Et si la vieille définition n’avait pas tant servi à propos de Racine et de Corneille, nous dirions que Bossuet l’a peint tel qu’il devrait être et que Pascal l’a peint tel qu’il est.

Tueur fou, nous a-t-on dit, jusqu’à la nausée.

Dès lundi soir, alors que la traque commence, on nous parle de tueur fou. Tueur ? Qui est mort ? Attendons que le pauvre garçon flingué le matin meure pour utiliser ce terme. D’ici là, mieux vaut prier pour sa survie. Fou ? Pourquoi fou ? Parce qu’il s’en est pris aux médias ? Ben non. Radical ? Oui, manifestement. Dangereux ? Bien sûr. Terroriste (un terme qu’on n’entendra pas) ? Evidemment.

Lundi, les services de police sont donc à la recherche d’un tueur fou qui n’a pas tué et dont on ne sait rien, si ce n’est que ses cibles relèvent d’une démarche politique au regard des cibles touchées. Elle est peut-être délirante, mais elle est plus que concrète.

Aussitôt, chacun y va de son commentaire, ou plutôt de sa projection de fantasme. Sans doute trompés par la description physique diffusée par les autorités, quelques uns, dont la toujours si pertinente Caroline Fourest, qui a un avis sur tout comme le professeur Rollin, pointent déjà d’un doigt vengeur l’extrême droite. La réflexion ne manquerait pas de logique si elle provenait de cerveaux analysant froidement les quelques éléments disponibles, mais elle relève, ici, du réflexe pavlovien le plus lamentable, et le plus inquiétant.

Personne, par exemple, n’envisage sérieusement un nouveau Merah, réalisant dans Paris l’attentat dynamique dont je ne cesse de parler à mes élèves ou stagiaires et que je ne manque jamais une occasion de mentionner au bureau. Non, mille fois non, un type qui s’attaque aux médias, c’est nécessairement un facho, en loden et pantalon de velours côtelé. Et d’ailleurs, puisqu’on parle de cibles, tout le monde semble avoir oublié la tour de la Société Générale, à La Défense. On y a quand même tiré un coup de feu, me semble-t-il, et la violence y a donc été plus importante que dans le hall de BFM. Mais c’est pas grave, exit la SG, l’important, c’est la presse, sa liberté, la démocratie, (air connu).

Il va de soi que je partage tout ce qui a été dit par nos hommes politiques au sujet de l’indispensable défense de nos médias, et du lien étroit entre la liberté de la presse et nos libertés individuelles, mais je suis d’un naturel prudent et quand j’étudie un attentat – puisqu’il s’agit bien de ça – je n’oublie aucune des cibles, ni aucune des réactions.

Evidemment, il se trouve toujours un petit imbécile pour balancer sur Twitter que tout ça c’est rien qu’un complot de la gauche, ou que c’est la preuve que Mme Taubira (dont c’est la fête tous les jours depuis qu’elle est entrée au gouvernement) est bien laxiste ou que les médias n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes. Le fait que ces remarques constructives émanent de petits élus locaux UMP, de ceux qui trouvent que le FN dit des choses très justes, a sans doute aidé nos éditorialistes à se concentrer sur une piste d’extrême droite.

Et là, c’est le drame. Notre tueur fou qui n’a pas tué et dont on ne sait pas s’il est fou est identifié et arrêté dans la foulée mercredi soir. Il s’agit du sympathique M. Dekhar, bien connu depuis 1994 et l’affaire Rey-Maupin (aucun lien avec les inspecteurs Rey et Massart, évidemment).

Quel choc. Un type d’origine algérienne, extrémiste de gauche, se prétendant membre du DRS, qualifié par la justice française d’affabulateur mais aucunement de fou, ramassé dans un parking après une misérable tentative de suicide, laissant derrière lui des revendications pleines de banques prédatrices, de médias aux ordres, de complot fasciste. Mauvaise mayonnaise, les gars. Votre fasciste se révèle être un révolutionnaires à la tête farcie de foutaises, assez voisines d’ailleurs.

L’affaire devient véritablement intéressante à ce moment précis. On voit ainsi apparaître une dimension communautaire, et certains internautes voient dans ce pauvre Abdelhakim Dekhar une nouvelle victime, après Mohamed Merah, d’un complot policier français visant de pauvres jeunes Algériens déracinés. Et on entend aussi les habituels commentateurs crypto fascistes s’en prendre, avec la finesse qu’on leur connaît, à l’immigration et à la justice, réclamer la peine de mort, moquer la lenteur de l’enquête, pourtant exemplaire. Et à l’extrême gauche, justement, chez les révolutionnaires en pantoufles, les partisans du Grand soir qui seront en RTT le jour où il faudra prendre les armes, le silence le dispute au complotisme le plus imbécile.

Il faut dire qu’il y a de quoi se trouver un peu gêné.  Ce pauvre Dekhar, en effet, n’a pas écrit plus de trucs délirants que d’autres, qui noircissent à longueur de journée Twitter ou Facebook ou leurs blogs d’attaques haineuses contre les banques, les médias, les gouvernants, forcément tous pourris, qui nous assaillent de considérations hasardeuses sur des complots auxquels personne ne comprend rien et qu’ils ont démasqués, seuls, depuis leur Minitel, qui nous haranguent au sujet des élites cosmopolites, de la finance apatride, qui tirent des conclusions générales de faits divers tragiques, et qui n’exposent, finalement, que leur incompréhension devant un monde qui change – certes, en mal – trop vite pour eux.

Dekhar est-il devenu fou depuis qu’il a purgé sa peine de prison, lorsque Mme Taubira était très loin du ministère de la Justice ? Ses convictions sont certes délirantes, mais elles ne me semblent pas si différentes de celles qu’on lit sous de prestigieuses plumes. Qualifier ce garçon de fou est le recours de ceux qui ne veulent pas voir la vérité en face, ou qui ressentent soudain un malaise devant la proximité de leur pensée avec ses propos. Il n’est pas inutile de rappeler, en passant, qu’Anders Breivik a été reconnu responsable de ses actes par la justice norvégienne. Je dis ça, je dis rien.

La folie est l’alliée de ceux qui nient les faits, refusent la réalité, se complaisent dans une vision passéiste de phénomènes qu’ils n’ont peut-être jamais vraiment compris. On peut parfaitement admettre la stupeur, voire la sidération, devant la dérive politique d’un homme seul, mais la faire relever de la pathologie mentale est étonnant. Les jihadistes sont fous, les révolutionnaires sont fous, les écologistes violents sont fous, tous ceux qui s’écartent de la ligne sont fous, selon une logique totalitaire qui refuse la pensée alternative, associe passéisme, ignorance, incompréhension, et qui confond condamnation morale avec étude des faits. Combien de fois a-t-on entendu cette chanson ?  A Woolwich, à Boston, pour ne citer que les exemples les plus récents, et c’est à chaque fois un crève cœur de contempler autant de certitudes creuses.

Le fait est qu’Abdelhakim Dekhar est un terroriste, et je ne vois pas, en effet, comment qualifier autrement un homme qui, armé, s’en prend à des médias et à une banque, essaye de tuer un jeune homme dans le hall d’entrée de Libération, et laisse derrière lui des écrits politiques exposant ses motivations.

Seulement voilà, Abdelhakim Dekhar est un type d’extrême gauche. Il n’est pas jihadiste, et il n’est pas non plus d’extrême droite – même si ses propos, tels que rapportés par le procureur de Paris, ne doivent sans doute pas déplaire à Peshawar ou dans certaines rédactions parisiennes. Dekhar est un membre de la mouvance autonome, ce creuset de l’extrême gauche radicale française née après 1968. Ses propos ne tranchent guère, sur les banques ou la Syrie, avec ce qu’on entend dans certains meetings.

Une fois de plus, quand la fièvre retombe, on ne peut que contempler le désastre, la spectaculaire accumulation de crétineries proférées doctement par nos esprits les plus en vue – à défaut d’être les plus clairvoyants. Partis trop vite contre l’extrême droite, certains ont fait son jeu. Chez les uns comme chez les autres, chaque événement qui sort de l’ordinaire vient ainsi nourrir une pensée délirante, qui se complait dans l’invective, la condamnation du monde, l’imprécation, comme lors de l’affaire Méric, au mois de juin dernier, et qui se transforme en prophétie autoréalisatrice. De ce point de vue, Dekhar a, lui aussi, réussi son coup en révélant toutes nos failles et toutes nos tensions. On peut simplement souligner que ça devient de plus en plus facile.

J’ai ouve’t une g’osse voie d’eau

Avant toute chose, saluons le retour en France des otages d’Arlit. Quelles qu’aient été les conditions de leur libération, les voilà vivants, en famille, dans leur pays, après plus de 1.000 jours de détention aux mains de types qu’on aurait dû flinguer depuis longtemps. Je repense, aujourd’hui, aux visages vus lors des réunions des familles (ici et ) et je ne que peux me féliciter du dénouement de cette affaire. On vous souhaite à tous beaucoup de bonheur et, surtout, de paix.

Hélas, nous sommes en France, et si plus rien ne finit par des chansons, tout finit par des polémiques. Quelques jours après l’annonce publique de la libération des Quatre d’Arlit, les torrents de médiocrité qui se déversent sur nous pourraient bien emporter avec eux toutes les bonnes volontés.

Commençons par la sortie de Mme Le Pen sur Europe 1 au sujet des choix vestimentaires de nos concitoyens récemment libérés. Passé le premier moment de stupeur, on se demande à quoi la fille de son père peut bien faire allusion. S’agit-il de s’étonner de voir revenir du Sahel des hommes ne portant pas d’impeccables smokings à la manière d’Hubert Bonisseur de la Bath ou de James Bond, mais bien des chèches, comme des millions de Français désireux de se protéger du froid, du soleil, du vent, du sable ? Faut-il s’émouvoir d’entendre Mme Le Pen révéler au monde que ses seules connaissances concernant le Moyen-Orient ou le terrorisme ont été glanées dans la – remarquable – série Homeland ? Doit-on encore être surpris par la capacité qu’a cette femme à dire tout et n’importe quoi, comme si la décence et la réflexion étaient des attitudes décidément bien dépassées ? A force de vouloir supposément libérer la parole publique, on atteint aisément le niveau d’une conversation de comptoir, si ce n’est d’après match. Il faut croire que la dédiabolisation d’un parti est sans effet sur l’intelligence de sa parole, au contraire. Mais bon, je vous le dis entre nous, moi aussi j’ai été troublé par l’attitude des ex-otages. J’en ai vu plusieurs sourire, et (murmure conspiratif), l’un d’eux est noir. Non mais vous vous rendez compte ? Manquerait plus qu’il demande à rester en France, tiens.

Et puisqu’il s’agit de commenter, la fine équipe de On refait le jihad s’était réunie dans l’urgence sur le plateau de C dans l’air, sous la houlette d’Yves Calvi, qui confond décidément vulgarisation et médiocrité. On trouvait là, dans l’après-midi du 30 octobre, Roland Jacquard, plus bronzé que jamais, Christophe Barbier, qui a toujours quelque chose à dire, et Antoine Glaser, ancien patron de la Lettre du Continent. Étonnamment, au milieu de cette assemblée se débattait Diane Lazarevic, la fille de Serge, et on se demandait bien – on se le demande encore, d’ailleurs – de quelle utilité pour les téléspectateurs pouvait bien être la jeune femme, victime et non spécialiste (bon, vous me direz, les autres non plus ne sont pas spécialistes, et vous n’aurez pas tort). Du coup, et comme à chaque fois, l’émission atteignit de nouveaux sommets, M. Barbier, entre ses quatorze éditoriaux quotidiens, ses vingt-deux coups de gueule de la semaine, la direction d’un hebdomadaire et ses diverses apparitions people, trouvant le temps d’asséner quelques lieux communs d’anthologie au sujet de l’état psychologique des otages.

Prétendant toujours que son père était 1/géologue 2/apiculteur 3/bonne d’enfants, Mlle Lazarevic n’a, pour sa part, de cesse d’accuser les autorités françaises d’avoir abandonné son père et son défunt comparse, Philippe Verdon, à leur sort, alors que les otages d’Arlit, soutenus par « une grande entreprise », ont été libérés. On comprend et on partage la peine de la jeune fille, mais faudrait voir, aussi, à ne pas nous prendre pour des caves. Les deux hommes, au sujet desquels de nombreux doutes ont rapidement émergé, étaient plus probablement en mission pour le Seigneur que lancés dans une complexe mission de prospection scientifique. Et d’ailleurs, les entreprises employant les captifs d’Arlit avaient un devoir de protection – et quand on sait comment était défendu le site en septembre 2010, hein, les gars… – et se devaient donc de tout faire pour les sortir de là. Et à ce sujet, je me demande bien qui a pu lancer le duo Verdon/Lazarevic au Mali en ce funeste mois de novembre 2011. Si quelqu’un a une réponse, ça m’intéresse. #Justsaying

Le fait est que Philippe Verdon est mort, et que Serge Lazarevic manque toujours à l’appel. Tant que j’y suis, d’ailleurs, je voudrais préciser à Diane L que son papa n’a pas été enlevé par le MUJAO, comme on lui a affirmé, mais par AQMI. Avant de crâner devant une jeune femme éplorée, les mecs, ayez au moins la décence de bosser un minimum. Mais la question n’est pas là, et s’il fallait énumérer toutes les énormités proférées depuis trois jours, on y passerait la journée et ça n’aurait aucun intérêt.

Bien plus que les saillies paranoïaques de Marine Le Pen ou les remarques creuses de Christophe Barbier, le point le plus intéressant de cette affaire réside en effet dans son issue. Douze heures seulement après l’annonce de la libération de nos concitoyens, Le Monde publiait ainsi sur son site Internet un long et passionnant article signé Jacques Follorou modestement intitulé Otages d’Arlit : le dessous des négociations.

Manifestement très bien renseigné, ce papier relatait, avec un luxe de détails rarement atteint, surtout si peu de temps après, les péripéties ayant conduit à cette issue heureuse. On y confirmait ainsi le versement d’une rançon, l’implication de tous les moyens de l’Etat, et le rôle ô combien déterminant à la fois de Pierre-Antoine Lorenzi et du cabinet du ministre de la Défense lui-même.

Disons-le tout de go, le fait qu’il y ait eu rançon, et peut-être même libération de terroristes détenus, est un problème, et une fois de plus la parole officielle française a tout de l’incantation vaine, mais mon attention a été retenue ailleurs. L’article de M. Follorou a été reçu avec stupeur tant il apparaît à la fois qu’il a été quasiment pris sous la dictée et qu’il confirme, plus ou moins habilement, que l’auguste maison sise boulevard Mortier n’a manifestement pas été déterminante dans cette affaire. Mieux (ou pire, c’est selon), on dirait bien que l’administration dont le service de contre-terrorisme était progressivement devenu un service de contre-kidnapping (une mission noble, mais somme toute secondaire) a perdu la main, au moins dans l’affaire d’Arlit.

L’article de M. Follorou vient, avec d’autres, confirmer que les relations entre le nouveau tôlier du Service et certains acteurs parallèles des négociations s’étaient, sans surprise quand on connaît les uns et les autres, tendues ces derniers mois. Et on apprend, au détour d’une discussion impromptue, que les fonctionnaires du boulevard Mortier étaient accusés « de tourner en rond dans le désert » alors que le temps de détention devenait interminable – et que ça se passe de mieux en mieux au Mali. Du coup, et puisqu’on en vient, finalement, à reprocher à une administration d’appliquer les consignes de l’Etat, quand bien même celles-ci seraient politiquement de plus en plus difficiles à tenir, on fait appel à des réseaux d’anciens et à quelques habitués des manœuvres plus ou moins élégantes, comme cela est fait ici de façon particulièrement limpide.

La situation peut donc être résumée ainsi. Confrontée à la difficulté – voire l’impossibilité – de régler une affaire en suivant les directives présidentielles (« Pas de rançon pour Miss Blandish »), soumise à la volonté du ministère de la Défense de reprendre la main, même brutalement, sur tous les acteurs relevant de son autorité (en dépit d’habitudes déjà anciennes), fragilisée par une affaire camerounaise où d’autres que la France ont payé pour des Français, Mortier mesure à son tour les incohérences et les tensions internes d’un pouvoir dont on ne doute pas qu’il veuille la sécurité du pays mais qui a bien du mal à tenir ses engagements de fermeté et de moralisation.

Aux coups de mentons succèdent donc les coups de pub de vétérans sulfureux, complaisamment relayés par des journaux qui alternent ou associent attaques contre le renseignement et scoops écrits par d’autres, et qui, tout en appelant avec emphase à une moralisation des activités des services secrets, vantent les mérites d’officines plus ou moins recommandables.

On applaudit.

Have you ever danced with the devil in the pale moonlight?

Quelques âmes charitables ont récemment essayé de me convaincre que les jérémiades des uns et des autres au sujet des écoutes impériales, connues de tous, dont les services se protègent depuis des années (et contre lesquelles ils mettent en garde ministères et industriels depuis aussi longtemps) n’étaient proférées que pour fragiliser la position de Washington lors des négociations commerciales qui s’annoncent.

L’hypothèse est évidemment plaisante, car elle suppose que quelqu’un réfléchisse dans ce pays à des manœuvres diplomatiques et qu’en plus il les réalise. Dans un autre contexte, le doute serait ainsi permis, mais avouons qu’il semble très présomptueux d’espérer une quelconque réflexion de cette audace de la part de nos dirigeants. Non pas qu’ils soient idiots – même si je reconnais que le doute peut ponctuellement exister, mais osons écrire que ce qui caractérise le pouvoir actuel n’a que peu à voir avec les grandes heures du leadership à la française.

Je pêche peut-être par scepticisme, voire même peut-on m’accuser d’irrespect. J’ai cependant peine à croire qu’un Président, qui, après avoir condamné la politique spectacle et la tendance au micro management de son infatigable prédécesseur mais se mêle d’une affaire d’expulsion du niveau d’un préfet de département ou s’apprête à recevoir les responsables de l’Union des clubs professionnels de football (UCPF) et ne parvient pas à faire plier une poignée de baltringues à l’Assemblée, puisse avoir assez de grandeur et de hauteur de vue pour manœuvrer comme un véritable chef d’Etat avide de défendre les intérêts de la nation.

Après avoir douté, sans malice, de sa capacité à tenir son rang, je m’étais incliné, avec plaisir et soulagement, devant la détermination affichée au Mali. J’ai, depuis, appris comment l’affaire avait commencé, et il m’a bien fallu revoir mon jugement. Si, d’ailleurs, la guerre est loin d’être terminée, comme nous sommes quelques uns à l’avoir annoncé il y a déjà des mois, le fait est que, aussi étrange que cela puisse paraître, l’important est ailleurs.

Les polémiques qui se succèdent dans le pays depuis trop longtemps au sujet de ce qu’il faut bien appeler des questions profondément régaliennes, et qui partent trop souvent du camp actuellement au pouvoir, sont, en effet, infiniment inquiétantes. Qu’il s’agisse de drones armés, un sujet que je n’ai que trop traité ici, de renseignement technique, voire de la pure violence guerrière, tout indique que nous sommes dirigés par des dogmatiques de la posture morale. Oublieux de la légalité républicaine, comparant une expulsion validée par la justice aux rafles de l’Occupation, condamnant les écoutes de la NSA sans même imaginer que les services français puissent en pratiquer eux aussi, frissonnant d’horreur quand un légionnaire arbore les insignes mêmes de la violence mortelle qu’il exerce au profit de la République, théorisant le contrôle parlementaire d’activités dont ils ne comprennent ni les mécanismes ni les objectifs ni la logique, les Saint-Just de pacotille pullulent. Idiots utiles, imbéciles heureux ou saboteurs sous couverture, ils élargissent un peu plus le fossé qui se creuse en France entre la communauté des forces de sécurité et la population. Déjà frappée par de spectaculaires réductions budgétaires, victime du retentissant échec du logiciel Louvois (on imagine l’ampleur du scandale dans une entreprise d’Etat ou une administration), l’armée française s’est même vue récemment amputée d’une partie de son passé par une fascinante démonstration de révisionnisme. La novlangue des communicants, soigneusement politiquement correcte, quitte à être mensongère, se déploie et consterne par son ignorance, sa suffisance, et ses certitudes.

Les indignations face aux drones armés, aux écoutes de la NSA ou aux masques glaçants pourraient faire rire si elles n’étaient pas le symptôme d’un refus des réalités. On peut croire sincèrement à la République et à ses valeurs les plus élevées et se livrer, pour les défendre, à des actions exceptionnelles, encadrées par l’éthique personnelle de leurs exécutants comme par des dizaines de règlements et de procédures. A trop vouloir gouverner une puissance comme on gère une crèche, à trop chercher l’immédiate reconnaissance de censeurs confits dans leur confort et leurs croyances, on prend le risque de devenir le fossoyeur d’une certaine pratique de la politique, faite de principes et de pragmatisme, de convictions élevées et de confrontation au pire de l’humanité. Le chef de l’Etat et son gouvernement sont là pour prendre des décisions, qu’ils le disent, si cette mission est trop lourde.

Condamnez, stigmatisez, émouvez-vous, et laissez la place aux extrémistes qui seuls, aujourd’hui, osent assumer la nécessité de la violence, quand bien même elle serait pour eux l’unique instrument de gouvernement. Quand le moment viendra de se plaindre des succès électoraux de certains, choisis par des électeurs sur la simple expression d’une volonté, même brutale, il sera trop tard. Seuls les imbéciles ou les ignorants – mais peut-être êtes-vous les deux – pensent que les principes et les libertés ne se défendent que par leur simple énoncé à une tribune.

Vous collectionnez les louches ?

Avec cette force de caractère qui fait de lui l’équivalent contemporain d’un Philippe Auguste et qui suscite chez nos adversaires comme chez nos allies à la fois la crainte, la fascination et le respect, le Président vient de frapper du poing sur la table.

Auréolé d’une autorité sans faille, vainqueur d’AQMI au Mali (encore un attentat aujourd’hui), déterminant lors de la crise syrienne (Bachar va se représenter aux élections présidentielles), à la tête d’un gouvernement qui brille quotidiennement par sa cohésion et la profondeur de sa vision, le Président vient de demander le lancement d’une coopération bilatérale avec les Etats-Unis dans le domaine du renseignement. Comment ne pas approuver ?

Nation jeune, à l’indépendance acquise récemment, les Etats-Unis disposent, en effet, d’un réel potentiel industriel et d’une ambition mondiale qui méritent qu’on essaye de nouer avec eux des relations étroites, mutuellement profitables. Après tout, peut-être un jour la France, malgré son hyperpuissance militaire et ses succès économiques incessants aura-t-elle besoin du soutien des Etats-Unis ? Et peut-être Paris et Washington seront-ils contraints de lutter, côte à côte, contre un ennemi commun, par exemple une puissance d’Europe centrale aux menées impériales, ou un bloc dirigé par, je ne sais pas moi, la Russie (je dis la Russie, comme ça), voire des extrémistes religieux issus de notre empire colonial. Le Président a raison, il faut développer avec les Etats-Unis une véritable coopération.

J’en profite, d’ailleurs, pour saluer ici les Français, civils et militaires, actuellement déployés aux côtés des légions impériales en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie du Sud, et je leur souhaite bonne chance. Les prochaines réunions bilatérales vont être intéressantes, et sans doute à l’origine de bien des souvenirs enrichissants.

Cela dit, soyons juste – même si ce n’est pas le genre de la maison, la porte-parole du gouvernement, la pimpante Najat Vallaud-Belkacem, a précisé que la Président avait demandé à ce que l’ensemble des informations dont pouvait disposer l’ancien consultant Snowden nous soient transmises, que nous soyons totalement éclairés. Reconnaissons-le, l’idée est brillante, et elle force le respect par son audace et sa pertinence.

Oui, bon Dieu, demandons à ce que nous soient transférés, sans plus attendre, les innombrables secrets avec lequel a filé le Edward Snowden, l’homme que seuls quelques esprits un peu lents continuent de voir comme un héros et qui semble avoir été, en réalité, un agent recruté par les Russes – dans ce qui est sans doute une remarquable opération de retournement puis d’agit-prop.

Oui, bon Dieu, faisons-nous les complices d’une opération qui, en impactant les services de renseignement impériaux, nous affaiblit aussi. Après tout, s’il fallait compter sur les seules sources des services intérieurs français pour déjouer des attentats, hein, comment dire…

Oui, bon Dieu, faisons le jeu des Russes en contribuant à dégrader l’image du renseignement en France, alimentons les fantasmes, nourrissons les incompréhensions, relayons à l’infini les erreurs ou les approximations. Comme depuis des mois, ceux qui tentent de lire cette succession d’affaires sont insultés, qualifiés de petits télégraphistes au service de l’Empire, de cyniques de bas étage. Comme d’habitude, les défenseurs de la vraie foi ont le droit de calomnier et poussent de petits cris perçants dès qu’on a le front de ne pas être en accord avec leur indignation. Une fois de plus, la démocratie, c’est de ne pas contester la vulgate. Fuck la vulgate, au fait.

Mais ça ne marche pas, les grands mouvements de manche, les pitoyables tentatives de tweet clash venues d’apprentis idéologues ou de commentateurs à peine alphabétisés, plus souvent trolls au front bas que véritables analystes capables d’articuler deux idées pour en faire ce qui pourrait passer, vu de loin, pour un raisonnement. Et si ça ne marche pas, c’est tout simplement parce que tous ces gens ne comprennent rien au renseignement, à ses logiques, à ses buts, à ses méthodes et à ses évolutions techniques. La littérature existe pourtant, mais quand on appartient à cette génération qui croit que la science est infuse, que le monde est simple, que la technicité est dépassée, que la compétence est du snobisme et le travail la marque d’un esprit laborieux, forcément, on ne lit pas. Les chtis à la NSA.

Comme le souligne Joshua Foust dans une incisive réaction, la France n’est pas la dernière, pourtant, à pratiquer le renseignement technique (qui n’est qu’une forme de renseignement, faut-il une nouvelle fois le rappeler ?). Tous les pays soucieux de préserver leur souveraineté et de défendre leurs intérêts (stratégiques, militaires, politiques, économiques, diplomatiques, scientifiques) écoutent le monde et tentent d’éviter que le monde ne les écoute. Nos donneurs de leçon, professionnels de la posture, pensent sans doute que le développement des moyens de chiffrement, héritiers des codes manuels, est une activité sans réel but. Ils imaginent probablement que la présence de téléphones chiffrés dans les ambassades ne relève que d’une logique esthétique, et il est sans doute inutile de leur rappeler l’existence des différentes conventions protégeant les communications diplomatiques, secrètes parce que pouvant intéresser d’autres, secrètes parce que leur divulgation pourrait nous nuire.

La croyance dans un monde totalement ouvert, transparent, est tellement utopique qu’elle s’apparente, à mes yeux, à une forme particulièrement raffinée de bêtise. Les Etats-Unis écoutent les ambassades françaises, la France écoute les ambassades américaines, et tout le monde écoute tout le monde, tout le monde regarde tout le monde. Quelle est la teneur des télégrammes envoyés à Washington par les diplomates américains sortant d’un entretien au Quai ? Comment nous jugent-ils ? Que préconisent-ils ? Que vont-ils faire à présent ? Le savoir est un soutien précieux à nos décideurs, oui, même ceux actuellement en poste.

Le renseignement n’est pas un métier de naïfs ou d’adolescents exaltés. Il s’agit d’une activité qui, pratiquée en commun par des services alliés, parfois jusque sur le terrain, ne les verra jamais devenir de tels amis au point que tous leurs secrets deviendront communs. Associés contre Al Qaïda et les groupes jihadistes, Français et Américains sont en désaccord sur le Hezbollah ou le Hamas. Alliés contre le programme nucléaire iranien, ils tentent de se voler des technologies, des contrats dans le domaine de l’énergie, de l’aéronautique, de l’automobile. Ne pas le comprendre, refuser de l’admettre, est plus qu’une erreur, une véritable faute, et elle ne peut provoquer que mon plus souverain mépris pour tout ceux qui se lamentent, dans les rédactions, dans les ministères, dans les partis politiques, au café du coin, et sur Twitter.

L’espionnage massif de la NSA ne me choque pas, car il fait partie du paysage mondial depuis des années, des décennies, et il a été dénoncé par des rapports du Parlement européen depuis plus de dix ans, mais personne ne les a manifestement lus. Il ne diffère pas, dans sa logique, de ce que les grandes nations SIGINT font, seules ou ensemble. Il n’est ni pire ni meilleur dans ses pratiques de ce que nous faisons, de ce que font les Russes, les Chinois, les Israéliens, les Indiens. Il ne me choque pas car il est logique, et il est donc normal. Il n’a rien de surprenant, et le condamner, à ce stade, ne sert à rien. De même, discuter de sa légalité est sans objet, puisque la mission de services comme la NSA ou le GCHQ ou la DGSE est justement de s’affranchir de la loi hors de leurs territoires nationaux respectifs.  On pourrait, éventuellement, se pencher sur la moralité, mais le débat à venir me lasse déjà. Pour un service de renseignement, voire pour un gouvernement, la morale qui doit primer n’est-elle pas la défense des intérêts que j’ai listés plus haut ? A ce titre, intercepter « 70 millions de données par an » dans un pays qui envoie 50 milliards de SMS dans le même temps n’est rien comme le rappelait justement Nicolas Caproni.

Puisque tout le monde écoute tout le monde, la seule chose à faire est de se protéger, et les lamentations n’ont jamais empêché les interceptions de communication. Vraie candeur ou fausse naïveté, calcul intérieur, populisme, démagogie, l’impression qui se dégage de ces derniers jours est celle d’une confusion générale, gracieusement alimentée par les idiots utiles qui se reconnaîtront.

On pourrait, à l’occasion, se pencher sur la campagne de transparence qui, tout en se concentrant sur la communauté américaine du renseignement, touche en réalité depuis des années l’ensemble des services occidentaux, fragilisés par les fuites massives orchestrées par Wikileaks, durement touchés par la trahison de Snowden, et alors que de persistantes idioties sont écrites sur les drones afin de dénigrer une évolution militaire mondiale présentée comme seulement occidentale. Mais à quoi bon essayer d’expliquer ? L’expérience prouve que quand on s’adresse à un gouffre on n’entend jamais que le son de sa propre voix.

Un peu de tenue, baby.

En 1987, Bob Woodward, un journaliste (les gars du Monde, merci de chercher ce mot étrange dans le dictionnaire), publie un de ses livres les plus passionnants, sobrement intitulé CIA/Guerres secrètes. 1981-1987 chez Fayard. On y lit, page 19, ce paragraphe :

National Security Agency (NSA) : Agence de la sécurité nationale. Le plus grand et le plus secret des services de renseignement. Intercepte les communications du monde entier, effectue des opérations d’écoute à l’étranger par l’intermédiaire d’antennes d’écoute, de satellites et d’autres moyens techniques sophistiqués. La NSA déchiffre les codes militaires et diplomatiques des nations étrangères et a également pour tâche de protéger les communications, les systèmes cryptographiques et les codes des Etats-Unis.

Ces lignes ont 26 ans. 26 PUTAIN D’ANNEES. Autant dire que pour les révélations, les gars, va quand même falloir repasser. Demain, vous nous annoncerez quoi ? Que cette année Noël tombe un 25 décembre ? Oui, l’Empire espionne, nous espionne, et espionne les autres. Et oui, nous espionnons l’Empire, et nos alliés. On en titube.

Qu’a donc dit M. Fabius à l’ambassadeur des Etats-Unis, lorsqu’il l’a convoqué aujourd’hui ? Merci pour les écoutes téléphoniques que vous nous avez fournies sans discuter sur la Somalie quand deux de nos espions ont été capturés en 2009 ? Merci pour les localisations de Thuraya au Mali quand nous avons déclenché une guerre que nous pensions d’ailleurs avoir gagnée mais qui n’est pas finie ? Merci pour les frappes de drones au Pakistan et au Yémen contre les émirs d’Al Qaïda, de l’UJI et du TTP qui montent des projets d’attentat contre nous et que nous sommes infoutus de voir ? Oui, merci. On imagine sans peine que l’ambassadeur impérial a dû trembler sous les remontrances d’un pays qui voit sa conduite dictée par une adolescente de quinze ans.

J’avais déjà dit ma honte au mois de juin quand cette supposée affaire est sortie, et je m’étais permis, ici, de rappeler quelques vérités au sujet du renseignement. M. Urvoas, le supposé Monsieur Renseignement du Parti socialiste, occupé à moraliser une activité à laquelle il n’entend manifestement rien ou à obtenir des souvenirs un peu mythos de la part des chefs de service, montre son vrai visage d’idéologue du pauvre dans une affligeante interview publiée ce soir par le Monde. On aimerait que ce pauvre homme laisse de côté Martine écoute son voisin, Caroline et ses amis plongent à Quelern ou la dernière saillie antiaméricaine d’Emmanuel Todd pour se pencher enfin sérieusement sur ce qui se passe hors du 6e arrondissement. Je suis certain que la chose pourrait lui être profitable, et il pourrait même, alors, enfin se demander si la France est convenablement protégée contre les activités de renseignement de ses alliés, de ses voisins, et des autres.

Les leçons de morale candide émanant d’un pays qui fait la guerre au Mali après l’avoir faite en Afghanistan puis en Libye, et qui soutient des rebelles en Syrie tout en envoyant des commandos en RCA ou en Somalie, pourraient faire sourire si elles n’émanaient pas d’un gouvernement aux abois et d’un président dont le leadership ne s’exerce sans doute pas au-delà de sa salle de bains. Les déclarations ulcérées de certains ministres ou de quelques responsables politiques en mal de déclarations vengeresses sont, plus que consternantes, littéralement terrifiantes. Ce soir, je dois confesser que nos gouvernants me font peur, tant leur amateurisme le dispute à une ignorance infinie du monde et de la volonté qu’il faut pour y maintenir le rang de notre pays. Quelqu’un devra leur dire que les discours déclamés la voix tremblante d’émotion sont passés de mode, à supposer qu’ils n’aient pas toujours été ridicules. Mais Manuel Valls n’est pas André Malraux, merci de lui glisser, à l’occasion.

Comme souvent, la France geint, trépigne, s’émeut, joue la vertu outragée, et oublie opportunément les pratiques de ses propres services de renseignement, comme elle relaie avec ravissement la parole des stratèges de jardins d’enfants. Ce refus du monde, qui pourrait être admirable s’il était lié à une vraie politique, à une authentique diplomatie, à une stratégie de puissance pensée et assumée, devient inquiétant quand il relève à la fois de l’ignorance, de la candeur, de la confusion mentale et du populisme à courte vue, le plus imbécile, le plus irresponsable, le plus dangereux.

Ignorants et candides, nos dirigeants le sont. Ils le sont, en particulier, quand ils qualifient de rafle l’expulsion légale, mais ô combien maladroite, d’une adolescente et de sa famille. A tout mélanger, tout le temps, sous le coup d’une émotion sincère mais idiote, il ne faut pas s’étonner que le pays entier se débatte dans la plus totale des confusions. Les mots ont un sens, et dans un pays dont l’ensemble de la classe politique se réclame de la lutte contre le nazisme, évoquer une rafle au sujet de la pitoyable affaire Leonarda mériterait des gifles. L’insulte aux dizaines de millions de victimes des systèmes concentrationnaires qui ont sévi au siècle passé est d’une telle violence qu’elle en coupe le souffle.

Il n’aura échappé à personne, d’ailleurs, que ce déferlement d’antiaméricanisme primaire, lamentablement primaire, dénué de la moindre pensée politique, simple manifestation de troubles obsessionnels, intervient alors que le Président, qui ressemble de plus en plus une fatale erreur de casting, s’est encore ridiculisé. Du coup, et afin de se redresser pour quelques heures, on voit une gauche qui a fait de l’antifascisme son unique programme, et qui a renoncé, en passant, à l’ensemble de ses ambitions sociopolitiques, reprendre à son compte, sans la moindre honte, les méthodes les plus éculées des fascistes qu’elle est censée combattre. En avant, donc, l’ennemi de l’étranger, l’Amérique prédatrice, l’Empire dominateur. Et personne de reprendre, en France, le fait que Snowden soit très probablement un agent retourné par les Russes, ou que Greenwald soit au journalisme objectif ce que Valérie Damidot est à l’impressionnisme. Peu importe, vociférons, déchirons nos vêtements, lamentons-nous. Au moins ça nous occupe.

Aux saillies de Mme Le Pen ou de M. Mélenchon viennent désormais s’ajouter, de la part du gouvernement, des attaques non moins démagogues, dont la tonalité rappelle opportunément que l’antiaméricanisme, à ce stade, n’est ni plus ni moins qu’un racisme. A être trop longtemps gouverné par des médiocres, un pays finit toujours par devenir médiocre. Nous y sommes. Bravo, et encore merci.

Y’a des impulsifs qui téléphonent, y’en a d’autres qui se déplacent

Le 5 octobre dernier, les forces spéciales impériales ont conduit sur les rivages africains deux raids spectaculaires contre deux responsables jihadistes. En Somalie, les petits gars de la SEAL Team 6 sont ainsi (re)venus défier sur leur terrain les Shebab, à Barawe, fief d’Ahmed Godane, pour y atteindre Abikadir Mohamed, dit Ikrima, l’homme des réseaux internationaux du mouvement, devenu après l’affaire de Nairobi (21-24 septembre 2013) une personnalité très en vue. En raison d’une très forte résistance, et alors qu’il aurait pu bénéficier d’un appui aérien rapide et sans doute décisif, le chef du détachement a choisi de renoncer afin d’éviter un carnage. On l’en remercie.

Pendant ce temps, à Tripoli et non à Vera-Cruz, un commando de la Delta Force a capturé en douceur Nazih Abdul Hamed al-Raghie dit Abou Anas Al Libi, une légende du jihad que quelques amateurs persistent à qualifier de « membre présumé d’Al Qaïda » – de même que Lucky Luciano était un membre présumé de la mafia, comme chacun sait. L’opération, exemplaire, a mis fin à une traque commencée aux lendemains des attentats fondateurs du 7 août 1998 à Nairobi et Dar-Es-Salam.

Aussitôt, comme si on annonçait enfin la venue du Sauveur, de nombreux commentateurs plus ou moins autorisés ont affirmé, d’une seule voix vibrant d’émotion, que la doctrine anti terroriste impériale venait, sans le moindre doute possible, de changer et qu’il s’agissait de la mise en application visible du discours prononcé par Barack Obama au mois de mai 2013.

Que n’entendit-on pas, en effet, dans les jours qui ont suivi ces deux opérations ? Que, par exemple, les raids de drones avaient diminué de 50% depuis mai. Que les forces spéciales se voyaient ainsi réhabilitées. Une vieille gloire dont l’occupation principale est de mentir dans le tout Paris au sujet de son bilan (et qui en vient même, ces jours-ci, à se contredire sur l’attentat de Karachi) se laissa même aller à quelques affirmations péremptoires sur Al Qaïda. Connaissant le bonhomme, on eut pu aussi bien interroger le chien de la voisine ou les entrailles d’un coyote mort – et tant pis pour ceux qui avalent les mensonges d’un vieil homme. Un professeur de langue, qui connaît depuis des mois une gloire nationale, et donc planétaire, affirma quant à lui qu’Abou Anas et Ikrima avaient conversé au téléphone et que cette manifeste faute de sécurité avait causé leur perte. Ben voyons.

Comme toujours, la réalité semble plus complexe, et au lieu d’écrire leurs articles AVANT d’avoir collecté et analysé les faits, certain(e)s pourraient faire les choses dans l’ordre, il paraît qu’on apprend ça à l’école. En premier lieu, il est ainsi possible d’affirmer qu’il n’existe aucun lien opérationnel entre les deux raids impériaux en Libye et en Somalie. Les coïncidences opérationnelles existent (souvenons-nous du raid en Somalie de la DGSE alors que débutait l’opération Serval) et on peut même penser que sans les communiqués des Shebab personne n’aurait entendu parler du raid manqué des SEALs à Barawe.

L’opération de Tripoli s’est mieux passée, et Abou Anas, qu’on nous présente comme un retraité du jihad, revenu au pays couler des jours heureux au calme (rires) pour y méditer sur l’impasse de la lutte, a été proprement intercepté, exfiltré vers un bâtiment de la Navy et finalement présenté à un tribunal fédéral, à New York, devant lequel il a évidemment plaidé non-coupable. Lui aussi a sans doute épousé une juriste.

Autant le raid de Barawe s’inscrit, sans la moindre ambiguïté, dans la campagne anti terroriste mondiale menée depuis 2001, autant la capture d’Abou Anas n’a rien à voir. Notre homme était, en effet, recherché par le FBI, compétent pour tout attentat commis aux Etats-Unis ou contre les Etats-Unis à l’étranger, et sa remise par les forces spéciales au Département de la Justice était prévisible. Elle relève d’une doctrine judiciaire impériale immuable, qui voit coopérer le FBI et les forces armées dès lors qu’il s’agit de se rendre maître d’un fâcheux en fuite. Les exemples ne manquent pas, et certaines affaires sont spectaculaires, comme celle de l’Achille Lauro – qui n’est pas un cirque à la mode ou un chanteur de variété italienne. Le FBI dispose ainsi d’une cellule concentrée sur la Corne de l’Afrique, et il bénéficie pour ce faire du soutien de l’ensemble de la communauté du renseignement, dont la mystérieuse NSA, par exemple. Dans certains cas, même, le hasard fait bien les choses, comme l’a prouvé la fin sans gloire de Fazul, mort à la suite d’une erreur de lecture de carte. Il ne faut pas sécher les cours de topo, ça sert toujours.

Pour ceux que la pratique dérange, je rappelle, en passant, que la France n’a pas toujours fait mieux, mais avec des moyens plus modestes. Le sympathique Illich Ramirez Sanchez, ravi à l’affection des siens au Soudan par la DST, en 1994, n’a pas vraiment été arrêté selon les meilleurs standards internationaux, et Djamel Beghal, intercepté à Dubaï au mois de juillet 2001 puis transféré en France le 30 septembre suivant à bord d’un avion de transport sans cocarde (oh, c’est mal), n’a pas vu tous ses droits scrupuleusement respectés. Je me comprends, et si je dis ça, c’est pour aider. L’opération de Tripoli n’a donc rien de révolutionnaire, et on ne peut que saluer sa réalisation, modèle du genre. Tant pis pour ceux qui pensent le contraire.

Posons à présent la question qui tue, ou qui vous blesse méchamment : les raids de Barawe et de Tripoli réhabilitent-ils les forces spéciales ? Je ne suis évidemment pas une référence, mais je n’avais pas compris que les forces spéciales impériales avaient besoin d’être réhabilitées. Après tout, Oussama Ben Laden ne s’est pas ouvert les veines dans un bain parfumé, il n’est pas mort affalé contre Bon Scott dans une Renault 5, n’est-ce pas ? Son élimination, au mois de mai 2011, a été un modèle du genre, et a confirmé que l’investissement américain dans le domaine, qui ne s’est jamais relâché depuis, disons, la Seconde Guerre mondiale, avait donné un outil unique dans l’Histoire. L’amiral McRaven, de passage en France en 2012, avait même déclaré que le Special Operations Command (USSOCOM) menait en Afghanistan et au Pakistan plusieurs centaines d’opérations par an. Pourquoi devrait-on réhabiliter un fer de lance qui remporte des succès et qui dont les exploits, réels ou supposés, sont régulièrement portés à l’écran ?

Tout le monde ne s’est pas posé la question en ces termes, et Le Figaro, plus prompt à gloser sur la Somalie que sur Corbeil-Essonnes, n’a pas hésité à faire sa une, dès le 7 octobre, sur la nouvelle doctrine anti terroriste d’Obama. Le fait est que cela soit sous la plume d’Isabelle Lasserre, co-auteur d’un récit bâclé de Serval, aurait dû inciter à la prudence. Après tout, on ne confond pas non plus M. Pokora avec Marlon Brando, et les avis à l’emporte-pièce sont surtout là pour faire bavarder à la cantine.

Le président américain, de toute façon, n’a jamais indiqué qu’il mettrait en oeuvre une nouvelle doctrine, et une lecture un tant soit peu rigoureuse du discours de mai dernier concluait à un simple infléchissement des pratiques de l’Empire contre Al Qaïda et ses alliés. Ni les drones ni les assassinats n’y étaient mis de côté, et tout juste pouvait-on percevoir une volonté non pas de moins, mais de mieux flinguer. Hélas, si les faits ne s’imposent pas à certains journalistes ou commentateurs, ils s’imposent en revanche aux décideurs politiques et militaires – même français, c’est dire.

La découverte d’une menace terroriste au Yémen, à la fin du mois de juillet, vit les raids de drones contre Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) s’intensifier, jusqu’à ne plus faire du discours de mai qu’un lointain souvenir. Grâce au travail des journalistes du Bureau of Investigative Journalism ou du Long War Journal (deux sites dont la fréquentation est indispensable), on dispose pourtant de données précises qui ne laissent que peu de place au doute sur la réalité des frappes, et leur réalisation en fonction des besoins.

Ainsi, au lieu de délirer sur les drones, on pourrait sans doute se demander pourquoi les frappes semblent diminuer. Infléchissement de la doctrine, ou manque de cibles ? Après avoir éliminé systématiquement, depuis des années, les émirs d’Al Qaïda qui mettaient le nez dehors ou passaient des commandes de sushis en ligne, l’heure n’est-elle pas venue de ne rien changer et de gérer la menace avec la même brutalité, en tant que de besoin ? Il m’apparaît inutile de rappeler à quel point la question des drones est accessoire et que le point essentiel réside dans la réalisation d’actions violentes clandestines partout où cela est nécessaire. Drones, frappes classiques, commandos, peu importe, et l’infographie du Monde sur ce point démontre à quel point il vaut mieux, puisque c’est décidé, descendre un nuisible avec un Reaper plutôt qu’avec un Lancer.

Changer de façon de tuer son ennemi, du moment qu’on a toujours choisi de le tuer, n’est qu’une évolution tactique, et non un changement de doctrine. Le dernier raid connu de drone a d’ailleurs eu lieu le de 29 septembre, il n’y a pas si longtemps. Attendons un peu, alors, avant d’énoncer des conclusions théâtrales, et continuons de relever les signaux, comme le retour des F-15E du 366th Fighter Wing à la maison après un détachement à Djibouti d’où ils devaient semer la mort au Yémen ou en Somalie – mais comme ce sont des chasseurs pilotés, c’est moins grave.

La rigueur intellectuelle la plus élémentaire devrait ainsi interdire de tirer des conclusions définitives des actions observées en quelques jours. En titrant une de ses dépêches Avec les raids, Obama renoue avec un usage limité du recours à la force, les gars de l’AFP ont, eux aussi, bien montré qu’ils se débattaient en pleine confusion mentale. A quel moment, en effet, les Etats-Unis ont-ils fait usage d’un usage illimité de la force contre Al Qaïda hors d’Afghanistan ou d’Irak, deux zones de guerre ?

Même la capture récente d’un leader du TTP (ici) par l’Empire ne doit pas être surinterprétée. Le contexte politique pakistanais mérite, en effet, qu’on envisage d’abord cette opération comme un petit coup de pouce politique donné à un allié. Et j’ajoute que pour certains le fait de laisser un ennemi en vie mais soumis à la torture semble bien plus satisfaisant que de le sécher proprement. Question de philosophie, j’imagine.

Sans plus attendre, les esprits les plus acérés se lancent même dans de complexes prévisions, vantant ici les bénéfices d’une coopération anti terroriste renforcée entre l’Empire et ses alliés, et annonçant une baisse régulière des frappes de drones. Est-il besoin de ricaner, alors que la coopération entre les agences américaines et leurs homologues atteint déjà une ampleur inédite, et qu’il existe même des cellules communes où se mêlent renseignements, y compris techniques (frisson), et analystes ? Faut-il préciser que ce métier nécessite un haut degré de confiance, et que la volonté de coopérer se heurte immanquablement aux faiblesses du partenaire local, yéménite, philippin, nigérien, ouzbèque ? L’affaire du camp Chapman a été, à cet égard, un sérieux avertissement. Doit-on, dès lors, comme un mauvais ministre ou un pitoyable technocrate, se féliciter d’un nombre élevé de coopérations plutôt que de l’efficacité maximale d’une poignée d’entre elles, bien conçues et bien menées ?

Pour faire simple, s’agit-il de combattre une menace pour la réduire ou de donner des gages de morale ?

Toi aussi, tu aimes les films de gladiateurs ?

Je ne vais rien apporter au débat, d’abord parce que j’en suis bien incapable, ensuite parce que d’autres y ont brillamment contribué, mais il m’est devenu impossible de taire mon exaspération après la nouvelle et affligeante interview de Grégoire Chamayou dans Basta au sujet des drones.

Normalien, philosophe, chargé de recherche au CNRS, ce brave garçon est devenu en quelques mois, grâce à son essai, sobrement intitulé Théorie du drone, LE penseur vers lequel il est de bon ton de se tourner dès qu’on évoque ces attachantes petites machines. Usant d’une plume élégante, M. Chamayou aligne avec une divertissante facilité une somme réjouissante d’erreurs factuelles, d’incompréhensions conceptuelles et de biais idéologiques qui font de lui, non pas un observateur froid – ce que nous serions en droit d’attendre d’un membre du CNRS – mais un commentateur engagé.

Grégoire Chamayou a évidemment le droit de penser et d’écrire ce qu’il veut, mais qu’il cesse, par pitié, de nous présenter ses affirmations comme des vérités intangibles alors qu’elles ne sont que le reflet de ses convictions. Les amis de Défense et Sécurité Internationale (DSI) ont d’ailleurs pris le temps de regrouper chacune des saillies de notre philosophe au sein d’un réjouissant tableau dont la lecture ne laisse que peu de doutes quant au sérieux et à la rigueur intellectuelle des travaux de notre stratège en herbe.

Passe encore, en effet, de condamner la violence, de juger contre-productive la campagne anti terroriste mondiale de l’Empire ou d’avoir la nausée en contemplant des cadavres d’enfants au Pakistan. Tout cela est parfaitement respectable, et, d’ailleurs, je n’aime guère moi-même la violence, je ne suis pas certain que dézinguer à tout va soit bien utile à long terme, et le seul spectacle qui parvienne encore à m’émouvoir est bien celui de familles fauchées par un missile ou une bombe.

Hélas, on n’attend pas d’un professionnel qu’il donne son ressenti de citoyen, sauf à se commettre sur les plateaux de télévision en compagnie de brutes épaisses décolorées et de bimbos au visage lisse de grandes brûlées, mais bien qu’il raisonne à partir de données. N’hésitons pas à affirmer ici que M. Chamayou est loin du compte, avant de suggérer qu’il relaie avant tout une vision puérile, partielle et partiale du contre-terrorisme, de la guerre aérienne et même de la stratégie. Se saoulant de formules creuses et de comparaisons hasardeuses, il tente d’habiller ses opinions politiques derrière des raisonnements nébuleux qui ne peuvent que séduire ceux qui tremblent d’enthousiasme lors des réunions de cellules, des séances d’autocritique ou des cours de matérialisme dialectique.

Le drone concentre des techniques de pouvoir et les synthétise d’une manière tellement exagérée, hyperbolique, qu’il permet de cerner des logiques à l’œuvre de manière plus générale. Cette technique de ciblage par profil, on la retrouve dans d’autres pratiques sociales : si vous achetez un livre sur Amazon, on peut établir, grâce à votre comportement de client, un profil pour vous recommander par similarité des livres qui correspondent à vos préférences.

On pourrait rire de l’outrance de tels propos si M. Chamayou n’avait pas une telle audience dans certains milieux, prompts à s’émouvoir, et ne vivant même que pour s’indigner – ce qui évite utilement de réfléchir. On réfléchit, pourtant, et la fréquentation de la littérature de qualité, ne serait-ce qu’en français, sur le sujet éviterait bien des errements, aussi bien concernant le contre-terrorisme impérial que la légalité des frappes aériennes.

J’ai moi-même, bien modestement, avec mon front bas, mon physique atypique et mon tablier tâché du sang des innocents (forcément innocents), déjà écrit au sujet des drones de l’Empire et du ridicule de certaines postures, voire de leur (fausse ?) naïveté. On est loin, très loin, des élucubrations pseudo-moralisatrices de faux commentateurs qui cachent d’authentiques activistes, mus par l’habituel mélange d’antiaméricanisme pavlovien et d’ignorance crasse. Si les antimilitaristes s’intéressaient un peu à la chose militaire, leur hostilité en deviendrait sans doute plus pertinente au lieu de reproduire les mêmes clichés absurdes, stériles et déconnectés.

Un point, après ces mois de faux débat, ne cesse cependant de me surprendre. Nombreux sont ainsi ces pacifistes enragés à nous présenter les drones comme des armes de lâches, frappant à distance, évitant soigneusement le contact de l’ennemi. L’idée qu’un soldat puisse vouloir survivre au combat ne les traverse pas, pas plus le fait que les vivants sont plus souvent victorieux que les morts, ou que le but général d’une guerre est d’infliger des pertes à l’adversaire jusqu’à ce qu’il cède (ce qu’on appelle communément une victoire. Warning : choc conceptuel). Les mêmes, niant ainsi des millénaires d’évolution de l’art de la guerre, glorifient le choc individuel, le combat les yeux dans les yeux, lorsqu’on sent sur sa poitrine le souffle faiblissant de l’ennemi terrassé.

Les pilotes de drones savent très bien qu’ils tuent. Mais est-ce qu’ils savent ce que c’est que de tuer ? s’interroge sans rire Chamayou, qui semble tout ignorer de l’invention de l’artillerie, des bombardiers et des missiles de croisière. Peut-être lui faudrait-il, à l’occasion, se demander de quelle façon on conçoit et on met en œuvre une frappe aérienne. Et s’il est cohérent, je l’invite à expliquer aux pilotes de A-10 ou de F-15E  se faufilant entre les rafales qu’ils ne sont que des lâches. Ambiance garantie.

Dans l’article de Basta déjà cité et qui représente, à mes yeux, le degré zéro de la pensée militaire, faite de fantasmes et d’erreurs grossières (cf. une fois encore DSI, qui dit tout), on lit même des phrases ahurissantes qui font douter de la nature même des convictions de Grégoire Chamayou.

Mais le drone rend les valeurs traditionnelles – courage, bravoure, esprit de sacrifice – superflues et même impossibles. Comme dans d’autres secteurs professionnels, les pilotes sont confrontés à une perte de statut, une déqualification matérielle et symbolique, avec la robotisation, l’automatisation.

A bien y réfléchir, notre homme ne serait-il pas un combattant frustré, vantant du fond d’un bureau confortable, niché au cœur d’une ville en paix, la beauté virile des corps déchiquetés sur les plages de Normandie ou la grandeur tragique des chevaliers fauchés à Azincourt ? Quelle valeur accorder aux accusations de dévirilisation émanant d’un intellectuel qui n’a sans doute jamais senti la peur du combat ? Quel crédit donner à la nostalgie guerrière d’un homme dont c’est manifestement l’obsession (cf. son non moins moralisant et épuisant Chasse à l’homme) et qui vibre d’une trouble indignation quand on lui parle de raids, de frappes, de traque ? Cher Grégoire, ne luttez plus, laissez-vous aller et rejoignez le côté obscur. Croyez-moi, rien ne vaut une bonne traque mondiale pour oublier tous vos petits soucis.

Le théoricien est fondé à exposer des abstractions, à nous les rendre compréhensibles, mais son absence d’expérience matérielle devrait le conduire à la plus extrême prudence dès qu’il s’aventure sur le champ de bataille, faute de quoi ses remarques étrangement concrètes en révèlent plus sur sa psyché que sur son sujet. Sans doute pourrait-il, en scientifique qu’il est censé être, interroger ceux qui ont subi l’épreuve du feu ? Peut-être la démarche, ô combien révolutionnaire, consistant à nourrir sa réflexion de faits et de témoignages lui permettrait-elle de dépasser le niveau d’un scout un peu attardé rêvant de sauts de nuit, de combats dans la jungle, de fusillades dans la Casbah et de longues chevauchées de panzers dans les plaines d’Ukraine.

A force de les lire, lui et quelques autres, regretter à haute voix une violence qu’ils vantent d’autant plus qu’ils ne l’ont pas connue, on en vient à penser, in fine, que Grégoire Chamayou est de ces commandos en pantoufles,  de ces zélateurs de la grandeur spartiate, partagés entre la répulsion morale et la fascination inavouable. A ces directeurs de conscience aux pensées humides, je préfère, et de loin, les techniciens du combat à pied – dont on dit qu’ils sont de moins en moins nombreux – et les professionnels de la traque.

Et si Grégoire Chamayou n’était qu’un militariste qui ne s’assume pas ?

Vous êtes charmante, mais vous voyez déjà ce que ça fait, un million, Larmina ?

Ne boudons pas notre plaisir alors que le débat national qui s’est engagé autour de la douloureuse question syrienne tient toutes ses promesses d’excellence intellectuelle. Les arguments les plus raffinés s’opposent ainsi dans une enivrante joute qui confirme que notre pays, décidément et quoi qu’il arrive, est bien le phare qui éclaire le monde.

Subtilité, finesse, pondération, détachement, aucune de nos habituelles qualités gauloises n’a manqué depuis plusieurs jours, aussi bien au sein de la classe politique que sur Internet, où la fine fleur des observateurs de la vie internationale et les meilleurs connaisseurs de la chose militaire ont rivalisé d’intelligence afin d’offrir à nos décideurs une compréhension précieuse de la guerre civile qui déchire la Syrie et fait vaciller le Moyen-Orient.

Chacun y a fait honneur aux meilleurs principes d’une démocratie à la fois fière et apaisée, et personne, ainsi, ne s’est laissé aller à des attaques caricaturales. On n’a, ainsi, pas entendu une seule fois un esprit éclairé vous accuser de faire le jeu d’Al Qaïda – accusation proprement réjouissante me concernant, soit dit en passant – ou un responsable, parfois ayant exercé de hautes fonctions gouvernementales, accusant avec naturel nos services de renseignement et nos dirigeants de mentir et de manipuler les faits. On ne peut que s’en féliciter, d’ailleurs, car une telle démarche n’aurait pu que fragiliser, un peu plus, notre démocratie, déjà attaquée de toutes parts par les démagogues et les extrémistes.

De même faut-il saluer les toujours pertinentes interventions d’analystes spécialisés dans les photocopies sous les combles des Invalides et auteurs, par le passé, de rapports d’une rare indigence. Ne nous moquons pas, cependant, car, en France, l’ironie et la rhétorique ne sont permises qu’à vos contradicteurs. On attend de vous un attitude de soumission polie, seule garante de votre attachement aux valeurs républicaines de tolérance et d’écoute.

Force est de reconnaître que la publication d’une synthèse nationale de renseignement déclassifiée a donné lieu à une avalanche d’interventions, toutes plus affligeantes les unes que les autres, et on ne s’étonnera pas que ceux qui professent un nationalisme sans concession ou un amour immodéré pour l’uniforme se révèlent être les premiers pourfendeurs d’administrations régaliennes qui les ont toujours tenus à distance – où quand le dépit fait figure de raisonnement.

A la différence de nombre de mes concitoyens, je ne suis ni entraineur de football ni spécialiste des armes chimiques, et de même que je n’ai pas un avis définitif sur les matchs de l’équipe de France, je me garderai bien de me livrer à une analyse précise et argumentée des éléments contenus dans le rapport rendu public le 2 septembre dernier.

D’autres faits, cependant, méritent d’être signalés. Evacuons, d’entrée, le fait que le conseiller Com’ du ministre de la Défense, Sacha Mandel, ait mis sa touche à ce document comme cela apparaissait initialement dans les caractéristiques du PDF (première version). Le fait de déclassifier une telle synthèse, fait unique dans l’histoire de la République, relève évidemment, d’une opération de communication, et il n’y a rien de choquant dans le fait que le conseiller du ministre ait jeté un œil dessus, voire ait lissé une ou deux phrases. Le contraire, à dire vrai, eut été surprenant, et, comme l’aurait dit Léodagan, là, aux cuisines, ils étaient sur le repas du soir, alors on a confié la chose au conseiller. A quoi ça tient, quand même.

Le fait est que l’apparition du nom de Sacha Mandel a été une erreur, alimentant la suspicion et nourrissant les habituelles moqueries de sites de qualité, comme le bien nommé Aux infos du nain, qui ferait passer Closer pour les cours du Collège de France. Inutile, évidemment, de faire entendre raison à la meute, obnubilée comme une milice médiévale débusquant les sorcières, par la recherche des cabinets de conseils (ici, Euro RSCG) ou les banques.

Comme je le disais plus haut, je ne suis pas un spécialiste du programme non conventionnel syrien. J’ai cependant eu l’honneur, lors de l’invasion de l’Irak par l’Empire, au mois de mars 2003, de diriger une cellule de crise – et je ne le referai jamais, Dieu m’en préserve – et j’ai pu observer de près l’excellence française en matière d’ADM. Le fait est qu’il y a là un paradoxe qui n’effraie pas certains de nos députés et autres commentateurs patentés, et que je vais me faire un plaisir d’exposer.

Jusqu’au mois de novembre 2002 (Ou était-ce décembre ? Je ne m’en souviens pas), la France avait prévu de participer à l’invasion de l’Irak. Pas la peine de brailler, j’étais là, près du Seigneur, j’ai tout vu, tout entendu – et tout noté, car on ne se refait pas. La décision de ne pas y aller, salutaire, est tombée un jour, brutalement, et elle a rassuré tout le monde tant il était évident qu’il n’y avait pas le début d’un programme non conventionnel en Irak.

Déjà pilote national, à l’époque, en matière de contre-prolifération, le service auquel j’avais l’honneur d’appartenir maniait de façon remarquable toutes les facettes du recueil de renseignement dans ce domaine. Tout y passait, grâce à des analystes et des opérationnels de grande qualité, spécialistes de tel ou tel aspect, chimistes, ingénieurs, vétérans du contre-espionnage, etc. Bénéficiant de toutes les ressources d’une grande administration – de celles qui font gémir d’indignation certains élus de la République, ils étaient la brillante illustration de l’apport majeur du renseignement à la conduite d’une politique. C’est ainsi grâce à eux que la France fut capable, contre vents et marées, de s’opposer aux mensonges de l’Administration Bush Jr. en contrant chaque affirmation erronée ou incomplète. Je me souviens d’ailleurs de la fameuse séance au Conseil de Sécurité des Nations unies comme si c’était hier, car nous étions à la manœuvre, en coulisse, à alimenter le ministre en arguments démontant le discours de Colin Powell. Bref, je ne vais pas non plus vous raconter ma vie, hein.

Saluée à l’époque, l’excellence de la communauté française du renseignement, garante de notre indépendance, se serait donc dissoute dans les limbes, aurait été emportée par on ne sait quel vent mauvais, et nos services ne seraient donc plus capables que de produire de poussives synthèses de presse… Le fait est, pourtant, que jamais les moyens de nos services n’ont été aussi importants, et s’il y aurait beaucoup à dire, on ne peut que constater que la contre-prolifération reste LE domaine dans lequel la France fait figure de leader au sein des nations occidentales. Mais peu importe pour nos grands spécialistes de comptoir. Comme d’habitude, quand les positions officielles confortent leurs croyances, elles sont admirables. Lorsqu’elles les contredisent, elles sont mensongères, médiocres, dictées par l’étranger, cette mystérieuse anti-France, cette funeste ploutocratie apatride aux menées décidément bien noires.

Portées au pinacle en 2003, les compétences françaises en matière de compréhension des programmes militaires non conventionnels sont donc, désormais, sujettes à caution. Mieux, on ne compte plus les commentaires affirmant que le document publié le 2 septembre dernier n’est rien d’autre qu’une compilation de faits connus et largement relatés dans la presse. Félicitons-nous de la qualité des lecteurs de cette synthèse, vivants exemples des succès de notre système éducatif, pourtant si décrié, qui peuvent d’un regard, d’un seul, déceler dans ces pages mensonges, erreurs, faits publics connus de longue date, et approximations. Bravo, les gars, bravo, et merci pour vos éclairages.

Sans sourciller, les mêmes qui n’auraient pas manqué ce pénalty, auraient vaincu la Luftwaffe au-dessus de la Manche en quelques jours, ou ont la solution pour juguler le chômage de masse, pointent donc les faiblesses de la synthèse.

La chose n’est, finalement, pas autrement surprenante, et outre qu’elle illustre les dérives de nos opinions publiques, passées de l’exigence démocratique au doute permanent, elle confirme qu’il ne fallait pas déclassifier toutes ces données. Je ne veux même pas parler des difficultés techniques de l’exercice, conduisant à des impasses afin de ne pas compromettre certaines sources particulièrement sensibles, mais bien de l’inutilité absolue qu’il y a à essayer de convaincre des esprits qui doutent de tout, tout le temps, sauf de leur omniscience. Et moins ils en savent, plus ils pensent tout savoir.

« Où sont les preuves ? » ont ainsi demandé, en chœur, ceux qui confondent analyse du renseignement et procédures judiciaires. « Ça ne prouve rien », ont décrété ceux qui, mine de rien, accusent les services et le gouvernement de mentir au pays et de servir les intérêts de l’Empire. Dans le climat actuel, nauséabond et médiocre, personne ne s’est ému de tels propos, comme s’ils étaient anodins, banals, comme si on pouvait décidément tout dire.

La faiblesse des critiques n’a pas surpris, à dire vrai, mais on peut, en revanche, ricaner de celle des défenseurs de l’armée syrienne. Voilà un régime, en effet, qui combat avec détermination une insurrection armée depuis plus de deux ans, et qui la réduit doucement. On est en droit de penser que les redoutables services syriens, que personne ne qualifiera d’amateurs, ont une vision assez claire de leurs ennemis.

Pourtant, depuis le 21 août, pas une seule fois je n’ai entendu les partisans de Bachar El Assad accuser tel ou tel groupe de la rébellion. On pouvait penser que les autorités syriennes auraient une connaissance précise de ceux qu’elles affrontent dans les proches environs de la capitale. On attendait des noms de chefs rebelles ou de katibats, des numéros d’unités, mais non, rien. Simplement, de pitoyables jérémiades, une défense d’enfant surpris le visage de barbouillé de Nutella mais niant contre toute évidence en avoir mangé.

« Non, c’est pas nous », disent donc tous les défenseurs du régime syrien. Mais alors, c’est qui ? « Eux, pas nous. ». Le photocopieur des Invalides, que j’évoquais plus haut, pense effectuer une percée dans l’argumentation en rappelant que les jihadistes présents en Syrie, et venus de Syrie, sont des habitués des opérations sales, faisant, par exemple, exploser des camions de chlore. La chose est largement connue, et il est également avéré, depuis dix ans, que jamais les réseaux jihadistes n’ont eu la capacité de se doter d’un arsenal non conventionnel. J’ajoute, mais pour le savoir il faudrait faire autre chose que se pâmer à la télévision et travailler un minimum, que les laboratoires d’Al Qaïda en Afghanistan n’étaient rien de plus que des abris de jardin. Croyez-moi, j’ai eu la chance, si je puis dire, de trier d’étranges bocaux découverts à Darounta, et on était loin des stocks de VX maniés avec prudence dans The Rock (1996, Michael Bay).

Il en va de même en Irak, et il n’échappera à personne que faire sauter des camions de produits chimiques sur un marché de Bagdad, s’il s’agit de l’œuvre de types dont la mort par drones est éminemment souhaitable, ne demande pas la même technicité que l’emploi de munitions chimiques.

Le rapport officiel français ne dit pas autre chose, aboutissement d’un raisonnement d’analyste, mais certes pas de procureur :

Nos renseignements confirment que le régime redoutait une attaque d’ampleur de l’opposition sur Damas dans cette période. Notre évaluation est que le régime a cherché par cette attaque à desserrer l’étau et à sécuriser des sites stratégiques pour le contrôle de la capitale. A titre d’exemple, le quartier de Moadamiyé est localisé à proximité de l’aéroport militaire de Mezzeh, emprise des services de renseignement de l’Armée de l’Air.

Au demeurant, il est clair, à l’étude des points d’application de l’attaque, que nul autre que le régime ne pouvait s’en prendre ainsi à des positions stratégiques pour l’opposition. Nous estimons enfin que l’opposition syrienne n’a pas les capacités de conduire une opération d’une telle ampleur avec des agents chimiques. Aucun groupe appartenant à l’insurrection syrienne ne détient, à ce stade, la capacité de stocker et d’utiliser ces agents, a fortiori dans une proportion similaire à celle employée dans la nuit du 21 août 2013 à Damas. Ces groupes n’ont ni l’expérience ni le savoir-faire pour les mettre en œuvre, en particulier par des vecteurs tels que ceux utilisés lors de l’attaque du 21 août.

Ça me semble être clair, et on n’a pas assez pris la mesure de la fermeté de cette conclusion. De quel poids peut-elle être, cependant, face à un négationnisme du pauvre ?

Il existe, pourtant, quantité d’arguments permettant de contester la pertinence d’une opération contre la Syrie. Je précise d’ailleurs, et à nouveau, puisque la calomnie et la caricature font figure d’arguments pour certains, que je n’ai jamais caché mes préventions à l’égard d’une intervention armée, comme je l’ai indiqué ici puis . J’avais, en 2011, déjà exprimé des réserves quant à l’intervention contre le débonnaire colonel Kadhafi (tac, tac et tac). En Syrie, la chose est encore plus délicate : si nous intervenons, ce sera de toute façon trop tard, sans autre objectif politique que punir le régime pour son comportement alors que, selon ce raisonnement, il aurait fallu le frapper il y a bien – trop – longtemps. Nous n’avons, par ailleurs, nullement les reins pour tenir le choc en retour, qui pourrait toucher la région et même la dépasser, et nous ne sommes sans doute pas capables, nains militaires et politiques, de tenir la dragée haute à Moscou. Intervenir militairement nous exposera également à la colère d’une partie de la mouvance jihadiste, qui y verra, à raison, une nouvelle démonstration de notre ingérence, tout en faisant le jeu des plus radicaux d’une insurrection qui n’a guère de chance de l’emporter, faute de leadership, de projet politique et de moyens.

Les doutes quant à la faisabilité de frappes aériennes, que l’on peut lire ici, ne m’ont pas réellement convaincu. La chasse israélienne démontre ainsi égulièrement qu’il est possible de réaliser des raids aériens en Syrie, y compris sur Damas, et les moyens de l’Empire sur zone sont largement suffisants pour toucher QG, bases aériennes, sites de lancement et centres de stockage. La question, une fois de plus, est celle de la logique de ces raids : punir, détruire (ou entamer) l’arsenal non conventionnel, couper quelques têtes, voire donner une gifle assez sévère pour précipiter une pause dans les combats, dans le cadre de ce délicieux concept – dont je ne me lasse pas – nommé diplomatie coercitive ?

Faut-il rappeler que des frappes aériennes bien pensées peuvent avoir d’heureuses conséquences, qu’il s’agisse de la Libye en 1986 ou des Serbes de Bosnie en 1995, sans même parler de la guerre au Kosovo en 1999, qui a conduit, quoi qu’on dise, Belgrade sur la voie de la raison ? La diplomatie de la canonnière ne fait tousser que ceux contre lesquelles elle est employée, et il serait peut-être temps de se demander s’il y a la moindre grandeur à systématiquement défendre des fumiers.

Je ne vais pas revenir sur les biais de ceux qui vantent les positions de Moscou ou Téhéran et saluent la pertinence de leur raisonnement stratégique, tout en niant aux Occidentaux la simple possibilité de voir dans un régime du Sud un adversaire, un ennemi, voire une menace. Le fait que les Occidentaux aient colonisé nombre de peuples et leurs aient fait subir des horreurs n’excuse pas le fait que certains Etats ont des comportements inacceptables. L’histoire coloniale ne devrait pas être une excuse pour les tyrans, le plus souvent au moins aussi sanguinaires que les colonisateurs. Le mélange permanent entre le discours de victime et le rappel des crimes passés sert trop souvent à passer sous silence les douloureux échecs de certains, quant il n’est pas employé comme une justification à tous les crimes, le tout assorti de réflexions conspirationnistes aux relents racistes, du genre « Les Européens veulent soumettre les Arabes ». Mais oui, bien sûr.

On pourrait aussi s’étonner qu’il soit donc interdit d’intervenir au Moyen-Orient, mais que tuer des insurgés au Congo ou en RCI ne soit vraiment pas grave. Relativité de la valeur de la vie humaine, indignation tiers-mondiste à géométrie variable… On étouffe, enfin, difficilement un ricanement quand ceux qui défendent la clairvoyance et la grandeur de tyrans réclament à cor et à cri un débat au parlement. Quand le processus démocratique sert à défendre les dictatures…

Et pendant ce temps-là, il y a deux millions de Syriens réfugiés hors de leur pays. A la catastrophe humanitaire s’ajoute désormais une catastrophe stratégique pour les Occidentaux, et singulièrement les Européens. Nous voilà incapables de frapper le seul régime de la région qui soit un véritable adversaire, nous voilà coincés entre le maintien au pouvoir d’un système qui nous a toujours menacés, et parfois frappés, et qui, s’il se tire de cette épreuve, nous fera payer l’addition, et une insurrection qui se radicalise et dont la composante jihadiste entend bien utiliser le territoire syrien pour nous frapper, elle aussi. Nous voilà nus, exposant nos faiblesses, nos hésitations, notre incapacité à peser sur le cours des événements.

Faut-il, pour autant, tolérer le comportement de Damas ? Je veux croire que des actions limitées et parfaitement pensées – on peut toujours rêver – pourraient initier avec le régime syrien une forme, certes martiale, de dialogue politique lui fixant les limites qu’on ne franchit pas. Et tant pis si l’Empire se substitue à nous, puisqu’il faut bien faire le boulot. Notre éventuelle inaction, liée à celle de Washington, sera une nouvelle illustration, non pas de notre inféodation, mais simplement de notre faiblesse. Doit-on s’en réjouir ?

Oh, ça n’est pas qu’une question de moyens…

Saluons comme il se doit le déroulement du master plan impérial censé, selon les plus acérés de nos commentateurs, placer le Moyen-Orient dans le giron de l’Occident prédateur. Tout se passe manifestement comme prévu, serait-on même tenté d’ajouter, tant il apparaît, de façon éclatante, que les chancelleries occidentales savent exactement ce qu’elle veulent et comment l’obtenir. On n’avait pas vu une telle maîtrise depuis la triste épopée de Marcel Kébir.

Au milieu de ce qui pourrait bien devenir un naufrage, si le Congrès impérial ne vote pas la guerre dans dix jours (mais patience, car l’Histoire s’écrit APRES, est-il besoin de le rappeler), il faut saluer l’extrême qualité des débats intellectuels qui occupent tout ce qu’Internet compte d’esprits acérés, en particulier dans notre beau pays. Que n’a-t-on entendu et lu depuis des mois, et que ne subissons-nous pas encore, en effet. Je ne voudrais pas donner l’impression de critiquer, puisqu’il paraît que ça agace, mais avouons tout de go que la chose ne m’effraie pas, et qu’elle me semble pas nécessairement injustifiée. D’ailleurs, Dieu vomit les tièdes (1989, Robert Guédiguian). Autant dire, donc, je vais me laisser aller dans les lignes qui suivent, et comme ça ne va pas vite, vous pouvez descendre en route si ça vous agace.

Voyons donc, par qui commencer ?

Il y eut d’abord, et ils sont évidemment toujours sur le pont, les farouches partisans du président Assad, l’homme des ouvertures démocratiques, le protecteur des minorités, le faiseur de paix, l’esprit éclairé menant son peuple vers un avenir radieux, accompagné de sa délicieuse épouse et soutenu par une famille aimante. A ceux-là, chapeau bas, car il ne faut pas craindre les critiques pour se ranger derrière un tel homme.

Il y a, aussi, ceux qui, tristement, presque à regret, défendent le régime syrien parce que vous comprenez, sinon ce sont les barbus qui vont gagner et alors on va tous mourir et ça va être horrible. Pour ceux-là, courageux pragmatiques forçant leur nature et ravalant leurs scrupules, mieux vaut un ennemi que l’on connaît qu’un ennemi que l’on connaît, mais moins bien. Respectueux, en apparence, des lignes de la vie diplomatique mondiale, ces réalistes, soumis, secouent tristement la tête et font mine de comprendre un merdier qui les dépasse. Ah la la, tout ça, c’est bien du malheur. Le verbe haut mais le regard bas, ils dissimulent leur conservatisme derrière une apparence de raison, et rêvent de grandeur quand ils ne font que gérer le vol plané d’un gros porteur en perte de vitesse. Après les hystériques, les épiciers.

Il y a, également, ces stratèges qui voient tout, ces mentats en costume scintillants, de ceux qui n’ont de cesse de pourfendre l’Empire et ses nombreux errements (et Dieu sait, en effet, qu’il y en a), de dénoncer des menées secrètes, des intérêts mystérieux, de pointer d’un doigt vengeur tremblant d’indignation (imaginez un peu à quoi ça doit ressembler, si vous avez le temps, un doigt vengeur qui tremble) les banques, le pétrole, le choléra des poules, et le rôle d’une oligarchie apatride d’autant plus odieuse qu’ils ne parviennent pas à l’intégrer.

Pour ceux-là, tiers-mondistes de salon, nationalistes nostalgiques d’une France qui n’a jamais existé, toujours prospère, toujours en paix, nécessairement parfaite, sans une ombre, notre nation immortelle, celle des Lumières et du Général, ne saurait se mêler à une aventure militaire nécessairement illégale et loin des intérêts sacrés de la rodina (qui n’était pas une favorite de Louix XV, faut-il le préciser). A eux, presque aussi perçants que ceux des partisans du président Assad (quel bel homme, quand même), les cris d’indignation, la posture outragée, l’invocation de la déclaration des Droits de l’Homme. Jamais, jamais, vous m’entendez, la France, porteuse de la flamme de la raison et de la justice, ne saurait faire la guerre dans l’ombre de l’Empire.

Ce faisant, ils oublient opportunément 1918, 1940, et toutes les fois où ces saloperies de Yankees nous ont fait la courte échelle pour nos sortir de la médiocrité de nos illusions de puissance vaincue – jusqu’à la libération du Mali, difficilement envisageable sans une poignée de transports, de ravitailleurs, d’avions de guerre électronique et de drones issus des arsenaux de l’Empire. Difficile de ne pas en vouloir à tous ces alliés qui soupirent en disant « ça y est, voilà que ça les reprend. Au fait, Bill, ils ont rendu les parachutes de Kolwezi ? ». La France est une vraie puissance moyenne, et une superpuissance à crédit. Je n’en tire que du dépit, mais je ne me roule pas par terre dans la cour d’honneur des Invalides. On a sa dignité.

Il faudra, un jour, se demander quand et comment les Français ont développé ce goût si attachant pour les tannées romantiques et les branlées élégantes, quand la défaite devient belle et la victoire détestable, lorsque la puissance est terriblement déplacée et la faiblesse si charmante – même si on se cramponne comme des forcenés à la force de dissuasion nucléaire… Fous, mais pas idiots. On ne peut pas tout avoir, me direz-vous, et vous aurez raison.

Le paradoxe ne les atteint pas, et on ne se lasse pas, à dire vrai, du spectacle de ces moralisateurs dont la pensée, finalement, se limite à invoquer la misérable figure de BHL, le Lord Byron de la Rive gauche, pour vous qualifier de bisounours bien sensible parce que vous vous émouvez des massacres. Vous défendez les frappes de drones ? Vous voilà taxé, par les mêmes, peu regardants il est vrai, de militarisme outrancier. Vous vous interrogez sur la nature du régime syrien ? C’est sans aucun doute en raison de votre inféodation à l’Empire. Le doute n’est pas dans leur habitude, et la seule ligne intellectuelle, idéologique même, est une détestation de l’Amérique, coupable de tout et du reste, à commencer par l’état dans lequel nous nous trouvons, pauvres Européens mal gouvernés. Encore le master plan.

Du coup, ces grands théoriciens, capables de trouver derrière chaque initiative occidentale la preuve irréfutable d’un complot ourdi dans une grande banque de Boston, n’accordent pas un regard à l’autre bord de l’échiquier. Ingérence en Syrie ? Elle ne peut être qu’américaine. Objectifs politiques plus ou moins avoués ? Ils ne peuvent être qu’américains. Jamais vous n’entendrez de leur part la moindre remarque sur Moscou ou Téhéran, et force est de reconnaître qu’on quitte alors doucement le domaine de l’analyse stratégique pour pénétrer dans celui de la pathologie mentale, quand l’obsession fait figure de pensée. Le biais idéologique n’est pas, non plus, inintéressant, puisqu’il apparaît  alors clairement que le reste du monde peut, lui, avoir tous les objectifs qu’il veut. Le jeu est planétaire, mais tous les joueurs n’ont pas les mêmes droits, sans que cela soit ni explicité, ni même admis. Tous les Etats sont fondés à avoir une politique de puissance, sauf l’Empire – et nous, par voie de conséquence, si nos buts, par malheur, devaient s’approcher de ceux de Washington.

Le phénomène est d’autant plus fascinant qu’il n’est évidemment pas sujet à discussion. Il s’agit d’un dogme, simplement. Au nom de cette religion, ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous. Le régime syrien ne peut pas être si mauvais puisque les Etats-Unis veulent s’en prendre à lui, et on vous ressort le Vietnam, l’agent Orange, l’invasion de l’Irak, la vieille rengaine de la puissance impériale prédatrice. On oublie, évidemment, la guerre de Corée, la Seconde Guerre mondiale, le bouclier nucléaire de la Guerre froide, et tout le tintouin puisque, vous l’aviez compris, tout ce qui est fait par Washington l’est dans un but précis – à la notable différence des autres puissances mondiales qui, elles, ne semblent pas agir ni avoir d’intérêt. Je n’excuse pas évidemment pas les Etats-Unis, mais j’ai du mal à qualifier d’analyse une posture qui ne fait qu’aligner les lieux communs et les fantasmes pour parer de toutes les vertus les uns – contre toute évidence – et accabler sans pitié les autres.

On vous explique que vous ne connaissez pas le contexte, que vous êtes aveuglé, mais aucun de vos pourfendeurs n’a même l’idée de vous exposer les fondamentaux idéologiques de la diplomatie américaine, construite dès ses origines sur une supposée supériorité morale, sur la croyance en une destinée manifeste, sur une posture messianique souvent insupportable. Peu importe, de toute façon, ce que vous pensez puisque ceux qui vous jugent n’ont pas lu deux lignes de vos articles et se contentent de piocher, comme les procureurs des procès de Salem ou Moscou, un mot sorti de son contexte. Le fait que vous ayez, à plusieurs reprises, exprimé des doutes sur la guerre qui vient, sa faisabilité, ses durée, ses objectifs et ses immenses conséquences n’a aucune espèce d’importance. Vous vous êtes élevé contre la pensée dominante, et c’est impardonnable. La démocratie, pour eux, revient à être d’accord avec eux, et la tolérance consiste à ne jamais les contredire, surtout avec des arguments.

Leur colère, en réalité, est l’expression de leur frustration, du dépit de voir notre pays à la peine, vacillant, impuissant ou presque. On les comprend, et on pourrait presque partager cette colère si elle n’était pas ridicule. Où sont, en effet, leurs propositions ? Où exposent-ils leur pensée ? Est-ce ainsi qu’ils entendent recréer une puissance, en geignant ? D’ailleurs, leur rage contre le messianisme américain ne vient-il pas de l’échec de notre propre messianisme ? Quels autres pays, sur cette planète, proclament avec une telle morgue leur supériorité morale ? Combien de fois ai-je entendu, lorsque j’étais diplomate, ces envolées poétiques, parfois sublimes, souvent ridicules, célébrant la grandeur de la France et son message universel ?

Comme toujours, le choc vient du décalage entre les mots et les faits. Je suis prêt, demain, à dénoncer les turpitudes de l’Empire, et ceux qui me font l’honneur de lire ce blog savent qu’on y parle du désastre de la guerre en Asie du Sud-Est, des dictatures sud-américaines, du génocide amérindien, du racisme. Le fait est que je regarde aussi autour de moi, en France, et ce que je vois ne m’incite pas à haranguer le monde en donnant des leçons de morale. La corruption et l’incompétence de certains de nos responsables n’ont rien à envier à ce qu’on peut observer outre-Atlantique. L’administration n’y est pas plus souple ou réactive, le système éducatif pas bien meilleur, l’injustice sociale y est aussi un défi majeur, tout comme les questions communautaires ou le fonctionnement de la justice. Et, par pudeur, je préfère ne pas m’aventurer à évoquer la consanguinité de nos élites, la porosité de la politique et de la grande industrie, sans même parler du corporatisme dans le monde du travail, ou des relations entre le pouvoir et la presse.

En ce qui concerne notre intransigeance morale, un simple coup d’œil à nos anciennes possessions africaines illustre l’étendue de nos succès en matière de gouvernance et de co-développement, sans parler de nos dirigeants, actuels ou passés. La lecture des enquêtes des quelques journalistes d’investigation que compte ce pays permet, par ailleurs, de mesurer la noblesse qui a longtemps présidé à la destinée de, disons par exemple, la Polynésie.

La France du général De Gaulle, moderne monarchie droguée à sa propre légende (en partie bidonnée), en est venue à reprendre les discours de la IIIe République, à commencer par une supposée mission civilisatrice. Elle a aussi menti sur les essais nucléaires et leurs conséquences médicales, elle a aussi arraché des enfants à l’outre-mer pour les faire adopter en métropole, elle a aussi soutenu des tyrans, renversé des régimes, aidé des génocidaires, étouffé des scandales, bloqué la justice. Inutile, donc, de me servir le refrain de la France, phare de la conscience mondiale fièrement opposée aux Etats-Unis, mais pas à la Russie. Et d’ailleurs, en y repensant, notre pratique du pouvoir est sans doute plus proche, en fait, de celle d’un régime autoritaire moscovite que d’une république impériale où l’on sollicite le Congrès et où les journalistes posent des questions, les fous.

Le hic, certes bien anecdotique, est que la propagande fait son effet, que la légende dorée entre dans les gênes, et voilà qu’on se prend à croire à toutes ces âneries : démocratie, justice, liberté de conscience, égalité malgré les différences de sexe, de religion, de couleur de peau, résistance à l’oppression, etc. A force d’entendre parler du message universel de la France, on se prend à y croire. On croit, par exemple, qu’un jeune Syrien a autant le droit de pouvoir dire ce qu’il pense de ses gouvernants qu’un jeune Français. Et on croit, puisque vos grands-parents et vos arrière-grands-parents se sont battus avec les Alliés pour ne pas parler allemand et ont libéré des camps de concentration avec ces mêmes Alliés, qu’il est bon parfois de voir la force s’associer aux principes. Et, donc, on croit que le monde évolue, et que les frontières ne doivent pas être le rempart infranchissable qui protège les tyrans. Et on croit que quand on prétend porter un message d’une telle qualité on ne baisse pas les bras aux premières difficultés, faute de quoi, au lieu de manier la Bible et le fusil comme l’Empire on n’est qu’un ramassis de mauviettes, de Tartarin de Tarascon de la diplomatie, de petits kikis aux grandes gueules.

De même qu’il est difficile de m’accuser d’avoir partie liée avec les islamistes, il va être compliqué de démontrer que je suis candide, ou même naïf. Je pense, même, en avoir fait bien plus, du côté obscur, pour mon pays que ceux qui prônent le plus grand cynisme depuis leur bureau et tremble à la vue d’un contrôleur de la RATP. Il se trouve, simplement, que j’associe pragmatisme et éthique, morale et stratégie. Le fait d’avoir des impératifs géopolitiques, de devoir agir en fonction de données intangibles, n’est pas un blanc-seing autorisant toutes les bassesses, toutes les compromissions. Le fait que Bernard Kouchner soit devenu ce qu’il est devenu, que BHL soit toujours invité et écouté malgré toutes ses impostures, n’enlève rien au fait qu’on ne peut avoir les ambitions de la France sans en payer le prix. Ceux qui souhaitent la grandeur sans avoir de principe exposent leur vraie nature, celle de Machiavel de bazar.

Le monde, qu’ils affirment comprendre, n’est affaire ni seulement de stratégies de puissance, ni seulement de menées commerciales cachées, ni seulement de chocs idéologiques. Il y est aussi question d’espoir, de la vie de vos enfants et de la vie de ceux de vos ennemis, et d’une planète qui rétrécit. On devrait pouvoir parfaitement articuler la défense d’intérêts stratégiques et la propagation – et non l’imposition – de valeurs dont on nous dit qu’elles sont universelles. Mieux, il faudrait enfin comprendre, surtout dans un système international qui se délite pour se recomposer, que la défense des intérêts stratégiques, indispensable, ne peut se faire sans des buts plus élevés, qui différencient l’homme de la bête et la France de la Syrie d’Assad.

Entre un naïf béat et un cynique avachi, je sais qui choisir. Si je connais mon inclination pour le pouvoir, je suis encore assez lucide pour la combattre, ou du moins la tempérer. Cela me conduit, évidemment, à ressentir le plus grand mépris pour ceux qui vous assurent de la froideur de leurs analyses alors qu’ils ne sont, en réalité, que des jouets à peine conscients confondant vessies et lanternes ou tyrans et hommes d’Etat.

S’agirait de grandir, les gars, s’agirait de grandir.

 

De façon subrogative en tapinant.

Comme toujours, les exclamations hystériques et les accusations outrancières proviennent des mêmes, de ceux qui confondent convictions et faits, certitudes et vérités. On ne devrait pas s’en émouvoir, mais la chose, contre toute logique, ne cesse de surprendre. Le simple fait de critiquer le régime syrien expose ainsi à des volées de bois vert d’autant plus distrayantes qu’elles ne reposent sur aucun argument sérieux, aucun début de raisonnement.

Il serait temps, manifestement, pour certains de comprendre que les éructations ne sauraient tenir lieu de participation à un débat intellectuel digne de ce nom. Il est même permis de rappeler que la tolérance, tant invoquée par les partisans d’un des pires régimes de cette planète, ne consiste pas à se rallier à leurs positions. On aimerait, simplement, que les échanges ne se limitent pas à de misérables coups de menton ou à des trépignements d’enfants gâtés.

J’ai déjà indiqué, ici, mes réserves quant à l’intervention militaire occidentale qui se profile contre la Syrie, mais je n’ai jamais caché que ces doutes n’enlevaient rien à la profonde détestation que m’inspire la clique au pouvoir à Damas. Hélas, à l’heure du nouveau politiquement correct, de l’antiaméricanisme devenu dogme et du conspirationnisme érigé en mode de réflexion, le simple fait de ne pas désapprouver une initiative diplomatique de l’Empire fait de vous un valet de la finance apatride et des élites mondialisées, alors que la diffusion de la propagande syrienne vous donne, en revanche et immanquablement, la stature d’un esprit indépendant et éclairé. Si seulement, les gars, si seulement…

Ceux qui agonisent ainsi d’insultes au nom de la liberté (liberté chérie) ne cessent d’invoquer les objectifs cachés que les Occidentaux tenteraient d’atteindre par de sournoises manœuvres. Evidemment, et parce que cela serait s’abaisser que d’apporter des exemples, et plus encore des faits, personne ne va même essayer de prouver quoi que ce soit. La parole des partisans est d’or, celle des contradicteurs de piètre valeur, de médiocre intérêt. Tout au plus évoquera-t-on d’un air entendu des banques, des bénéfices à retirer d’une hypothétique reconstruction d’un pays ravagé, et le sempiternel complexe militaro-industriel, selon des schémas mentaux maintes fois subis au cours du siècle passé et toujours en vogue dans certains cercles.

Unies dans la défense de la laïcité et la protection de la nation, l’extrême droite chrétienne et l’extrême gauche internationaliste fustigent une option militaire dont je ne compte certainement pas nier le caractère aventureux, et passent prudemment sous silence le propre comportement du régime syrien. Il est, en effet, pour le moins délicat de présenter Bachar El Assad comme un rempart inflexible contre le radicalisme religieux, lui qui finance le Hezbollah, cette aimable amicale de militants altermondialistes un peu exaltés mais bien sympathiques, et qui, entre 2003 et 2006, a apporté une aide désintéressée aux jihadistes d’Al Qaïda désireux d’affronter les légions impériales en Irak. Un homme bon, on vous dit, seulement attaché au bonheur de son prochain et détaché des querelles partisanes ou des revendications communautaires.

Les faits ne sont, cependant, que d’un faible poids face au dogmatisme le plus obtus, et l’ignorance la plus réfractaire à la raison. Voilà, en effet, qu’on vous accuse de faire le jeu des islamistes radicaux, le nouveau Point Godwin censé mettre fin à tout débat. Le Baas ou la jihad, vous serine-t-on en omettant opportunément de mentionner que la révolte initiale, en mars 2011, n’était pas violente et faisait suite à d’autres poussées populaires, les années précédentes, déjà étouffées dans l’œuf. Etonnamment, dans le paradis qu’était la Syrie avant la guerre civile, il se trouvait donc des esprits égarés, sans doute manipulés par des forces obscures – probablement sionistes – pour contester la clairvoyance et la bonté de Bachar El Assad.

On oublie, de même, de préciser que l’extrême brutalité de la répression, dès mars 2011, a fait le jeu des radicaux selon un processus observé en Algérie en 1992, et que chacun redoute de voir se répéter en Egypte dans les prochaines semaines. Il ne s’agit évidemment pas d’exonérer les Frères musulmans syriens de leurs responsabilités, ni de nier l’arrivée des jihadistes en provenance d’Irak dès mai 2011, mais simplement de rappeler que le régime syrien a fait son malheur seul. J’ajoute que les simulacres d’élections, avant ou pendant la guerre civile, ne sauraient tenir lieu de légitimation démocratique, et je ne pense pas inutile de préciser que même correctement élu le président syrien ne serait nullement en droit de massacrer son peuple. On n’est pas surpris qu’un tel raisonnement ne soit pas retenu par des commentateurs qui voient dans la Russie ou l’Iran des exemples à suivre. Là encore, invoquer la démocratie ou la tolérance pour contester la guerre fait quand même doucement rigoler alors qu’une opposition motivée par le pacifisme aurait, au contraire, tout mon respect. Il faut croire que les défenseurs de Damas ne sont ni des pacifistes ni des démocrates, et que l’invocation de valeurs élevées n’est qu’un artifice de plus.

N’est-il donc pas possible de souhaiter la chute du régime de Damas sans pour autant être un partisan des jihadistes ? Une telle subtilité, proprement ahurissante, j’en conviens volontiers, échappe à la compréhension de nombre de ceux qui dénoncent à longueur de blogs et d’interviews la duplicité occidentale en Syrie. On ne peut s’empêcher, d’ailleurs, de relever que cette épouvantable duplicité occidentale est bien plus condamnable que celle de tous les autres acteurs politiques des crises qui secouent la région, voire les autres régions. Allons même jusqu’à dire que certains discours accusateurs contre les Etats-Unis ou les Européens sont assimilables à du racisme, ni plus ni moins, nourri comme il se doit par l’ignorance, la frustration et la projection de fantasmes.

On doit également relever que si les Etats-Unis et leurs alliés veulent s’en prendre à la Syrie au nom de visées cachées, et sans aucun doute malveillantes, le soutien de la Russie et de l’Iran à Damas ne se fait qu’au nom des plus nobles idéaux, des motivations les plus élevées. Jamais l’Iran ne saurait s’engager aux côtés de la Syrie pour défendre son seul allié dans la région, ou pour garantir une base arrière au Hezbollah, bien loin, soit dit en passant, de la résistance armée contre Israël. Jamais la Russie ne saurait soutenir Damas au prétexte – pure calomnie ! – qu’il s’agit là de son dernier partenaire au Moyen-Orient depuis que la Libye, l’Irak ou le Yémen, autres authentiques succès stratégiques, ont été balayés ou simplement défaits. Le fait que la Syrie soit un client majeur des arsenaux russes n’entre évidemment pas en ligne de compte, ni même les facilités navales offertes aux navires déployés par Moscou, ou la coopération contre les menées turques dans le Caucase. Il doit être, enfin, évident pour chacun d’entre nous que la Russie et l’Iran, démocraties riantes, ne font que protéger de façon parfaitement désintéressée un Etat frère, dont les fondements sont minés par une complexe coalition souterraine aux calculs baroques et dont l’existence même est menacée.

Le machiavélisme des ennemis de Damas est tel que ceux des Européens qui veulent l’attaquer sont dépourvus de moyens militaires, voire ont été censurés par leur parlement. Il s’agit, là, sans doute, de la ruse suprême, quand des démocraties censées poursuivre de noirs desseins sont soumises à leurs propres lois.