Entre les canines du petit rongeur

Après des années d’un silence pesant, le monde de l’édition s’attaque enfin au Sahel, et ses motivations relèvent, hélas, bien plus de la logique économique que de la volonté d’enfin exposer au public les enjeux et les crises d’une région fascinante à bien des points de vue.

Notre guerre secrète au Mali. Les nouvelles menaces contre la France d’Isabelle Lasserre et Thierry Oberlé, vient ainsi opportunément de paraître chez Fayard afin, soi disant, de nous éclairer.

Je ne m’attendais à rien de précis, et je ne suis donc pas déçu. Le livre est une honnête synthèse de sources ouvertes, comme aurait pu en rédiger un étudiant en licence. On n’y apprend rien, et il faut quand même déplorer que deux journalistes employés par un grand quotidien national, unissant leurs efforts, ne parviennent qu’à aligner des lieux communs. Il faut surtout regretter que deux professionnels de l’investigation se contentent de compiler, sans presque jamais nous donner des informations inédites. « Cet ouvrage, rédigé dans l’urgence, est le fruit d’un long et patient travail », nous dit-on dans l’avant-propos, et il faut saluer l’absurde beauté de la phrase.

Soyons juste, le livre ne contient aucune énormité, mais les approximations et les lieux communs qu’on y trouve, tout au long de ses 252 pages, sont bien décevants. S’agissant de la menace jihadiste, un de ses aspects essentiels, on se surprend même parfois à soupirer devant tant d’ignorance. Affirmer, ainsi, que la France est désignée ennemie principale d’AQMI en 2005 est plutôt surprenant. Le nom d’AQMI n’est apparu qu’en janvier 2007, tandis que la France a TOUJOURS été l’ennemie principale du jihad algérien. Du coup, on ne sait si les auteurs ne se sont pas relus ou si, et on le redoute, ils n’entendent rien à ces histoires de barbus.

De même, ne pas mentionner qu’AQMI et ses alliés locaux géraient, de facto, une partie du Nord Mali depuis 2009 révèle une mémoire bien courte, ou une cruelle méconnaissance des origines de cette guerre. Je n’aurais, évidemment, pas l’outrecuidance de renvoyer les auteurs à ce post

N’y voyez aucune malice de ma part, mais il ne me paraît pas inintéressant de citer quelques unes des perles pêchées dans cet ouvrage. Saviez-vous, par exemple, que le GIA est l’ancêtre d’Al Qaïda ? Ben voilà, vous voilà édifiés. Et aviez-vous noté qu’AQMI a revendiqué l’attentat de Benghazi au cours duquel le légat impérial est mort ? Cela vous avait manifestement échappé, comme à moi, mais la vérité est à présent rétablie – à moins qu’il soit possible de confondre un texte de soutien à des terroristes à un communiqué de revendication… Placiez-vous la Tanzanie et le Kenya en Afrique occidentale ? Non ? Vous aviez tort.

Manifestement mal renseignés, les auteurs ne se contentent pas de parsemer leur propos d’erreurs qui font désordre. Ils relaient aussi quelques banalités et autres idées reçues qui, à force de nous être serinées, pourraient presque devenir des vérités. Une étude attentive de la région aurait ainsi pu leur éviter d’écrire, comme d’autres avant eux, que la crise malienne est la conséquence directe de la guerre en Libye. Personne ne nie les conséquences de la chute du colonel Kadhafi, mais la lecture de quelques bons auteurs et la fréquentation du terrain auraient pu les déniaiser quand aux racines du mal – et nous épargner des phrases débutant par « Dès 2007, des prédicateurs venus du Pakistan ». Pas une seule fois dans le livre ne sont, par ailleurs, mentionnés le wahabbisme ou les ONG du Golfe…

De même faut-il regretter la confusion mentale qui fait écrire que les jihadistes sont « combattus au Mali, soutenus en Syrie et en Libye ». Il ne faut pas toujours croire la presse algérienne, ou certains retraités qui hantent les médias quand ils sortent de l’hospice. De même, citer Olivier Roy, un homme que l’on a connu si brillant mais que l’on a perdu en route, n’était sans doute pas indispensable. Au moins nous a-t-on épargné BHL et Michel Onfray…

S’agissant du narcotrafic, le panorama offert par les auteurs n’est guère plus convaincant, mais au moins n’est-il pas fait mention du narcojihad, cette imposture inventée par quelques uns. Mokhtar Belmokhtar y est, sans surprise, affublé de son surnom de Mr. Marlboro, et les auteurs ne peuvent s’empêcher de le comparer au regretté Abou Zeid, présenté comme un « prédateur et un assassin ». Belmokhtar, quant à lui, reste naturellement connu, comme Arthur de Bretagne, sous le nom de «Gentillet ».

On l’a compris, le livre ne pèche pas seulement par ses approximations, il souffre aussi des lieux communs et des banalités qu’il reprend, du rôle supposé des services algériens (« Le DRS est passé maître dans l’art de manipuler des groupes clandestins grâce à des taupes ») à l’amusante description de Philippe Verdon et Serge Lazarevic (« géologues ») en passant par les fulgurances de Marc Trévidic (« Nos schémas sont dépassés »). Evoquant les personnalités pour le moins intéressantes de Jean-Marc Gadoullet ou de Moustapha Limam Chaffi, le livre est, en revanche, bien plus prudent alors qu’il y avait là matière à bien des révélations. Ne comptez pas sur moi, je ne suis pas journaliste, moi.

Il faut également relever une certaine candeur dans le domaine militaire qui confine parfois au sublime (« Rarement une opération militaire aura été aussi bien préparée ») dès qu’on évoque le déroulement – par ailleurs admirable – de l’opération Serval. Pour une des toutes premières fois dans l’histoire de la guerre, une armée aurait donc préparé son coup. Ni César ni Napoléon ni Tamerlan ni Alexandre ni Eisenhower ni Foch n’y avaient pensé…

Livre express, au même titre que ceux parus après l’arrestation de DSK à New York, Notre guerre secrète au Mali ne tient donc pas ses promesses. Ceux qui connaissent le sujet en relèveront les faiblesses sans jamais rien apprendre de cette fameuse guerre secrète, bien mieux traitée par les blogs spécialisés (à commencer par celui-ci), et ceux qui le découvrent seront intoxiqués par de nombreuses erreurs, parfois bien gênantes. Il faut cependant saluer une conclusion qui met bien en évidence le caractère international de la mouvance jihadiste. De là à dire qu’il s’agit d’une découverte, il y a cependant un pas que je ne franchirai pas.

Vite écrit, vite lu, et hélas vite oublié.

 

L’homme est peu de chose. La justice est tout.

Je suis, depuis déjà très longtemps, un fervent admirateur du Juge Ti, le fameux magistrat chinois que Robert Van Gulik fit découvrir au public occidental.

Ecrites avec une rare élégance, les enquêtes du Juge Ti, dont certaines ont été publiées en France dans les années 60 avant d’être intégralement éditées par 10/18 dans les années 80, sont l’occasion de découvrir la Chine impériale de la dynastie T’ang (7e et 8e siècles de notre ère). Les intrigues, variées, offertes par le romancier permettent d’observer, à travers la carrière du magistrat, la vie d’une nation aux frontières parfois agitées et dont le pouvoir est d’autant plus impitoyable que son opposition ne peut être que violente.

 

Homme réservé, soucieux de paix et d’ordre, farouche défenseur de l’Etat et des traditions, le Juge Ti commence sa carrière de magistrat en province, dans un petit tribunal, bien éloigné de la capitale et de ses intrigues. Tout au long de sa carrière, il va, sans réelle ambition, porté par ses succès d’enquêteur criminel et de gestionnaire (puisque ses fonctions font de lui un maire, et même un gouverneur dans certaines circonstances) gravir les échelons, neutralisant les criminels, déjouant les complots politiques, défendant l’empire contre des tribus ennemies, gérant des épidémies, évitant les coups venus des clans qui se disputent le pouvoir autour du souverain, frayant même, parfois, avec le surnaturel.

Le Juge Ti n’est pas Sherlock Holmes, sa personnalité n’est pas flamboyante et, à part quelques parties de dominos, il n’a pas de vice. A bien des égards, il est même très (trop ?) équilibré, et, bien que conscient de sa valeur, de ses talents ou de son rang, il n’expose pas son égo comme Hercule Poirot. De même, s’il ne se déplace que rarement, il n’est pas Nero Wolfe et ne dédaigne pas de visiter les scènes de crime ou de surprendre les témoins ou les suspects. Sa froideur et sa capacité à relier les faits ou à synthétiser les situations en font un enquêteur redoutable, tournant et retournant les problèmes sans répit jusqu’à ce que la vérité éclate. Ti, en effet, ne transige pas avec les faits ou les intérêts partisans, et il place la justice au-dessus de tout. Cet engagement est parfois douloureux, car l’homme, observateur attentif de la nature humaine, est doué d’une grande capacité d’analyse psychologique qui lui permet d’agencer les faits selon un ordre qui ne repose pas seulement sur un enchainement mathématique froid.

Homme de plus en plus isolé en raison de la progression de sa carrière, il dispose cependant d’une petite garde personnelle, qui, selon les canons du roman d’aventures, permet à Robert Van Gulik de manier des personnages dissemblables. On trouve là un vieux précepteur (le sergent Hong), deux anciens officiers en rupture de ban (Tsiao Taï et Ma Jong) et un escroc repenti (Tao Gan) qui permettent au juge de mener des enquêtes parfois dangereuses, et au romancier de varier les ambiances et les péripéties.

Sans surprise, le monde de l’image s’est emparé des romans de Van Gulik, et une série de six épisodes, Judge Dee, produite par Granada par la BBC, a même été diffusée au Royaume-Uni en 1969.

En 1974, c’est au tour de la chaîne américaine ABC de produire un remarquable téléfilm, Meurtre au monastère, tiré d’un des meilleurs romans de Van Gulik, Le monastère hanté.

Le téléfilm est un succès, qui reproduit à merveille l’ambiance parfois fantastique des romans de Robert Van Gulik. Le surnaturel n’est jamais loin dans une société qui croit aux esprits et fait montre d’une grande superstition. On y voit un Juge Ti et sa suite, dont ses épouses, contraints de faire une halte dans un monastère, lieu idéal pour une mystérieuse affaire criminelle. Ne reculant devant aucune forfaiture, les distributeurs français de la VHS n’hésitèrent pas, d’ailleurs, à faire référence au film de Jean-Jacques Annaud, Le nom de la rose (1986), d’après le chef d’oeuvre d’Umberto Eco.

La cassette est évidemment introuvable mais un vrai fan du Juge Ti a gravé des DVD que l’on peut acheter ici. Un achat indispensable, si je puis me permettre.

En 2010, le Juge Ti fait une nouvelle apparition sur un écran, mais cette fois, on est loin d’un téléfilm. Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame est, en effet, d’abord un film de kung-fu, tourné en Chine par un spécialiste du genre, Tsui Hark. Ce-dernier, légende du cinéma d’action made in Hong Kong, était connu pour avoir réalisé le mythique Once upon a time in China (1991, avec Jet Li) ou le charmant Le festin chinois (1995, avec Leslie Cheung).

 

Mais Tsui Hark est aussi l’auteur de mémorables navets, dont deux naufrages, Double team (1997, avec JCVD, Denis Rodman et Mickey Rourke, ne riez pas) ou Piège à Hong Kong (Knock off, 1998, toujours avec JCVD).

 

Autant dire que la perspective de voir Tsui Hark transposer l’univers du Juge Ti à l’écran avait de quoi inquiéter. Le résultat, cependant, bien que très étonnant, ne manque pas d’intérêt. Le Juge Ti que nous connaissions en Occident, âgé, respectable, en retrait, est désormais un quadragénaire virtuose, détenu dans une terrible prison pour avoir lutté contre la régente de l’Empire, dont il conteste la légitimité. Confrontée à une inquiétante conjuration, la souveraine décide d’extirper Ti de son cachot et de lui confier la charge d’une enquête pour le moins périlleuse.

Le film, dont les décors sont tous prodigieux, est une féérie visuelle, mêlant les scènes grandioses auxquelles le cinéma chinois nous a habitués depuis plus de dix ans aux combats virevoltants, non dénués de poésie. On y retrouve nombre de mythes de la littérature populaire chinoise, et, fait assez notable pour être souligné, les acteurs ont abandonné le jeu outré du théâtre extrême-oriental.

 

C’est aussi que le film, qui voit la Chine reprendre la main sur un de ses personnages légendaires après l’avoir laissé à des écrivains occidentaux, contient une poignée de messages politiques. On y voit l’Empire du Milieu prospère, technologiquement avancé (regardez les navires dans le port ou cette statue insensée qu’on érige devant le palais), et raffiné. On y voit un système politique menacé seulement par la déloyauté de ses membres, tourné tout entier vers la préservation de l’Etat.

Le Juge Ti, extrait de sa prison, enquête avec la sagacité qu’on lui connaît, et il découvre, évidemment, la clé de l’énigme.

Contraint de choisir entre son amitié et la fidélité aux idéaux qui l’ont conduit à se révolter, ou la sauvegarde de la régente et donc de l’Etat, il choisit, sans guère hésiter, de se battre pour la stabilité. A aucun moment ce choix ne semble le miner, et c’est presque naturellement que le Juge Ti s’engage pour préserver la dynastie et la paix sociale. Il ne donne d’ailleurs pas le sentiment de renoncer à quoi que ce soit, comme si l’ordre devait se substituer à la morale commune. Pire ennemi de la régente – avec laquelle il entretient des rapports emprunts de séduction, son meilleur allié, et la clé de la stabilité de l’empire. Il la sauve même lors de la chute de la fameuse statue de Bouddha, dans une scène qui fait furieusement penser aux attaques du 11-Septembre. Là, au milieu des décombres, couverte des cendres d’un monument qui devait célébrer sa puissance et sa gloire, la régente, un instant à terre, se relève et, confirmant qu’elle tient fermement les rênes du pouvoir, envoie ses généraux écraser les rebelles…

Largement distribué en Europe et aux Etats-Unis, salué par la critique qui n’a vu que l’intrigue et le ballet enivrant des combattants ou la beauté des images, le film de Tsui Hark rejoint, paradoxalement, les livres de Robert Van Gulik. Le Juge Ti y défend la justice et l’Etat, la première dépendant du second. Ses amis se sacrifient, et il est lui-même prêt à mourir pour celle qu’il a combattue si la paix et l’ordre sont sauvegardés.

Impressionnant film d’action, Detective Dee and the Mystery of the Phantom Flame est donc un film politique, à sa façon. On y exalte la fidélité, l’ordre, la défense de la communauté contre les poussées personnelles, et on y condamne la violence de ceux qui, animés des meilleures intentions et mus par une sincère colère, s’apprêtent à semer le désordre pour venger une injustice.

Le film, produit en Chine, est donc clairement contre-révolutionnaire, et même impérial. Deux ans plus tard, Hollywood produisait Zero Dark Thirty, une autre oeuvre impériale décrivant la traque impitoyable de celui qui avait abattu la statue du Bouddha, pardon du WTC. Les empires dialoguent aussi au cinéma…

Dans la mâchoire des chacaux

Les récits du terrain sont trop rares pour ne pas être signalés, et ceux correctement écrits sortent naturellement du lot, alors que des apprentis mercenaires arpentent les plateaux pour vendre leur soupe et raconter la guerre qu’ils n’ont pas menée. C’est donc avec curiosité que j’ai lu Dans les mâchoires du chacal. Mes amis touaregs en guerre au Nord-Mali, de Gaël Baryin – habile homonyme d’Alain Brégy (2013, Le passager clandestin).

Personnel et élégant, ce petit livre (92 pages) est tout sauf neutre. Engagé, il prend fait et cause pour les Touaregs, quels que soient les clans ou les tribus, et décrit avec empathie les drames qui n’ont cessé de les frapper depuis la création du Mali et du Niger. Le néophyte que je reste dans ce domaine a beaucoup appris en peu de lignes, et certains passages dénotent même un vrai talent de conteur.

Hélas, et c’est éminemment regrettable, l’auteur se laisse aller à un ressentiment qui dessert son propos, et c’est sans doute à un excès de rancoeur comme à un manque de travail qu’il faut attribuer les foutaises (je ne trouve pas d’autres mots) consacrées au GSPC et à AQMI.

Rien, en effet, ne nous est épargné des clichés et des fantasmes qui circulent depuis près de vingt ans sur les services secrets algériens, le GIA et les ténébreuses manoeuvres des uns et des autres. Je pense avoir déjà largement démontré que je ne comptais pas parmi les admirateurs les plus béats du régime algérien et de ses forces de sécurité, mais les sentiments ne devraient pas avoir une telle influence.

Reprenant sans vergogne tous les fausses révélations véhiculées par de bien ambigus observateurs et complaisamment relayées par des organes aussi neutres et rigoureux que Le Monde Diplomatique (la révolution prolétarienne, c’est follement tendance), M. Baryin montre, hélas, l’étendue de son ignorance. On comprend, évidemment, sa colère à l’égard des jihadistes et de l’Algérie, mais on sent bien qu’il n’a été témoin de rien et qu’il ne fait que reproduire les affirmations qui servent ses convictions, parfaitement respectables, tiers-mondistes, à défaut de les étayer.

Sur le jihad, tout est faux, ou incompris, et on regrette que l’auteur se soit engagé sur un terrain si glissant. Un seul coup d’oeil ici, en attendant de lire des études plus sérieuses, lui aurait peut-être évité cette pénible sortie de route. De même, on ne peut que déplorer son effrayante naïveté lorsqu’il impute la crise malienne à l’intervention occidentale en Libye, citant un rapport à la fascinante médiocrité ou invoquant le patronage de personnalités qui sont, au mieux d’authentiques impostures, au pire les missi dominici d’un régime qu’il rend, par ailleurs, responsable de bien des maux.

Si Baryin/Brégy raconte avec talent et émotion ses nombreux séjours dans l’Azawad et décrit avec tendresse les populations qui y vivent, il fait montre d’une incompréhension des mécanismes diplomatiques, militaires et, osons le mot, stratégiques, qui rend la fin de son livre décevante, quand le début était plus que prometteur.

Dans les mâchoires du chacal est donc un petit livre à manier avec précaution, utile lorsque l’auteur est à son affaire, sur son terrain, indigent lorsqu’il tente de nous expliquer, après tant d’autres, que tout ça c’est la faute à Tracassin et à l’Empire, qui tire les ficelles pour la grande finance apatride et les élites financières mondialisées.

On reste toujours triste de voir des auteurs ayant tant vécu lancer des appels à la diversité et au respect de la complexité du monde pour finir par le caricaturer comme un vulgaire propagandiste. Eux, pourtant, mieux que bien d’autres, devraient tout savoir des nuances.

A l’instant où je vous parle nous sommes là sous le ciel pétrifié américain.

On sait depuis Homère et Hérodote que les guerres peuvent accoucher de chefs d’oeuvre de la littérature. Et chaque art a, depuis, contribué à sa façon à cette longue liste de réalisations géniales : sculpture, théâtre, peinture, musique, cinéma. La liste est interminable et pourrait rapidement ressembler aux encyclopédies de Borgès et Eco, je vais éviter de me lancer dans un tel exercice.

Plus rares sont les exercices formels, et je tiens à signaler le livre de Patrick Bouvet,  Direct, paru en 2002 aux toujours pertinentes Editions de l’Olivier.

Musicien, expérimentateur, Patrick Bouvet se livre, dans ce court texte, à une réjouissante et passionnante série de petits jeux formels à partir de phrases entendues dans les médias lors des attentats du 11 septembre 2001.

Bouvet ne pratique pas le calligramme, comme le génial Apollinaire, mais il utilise parfois l’espace des pages comme le fait Mark Z. Danielewski dans son exceptionnel roman La Maison des Feuilles (Denoël, 2002).

Bouvet triture le texte, le découpe, le scinde, le scande, le recompose, l’agence et, ce faisant, il fait ressortir la vacuité de ces milliers de phrases entendues à la télévision le 11 septembre. Certaines deviennent tragiquement ridicules, (« Le World Trade Center n’existe plus mais on va vous remontrer le Wolrd Trade Center »), d’autres nous font contempler l’impuissance des commentateurs, sans imagination et sans voix devant la tragédie.

Prononcées dans l’urgence par des journalistes auxquels ne manquent pas tant les mots que le vocabulaire, toutes ces phrases deviennent une charge féroce contre la dictature du commentaire, comme si nous étions incapables de comprendre ce que nous voyons, infantilisés par les torrents de prêt-à-penser qu’on déverse sur nous en permanence.

Le livre, cependant, dépasse le 11 septembre pour devenir un réjouissant jeu intellectuel. Il peut (doit ?) aussi être lu comme une démonstration du caractère interchangeable de toutes ces formules préfabriquées, de leur froideur et de leur inutilité, sans analyse réelle et sans émotion véritable. A ce titre, il devrait être lu par certains, de l’autre côté de nos écrans.

« Nous sommes là sur le territoire de l’image. Nous sommes ralentis. Nous sommes détournés. »

 

« You are now about to witness the strength of street knowledge » (« Straight outta Compton », N.W.A)

Je ne devrais pas être surpris, mais c’est plus fort que moi, l’ignorance assumée de certains m’agace. Voyez-y la preuve de ma propre arrogance, vous n’aurez pas tort. Mais ça n’enlèvera rien à la médiocrité des torrents de commentaires lus, ici ou là, de la part de gens qui ne pensent même pas à consulter Wikipedia.

Il y a quelques jours, les services de sécurité canadiens ont déjoué un attentat contre un train reliant Toronto à New York. Je passe sur le fait que personne, ou presque, n’a pensé à relier ces arrestations à l’affaire de Boston, alors qu’on peut raisonnablement estimer que les autorités, à Ottawa et Washington, ont d’abord choisi de ne pas prendre de risques et de ramasser tout ce petit monde avant qu’il ne soit trop tard, une nouvelle fois. Je passe également sur le fait que les commentateurs, qui débattent aujourd’hui du terrorisme avec les mêmes certitudes que celles qui les faisaient gloser sur les ADM irakiennes, n’ont manifestement jamais entendu parler de Fatah Kamel, de la cellule de Montréal, ni peut-être même d’Ahmed Ressam. Je vais cependant vous épargner une ou deux pages sur les réseaux jihadistes nord-américains.

Il me semble, en revanche, impossible de ne pas revenir sur les mines étonnées de ceux qui ont découvert la présence d’Al Qaïda en Iran. Il se trouve, en effet, que les services canadiens ont indiqué dans leurs différents briefings que les jihadistes interpellés recevaient leurs ordres d’une cellule basée dans ce beau pays. Comment, comment, se sont exclamés les beaux esprits qui dissertent quotidiennement sur le calibre des catapultes, la diagonale du match nul ou l’implication du mariage pour tous sur les anges qui n’ont pas de sexe, comment, disais-je, il y aurait des terroristes sunnites radicaux dans l’Iran chiite ? Ah ben ça, les gars, quelle surprise, et quelle innovation.

Jamais, en effet, dans l’histoire déjà longue, jamais auparavant aucune puissance n’a fait preuve de pragmatisme ou même de cynisme. Tenez, en France même, jamais un Président de gauche n’a joué avec l’extrême droite pour nuire à la droite parlementaire. Et au Moyen-Orient, une fascinante région où les alliances sont, comme chacun le sait, gravées dans le marbre, jamais la Syrie alaouite n’a favorisé les jihadistes combattant en Irak contre l’Empire. Ben non, c’est pas le genre. De même, jamais certains partis chrétiens libanais ne se sont récemment alliés à la même Syrie, qu’ils combattaient il y a trente ans. Oh non, ça serait mal.

On pourrait en rire si une telle ignorance n’était pas si inquiétante. Personne n’a pensé à souligner que le Hamas, à Gaza, recevait des armes et de l’argent de l’Iran ET du Qatar ? Ah ben oui, voilà, ça change tout. On pourrait donc s’allier avec un partenaire stratégique sans tenir compte de sa religion pourvu que les buts soient communs ?

Je vous laisse digérer la portée proprement historique de la percée conceptuelle à laquelle vous venez d’assister, car je suis conscient du choc presque mystique qu’il y a à me voir casser ainsi les codes ancestraux avec cette déconcertante facilité. Il faut dire que de telles alliances, en apparence contre nature, n’ont jamais été observées en Europe, et on peut donc comprendre l’effroi des esprits les plus affutés devant cette évolution.

Je lisais récemment dans un catalogue de bricolage quelques amusantes remarques sur l’islam révolutionnaire, assorties d’une réjouissante confusion entre islamisme et islamique. Il faudrait quand même penser à (re)lire Henry Laurens et Gilles Kepel, un de ces jours, les gars, parce que ça va devenir gênant, à la longue. On a assez d’un Michel Onfray, n’est-ce pas ?

Reprenons lentement. Le 6 octobre 1981, un commando composé de membres de la Gama’a Islamya et du Jihad Islamique Egyptien (JIE) assassina le président Sadate lors du défilé de la Guerre d’Octobre, en 1981. Cette action d’éclat, la plus importante de la mouvance jihadiste naissante depuis l’affaire de La Mecque, en 1979, déclencha une répression terrible en Egypte – alors même que les Etats arabes, dont l’Egypte, commençaient à encourager leurs islamistes radicaux à partir combattre en Afghanistan contre les Soviétiques.

Une partie des islamistes radicaux égyptiens partit, en effet, mener le premier des jihads contemporains, trouvant refuge au Pakistan, tandis que quelques uns se réfugiaient en Iran. La jeune république islamique, au-delà des antagonismes religieux traditionnels, voyait en effet avec sympathie ces révolutionnaires musulmans engagés dans une lutte à mort avec le principal allié de l’Empire dans la région, qui plus est en paix avec Israël, et hôte d’Al Azhar, source de l’orthodoxie. D’ailleurs, le JIE du bon docteur Zawahiry avait dès 1978 soutenu l’ayatollah Khomeiny, comme le rappellent quelques bons auteurs que certains, à défaut d’avoir eu la chance de pratiquer un métier de seigneur, pourraient au moins lire pour se documenter un peu.

Des membres de la Gama’a, sunnites radicaux, s’installèrent donc en Iran, sans que personne ne monte de bûchers comme on eut coutume de le faire dans le comté de Toulouse au début du 13e siècle, et je me permets de rappeler ici, car je suis sans pitié, que les attentats commis en France en 1986, commandités par les services iraniens, ont été perpétrés par quelques radicaux sunnites. Oui, je suis bien d’accord, ces gens n’ont décidément aucune morale. Pfff.

Tant que j’y suis, je pourrais aussi glisser qu’en 1991 le même régime iranien, plus chiite que jamais, a essayé d’aider le FIS en Algérie, ainsi que les Bosniaques contre les Serbes et les Croates. Terrible, hein, le pragmatisme ? Isolé, cerné d’ennemis, bordé de zones de crise, le régime iranien sait, évidemment, faire passer ses intérêts supérieurs avant sa religion d’Etat surtout quand, comme je le disais plus haut, les buts à atteindre sont identiques.

En 1998, les services suédois me parlèrent des relations avec l’ambassade iranienne de quelques uns des jihadistes présents à Stockholm. Je dois avouer, à ma grande honte, que je n’y prêtai pas, sur le moment, une grande attention, alors que les cellules du GIA dans le pays, méprisant le GSPC, se tournaient déjà vers Al Qaïda. Quelques mois plus tard, début 1999, les services norvégiens, qui tentaient de contrôler les activités du leader islamiste kurde Najmuddin Faraj Ahmad, plus connu sous le nom du mollah Krekar, me transmirent, lors d’une réunion à Paris, plusieurs dizaines de pages de numéros de téléphone écoutés et interceptés par leurs soins. N’étant pas homme à résister à des friandises, je passai alors des jours à tenter d’identifier les centaines de numéros que la ligne de Krekar contactait sans se soucier du prix des communications.

Comme toujours en pareil cas, le travail – vous savez, ce truc indispensable sans lequel vous n’êtes, au mieux, qu’un attachant dilettante, au pire qu’un insupportable branleur – paya, et en quelques semaines nous découvrîmes, sans surprise mais avec ravissement, que ce bon monsieur Krekar était lié à l’élite du jihad mondial, du Londonistan à l’Afghanistan talêb en passant par quelques pointures éparpillées en Europe occidentale, dont Imad Eddine Barakat Yarkas, un des grands idéologues syriens d’Al Qaïda, réfugié en Espagne, impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001 et directement lié au chef de la cellule des attentats de Madrid, le 11 mars 2004. Mais ne nous égarons pas.

Plus intéressant encore, Krekar appelait régulièrement des numéros en Iran, et les services norvégiens nous avaient bien précisé que chez eux le problème n’était pas tant les menées des ambassades saoudiennes ou koweitiennes que celles de l’ambassade d’Iran. Ne comprenant rien à cette affaire, je me tournai alors, tout naturellement, vers ceux de mes collègues qui travaillaient sur le cœur d’Al Qaïda et les réseaux que nous qualifiions d’exotiques, du Cachemire à l’Ogaden, de Mindanao au Kurdistan irakien. « C’est logique et c’est très simple », me dirent-ils avec l’aisance naturelle qui sied à ceux qui connaissent leurs dossiers mieux que leurs propres poches. « Les Iraniens soutiennent dans une petite partie du Kurdistan irakien un groupe irrédentiste islamiste radical appelé Ansar Al Islam, fondé et dirigé par le mollah Krekar, qui mène des actions contre le régime de Saddam Hussein et dont quelques volontaires s’entraînent dans les camps jihadistes en Afghanistan ». C’était là une merveilleuse illustration de ce qui devint ensuite le glocal, mais passons.

Au printemps 2000 eut lieu en Europe une grande transhumance de jihadistes, un grand nombre de militants et de responsables décidant de rejoindre les Taliban dans leur émirat afin d’y recevoir la bonne parole d’Al Qaïda. Ce déplacement de compétences se fit, bien sûr, par le Pakistan, mais aussi par l’Iran. Les jihadistes, en provenance de Londres, Stockholm ou Francfort, passant parfois par la Turquie, étaient, en effet, pris en compte à Téhéran par les cadres de la Gama’a Islamiya que les services iraniens toléraient depuis des années. Vous noterez, car on ne vous la fait pas, que le fait d’avoir renoncé à la violence et d’avoir signé un trêve avec le régime égyptien, n’empêchait pas les petits gars de la Gama’a d’aider leurs frères moins débonnaires.

Je pourrais ajouter que la même Gama’a a récemment créé un parti politique légal dans l’Egypte postrévolutionnaire, mais ça n’a rien à voir et ça nous entrainerait trop loin. Revenons donc à nos barbus.

Parvenus en Iran, nos volontaires du jihad mondial, grâce à un petit réseau de taxis ad hoc, cheminaient jusqu’à la frontière avec l’Afghanistan où les gardes-frontières taliban les remettaient aux rabatteurs d’Al Qaïda, qui les répartissaient dans les camps. Le tout puissant Ministère du Renseignement ignorait-il ces activités ? Evidemment, non. Les soutenait-il ? Pas plus. Donner des armes et de l’argent aux quelques centaines de combattants d’Ansar Al Islam au Kurdistan irakien était une chose, soutenir des groupes qui étaient dans le viseur de l’Empire une autre, et les radicaux, quoi qu’on nous dise, ne sont pas fous, et rarement idiots s’ils sont arrivés au pouvoir.

L’ambiance changea, là aussi, après le 11 septembre 2001. Un certain nombre d’Etats qui avaient aimablement toléré les réseaux d’Al Qaïda, comme la riante Syrie ou l’accueillant Yémen, se firent d’un coup très coopératifs avec l’Empire et ses alliés alors que s’ourdissait leur vengeance. L’Iran se montra, comme à son habitude, plus circonspect.

A partir de décembre 2001, plusieurs cadres de l’organisation, dont Saïf El Adel – qui fut en 2011 émir intérimaire d’Al Qaïda, Souleiman Abou Gaith (récemment arrêté en Jordanie après avoir quitté l’Iran pour la Turquie en janvier dernier) – ou Mohamed Moummou, un ancien des cellules suédoises qui connaîtra lui aussi un destin épique, trouvèrent refuge en Iran. Les services occidentaux, qui traquaient tout ce petit monde, firent pression sur Téhéran, qui instaura alors des régimes de liberté plus ou moins surveillée pour ses invités. Malgré les menées des Israéliens, l’Empire résista à la tentation et se contenta de violentes joutes diplomatiques secrètes avec l’Iran au sujet du sort des dizaines de jihadistes présents dans le pays. En 2003, l’affaire se mêla même aux délicates négociations sur le programme nucléaire, occasionnant quelques échanges virils entre les ambassadeurs occidentaux et les responsables iraniens, mais chut, car ça, c’est vraiment secret.

Par ailleurs, ceux qui nous parlent doctement de l’Iran, forcément perse et chiite, oublient – ou ne savent pas – que le pays n’est pas – pas plus que les autres, en tout cas – épargné par les crises communautaires. Ainsi, à l’est, au Balouchistan existent de vives tensions entre une minorité sunnite, évidemment travaillée par l’islamisme radical, et le pouvoir central, intrinsèquement peu enclin au dialogue.

Il existe ainsi au Balouchistan iranien un groupe terroriste sunnite, généralement connu sous le nom de Jund Allah, qui mène contre le régime une guérilla mêlée de terrorisme. Certain attentats, ces dernières années, ont été particulièrement meurtriers, visant les symboles du pouvoir, les Gardiens de la Révolution ou même des mosquées – selon un mode opératoire qui rappelle les actions du TTP pakistanais contre la communauté chiite  de l’autre côté de la frontière. Comparaison n’est pas raison, mais les ennemis sont communs, et il se trouve que le Jund Allah est, selon bon nombre d’observateurs sérieux, lié à Al Qaïda.

Seulement voilà, c’est encore plus compliqué. Car d’un côté nous avons un régime iranien qui accueille en toute connaissance de cause des dirigeants d’Al Qaïda tout en leur demandant de ne pas concevoir d’opérations depuis son territoire, mais qui combat sur une partie de son territoire un groupe qui est leur allié. Et De l’autre côté nous avons un mouvement jihadiste que ces mêmes observateurs jugent soutenus par, au moins, le Pakistan – voire le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou Israël. Je n’ai, pour ma part, pas d’information sur ce dernier point, mais on a déjà vu les Occidentaux soutenir de petits ennemis contre de grands adversaires. Ah la la, vraiment, je vous jure…

A ce stade, il est difficile de savoir, surtout quand on est un observateur civil désormais bien déconnecté du terrain, si une partie de l’appareil d’Etat iranien a laissé faire une cellule d’Al Qaïda en toute connaissance de cause, ou si, là comme ailleurs, les services ne sont pas omniscients et ont pu se laisser abuser. Il est également possible que les relations entre les petits gars arrêtés au Canada et leurs amis en Iran n’ait jamais eu de caractère véritablement opérationnel. En tout état de cause, à l’exception de quelques commentateurs hystériques, personne ne songe sérieusement à une implication directe du régime iranien dans cette affaire. Pour autant, ceux qui ont cru bon de s’esclaffer à la simple mention de la présence de jihadistes en Iran ont, une fois de plus, montré qu’il ne faut pas confondre l’observation et l’analyse de la mouvance jihadiste et commentaires de la presse de la veille au comptoir du café du Stade.

Truly, for some men nothing is written unless they write it.

Il est difficile de ne pas penser à T.E Lawrence, ces temps-ci, alors que les révoltes arabes sonnent le glas de l’ordre – façon de parler – hérité de la fin de l’Empire ottoman, comme je l’ai humblement suggéré ici et .

Ecrivain talentueux, archéologue, diplomate, espion, praticien de la guerre dans le désert, théoricien de la guérilla, Lawrence d’Arabie reste, près d’un siècle après les grandes heures de la Révolte arabe (1916-1918), un personnage dont la réalité, plus ou moins décrite par quelques biographes et historiens, s’estompe derrière la légende.

 

Le mythe est d’abord né d’un livre, authentique chef d’œuvre, Les Sept Piliers de la Sagesse, paru sous plusieurs formes entre 1922 et 1935, et considéré comme un monument littéraire. Dans ce texte, maintes fois remanié et dont il a même perdu un brouillon, Lawrence livre un récit de la révolte arabe tout autant qu’un voyage intérieur.

Exalté, lyrique, le livre est, naturellement, bien plus qu’un récit de guerre ou qu’une autobiographie, et son passage à l’écran était inévitable tant les événements comme la région conduisent à rêver les yeux ouverts. C’est finalement David Lean, en 1961, qui s’attaque à une adaptation du livre qui fait encore, cinquante ans après, autorité et est considérée comme un des plus grands films, indépassable, de l’histoire du cinéma.

David Lean est loin d’être un inconnu quand il relève le défi. Cinéaste expérimenté, il a ainsi triomphé à Hollywood en 1958 en raflant sept Oscars pour Le Pont de la Rivière Kwaï (1957), un chef d’œuvre adapté du roman de Pierre Boulle, avec Alec Guinness, William Holden et Sessue Hayakawa.

 

Finalement intitulé Lawrence d’Arabie (puisque les ayants droits refusent aux producteurs l’autorisation d’utiliser Les Sept Piliers de la Sagesse), le film, comme Le Pont de la Rivière Kwaï, est une superproduction intimiste. Des moyens colossaux et des lieux de tournage multiples permettent ainsi de dresser le portait d’un homme tourmenté placé au cœur de l’Histoire, et qui ne s’en relèvera pas.

David Lean, qui a tenté d’engager Marlon Brando et a même fait tourner des essais à Albert Finney, a finalement choisi un acteur presque débutant nommé Peter O’Toole. Celui-ci, d’une beauté stupéfiante, va littéralement incarner Lawrence, et son charisme ne va pas manquer de contribuer à la création du mythe, jusqu’à imposer son visage au personnage.

O’Toole remporte en 1963 l’Oscar du meilleur acteur – et il a, depuis, été nominé pas moins de huit fois par l’académie américaine… Son interprétation est d’ailleurs unanimement considérée comme la plus grande performance d’acteur de l’histoire du cinéma. Il faut dire que, fait rarissime, l’acteur parvient à donner une telle profondeur et une telle complexité à son rôle qu’on en vient presque à penser qu’il dépasse son personnage. Officier subalterne terrassé d’ennui et érudit insolent, on le voit partir en mission avec une soif d’aventure qui n’a pu que séduire des générations de jeunes hommes exaltés et se révéler bédouin parmi les Bédouins, stratège, conseiller politique, et même esthète enivré par la beauté du théâtre des opérations.

Le colonel Nicholson était un homme d’ordre et de principes, réalisant un projet qui lui faisait oublier son camp. Lawrence, devant la caméra de Lean, est un intellectuel avide d’action, romantique, que la violence fascine et écœure, et qui s’approche de la folie au fur et à mesure que la guerre qu’il mène lui échappe et qu’il prend goût aux tueries.

Entouré de seconds rôles en état de grâce, de José Ferrer à Anthony Quayle en passant par Alec Guinness, Anthony Quinn ou Omar Sharif, Peter O’Toole illustre l’alchimie idéale, quasiment unique, qui fait de Lawrence d’Arabie un tel film. Tout y est, en effet, extraordinaire : décors somptueux, scénario impeccable, dialogues parfaits, le tout porté par la partition de Maurice Jarre.

Et comme pour ajouter encore à la légende, c’est sur le tournage que le roi Hussein de Jordanie rencontre sa deuxième épouse, mère de l’actuel roi Abdallah II, dont les deux grands-oncles, Ali et Faysal, sont respectivement joués par Omar Sharif et Alec Guinness.

Et la guerre, et la révolte arabe, dans tout ça ? A dire vrai on ne la voit guère. La prise d’Aqaba, pur moment de magie quand on y pense, est belle mais loin des standards actuels. La guérilla elle-même, au coeur de l’action de Lawrence et de la stratégie des Alliés contre les Ottomans dans le Hedjaz, n’est évoquée que pour ses moments les plus spectaculaires – et Sergio Leone sera fortement influencé par les attaques de train – ou dramatiques, mais peu d’explications sont fournies et on voit peu ou pas de cartes de la région. Lawrence, stratège, est d’abord pour Lean un personnage tragique, décalé, emporté par son génie et ses failles, et finalement trahi par sa soif d’absolu dans un monde qu’il a cru pouvoir façonner.

 

Cité en exemple par les plus grands, de Martin Scorsese à Steven Spielberg ou Ridley Scott, Lawrence d’Arabie est devenu la montagne que personne ne peut plus gravir. Malgré quantité de chefs d’oeuvre tournés depuis 1962, aucun n’a atteint la perfection du film de David Lean. Lui-même n’abandonnera pas les superproductions (Le Docteur Jivago, en 1966, et La Route des Indes, en 1984), mais sans jamais atteindre cette perfection, rencontre unique entre un destin, une région et une vision artistique.

 

 

Et j’ajoute qu’à l’occasion du 50e anniversaire de la sortie du film Sony a édité un coffret particulièrement luxueux présentant un transfert du film sur Blu-Ray d’une exceptionnelle qualité. Un must.

A storm’s coming, Mr. Wayne, a storm’s coming, Mr. Bond.

Vous n’imaginez pas le mal qu’il nous a fait. A chaque fête de famille, il se trouve un vieux cousin un peu épais pour se placer à côté de vous, un verre à la main, alors que vous regardez, attendri, vos enfants piétiner les fleurs de votre mère, pour vous glisser, vaguement conspirateur :

– Alors, c’est vrai, tu es un espion ? Tu joues les James Bond ?

C’est à ce moment là que votre éducation et votre entrainement de fonctionnaire discret et patient sauve la famille d’un drame atroce. Ce vieux cousin, avec son débardeur, sa cravate en tricot et sa chemise jaune, vous imagine sans doute bondissant d’une voiture de luxe vers un hôtel de luxe, d’un centre opérationnel secret à une région inaccessible. Oh, bien sûr, on vous a appris à détecter une filature, à toujours garder votre serviette garnie de documents confidentiels en vue (surtout à Alger, pas vrai mon colonel ? Je me comprends), à ne pas raconter votre vie au téléphone dans un pays qui ignore les autorisations administratives d’écouter les diplomates étrangers, à ne pas vous pavaner aux réunions d’anciens du lycée avec l’air de celui qui a sauve le monde au moins toutes les semaines. Mais tout ça, c’est de la rigolade.

L’aventure, à défaut d’être au coin de la rue, se vit dans votre bureau, quand vous mesurez la puissance de votre service, pour peu que chacun accepte de bosser au lieu de critiquer le voisin. Quand une de vos plus brillantes recrues vous annonce un matin qu’elle a remonté, tout seule, malgré le chaos ambiant, la piste des tueurs du commandant Massoud, et que tout ce petit monde est arrêté grâce au travail de votre équipe, ou quand vous contemplez, presque incrédule, sur votre bureau, les photos satellites des camps d’Al Qaïda que vous allez donner à l’Empire pour qu’il en fasse le meilleur usage, ou quand vous écrivez une lettre manuscrite au général Souleiman, l’ombre de Pharaon, ou que vous assistez à l’entraînement des forces spéciales du FSB et que vous prenez la plus grande charge de votre vie, ou lorsque vous découvrez en Europe, après des semaines de recherche dans les archives, une filière de volontaires qui file de la Suède à l’Afghanistan, là, vous sentez, non pas l’aventure, mais la quintessence de votre métier.

Evidemment, tout cela ne s’est pas fait sans que votre jeune binôme ne panique, devant les douaniers à Dubaï, à la recherche de son passeport dans les poches de son costume, ou sans qu’un ouvrier ne coupe le courant à 8h du matin alors que vous écrivez une note pour l’Elysée depuis 6h, ou sans qu’il y ait tellement de monde à la cantine que vous sortiez acheter un horrible kebab aux types bizarres qui tiennent boutique à 200 m, ou sans que le chef de délégation ne se présente au bar de l’hôtel avec un blouson de minet, des bottines pointues et une chemise déboutonnée, comme un David Hasselhoff qui aurait trop mangé de cornes de gazelle. C’est ça, aussi, le renseignement à la française, entre génie et n’importe quoi. Pas de James Bond, en tout cas, et pas mal d’OSS.

Soyons clair, James Bond n’existe pas, et non seulement il n’existe pas mais en plus son existence même est impossible. Opérationnel imbattable, analyste inégalable, capable de loger une balle dans un crouton de pain à deux cents mètres, aussi doué en informatique qu’en close combat, sauteur fou, alcoolique mondain, à peu près aussi discret qu’un convoi de la Banque de France ou qu’une délégation officielle gabonaise rue de Rivoli, James Bond est autant agent secret que je suis neurochirurgien, autant espion que je suis pisciculteur.

Et il y a cela une réponse très simple : James Bond est un super héros, il est le Surfeur d’argent du Mi-6, le Iron Man de Sa gracieuse majesté. Pour dire vrai, James Bond est le Batman britannique.

Il y a eu plusieurs Bond, depuis cinquante ans. D’abord, le personnage de roman, violent, raciste, phallocrate, méprisant, membre de castes (la Royal Navy, le 6), snob. Pas le gars avec lequel on part volontiers en mission ou qu’on invite à la communion de la petite dernière.

Puis il y a eu le cinéma. Sean Connery, acteur convenable, faisant passer son charisme de docker pour de l’élégance. Et George Lazenby, sans relief. Ensuite Roger Moore, dans la caricature, essayant de nous convaincre qu’un garçon de bain au teint perpétuellement luisant, au regard en coin et aux blagues grivoises pouvait être un officier supérieur de la marine britannique. Et Timothy Dalton, acteur shakespearien qui essayait de tirer les films vers les romans originels, en vain. Et Pierce Brosnan, permanenté, transformé en bellâtre. Et enfin Daniel Craig, qui a mis tout le monde d’accord.

Un ami, qui se reconnaîtra, m’a glissé un jour que Jason Bourne avait sauvé James Bond. Inutile de chercher dans les romans, ça n’y est pas, puisqu’il parlait des franchises. La trilogie Bourne, recrée par Doug Liman (The Bourne Identity, 2002) et devenue culte grâce à Paul Greengrass (The Bourne Supremacy, 2004, et The Bourne Ultimatum, 2007) a, en effet, créé un nouveau standard. Finis, la drague de demi-mondaines au Shangri-La, l’ironie d’un Dean Martin de seconde division et le brushing impeccable façon Michel Drucker ou Barry Manilow.

Comme Jason Bourne, James Bond est un badass, un gars qu’il ne faut pas chercher trop longtemps, le genre de type qui casse les lavabos avec votre crâne, qui dit merde à ses chefs (comme Timothy Dalton dans Licence to kill, de John Glen, en 1989, soit dit en passant) et qui se venge. Oui, je sais comme Patrick Bruel dans L’union sacrée, (1989, Alexandre Arcady) mais ça n’a rien à voir. Non, vraiment, n’insistez pas.

Une scène qui doit beaucoup à celle-là :

Incarné il y a longtemps par Richard Chamberlain (ne riez pas), Jason Bourne a été conçu par Robert Ludlum comme le James Bond américain. Comme lui, il agit et réfléchit vite, n’est jamais fatigué, et surmonte ses blessures. Il est, en revanche seul, bien plus seul que Bond, et il n’est pas un officier supérieur arrogant mais un petit gars de la campagne devenu une machine à tuer après avoir subi un programme secret particulièrement novateur. Là où Bond dispose de moyens technologiques issus des laboratoires de son service, Bourne, en fier héros américain, reste bien modeste, ne comptant que sur son cerveau, ses muscles et son désir de vaincre.

Doug Liman et Paul Greengrass, conscients de l’évolution du public et de nos sociétés, ont créé un univers froid, léché, sans luxe indécent, dans lequel évolue Bourne. En 2006, Martin Campbell, qui avait présidé à une relance de la franchise Bond en 1995 (Goldeneye) et donné le meilleur épisode de la période Brosnan, sort, de son côté, Casino Royale. Il a, manifestement, compris que les temps avaient changé et qu’il fallait sortir James Bond du divertissement familial pour le faire entrer dans une certaine modernité.

Le film obéit aux lois de la série, avec une ouverture d’anthologie, un générique rock, et un ennemi terrifiant sur fond d’intrigue inepte. Les différences sautent pourtant aux yeux : ce nouveau Bond n’est plus le VRP des années 70, ni le péquenaud en smoking des années 60, il est violent, il ne sourit pas, il ne court pas après toutes les femmes qui passent, il a un cœur. On le torture, il entretient avec M (épatante Judi Dench) des rapports particuliers, entre l’amour impossible et le fils rêvé, et il tombe amoureux.

Casino Royale est, de loin, le meilleur Bond, illustrant un passage de relais, un changement générationnel. La série est enfin entrée dans la modernité, et la chanson qui l’illustre, authentiquement rock, n’est pas une ballade sirupeuse pour casino à Vegas ou galerie commerçante.

Adele est bien gentille, mais outre que je n’ai que peu d’attirance pour les shampouineuses endimanchées, je n’ai guère apprécié que Skyfall (oscarisée il y a quelques jours) commence comme une chanson mythique des Doors.

Bref, inutile de s’acharner, mon confesseur n’aime pas cela.

Parallèlement, donc, un autre héros renaît, et il faudra se demander, un de ces jours, si le retour de ces combattants de l’ombre n’est pas le signe d’une profonde angoisse occidentale. Je n’en suis pas capable, pour ma part. Cinéaste confirmé (Following, en 1998, Memento, en 2000, Insomnia, en 2002), un temps produit par Steven Soderbergh et George Clooney (réunis au sein de Section 8), Christopher Nolan est l’homme qui sort Batman des années 90. Plus d’ironie comme avec Tim Burton, plus de lourdeur comme avec Joel Schumacher : Nolan s’empare de la noirceur des histoires de Frank Miller et nous livre du 1er degré, raffiné et assumé.

Le Batman des années 2000 est un super héros complexe, animé par un désir de revanche, une soif d’absolu, la conscience de ses devoirs. Il est taciturne, sérieux, violent, et il ne fait guère de doute que le sénateur Palpatine, sensible à sa cape noire et à son masque, l’aurait fait passer du côté obscur avant de le baptiser Darth Quelque chose.

Dès Batman Begins (2005), Nolan expose sa vision du super héros : un homme, certes exceptionnel mais sans pouvoirs surnaturels, qui a décidé de se lever, seul ou presque, contre ses ennemis. Comme Bond, Bruce Wayne/Batman a un mentor (et Michael Caine/Alfred devient M), un génie à son service (et Morgan Freeman/Lucius Fox devient Q), et un allié (et Gary Oldman/Jim Gordon devient Felix Leiter). Mais Bruce Wayne a aussi un passé, des parents assassinés, une demeure trop lourde de souvenirs, un amour impossible, et, in fine, une blessure qui ne se refermera jamais.

Le premier film de la trilogie est une réussite, qui apporte des explications presque techniques à des miracles scientifiques. On y voit un super héros blessé, faillible, qui inquiète son entourage. Plus solitaire que Bond, et sans doute autant que Bourne, Bruce Wayne est, en revanche, le moins isolé des trois.

En 2008, Nolan signe son chef d’œuvre, The Dark Knight, véritable monument du genre. L’univers est en place, jusque dans la signature musicale (Hans Zimmer ET James Newton Howard, quand même) et les moyens visiblement illimités des producteurs autorisent un casting incroyable. Face à un Batman fascinant, le cinéaste met en scène un Joker (Heath Ledger, bien trop tôt disparu, et qui remportera, après sa mort, l’Oscar du meilleur second rôle) qui efface l’interprétation de Jack Nicholson en 1989.

Mais The Dark Knight n’est pas un film de super héros. C’est bien autre chose. On y attaque des banques, on y combat la pègre, on y tue des juges, on y pose des bombes, on y enlève des ennemis à l’autre bout du monde. J’ai lu quelque part que dans les scènes d’action Nolan égalait Michael Mann, et la référence n’est, évidemment, pas anodine.

Nolan, comme Mann, filme à merveille des personnages sombres, capables d’une violence sans limite. Il leur donne de la profondeur, et chaque image, chaque plan, est parfait, léché comme un clip. Et lui aussi adore les villes la nuit.

En 1995, avec Heat, Michael Mann avait hissé ce genre cinématographique à un nouveau standard, presque indépassable : ampleur de l’intrigue, qualité de l’interprétation, mise en scène virtuose, musique choisie avec soin. En reprenant Bourne, en 2004, Paul Greengrass ne répond pas à Mann mais hausse, lui aussi, le niveau de jeu. Là aussi, la mise en scène est virtuose, et l’intrigue, sans ambition dramatique, ne laisse pas une seconde de répit au spectateur. Nolan a compris tout cela, et il construit ses films comme on aimerait que Ridley Scott soit encore capable de le faire.

Bruce Wayne/Batman est bien plus grand que Jason Bourne, et son combat n’est pas que personnel car il se mêle à la lutte d’une ville qui, puisqu’il s’agit de New York, est la capitale du monde. Son univers est plus riche, plus complexe, et ses ennemis sont, comme ceux de Bond, bien plus effrayants que quelques hauts fonctionnaires de l’Empire.

En 2008, le nouveau Bond, Quantum of Solace, réalisé par Marc Forster, est une déception. Mais était-elle évitable ? Jason Bourne, héros à la recherche de réponses, s’est effacé après trois films. Bruce Wayne, justicier tourmenté, s’est sacrifié pour sa ville et a accepté de prendre sur lui les crimes d’un autre. James Bond, lui, malgré l’interprétation de Daniel Craig, n’a pas changé. Et franchement, ça lasse. Toujours les mêmes gadgets, les mêmes ennemis aux motivations idiotes et aux moyens infinis.

Hasard, choc industriel ou compétition larvée, en 2012 sortent le dernier volet de la trilogie consacrée à Batman, The Dark Knight Rises, et le nouvel épisode des aventures de Bond, Skyfall. On a beaucoup critiqué le film de Christopher Nolan, et on a beaucoup encensé Sam Mendes, très talentueux réalisteur (American Beauty en 1999, Jarhead en 2005, Revolutionary Road en 2008). Pourtant, Skyfall est une déception, malgré des innovations qui se révèlent cosmétiques. On y a fait rajeunir Q, on y a fait mourir M, mais à quoi bon ?

Quand Nolan passe le flambeau à Robin dans un film une fois de plus très maîtrisé (et que je n’ai vraiment apprécié qu’à sa seconde vision), Sam Mendes met en scène un film qui regorge de tant de références qu’il en devient gênant. Inutile de revenir sur les ennemis de James Bond, dont la nature fait qu’ils placent la série aux côtés de Superman ou de Spiderman. Le personnage de Javier Bardem est encore une fois une caricature, bien moins impressionnante que Bane, mais il partage avec le bourreau de Gotham une défiguration voisine…

De même la demeure écossaise de la famille Bond, froide dans sa richesse passée, évoque-t-elle le manoir des Wayne. Et que dire de ce plan qui nous montre une vallée écossaise et qui rappelle le début de Batman Begins, au Tibet ?

Et ce vieux gardien, et ces égouts londoniens, et jusqu’à la musique (de Thomas Newman, le compositeur attitré de Sam Mendes, qui n’est, hélas, pas l’immense John Barry) qui reprend les arrangements du duo Zimmer/Newton Howard ? Et le tueur de Silva, Patrice, n’est-il pas très proche de Kirill, vu dans The Bourne Supremacy ?

Malgré quelques innovations, Skyfall n’est définitivement pas le meilleur Bond. Mais le film, distrayant, a l’immense mérite d’illustrer les évolutions et les influences réciproques des grandes séries du cinéma hollywoodien. Personnage de roman de gare devenu icône, Bond n’a cessé de courir après la marche du monde, combattant les Soviétiques, des mafieux, des tycoons, sauvant le monde contre des adversaires de dessin animé, mais il n’a jamais fixé le standard. Les aventures de Bond ne relèvent ni de l’espionnage, ni du film d’action, ni du fantastique, et si elles effleurent la parodie, c’est bien inconsciemment.

Condamné à imiter les innovations des autres et à consommer le talent de cinéastes qu’on laisse essorés après quelques années, le personnage est devenu sa propre limite, poursuivant tous les deux ou trois ans un méchant de pacotille qui ne ferait pas peur à un bébé. Casino Royale avait semblé offrir un nouveau souffle, et le film est, en effet remarquable, grâce à un adversaire fascinant, bien plus menaçant qu’un traître peroxydé aux inclinations sexuelles hésitantes.

Force est de reconnaître, là aussi ou là encore, que les projets industriels ne peuvent créer la grandeur sans un peu d’âme. Christopher Nolan l’a démontré, et Sam Mendes, bien malgré lui, le démontre aussi.

Ici, seuls les muets survivent.

Comment filmer un crime de guerre ? Et comment filmer un génocide ? Doit-on le faire ? Peut-on, même, le faire, pour rendre une infime partie des tréfonds de l’horreur ? La question n’est pas anodine, puisque le cinéma, qui est devenu un art et une industrie majeurs dans un siècle déchiré par deux guerres mondiales et la décolonisation, a dans ce cas vocation, non pas à dire la vérité historique, mais à contribuer à la révéler au spectateur.

 

 

L’histoire humaine n’est certes pas avare de tueries, mais les décennies passées ont été particulièrement sanglantes. Le cinéma, sous l’impulsion de véritables auteurs, contribue à sortir de l’ombre ces moments terribles où le vainqueur outrepasse ses droits, viole ses devoirs et massacre. Avec Shoah (1985), Claude Lanzmann a ainsi réalisé l’œuvre ultime, documentaire de plus de 9 heures, indépassable, définitif, indispensable, sur l’extermination des juifs d’Europe par l’Allemagne nazie.

Lanzmann n’a eu de cesse, depuis la diffusion de son chef d’oeuvre, d’affirmer que la fiction cinématographique, non seulement ne pouvait, mais ne devait pas s’attaquer à ce cataclysme qu’est la Shoah, comme si la licence artistique allait la dénaturer, l’atténuer, violer une seconde fois les victimes. Pour avoir longuement étudié les crimes du nazisme dans une précédente vie, je suis, moi aussi, convaincu du caractère unique de la Shoah, mais je me refuse pourtant, et avec la dernière énergie, à établir une hiérarchie entre les génocides : Amérindiens, Arméniens, Tibétains, Rwandais, juifs européens, tous ont été exterminés au nom de croyances haineuses, d’idéologies absurdes et de calculs politiques délirants. Les craintes de Claude Lanzmann ne sont cependant pas infondées, et le film de Steven Spielberg, The Schindler’s List, (1995), laisse en effet une impression pour le moins mitigée. Afin de sensibiliser le public américain, terriblement ignorant, le cinéaste américain a en effet eu recours à des effets dramatiques que nombre de critiques ont trouvé déplacés. Certaines scènes sont bien devenues légendaires, comme celle de la « petite fille au manteau rouge »,

mais d’autres sont de véritables scandales. Les déportés du complexe d’Auschwitz-Birkenau ont ainsi plus l’air des détenus d’un pénitencier fédéral que des victimes du pire système concentrationnaire de l’Histoire, une authentique faute historique tout autant que morale.

 

En 1984, le réalisateur britannique Roland Joffé, qui a déjà une longue expérience à la télévision britannique, consacre son premier film, The Killing Fields (La Déchirure) au génocide cambodgien à travers le destin de deux amis, un journaliste américain, Sydney Schanberg, interprété par Sam Waterston, et son fixeur cambodgien Dith Pran, joué par un rescapé, Haing S. Ngor, ancien médecin, qui remportera un Oscar pour le rôle et mourra assassiné par un gang en 1996 à Los Angeles. Terrible destin.

Joffé, qui a vu sa carrière ralentie quelques années à la suite de pressions émanant du Mi-5, qui le juge trop à gauche, met en scène un scénario tiré du livre de Schanberg, The Death and Life of Dith Pran, publié en 1980.

Tourné principalement en Thaïlande, bénéficiant de seconds rôles de qualité (Julian Sands, John Malkovich, Craig T. Nelson), le film montre avec une grande sobriété quantité de choses et se révèle être une initiation accélérée et sans concession au conflit dans le Sud-est asiatique, à destination d’un public peu informé et auquel il n’est laissé aucun répit. Rien n’est ainsi caché aux spectateurs, et le film s’en prend autant aux conséquences de la politique américaine qu’à la folie des Khmers rouges, en passant par les difficultés, y compris morales, des journalistes. L’interprétation, exemplaire, est au service d’un réquisitoire implacable, tout en retenue, sans effet de caméra, qui expose la situation puis la fait évoluer vers l’inexorable tragédie.

L’enchainement est connu : une armée cambodgienne dépassée, une puissance américaine vaincue au Vietnam (Saïgon sera évacuée le 30 avril 1975) et qui s’apprête à abandonner le Cambodge (Phnom Penh tombe le 15 avril), la victoire inéluctable des Khmers rouges et le début de leur expérience délirante, qui tuera au moins deux millions (certaines estimations vont jusqu’à trois millions) de leurs concitoyens en à peine quatre ans.

S’il est permis de juger les scènes américaines un peu convenues, celles se déroulant au Cambodge, avant ou après le 15 avril, sont réellement saisissantes, et les images restent longtemps en mémoire. Il est presque impossible de rester insensible à la souffrance des survivants d’une ville rasée par un B-52 aveugle et égaré, ou à ces enfants opérés à la chaine dans des hôpitaux surpeuplés et sans moyens.

La prise de Phnom Penh reste un moment clé, et Roland Joffé filme à la perfection la liesse de la population, les visages souriants des combattants vainqueurs, puis la réalité de leur comportement, brutal et sans pitié. C’est cependant dans les camps de rééducation du glorieux Kampuchéa démocratique que le film prend toute sa dimension. Le rôle des enfants-bourreaux, les séances de rééducation, la faim, la peur, et enfin les charniers sont montrés avec un terrible réalisme, rarement atteint depuis par le cinéma américain.

Roland Joffé n’explique pas, il montre froidement un homme qui tente de survivre dans un système tout entier voué à le stigmatiser puis à l’éliminer. De ce parcours personnel émerge la vision cauchemardesque d’un pays plongé dans l’horreur, tout simplement sacrifié. Le film ne cherche pas à nous convaincre, mais il nous jette à la figure les incalculables conséquences de l’aventurisme militaire et diplomatique. A la lumière, notamment, de l’intervention en Irak, il est plus que tentant de voir des points communs entre les deux catastrophes.

Deux ans plus tard, Roland Joffé, dont le travail a été salué par la critique, remporte à Cannes la Palme d’Or – et offre à son chef ops, Chris Menges, un deuxième Oscar à ses côtés – pour The Mission. Il y est, là aussi, question du sacrifice d’une population au nom de la politique et d’une amitié plus forte que tout – mais, cette fois, elle est vouée à la mort.

En 2003, le cinéaste cambodgien Rithy Pan, qui explore depuis des années la tragédie qu’a connue son pays, tourne S21, la machine de mort khmère rouge, un documentaire terrifiant sur le système génocidaire mis en place dans le pays entre 1975 et 1979.

Roland Joffé, dont la carrière de cinéaste a culminé dans les années 80 (qui a vu le méconnu et passionnant Fat Man and Little Boy, en 1989, avec Paul Newman, Dwight « Looping » Schultz et John Cusack, consacré au projet Manhattan ?) livre avec The Killing Fields une oeuvre d’une remarquable portée, vantant l’humanité, dénonçant les idéologies radicales, pointant l’irresponsabilité de l’Empire, posant des questions gênantes sur le rôle des intellectuels et le jeu de la presse, partagée entre compassion et recherche du scoop. Sa description, jamais appuyée, des combattants khmers rouges, fanatisés, froids, impitoyables, reste unique, sans rapport avec les outrances d’un certain cinéma hollywoodien. La mise en place du programme politique des nouveaux maîtres du pays est, par ailleurs, remarquablement restituée, et l’évacuation de Phnom Penh est glaçante. Reste, pourtant, une mince touche d’espoir, au milieu de telles tragédies.

Une vie de secrets et de tromperies

J’aime les virtuoses. J’aime la manière dont leur technique, au lieu de servir leur égo, sert leur art et nous élève. Orson Welles, Steven Soderbergh, Brian De Palma, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Russell Banks, Cormac MacCarthy, Julien Gracq, Marguerite Yourcenar, Stefan Zweig, Kafka, Hélène Grimaud, Yo-Yo Ma, Alexander Brailowski, Jimmy Page, Hendrix, Eric Clapton…

Robert Littell est de ceux-là. Avec humilité, et avec une déconcertante aisance, il expose depuis des années les mécanismes du renseignement. Loin des intrigues d’un John Le Carré ou des raffinements littéraires d’un Graham Greene, Littell ne renonce cependant pas à la complexité de l’espionnage et du contre-espionnage. Tout son talent réside dans sa capacité à présenter clairement les enjeux de cette activité sans la caricaturer et sans la compliquer inutilement.

Sous sa plume vivent ou revivent des légendes, comme James Angleton ou Kim Philby, jamais réduites à de simples ombres mais au contraire très humaines. Dans bien des cas, on apprend plus de choses dans ses romans sur la CIA et la Guerre froide que dans les compilations plus ou moins adroites que nous servent les rares à oser écrire en France des essais sur le renseignement. A ce titre, Littell éclaire brillamment ces années où se joua le sort du monde dans les mains de quelques hommes, passionnés et écrasés par leur mission, comme le montra Robert De Niro dans The Good Shepherd (2006, avec Matt Damon, Angelina Jolie, Alec Baldwin, William Hurt, Joe Pesci et Timothy Hutton).

 

La force des romans de Robert Littell vient d’un mélange rare d’érudition, d’humour et d’empathie, et d’une parfaite maîtrise formelle. Littell comprend parfaitement les mécanismes de ce qui se trame, il expose l’envers du décor, dévoile les grandeurs et faiblesses de ses personnages. Tous ne sont pas fréquentables, il y a des psychopathes, des assassins, des faux naïfs et des vrais crétins, mais tous jouent au même jeu et c’est ce qui le rend intéressants, et pour certains d’entre eux attachants.

 

De tous ses livres, et il y en quand même quelques uns, il me semble qu’il faut avoir lu le prodigieux La Compagnie: le grand roman de la CIA (2002), incroyable fresque qui couvre plus de cinquante ans d’affrontement Est-Ouest.

Littell y mélange avec maestria les thèmes qu’il explore depuis le début de sa carrière : les agents dormants, les fausses identités, la trahison, les manoeuvres d’agences, les missions impossibles, les drames personnels, et le résultat est proprement étourdissant. Le plaisir intellectuel devant les intrigues entrecroisées russes et américaines est incroyable, et il m’est arrivé, lors de ma première lecture, de jubiler comme lors de certaines enquêtes. La Compagnie est sans doute un de mes romans d’espionnage préférés et je l’ai offert ou conseillé à tous mes amis. Aussi n’ai-je pas été plus surpris que cela quand, en 2004, le chef du service de documentation de mon administration, un homme plus connu pour ses horribles chemises et ses épouvantables cravates que pour ses succès, a refusé de le commander pour l’édification de la jeunesse, écartant la suggestion d’un revers méprisant de la main en laissant tomber  « Peuh, ce n’est que de la fiction ». Une épée, on vous dit.

En 2007, les frères Scott, qui n’avaient pas eu la chance de bénéficier de cette puissante appréciation, ont adapté pour la télévision le roman de Littell, avec Michael Keaton, Chris O’Donnell et Alfred Molina. Le résultat est plus qu’honorable.

Littell a su dépasser l’immense réussite qu’est La Compagnie, et ses romans suivants ont confirmé qu’il gagnait encore en maîtrise et que son inspiration était intacte. En 2011, la publication de Philby: portrait de l’espion en jeune homme, constitue un nouveau sommet. Sous une forme que je ne dévoilerai pas ici et qui se prête à merveille au sujet, Robert Littell explore le monde du renseignement de la fin de l’entre-deux guerres, nous fait croiser des personnages fascinants et met en place ce qui s’avérera être la plus retentissante trahison de l’espionnage britannique. Encore une fois, la virtuosité n’est pas vaine, et elle est même parfois prétexte à une véritable émotion.

La lutte contre le jihadisme, sans être une partie de plaisir, n’atteindra sans doute jamais la complexité et le raffinement de l’affrontement entre services de vrais professionnels. Pour se souvenir de ce que le monde du renseignement fut il y a quelques décennies, pour réaliser qu’il n’a finalement guère changé et pour anticiper les luttes qui se dessinent, il faut lire Robert Littell. Et il faut lire Robert Littell pour le plaisir de l’art.

Les confessions de l’Hombre

A quoi vous attendiez-vous, aussi ? Des souvenirs romancés ? Une intrigue débile sur fond de complot mondial et de concours du coït le plus brutal ? Des fusillades qui feraient passer une aventure de John McLane pour un déjeuner sur l’herbe ?

Les confessions de l’ombre, le dernier livre de Pierre Boussel, n’est rien de tout ça et confirme le talent de son auteur, journaliste de Medi 1, chroniqueur attentif et amusé des soubresauts du Moyen-Orient.

Sans fioriture, presque à la manière d’un disciple du Nouveau roman, Boussel décrit la vie quotidienne d’un « clandé » de la DGSE à Tanger, jouant sa légende, entretenant son réseau, se tenant prêt à agir. Evitant parfaitement les pièges d’une intrigue fourre-tout ou les rebondissements téléphonés, l’intrigue développée dans ce roman expose avec finesse et un réalisme parfois troublant la réalité du métier. Même les très rares petites erreurs factuelles participent à la crédibilité de l’ensemble.

Avec un regard doucement ironique – qui rappelle étrangement celui de l’auteur, le narrateur explique Tanger, décortique sans pitié la communauté expatriée et, loin des fantasmes, approche une certaine réalité du jihadisme. Le rythme du récit, presque nonchalant, prétexte à des scènes intimistes, évoqued’ailleurs plus un roman noir qu’un thriller consacré à Al Qaïda, ce qui renforce son caractère particulièrement attachant.

Suivi d’une postface d’un professionnel qu’on ne présente plus, Alain Chouet, ce roman est donc le début très convainquant d’une série consacrée par Pierre Boussel au monde du renseignement. On attend la suite avec un grand intérêt.