez pas, me font toujours penser à Eric Rohmer. Nous ne sommes pas dans le réalisme, mais dans l’illustration presque éducative.

En 1965, Schoendoerffer adapte son propre roman, La 317e section, et livre sans doute un de ses meilleurs films.

 

La trame sera reprise partout et par tous, et elle inspirera aussi bien Oliver Stone (Platoon, 1986) que Florent Emilio-Siri (L’ennemi intime, 2007), sans parler de l’inénarrable John Milius, coscénariste d’Apocalypse Now et réalisateur de L’Adieu au Roi (Farewell to the King, 1989), médiocrement adapté, justement d’un roman de Schoendoerffer (1969).

Nul militarisme imbécile chez Pierre Schoendoerffer, mais cette fascination très française pour les guerres perdues, si romantiques, si délicieusement désespérées, au cours desquelles des homme d’honneur perdent la vie pour des idées et par devoir. Nul cynisme, donc, et presque de la naïveté, pourrait-on dire, ou en tout cas une certaine candeur. C’est d’ailleurs dans les scènes les plus bavardes que l’on perçoit la principale faiblesse de Pierre Schoendoerffer, encore plus criante depuis que le cinéma de guerre s’est mis au réalisme.

A ce titre, Diên Biên Phu (1992) fut une terrible déception, tant le cinéaste, grand témoin et acteur de la bataille (il y sera capturé), rata ce qui aurait dû être le film de sa vie. Lente, compassée, la mise en scène passe à côté du sujet et semble hésiter entre la fresque et la réflexion intimiste sur la fin d’un empire. Les scènes dans le mess de Hanoi ont été pour moi une véritable souffrance tant les acteurs, mal dirigés, y récitent leur texte comme de mauvais candidats d’une émission de TF1 ou de M6. Ça n’était plus « Rohmer contemple la fin du monde » mais « Voisin Voisine sautent sur Eliane 4 ».

Fort heureusement, il nous reste de Pierre Schoendoerffer un documentaire oscarisé en 1967, La section Anderson,  ancêtre de films comme Restrepo (Tim Hetherington et Sebastian Junger, 2010), Armadillo (Janus Metz Pedersen, 2010) ou Hell and back again (Danfung Dennis, 2011).

Poursuivant son étude de personnages mythiques et/ou symboliques, Pierre Schoendoerffer signera en 1977 (Le Crabe-tambour) et en 1982 (L’honneur d’un capitaine) les portraits de deux soldats français : un aventurier flamboyant et un homme de principe.

 

Ces deux films, avec La 317e section, forment une trilogie dont la cohérence est renforcée par le talent de Jacques Perrin, figure inoubliable d’une armée française mythifiée, héroïque et élégante dans la défaite et dans la défense d’un monde qui file. Car l’œuvre de Pierre Schoendoerffer n’est que cela : élégance et romantisme, celui des avant-postes perdus en Indochine, du crapahut en Afrique du Nord et de la fraternité des armes et du sang versé.

« Then it comes to be that the soothing light/At the end of your tunnel/It’s just a freight train comin’ your way » (« No leaf clover », Metallica)

Essayons de prendre de la hauteur, comme le disait Moïse (Deutéronome, 3.27). Alors que nos chers orientalistes, si diserts il y a un an, ont disparu des ondes ou préfèrent se consacrer à des travaux moins risqués, la tentation pourrait être de grande d’afficher le sourire faussement modeste de celui qui, avec tant d’autres, s’est souvenu que les révolutions ne duraient pas trois jours, que les régimes renversés reconnaissaient rarement leur défaite avec fair-play et qu’on ne transformait pas si aisément les bidonvilles du Caire en 7e arrondissement parisien.

On pourrait aussi se laisser aller à quelques développements sur les évènements en cours, par exemple en énumérant les différentes grilles de lecture possibles à ce stade. Ainsi, on pourrait relever que le printemps arabe, déclenché par des causes intérieures voisines (kleptocraties au pouvoir, échec socio-économique, exaspérations multiples), est en train d’évoluer vers un vaste phénomène de remise en cause des frontières nées du démantèlement de l’Empire ottoman acté par le traité de Sèvres (1920) puis celui de Lausanne (1923) et plus généralement issues des interventions occidentales dans la région.

En Syrie, évidemment, mais aussi en Irak, dans l’est de la Libye, dans le grand sud Algérien, ce sont ses forces qui sont à l’œuvre, et elles remettent, une fois de plus, en cause le sacro-saint principe de l’intangibilité des frontières, devenu dogme mondial après 1945 et auquel se raccrochent, naturellement, les régimes qui se savent les plus exposés à ces révisions. Ces Etats ne changent pas seulement de régimes, ils changent aussi de structures et subissent des tentatives incontrôlées – incontrôlables ? – de résoudre des questions centrales : frontières, minorités ethniques/culturelles/religieuses. Soyons fous, allons même jusqu’à affirmer que ces Etats, victimes d’un décalage historico-stratégiques provoqué par des dominations étrangères (ottomanes et/ou/puis européennes), gèrent à leur tour ce que les Etats européens ont eu à gérer après les guerres de la Révolution et de l’Empire.

On pourrait aussi se référer au basculement de puissance que j’évoquais il y a déjà un an et qui voit les Etats que nous entretenions au delà du limes emportés par l’impéritie de leurs gouvernants et par notre propre faiblesse à leur égard – et qui voit le Qatar prendre des positions plus qu’inquiétantes dans notre jardin.  A ce titre, on pourrait même en profiter pour faire le parallèle avec les comportements de la Russie et de la Chine, deux empires décomplexés – même si l’un d’eux est convalescent – qui assument la défense de leurs intérêts stratégiques par un soutien sans faille à la riante Syrie et dessillent les yeux de ceux qui pensaient que la guerre froide était derrière nous et n’avait que des causes idéologiques. Ceux-là peuvent, au choix, relire Tocqueville, Brzezinski, John Le Carré, Graham Greene ou mon ami Patrick de Friberg, qui sait que les Empires ont leurs propres dynamiques et se moquent bien des modes.

On pourrait également s’arrêter sur les déclinaisons arabes – et bientôt africaines – du mouvement des « Occupy » et autres « Indignés » inspirés par l’escroquerie intellectuelle de Stéphane Hessel, pitoyable héraut d’un malaise social qui le dépasse.

Cela ne vous a évidemment pas échappé, mais du coup, à lire la presse française, c’en est fini du jihad, du terrorisme et de toutes ses foutaises, évidemment inventées par une conspiration judéo-maçonnique impériale cosmopolite liée aux grandes banques. Evidemment, il y a bien quelques incidents en Tunisie, à l’université de la Manouba, et le gazoduc égyptien qui alimente la Jordanie et Israël vient encore d’être saboté, mais ce ne sont que des détails.

Pourtant, inutile d’être un veilleur particulièrement attentif pour savoir que les jihadistes algériens d’AQMI font le coup de feu au Mali avec certains Touaregs, dont les petits comiques d’Ansar Al Din, ou que le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) vient de faire un pied de nez au régime algérien en commettant un attentat-suicide au cœur de Tamanrasset, la principale ville du sud du pays censée être le pivot de la lutte anti terroriste pour toute la bande saharo-sahélienne…

Pas la peine d’émarger à Langley pour savoir qu’au Yémen, le 4 mars dernier, les esthètes d’AQPA ont flingué 185 soldats des forces gouvernementales, dans ce qui ressemble bien à la plus grosse tannée prise par une armée régulière contre des barbus depuis le jihad contre les Soviétiques. Et comme les terroristes yéménites n’ont pas les deux pieds dans la même rangers, ils auraient également abattu un conseiller de l’Empire à Sanaa. Et en Syrie, me direz-vous ? Et bien, en Syrie, une nouvelle terre de jihad est en train de naître, un événement toujours émouvant qui me rappelle quelques notes écrites au Quai par votre serviteur dans une autre vie.

Après avoir manqué le (tout) début des révoltes, les islamistes arabes sont donc à la manœuvre. Au pouvoir en Tunisie, en Egypte, au Koweït, au Maroc, constitués en coalition en Algérie, ils bénéficient du soutien amical des pétrothéocraties du Golfe, qui les financent largement. Mais, et c’est bien là la problème, il y a pire que les islamistes. Les salafistes, dernière étape du radicalisme avant le jihadisme, ont remporté 24% des voix aux législatives égyptiennes. En Tunisie, ils sèment la terreur dans les universités et assiègent les cinémas. Partout, et grâce à la rhétorique que leur soufflent des imams qataris ou saoudiens, ils poussent les feux et légitiment l’action des jihadistes actifs en Syrie, au Yémen ou en Irak. Pour eux, la lutte ne s’arrêtera que lorsque des régimes religieux auront remplacé les systèmes actuels, qu’ils soient déjà issus des révolutions ou qu’ils aient survécu, pour l’instant.

Les salafistes et les jihadistes, que d’aucuns ont donc enterrés un peu vite en 2011, partagent la même lecture du printemps arabe, et elle n’est pas dénuée d’intérêt. Pour eux, le renversement des régimes tunisien ou égyptien a confirmé la justesse de leur combat. Eux qui dénonçaient la corruption, la perte de valeurs, l’acculturation, la domination occidentale – dont le conflit israélo-palestinien est une manifestation – et la répression policière, démultipliée par la menace jihadiste, ont vu l’ensemble ou presque de leurs constats repris par les foules. Avoir considéré, dès le début, que les révoltes étaient le fait de peuples unis par autre chose que la haine de dictateurs a été une erreur. Si certaines franges de la population voulaient la démocratie, d’autres voulaient un système simplement moral et redistributeur de richesses. Le seul point de convergence était une détestation d’Israël, loin des enthousiasmes de quelques unes de nos plus belles plumes sur le Moyen-Orient.

Je ne sais plus qui disait il y a quelques semaines, dans une intéressante tentative de justification, que la poussée islamiste était une conséquence directe de l’oppression politique. Selon cet analyste, la victoire des uns et des autres aux élections tunisiennes ou égyptiennes avait donc tout à voir avec la répression féroce et imbécile des régimes arabes, et rien avec ce que tous les observateurs un peu sérieux ont vu depuis des décennies.

La vague verte qui touche au but maintenant avait déjà bien failli atteindre le rivage au début des années 90s en Algérie, et bien avant en Egypte, et elle doit aussi à l’effrayante richesse des wahhabites du Golfe, généreux sponsors d’une forme particulièrement arriérée d’islam. En réalité, il me semble que l’arrivée au pouvoir des islamistes doit avant tout à leur détermination, à l’efficacité de leur organisation, à la pertinence de leurs actions sociales et à leur grand pragmatisme, mais c’est une autre histoire. Revenons plutôt à nos jihadistes.

Et s’ils avaient raison ? S’ils avaient en effet provoqué ces révolutions ? Et si les révoltes arabes étaient en effet, en partie du moins, étroitement liées à la lutte des islamistes radicaux pour le pouvoir depuis les années 80s ?

Si on avait un peu plus de temps, on pourrait même se lancer dans une modélisation, forcément un peu schématique, des causes de ces révoltes, mais on n’a pas le temps et je me contenterai donc de vous soumettre cette planche, élaborée une de ces dernières nuits dans le but d’illustrer un précédent post, mais qui a le mérite – vous noterez cette nouvelle manifestation de mon humilité bien connue – de mettre en évidence quelques enchaînements.

A partir de situations sociopolitiques bloquées, en grande partie grâce à l’aveuglement des Occidentaux – au sein desquels je classe exceptionnellement les Russes – un cercle vicieux s’est mis en place, et il ne pouvait aboutir qu’à la série de catastrophes à laquelle nous assistons. Si les islamistes ont su prospérer, et si le recours à la violence, y compris aveugle, a pu devenir légitime, ce n’est pas tant à cause de la répression des systèmes policiers qu’en raison des naufrages que ces régimes ont provoqués, et qui ont naturellement détourné une partie des intellectuels et de la jeunesse vers un islam de combat, révolutionnaire et porteur d’une promesse d’ordre social et moral. Dès lors, en réprimant d’autant plus durement ces opposants dont ils avaient sans doute conscience de la justesse de leur diagnostic, les dictateurs n’ont pas créé le jihadisme mais se sont contentés de le légitimer, à la manière des Soviétiques ou des Birmans avec leurs propres opposants. Mais, soyons francs, tant que cela se passait loin de l’Occident repu, tout cela n’intéressait pas grand monde, et Gilles Képel, en publiant Le Prophète et Pharaon (1984, La Découverte) s’est sans doute senti bien seul alors que les moudjahidine frictionnaient l’Armée rouge en Afghanistan.

Le début de la guerre civile algérienne a été un premier signal, mais la plupart des observateurs hors de France ont estimé, et ils n’avaient peut-être pas tort, à y réfléchir, qu’il s’agissait d’abord d’un conflit postcolonial qui ne les concernaient pas. Evidemment, certains ont commencé à regarder les choses différemment après l’attentat de février 93 à New York, mais le vrai réveil a eu lieu en 1998. La création du Front islamique mondial pour le jihad contre les juifs et les croisés (23 février), puis les attentats contre les ambassades impériales au Kenya et en Tanzanie (7 août) ont réveillé tout le monde (enfin, nous, on ne dormait pas, pas vrai, les gars ?). C’est sans doute là que le cercle s’est véritablement mis en place, et de vicieux il est devenu infernal après le 11 septembre 2001.

A partir de là, obéissant à une nécessité impérieuse plutôt légitime (tuer des jihadistes) et déroulant un programme issu de constats plutôt bien venus (« Mais, tous vos pays, là, ça ne marche pas, non ? »), les Occidentaux, et l’Empire en tête, ont exercé sur leurs partenaires arabes deux pressions contradictoires : démanteler les réseaux jihadistes ET développer la démocratie. Je ne sais pas bien comment on pouvait faire autrement, mais le fait est que ça n’a pas eu que des résultats heureux. Les despotes en place ont été ravis de pouvoir accroître la pression sur les islamistes, et certains ont même su revenir en grâce (Algériens, Libyens, Yéménites, et même Syriens). De son côté, les responsables impériaux de la lutte contre Al Qaïda ont été sensibles à toutes ces bonnes volontés qui se manifestaient soudain. Mais, au sein même de l’Empire, et à la grande stupeur des dirigeants arabes, d’autres voix ont commencé à protester contre les prisons secrètes (pourtant bien utiles), les raids de drones (tellement festifs), les opérations spéciales (rien de tel qu’un peu d’exercice, pourtant) et le vote de quelques lois un peu sévères (mais puisqu’on vous dit que c’est pour votre bien).

Ces forces contradictoires (« Liquidez-moi tout ça » contre « Assurez-vous que leurs droits fondamentaux ont été respectés ») ont considérablement affaibli, à mon avis, des systèmes politiques intrinsèquement incapables de jouer la partie finement, en jouant sur les deux tableaux – à l’exception notable du Maroc, de la Jordanie ou des pétrothéocraties (à croire qu’un roi riche est plus malin qu’un général parvenu, je me comprends). En ne comprenant pas que l’idéologie peut aussi être un ressort dans une démocratie en paix, certains dirigeants moyen-orientaux ont considéré qu’on cherchait d’abord à les abattre en mettant en avant les habituelles revendications humanistes. D’ailleurs, l’actuel procès au Caire contre les ONG progressistes, accusées par ceux qui en ont profité d’avoir provoqué la chute du régime, est une belle illustration de cette certitude. Et je ne parle pas de cette maladie mentale qui fait voir des complots partout, là où d’autres voient des nains, et qui empêche de percevoir les vrais phénomènes.

Du coup, la répression accrue née de la campagne mondiale d’Al Qaïda contre l’Empire et ses alliés a provoqué un sursaut de l’ensemble citoyens, et pas des seuls islamistes, qu’ils soient radicaux ou pas. Et ce sursaut n’a trouvé face à lui que des systèmes politiques et policiers persuadés de devoir gérer ce phénomène comme une nouvelle menace. 11 ans après les attentats de New York et Washington, la boucle semble donc bouclée et les jihadistes peuvent légitimement penser qu’ils ont contribué à renverser des régimes. Le bon docteur Ayman Al Zawahiry ne dit pas autre chose quand il appelle à poursuivre la révolution en Egypte ou à soutenir le jihad en Syrie. Les avant-gardes de la conquête, dont il rêvait à Peshawar avec ses frères d’armes du Jihad islamique égyptien (JIE) sont bien là, et peut-être leur succès est-il encore plus éblouissant que prévu.

On débat en effet, depuis plusieurs mois, afin de déterminer si Al Qaïda a été vaincue. En fait, il me semble que l’organisation (je parle du « canal historique ») est bien en train d’être éradiquée par l’Empire au terme d’une étourdissante offensive faite de drones, de forces spéciales et d’une poignée d’avions de combat utilisés à bon escient. On ne peut, au passage, que rester ébahi devant la montée en puissance de l’appareil de renseignement impérial après les ratés du 11 septembre

Mais sa victoire stratégique me semble tout autant manifeste : des régimes alliés ont été fragilisés – voire renversés, notre système d’Etats clients s’est disloqué, les tensions communautaires (qui ont aussi d’autres causes, bien sûr, économiques, ethniques) sont vives dans tout le Moyen-Orient mais aussi au Pakistan, en Thaïlande, en Indonésie, ou au Nigeria, et les Occidentaux vivent désormais dans la certitude que leurs gouvernements les espionnent (mais est-ce si grave ?). Loin du silence des médias français, l’intensité de la menace jihadiste est encore vive, et le fait qu’elle ne s’exerce plus sur notre sol, ou marginalement, n’excuse pas l’aveuglement de nos journalistes, seulement capables de lire ou de recopier les dépêches d’agence et les communiqués des uns et des autres. (Hé, les amis, ça n’est pas ça, l’information. Ça c’est de la compilation.)

Si on essaye de dresser un tableau (très) simple de la mouvance jihadiste, on obtient ça :

Il est impossible de faire apparaître les connexions entre les mouvements si on veut conserver un minimum de clarté, ou alors il faudrait faire des dizaines de planches, et vraiment je n’ai pas le temps… En réalité, il faudrait même disposer d’un système de projection en trois dimensions comme en dispose l’Académie jedi de Coruscant (L’Attaque des Clones, George Lucas, 2002) afin de mettre en évidence la multiplicité des liens entre les mouvements (Boko Haram et les Shebab et AQMI, AQPA et les Shebab, AQMI et les réseaux jihadistes européens, AQ et le TTP et le LeT, etc.), comme j’avais tenté de la présenter ici. Mais l’important est ailleurs.

Symbolisée par l’élimination d’Oussama Ben Laden en mai dernier, la dislocation, presque achevée, d’Al Qaïda ne semble pas avoir eu de conséquences sur le dynamisme du jihad mondial. Au contraire, serait-on même tenté de dire. Mais, après tout, qui pensait vraiment que tous nos amis jihadistes allaient d’un coup poser leurs AK-47 et leurs ceintures d’explosifs pour reprendre leurs études de droit ?

La chose est devenue évidente, et nous en débattions doctement à Bruxelles il y a près de dix ans : Al Qaïda a rempli sa mission en déclenchant le jihad mondial et sert désormais de référent. Il suffit pour s’en convaincre de compter les groupes terroristes ayant changé leur nom après avoir cherché et obtenu l’adoubement des fondateurs de l’organisation. La pause opérationnelle observée – pas partout et pas par tous, essayez d’expliquer aux Nigérians ou aux Maliens que le jihadisme est de l’histoire ancienne – depuis le début des révoltes arabes ne doit pas nous faire penser que tout est fini. Au contraire, tout porte à croire que nous entrons dans une nouvelle phase qui va, entre autre, voir se jauger puis s’affronter les islamistes radicaux et les nouveaux régimes qui les auront déçus, et qui verra les progressistes ramasser coup sur coup, comme en Egypte.

Ce qui devrait logiquement attirer notre attention, mais qui ne l’attire pas, c’est qu’aucune des revendications profondes des jihadistes n’a encore été entendue, même s’ils sont sur la bonne voie : pas de théocratie, pas de charia, pas de femmes interdites d’emplois publics et cloîtrées chez elles, pas de décapitation publique de criminels, comme dans la débonnaire Arabie saoudite. De même, pas de rupture avec Israël ou avec l’Empire, pas de spectaculaire renégociation de tel ou tel accord avec l’Europe. Et surtout, aucune des difficultés sociales ou économiques dépassées. Aux portes du pouvoir, mais sans avoir obtenu gain de cause, pourquoi les jihadistes renonceraient-ils à la violence alors que tout les porte à croire que la victoire est là, presque au bout des doigts ?

Le succès du dispositif occidental mis péniblement en place après les attentats de 2001 a littéralement nettoyé l’Europe et l’Amérique du Nord des réseaux jihadistes opérationnels. De temps à autre, et comme pour s’occuper, les services arrêtent bien un ou deux exaltés victimes d’un pot de miel – une opération toujours réjouissante à monter, même si elle fait bondir les lecteurs de Libé, mais qu’importe, après tout ? En Asie du Sud-Est également, il faut noter que les services ont fait le ménage, même si les ambiguïtés indonésiennes demeurent. Ailleurs, en Afrique du Nord, en Afrique sub-saharienne, en Afrique de l’Est, au Moyen-Orient, dans le Caucase, dans la zone pakistano-afghane et jusqu’en Inde, force est de constater que la situation est loin d’être aussi reluisante – et si on avait du temps, on pourrait s’interroger sur les liens entre développement économique, démocratie et efficacité de la lutte contre le terrorisme. Mais on n’a pas le temps.

Alors, où en sommes-nous ? En Algérie, l’infinie médiocrité de la classe dirigeante, la qualité toute relative de l’Armée nationale populaire (ANP) et les calculs moisis de quelques généraux laissent survivre en Kabylie la plus ancienne guérilla jihadiste de la planète. AQMI se sait vaincue au nord, mais elle a su, très habilement, développer les réseaux du GIA puis du GSPC au Sahel. Mieux, si j’ose dire, on dirait bien que la jonction avec Boko Haram est devenue réalité, et, encore mieux, l’apparition du MUJAO doit être analysée comme un succès d’AQMI, qui a réussi à générer le jihad régional rêvé depuis des années. Et comme c’est brillamment écrit ici, on peut même se demander si le MUJAO n’est pas un partenaire d’AQMI plus qu’un rival ou qu’une dissidence hostile.

En Egypte, et depuis plus d’un an à présent, le gazoduc du Sinaï est saboté par des jihadistes qui ont même commis un attentat à El Arish cet été et voudraient bien soutenir leurs frères esseulés de Gaza. Au Yémen, AQPA est lancée dans une lutte à mort avec le régime, soutenu par l’Empire. Il ne s’agit plus de tuer des officiels mais de contrôler des villes et des territoires. Plus qu’AQMI au nord du Mali, AQPA tente clairement de créer des émirats au Yémen, sur le modèle afghan ou irakien.

Mais c’est en Syrie que l’avenir se joue. Les jihadistes en provenance d’Irak, qui essayent de confisquer la révolte, permettent aux vieilles ganaches nostalgiques, aux supporters du régime et aux petits bras pacifistes de l’humanitaire sans violence de dénoncer un complot islamo-sioniste (vous noterez cette nouvelle confirmation qu’il n’y a pas de limite à la bêtise humaine). Que nous soyons nombreux à souhaiter la chute du régime syrien, c’est une évidence. Il suffit de penser à l’ambassadeur Delamare, aux paras du Drakkar ou aux Marines de l’Empire pour se dire que c’est quand même bien fait. Mais souhaitons-nous pour autant une victoire des jihadistes ? Je crois qu’il est difficile de me soupçonner d’un tel penchant. Je peux en revanche révéler une de mes perversions : j’aime contempler deux camps également détestables s’entretuer, c’est distrayant et source de grande joie. Evidemment, m’objecterez-vous, ce sont encore les civils qui prennent mais vous savez bien qu’une intervention militaire directe en Syrie est impossible et on ne peut que pester devant notre impuissance, décidément spectaculaire dans bien des domaines.

Ne voir dans la révolte syrienne qu’une poussée islamiste est réducteur, même s’il faut s’attendre, avec le pourrissement en cours, à une montée en puissance des jihadistes. Il est bien trop tard pour essayer de monter un coup d’Etat contre Bachar El Assad et ses amis : le régime va se disloquer seul, et nos alliés du moment, dans le Golfe, ne nous pardonneraient pas d’essayer de leur voler leur victoire et retourneraient contre nous, plus vite que prévu, les barbus qui vont faire le coup de feu à Homs ou ailleurs.

La séquence est donc désormais bien connue, et il faut s’attendre à ce que le jihad syrien déborde vers l’Irak, le Liban et la Turquie, avant d’essaimer dans des pays plus lointains idéologues, réseaux de soutien et cellules opérationnelles. Il va aussi falloir résister à la tentation de soutenir les jihadistes, et j’espère du fond du cœur que le bondissant Saïd Arif, qui a échappé il y a quelques jours aux fines gâchettes de la DCRI, n’a pas été prêté aux services qataris ou saoudiens afin de monter quelque action malveillante…

Le bilan est donc loin de correspondre aux déclarations enflammées de quelques uns.

La Syrie ? Une nouvelle terre de jihad. L’Irak ? Plus que jamais engagé dans un processus de guerre civile qui va redonner du sens au jihad. Le Nigeria ? Au bord de l’implosion. Les Shebab somaliens ? En difficulté sur le terrain, ils vont devoir frapper en Ethiopie, en Ouganda ou au Kenya pour exister et prouver que leur lutte n’est pas interrompue. Le Yémen ? En train de s’effondrer sur lui-même. Le Pakistan ? Ses services peuvent être tentés de refaire le coup de Bombay/Mumbai (novembre 2008) tandis que le TTP poursuivra son offensive. Le Caucase ? Loin d’être pacifié. Et plus à l’est, le retour en Ouzbékistan ou au Tadjikistan de combattants qui fuient les zones tribales pakistanaises contribuent déjà à renforcer les réseaux locaux, constitués comme en Algérie ou en Mauritanie de jeunes gens qui pensent que seule la violence peut faire évoluer la situation.

Alors, la fin du jihad ? Sans doute pas pour demain.

« Les experts/Kaboul »: Jean-Christophe Notin

Comme l’aurait dit le Père Blaise, je ne fais pas ça pour mon plaisir, figurez-vous.

J’ai donc commencé la lecture du pavé de Jean-Christophe Notin, La guerre de l’ombre des Français en Afghanistan, avec la même gourmandise que lorsque je relis un polar de James Crumley. Mais, arrivé au bout de ces 960 pages, je ne peux cacher ma déception, et le désagréable sentiment que, finalement, et malgré toutes les critiques louangeuses lues ici et là, il reste toujours à écrire un livre sur ce sujet.

Un travail phénoménal, mais gâché, suis-je tenté d’ajouter. Inutile de lister les nombreuses réflexions qui me sont venues à la lecture de cet ouvrage, manifestement fruit d’un travail considérable de la part d’un journaliste que l’histoire militaire intéresse de longue date. Je ne voudrais pas paraître vieux jeu, et encore moins grossier, mais la vérité m’oblige à vous le dire, j’ai trouvé cet ouvrage bien trop linéaire. Après des passages passionnants sur les origines de l’intervention soviétique en Afghanistan, le livre de Notin adopte une approche strictement chronologique, certes utile, mais finalement assez réductrice. On aurait aimé des chapitres plus thématiques sur le financement des ONG françaises, sur l’adaptation des services et de l’armée aux enjeux afghans, sur les relations avec le Pakistan ou les Taliban. Hélas, on ne trouve rien de tout cela et il faut donc piocher à droite et à gauche pour composer un tableau intelligible de la situation.

Loin de moi l’idée de reprocher à M. Notin d’être un journaliste, mais force est de constater que son travail n’est, en effet, pas celui d’un historien, et qu’il ne critique donc pas ses sources. D’ailleurs, pour tout dire, son livre est singulièrement consensuel. A le lire, on a bien l’impression qu’à Paris personne ne s’est jamais trompé, que personne ne s’est jamais chauffé en réunion au sujet de l’Afghanistan, que personne ne s’est jamais brusquement levé en salle de crise, et que personne n’a jamais complètement raté une opération. Et pourtant, les amis, et pourtant…

Le sentiment de linéarité, déjà provoqué par la structure chronologique du récit, s’est donc trouvé renforcé par l’absence de toute aspérité. De tous les nombreux témoins et acteurs interviewés par l’auteur, aucun n’a confessé de doute, de questionnement, voire d’erreur. On a bien du mal à croire, cependant, que tout se soit toujours passé comme prévu, en Afghanistan comme au Pakistan. Quid du chef de poste de la DGSE à Islamabad rapatrié manu militari en 2003 pour quelques regrettables et lourdes fautes professionnelles ? Quid des difficultés à traiter des sources projetées d’Europe dans les camps afghans ? Quid de la sourde compétition entre la DGSE et la DST sur l’air bien connu du « Sire, c’est nous qui l’avons vu avant eux, c’est rien que des menteurs » ? Nous n’en saurons rien, chacun des professionnels du renseignement cités dans le livre de Notin s’attachant à présenter le visage, agréable mais si peu crédible, d’une administration uniquement mobilisée par la défense de la patrie et éloignée des querelles d’égos ou d’appareils.

Il faut relever ici, en passant et l’air de rien, que l’incomparable Alain Chouet profite de ce livre pour poursuivre la réécriture de sa glorieuse carrière, et tant pis si sa mémoire des faits et des dates est approximative. On pourra, notamment, noter avec malice que si, bien sûr, évidemment, il y avait au sein de l’équipe qui travaillait en 2001, boulevard Mortier, sur l’islamisme radical sunnite plusieurs analystes de talent – auxquels j’adresse mes amitiés – spécialement chargés du suivi d’Al Qaïda (que l’on appelle désormais AQ Core ou AQ Canal historique). Le fait de s’être trompé à l’époque, et d’avoir voulu dissoudre cette équipe par aveuglement et dogmatisme en juin 2001 est une chose, et nous avons tous fait des erreurs, moi le premier. Mais réécrire sa carrière 10 ans après me paraît être un procédé bien mesquin, et, pour tout dire, indigne d’un ancien haut fonctionnaire de la République. Bah, les grands hommes ont aussi leurs faiblesses.

Le livre de Notin souffre également d’un autre défaut, plutôt gênant s’agissant de l’Afghanistan, puisque l’auteur n’a manifestement pas compris grand-chose au terrorisme, et a surtout avalé sans sourciller les fadaises que lui ont servies certains de ses interlocuteurs. On passera sous silence son appréciation, assez étonnante, des résultats du raid du 20 août 1998 (opération Infinite Reach), probablement différente de celle des turbulents jeunes gens du Harakat ul-Mujahideen (HuM), qui ont pris dans leur face une poignée de BGM-109 Tomahawk.

De même, il semble inutile de relever les affirmations parfaitement idiotes de l’auteur au sujet du GIA, sur lequel, probablement inspiré par Chouet, il ose affirmer qu’il faut en réalité parler des GIA, une complète idiotie démentie par la traduction du nom arabe du groupe et surtout par les innombrables archives accumulées sur le mouvement. Peut-être l’origine des nombreuses approximations de Notin sur le jihad vient-elle aussi de ses entrevues avec Boudjema Bounoua, mieux connu dans certains milieux sous le nom d’Abdallah Anas, compagnon des regrettés Abdallah Azzam et Oussama Ben Laden, véritable légende du jihad et qui a, semble-t-il, convaincu l’auteur de la pureté de sa démarche. Il y a tout lieu de s’étonner, en tout cas, de la manière dont les analyses de Bounoua sont reprises par Notin.

Le sentiment qui domine également après la lecture de ce pavé est celui d’une histoire officielle, sinon rédigée sur commande, du moins grandement facilitée par un accès privilégié aux acteurs de la communauté française du renseignement. Il y a quelques années, j’avais suggéré à un ami, proche du ministre de la Défense d’alors, de réaliser un documentaire sans concession sur le conflit afghan, ses causes, ses enjeux, et les raisons de notre engagement. Ce livre, malgré la masse d’informations qu’il contient, ne répond pas vraiment aux questions de nos concitoyens, et on ne peut que lui reprocher, également, de privilégier la vision des hommes de terrain. Autant les remarques d’Olivier Roy ou de Michael Barry sont pertinentes, autant les commentaires de certains de nos opérationnels sont assez faibles.

Il faut dire que Notin, probablement à la fois impressionné par ces bourlingueurs professionnels et amicalement tenu à l’écart des analystes parisiens, n’a manifestement entendu qu’un seul son de cloche, celui d’authentiques hommes d’action persuadés, pas nécessairement à raison, que leur présence sur le terrain les rendait omniscients. En réalité, et comme chacun le sait, ou devrait le savoir, ça n’est pas sur le terrain qu’on comprend le mieux les choses mais quand on y a fait un séjour et que, de retour dans son bureau, on peut croiser analyses, ressenti, et renseignements dans le cadre d’une démarche intellectuelle débarrassée de l’émotion. Cette vue partielle et cette absence d’analystes (des diplomates, il y en a dans ce livre, mais les analystes manquent à l’appel) sont un handicap qui donnent l’impression que tout a été fait grâce aux hommes présents dans la zone, sans rendre justice à ceux qui, à Londres, à Bruxelles, à Stockholm, traitaient des sources infiltrées au sein d’Al Qaïda ou qui, depuis Paris, entretenaient avec leurs homologues occidentaux ou arabes de fructueux échanges sur les réseaux jihadistes.

Alors, censure ? Autocensure ? Ouvrage de commande ? Je ne me prononce pas, je salue le travail réalisé, mais je reste sur ma faim, et je ne m’étonne même pas que M. Notin, collaborateur régulier de l’Express, ait reçu un prix de cet hebdomadaire en 2011.

« They might have left some babies/Cryin’ on the ground » (« Pocahontas », Neil Young)

J’ai un fond de sensibilité que je n’arrive pas à réprimer. Sous mes airs de brute décérébrée partisan de la manière forte, à la manière de James Woods dans The hard way (1991, John Badham), et malgré toutes ces  années, je reste extrêmement sensible à la violence faite aux plus faibles, aux crimes commis contre les civils, aux massacres et autres horreurs. Evidemment, me direz-vous, avoir été un spécialiste du système concentrationnaire nazi ou être passionné depuis près de 30 ans par le sort des populations amérindiennes rend nécessairement plus sensible que d’autres aux crimes de masse. Sans doute le fait d’être père de famille rend-il, aussi, plus réceptif aux images d’enfants rwandais découpés en lamelles ou aux récits d’atrocités commises ici et là par de fougueux guerriers du dimanche.

J’ai donc été impressionné, mais hélas pas surpris, par la virulence des réactions turques lors du vote à l’Assemblée par une poignée de nos députés de la proposition de loi de Valérie Boyer ayant trait à la négation du génocide arménien. Il ne fait guère de doute, dans mon esprit, que ce texte, voulu par le Président, a des motivations électorales et qu’il flatte bien maladroitement une communauté. Il a cependant eu le mérite de déclencher une véritable hystérie collective au sein du régime turc, de sa population et même d’une partie de ses communautés expatriées, un phénomène toujours intéressant à observer et si révélateur… Pour l’Europe, les gars, désolé, mais vraiment ça ne va pas être possible.

La grossièreté du procédé employé par le Président et l’UMP ne doit cependant pas faire oublier qu’il y a bien eu génocide en 1915 contre la population arménienne de la part des autorités de l’Empire turc, avec la participation active de supplétifs kurdes, toujours dans les bons coups. Devant la violence du débat – rapidement oublié grâce aux fêtes de fin d’année, il ne me semble pas inutile de rappeler une poignée de faits et d’avancer quelques remarques.

D’abord, et quoi qu’en disent le gouvernement turc, le génocide arménien n’est plus contesté que par lui, le débat historique étant clos de longue date. A ce sujet, ceux qui, comme Pierre Nora dans Le Monde, râlent devant « ces politiciens qui écrivent l’Histoire », devraient pourtant être en mesure de faire la différence entre l’imposition d’un dogme historique par des manuels écrits sous la dictée d’un régime, comme au temps de la glorieuse Union soviétique, et la protection de la mémoire des victimes. Quoi qu’on en pense à la Sorbonne ou au Collège de France, l’Histoire, n’est pas la propriété exclusive des professionnels qui en vivent mais celle des citoyens – du moment, précision capitale, que ceux-ci la pratiquent avec la rigueur intellectuelle qui sied à une science (voilà qui devrait nous permettre de nous débarrasser des révisionnistes, négationnistes et autres inquisiteurs qui polluent le débat). Il faut d’ailleurs saluer, en passant, les interventions courageuses et argumentées d’Ara Toranian ou de Bruno Chaouat contre les postures de mandarins de certaines de nos gloires universitaires, manifestement oublieuses des liens entre la science et la Cité.

La réalité du génocide arménien n’est donc plus contestée que par la Turquie, qui vit dans un état de déni permanent et qui harcèle tout universitaire ou journaliste qui ose évoquer ce fait historique. En France, les travaux scientifiques de qualité ne manquent pas et on pourra avec profit se référer aux publications d’Yves Ternon (ici, par exemple) ou de Gérard Chaliand.

Dans de nombreux pays occidentaux et au sein de plusieurs organisations internationales, le génocide est considéré comme tel, et non pas comme une conséquence anecdotique de la Première Guerre mondiale. L’Encyclopédie en ligne des violences de masse, portée par Sciences Po et le CERI, et qui fait autorité, met d’ailleurs à disposition du public plusieurs articles décrivant sans ambiguïté le génocide, dont celui-ci, signé Raymond Kevorkian, est d’une grande clarté. J’ajoute que les archives et autres témoignages ne manquent pas, ce qui ne contribue évidemment pas à faciliter la démarche turque.

En réalité, dans ce genre de dialogue de sourds, l’intérêt n’est pas historique mais politique. Un survol rapide des arguments des défenseurs de la glorieuse et innocente Turquie, dont on a pu admirer récemment la subtile gestion de la question kurde, est en effet plein d’enseignements.

Pour ma part, j’ai d’abord été frappé par le tiers-mondisme dévoyé dont ont fait preuve les opposants à cette loi. Comme pour la Syrie voisine, il ne saurait donc être question de se mêler des affaires de quiconque, au nom du respect des différences culturelles ou d’appréciation. Je vais sans doute sembler un peu brutal, mais je ne vois pas bien quelle valeur accorder à des différences d’appréciation qui conduisent à nier des génocides. La vie humaine a-t-elle un prix que l’on peut négocier en fonction des enjeux ? 42 millions d’Africains, 40 millions d’Amérindiens, 6 millions de juifs, 3 millions de Cambodgiens, 3 ou 4 millions d’Ukrainiens, etc. Laissons les pays concernés se débrouiller, et n’imposons pas notre bourgeoise et occidentale obsession de la vie et des droits inaliénables à des Etats souverains. Sauf que cette défense, finalement assez gaullienne dans son obscurantisme borné, de la souveraineté ne tient plus après un 20e siècle peu avare en massacres, tueries, boucheries et autres fascinantes expériences socio-politiques qu’il faudrait tolérer au nom de principes surannés.

Le refus de ce qui est considéré par certains comme des leçons de morale – et d’ailleurs, pourquoi le nier ? Il s’agit bien de cela – renvoie à un nationalisme singulièrement rance d’observateurs qui râlent devant les révolutions arabes, ou autres, par crainte de l’avenir. Il s’agit là, ni plus ni moins, du syndrome du vieux con, celui qui dit « c’était mieux avant », qui déplore la chute de Kadhafi ou la révolution syrienne, qui n’a aucun sens, même élémentaire, de l’Histoire (Hegel ? Braudel ? Connais pas. Ils jouent à quel poste ?).

La Turquie, intrinsèquement isolée (il faudra, un jour, comparer les destins des Turcs et des Hongrois, peuples déracinés qui nourrissent en Europe ou à ses portes un persistant sentiment d’isolement qui les pousse à faire et dire bien des foutaises), voit son environnement immédiat sombrer dans le chaos et défend ses dogmes bec et ongles. Le raidissement turc, que l’on perçoit depuis quelques décennies, trouve naturellement des relais parmi nos souverainistes, sans doute abusés par la fable d’un islam politique turc apaisé, par le mythe de la République indivisible ou d’une armée domptée (rires). L’hystérie nationaliste dont nous avons été les témoins sidérés en a tellement dit sur l’état de ce pays qui n’a, décidément, pas sa place au sein d’une Union européenne qui se construit, faut-il le rappeler, sur les décombres de deux guerres mondiales, de trois totalitarismes et du génocide des juifs et des Tsiganes. On voit mal comment ce travail de mémoire, lancé à l’échelle d’un continent, pourrait être compatible avec le refus têtu, et pour tout dire puéril, de regarder son passé en face. « Mon grand-père n’est pas un assassin », proclamait une pancarte pendue par une jeune fille devant l’Assemblée, il y a quelques semaines ». Mais qu’en savez-vous, chère enfant ? Faut-il renvoyer aux travaux de Christopher R. Browning sur les réservistes de la Wehrmacht sur le front de l’Est, ou aux réflexions de Hanna Harendt sur la banalité du mal ?

Car, une fois de plus, il ne s’agit pas de nier la maladresse de ce projet de loi mais de se demander où se situe la faute la plus grave : entre une grossière manœuvre politique et un révisionnisme d’Etat qui, sur le forme comme sur le fond, rappelle les plus beaux raisonnements des amis de M. Faurisson, ou de certains violeurs : « Je n’ai pas violé cette salope, il ne s’est rien passé, et elle l’a bien cherché, de toute façon ». On peut lire ce genre de justifications turques sur quantité de sites Internet, comme dans les commentaires de cet article, par exemple : http://www.turquie-news.fr/spip.php?article3326.

Minimiser le bilan, nier les crimes, se défausser sur les circonstances ou le contexte, tout cela relève bel et bien du négationnisme, et est donc indigne d’un Etat qui prétend être une démocratie moderne – et qui, soit dit en passant, dénie toute légitimité à notre propre représentation nationale. La loi proposée par Mme Boyer n’est sans doute pas très opportune, mais elle a eu l’immense mérite de faire tomber les masques.

Quant aux politiques, non seulement ils ne font pas l’Histoire, quoi qu’en disent ceux dont les lois interdisent les travaux scientifiques indépendants, comme ceux menés par Taner Akçam (cf. ici, par exemple), mais en l’espèce ils la défendent contre ceux qui voudraient la réécrire à leur convenance, et ils défendent ceux qui l’étudient. La condamnation pénale du négationnisme est un devoir moral et politique qui place les radicaux hors de la loi, et qui donc les exclut du débat politique car la liberté de parole ne saurait autoriser tous les excès ni la défense de toutes les idéologies.

Monsieur et Madame Palairtrèsolidecestourslà ont un fils

Comment décrire les ressorts humains du jihadisme ? Comment rendre la fascinante complexité de ces parcours individuels ? Comment exposer les motivations de ces jeunes hommes engagés dans un jihad mondial sans tomber dans la caricature, l’entomologie, ou la sociologie.

Evidemment, les travaux scientifiques de Farhad Khosrojavar (Quand Al Qaïda parle, Grasset, 2006) sont indispensables, mais le public n’a pas accès aux PV d’audition, aux débriefings ou aux synthèses faites par quelques moines guerriers tapis dans les salles d’archives de nos administrations. Et pourtant, on pourrait en expliquer des choses à nos concitoyens en narrant les parcours de Farid Melouk, Djamel Beghal, Hocine Toury, Ramzi Bin Al Shib, Mohamed Moummou, Mokhtar Belmokhtar, Farouk Abdul Moutallab et autres Hambali. On y verrait la frustration politique, la colère sociale, l’incompréhension d’un monde qui change, la peur de l’avenir, la haine de l’étranger, le goût de l’aventure, le désir d’en découdre.

Le cinéma a déjà décrit avec plus ou moins de bonheur les manifestations du jihadisme, de The Siege (Edward Zwick, 1998) à The Hurt locker (Kathryn Bigelow, 2008), en passant par Body of lies (Ridley Scott, 2008), Green Zone (Paul Greengrass, 2010) ou The Kingdom (Peter Berg, 2007). Nous avons également eu droit au passionnant Citoyens clandestins, de DOA (Gallimard, 2007), mais il nous manque toujours la version jihadiste des Bienveillantes de Jonathan Littell, (Gallimard, 2006), un roman habité qui nous présenterait le jihad d’Al Qaïda sans romantisme ou fioriture, de décapitations d’otages en attentat sur un marché de Bagdad, en passant par les camps d’entraînement afghans ou yéménites, les combats en Somalie contre les forces spéciales américaines ou françaises et la vie clandestine en Europe ou dans l’Empire.

Le grand écrivain de SF Norman Spinrad, auteur prolifique et talentueux qui n’hésite jamais, comme les cowboys de Boris Vian, à mettre ses grands pieds dans le plat, a sans doute tenté de combler, en partie, ce manque avec Oussama, un roman paru en 2010 chez Fayard.

Faisant ouvertement référence au Candide de Voltaire (1759), Spinrad décrit malicieusement le parcours, d’abord en Europe puis au Moyen-Orient et en Afrique, d’Oussama, une jeune recrue des services de renseignement du Califat, un Etat islamiste centré sur Al Haramein, la terre des deux villes saintes.

Jetant un regard effaré sur la société française et ses citoyens musulmans, Oussama permet à Norman Spinrad de lancer quelques pavés dans la mare et de dire une poignée de vérités désagréables à la France. Il fait surtout montre d’une grande clairvoyance quant au fonctionnement des réseaux terroristes et à l’importance du facteur humain. Sa description de la montée en puissance opérationnelle d’une bande de jeunes idiots est très pertinente, et le projet terroriste mis en œuvre à Paris n’est pas sans rappeler les scenarii que s’acharnent à élaborer les services chargés de la gestion de notre capitale. J’ai évidemment vu dans ces pages la confirmation d’une de mes plus profondes convictions, qui veut que les artistes parviennent, bien plus que les techniciens, à anticiper des évolutions historiques. De même, la description du hadj est-elle fascinante, à la fois pour son empathie et pour sa lucidité.

C’est au Nigeria, justement identifié par Norman Spinrad comme le futur point de convergence du jihad, que la partie se joue vraiment. On passera sur les projections stratégico-diplomatiques pour le moins discutables de l’auteur, voire même sur ses fantasmes technologiques – même si la description de la guerre des drones est plutôt convaincante.

D’une plume alerte, légère, jamais sentencieuse, Norman Spinrad nous expose avec ironie et lucidité, mais sans être désabusé, le parcours d’un jeune homme au destin d’exception. Son récit, malgré quelques invraisemblances de grande ampleur, est étonnement convaincant et parvient même à provoquer de la sympathie pour Oussama le feu, un leader aux idées claires et aux formules qu’on ne peut qu’approuver, même depuis le camp d’en face : Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous.

On ne saurait mieux dire.

Every time I think I’m gonna wake up back in the jungle

Cette année, Noël tombe un 25 décembre, une nouvelle plutôt rassurante pour ceux que l’année en train de finir a pu troubler par son ébouriffante actualité. En réalité, la nouvelle est certes rassurante, mais elle ne doit pas nous faire oublier que nous allons tous mourir le 21 décembre 2012, comme l’ont vaguement prévu des devins mayas – oui, ceux-là même qui n’avaient pas prévu leur extermination par l’envahisseur espagnol, mais je m’égare.

Or, puisque que nous en sommes à parler apocalypse, il me semble opportun de vous rappeler que le chef d’œuvre indescriptible de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now (1979), a enfin été édité en Blu-Ray et surtout, surtout, que le documentaire Heart of Darkness (1991), réalisé par Fax Bahr et George Hickenlooper à partir des images tournées par Eleanor Coppola aux Philippines, est lui aussi disponible.

Est-il encore besoin de présenter Apocalypse Now, véritable monument du cinéma, probablement le plus grand film de guerre de l’histoire, vision hallucinée de la guerre du Vietnam mais surtout itinéraire intime d’un guerrier parti à la recherche de sa part la plus sombre ? Brillant, mythique, remarquablement écrit et dirigé, le film de Coppola est devenu une référence, une sorte d’étape indépassable dans la filmographie d’un auteur qui, par ailleurs, a livré au monde quelques autres chefs d’œuvre. La scène d’ouverture, jouée par un Martin Sheen ivre, est indépassable, des Doors au visage de Bouddha en passant par la jungle embrasée, le ballet des hélicoptères et les tourbillons de fumigène orange. Comme me le dit un jour un de mes professeurs de français, la guerre ainsi filmée devient horriblement belle.

Son influence ne s’est jamais démentie, et toute scène de vol groupé d’hélicoptères renvoie au fameux raid contre le village.

 

Et dans Predator, John McTiernan cite Coppola lors de l’affrontement final, le major Dutch émergeant de la boue ressemblant fort au capitaine Willard…

Et je ne parle même pas du visage de Patrick Gemayel (Chromeo) dans la vapeur du sauna du clip de Hot Mess.

La figure du colonel Kilgore, un autre fou de guerre, est elle aussi entrée dans la légende, aussi bien pour son impassibilité sous le feu ennemi que pour son amour du surf. Il est surtout l’auteur de quelques mots définitifs sur le napalm et sur la victoire. Chef de guerre dont le cas relève de la psychiatrie, il incarne à merveille cette mélancolie dont on dit qu’elle s’empare des vainqueurs.

Les éditions Sonatine, dont le dynamisme et le goût ne sont plus à démontrer, ont profité de la réédition du film cet été pour publier le journal que tint Eleanor Coppola pendant le tournage, dantesque, du film. L’ouvrage n’était paru, à ma connaissance, qu’en anglais.

Le livre et les éditions DVD et DVD Blu-Ray d’Apocalypse Now et de Hearts of Darkness ont été réunis dans un coffret qui ne présente d’intérêt que pour des fétichistes tels que moi.

Le coffret Blu-Ray sorti au printemps comprend, outre le film et son making-of, un très intéressant texte de Jean-Baptiste Thoret, un critique plutôt pertinent.

Quoi qu’il en soit, vous n’avez aucune excuse.

 

« I’m gonna watch you bleed » (« Welcome to the jungle », Guns N’ Roses)

Je suis un esprit simple, du genre à préférer un blues du Delta à un spectacle de danse contemporaine et à ne pas tomber en pamoison dès qu’on me colle sous le nez une bouteille de Château Picole 1976.

Bref, j’ai tendance à raisonner sur des faits et des données et à ne pas me rouler par terre à tout bout de champ. De plus, je suis du genre contemplatif, je ne me jette dans la bagarre qu’après avoir pris du plaisir à observer l’empoignade, et je suis donc sensible à mon environnement – sans doute aussi une question de formation. Par exemple, depuis quelques semaines, je suis frappé par le silence de nos orientalistes, vous savez, les gars de Sciences Po qui défaillaient de bonheur sur les plateaux de télévision en tirant, un peu hâtivement, des conclusions générales sur les révolutions arabes.

On en a entendu, des foutaises, cet été et jusqu’au début de l’automne. Défaite des islamistes, échec historique d’Al Qaïda, etc., etc. Et puis là, sans raison, le silence, presque inquiétant. On n’entend plus parler de la promotion de livres écrits entre deux avions, de réflexions émues sur la beauté des révolutions arabes, sur la modernité en marche sur les rives de la mare nostrum ou le rôle d’Internet.

Evidemment, je pourrais me moquer, mais ça n’est pas mon genre. Après tout, nos amis ont cru au matin, comme Pierre Daix, mais ils n’ont pas eu le courage ou la lucidité de reconnaître leurs errements.

Reste le très intéressant article d’Alain Frachon (Le Monde daté du 9 décembre 2011) intitulé Le « printemps arabe », les islamistes et les autres. Intéressant, il l’est d’abord pour son exposition, claire, des événements en cours, et gageons qu’il a fait l’éducation des lecteurs qui ont pris le temps de s’attarder sur lui. Intéressant, il l’est aussi pour ce qu’il ne dit pas ou pour quelques remarques qui, avouons-le, sont bien décevantes.

A la lecture de M. Frachon, on apprend ainsi que « le pouvoir se prend à l’ancienne, avec des partis de militants bien organisés ». Au-delà de la puissance de ce constat inédit, le choc est évidemment rude pour ceux qui répètent depuis l’hiver dernier que tout va bien se passer. Pour ma part, et avec ma modeste audience et mon vocabulaire limité, j’avais osé écrire, comme quelques autres, ici par exemple, que le fait que les Frères musulmans aient raté le départ du train n’allaient évidemment pas les empêcher de monter à la station suivante. Dans l’enthousiasme général, de tels propos n’avaient que peu de chances de susciter des réactions, mais au moins avions-nous pu, sur nos blogs, nous élever contre l’angélisme aveugle de nos élites.

De même lit-on que « la déroute des laïques égyptiens était imprévisible ». Nous n’avons manifestement pas eu accès aux mêmes données puisque tous les commentateurs un tant soit peu sérieux écrivaient, depuis le printemps, que la myriade de partis politiques nés de la révolution égyptienne – plus de quarante – allait, naturellement, fragiliser le camp des progressistes – sans parler de l’amateurisme de leurs membres et du manque de moyens financiers. Qu’ils soient soutenus par l’Arabie saoudite ou le Qatar, les islamistes égyptiens ne sont, en effet, pas pauvres et leur culture politique leur a permis de mener campagne efficacement. Ce constat, simple, a conduit, comme je l’ai écrit plus haut, à prédire, sans risque de se tromper, la récupération de la révolution par les religieux.

Raisonner sur ses convictions et non sur les faits aboutit nécessairement à des erreurs, la rigueur remplaçant utilement le talent. M. Filiu, pourtant auteur de quelques pages de valeur sur le jihadisme, a ainsi, semble-t-il, explosé en vol à l’occasion de ce printemps arabe. Cité par M. Frachon, il affirme que « les salafistes ont compris que leur existence politique [passait] par la légitimité électorale ». Il s’agit, là encore, d’un intéressant phénomène d’hallucination idéologique, alors que ces mêmes salafistes affirment avec leur désopilant sens de l’ironie que la démocratie est une hérésie (ici). Question rigolade, les amis du parti Al Nour se posent un peu là, et j’ai bien du mal à voir dans cette affirmation le moindre signe d’une sécularisation, mais plus simplement une preuve de pragmatisme.

Pourquoi lancer un jihad alors qu’on peut entrer au Parlement et peser sur les débats ? En réalité, même la référence au modèle turc est un contre-sens, comme le plaquage sur les révolutions en cours de nos propres souhaits pour la région. Personne ne semble prendre en compte, par exemple, l’influence des pétromonarchies du Golfe, peu connues pour leur déclinaison du modèle turc – sans parler du fait qu’en guise de modèle, on a déjà vu plus convaincant. Certains de nos spécialistes rêvent de l’AKP pour ne pas voir les Frères dans la cruelle lumière de l’exercice de pouvoir, même si Mohamed El Baradei a raison de prévoir de futures compromissions. Le principe de réalité ne s’applique pas qu’aux apprentis économistes du Front de gauche ou d’EELV…

Toujours prompt à éclairer les foules, l’auteur de l’article nous apprend, par ailleurs, que le lit de l’islamisme a été fait aussi bien par des « causes culturelles, économiques et sociales » (une nouvelle et brutale révélation) que par le jeu des dictateurs, qui ont brisé leurs oppositions. Ça va toujours mieux en le disant, mais il me semblait acquis que l’islamisme, idéologie du retour à la pureté – fantasmée – originelle, s’était, depuis ses origines, érigée en solution contre ces échecs. Et il ne faisait guère de doute non plus, dans mon esprit, que la répression menée par les tyrans arabes contre leurs opposants laïcs avait, en effet, contribué à l’émergence de radicaux religieux plus solides et plus organisés. En affirmant que l’apparition de ces extrémistes (sic) est « le dernier coup de poignard porté par ces dictateurs à leur(s) peuple(s) », M. Filiu, cité par Frachon, exprime avec candeur son dépit mais oublie, en passant, que les islamistes n’ont guère été mieux traités par les dictateurs et que leur succès doit peut-être plus à la nature de leur discours et aux besoins des populations arabes de voir défendues leur grandeur passée et des vertus publiques manifestement bien oubliées.

Voir des universitaires renommés se lancer ainsi dans de hâtives, et angéliques, conclusions alors que les cadavres de la place Tahrir n’étaient même pas froids a été une rude leçon. Je pensais jusqu’alors que l’art mystérieux de la sentence définitive et du commentaire à chaud était réservé à la troupe de comiques de M. Calvi, et ma déception a évidemment été grande. Dès le 20 février dernier, Olivier Roy, pour lequel je nourris malgré tout une grande admiration, livrait à Rue89 des réflexions définitives, dont celle-ci, « Comme solution politique, l’islamisme est fini », est une de mes préférées. Evidemment, m’objecterez-vous, Rue89 est à l’analyse diplomatique ce que TF1 est au journalisme d’investigation, mais on était en droit d’attendre mieux d’Olivier Roy. De MM. Basbous ou Sfeir, il n’y aurait guère eu de surprise. Mais là, franchement, la douche froide, sans parler de l’habituelle charge contre la thèse du choc des civilisations, figure obligée  de l’intelligentsia européenne. S’opposer à ce que j’estime être un simple constat dépourvu de toute satisfaction perverse revient à déplorer l’existence des grandes marées ou des saisons. On est là dans le domaine de l’incantation, et non dans celui de la réflexion stratégique. Les esprits plus exigeants pourront se tourner vers cet article paru dans The Economist le 10 décembre dernier ou, éventuellement, lire cette interview, distrayante, de Henri Boulad dans Le Figaro du 30 juin 2011 – sans ricaner à l’angélisme chrétien des propos de son auteur, par ailleurs observateur privilégié de la région.

Il y a quelques semaines, les sorties répétées d’Olivier Roy sur le thème de la sécularisation ont d’ailleurs provoqué de passionnants débats, résumés par le Boston Globe ici. Il me semble, pour ma part, que cette vision d’une marche vers la sécularisation décrite par Roy s’inscrit dans la même démarche que celle d’un Emmanuel Todd nous assénant des vérités stratégiques au nom de ces études, par ailleurs remarquables, des structures familiales. D’un naturel sceptique, je ne peux que confesser mes doutes quant à cette marche en apparence inéluctable vers le progrès – un progrès qui ressemblerait d’ailleurs assez fortement à notre stade de développement en Occident. Peut-être ces théoriciens ont-ils raison, mais leurs projections sont alors déconnectées des défis immédiats que nous devons relever. Faudrait-il alors s’asseoir sur les bords du Grand Canyon, comme les personnages de Lawrence Kasdan (Grand Canyon, 1991), et laisser l’Histoire se faire ?

Et, puisqu’on parle d’Histoire, laissons de côté notre effroi et ne boudons pas notre plaisir de la voir se faire, et observons la maestria avec laquelle le Qatar met en œuvre sa stratégie. Si ça n’était pas aussi effrayant, on pourrait même applaudir, mais nous n’en sommes pas encore là. Regardons déjà une carte de ce que nous appelions il n’y a pas si longtemps l’arc de crise arabo-musulman. En une année, le basculement est d’une ampleur inédite, et représente sans doute le plus grand choc depuis le chute de l’empire soviétique, voire depuis les décolonisations des années ’60.

Les mois passés ont vu une irruption au pouvoir de ces islamistes qu’on nous disait moribonds et dépassés. En Tunisie en en Egypte, ils sont sortis de la révolution plus organisés que jamais et leurs victoires électorales, régulières, n’ont laissé planer aucune ambiguïté sur l’ampleur de leur assise populaire. Au Maroc et en Jordanie, les souverains, décidément bien plus sages que les généraux algériens, égyptiens ou syriens, ont devancé l’appel et laissé concourir des islamistes qui, il n’y pas si longtemps – et je m’adresse ici à quelques ami(e)s – étaient plus perçus comme des objectifs opérationnels que comme de futurs responsables politiques. En Tunisie, en Egypte, en Libye, des régimes moribonds ont été emportés comme des buissons de sauge dans les rues de Hadleyville (High Noon, Fred Zinnemann, 1952) par des révoltes populaires ou de véritables insurrections. Au Yémen, le Président, presque tué il n’y a pas si longtemps, parvient encore à se maintenir à la tête d’un Etat virtuellement effondré – et qui ne doit sa survie, sous assistance, qu’à la présence en nombre des turbulents jeunes hommes en colère d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), d’authentiques indignés, eux.

Reste l’épineuse et passionnante question de la Syrie, car de même qu’au Caire le vrai foutoir commence maintenant, après la victoire des Frères aux législatives, de même est-ce à Damas que la crise régionale qui nous pend au nez depuis des années va enfin se déclencher. Nucléaire iranien, Liban, Palestine, Irak, Kurdistan : le régime syrien est impliqué, directement ou indirectement, dans chacune de ces crises et sa chute programmée, va nous entrainer au-delà de ce que nous sommes probablement capables de supporter. J’invite d’ailleurs les plus fidèles de mes lecteurs à relire les billets que j’écrivais dans la nuit égyptienne et tout au long desquels je me laissais aller à décrire le basculement de puissance de l’Occident – sans le déplorer, mais simplement en le constatant (ici, notamment)

A mes yeux, le régime syrien est condamné, même si sa chute va tous nous faire plonger dans l’inconnu. Les handicaps de Damas sont multiples, et ils sont aussi, paradoxalement, ce qui constitue sa capacité de nuisance et donc sa force immédiate. Prenons d’abord l’alliance avec Téhéran. Historique, fondée sur une détestation commune d’Israël et de l’Irak, elle repose aussi sur le fait que, fait trop rarement mentionné dans les medias français, le régime syrien est alaouite, c’est-à-dire, pour faire simple, chiite – et vous pourrez en apprendre plus dans cet article d’Alain Chouet. L’alliance entre Damas et Téhéran est donc, également, construite sur une proximité religieuse qui autorise le soutien commun au Hezbollah libanais. On imagine, en retour, la haine que vouent à la Syrie alaouite et socialisante les pétromonarchies du Golfe, nourries au wahhabisme et par ailleurs sous bouclier impérial – et il est inutile de rappeler quelles relations l’Empire et ses alliés entretiennent avec la Syrie et l’Iran.

La mort de Hafez El Assad avait conduit au pouvoir son fils Bachar, successeur contre son gré. Tout le monde avait alors espéré qu’un médecin éduqué au Royaume-Uni, marié à une femme moderne, allait lentement démocratiser son pays, une des pires dictatures d’une région qui n’en manquait déjà pas. Mais, soumis à la défense de sa minorité et de son clan, pressé par la cause sacrée de la Palestine, coincé par l’encombrante mais indispensable alliance avec l’Iran, toujours tenté par le contrôle du Liban, notre gendre idéal a su rapidement endosser le costume de Papa. Evidemment, il y a eu des dérapages, des pertes de contrôle, comme l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, le raid israélien sur un mystérieux site nucléaire, le soutien aux jihadistes irakiens contre l’Empire – jusqu’à ce qu’une poignée de raids d’Apache et de Kiowa du mauvais côté de la frontière ramène tout le monde à la raison.

Tu vois Raoul, c’était pas la peine de s’énerver, Monsieur convient… Grosso modo, Bachar Al Assad gérait plutôt bien son affaire, et si tout le monde était lucide sur la nature du régime, il était devenu un partenaire écouté, et pas seulement par Paris.

Peu de temps après le début des troubles, j’ai acquis la conviction, probablement irrationnelle, qu’une intervention étrangère était inéluctable en Syrie. Evidemment, les obstacles étaient, au printemps, innombrables et ils sont encore très conséquents. Pourtant, les lignes ont bougé. L’issue de l’intervention en Libye a sans doute donné des ailes, à la fois aux Occidentaux, aux Turcs et surtout aux pétrothéocraties du Golfe. Les signes ne manquent pas, désormais.

En premier lieu, la Turquie, orpheline de son alliance avec Israël et qui s’était tournée vers la Syrie par défi comme par posture tiers-mondiste, a été humiliée par le refus obstiné de Damas de prendre en compte ses appels à la retenue. Coupée de l’Europe, dont elle ne sera jamais membre, désireuse de rester dans le sillage, même à distance, de l’Empire, la Turquie sait qu’elle est, pour l’heure, montrée en exemple pour son modèle. Il y aurait à dire sur ce-dernier, mais une autre fois. Ankara, à la recherche d’un leadership, se voit bien dans les habits de la puissance qui, comme nous l’avons fait en Libye, saura abattre, à son tour, un tyran arabe.

Cette stratégie est évidemment rendue particulièrement complexe en raison du jeu iranien, Téhéran ne pouvant se passer de son allié syrien. La Turquie tente donc de rassurer l’Iran, en particulier sur le dossier nucléaire et préconise des solutions non militaires.

Pourtant, même si les armées européennes sont bien incapables d’engager le combat contre Damas, aussi bien lors d’un affrontement direct qu’au cours d’un conflit indirect qui prendrait – qui l’a déjà prise ? – la forme d’une campagne non conventionnelle (attentats ici et là, par exemple), elles semblent bien déjà engagées dans des actions clandestines. La mystérieuse Armée syrienne libre (ASL) est d’ores et déjà équipée d’armes légères modernes en provenance de l’étranger, et les combats se multiplient contre les troupes régulières, et surtout les forces de sécurité intérieures. L’ASL a même déjà demandé des raids aériens occidentaux, une façon plutôt spectaculaire de placer le régime au pied du mur en le contraignant à se raidir un peu plus, à supposer que ce soit possible. Il paraît même que quelques dizaines de nos petits gars sont déjà à pied d’œuvre en Turquie où ils prodigueraient d’amicaux conseils à des combattants d’ASL. Le processus semble donc enclenché, et Georges Malbrunot, sur son blog, posait la question il y a quelques jours.

On entend, par ailleurs, déjà parler de corridors humanitaires, une réjouissante invention qui permet depuis vingt ans de nourrir des civils tout en renversant des régimes. Je dois dire que je ne m’en lasse pas, et que je ne trouve pas grand’ chose à reprocher à ce concept. La question des corridors est fondamentale en ce qu’elle met le doigt sur le seul véritable point dur de cette affaire : sa dimension diplomatique. Alors que chacun s’est félicité, plus ou moins ouvertement, de la disparition du régime du colonel Kadahfi (on n’allait quand même pas le pleurer, non plus), le sort de la Syrie est nettement moins anodin.

J’ai déjà rapidement évoqué plus haut l’implication de Damas dans un paquet de crises régionales, mais il ne faut pas non plus oublier l’alliance avec la Russie. Julien Nocetti, dans une lumineuse tribune publiée dans Libération, un quotidien hélas peu habitué aux articles de qualité, a bien mis en évidence les liens entre Moscou et Damas et le refus, pour l’instant obstiné, de la diplomatie russe de perdre, à la fois un allié mais aussi une efficace caisse de résonnance internationale contre l’Empire et ses alliés. Pourtant, même cette position n’est pas inébranlable. La Russie, on le voit, perd un à un ses points d’appui traditionnels au Moyen-Orient, ce qui l’agace, forcément, mais elle aurait sans doute encore plus à perdre en se privant des services des monarchies du Golfe. Et ses difficultés intérieures pourraient bien la détourner du front moyen-oriental. A suivre.

Mais alors, qui, in fine, est à la manœuvre sinon les richissimes émirats de la rive sud du Golfe ? Qui a réussi à lever les obstacles au sein de la Ligue arabe ? Qui a soutenu le Bahreïn (minorité sunnite dirigeant d’une main de fer une majorité chiite) en écrasant, dans l’indifférence générale, la révolte de sa population ? Et qui apporte désormais son soutien à une majorité sunnite non moins opprimée contre une minorité chiite ? Et qui finance les partis islamistes au pouvoir au Maroc, en Tunisie, en Libye, en Egypte et en Jordanie ? Et qui finance, comme je l’ai déjà écrit ici, l’humanitaire islamiste, sinon le richissime Qatar ? Certains diplomates français évoquent même, à mots couverts, le sympathique émir Al Thani comme véritable inspirateur de notre diplomatie – et son financier, à coup sûr. Bon, ce n’est pas pire qu’un quelconque président à vie africain ou qu’un tyran irakien, disons que ça change.

Le Qatar et l’Arabie saoudite sont donc en passe de réussir le coup diplomatique de ce début de siècle en accompagnant des révoltes qu’ils n’ont pas déclenchées mais dont ils savent habilement tirer parti pour 1/ enfin réunir les populations arabes sous des régimes sunnites (le cas irakien est trop sensible et, pour l’heure, conforme aux équilibres démographiques)  et donc 2/ anéantir l’influence iranienne. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la répression de la communauté chiite saoudienne par les forces de sécurité royales ou de noter le soutien saoudien au régime yéménite contre les Houthistes, aidés par l’Iran.

La perspective d’une implosion de la Syrie, pour fascinante qu’elle puisse être à mes yeux de psychopathe, n’en reste pas moins une hypothèse terrifiante. Les risques sont considérables, presque comparables à ceux d’une crise intérieure majeure en Arabie saoudite – déjà enclenchée ? – et il va de soi que les bouleversements et les chocs en retour vont être brutaux et imprévisibles. Sommes-nous prêts à gérer à la fois un terrorisme jihadiste par essence difficilement compréhensible, issu d’un revival culturo-religieux mondial qui s’est construit contre nous et contre lequel nous n’avons pas de solution, et le retour, soit de véritables conflits directs, que nous n’avons pas les moyens de mener, soit de campagnes d’intimidation (terrorisme, opérations de déstabilisation, etc.) contre lesquelles nous sommes parfaitement désarmés ? Voulez-vous vraiment savoir combien de fonctionnaires français pratiquent encore l’art ancestral du contre-espionnage ? Et dans quel état sont les dossiers de groupes laissés à l’abandon depuis des décennies, sans parler de la formation des enquêteurs ?

Si je devais raisonner par l’absurde, ou en me référant au XXe siècle français, je pourrais même aller jusqu’à écrire que, parce que justement nous ne sommes pas prêts, une crise majeure va survenir et nous renvoyer à notre impréparation. Quels que soient les défauts de notre Président, et Dieu sait qu’il en a, on ne doit pas lui enlever le fait qu’il a voulu saisir l’Histoire à bras le corps. L’Histoire jugera.

La nouvelle physionomie du monde arabe est ainsi fascinante, et la ligne de fracture en train de se concrétiser va probablement structurer notre monde pour les décennies qui viennent. L’arrivée au pouvoir d’islamistes irriguée par l’argent du pétrole rend justice aux constats des néoconservateurs impériaux qui râlaient, il y a plus de dix ans, contre notre soutien à des régimes que nous finançons et dont nous tolérons aussi bien les menées contre nous que leur refus obstiné de garantir les droits humains les plus élémentaires. Le regretté Laurent Murawiec, qui n’était pas à une outrance près, n’avait pas tort sur tout…

Il va pourtant nous falloir en rabattre sur ces questions, depuis que le Qatar, non content de rafler les droits télévisés du football ou d’investir dans le PSG, a décidé de faire de l’humanitaire et du développement durable dans nos banlieues, comme le rappelait, notamment, Le Point. L’humiliation est sévère, et la leçon est rude pour un Empire qui tente péniblement de se constituer sans violence depuis 50 ans, selon un processus inédit, tandis que la force continue à prévaloir dans le monde réel.

Notre échec socio-économique, notre crise de gouvernance, notre quasi-faillite nous exposent aux influences des puissances qui montent, à commencer, logiquement, par les plus proches. L’avènement de la Chine ou de l’Inde n’est plus à démontrer, et nous mesurons chaque jour ses développements. La vague verte qui balaie l’Afrique du Nord, voire la bande saharo-sahélienne, et le Moyen-Orient va nous impacter directement. Comment allons-nous répondre aux défis politico-culturels de populations que nous n’avons pu, ni intégrer ni convaincre de la pertinence de notre modèle social ? Personne ne semble capable d’articuler un discours dépassant les bonnes paroles, voire simplement d’énoncer un constat dépassionné qui ne ferait pas le jeu des extrémistes de droite et de gauche. Là encore, la crise qui va sans doute éclater en Syrie d’ici quelques mois aura des résonnances ici.

Il est ainsi fascinant de lire, encore et toujours, les mêmes donneurs de leçon défendre l’indéfendable en faisant mine de s’élever contre une soi-disant « bien pensance ». Cet article de l’Asia Times a ainsi été déjà maintes fois repris par ceux qui, cramponnés à la défense d’un Occident chrétien conservateur et pour tout dire assez nauséabond, mélangent allègrement foutaises altermondialistes, postures nationalistes et air entendu de ceux qui ont tout compris avant tout le monde. L’analogie entre les mensonges, éhontés et cousus de fil blanc, de l’Administration Bush en 2002/2003 au sujet de ‘lIrak et les renseignements qui proviennent actuellement de Syrie nous en dit long sur les certitudes idéologiques de ceux qui sont, d’abord, des nationalistes ombrageux et rétrogrades. Les mêmes défendaient, dans les années ’90, la glorieuse Serbie et on est en droit de se demander jusqu’où leur amour de l’ordre pourrait les conduire. La formule NATOGCC, censée refléter une alliance d’intérêts entre les pays de l’OTAN et les pétromonarchies et qui pourrait avoir été inventée à Moscou, n’est pourtant pas dénuée d’intérêt, mais elle manque par trop de nuances et fait surtout le jeu des propagandistes qui sont contre tout mais n’ont jamais de solution : le fameux « Y a qu’à / faut qu’on » qui fait encore la gloire de nos états-majors, civils et militaires…

Alors, défaite de l’islamisme ? Echec d’Al Qaïda ? Et si, au contraire, l’avant-garde de la conquête théorisée par le bon docteur Ayman Al Zawahiry avait rempli sa mission historique ? Les attentats du 11 septembre n’ont-ils pas provoqué la réaction tant attendue de l’Empire, elle-même à l’origine de la radicalisation d’une communauté arabo-musulmane plus que lassée d’être pointée du doigt et manipulée par d’innombrables mauvais génies ? Les jihadistes du Pakistan, de Somalie, du Yémen ou du Sahel n’ont-ils pas réussi à réveiller l’oumma et la pousser vers les extrêmes ? Sommes-nous capables de lui répondre ? Sommes-nous capables de nous mobiliser ? Avons-nous les moyens – on en doute – et la volonté – on peut toujours rêver – de concevoir une réponse qui passe, nécessairement, pas la résolution de nos propres crises intérieures ? Si nous échouons, les vieilles lois historiques l’emporteront et il sera démontré que le monde a horreur des faibles et des indécis, souvent les mêmes.

« You pay the prophets to justify your reasons » (« Notorious », Duran Duran)

Quand on y pense, la lutte contre le terrorisme est d’abord, voire simplement, une question de volonté politique. Tout le reste, hommes, moyens, arsenal législatif, et évidemment, le contre discours, tout cela découle de la volonté politique. Dans le camp des démocraties, la France paraît toujours hésiter, les coups de menton et les déclarations martiales cachant très souvent une pitoyable pusillanimité et un manque cruel de moyens. Certains succès tiennent ainsi du miracle, comme l’opération de libération du Ponant, le 11 avril 2008, menée à son terme malgré quelques pannes mécaniques plutôt gênantes. Tout le talent des militaires français tient peut-être dans leur capacité à mener leur mission à bien dans des conditions matérielles honteuses, alors que le pouvoir ne s’occupe, comme toujours que de l’impact immédiat d’un succès auprès des téléspectateurs. Il faudrait vérifier si d’autres armées emploient la si poétique expression où il est question de pénis et d’arme blanche que nos petits gars emploient pour décrire le déluge de moyens qui accompagne chacun de leur déploiement.

Sans aller jusqu’à ériger en exemple les Soviétiques qui, à Beyrouth en septembre 1985, démontrèrent au Hezbollah qu’on peut toujours trouver plus méchant que soi, il convient de garder en mémoire que les terroristes repentis sont finalement assez rares, et singulièrement les jihadistes. Cette rareté est essentiellement due au fait que les terroristes renient rarement leur cause. Plus rares sont les interrogatoires de kamikazes, pour une raison que je ne m’explique pas.

Evidemment, m’objectera-t-on, il est possible de célébrer l’existence, ici ou là, d’ambitieux programmes de reconversion, comparables au reclassement des légionnaires dont le Mexicain s’était fait une spécialité, sur ses vieux jours. En Algérie, par exemple, le Président Bouteflika a bâti la fin de sa vie politique sur le projet de réconciliation nationale, après deux décennies de tueries. Hélas, comme souvent, les hommes politiques vont plus vite que la musique et il semble bien que le pays ne soit pas prêt à une telle réconciliation. De toute façon, ce pauvre Abdelaziz Bouteflika bénéficie de la présence amicale mais encombrante d’une caste de généraux septuagénaires à peu près aussi souples qu’une crosse d’appontage ou que le bureau politique du PCF.

En Arabie saoudite, le régime a fait encore plus fort, et on ne peut s’empêcher d’admirer le remarquable sens de l’humour de la famille régnante. Postulant ainsi que les jihadistes sont sortis de l’orthodoxie musulmane et qu’ils se sont égarés dans la violence, le régime a mis en place un ambitieux programme de réhabilitation religieuse. Tout à leur joie de pouvoir ainsi renvoyer au pays les détenus saoudiens de Guantanamo, les Etats-Unis ont aimablement fermé les yeux sur le fait que le dit programme de réhabilitation religieuse organisé par les autorités visait, en toute transparence, à ré-inculquer à ses heureux bénéficiaires les bases du wahhabisme, oubliant que c’est cette interprétation de l’islam qui est justement en cause. Merde, on tourne en rond.

Le slogan du programme saoudien, qui est de toute façon un échec puisque plusieurs membres d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) ont reçu leur diplôme de « réhabilité » avant de rejoindre la guérilla, pourrait être « radical, mais pas trop » – ou comme on le lit dans certaines feuilles de notation de l’armée française : « Peu, mais mal ».

Dès lors se pose la sempiternelle question : que fait-on d’eux ? Les guerres en Irak ou en Afghanistan, voire même en Somalie ou en Algérie et au Sahel, présentent cet immense avantage de permettre – pardonnez mon cynisme – de tuer des terroristes qu’il nous aurait fallu arrêter selon les canons du droit, juger, éventuellement condamner, et de toute façon, à terme, libérer. La perspective ne plaît à personne, et les plus curieux pourront parcourir les télégrammes du Département d’Etat révélés par WikiLeaks dans lesquels on lit que les dirigeants arabes, loin de pousser les cris d’orfraie de leurs concitoyens face aux détentions illégales, encourageaient, en réalité, les Etats-Unis à procéder de façon encore plus expéditive avec les jihadistes capturés ici ou là.

Je me souviens même d’un collègue marocain qui, en réunion, arborait fièrement un porte-badge du camp X-Ray de Gitmo. Après tout, les détenus arabes de Guantanamo étaient toujours mieux traités là que dans les geôles algériennes, égyptiennes, syriennes ou jordaniennes. Ça n’excuse rien, mais ça remet les idées en place de se souvenir de cette pénible vérité. Tout le monde ne paraissait donc pas si choqué sur la rive sud de la Méditerranée, au bal des Tartuffe de la lutte contre Al Qaïda. Après tout, comme je l’écrivais encore récemment, on n’a pas encore trouvé de meilleur moyen de gagner une guerre que de tuer des ennemis jusqu’à ce que les derniers lèvent le pouce et demandent grâce.

Ceci étant posé, il est exact de penser que la violence, en tout cas seule, ne résout rien. Cette vérité a, assez tôt, permis de considérer la lutte contre le jihadisme comme un ensemble d’actions devant associer prévention et répression. Disons-le tout net, la répression marche tant bien que mal, mais question prévention, comme pour le fair-play, il y aurait à redire, et la prévention a naturellement la préférence des partisans du soft power, qu’ils le soient par conviction ou par nécessité. Le refus obstiné de la violence cache parfois plus une infinie faiblesse qu’une foi solide dans les vertus du dialogue.

Identifier les facteurs de radicalisation n’avait pas demandé beaucoup d’efforts. La lecture de Gilles Képel ou d’Olivier Roy donnait, dès le début des années 90, une idée plutôt nette de ces facteurs. Dix ans après, à Bruxelles, nous en étions pourtant encore à subir de laborieux exposés sur les racines profondes du radicalisme, que les technocrates du Comité de l’Article 36 (CATS) appelaient roots causes. Étonnamment, les conclusions (pauvreté, chômage, kleptocratie, népotisme, échecs de système socio-économiques, confiscation du pouvoir, etc.) rappelaient les constats faits par les néoconservateurs, mais il était interdit d’y penser. Heureusement, la France avait montré la voie, et la première, mais qui en doutait ?

Plusieurs phénomènes se combinèrent donc pour aboutir à une initiative plutôt originale, mais qui demeure, à mon sens, mal comprise du grand public et d’une partie des décideurs : la mise en place d’outils internationaux pour combattre le financement du terrorisme. Le processus fut long, complexe, in fine plus diplomatique qu’opérationnel, et une fois de plus le train fut pris en marche par des responsables politiques qui, trop longtemps, s’étaient soigneusement bouché les oreilles. Demandez donc à Robert Baer.

Loin des fracas de la lutte contre le GIA, plusieurs analystes travaillaient ainsi depuis des années sur les ONG musulmanes et leurs véritables activités. Il ne s’agissait pas de surveiller ces ONG en raison de leur appartenance affichée à l’islam, mais en raison de leur rôle dans la radicalisation de certaines populations, voire de leur implication dans plusieurs conflits.

Les Russes n’avaient pas tort de vociférer après les wahhabites, depuis qu’ils avaient découvert que plusieurs ONG, dont Al Haramein, fournissaient des armes aux rebelles tchétchènes – parmi lesquels on trouvait de vieux Stinger et même quelques Milan antichars français initialement livrés aux troupes de Massoud. La légende veut d’ailleurs que les Tchétchènes aient abattu au moins un hélicoptère de transport en vol stationnaire avec un de ces Milan, un acte que d’aucuns considèrent comme banal, moi qui pourrais rater une pyramide avec un B-52.

Comme je l’avais lancé un jour à Bruxelles en réaction aux récriminations, relayées par la Présidence du Conseil, d’une ambassade du Golfe, le jour où nous aurions la preuve que le Secours catholique favorisait le terrorisme, alors nous lancerions des enquêtes sur lui, sur ses employés, son financement et ses actions sur le terrain. Mais depuis près de trente ans, les ONG les plus inquiétantes ne sont pas celles financées par les antidarwinistes américains ou les catholiques intégristes européens – pourtant de sacrées têtes à claques – mais bien celles qui, avec des fonds et des moyens illimités, répandent en Afrique, au Pakistan ou en Indonésie le poison du salafisme. Et qu’on ne se méprenne pas, je juge avec la même sévérité tous les intégrismes religieux, qu’il s’agisse de rabbins hystériques traitant de nazie une jeune Israélienne montée par erreur dans un bus « réservé », d’un catholique enragé persistant à voir dans le peuple juif un ramassis de déicides ou un protestant vomissant le papisme.

Ce n’est donc pas par aveuglement idéologique, nostalgie des croisades ou islamophobie qu’au sein des services occidentaux des analystes suivaient avec attention les activités de plusieurs ONG musulmanes. Leur politique, à peine dissimulée, de réislamisation radicale de populations africaines, asiatiques ou balkaniques, avait en effet des conséquences politiques et sociales rapides et profondes. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir les luxueuses brochures ou les sites Internet consacrés aux miracles du Coran, stupéfiantes compilations de foutaises de même valeur que la chronologie de la création du monde décrite dans la Genèse. Dans quelques années, on nous expliquera que la sharia empêche la chute des cheveux, que le Lévitique est bon pour les troubles érectiles et que les Evangiles préviennent le cancer colo-rectal ou les pertes de mémoire.

Dans chacun des pays où ces ONG agissaient apparaissaient en quelques mois les mêmes revendications : application de la sharia, mise en place de services publics adaptés à une stricte séparation entre hommes et femmes, fermeture des débits de boissons alcoolisées, etc. En Bosnie, après la guerre civile, des ONG saoudiennes payaient grassement, et en Deutschemarks, des musulmans pour qu’ils se rendent à la mosquée le vendredi, voilent leur épouse et inculquent à leurs enfants une version radicale du sunnisme. Alors que les pays occidentaux tentaient de participer au développement de ces Etats, y compris en enseignant la supériorité de la raison sur le religieux, des forces bien plus discrètes et puissantes étaient à l’œuvre, sans aucune limite budgétaire, sans date butoir et sans compte à rendre.

Ces phénomènes auraient dû être étudiés en profondeur par nos analystes politiques, mais la plupart étaient bien trop occupés à écrire des évidences à l’intention de lecteurs extérieurs – diplomates, conseillers ministériels, qui en savaient plus long qu’eux – pour se concentrer sur ce qui leur apparaissait comme une obsession plutôt malsaine. Pour notre part, l’étude de l’impact socio-politique des ONG du Golfe n’entrait ni dans nos compétences ni, surtout, dans le champ de nos missions. Ces ONG nous intéressaient parce que nous avions pris l’habitude, au fil des ans et des enquêtes, de trouver, dans leurs rangs, des individus qui avaient tout du jihadiste embusqué et rien de l’humanitaire dévoué.

Tout au long des années 90, les mêmes noms revinrent, glissés par une source, lus dans la transcription d’une conversation entre le Burkina Faso et le Qatar, découverts dans le carnet d’un terroriste arrêté en Jordanie ou avancés par un service allié : Islamic Relief  (IR), Qatar Charity, World Assembly of Muslim Youth (WAMY), Islamic African Relief Agency (IARA : dissoute), International Islamic Relief Organization (IIRO : dissoute), Islamic Cultural and Heritage Revival Society (ICHRS : dissoute), Holy Quran Memorization Internation Organization (HQMI), Saudi High Commision Relief (SHCR : dissoute), Al Rashid Trust (dissoute), etc. Rarement il fut pourtant possible de démontrer que les responsables de ces ONG étaient conscients des activités réelles des terroristes arrêtés et les soutenaient donc en toute connaissance de cause.

Dans la grande majorité des cas, en particulier en Europe ou en Afrique occidentale, ces ONG avaient, en effet, été utilisées à leur insu par des jihadistes désireux de bénéficier d’une structure d’accueil. En Bosnie, nombreux étaient les anciens combattants de l’armée bosniaque, vétérans de la Brigade des Moudjahiddines du légendaire Abou El Maali, qui disposaient disposaient de documents du Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR) obtenus grâce à leurs relations avec des ONG très compréhensives. Il était d’ailleurs difficile de croire à toutes les virulentes dénégations des responsables d’ONG ayant accueilli dans leurs rangs des terroriste. Au pire, la complicité est établie. Au mieux, si j’ose dire, les fiers combattants du jihad étaient considérés comme de turbulents et folkloriques aides, un peu comme les jeunes hommes à la savante mèche blonde de chef de char SS le sont dans certaines troupes de scouts : certes, ils sont un peu excessifs dans leurs croyances, mais, après tout, ils sont de notre côté, n’est-ce-pas ?

Ailleurs, en Asie du Sud, en Afrique de l’Est ou dans le Caucase, certaines organisations humanitaires semblaient bien avoir été impliquées dans des activités sans rapport, à nos yeux du moins, avec l’aide aux populations déplacées par la guerre.

Il est inutile ici de revenir sur la mission prosélyte que s’est fixé le wahhabisme, il suffit, comme me le dit un jour un sous-directeur du Quai, de se souvenir que le XXe siècle a donné à la famille Saoud la garde de deux des trois lieux saints de l’Islam et une source, sinon inépuisable du moins conséquente, de richesse : le pétrole. Armés de cette légitimité religieuse et de cette manne, les Saoudiens se sont assez vite lancés à la (re)conquête du monde musulman. La création de la Ligue islamique mondiale (LIM), le 15 décembre 1962, par le roi Fayçal avait pour but de contrer l’influence de la socialisante Ligue Arabe et répandre la bonne parole du wahhabisme.

Cette démarche stratégique ne pouvait évidemment pas passer inaperçue, mais elle ne souleva pas d’objection chez les Occidentaux. On me pardonnera ce raccourci, mais il semble bien que les ONG du Golfe aient joué en Afrique, contre les régimes soutenus par Moscou ou Tripoli, le rôle que jouèrent en Afghanistan les volontaires arabes. A moindre frais, et en jouant sur le véritable renouveau de la foi musulmane, les Occidentaux ont obtenu, à court terme, une facile victoire contre l’influence du bloc d’en face. Comme à chaque fois, c’est après que ça se gâte, mais revenons à nos ONG.

Dans mon souvenir, le déclic se produisit peu après les attentats simultanés du 7 août 1998 contre les ambassades des Etats-Unis au Keny et en Tanzanie. Pour l’équipe chargée de suivre les activités des jihadistes « non-algériens », il ne faisait pas de doute qu’Al Qaïda était impliquée dans cette spectaculaire opération. Je me souviens avec gêne de notre scepticisme alors que ces analystes évoquaient devant nous Al Haramein, une ONG saoudiene à l’impressionnant pédigrée, ou Al Ittihad Al Islami, un groupe terroriste somalien. Nous avions tort, et ils avaient évidemment vu juste. L’histoire militaire nous avait pourtant appris qu’il faut prêter une oreille attentive aux esprits originaux et aux idées hétérodoxes.

La revendication, le 10 août 1998, par l’Armée islamique pour la libération des lieux saints (AILLS), de ces deux attentats leva les derniers doutes que nous nourrissions encore à cet égard. L’enquête américaine, menée par une impressionnante task force du FBI, de la CIA et du Bureau of Diplomatic Security (BDS) mit en évidence le soutien actif dont avaient bénéficié les terroristes de la part de l’ONG saoudien Al Haramein. Les autorités kenyane ne tardèrent d’ailleurs pas à fermer les bureaux de celle-ci, dans une courageuse décision qui ne put que confirmer publiquement ce que beaucoup pensaient mais n’osaient écrire – ou qu’ils écrivaient sans espoir de le voir diffusé. On me fit comprendre, en 1998, que synthétiser en quelques pages tout ce que nous pouvions principalement reprocher à l’Arabie saoudite n’était pas opportun. Adieu, donc, les lignes sur les plus grands imams du royaume consultés par les jihadistes algériens désireux de justifier leurs actions. Adieu, la présence dans le royaume d’individus recherchés par la justice française pour les attentats de 1995. Il fallait vendre des chars et des avions, et nous étions bien loin de la rectitude morale si brillament incarnée par MM. Chirac et Villepin.

Avouons pourant que pour une fois la France ne manqua ni de flair, ni d’audace, ni d’habileté. Le rôle d’une des plus importantes ONG du Golfe dans un des plus meutriers attentats perpetrés contre les Etats-Unis ouvrait la porte à une démarche technico-diplomatique. C’est donc à l’initiative du Président Chirac que Paris proposa en 1999 au Conseil de sécurité des Nations unies le texte d’une convention internationale contre le financement du terrorisme. Ce faisant, la France prenait fermement position, fidéle à sa ligne diplomatique, mais ne visait explicitement aucun des Etats du Golfe, tous des amis et de futurs clients. Elle envoyait également un signal de soutien à Washington et prouvait que, comme le professeur Rollin, elle avait toujours quelques chose à dire. La logique était simple : puisqu’il était politiquement plus que délicat de prendre de front les Etats du Golfe, il fallait les mettre devant leurs responsabilités en prouvant le rôle d’organismes qui, dans leur écrasante majorité, étaient financés par de riches hommes d’affaires de la région, voire des membres des familles régnantes.

Le texte de le convention de 1999 constituait, sur plusieurs points, une avancée notable. En premier lieu, elle introduisait pour la première fois une définition internationnalement reconnue de l’acte de terrorisme, ce qui aurait dû mettre fin aux jérémiades de certains Etats qui s’obstinaient à dissocier résistance et terrorisme, alors qu’il nous semblait évident qu’on ne pouvait signer de blancs seings sur la bonne mine d’un chef d’Etat arabe intime du Président français. Après tout, répétions-nous à longueur de réunions, colloques, conférences ou de séances de travail, le terrorisme était un mode d’action alors que la résistance était une démarche politique. Le terrorisme pouvait parfaitement être pratiqué par des mafieux, tandis qu’à nos yeux un résistant qui frappait aveuglément des civils fragilisait sa propre cause en exerçant une violence illégitime. De ce point de vue, faisions-nous valoir, jamais la résistance française, dont se réclamaient avec des trémolos dans la voix les assassins du Hamas et les enragés du Hezbollah, n’avaient fait sauter de bus d’écoliers. Dès lors, forcément, les échanges prenaient un ton plus acrimonieux, et d’autant plus, d’ailleurs, qu’ils avaient lieu en public, ce qui permettait à certaines délégations de jouer une partition parfaitement rodée.

Mieux valait parler à des murs, et dans certaines circonstances il eut mieux valu que nous fussions sourds, comme lorsque l’ambassadeur de Syrie à Bruxelles me prenait publiquement à partie en invoquant, la voix tremblante, la mémoire du général De Gaulle et la grandeur de la résistance française afin d’accuser la France d’ignorer les souffrances des Palestiniens. En réalité, nous n’ignorions rien de ces souffrances, et j’ai souvent pensé qu’une égale fermeté à l’égard d’Israël comme des Palestiniens aurait peut-être permis d’éviter bon nombre de morts. Après tout, certaines outrances israéliennes étaient également insupportables, et si nous pouvions entendre les arguments liés à la nécessaire défense de la population, il restait impossible d’accepter la brutale colonisation de territoires arabes. Mais personne ne semble en mesure de taper du poing sur la table. Les pays arabes invoquent la cause sacrée de la défense palestinienne, mais depuis 1948 les camps de réfugiés ne semblent pas avoir beaucoup changé, au Liban ou en Jordanie. Quant à Israël, les pitoyables tentatives d’établir des liens entre le Fatah et Al Qaïda, ou les délires de Mme Bat Ye’Or au sujet de la supposée complète domination de l’Europe par le monde arabo-musulman illustrent, mieux que de longues études, l’autisme de la classe dirigeante, engagée dans une stratégie de colonisation habillée par un délire anti-musulman qui ne peut qu’aboutir à une catastrophe. Dieu m’est témoin que je suis farouchement attaché à l’existence d’Israël et à son droit à se défendre, mais il y a une marge entre des actions préventives et la colonisation. Manifestement, Israël prend depuis des années des gages territoriaux en espérant, au mieux figer la situation, au pire disposer de portions de territoire à abandonner. Cette fuite en avant ne peut que provoquer une conflagration, mais passons et revenons à mon ami syrien.

Je dois avouer que je regrette aujourd’hui la sagesse de mon silence d’alors, et je ne répondis donc pasau bouillant  ambassadeur la phrase qui me brûlait les lèvres :

– Et l’assassinat de M. Delamarre, en 1981, par vos services, c’était un acte de résistance, peut-être ?

La remarque n’aurait pas manqué de panache, mais elle aurait probablement mis un terme inutilement prématuré à une carrière qui, à l’époque, n’était pas encore condamnée.

En plus d’introduire une définition validée de l’acte de terrorisme dans le corpus juridique international, puis dans les codes pénaux nationaux par le jeu des signatures/ratifications/mises en œuvre, cette convention – il ne faut pas négliger les petits profits annexes – offrait enfin des outils pour lutter contre la délinquance financière. Au prétexte de combattre le terrorisme, des Etats allaient pouvoir, en ratifiant le texte, se doter de moyens de combattre la corruption et le crime organisé. Mais le plus important, du moins à mes yeux, était que nous avions désormais les moyens d’exercer des pressions, certes discrètes et indirectes mais réelles, sur les Etats du Golfe qui finançaient des ONG douteuses avec des attitudes de premiers communiants.

Le travail préparatoire à la rédaction du texte de cette convention prit, dans notre administration, les allures d’un chemin de croix, marqué par d’innombrables réunions au cours desquelles certains de nos chefs parlaient doctement du financement occulte du terrorisme alors qu’ils auraient été manifestement incapables de discerner un bilan comptable d’AL Haramein de la liste des courses. Entre les équipes chargées de surveiller les ONG du Golfe et celles dont la mission était de gérer des affaires putativement sensibles, et même protégées, autant dire que le courant ne passa pas, et je n’ai pas souvenir que de grandes opérations de renseignement soient sorties de cet enfer administratif.

La première, et spectaculaire, conséquence de l’adoption de la Convention de 1999 fut la la mise en place de sanctions financières contre les Taliban et Al Qaïda. La Résolution 1267 du Conseil de sécurité actait ainsi le caractère parfaitement illégitime du régime talêb, pointait du doigt les liens plus qu’étroits entre l’Emirat islamique d’Afghanistan et l’organisation d’Oussama Ben Laden, mettait en place un régime de sanctions et, élément majeur, les rendait publiques. Ce fut un moment d’intense, mais hélas momentanée, jubilation. Pour la première fois, et qui plus est par l’ONU, étaient révélés au public l’importance et la densité des liens entre les Etats du Golfe, le Pakistan, les Taliban et Al Qaïda. Pour nous, la chose n’était pas nouvelle, mais de la voir ainsi publiée, validée par New York était une vraie satisfaction.

Pourtant, rien ne changea jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001. A cette date, les Taliban n’étaient toujours reconnus que par l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Pakistan – et ils commerçaient plus que jamais avec des entreprises chinoises. L’Iran, dont on connaît l’engagement constant contre le terrorisme et l’intolérance religieuse, laissait pour sa part transiter par son territoire tous les jihadistes qui le désiraient. Le pays accueillait, de longue date, des cellules de la Gama’a Islamiyaa égyptienne et semblait trouver son compte dans les actions qu’Al Qaïda ou les mouvements jihadistes cachemiris ourdissaient avec la complicité des Taliban contre les Etats-Unis, l’Inde, des pays d’Europe ou du Moyen-Orient.

Le Pakistan fournissait amicalement armes, nourriture, médicaments, matériels de toute sorte, et jusqu’aux lignes téléphoniques de PakTel, qui traversaient la ligne Durand. L’aéroport de Dubaï était sans doute le seul aéroport civil hors de la zone pakistano-afghane à accueillir des vols commerciaux vers le riant et si touristique Afghanistan. Quant aux Saoudiens, leur soutien était lui aussi précieux, et plusieurs centaines de 4×4 flambant neufs furent livrés aux Taliban quelques jours avant le 11 septembre. Toutes ces actions entraient précisément dans le champ d’application de la Résolution 1267, tout comme elles contredisaient les engagements des signataires de la Convention contre le financement du terrorisme. Par un heureux hasard, aucun des trois Etats ayant reconnu les Taliban n’avait signé ce texte.

Autant le reconnaître, la Convention de 1999 et le Comité 1267 ont été parfaitement inefficaces pour empêcher les attentats du 11 septembre. A aucun moment le remarquable et même fascinant rapport de la Commission d’enquête sénatoriale sur ces attaques (téléchargeable ici) n’a même évoqué l’impact des sanctions sur l’ensemble des acteurs de la mouvance jihadiste mondiale. Et pour cause, les sanctions n’étaient pas appliquées, plus pour des raisons politiques que techniques.

L’énormité du crime commis le 11 septembre 2001 entraîna un brutal examen de conscience. Sur 19 terroristes, 15, plus des ¾ !, étaient saoudiens. A défaut d’être revendiqué, le crime était signé et cette signature ouvrait la voie à une cruelle réévaluation des relations occidentales avec les monarchies du Golfe. Ce que nous savions de ces Etats, la place du religieux dans leur vie, leur aptitude à tolérer une opposition, le comportement de leurs princes dans nos palaces ou dans leurs résidences marocaines et espagnoles, leurs liens avec des penseurs radicaux, rien de tout cela n’était plus anecdotique. En contemplant les tours jumelles s’effondrer, ce mardi après-midi de septembre, j’eus deux pensées presque simultanées : d’abord, les Taliban devaient s’attendre au pire, et du fond de leur exil volontaire ils n’avaient sans doute aucune conscience de la violence de la réaction qui s’annonçait. Et les monarchies du Golfe allaient devoir baisser d’un ton. Comme beaucoup, je me souviens nettement de ces moments, alors que nous nous pressions dans le seul bureau de notre section à posséder un poste de télévision, et pas un instant nous n’avons envisagé une piste palestinienne, suprématiste blanche, irakienne ou iranienne. Les cibles, la simultanéité des attaques, leur raffinement, tout plaidait pour Al Qaïda, et ses protecteurs allaient, eux aussi, se préparer des réveils brutaux.

Comme chacun le sait, l’Administration Bush préféra raccompagner ces messieurs-dames le plus vite possible hors du territoire américain, et les encombrants membres de la famille régnante saoudienne, après une discrète escale au Bourget, avaient regagné la paisible péninsule arabique. Cette évacuation, pour choquante qu’elle ait pu paraître, semblait la plus logique. Le pouvoir américain essayait, autant que possible, de reprendre le contrôle des événements, et avoir sur son sol les membres d’une famille aussi profondément impliquée dans la diffusion du salafisme n’était pas le meilleur moyen de débuter sereinement une guerre.

Le financement du terrorisme est probablement une des plus complexes thématiques de la lutte contre les réseaux et leurs soutiens. Et c’est aussi, sans doute est-ce un corollaire, une des thématiques les moins comprises et les plus caricaturées. A chaque attentat, de belles âmes prennent ainsi à témoin l’opinion et demandent, d’un air outragé :

– Mais pourquoi ne fait-on rien pour lutter contre le financement du terrorisme ?

On se le demande, en effet. Mais il est tellement – en apparence, seulement – plus facile de lutter contre les finances que contre les motifs, tellement plus évident de s’attaquer au comment plutôt qu’au pourquoi.

Le sérieux des argumentaires avancés par les experts du Groupe d’action financière (GAFI/FATF) du G8 a, à mes yeux du moins, toujours tranché avec l’enthousiasme juvénile des chefs du Counter Terrorism Comittee (CTC) ou du CT Executive Directory (CTED) des Nations unies. A plusieurs reprises, à Bruxelles comme lors de réunions en marge du G8 ou de rencontres bilatérales, nous avions été plusieurs à penser qu’une fois leurs micros éteints les vénérables diplomates allaient sortir en courant de la salle, armes au poing, sauter dans des Hummer sérigraphiés et partir défoncer des portes et arrêter des jihadistes.

La lutte contre le financement du terrorisme est plus subtile, plus politique, moins brutale que les raids à l’aubre – même si ceux-ci ne manquent pas de charme – et elle s’inscrit dans la durée. Elle demande des efforts de longue haleine, une compréhension profonde des enjeux, des relais dans toutes les administrations et jusque dans le secteur privé, une coordination intelligente, et un pragmatisme attentif. Surtout, elle demande une vraie lucidité sur les buts à atteindre et sur ce qui peut être fait et espéré : on n’a jamais empêché un attentat, depuis 15 ans, avec les seuls outils de la lutte contre le financement. Cette lutte vise d’abord à casser les soutiens économiques des prêcheurs de haine, des apprentis-sorciers du « retour à l’islam des origines ».

La fermeture des bureaux d’Al Haramein au Kenya, en 1998, a-t-elle empêché Harun Fazul Abdallah d’organiser, quatre ans plus tard dans le même pays, un double attentat contre un hôtel et un charter israélien ? Non.

Mais la fermeture des bureaux de cette ONG au Kenya, puis, grâce à l’obstination américaine, de tous ses bureaux régionaux jusqu’à sa dissolution, prononcée par les autorités saoudiennes, a-t-elle contribué à casser la machine à radicaliser qu’elle était ? Oui, évidemment, même si ce travail de fond ne peut être rentable seul, ni d’ailleurs efficace à court terme.

Lutter contre le soutien que les ONG accordaient à l’islam radical ou au jihadisme demandait d’abord des efforts techniques (recueil de renseignements, mise en avant des preuves, etc.) puis du courage politique. Nombre de ces ONG réalisaient en effet un authentique travail humanitaire, et les attaquer de front ne pouvait que choquer les populations qu’elles soutenaient. De plus, ce travail humanitaire était très souvent bien plus efficace que celui effctué par les ONG occidentales les plus connues. En 2004, j’avais découvert, grâce à un collègue diplomate, que certaines ONG françaises, financées en partie par le Quai d’Orsay, ne ne rendaient de compte à personne et s’activaient donc dans la plus totale opacité. Il ne s’agissait pas de la soupçonner d’irrégularités comptables mais l’absence d’intérêt des donateurs comme celle de rapports d’activité avaient de quoi étonner. Personne ne semblait s’intéresser à la pertinence des choix de ces ONG, qui agissaient seules sur le terrain, dans l’indifférence des autorités gouvernementales françaises. Ce désintérêt, de la part d’un Etat dont les ressources financières ne sont pas inépuisables, faisait frissonner.

Les ONG du Golfe que nous surveillions ne pouvaient pas, pour leur part, reprocher à leurs Etats de les négliger. En Afrique, la collusion entre les ONG et les ambassades était spectaculaire. En 2006, l’ambassade du Koweït à Dakar avait demandé, et obtenu des autorités sénégalaises, une liste d’associations musulmanes à soutenir dans le pays. La liste, que nous avions pu nous procurer sans grande difficulté, disait tout de la vision de l’aide humanitaire qu’avait le Koweït. A l’aide de petites associations locales, un maillage social et géographique de Dakar et d’autres villes du pays s’était mis en place dans le but, non pas seulement de construire des écoles ou des dispensaires, mais de faire adhérer les populations au salafisme. Le manque de moyens de l’administration sénégalaise rendait cette aide précieuse, et d’autant plus agréable à recevoir qu’elle ne s’accompagnait d’aucun discours moralisateur de la part d’Européens sur la nécessité d’offrir des chances égales aux hommes ou aux femmes, ou autres fadaises occidentales. L’argent du Golfe coulait à flot, dans des milliers de petits projets parfaitement gérés, loin des gigantesques usines humanitaires françaises qui engloutissaient une bonne partie des budget dans leurs seuls frais de fonctionnement. Les ONG bénéficiaient souvent de l’aide directe d’attachés religieux engagés, de leur côté, dans des activités missionnaires.

Aucune de ces actions n’est illégale, mais toute relevait du même prosélytisme agressif, relayant sous couvert de réislamisation un système de valeurs que l’on m’autorisera à juger rétrograde et ouvertement hostile aux pays occidentaux. Paradoxalement, alors que les informations sur le sujet ne manquaient pas en France, nos autorités ne semblaient pas être correctement informées. Les missions des uns et des autres, la sourde compétition dans la seule lutte anti terroriste, le persistant et désespérant manque de personnel, tout concourrait à placer ce sujet sous la pile des priorités.

En 2006, j’eus l’honneur d’être convié à exposer les faits que nous avions pu collecter devant des membres du Conseil de sécurité intérieure (CSI), près de l’Elysée. La prestation ne révolutionna pas l’art du briefing, mais elle eut le mérite de se dérouler sans anicroche et, surtout, de présenter la réalité, du moins que celle que nous percevions, sans effet de manche. Nous lisions dans le regard de nos interlocuteurs, tous hauts fonctionnaires expérimentés, la question que nous nous posions depuis des mois :

– Mais comment combattre cette offensive combinant radicalisme religieux, propagande politique et moyens financiers illimités ?

Il me semblait, et il me semble toujours, que nous avons perdu cette bataille – probablement faute de l’avoir livrée.

On imagine sans mal toute la difficulté qu’il y a à exposer à une théocratie tous les griefs que l’on nourrit à l’égard de ses organismes humanitaires religieux. Le corpus législatif créé par la Résolution 1267 et par les suivantes nous avait donné la possibilité d’entamer des dialogues sur des bases exclusivement techniques, sans aucune référence à l’actualité sécuritaire immédiate. Dès lors, et en appui du travail de longue haleine réalisé par la Terrorism Prevention Branch (ici) de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), nous essayions de maintenir une amicale pression sur les Etats du Golfe. A chaque visite ministérielle, nous glissions quelques éléments de langage sur la nécessité de signer, ratifier et mettre en œuvre les conventions des Nations unies.

Les réunions du Groupe de Lyon/Rome du G8 et surtout les sessions de travail du Groupe d’action contre le terrorisme (CTAG) étaient l’occasion de préparer des démarches communes envers les Etats les plus récalcitrants. L’engagement des puissances du G8, dont certaines étaient par ailleurs membres de l’Union européenne (UE), et même du Conseil de sécurité, faisait régulièrement tiquer nos partenaires plus modestes. Il ne se passait pas un semestre sans que le représentant belge ne s’émeuve de ce qu’il qualifiait, à raison, de « directoire mondial ». Il n’avait pas tort, mais il eut été délicat de lui avouer.

Et en plus de la susceptibilité de nos alliés européens, il fallait tenir compte des positions de certains de nos diplomates, pour lesquels le sort du Sheikh Abdelmadjid Zindani, allié du Président yéménite Saleh, financier du Hamas et idéologue d’Al Qaïda, avait plus d’importance que le respect des résolutions de l’ONU. Pour eux, l’accusation d’être un suppôt des Américains ou, pire, des Israéliens, n’était jamais loin. On nous reprochait régulièrement de ne pas voir le big picture, d’être trop focalisés sur la dimension sécuritaire, de perdre de vue la précieuse diplomatie française et sa célèbre politique arabe, mais nous rétorquions, à la manière du commissaire Grimaud (immortel Michel Galabru dans Flic ou voyou, 1979, Georges Lautner) que nous, notre mission, c’était la défense de nos concitoyens. Adopter cette attitude, volontairement bornée, était un enchantement qui valait bien que quelques télégrammes soient refusés ou que notre ambassade à Ryad s’étouffe de rage.

Ainsi, au mois de novembre 2004, les Saoudiens annoncèrent la tenue d’une conférence à Riyad sur le terrorisme. Après des années de dénégations, de propagande salafiste, de financement occulte et même de ricanements, le royaume avait découvert, au mois de mai 2003, la réalité du terrorisme jihadiste. Dès lors, le discours officiel avait sensiblement changé, ce qui avait permis aux Etats-Unis d’obtenir la dissolution d’Al Haramein. L’annonce de la tenue de la conférence avait été faite de façon plutôt improvisée, et seuls quelques membres de l’UE avaient initialement été conviés. J’avais confié à l’époque, lors d’une réunion confidentielle, que voir les Saoudiens s’emparer soudainement de la lutte contre Al Qaïda ne manquait pas de sel mais me laissait dubitatif. Mes propos avaient été rapportés par une âme charitable à notre ambassade, ce qui me valut l’honneur de rédiger un télégramme de contrition. Quelques semaines plus tard, et alors que la fameuse politique arabe de la France nous obligeait à de douteuses contorsions, les Etats-Unis, moins empruntés, envoyaient à cette conférence une forte délégation, menée par une diplomate américaine qui arbora à son arrivée un tailleur rouge plutôt court, des escarpins et une chainette à la cheville. Les très prudes et vertueux Saoudiens n’en perdirent pas une miette.

De fait, les psychodrames provoqués ici et là par quelques décisions bien senties n’auraient pu faire oublier tout le bénéfice qu’il y avait à faire coexister, dans les mêmes équipes ou dans les mêmes délégations, des cultures professionnelles différentes mais complémentaires. La pression exercée sur certains pays du Golfe était d’autant plus efficace qu’au cours des discussions les diplomates pouvaient avoir recours aux connaissances techniques des membres de leurs équipes, fonctionnaires du Ministère de la Défense, de l’Intérieur ou des Finances pour contrer les objections de leurs interlocuteurs.

La réalité du financement des groupes terroristes échappait en grande partie au regard de nos technocrates et bien des anecdotes que nous avions recueillies au fil des années leur auraient été précieuses. Nous avions beau écrire à longueur de notes que les attentats ne coûtaient pas si cher, les discours que nous entendions se concentraient sur les actes de violence, rarement sur le soutien logistique ou idéologique. C’est pourtant dans les actions en amont que l’argent du jihad a la plus grande importance. Le passage à l’acte ne réclame jamais des sommes très importantes, et le bilan humain ou matériel est parfois sans commune mesure avec les sommes engagées.

Les attentats de Madrid, le 11 mars 2004, ont ainsi été financés grâce à une petite boutique de téléphonie mobile : une grosse dizaine de sacs à dos, autant de vieux GSM, des explosifs obtenus sans difficulté, et 191 morts à l’arrivée. En 1997, les rares membres du GIA restés à Londres éprouvaient les plus vives difficultés à financer les appels téléphoniques que l’état-major du groupe, réfugié dans les monts de Chréa, au sud d’Alger, passait grâce à une valise Inmarsat. Il faut dire que le principal idéologue du groupe, Redouane Abou Bassir, était un authentique psychopathe doublé d’un incorrigible bavard qui passait des heures à soliloquer au téléphone sur les vertus du jihad et la nécessité de massacrer à peu près tout le monde sans se soucier des difficultés de financement des communications. On a les chefs qu’on mérite, nous avions les nôtres, ils avaient les leurs.

Les membres du GIA à Londres eurent recours à quelques quêtes à la sortie de la mosquée de Finsbury Park et à de piteuses escroqueries, comme la remagnétisation de tickets de métro usagers. Nous étions loin du fantasme d’un enchevêtrement de structures bancaires comparables aux descriptions fournies par certains observateurs. De même, en 1999, des policiers découvrirent qu’un petit réseau takfir actif en Belgique et aux Pays-Bas se finançait en vendant des chaussures de sport. Le groupe avait découvert que dans l’un des pays les magasins exposaient les pieds droits tandis que dans l’autre on exposait les pieds gauches. Les jihadistes volaient des chaussures seules dans les deux pays, reconstituaient les paires et les revendaient au sein de la communauté maghrébine… Il semblait plutôt difficile de lutter contre un tel mode de financement, et il était indispensable que les diplomates chargés des démarches vers les Etats suspectés de complaisance soient conscients de la réalité d’un réseau jihadiste.

Douze ans plus tard, le bilan de la mise en œuvre de cet arsenal de sanctions est mitigé. Les sommes saisies par les différents services financiers occidentaux sont négligeables au regard des pertes causées par les jihadistes, et les terroristes ne semblent pas avoir été directement impactés par les sanctions décidées contre eux à New York. En revanche, le poids diplomatique des sanctions n’a cessé de croître et la menace d’une inscription publique a parfois conduit à de véritables progrès. Les ONG du Golfe n’ont ainsi pas renoncé à leur mission prosélyte, mais le risque d’un opprobre international a permis de les séparer plus nettement des terroristes.

Le régime des sanctions n’a donc pas découragé les terroristes, mais il a contribué à formater l’environnement juridique international en distribuant bons et mauvais points. S’agissant d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) ou des groupes jihadistes cachemiris, il faut admettre que le système est parfaitement inopérant. Les déclinaisons régionales d’Al Qaïda sont parfaitement capables de se financer via des circuits qui ne peuvent être réellement gênés par les organismes internationaux et qu’il est plus facile, plus amusant et plus radical, de neutraliser à l’aide d’un raid de drones ou de forces spéciales.

Les groupes cachemiris bénéficient, quant à eux, du soutien attentif de l’Inter Service Intelligence (ISI), la part d’ombre du régime pakistanais qu’il est virtuellement impossible de sanctionner sans déclencher de crise internationale majeure. Les cellules jihadistes autonomes, pour leur part, pratiquent l’autofinancement avec brio et ne sont quasiment jamais détectées. Le principal effet, non négligeable, du système de sanctions est donc d’avoir fermement incité des Etats récalcitrants à se mobiliser contre les flux financiers suspects. On a les satisfactions qu’on peut.

« Can’t you see the giant that walks around you seeing through your petty lives? » (« I spy », Pulp)

Je trimballe un sacré paquet de défauts. Je suis snob, élitiste, arrogant – et même « délicieusement », selon un DRH que je salue. Je suis soupe-au-lait, je n’aime pas les cons (et je leur dis), je n’aime pas l’à-peu-près, je me méfie des amateurs et des autodidactes, je fume, je bois, je jure comme sous-officier cosaque, je suis facilement odieux et injuste, et j’ai rarement tort car je ne m’engage JAMAIS sur un terrain que je ne connais pas. Parmi mes autres défauts, il se trouve que j’éprouve pour les journalistes – ou l’image que je m’en fais – un profond respect, eux que je considère naïvement comme des éléments importants de notre vie démocratique. Evidemment, ce respect ne m’empêche pas de juger avec sévérité les Robert Capa du pauvre qui pensent pouvoir se déguiser en Afghans avec un pakol et un pantalon de treillis, mais passons.

Je lis pourtant avec une lassitude croissante les médias citoyens, ou autoproclamés tels, qui se mêlent de tout avec un enthousiasme hélas sans rapport avec la qualité de leurs articles. Je serais bien en peine de formuler un avis intelligent sur bon nombre de sujets, mais j’ai en revanche l’insupportable prétention de pouvoir aligner quelques idées simples sur le renseignement, une activité vitale – même pour une démocratie – dont les Français ignorent tout. Il faut dire, pour leur défense, que le XXe siècle n’a pas été nécessairement celui du renseignement hexagonal, plombé par la monumentale rouste de mai 1940, la tannée indochinoise, l’amère défaite algérienne et surtout la longue série d’horreurs africaines que le Général, l’intransigeance morale faite homme, nous a laissée.

On aurait pu espérer que les Français, simples citoyens, écrivains, universitaires ou journalistes tenteraient d’en donner une vision intelligente, et donc dépourvue de tout compliment déplacé ou de tout reproche injuste. Hélas, personne ne semble avoir lu ne serait-ce que les mémoires du Colonel Passy, de Jacques Soustelle, de Peter Wright ou de William Colby, sans parler des romans de Vladimir Volkoff, Robert Littell, James Grady, ni même consulté les encyclopédies de Jacques Baud ou les synthèses de Pascal Kropp. L’omniscience est décidément un don de grande valeur, et on se couvre avec un petit coup de Google. Hop, c’est fait.

Inutile, donc, de citer Bakchich, un site de grande valeur qui a publié à plusieurs reprises les fulgurances de Maurice Dufresse/Pierre Simary, un homme dont j’ai livré ici puis ma modeste appréciation. Pas la peine, non plus, de s’attarder sur Rue89, plombé par une absence totale de rigueur intellectuelle et par l’incohérence de sa ligne éditoriale, mêlant authentiques spécialistes et parfaits escrocs, un reproche que l’on peut d’ailleurs également adresser à Agoravox, voire aux gamins d’Atlantico.

Je suis avec intérêt, depuis quelques mois, l’évolution d’OWNI, essentiellement en raison de la présence à sa tête de Guillaume Dasquié, dit Gueule d’Ange, dit Belle-mêche – mais sans aucun lien avec David Robicheaux.

Je dois avouer que je ne parviens toujours pas à me faire une opinion arrêtée de M. Dasquié. J’ai apprécié son démontage en règle, en coopération avec l’excellent Jean Guisnel, des thèses de Thierry Meyssan, et je dois confesser que j’ai même pris un certain plaisir à lire, malgré un 4e de couverture ridicule et un poussif style d’adolescent romantique, Al Qaïda vaincra, (2005, Flammarion) qui contient quelques pages fort pertinentes sur la mouvance jihadiste.

Comme tant d’autres, Guillaume Dasquié semble en effet plus qu’attiré par la part d’ombre de la République, et il aurait probablement fait un bon analyste, peut-être un brin trop littéraire, du côté du boulevard Mortier ou de la rue Nélaton. Mais il a choisi la lumière.

En 2007, M. Dasquié publie donc dans les colonnes du Monde, ravi de l’aubaine, les bonnes feuilles d’un épais dossier que la DGSE avait, semble-t-il, constitué à la hâte aux lendemains des attentats du 11 septembre pour rappeler aux autorités politiques qu’Al Qaïda n’était pas vraiment une divine surprise et que les services travaillaient sur le sujet depuis des années – malgré le virulent scepticisme de quelques uns, qui publient ces jours-ci leurs souvenirs en omettant ce détail. La publication de ce dossier, passionnant, avait alors, forcément, contrarié en haut lieu et conduit au dépôt d’une plainte, à l’ouverture d’une enquête et, in fine, à l’irruption matinale de policiers plutôt agacés au domicile de M. Dasquié.

Jusque là, rien d’anormal, et chacun jouait sa partition : « Le public a le droit de savoir » contre « Des hommes et femmes travaillant secrètement pour la France vivent cachés grâce à vous ». On le voit, le compromis – hein ? Quoi ? Qui a promis ? – n’était pas évident, et il le fut encore moins quand M. Dasquié, le Bob Woodward français, l’incarnation du Paul Kerjean de Mille milliards de dollars (1982, Henri Verneuil), pleura à chaudes larmes sur un plateau de télévision en racontant son interpellation, sans doute comparable à celles que connurent les rues de Santiago du Chili en 1973 ou de Saigon en avril 1975. Quand on veut jouer dans la cour des grands, on s’entraîne, c’est mieux.

Guillaume Dasquié a pris la tête de la rédaction d’OWNI en août 2011 et y a publié un papier, si j’ose dire, très intéressant sur le regard des universitaires et des journalistes d’investigation sur les attentats du 11 septembre (ici). Hélas, il est difficile d’aller contre sa nature, et le même a publié, avec un certain Pierre Alonso, le 21 octobre dernier, une consternante interview de Pierre Martinet dans laquelle l’immortel auteur de Un agent sort de l’ombre (2005, Flammarion, dans la même collection que Al Qaïda vaincra, soit dit en passant) nous livre les détails de son désastreux périple en Libye, au cours duquel Pierre Marziali, figure des Troupes aéroportées françaises et fondateur de la sulfureuse SMP (rires) Secopex , finira flingué à la surprise à Benghazi.

De façon assez sidérante, Dasquié et Alonso ont semblé boire les paroles de Pierre Martinet, un homme dont le nom est aussi méprisé dans les mess de Cercottes, Carcassonne, Perpignan ou Quélern (à Quélern, on ne dit pas « mess » mais « carré »), que l’est celui d’Elliot Belt dans les saloons du Texas en raison des révélations opérationnelles qu’il fit dans son livre.

Martinet est, ne l’oublions pas, l’homme qui, embauché par Canal+, acceptera sans sourciller de monter une surveillance plus qu’active de Bruno Gaccio et ne commencera à émettre quelques doutes que quand il sera question de le piéger, avec poudre et gagneuse, comme on le faisait à la grande époque du côté de Moscou. On le voit, Pierre Martinet est un homme d’honneur qui mûrit ses engagements et qui accomplissait probablement en Libye une mission humanitaire. On est d’ailleurs en droit de se demander pourquoi des journalistes aussi intransigeants ont gobé avec une telle candeur les déclarations d’une brebis égarée du renseignement français, devenue une caricature de personnage de polar avant de devenir, très officiellement, un mercenaire, une activité proscrite par le droit français. Dans le genre « soldat perdu follement romantique », on a quand même déjà vu mieux.

Comme d’autres, fascinée par ce monde interlope objet de mille fantasmes idiots, la rédaction d’OWNI aime donc le renseignement et en livre de puissantes analyses. La dernière en date, postée le 10 novembre, m’a tiré des larmes de rire, puisque mieux valait en rire.

Sous un titre tentateur, Les espions s’ouvrent au public, le site s’attaque au passionnant sujet de l’exploitation des sources ouvertes par les services de renseignement. Hélas, l’article commence mal, en citant comme référence une définition avancée par le CF2R, une structure dont on ne présente plus le fondateur et qui provoque sourires et haussements de sourcils dans le monde du renseignement. Il aurait été sans doute plus pertinent et plus professionnel de citer le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN) qui évoque sur son site les notions de sources ouvertes ou de sources fermées, ces dernières étant gérées par les services de renseignement et autres administrations spécialisées.

En affirmant que la France possédait son « propre système de renseignement via les sources ouvertes » qui ne serait pas autonome mais intégré à la DGSE, l’auteur commet une faute qui révèle une écriture plutôt rapide de son article. En réalité, la DSGE, comme la DCRI, la  DRM ou la DPSD, mais aussi le Quai d’Orsay, le Ministère de l’Intérieur ou celui de la Défense, dispose d’un service de documentation – bien séparé du service de gestion des archives, qui, elles, sont secrètes – évidemment ! On veut croire que la rédaction d’OWNI a par ailleurs déjà entendu parler du Service d’information du Gouvernement SIG, mais c’est une autre histoire, qui nous ferait rappeler que Le Monde confond la DCRI avec les « services secrets », ou qu’Umberto Eco, commentant les fuites organisées par Wikileaks, confondait avec aplomb espions et diplomates. On ne peut décidément pas être bon en tout.

La République ne dispose pas, à ma connaissance, d’un service comparable à l’Open source center (OSC) impérial, chaque administration gérant ses propres moyens de documentation en fonction de ses missions et de ses moyens, au service des autorités politiques ou d’autres administrations. Ainsi, le service de documentation de la DGSE ne peut être directement interrogé par des acteurs extérieurs à la centrale de renseignement et il opère exclusivement au profit des entités chargées de recueillir du renseignement : Direction du renseignement (DR), Direction technique (DT) ou Direction des opérations.

Le travail des membres de ce service de documentation consiste à, d’une part, réaliser une veille sur l’ensemble des sources ouvertes (grande presse, presse spécialisée, travaux universitaires, sites Internet), à signaler les faits saillants aux unités chargées de recueillir et d’analyser le renseignement et qui se focalisent sur les vrais renseignements, c’est-à-dire ceux obtenus par des sources secrètes à l’étranger, et, enfin, à répondre aux demandes de ces unités.

Imaginons, par exemple, que la DGSE décide demain de s’intéresser à la police islandaise. Les responsables de cette mission découvriront, à n’en pas douter, l’absence totale de données au sein du service, et ils auront besoin, en premier lieu, de créer un fonds de connaissances pour affiner leurs besoins, leurs cibles et leurs méthodes. Le service de documentation devra alors hanter les librairies, réelles ou virtuelles, afin de rassembler des données qui seront synthétisées et transmises aux analystes, qui les moulineront à leur tour et, de fil en aiguille, parviendront à déboucher sur des besoins en renseignement qui seront alors donnés à la DT, à la DO ou à qui veut pour « creuser » et attendre la fameuse pointe de la pyramide, celle qui ne recouvre que les 10% de renseignements réellement secrets et cachés en conséquence aux yeux du monde.

Contrairement à ce qu’écrit OWNI, les membres du service de documentation, du moins à ma connaissance, ne se livrent donc pas à des activités illégales, telles que la pénétration d’ordinateurs. L’auteur cite bien imprudemment le Figaro magazine pour justifier ses doutes quant à la légalité des actions conduites par les documentalistes de la DGSE, et il a bien évidemment tort. Le piratage de données informatiques est, on veut le croire, pratiqué boulevard Mortier, mais au sein d’équipes spécialisées opérant au sein de la DT ou de la DR, selon le sacro-saint principe du cloisonnement et d’autres règles opérationnelles qu’il n’est pas utile de détailler ici. Le fait que la DSGE reconnaisse recruter des hackers n’implique pas que ceux-ci soient affectés à un service de documentation mais bien plutôt aux structures chargées de faire du renseignement, et organisées en conséquence.

S’agissant de l’identité des fonctionnaires, il va de soi, mais il semble que cela ne saute pas aux yeux de tout le monde, qu’elle est couverte par le secret défense. En France comme au Royaume-Uni ou en Allemagne, le statut des membres des services de renseignement est particulier (cf. ici, par exemple). Il s’agit aussi bien de les protéger que de protéger leur administration et les fuites sont rarissimes, aussi bien pour des raisons déontologiques que par crainte des sanctions pénales. On se souvient de la douloureuse affaire Plame aux Etats-Unis sous l’Administration Bush, qui a donné en 2010 un film passionnant, Fair Game, de Doug Liman (The Bourne identity, 2002), avec Sean Penn, Naomi Watts et Bruce McGill.

Qu’ils soient analystes, cuisiniers, chauffeurs ou affectés à l’exploitation des sources ouvertes, les fonctionnaires de la DGSE sont donc tenus au secret, et ça n’a rien à voir avec la réalité de leurs activités. Que les réponses du porte-parole de la DGSE, Nicolas Wuest Famose, n’aient pas été à la hauteur, admettons-le, même s’il me revient de toute part que l’homme est brillant, intègre et plutôt bon camarade. Que le journaliste fasse preuve de suspicion, c’est bien le moins, mais on aimerait voire cette suspicion s’exercer aussi au sujet du rôle de certaines unités françaises au Rwanda en 1994, ou de nos liens avec Hashim Taçi au Kosovo en 1999, ou des relations de certains de nos diplomates avec le défunt régime de Saddam Hussein. Mais, évidemment, voilà qui exposerait les poseurs de questions à des ripostes plus ou moins fines des autorités, et il est bien plus confortable de passer la main dans le dos du public et de le conforter dans sa vision caricaturale d’un métier pratiqué en France, dans des conditions parfois ubuesques, par des hommes et des femmes, policiers, gendarmes, douaniers, civils et militaires qui, sans toujours risquer leur vie, sacrifient beaucoup à la défense d’un peuple qui n’a conscience de rien. L’alimentation du soupçon, nécessaire dans une démocratie, conduit parfois à des abus, comme la pitoyable instruction de l’attentat de Karachi par le juge Trévidic, ou à des aberrations, comme ces articles qui en disent plus long sur leurs auteurs que sur leur objet.

Pour finir, on ne peut conseiller à M. Wuest Famose d’aiguiller ses interrogateurs d’OWNI, la prochaine fois que ceux-ci reprocheront à la DGSE de ne pas s’ouvrir au monde, vers deux ouvrages passionnants dont la parution était impensable il y a encore quelques années : Les espions français parlent, de Sébastien Laurent (2011, Nouveau Monde Editions) et l’indispensable Dans les archives inédites des services secrets, sous la direction de Bruno Fuligni (2010, Iconoclaste).

Comme on l’apprenait autrefois dans les universités de la République, il faut lire et lire encore avant d’écrire n’importe quoi. Disons simplement que c’est mieux.

 

« Quand y en a plus/ Et ben y en a encore » (« Alors on danse », Stromae)

Autant être le dire d’entrée, je ne raffole pas des commémorations. Le spectacle d’hommes politiques plus ou moins figés dans de maladroits garde-à-vous m’a toujours consterné, tant leur sincérité me semble être celle d’un transfuge du 1er Directorat du KGB. Et que dire des médias, qui assurent la couverture de tels évènements avec la retenue et la pudeur d’étudiants américains en goguette à Cancún ? Ou des commentateurs qui savent à peine de quoi il est question mais en profitent pour faire la publicité de leur dernier livre, du genre Comment j’avais tout prévu avant tout le monde ou The Qaeda cookbook : bien manger pendant le jihad. Dans nos sociétés, qui placent la commémoration au-dessus de la réflexion et célèbrent les survivants avec l’indécence d‘héritiers entourant de prévenantes attentions un vieil oncle richissime mais longtemps délaissé, on préfère décorer les derniers rescapés, quatre-vingts ans après la fin de la guerre (mais pourquoi n’ont-ils pas eu de pendante avant ? on se le demande), plutôt que de réfléchir au sens de leur vie et de leur sacrifice. Mais je m’emporte.

 Or donc, à moins de vivre dans un village du sud-est de la Corrèze que je connais bien, et d’être donc coupé de la civilisation, il semble impossible d’échapper aux commémorations des attentats du 11 septembre 2001. Peu d’intervenants sur les ondes, ce matin, ont songé à rappeler qu’avant le 11 septembre il y avait eu le 9 septembre – je sais, ça semble trivial, dit comme ça – et que la mort du commandant Massoud, évoquée ici il y a déjà deux ans par votre serviteur, nous avait mis sur les dents avant même cette fatidique matinée.  Toujours est-il que le monde occidental, hypocritement uni sur fond de faillite générale et de crises de régime, commémore les attentats de New York et de Washington tout en s’interrogeant, mollement, sur son devenir. Il y a bien des réponses, mais personne ne semble impatient – ou en mesure ? – de les entendre.

Pour des raisons qui m’échappent, mais mon entourage prétend que je suis de plus en plus déconnecté des basses réalités de ce monde, les commémorations des tueries du 11 septembre 2001 ont donc commencé dès le début de l’été, comme ici, par exemple. Je l’écrivais d’ailleurs régulièrement dans ma précédente vie, « cette année, le 11 novembre aura lieu le 10 ».

On pérore donc, on s’interroge gravement, on exhume les dossiers. Fabrizio Calvi nous révèle avec dix ans de retard l’existence, certes fascinante, d’Ali Mohammed, et Bruce Riedel dévoile à la population émerveillée la vie tragique et passionnée d’Abdallah Azzam (ici). Dans Politique étrangère, Gérard Chaliand nous en remet une petite couche sur la guérilla et le terrorisme, pour ceux qui auraient manqué les trente dernières années, tandis qu’un certain Guido Steinberg, ancien conseiller du Reich sur les questions de terrorisme, nous assène une pitoyable inspection du front sous forme de catalogue (téléchargeable gratuitement ici). Dans une université digne de ce nom, un étudiant de licence aurait été fusillé pour avoir rédigé un texte au plan aussi consternant, mais il faut croire que cela suffit à faire une carrière en Allemagne.

La concomitance de cet anniversaire et des révoltes arabes conduit, forcément, les commentateurs plus ou moins inspirés des soubresauts moyen-orientaux à nous livrer analyses, prédictions, ou visions d’ensemble associant ces deux événements.Ainsi, à la déferlante de mauvais romans et piètres essais qui nous submerge chaque année en septembre est venue s’ajouter une vague de livres évoquant de près ou de loin les attentats du 11 septembre. Après tout, le dixième anniversaire de la plus meurtrière attaque terroriste de l’histoire mérite bien qu’on s’arrête sur ses conséquences. Mais, et c’est bien là que le bât blesse, on commence à tirer les conclusions historiques d’un phénomène en cours et que l’on appelle, par facilité, printemps arabe – bien qu’il ait débuté en décembre. Autant le dire tout de suite, et même si mon opinion n’a guère de valeur, je dénie à tous ces travaux d’analyse postrévolutionnaires toute valeur autre qu’anecdotique. Tout au plus pourront-ils nourrir les réflexions des historiens dans des décennies, comme reflet de ce que l’on percevait de ce fascinant phénomène politique.

Le plus troublant dans cette déferlante éditoriale est l’optimise unanimement béat des orientalistes. Jean-Pierre Filiu, un de nos esprits « civils » pourtant les plus acérés sur le monde arabo-musulman, sombre ainsi littéralement dans l’angélisme. Faisant la promotion de son dernier ouvrage, La révolution arabe : dix leçons sur le soulèvement démocratique publié chez Fayard il y a quelques jours, le voilà lancé dans un exercice d’auto-conviction qui force l’admiration. Evidemment, les élites françaises ont toujours été douées pour ce genre d’exercice. Des types qui tombent des avions suspendus à des draps ? Ridicule. Comment ça, on ne devrait pas poursuivre les Sarrasins dans la citadelle de la Mansourah ? Tas de dégonflés.

 Que nous disent donc M. Filiu et ses camarades, alors que les trois révolutions nord-africaines prennent d’inquiétantes tournures ? Ils nous disent, avec la touchante conviction de spectateurs très – trop ? – proches des acteurs, que tout va bien se terminer, qu’il s’agit d’une défaite historique pour Al Qaïda mais aussi pour les islamistes, que la jeunesse arabe est en marche et qu’elle aspire à nous rejoindre sur les rives enchantées de la démocratie sociale européenne teintée de consumérisme chic (un iPad 2 aux couleurs de l’Egypte ? oui, c’est pour célébrer notre immortelle victoire lors de la Guerre d’Octobre). M. Filiu a même exposé son analyse très tôt, dès le mois d’avril, alors que les cendres étaient encore chaudes, sur le site Internet Rue89, dont il est inutile de rappeler la légèreté, si ce n’est l’incurie.

Pour notre auteur, les revendications des manifestants des révoltes arabes relèvent de nos valeurs (transparence, lutte contre la corruption, partage du pouvoir et des richesses, élections libres) et ne présentent aucune caractéristique pouvant les lier à l’islam radical. Il est permis d’en douter, ou du moins de faire une poignée de remarques. Il est ainsi parfaitement exact que les révolutions observées en Tunisie et en Egypte se sont déclenchées, contre des régimes à bout de souffle, en raison de leur insupportable niveau de corruption, du blocage de la vie politique et de l’arbitraire policier et judiciaire. Sur ces points, Jean-Pierre Filiu voit juste, et cette proximité avec les revendications entendues en Europe ou en Amérique du Nord le conduit à un excès d’optimisme. Mais ces revendications n’étaient pas les seules. L’hostilité à Israël ou aux Etats-Unis, un antisémitisme virulent, un refus de certaines formes de la modernité sociale européenne (droit des femmes, des minorités religieuses ou sexuelles) et un nationalisme virulent étaient également présents dans les manifestations que j’ai pu observer au Caire.

De même, évoquer avec des trémolos dans la voix la jeunesse des révolutionnaires, le poids des réseaux sociaux ou l’importance des femmes dans les révoltes me semble relever de l’aveuglement, ou de l’escroquerie – même s’il faudra bien parler, un jour, d’ Otpor.

Dans un pays, l’Égypte, où le salaire mensuel est en moyenne de 150 dollars, qui pourra croire que ce sont des millions d’adolescents équipés de smartphones qui ont fait vaciller le régime. Combien peuvent payer des connexions Internet mobiles ? Il ne s’agit pas de nier le rôle de Facebook ou de Twitter, bien sûr, mais de relativiser la représentativité sociale des courageux jeunes hommes et jeunes femmes vus place Tahrir. Comme ailleurs, la révolte a été le fait d’une avant-garde sociale, bourgeoise, qui a pu mettre à bas un système avec le soutien d’une immense majorité de citoyens pauvres. Mais, une fois la poussière retombée, les fossés sociaux refont leur apparition et il suffit de fréquenter le centre du Caire pour voir que la société égyptienne est plus éclatée que jamais, et que la nostalgie d’un ordre certes injuste mais stable est déjà là.

Ce qui m’a le plus troublé, dès les premières semaines de révolte, a été l’empressement des orientalistes français à passer par pertes et profits l’islamisme, le jihadisme, Al Qaïda et les tensions communautaires. Gilles Képel, qui s’était déjà illustré en juin 2001 en annonçant la défaite de l’islamisme, comme je le rappelais malicieusement ici, n’a pas été le dernier à proclamer haut et fort la défaite historique d’Al Qaïda, et son refrain a été repris par Jean-Pierre Filiu. Alors, qui a raté le coche ? Qui saute qui ? aurait immanquablement demandé Fernand Naudin, un homme à qui on ne la faisait pas.

Comme la plupart des formations politiques arabes, les partis islamistes ont en effet raté le départ du train. Mais force est de constater qu’ils ont su rapidement monter à son bord, et il serait bien naïf de croire que cela n’a été possible que par la seule force de leur organisation. Les revendications de ces partis trouvent manifestement un grand écho au sein des révoltés du monde arabo-musulman, et elles complètent à merveille la liste établie par Filiu : fin de la corruption, fin de la violence politique, certes, mais aussi retour à des sociétés traditionnelles, hostilité à Israël, suprématie plus qu’écrasante des musulmans sur les autres communautés religieuses. Sur ce dernier point, d’ailleurs, ne nous méprenons pas. La suprématie de l’islam majoritaire sur le christianisme minoritaire, mais légitimé par l’antériorité historique en Egypte, n’est pas beaucoup plus brutale que les fascinantes considérations de MM. Guéant, Ciotti ou Luca, le si distingué admirateur de la Garde de fer roumaine, au sujet de la place de l’islam au sein de notre pays, fille aînée de l’Eglise.

Au Caire, les Frères musulmans, qui, comme le souligne M. Filu, sont en effet divisés, semblent en passe de constituer au parlement un groupe qui, à défaut de disposer de la majorité absolue, sera en mesure de gouverner grâce à une coalition avec de petits partis islamistes et même avec des formations non religieuses (droite, monarchistes, etc.), à moins que l’armée ne se décide enfin à assumer ses désirs secrets et renvoie tout ce petit monde en prison, mais c’est un autre débat.

Reste que l’enthousiasme de nos orientalistes ne semble pas douché par le retour en force, après quelques semaines de flottement, des partis islamistes. Mieux, ils semblent aveugles et sourds aux signaux qui nous parviennent, de plus en plus forts et nombreux. De l’ancien maire de Tanger rejoignant le Parti de la justice et du développement (PJD) au retour en force d’Ennahda en Tunisie, des poussées islamistes au Mali ou au Sénégal aux ambiguïtés – pour rester poli – égyptiennes au sujet des insurgés libyens ou d’Israël, il est désormais matériellement impossible de balayer avec mépris l’hypothèse de pouvoirs islamistes sur la rive sud de la mare nostrum.

Ce point est d’ailleurs soulevé par Alain Chouet qui, dans son dernier livre évoqué dans Paris Match, retourne à ses vieilles et légitimes obsessions au sujet de l’islamisme politique et de la stratégie d’influence des Frères musulmans. Fin connaisseur du Moyen-Orient, ce vétéran de l’espionnage se trompe pourtant, comme il y a des années, de cible tant le timing des jihadistes et des islamistes est différent. Dire que le terrorisme n’est pas une vraie menace, à l’instar de Percy Kemp – il doit y avoir un truc avec le Liban à ce sujet, il faudra que je cherche – et qu’il faut se concentrer sur l’islamisme politique est un non sens. Les menaces sont différentes dans leur manifestation, leurs objectifs, leurs moyens et leurs méthodes. A la tête du Service de renseignement de sécurité (SRS) de la DGSE, Alain Chouet ne portait, quoi qu’il en dise aujourd’hui, qu’un vague intérêt à la lutte contre les réseaux jihadistes, son passé et sa formation le portant plutôt vers les menaces étatiques (Syrie, Libye, Iran). Il me revient d’ailleurs qu’en juin 2001 seuls quelques analystes acharnés ont empêché cette mystérieuse administration de dissoudre l’équipe qui travaillait sur Al Qaïda… En 2002/2003, d’autres n’auront pas la chance d’être entendus et c’est ainsi que les réseaux jihadistes européens seront suivis, à leurs heures perdues, par une poignée de jeunes fonctionnaires plus conscients que leurs aînés de la nature de la menace…

–       (accent corse) Mais enfin, c’est qui, cet Al Qaïda ? Alfredo ? Alberto ? Alphonso ? De quel village vient-il ?

Ce n’est certainement pas au sein d’un service de renseignement qu’Alain Chouet pouvait lutter contre l’islamisme radical non violent. Quand un directeur vous dit ne pas croire aux actions d’influence (sic, et soupir en y repensant), mieux vaut filer au Quai, ou dans un cabinet ministériel. Et quand ceux qui sont au pouvoir confondent sunnites et chiites, il est temps de refaire son passeport et de fuir le plus loin possible…

Ainsi donc, il n’y aurait pas de risque islamiste contenu dans ce printemps arabe qui se prolonge et tourne plus au bain de sang qu’à la fête démocratique. Et ainsi donc ces révolutions illustreraient l’échec d’Al Qaïda. Là encore, le dogmatisme, les idées reçues, une bonne dose d’aveuglement et le refus de voir ou de comprendre pèsent lourd. Quoi qu’on dise, Al Qaïda ne s’est jamais pensée, de prime abord, comme une organisation révolutionnaire. Certains de ses membres les plus prestigieux, comme Ayman Al Zawahiry, ont bien été membres de mouvements nationaux cherchant à renverser un régime, mais plus par la violence ciblée que par une stratégie de conquête soutenue par le peuple. Il n’y a peut-être qu’en Algérie, dans les années 90, que le système a bien failli s’effondrer sur lui-même sous les coups de l’AIS, du GIA et des milliers de maquisards soutenus par une partie de la population.

Gilles Képel, que l’on ne savait pas si porté à la psychanalyse des organisations, estime, dans le calamiteux hors-série du Monde consacré au 11 septembre, que les attentats commis à New York et Washington ont été le chant du cygne, l’ultime coup d’archet, la sanglante illustration de l’échec d’Al Qaïda, une sorte d’hubris jihadiste comme aurait pu l’écrire Michael Scheuer. En réalité, et il me semble l’avoir déjà écrit, les attentats du 11 septembre ont été un spectaculaire lancement du jihad mondial, bien plus efficaces que les attentats du 7 août 98 en Afrique qui avaient suivi la diffusion du mythique communiqué du 23 février 1998 annonçant la création du Front islamique mondial du jihad contre les juifs et les croisés.

Le 11 septembre au soir, alors que personne ne doute de l’identité des auteurs de l’attaque, Al Qaïda a gagné son pari : le jihadisme a remporté, plus qu’une belle victoire opérationnelle, une exceptionnelle victoire symbolique. Désormais, les jihadistes du monde entier savent que frapper l’Empire est possible et qu’ils n’ont qu’à rallier OBL et sa clique. L’intervention en Afghanistan, qui était attendue et conçue comme un piège – et qui avait provoqué de sérieux doutes chez certains chefs jihadistes – constitue évidemment un revers, mais celui-ci n’est que tactique.

L’aveuglement de l’Administration Bush, qui conduira à l’intervention en Irak, et les foutaises à l’œuvre dès les accords de Bonn, en décembre 2001, qui veulent qu’on tente d’implanter en Afghanistan un régime à l’islandaise – brillante idée, vraiment – font qu’au succès initial rencontré le 11 septembre va s’ajouter un succès stratégique majeur qu’il est de bon ton d’ignorer, du côté de Sciences Po ou du Quai. Il suffit pourtant de regarder une carte du monde pour voir quelle ampleur a pris l’influence d’Al Qaïda en dix ans. Dès 2003, nous les appelions des franchises, et elles sont aujourd’hui à la fois nombreuses et en pleine expansion. L’erreur que beaucoup commettent, et que j’ai la prétention de rappeler ici, est donc de voir le 11 septembre comme un fin, dans les deux sens du terme, alors qu’il ne s’agissait que d’un début. Ayman Al Zawahiry, un homme qui a le sens de la formule, parle même à longueur de communiqués, d’une avant-garde de la conquête. Al Qaïda n’est pas un mouvement révolutionnaire, Al Qaïda est le mouvement qui se veut l’éveilleur de conscience, le déclencheur d’un séisme qu’il n’entend même pas contrôler mais juste initier. Alors, oui, Al Qaïda n’est pour rien, au moins directement, dans le déclenchement du printemps arabe. Les historiens, et non les chroniqueurs quotidiens, jugeront peut-être que l’intensification de la répression par les régimes arabes de l’islam radical depuis 2001 a exaspéré les populations jusqu’au point de non-retour.

Et que nous dit cette carte du monde, qu’on ne devrait jamais quitter des yeux ? Elle nous dit que le jihad se porte bien, merci, que l’efficacité des services occidentaux, et singulièrement de ceux de l’Empire, porte des coups réguliers mais que, inquiétant signe des temps, de nouveaux fronts apparaissent sans que d’autres s’éteignent vraiment…

En Algérie, Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), née en 2006/2007 d’un GSPC tournant au ralenti rayonne désormais jusqu’au nord du Nigeria, malgré le scepticisme de certains observateurs. Boko Haram a même changé son nom en décembre 2010 et est devenu le Groupe sunnite pour la prédication et le jihad (GSPJ), un bel hommage aux vétérans du jihad algérien.

Au Yémen, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), deuxième émanation d’un mouvement qui avait lancé le jihad en Arabie saoudite en mai 2003 et avait été laminée par les services saoudiens – des poètes, soit dit en passant – a ressuscité et, après avoir été quelques mois Al Qaïda au Yémen, est de nouveau une menace régionale majeure. L’Empire considère même ces braves garçons comme le groupe jihadiste le plus innovant et le plus dangereux de la mouvance.

Il se murmure avec insistance qu’AQPA aurait même pris le contrôle, depuis plusieurs semaines, d’une ville du sud du Yémen, Zinjibar, juste en face de la Somalie des Shebab, ces charmants bambins qui ont, eux aussi, prêté allégeance à Al Qaïda et au bon docteur Zawahiry et ont frappé en Ouganda.

On pourrait aussi parler des cellules jihadistes de Gaza ou du Sinaï, ou de la renaissance d’Al Qaïda en Irak (AQI), pompeusement appelée Etat islamique d’Irak (EII), ou de la montée en puissance des groupes turcophones, qu’il s’agisse du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO), de l’Union du jihad islamique (UJI) ou du fascinant Front islamique du Turkestan oriental, actif au Xinjiang. Et il reste les petites frappes d’Abou Sayyaf , aux Philippines, les combattants du sud de la Thaïlande, les très performants membres de la Jemaah Islamiyaa (JI) indonésienne. Pour ceux qui voudraient saisir toute la fascinante complexité d’une mouvance jihadiste qui n’en finit pas de s’adapter, je ne peux que renvoyer aux remarquables travaux d’Aaron J. Zelin, fondateur de Jihadology.

Tout cela m’incite à ne pas suivre Jean-Pierre Filiu quand il déclare, dans La Croix, qu’il faut se libérer des œillères d’Al Qaïda. Le printemps arabe n’est pas l’échec d’Al Qaïda, il pourrait même devenir son nouveau souffle, que les nouveaux régimes tolèrent mieux le jihadisme (en Egypte, en Libye) ou que le chaos lui apporte du sang neuf (en Syrie, au Yémen). On verra bien si c’est la paix pour notre époque et si les Ardennes sont infranchissables.