Il faut saluer, une fois de plus, le goût très sûr des Editions Gallmeister, précieuses vigies qui scrutent la littérature américaine et nous font découvrir régulièrement des auteurs essentiels, passés ou actuels. C’est ainsi grâce à elles que le public français peut aujourd’hui lire le premier livre de Phil Klay, Fin de mission (2015, 308 pages), consacré à la vie et aux combats des Marines en Irak pendant la Troisième guerre du Golfe.
Publié aux Etats-Unis au mois de mars 2014 après avoir figuré en 2013 dans un ouvrage collectif consacré aux guerres d’Afghanistan et d’Irak, Fire and forget, Redeployment, qui se présente comme un recueil de nouvelles, a immédiatement été salué par la critique et a remporté le National Book Award dans la catégorie fiction. Ce succès n’a rien d’immérité tant l’écriture de Phil Klay impressionne par sa maîtrise, sa sobriété et sa précision.
Parfaitement traduites par François Happe, les douze nouvelles du livre, toutes écrites à la première personne, présentent chacune un aspect de l’engagement américain en Irak après l’invasion de 2003. On y côtoie ainsi une unité de combat en opération, on y roule sur un IED, on y écrit des demandes de décorations pour des héros morts, on y boit, on y cherche des gagneuses ou des amantes d’un soir, on y médite sur les enfants tués, on s’y confronte aux logiques administratives d’une armée aussi lourde qu’elle est puissante, on y mène des actions civilo-militaires (ou on essaye d’en mener), on y fait la guerre pour payer ses études, et on s’y confronte au ressentiment de ses concitoyens (remarquable « Opération d’influence »).
Le livre, pourtant, ne s’intéresse pas réellement aux causes de la guerre, à ses partisans ou à ses opposants. S’il est politique, c’est en raison du regard qu’il porte sur les combattants américains et sur leurs concitoyens restés au pays, jeunes filles séduites par l’uniforme, et il n’est tendre ni avec les vieilles badernes en treillis ni avec les activistes pacifistes sans décence. Certaines nouvelles prennent aux tripes, quand d’autres font rire, mais toutes abordent un aspect de cette guerre. Le sentiment qui naît, une fois de plus, est que rien, décidément, n’y avait été pensé une fois la conquête achevée.
Témoignage précieux d’un homme, lui-même ancien Marine ayant passé un an dans la province d’Anbar, Fin de mission impressionne par la maturité de son propos. Le spectre du Vietnam n’est pas loin, autre projection d’une puissance ahurissante au service d’une guerre devenue sans objet, et Phil Klay verse une contribution notable à l’imposante littérature consacrée par les soldats américains aux guerres qu’ils ont faites.
Un livre à lire, assurément, et qui sera aussi utile aux historiens.
Ecrivain infatigable, lecteur insatiable, amateur de thrillers et de cigares, Patrick de Friberg, que l’on pourrait classer, à l’instar de Boris Vassiliev, dans la catégorie des esthètes turbulents, est aussi un découvreur de talents. C’est ainsi qu’il a entrepris, depuis quelques années, de traduire, pour le plus grand profit du public francophone, les romans noirs délirants d’un écrivain bien oublié, John Barnett.
Reconnaissons que nous n’avons pas souvent l’occasion de rire, voire même de sourire, ces temps-ci, et les récits fantasques de Barnett sont donc autant d’occasions de se gondoler. Celui-ci a, en effet, entrepris de détourner les codes du polar et du roman d’espionnage à l’aide d’une solide dose de non sens et d’un goût prononcé, que l’on critiquera pas, pour la gaudriole et les rebondissements incessants.
Truffés de formules heureuses, comme cette définition de la détente (La détente : homonyme utilisé pour nommer ce délicieux petit morceau d’acier qui viendra cogner contre le pontet pour déclencher un tir mortel, in La véritable histoire de la Guerre froide, Publie Noir, page 35), ces textes, s’ils provoquent rarement des éclats de rire, maintiennent en permanence un sourire de contentement sur le visage du lecteur, sans doute également séduit par la personnalité de Joe Barnett, la bondissante et pulpeuse héroïne de la série.
Détournant avec bonheur les codes du roman noir, entre bas de soie et imperméables beiges, John Barnett, auquel Patrick de Friberg rend admirablement justice, est une signature attachante, dont on se dit qu’elle a pu inspirer le grand Carl Reiner, réalisateur en 1982 du désormais classique Dead men don’t wear plaid (Les Cadavres ne portent pas de costards).
Raphaël Krafft (@RafAvelo) n’a pas fait le choix de l’action et de l’aventure en se réfugiant dans un claque thaïlandais mais celui de la radio et du vélo à travers le vaste monde. Il a d’ailleurs raconté ses périples de vélo-reporter dans deux livres et l’a développé ici.
Le citoyen Krafft n’est, en effet, pas un gars comme les autres, et on peut affirmer sans trop de risque que les réservistes de l’armée française ayant porté le béret vert en Afghanistan ne sont pas légion (alerte jeu de mots glacé et sophistiqué) dans les couloirs de France Culture. C’est pourtant dans ce pays, à l’occasion de la participation française à la guerre contre les Taliban et Al Qaïda, que notre homme a créé une radio communautaire dans le district de Surobi, au nord-est du pays.
Là, intégré au 2e Régiment étranger d’infanterie (2EREI), il a en quelques mois, avec une petite équipe d’Afghans et le soutien du chef de corps, monté une radio indépendante – mais apolitique – dans un environnement pour le moins complexe. C’est la vie de cette radio, sa croissance, ses succès et sa récupération par les états-majors que Raphaël Krafft raconte dans Captain Teacher (Buchet-Chastel, 2013, 297 pages), un livre très attachant.
Avec humour, et en portant un regard très humain sur les protagonistes de son récit, l’auteur décrit le fonctionnement de Radio Surobi. On y assiste à des leçons de journalisme, on y apprend quantité de détails sur la vie en Afghanistan et le livre, sans que cela soit son ambition première, complète heureusement les récits militaires ou les études universitaires publiés depuis des années au sujet de notre engagement dans le pays. On y voit, de loin, les dérives de l’intervention militaire, prisonnière de ses certitudes, bloquée par ses propres règles et plus concentrée sur une gestion du conflit que par sa résolution.
Captain Teacher est le témoignage d’un honnête homme, une de ces petites histoires qui font la grande, comme semblent l’ignorer nombre de nos commentateurs attitrés, ces jours-ci. Un livre à lire, donc, et à conseiller.
Le 28 décembre 1890, un détachement du 7e Régiment de Cavalerie de l’US Army intercepta un groupe de Sioux Lakota au sein de la Pine Ridge Indian Reservation, dans le Dakota du Sud. Les autorités américaines tentaient alors de juguler un mouvement politico-spirituel, connu sous le nom de Danse des Esprits (Ghost Dance), qui agitait les populations soumises et déjà parquées dans des réserves. Les hommes saisis par le 7e de Cavalerie furent conduits dans la journée vers un campement installé dans la Wounded Knee Creek, sur la White River, où ils se mêlèrent à des dizaines d’autres captifs, y compris des femmes et des enfants.
Le 29 décembre, alors qu’ils avaient entrepris de désarmer les combattants sioux, les soldats américains furent pris à partie, et une violente fusillade éclata. Le campement, encerclé depuis la veille par une compagnie de mitrailleuses du 1er Régiment d’Artillerie, fut alors soumis à un feu nourri. A l’issue d’un court affrontement, on dénombra près de 300 morts parmi les Sioux, tandis que 29 soldats étaient tués. Les historiens estiment que cette dernière tuerie, réalisée par l’unité qui avait été lourdement vaincue lors de la bataille de la Little Big Horn, marqua la fin de la résistance des populations amérindiennes à la colonisation américaine.
Malgré des romans et des films remarquables, la bonne conscience des vainqueurs ne fut véritablement ébranlée que dans les années ’70, à la suite du naufrage moral de la guerre du Vietnam, à l’occasion des incidents à Oglala. La conquête de l’Ouest sauvage et le franchissement de la Frontière, authentiquement fascinants, s’ils comprennent bien des épisodes glorieux et s’ils ont toujours un grand retentissement dans un monde occidental confronté à une planète désormais trop petite pour sa soif de territoires et de richesses, sont aussi marqués par une suite de guerres coloniales qui n’ont rien à envier aux pratiques des Européens.
La question des guerres indiennes, largement ignorée par chez nous, fait l’objet d’une production littéraire et scientifique conséquente, aux Etats-Unis comme au Canada, et alimente des débats politiques, moraux, mais aussi juridiques. Les milliers de traités violés par Washington sont autant de fragilités, alors que se posent de nouvelles questions, comme la protection de l’environnement, ou que persistent des tensions raciales, véritable pêché originel des Etats-Unis.
Des centaines d’auteurs ont, depuis plus d’un siècle, chroniqué cette conquête, ses moments de grandeurs comme ses tueries, ses aventuriers solitaires comme ses entreprises prédatrices. Le western est d’ailleurs souvent, mais je me répète sans doute, la chronique de la lutte entre une poignée d’hommes justes et de grands propriétaires féodaux ou des hommes d’affaires bâtisseurs d’empires.
Parmi les grandes plumes contemporaines figure Dan O’Brien. Ecrivain des Grandes Plaines et de la Prairie, membre émérite de l’Ecole du Montana, il est l’ami de Jim Harrison ou de Thomas McGuane et partage avec eux l’amour des espaces nord-américains et la colère devant leur dévastation. Dans une langue simple mais subtile, il n’a sans doute pas son pareil pour décrire les Etats du centre de l’Empire, leur immensité, leur majesté et leurs habitants, actuels ou passés. L’amour qu’il porte à son pays est lucide, et ses textes sont tous porteurs d’une réelle exigence morale.
La profonde humanité de l’écriture de Dan O’Brien lui évite toute emphase, et on se sent, à le lire, écrasé devant les territoires du Wyoming, de l’Idaho, de l’Iowa, du Colorado ou des deux Dakota. Associant étude de personnages et description d’une nature écrasante, il s’inscrit dans la lignée des écrivains américains de l’Ouest et de sa conquête, dont le grand A. B. Guthrie, dont Actes Sud a récemment commencé à republier les romans les plus remarquables.
L’œuvre littéraire d’O’Brien ne se signale pas par le nombre de livres publiés (une dizaine depuis 1987) mais par son éclectisme. On trouve là des nouvelles (Eminent Domain, 1987), un thriller (L’Esprit des Collines, 1988), ou des romans (Au cœur du pays, 1991). Mais Dan O’Brien n’est pas qu’un romancier, et son amour de la nature n’est pas celui d’un urbain jouant les cowboys le temps d’un week-end.
En 1988, dans son inoubliable Rites d’Automne, il décrivit ainsi comment il réapprit la vie sauvage à un faucon pèlerin, de la frontière canadienne au Golfe du Mexique. Et en 2001, dans Les Bisons de Broken Heart, qui ressemble fort à une autobiographie, il relata les étapes l’ayant conduit à entamer l’élevage de bisons au Cheyenne River Ranch, dans le Dakota du Sud. Fondateur d’une société commercialisant de la viande de bisons, la Wild Idea Buffalo Company, il est capable de disserter pendant des pages, et sans jamais perdre son lecteur, de l’écosystème des Grandes Plaines, du renouvellement de l’herbe à pâturage, de l’inanité des aides gouvernementales ou du destin tragique des pionniers.
C’est que Dan O’Brien est un grand conteur, simple, profondément humain, et il n’a guère d’équivalent pour évoquer l’Ouest gâché, sa beauté majestueuse (voir, par exemple, le blog Journeys with Judy) et les drames qui s’y sont produits.
Nous savons tous qu’on vient souvent à l’étude de l’Histoire par la fiction, et qu’il n’est de meilleure introduction à certaines périodes que de grands romans. L’Agent indien (2004) est, à cet égard typique, de la production d’O’Brien, et probablement son texte le plus achevé.
Délaissant le récit épique de folles chevauchées ou de batailles enragées, refusant la facilité d’une approche trop empathique, voire lacrymale, il y adopte le point de vue, rarement lu, d’un administrateur de réserve. On est alors ni dans l’éloge de la conquête ni dans la description de la colonisation ou le procès de l’abandon des populations amérindiennes mais dans ce pénible moment de transition, après les combats, et avant la paix, lorsque la puissance victorieuse se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire des vaincus.
Le personnage central choisi par O’Brien est le docteur Valentine McGillycuddy, ancien des guerres indiennes, chirurgien devenu gestionnaire, d’autant plus désireux de préparer les Sioux au monde qui s’annonce qu’il sait à quel point leur univers est sur le point de disparaître. L’Agent indien, roman écrit à partir de faits réels, se veut ainsi la description d’un processus complexe, irréversible, de domination totale d’une culture vaincue par un empire en création qui surgit avec sa puissance militaire, son système socio-économique, ses débats politico-moraux et ses luttes de pouvoir internes. McGillycuddy, personnage intègre, tente de limiter la casse alors qu’il prend la tête de la réserve de Pine Ridge. Il doit compter avec les guerriers sioux refusant, au-delà de leur défaite, la disparition de leur civilisation, mais aussi avec les idéalistes de l’Est qui, ignorant des réalités, agitent de grands principes et attisent le feu, avec les affrontements à Washington entre Républicains et Démocrates et les jeux de pouvoir au sein de l’administration, ou avec ceux qui, au sein de la réserve, veulent faire d’abord du commerce ou convoitent sa place. Le massacre de Wounded Knee, plus que l’échec de McGillycuddy, est l’aboutissement presque inévitable du processus complexe et chaotique d’intégration forcée des Sioux dans un système politique qui ne peut, intrinsèquement, les accueillir comme ils sont.
Défenseur d’un peuple qu’il a contribué à vaincre, McGillycuddy incarne le pragmatisme attristé d’un homme qui aime les Plaines et les nomades mais qui a conscience que ce monde est sur le point d’être effacé. Sa position, toute de raison, le place entre les radicaux des deux camps, Sioux refusant l’écrasement et fonctionnaires impériaux insensibles. Lui-même, qui veut sédentariser et apaiser des guerriers nomades pour éviter d’ultimes bains de sang, commet les erreurs que ne peuvent éviter ceux qui choisissent d’agir au lieu de simplement observer.
En décrivant ce monde qui finit, Dan O’Brien livre un texte qui dépasse l’histoire des guerres indiennes et tend vers l’universel. Les questions qu’il laisse sans réponse sont troublantes, à commencer par son refus de juger un phénomène historique sur lequel ni lui ni son héros n’ont de prise. Il décrit également une situation dont la complexité, humaine et politique, est parfaitement décrite et pourrait en remontrer aux commentateurs engagés de situations plus récentes. A cet égard, ce roman relève d’une démarche historique infiniment supérieure à bien des essais publiés récemment.
C’est, sans nul doute, le meilleur livre paru depuis des années sur la crise sahélienne, et il est pourtant, presque paradoxalement, le récit de l’échec de son auteur. Lemine Ould M. Salem, journaliste mauritanien spécialiste de la région, y raconte en effet comment il a tenté en vain, pendant des mois, de s’approcher de Mokhtar Belmokhtar, le légendaire émir jihadiste.
Ecrit sobrement, le récit (Le Ben Laden du Sahara. Sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar. Editions de la Martinière, 256 pages, 2014) de ces séjours et de ces rencontres au Nord Mali, y compris pendant l’occupation islamiste de 2012, reflète admirablement la parfaite connaissance qu’a l’auteur de la région, de ses hommes et de ses tensions. Nul dialogue inventé ici, nulle frappe de drone sortie de l’imagination, pas de mise en avant personnelle ou d’entrevue bidonnée, mais une série de chapitres qui, sans être révolutionnaires, n’en sont pas moins précieux.
La description de l’attaque d’In Amenas recèle ainsi des détails éclairants, et on pourra, de même, saluer le récit de la fuite jusqu’en Guinée-Bissau des assassins de quatre Français en Mauritanie, le 24 décembre 2007. Il manque à l’auteur quelques détails sur les circonstances exactes de leur arrestation, mais la tenue du récit mérite d’être saluée. On pourrait également ergoter sur quelques points relatifs aux menaces d’attentats contre le rallye Paris Dakar Le Caire, en 2000, mais l’affaire est ancienne, après tout, et presque anecdotique au vu des événements récents.
Lemine Ould M. Salem ne connaît pas seulement la région, il connaît aussi l’histoire du terrorisme jihadiste bien mieux que de nombreux experts de pacotille, et ses développements au sujet des liens entre le GSPC et Al Qaïda méritent le détour. Les pages consacrées aux relations de Belmokhtar avec le cœur de l’organisation jihadiste, dont le fameux stratège Younis Al Mauritani (que j’évoquais, notamment, ici) sont passionnantes et confirment que l’émir algérien le plus connu n’est pas, loin s’en faut, un criminel opportuniste mais bien un authentique terroriste aux solides convictions.
Un des principaux mérites du livre de Lemine Ould M. Salem est en effet de démonter la thèse, abondamment relayée par certains mais démentie par les faits (dont on connaît, hélas, la faible valeur, ces temps-ci), du narcojihad. Les éclats de rire dans les services ou au Quai ne parviennent décidément pas aux oreilles de certains, dans le monde de l’édition ou celui des médias, et on pourrait le déplorer si on n’avait pas des choses plus importantes à faire. L’auteur montre également que le MUJAO n’est évidemment pas une dissidence d’AQMI mais bien une de ses émanations locales. Ses explications, construites à partir du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et ses réflexions devraient être lues par bien des commentateurs trop souvent entendus en 2012 et 2013.
Ce que Lemine Ould M. Salem nous dit de ses nombreux entretiens sur place avec des jihadistes, ce qu’il raconte de leur façon de faire et de penser, ce qu’il décrit des liens personnels ou claniques qui les unissent par delà les frontières sont des éléments de premier ordre indispensables à qui prétend écrire sur la région. La réalité, on le sait bien, n’est pas décrite dans les saillies de certains.
Un ouvrage qui se dévore, et dont certaines pages, vers la fin, donnent même le vertige tout en forçant l’admiration.
L’infiltration est à la fois la hantise et le Graal des services de renseignement, et tous s’ingénient à placer dans le camp d’en face des sources humaines tout en empêchant le dit camp d’en face de faire de même de ce côté-ci du limes.
Le terme, cependant, est souvent mal employé et mérite qu’on s’y arrête un instant. Les mots, après tout, ont un sens et il s’agit de savoir de quoi il est question ici. Une source humaine est un individu recruté par un service, qui le contrôle et peut éventuellement le rémunérer, pour recueillir des renseignements sur des sujets définis et dans un environnement particulier. Personne ne songera à interroger un avocat pakistanais au sujet de la vie politique colombienne, et la source recrutée par une agence spécialisée l’a évidemment été en fonction de ce qu’on appelle communément ses accès (i.e. ses propres sources, pour faire simple), à la suite d’une expression de besoin.
Tous les services de renseignement dignes de ce nom disposent de sources humaines, intrinsèquement clandestines, gérées depuis la centrale ou par un poste, selon des règles gravées dans le marbre mais en respectant les impératifs opérationnels de l’opération. Certaines sources peuvent être vues chaque semaine, d’autres tous les six mois. Certaines sont libres de se déplacer dans le vaste monde et peuvent être traitées dans un pays tiers, tandis que d’autres doivent être vues sur place, ce qui implique les contraintes que vous imaginez.
Le terme de source, d’ailleurs, ne décrit que la fonction de production de renseignement, mais aucunement l’ensemble des autres possibilités offertes, et on préfère utiliser, dans les textes officiels (manuels, doctrines, rapports et autres comptes-rendus), le mot agent. Un agent, en effet, n’est pas statique, et il peut être conduit à manœuvrer pour fournir ce qu’on lui demande. Il pourra même être employé à d’autres fins que la seule obtention de données protégées, et il pourra peser sur son environnement. C’est, par exemple, le cas de Verloc dans le roman de Joseph Conrad L’Agent secret (1907), adapté au cinéma à plusieurs reprises, notamment par Alfred Hitchcock en 1936 et par Christopher Hampton en 1996. J’ai, pour ma part, renoncé à corriger ceux qui confondent espion et agent secret. Le premier, qui est un fonctionnaire (civil ou militaire), manipule (là aussi les mots ont un sens) le second, et il est qualifié d’officier traitant par ceux des esprits qui ne s’arrêtent pas aux clichés les plus éculés.
Toute l’affaire est évidemment illégale, ce qui conduit, tout aussi naturellement, à la dissimuler au regard des services de contre-espionnage étrangers. L’agent manipulé fait parfois bien plus que simplement répondre à des questions (et on revient à Conrad), et l’opération se doit d’être secrète. Une source humaine rémunérée, en effet, n’est ni plus ni moins qu’un citoyen étranger trahissant son pays pour un autre, par conviction, par intérêt ou sous la contrainte. Il n’est pas opportun de revenir sur les méthodes de recrutement d’une source (on pourra toujours aller voir ici), mais il convient avant tout de garder en tête qu’une source humaine rémunérée court de grands risques, tout comme son traitant, et que la chose se pratique donc avec un extrême rigueur. Les erreurs ne pardonnent pas, et si elles peuvent s’achever par l’expulsion de l’espion (ou sa plus ou moins longue incarcération, en fonction de son statut), elles ont d’autres conséquences, infiniment plus dramatiques, pour le traître.
La manipulation d’une source est donc un art délicat, tout en subtilité, faisant appel à des méthodes éprouvées, mélanges de psychologie, de sens politique, d’analyse et de techniques parfois ancestrales. Il reste, cependant, un confort pour le service qui la gère : la source peut, in fine, être sacrifiée et reste, à l’instar de l’équipe du major Dutch, expendable : elle est un moyen, un outil, et on peut s’en débarrasser en cas d’urgence si on décide de s’affranchir de tout sentiment humain. Cela n’arrive cependant pas si souvent, une source humaine pouvant se retourner contre ses (anciens) maîtres et la prudence étant un des maîtres mots de ce métier.
L’agent recruté et manipulé se doit de figurer dans la boîte à outils d’un service de renseignement. On a pourtant connu des agences spécialisées qui, par frilosité, posture morale ou dérive technophile, avaient fait le choix, non pas de l’action et de l’aventure, mais de la coopération internationale (les totems, pour les SR extérieurs français) ou du ROEM/SIGINT afin de ne pas s’exposer. Si la prudence est un maître mot, il ne s’agit pas non plus d’essayer d’accomplir sa mission comme si on pratiquait une activité routinière. La suite des évènements est souvent cruelle.
Il y a mieux, cependant, que la source humaine. Celle-ci, après tout, a été recrutée dans le milieu ciblé par le service de son traitant, et il faut la former aux mesures de sécurité, tenir compte de ses contraintes, écouter ses doutes, gérer sa peur, identifier les vulnérabilités au sein de son entourage, tout en étant conscient qu’elle a des limites. Certains services choisissent donc d’infiltrer les structures ou les groupes qu’ils ciblent à l’aide de fonctionnaires spécialement choisis et entrainés.
La démarche est logique. Pour savoir, comprendre et éventuellement agir, quoi de mieux qu’un insider expérimenté, autonome, capable de gérer seul une grande partie de sa sécurité, formé à la mise en forme des renseignements recueillis et parlant le même langage que l’équipe le gérant à distance. Le dispositif est évidemment tentant, mais il est aussi infiniment plus complexe, lourd et risqué que l’emploi d’une source.
L’agent recruté l’a été dans son milieu, et il est le plus souvent déjà en place, au contact des individus ou de la structure visés. Il bénéficie ainsi de sa propre histoire, ce qui lui permet de résister aux vérifications que ne manqueront pas de faire ses nouveaux amis, dans un groupe criminel, une cellule terroriste ou un mouvement politique clandestin. Il n’est ainsi nul besoin de construire ex nihilo une légende, ni de se préoccuper de la question, fondamentale, de la langue.
L’infiltration d’un policier ou d’un membre d’un service de renseignement est donc, d’entrée, infiniment plus ardue. La personne que l’on tente d’intégrer à un groupe clandestin a un passé, des études, une carrière. Il s’agit alors non seulement de l’effacer de nombre de registres mais de lui recréer une vie, de la couper de son environnement initial afin de lui permettre de gagner la confiance de son objectif. Il lui faut, et c’est véritablement indispensable, non seulement maîtriser la langue mais aussi la culture du milieu que l’on veut infiltrer. Un simple détail peut vous trahir, comme en fait la pénible expérience le lieutenant Hicox dans le par ailleurs très moyen Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino (2009).
La mode est au jihad, mais on oublie bien souvent que l’infiltration est d’abord au service de l’espionnage le plus classique, comme l’ont rappelé des centaines de romans et des dizaines de films plus ou moins réussis, jusqu’à la série télévisée The Americans (2013 – ) mettant en scène des illégaux du KGB. On pourra ainsi revoir, notamment, No way out (Roger Donaldson, 1987) ou La Main droite du Diable (Betrayed, Costa-Gavras, 1988), rapidement mentionné ici, et il faudra surtout se replonger dans les archives Mitrokhine (Le KGB contre l’Ouest : 1917-1991 et Le KGB à l’assaut du Tiers Monde. Agression – corruption – subversion. 1945-1991, de Christopher Andrew et Vassili Mitrokhine, chez Fayard, 2000 et 2008).
Les services luttant contre le crime organisé ont également recours à l’infiltration, dans le but, non pas seulement de comprendre le fonctionnement des groupes criminels, mais de les faire tomber. Des organisations spécialisées comme la DEA – qu’il faut considérer comme un authentique service de renseignement et pas seulement comme une administration répressive – ont érigé cette méthode en véritable art, donnant naissance à une mythologie soigneusement entretenue. Le musée de la DEA, dans la banlieue de Washington, est à cet égard passionnant. L’infiltration a inspiré, au cours des années ’80, deux séries télévisées mythiques, Miami Vice (1984 – 1990) et, surtout, Un Flic dans la Mafia (Wiseguy, 1987 – 1990). Le thème de l’infiltration sera d’ailleurs au cœur de l’adaptation au cinéma de Miami Vice par Michael Mann en 2006, et avec elle toutes les questions liées à la loyauté et au double jeu. Les plus jeunes, quant à eux, pourront lire avec délice Biggles chez l’ennemi, du Capt W.E Johns (1935).
Les sources humaines sont naturellement gérées, contrôlées, surveillées, évaluées, testées, mais l’enjeu, comme je le disais plus haut, est bien moindre que lors de l’engagement d’un infiltré. Le fonctionnaire passé de l’autre côté peut, à tout moment, devenir un trophée aux mains de l’adversaire, et à l’échec de sa mission s’ajoutera alors la nécessité de gérer une crise politique. Un espion démasqué devient un otage, et on connaît bien, en France, le prix d’une telle situation.
Infiltré, parfois profondément, l’espion ne peut être laissé seul trop longtemps. Si, pour des raisons évidentes, il lui est souvent impossible de communiquer avec la centrale, il doit pourtant se sentir épaulé, soutenu par une équipe qui peut lui apporter des réponses, contrôler son environnement et même déjouer des pièges ou prévenir des embuscades. La nécessité de ce contrôle, même de loin, est accrue par le besoin, impératif, de se protéger des éventuelles dérives de l’infiltré. On sait, comme le rappelle Jean-Charles Pommier, à quel point la chasse en solitaire est dangereuse, et les risques ne sont pas que physiques. L’équilibre psychologique des infiltrés est parfois soumis à rude épreuve en raison de ce qu’ils doivent faire ou voir (cf., par exemple, Les Promesses de l’Ombre, de David Cronenberg, en 2007), sans parler de leur retournement éventuel par l’adversaire.
La question de la source ou de l’infiltré est, en effet, inextricablement liée à celle du contre-espionnage et de la chasse aux taupes. Les exemples littéraires et cinématographiques sont innombrables, et on pense, évidemment, à Robert Littell, John Le Carré ou Graham Greene. Plus récemment, la série Homeland (2011 – ), qui ne vaut que pour sa 1ère saison, a bien illustré les doutes nés d’une trop longue présence en territoire indien. Les jihadistes, d’ailleurs, n’ont pas tardé à se mettre aux techniques d’infiltration et de subversion. La façon dont Mohamed Merah a pu tromper les policiers qui croyaient l’avoir retourné a tragiquement illustré la façon dont les terroristes, bien moins idiots que certains tentent de nous le faire croire, savent abuser des services engoncés dans leurs certitudes. La douloureuse affaire du camp Chapman, en 2009, avait déjà clairement démontré que les jihadistes faisaient aussi du renseignement, comme semblent le découvrir aujourd’hui certains commentateurs de la crise syro-irakienne.
Je ne m’attarderai pas ici sur l’infiltration pratiquée par les journalistes, même si on ne peut pas ne pas mentionner Tête de Turc (Ganz unten) le livre de Günter Wallraff publié en 1985. En l’espèce, cependant, Wallraff ne s’était pas attaqué à une organisation criminelle clandestine, et son travail visait d’abord à témoigner de la situation des travailleurs clandestins turcs en Allemagne de l’Ouest.
Les infiltrations de groupes jihadistes, pour tout dire, sont rarissimes, et même les services les plus aguerris rencontrent d’immenses difficultés à placer des sources au plus près des centres de décision. En 2007, Omar Nasiri livra dansAu cœur du jihad le récit de ses missions de sources au sein des cellules européennes du GIA puis du jihad international. Le FBI, selon une stratégie qui fait régulièrement jaser, se livre quant à lui à des provocations régulières à l’aide d’agents infiltrés qui permettent d’intercepter des terroristes le plus souvent en devenir. C’est, paraît-il, mieux que rien.
Le cas le plus spectaculaire a été révélé par son principal protagoniste, Morten Storm, en 2012. Biker danois converti à l’islam puis au jihad, il a révélé à la presse qu’il avait été recruté par les services intérieurs du Danemark (le PET), puis qu’il avait œuvré au profit du MI6 puis, surtout, de la CIA qui lui doit la localisation puis l’élimination de l’idéologue d’AQPA Anwar Al Awlaki en 2011. Storm, rémunéré et formé par ces services, n’était cependant pas un fonctionnaire en activité. Le récit de son aventure, Agent Storm. My life inside Al Qaeda and the CIA. (2014), se dévore et est d’une autre tenue que certains textes publiés récemment, sans parler de sa crédibilité.
Il est naturellement possible de s’approcher des jihadistes comme des mafieux ou des groupes politiques clandestins, jusqu’à recevoir leurs confidences ou relayer leurs messages. La chose n’est pas sans risque, mais elle n’a rien à voir avec une véritable infiltration, qui implique d’être sous couverture, et, pour faire simple, de se faire passer pour un autre.
OSS 117 : Le Caire, nid d’espions, de Michel Hazanavicius (2006).
Le rituel des cafés stratégiques reprend, sous les couleurs d’U235, et ouvre la saison en recevant Gérald Bronner.
L’homme, au-delà de ses travaux de sociologue, a le courage de faire résonner la voix de la raison quand le monde n’en a cure. Auteur d’un passionnant ouvrage, La Démocratie des Crédules (PUF, 2013, 360 pages), il sait mieux que quiconque décortiquer le discours des faux gourous ou des vrais imbéciles, ce qui lui vaut d’être régulièrement la cible de gens qui n’aiment pas qu’on révèle leurs impostures.
Sa venue, le 9 octobre, au café Le Concorde, que nos fidèles connaissent bien, est donc un honneur et un plaisir.
Evaluer le matériel de guerre pris à l’ennemi est une pratique aussi ancienne que la guerre elle-même. Le voler pour le comprendre et ne pas se laisser distancer par les innovations de l’adversaire relève de la même logique, et on ne compte plus les exemples, par exemple lors de la Deuxième Guerre mondiale, d’avions pris aux uns ou aux autres lors des combats et testés ensuite en vol, avec parfois de lourdes conséquences. On se souviendra, notamment, du Zero retrouvé à Akutan, dans les Aléoutiennes, en 1942, remis en état puis testé par la Navy et Grumman à San Diego, et dont l’étude offrit de précieux enseignements. Certains de ces avions, chasseurs ou bombardiers, capturés furent même utilisés lors de missions spéciales, avant que les romanciers et scénaristes de BD ne s’emparent de l’idée, de Biggles à Buck Danny.
Créer une unité entièrement équipée de matériel ennemi afin de rendre l’entraînement de ses troupes le plus réaliste possible n’est, en revanche, pas si courant et c’est pourtant exactement ce que les Etats-Unis firent en conduisant le programme Constant Peg, que j’avais rapidement évoqué ici. Sa déclassification, en 2006, permit à plusieurs de ses acteurs de sortir de leur silence et d’apporter leur témoignage aux historiens. Le plus important d’entre eux est sans nul doute celui d’un des pères du programme, le colonel Gaillard Peck, auteur en 2012 de America’s Secret MiG Squadron: The Red Eagles of Project CONSTANT PEG (Opsrey, 352 pages).
Deuxième commandant du 4477th Test and Evaluation Flight (TEF), en 1978, le colonel Peck a été le premier à utiliser le mythique range de Tonopah, près de Nellis AFB (Nevada) pour ses MiG. Il dispose alors sur cette base isolée de MiG-17et de MiG-21. Des MiG-23 y seront affectés en 1983, et le colonel John Maclark, patron du 4477th Test and Evaluation Squadron (TES) entre 1985 et 1987, déclara en 2012 que l’unité disposait de pas moins de 26 MiG au milieu des années ’80 (dont des copies chinoises Shenyang J-7).
Le livre de Peck est assez curieusement construit, et n’a rien d’une enquête historique. Le récit des réflexions et expérimentations conduisant à la mise en place de Constant Peg est régulièrement interrompu par des portraits de collaborateurs ou des considérations qui, intéressantes, auraient pu être introduites plus habilement ou, sinon, figurer en annexe. Le texte, au-delà de ce défaut, fourmille d’anecdotes et dresse un tableau assez fascinant de la communauté des pilotes de chasse impériaux, des dernières années du conflit vietnamien à la deuxième Guerre froide. On y voit une élite de pilotes, passant d’une affectation opérationnelle aux Etats-Unis ou outre-mer à des postes d’état-major ou d’instructeurs, alors qu’un matériel en chasse un autre et que les moyens sont colossaux.
Pilote de F-4D au Vietnam, le colonel Peck vole ainsi au cours de sa carrière sur T-33, T-38, F-5, F-15, MiG-17 et MiG-21, tandis que ses camarades passent du F-105 au F-16, ou du Phantom au F-14. C’est, en toile de fond, la puissance militaro-industrielle américaine que l’on observe, tiraillée entre les initiatives parfois intempestives d’une poignée de précurseurs et les lourdeurs administratives du système chargé de gérer cette puissance. On croise aussi, au détour du récit, quelques légendes de l’Air Force, comme Bob Lodge (3 victoires au Vietnam), Steve Ritchie (5), Charles DeBellevue (6), et de la Navy, dont Chuck Heater Heatley, ancien instructeur à Top Gun, plus tard pacha de la VF-21 et photographe d’aviation renommé. Heatley est même le concepteur de l’insigne du 4477th TEF, qu’il rejoint en 1979.
Dense, le texte du colonel Peck n’est pas d’une grande tenue littéraire mais on y trouve beaucoup de réponses, ainsi qu’une poignée de questions quant aux suites du programme, sous une autre forme mais dans un même but. On pourrait lui reprocher de ne pas évoquer, ou à peine, la façon dont tous ces chasseurs soviétiques se retrouvaient ainsi dans le Nevada, mais son livre est d’abord un recueil de souvenirs, et Peck se concentre, fort logiquement, sur le pilotage. A lire, donc, mais à réserver aux amateurs déjà éclairés.
Je ne pensais pas voir un jour un numéro d’OT, cette prunelle de nos yeux, s’exhiber ainsi en couverture d’un livre. C’est désormais chose faite, et le livre de Stéphane Gillier, 65-84 (Phébus, 176 pages), paru au mois de mai dernier, est étonnant ne serait-ce que pour cette raison.
Je ne sais, à dire vrai, comment qualifier ce texte. Si on suit les pas d’un agent d’un service qu’on imagine sans mal être la DGSE, entre la caserne Mortier, le fort de Noisy ou Cercottes, il est plus délicat d’y voir un roman d’espionnage. On a beau y tuer un islamiste algérien en Pologne ou y faire du renseignement en Afghanistan sous couverture humanitaire, il ne s’agit pas d’un thriller et on est à mille lieux de la littérature de gare ayant trait au terrorisme, fut-elle publiée par de prestigieuses maisons parisiennes.
65-84 est, en réalité, le récit d’une dérive, celle d’un jeune homme qui se laisse porter par les événements et paraît ne jamais être vraiment concerné par son environnement. Détaché, presque lointain, il devient militaire, élève officier à Saint-Cyr avant d’être happé par un service de renseignement, d’y être formé puis envoyé en mission. A aucun moment on ne sent chez ce garçon le moindre goût pour ce qu’il fait, et sa lucidité, rapidement acquise, au sujet du système dans lequel il évolue ne contribue pas à développer son enthousiasme – ni à le rendre sympathique.
Tout au long de ces pages, écrites dans un style remarquable, et pour tout dire assez fascinant, on assiste à la vie d’un espion qui s’ennuie, erre dans sa vie comme il erre dans le monde. De Gênes à Istanbul, tout n’est que lassitude, fatigue, étreintes tarifées, grisaille. Pas d’enthousiasme, ici, pas de grandeur, pas d’excès. Quelques courtes bagarres, de l’alcool, un peu de came pas bien méchante, et cet homme qui fait ce qu’on lui dit de faire, sans vraiment discuter et paraît toujours se demander ce qu’il fait là. Au final, d’ailleurs, on ne sait pas si ce dégoût vient de ce que la République lui demande d’accomplir ou si le malaise est plus profond et plus ancien. Et on ne le saura pas.
Reste un livre talentueux, très original, portrait d’un militaire devenu espion, désenchanté, blasé, lassé, qui évoque parfois, par sa distance, certains polars de James Ellroy. Une lecture qu’on ne lâche pas, et qui laisse une impression durable, presque tenace, comme un rêve désagréable.
Genre majeur du cinéma occidental, le western a connu bien des vies, du classicisme le plus élégant au réalisme le plus cru, en passant par la parodie, les drames intimistes personnages ou les fresques grandioses, etc. Certains de ces films, parfois tournés dès les débuts du cinéma, se sont imposés comme des chefs d’œuvres immortels, réalisés par les plus grands, comme Howard Hawks, Raoul Walsh, Michael Curtiz, John Ford, Anthony Mann, Sergio Leone, Sam Peckinpah, Clint Eastwood, Richard Brooks, Michael Cimino ou John Huston.
On ignore cependant souvent, en Europe, que le western, avant d’être un genre cinématographique, a été nourri par des milliers de romans et de comics, et que de grands auteurs s’y sont illustrés. Elmore Leonard, mort le 20 août dernier, n’était ainsi pas seulement le prolifique auteur de polars réjouissants, adaptés par Quentin Tarantino (Jackie Brown, 1997), Steven Soderbergh (Out of Sight, 1998), Barry Sonnenfeld (Get Shorty, 1995) ou F. Gary Gray (Be Cool, 2005). Il était d’abord un auteur de westerns, à l’origine de plusieurs classiques décrivant la conquête de l’Ouest sauvage : L’Hommede l’Arizona (Bud Boetticher, 1957), 3h10 pour Yuma (Delmer Daves, 1957, puis James Mangold, 2007), Hombre (Martin Ritt, 1967), ou Valdez (Edwin Sherin, 1971).
Moins connu en France qu’Elmore Leonard, Ernest Haycox est considéré aux Etats-Unis comme un des écrivains les plus importants du genre, et les adaptations de ses romans comptent parmi les plus grands titres du western classique : La Chevauchée Fantastique (John Ford, 1939), Pacific Express (Cecil B. DeMille, 1939) ou Le Passage du Canyon (Jacques Tourneur, 1946).
En 1952, alors qu’il ne travaille plus pour la MGM, Roy Howland, un vétéran d’Hollywood spécialisé dans les séries B, réalise pour le compte de la société de William Cagney Bugles in the Afternoon (Les Clairons sonnent la charge) à partir du roman de Haycox, publié en 1944. Sans grand relief, le film ne rend pas hommage au livre, que les éditions Actes Sud viennent de publier dans leur nouvelle collection L’Ouest, le vrai sous son tire original : Des clairons dans l’après-midi.
A l’instar de Bertrand Tavernier, qui dirige cette collection et qui a écrit une postface au roman, j’ai été subjugué par ce récit. Centré sur l’itinéraire d’un homme complexe, ancien officier pendant la guerre de Sécession qui s’engage dans le 7e de Cavalerie dirigé par le lieutenant-colonel Custer, le roman est l’occasion de présenter quelques personnages passionnants et de les faire converger vers la bataille de Little Bighorn, les 25 et 26 juin 1876.
Combat mythique entre les Tuniques bleues et un rassemblement de Sioux lakotas et de Cheyennes, Little Bighorn est une défaite cinglante pour l’armée des Etats-Unis, qui y perd plus de 250 hommes, dont Custer lui-même. La bataille est encore abondamment étudiée aux Etats-Unis, même si elle n’est connue par chez nous que via le cinéma ou la télévision.
Habilement, Haycox a choisi de nous décrire la marche à la guerre puis la fameuse défaite du point de vue de ses participants, sans jamais tomber dans la défense d’un certain héroïsme colonial ou au contraire la dénonciation stérile des menées militaires américaines. Dans un style d’une admirable sobriété, et dans le même temps très élégant, l’auteur s’attache à la fois à des études de personnalités et à la description, en toile de fond, de la vie sur la Frontière et de la guerre contre les Indiens des Plaines.
On a tendance, en effet, à oublier que toute l’épopée artistique du western, au cinéma, à la télévision ou dans la littérature, est d’abord le récit d’une conquête coloniale brutale, impitoyable, et de l’installation chaotique d’une société blanche sédentaire dans d’immenses territoires sillonnés pendant des siècles par des nomades. Dans ces espaces vides, qui donnèrent le vertige aux expéditions espagnoles qui s’y aventurèrent en provenance d’Amérique centrale, les colons américains affrontent, en plus des tribus qu’ils chassent, une nature extrême, infiniment hostile, dépourvue de la moindre infrastructure.
Le western est donc aussi cela : la chronique de ces étés torrides, de ces hivers interminables, de ces plantes vénéneuses, de la faiblesse numérique de l’occupation humaine, de ces mois d’isolement, et aussi de la vie de ce monde interlope, sur la Frontière. Les garnisons s’y installent, avec femmes en enfants, entourés de villages et de commerces, et on pense aux place fortes romaines sur le limes. On y trouve des aventuriers, des bordels, des trafiquants qui alimentent les tribus en armes, des représentants de Washington incapables de faire régner l’ordre et la loi, et la lutte, maintes fois relatée, entre riches et pauvres.
Cette société violente, qui tente de dompter son environnement, vit dans la menace permanente des raids des tribus spoliées et compte sur les unités de l’armée fédérale pour imposer la paix, quitte à participer à une entreprise génocidaire.
Haycox, qui a écrit ce roman pendant la Seconde Guerre mondiale, ne se laisser aller à aucune facilité patriotique, à aucun réflexe cocardier. Il y montre des officiers talentueux ou médiocres, des soldats épuisés pas systématiquement héroïques, des morts idiotes, des erreurs tactiques, et il ne cache rien de l’ampleur de la défaite subie par le 7e de Cavalerie de Custer. La plupart des commentateurs s’accordent d’ailleurs pour estimer que le récit des combats livré par Haycox figure parmi les meilleures descriptions disponibles de la bataille. L’auteur, se tenant à distance du mythe, prend soin de se concentrer sur d’autres actions que celles de Custer, dont, de toute façon, on connaît le sort.
Drame intimiste, triangle amoureux tragique, Des clairons dans l’après-midi est donc également un instantané de ce moment où, défié par les Sioux et les Cheyennes, l’Empire lance une nouvelle grande campagne qu’il n’est sans doute pas absurde de qualifier de contre insurrectionnelle. Face à un ennemi insaisissable, qui lutte non plus pour sa liberté mais contre son anéantissement, dans des territoires immenses – et grandioses, l’armée américaine poursuit l’impitoyable conquête de son hinterland.
Plus d’un siècle plus tard, et malgré le réveil des nations amérindiennes et la prise de conscience du génocide, le western reste comme une page de gloire de l’histoire américaine, et ça n’est pas le moindre des paradoxes pour un monde occidental que ne cesse d’expier son histoire. Il faut, une fois de plus, admettre que les conditions dans lesquelles nos Etats s’établissent ne souffrent aucune discussion. La lucidité avec laquelle Ernest Haycox, qui ne fait jamais parler les Sioux, décrit la brutalité de la conquête de l’espace intérieur américain n’est pas la moindre des qualités d’un livre absolument remarquable.