Petite et modeste leçon de journalisme

Soyons clairs, la mode est à l’escroquerie et aux prophètes autoproclamés. Omniprésente dans les commentaires que laissent les internautes sur les sites du Monde, du Figaro, de Libé ou d’autres, cette tendance a trouvé ses hérauts avec les « médias citoyens ». Ces derniers, que n’étouffe pas la modestie, affirment que leur ligne éditoriale s’affranchit des intérêts défendus par l’Etat, les grandes entreprises et en fait n’importe qui. Il va de soi que cette posture de « père-la-vertu » prête à rire tant elle est naïve et arrogante. Cette morale inflexible semble ne pas souffrir de la présence sur la page d’accueil de publicités pour le jeu en ligne, pour un programme de détection du cholestérol ou pour un site de rencontres. Faîtes ce que je dis, pas ce que je fais.

L’article posté le 12 février par AgoraVox au sujet d’Al Qaïda (cf. ici) laisse ainsi pantois tant il combine les défauts de notre époque : racoleur, inexact, mensonger, faussement objectif, inutilement péremptoire.

Essayons de lister ensemble les menus problèmes de cet interminable article, à commencer par son titre : « Al Qaïda n’existe plus selon la DGSE ». Pour illustrer ce titre, pour le moins provocateur, AgoraVox fait appel à une vieille gloire du renseignement français, Alain Chouet, ancien chef du Service de Renseignement de Sécurité (SRS) à la DGSE, qui intervenait en janvier dernier au Sénat dans le cadre d’un colloque – et non des travaux d’une commission – portant sur « Le Moyen-Orient à l’heure nucléaire ».

Pour ceux qui l’ignorent, précisons ici qu’Alain Chouet, après une longue carrière au sein du SDECE puis de la DGSE, a quitté cette prestigieuse administration pendant l’été 2002 en raison de divergences politiques. A la retraite depuis, Alain Chouet n’est aucunement en position de parler au nom de la DSGE, et l’article d’AgoraVox est à cet égard d’une fascinante malhonnêteté intellectuelle. Il faut préciser de surcroît qu’Alain Chouet, excellent connaisseur du monde arabe, a fait ses armes au Liban et en Syrie et qu’il a, tout au long de sa carrière, combattu des mouvements terroristes classiques organisés à la mode occidentale. Il n’a ainsi jamais vraiment compris le fonctionnement intime de la mouvance jihadiste, et il a même, en août 1998, nié la responsabilité d’Al Qaïda  dans les attentats commis contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie… Obsédé par les Frères Musulmans égyptiens, Alain Chouet a longtemps refusé d’envisager l’existence d’une mouvance terroriste échappant au contrôle d’un Etat ou d’une organisation religieuse.

Le léger problème de chronologie – mais il s’agit sans doute là d’un concept bourgeois rétrograde – soulevé plus haut ayant été méprisé par les auteurs de cet article, la place est donc libre pour les révélations fracassantes d’Alain Chouet : « Comme bon nombre de mes collègues professionnels à travers le monde, j’estime, sur la base d’informations sérieuses, d’informations recoupées, que la Qaïda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora Bora en 2002. Les services secrets pakistanais ensuite se sont contentés, de 2003 à 2008, à nous en revendre les restes par appartements, contre quelques générosités et quelques indulgences diverses. Sur les quelque 400 membres actifs de l’organisation qui existait en 2001 (…), il en reste moins d’une cinquantaine, essentiellement des seconds couteaux, à l’exception de Ben Laden lui-même et de Ayman al-Zawahiri, mais qui n’ont aucune aptitude sur le plan opérationnel. Donc moins d’une cinquantaine ont pu s’échapper dans des zones reculées, dans des conditions de vie précaires, et avec des moyens de communication rustiques ou incertains. Ce n’est pas avec un tel dispositif qu’on peut animer à l’échelle planétaire un réseau coordonné de violence politique. D’ailleurs il apparaît clairement qu’aucun des terroristes post 11/9, qui ont agi à Londres, Madrid, Casablanca, Djerba, Charm-el-Cheikh, Bali, Bombay, etc., ou ailleurs, n’a eu de contact avec l’organisation. Et quant aux revendications plus ou moins décalées qui sont formulées de temps en temps par Ben Laden ou Ayman al-Zawahiri, à supposer d’ailleurs qu’on puisse réellement les authentifier, elles n’impliquent aucune liaison opérationnelle, organisationnelle, fonctionnelle entre ces terroristes et les vestiges de l’organisation ».

Par où commencer ? Allons au plus simple et listons ensemble les arguments avancés :

–  « J’estime, sur la base d’informations sérieuses, d’informations recoupées, que la Qaïda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora Bora en 2002 ». Informations sérieuses, recoupées ? On ignorait, mais on se réjouit de l’apprendre, qu’Alain Chouet avait poursuivi sa carrière dans l’ombre d’une retraite bien méritée. Il aurait donc reçu de ses « collègues professionnels » des éléments que n’auraient pas reçus les services officiellement en charge de ces questions ? Vite, un poste officiel pour Alain Chouet, le vieux sage des montagnes descendu révéler la vérité au monde. Il faut souligner ici le mépris, sans doute générationnel, d’Alain Chouet pour les terroristes d’Al Qaïda, et on retrouve dans sa bouche les propos déjà évoqués ici d’un Chaliand.

– « Les services secrets pakistanais ensuite se sont contentés, de 2003 à 2008, à nous en revendre les restes par appartements, contre quelques générosités et quelques indulgences diverses. » Encore et toujours cette obsession de la main invisible des services. Il faut confesser ici une réelle déception devant la fragilité de cet argument, et surtout les innombrables erreurs qu’il avance. Bien sûr, les services pakistanais jouent, et depuis le début, un rôle étrange dans ces affaires, mais nombre d’opérations contre Al Qaïda conduites en Afghanistan, au Pakistan, au Moyen-Orient ont abouti à des succès opérationnels majeurs MALGRE les services pakistanais. La mort ou la capture de nombre de cadres dirigeants d’Al Qaïda depuis 2001 contredisent par ailleurs le mépris de Chouet.

–  « Sur les quelque 400 membres actifs de l’organisation qui existait en 2001 (…), il en reste moins d’une cinquantaine, essentiellement des seconds couteaux, à l’exception de Ben Laden lui-même et de Ayman al-Zawahiri, mais qui n’ont aucune aptitude sur le plan opérationnel. Donc moins d’une cinquantaine ont pu s’échapper dans des zones reculées, dans des conditions de vie précaires, et avec des moyens de communication rustiques ou incertains. Ce n’est pas avec un tel dispositif qu’on peut animer à l’échelle planétaire un réseau coordonné de violence politique. »  Chouet semble considérer qu’Al Qaïda s’est révélée incapable de recruter de nouveaux cadres depuis le 11 septembre. Quant au « manque d’aptitude », on préfère en rire, malgré les milliers de morts…

– « D’ailleurs il apparaît clairement qu’aucun des terroristes post 11/9, qui ont agi à Londres, Madrid, Casablanca, Djerba, Charm-el-Cheikh, Bali, Bombay, etc., ou ailleurs, n’a eu de contact avec l’organisation. » Alain Chouet semble oublier que c’est sous ses ordres que l’enquête concernant l’attentat de Djerba (avril 2002) a été menée. Il ne se souvient sans doute pas des preuves irréfutables (appels téléphoniques, e-mails) qui liaient Nizar Nawar, le kamikaze, à l’état-major d’Al Qaïda. Je précise ici qu’on aurait aimé que l’immense sagacité d’Alain Chouet se déploie au sujet de l’attentat de Karachi de mai 2002… Et donc, il n’y aurait pas de lien entre Al Qaïda et les attentats de Londres, de Madrid, de Bali, de Bombay ? Qu’il me soit permis de rappeler ici que ces attentats ont tous eu lieu après la démission de Chouet, et qu’il n’a sans doute eu accès qu’aux éléments publiés par la presse. Il est un peu décevant de voir un tel professionnel analyser aussi piètrement des données publiques. Mais si on veut « en connaître », il ne faut pas démissionner sur un coup de tête. Les enquêtes nationales et internationales menées sur ces opérations ont en effet démontré sans la moindre ambiguïté qu’Al Qaïda avait, au minimum, apporté sa caution aux terroristes. Il a même été enfin dit, le 11 février dernier, aux premières journées européennes sur le terrorisme organisées par la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), que les attentats de Madrid, en mars 2004, sont liés à d’importants membres d’Al Qaïda. Mais voilà, on ne peut pas parler du nucléaire au Sénat et être invité à un colloque professionnel… 

Je ne peux en revanche qu’approuver la remarque de Chouet sur les revendications des attentats. Certaines, en particulier celles signées par les Brigades d’Abou Hafs al Masri, se sont en effet rapidement révélées fantaisistes. Quant à Oussama Ben Laden, qu’Alain Chouet évoque étrangement comme un vivant, il me semble avoir relayé dans ces pages les rumeurs persistantes au sujet de sa mort. Mais sans doute Alain Chouet ne lit-il pas les notes de la DGSE quand elles sont publiées dans la presse…

Tout cela laisse un sentiment de malaise très désagréable, et la teneur de l’article, pourtant publié par un site « citoyen », laisse songeur. Car finalement, quel est le but de ces pages ? Opposer la DGSE à la CIA, tourner en ridicule la vision américaine d’Al Qaïda, et in fine accuser les services de l’Empire de manipuler la menace à des fins politiques. Il s’agit surtout, en prenant un air désinvolte, de resservir au public les thèses éculées d’un complot américain à l’origine des attentats perpétrés dans le monde depuis 2001, et il suffit de lire les commentaires laissés par les Internautes sur le site d’AgoraVox pour retrouver l’habituel salmigondis de conspirationnistes de tous bords, gauchistes orphelins, crypto-fascistes drapés dans la toge de la défense de la République contre l’Amérique juive, islamistes aux idées pour le moins confuses. La gestion d’un média citoyen empêcherait donc de publier les opinions contraires à la ligne du parti…

Mais cette gestion empêche également de faire fonctionner son cerveau. Au lieu d’opposer stérilement la DGSE à la CIA, et, pour dire les choses, le bien connu génie français à la balourdise yankee, les auteurs de cet article auraient pu utiliser Google et ils auraient ainsi retrouvé la trace d’un article publié dans l’Express en 2004 (ici). Ils auraient ainsi pu y lire un résumé de la fameuse « théorie des 3 cercles », mise au point par la DGSE pour expliquer le fonctionnement d’Al Qaïda et de la mouvance jihadiste, et reprise par l’ensemble de la communauté occidentale du renseignement. Mais la recherche d’informations et l’usage du cerveau ne sont pas très en vogue chez certains médias. 

Alors, quelle morale en tirer ? Jean-Pierre Filiu reconnaissait récemment, avec une modestie feinte, qu’il n’était qu’un « académique » et qu’il se situait donc bien loin des « praticiens ». Cette déclaration cachait mal sa frustration de ne pas avoir accès aux données dont disposent les services – et il faut admettre ici que la France a bien du mal à créer des passerelles entre les sphères. Mais Jean-Pierre Filiu a bien plus de raison de parler du jihadisme qu’Alain Chouet et que les plumitifs d’AgoraVox, juste capables d’entretenir les pires penchants de leurs lecteurs.

Rendons cependant justice à Alain Chouet de sa lucidité sur l’Arabie saoudite, et passons sous silence le fait qu’AgoraVox, au lieu d’interroger Olivier Roy, se tourne vers Eric Dénécé pour décrire Al Qaïda. On a les références qu’on peut.

« Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » (air connu)

Comme d’habitude, que l’attentat soit raté ou réussi, les « experts » jaillissent sur les plateaux de télévision, à la radio et dans la presse, comme les résistants en septembre 1944. L’opération lancée contre le vol Northwest Airlines 253 du 25 décembre dernier a évidemment provoqué ce phénomène, désormais aussi prévisible que les soldes.

La distribution est toujours la même, entre un Gérard Chaliand de moins en moins combattif et un Jean-Pierre Filiu délicieusement coquet, et l’inévitable Monsieur Eric qui nous assène des banalités de son air de comploteur à qui on ne la fait pas.

Et que nous disent nos experts ? Qu’Al Qaïda est vaincue et en est réduite à revendiquer des échecs, qu’Oussama Ben Laden a échoué, que le jihad s’enlise. Dans leur hâte, nos observateurs commettent erreur sur erreur et contribuent au trouble de nos concitoyens.

Je passe, bien sûr, sur les hypothèses de quelques internautes qui voient dans cet attentat un complot américain permettant de justifier la guerre en Afghanistan. A ce stade là, seule la médecine peut être d’un réel secours.

Essayons donc de répondre aux affirmations de nos amis les commentateurs, à commencer par Bernard Guetta, bien plus pertinent quand il parle de la Palestine ou de la Russie que quand il se lance dans l’analyse de la menace terroriste.

1/ Al Qaïda vaincue, réduite à revendiquer des échecs ?

Il s’agit d’une terrible méprise, doublée d’une belle erreur.

Il s’agirait en effet de ne pas confondre Al Qaïda avec Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA pour les intimes), un mouvement régional issu de la fusion de plusieurs groupes actifs en Arabie saoudite et au Yémen. Ainsi, la revendication n’a-t-elle pas été diffusée par AQ mais bien par un des ses alliés. Et celui-ci n’a certainement pas à rougir de cet « échec » : en parvenant, malgré toutes les règles mises en place après les attentats du 11 septembre, à monter à bord d’un vol transatlantique, qui plus est en révélant un nouveau raté des services de l’Empire, AQPA a largement remporté cette manche.

Premier groupe régional à se glisser entre les mailles du filet occidental, il frappe fort, et nous force un peu plus à intensifier la pression sécuritaire. Malgré une solide tradition démocratique, le Royaume-Uni en est ainsi réduit à envisager des contrôles au faciès… Ne perdons pas de vue que les terroristes ne cherchent pas tant à tuer qu’à faire régner la peur et à peser sur nos vies. Nous nous sommes habitués aux patrouilles de l’armée dans nos gares, nos aéroports et nos centres commerciaux, mais il faudrait garder en tête que cette présence militaire dans la Cité ne devrait pas être normale.

2/ Oussama Ben Laden aurait donc échoué ?

MM. Guetta et Filiu sont formels : cet attentat manqué, revendiqué malgré tout, confirme l’échec d’OBL. On me permettra de ne pas être d’accord, et d’affirmer, au contraire, qu’il s’agit d’un succès.

Ratée, l’opération de notre jeune Nigérian confirme qu’Oussama Ben Laden a su créer une dynamique mondiale qui conduit de jeunes musulmans radicalisés à choisir le terrorisme pour exprimer leur mal-être et leur refus de l’Occident. La menace est plus que jamais protéiforme. De surcroît, et malgré la – défaillante – démonstration de Filiu, il se confirme également qu’Al Qaïda est revenue à une posture de soutien et d’impulsion, et soutient plus que jamais les mouvements régionaux.

Le jihad, dévoyé par les idéologues terroristes, est devenu un acte solitaire qui rend le travail des services de sécurité de plus en plus ardu.

Au lieu de célébrer la supposée défaite d’Al Qaïda, il serait pertinent d’accepter enfin la réalité : mêmes minoritaires, les jihadistes sont nombreux, très nombreux, peut-être même trop nombreux, et ils ont réussi un hold-up sur l’islam. La tentative d’assassinat, la semaine dernière, du dessinateur danois auteur des caricatures du Prophète en 2005, prouve, malgré les affirmations de Bernard Guetta ce matin sur France-Inter, que le conflit des civilisations est réel tant le silence des « musulmans modérés », pris au piège, a été gênant.

Le dire ne signifie aucunement que l’on s’en réjouit, et il serait bon que nos commentateurs cessent de confondre le monde tel qu’il devrait être avec celui qu’il est. Comme le rappelle le slogan qui donne son titre à ce billet, la méthode Coué n’a jamais été efficace contre la violence et le totalitarisme.

France, terre d’asile

On a coutume de dire que les peuples ont les dirigeants qu’ils méritent. Il est dès lors permis de s’interroger sur le peuple français quand on suit les actuels débats qui l’agitent.

Ce blog n’a pas pour objet de commenter l’actualité politique nationale, aussi bien par souci de neutralité qu’en raison de l’insigne médiocrité de cette actualité depuis des années. Cependant, quand la vie publique en vient à se mêler à l’actualité internationale, pourquoi se priver.

Ainsi donc, la politique d’ouverture pratiquée par l’actuelle majorité présidentielle est devenue, en moins de 3 ans, une politique populiste, aux relents nauséabonds. Longtemps complexée, la droite française, désormais décomplexée, n’a rien appris de sa victoire, et exerce donc le pouvoir avec la retenue d’un adolescent timide que l’on aurait jeté dans une maison close après l’avoir enivré.

Le débat sur l’identité nationale, qui se nourrit de vieilles lunes et d’approximations historiques – comme Christian Estrosi l’a récemment démontré en évoquant avec son vocabulaire simple le IIIe Reich – est conduit par un ministre en charge de l’immigration. Que voilà donc un aveu fascinant tant il est assumé : là où ce débat devrait insister sur la dimension plurielle de la société française, il se trouve adossé à une politique qui se contente d’expulser sans jamais intégrer.

Et justement, qui expulsons-nous ? Et vers où ? Des adolescents, vers l’Afghanistan, un pays – le terme d’Etat semble exagéré – en guerre depuis décembre 1979.

Y a-t-il une nécessité impérieuse qui m’échapperait et qui justifierait un renvoi brutal – et singulièrement onéreux pour un pays si endetté – de quelques jeunes hommes vers un pays considéré à raison comme le plus dangereux de cette planète ? On nous dit que le statut de réfugié politique a été refusé à ces adolescents. La belle affaire ! Il serait donc interdit de pratiquer la plus élémentaire charité sous le prétexte que la justice a froidement décidé que leur place n’était pas en France ?

Jamais avare de postures martiales, la fine fleur de nos élus, MM. Lefebvre, Mariani et Luca, entonne fièrement le chant du courage et du patriotisme. Comment ? Des hommes dans la fleur de l’âge, fringants, insolents de santé, seraient réfugiés en France alors que leur nation est défendue par nos troupes ? Mais comment osent-ils protester, eux dont la lâcheté fait monter le rouge de la honte au front de leurs aïeux ? Car notre trio est très clair sur ce point : ces prétendus réfugiés devraient se battre au lieu de quémander un asile – qui leur est d’ailleurs refusé. Ils devraient défendre leur pays contre la barbarie, et mourir à la place de nos soldats. En fait, et pour aller au bout du raisonnement de nos députés de combat, si ces blancs-becs faisaient leur devoir, nous ne serions pas enlisés dans cette guerre lointaine.

Voilà l’argumentaire qui sert à mobiliser un électorat d’anciens combattants, de nostalgiques de l’ordre ancien, dans ces villages où l’on vote Front National sans avoir jamais vu un seul visage étranger. La peur fait décidément des miracles.

Mais le message, comme tous les messages, dépend beaucoup du messager. Et il faut bien admettre que MM. Lefebvre, Lucca et Mariani parlent avec une belle aisance du métier des armes, du courage au feu, du nécessaire sacrifice de sa propre vie pour le bien de tous, mais ils se sont soigneusement tenus à l’écart du combat. Mais, alors, comment osent-ils donner des leçons de courage à de jeunes hommes qui n’ont connu que la guerre ? N’ont-ils pas honte d’une telle légèreté, d’une telle morgue ?

Michel Audiard faisait dire à Fernand Naudin qu’une certaine catégorie de personnes se reconnaît à son audace. Force est de reconnaître cette qualité à nos trois guérilleros de salon, qui moquent, depuis leur bureau de l’Assemblée, la lâcheté supposée d’une poignée d’adolescents.

« Les experts/Deuil La Barre » : Jean Bévalet

« Les vers me sortent de partout », disait Léopold Lajeunesse dans la pièce de Marcel Aymé, « Uranus ». Il en va de même pour les experts en terrorisme, qui apparaissent régulièrement comme les champignons après la pluie.

Le dernier en date est un certain Jean Bévalet, ancien parachutiste, auteur du très dispensable « Terrorisme : gagner la 3e guerre mondiale. » On n’est pas plus modeste.

Fondateur du C.E.S.A.R.R, qui n’est pas l’équivalent français du SMERSH mais le centre d’Etudes Stratégiques, Analyses et Recherches sur les risques majeurs (Cf.  http://www.cesarr.com/topic/index.html), Jean Bévalet fait montre d’un courage qu’il faut saluer en affirmant pouvoir apporter une réponse simple à un défi qui occupe les services de sécurité du monde depuis plusieurs décennies.

Hélas, l’enthousiasme ne suffit pas, et la démonstration tourne court. Reprenant les vieilles rengaines d’un Gérard Chaliand sur les origines antiques du terrorisme et les raccourcis des éditorialistes de « Minute » et de « L’Humanité » sur l’Occident arroseur arrosé, l’auteur ne dépasse pas le stade du travail d’un étudiant de licence. Il commet surtout deux erreurs rédhibitoires :

– il affirme ainsi, sans rire, que le terrorisme est la principale menace du XXIe siècle. Il me semble pourtant que ce siècle encore jeune porte en lui des dangers bien plus grands, de la Chine à l’Iran en passant par la Corée du Nord, le Pakistan, le Soudan, la Palestine.

– il évoque une 3e guerre mondiale pour qualifier ce conflit larvé, mais il paraît ignorer que la plupart des stratèges estiment que cette 3e guerre mondiale a déjà eu lieu, sous les traits de la guerre froide. Norman Podhoretz ou James Woolsey, néoconservateurs enragés, ont quant à eux largement diffusé le concept de 4e guerre mondiale.

L’essai de Bévalet vient s’ajouter aux milliers d’ouvrages déjà parus, mais il n’est sans doute pas le plus urgent à lire…

C’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule.

En ces temps troublés où les passions l’emportent sur la raison et l’intelligence, la tâche d’observateur impartial s’avère singulièrement ardue, et ponctuellement – ponctuellement seulement – de peu de poids face à la meute. La tuerie de Fort Hood, perpétrée le 5 novembre dernier, n’a laissé aucun analyste de marbre, et nous avons été plusieurs à redouter les révélations qui se succèdent depuis hier sur le passé du Dr Nidal Malik Hassan. Tout indique désormais, même si l’enquête n’en est qu’à ses débuts, que le médecin militaire a bien commis un attentat. Bien sûr, comme dans de nombreuses opérations terroristes commises par un homme seul, qui plus est engagé dans une démarche d’auto-activation, les motivations politiques et religieuses croisent des motivations personnelles, voire, parfois une profonde détresse morale – ce qui ne constitue en aucun cas une excuse. 

Mais les premières impressions, comme le savent les enquêteurs, doivent être validées, ou invalidées, par le recueil et l’analyse des faits. Ils apparaissent aujourd’hui accablants pour le Dr Hassan, tandis que les témoignages s’accumulent. Ancien fidèle d’une mosquée radicale, qui plus est fréquentée un temps par deux des kamikazes du 11 septembre, Hassan avait été signalé à sa hiérarchie par ses camarades pour des prises de position violemment anti-américaines. Après avoir tenté, en vain, d’être relevé de son poste – il devait partir en Irak – il déclarait volontiers que les deux guerres américaines du moment n’étaient rien d’autres que des guerres contre l’islam. Et je vous épargne le « Dieu est grand » crié par le Dr Hassan pendant qu’il tirait. Cela fait beaucoup. Mais ces faits ne sont connus que depuis hier. Or, dès le 6 novembre, certains se permettaient des jugements définitifs et surtout en tiraient des conclusions. Dans un camp, le Parti Communiste Français, que la commémoration de la chute du mur de Berlin ne semble pas accaparer, s’autorisait le communiqué suivant :  

« La tuerie qui a eu lieu hier sur la base militaire américaine de Fort Hood est significative d’un malaise profond qui touche l’armée des États-Unis. Elle est aussi l’expression de la grave crise qui traverse la société américaine dans son ensemble depuis plusieurs années, et qui continue sous l’actuelle Administration.Les engagements militaires des États-Unis, en Irak et en Afghanistan, n’y sont certainement pas pour rien.Les événements survenus hier à Fort Hood doivent pousser les autorités américaines, à réfléchir au sens même de ces engagements et à la nécessité du retrait des forces d’Irak. De la même manière, l’idée d’un renforcement militaire en Afghanistan doit être remis (sic) en cause. »Il ne peut donc échapper à personne que les communistes français, déjà les plus serviles au temps de l’URSS, continuent à proférer des horreurs, en l’espèce une justification à peine dissimulée de la tuerie.  Mais d’autres tiraient de cette affaire de non moins édifiantes conclusions. Ainsi, le 7 novembre, alors que les corps étaient à peine froids, le site DRZZ.info se laissait aller à une lecture, comment dire, engagée de ce qu’il faut bien appeler un attentat (cf. http://www.drzz.info/article-l-attentat-de-fort-hood-ou-comment-les-islamistes-attaquent-l-armee-americaine-38914543.html). 

Pour les responsables de ce blog, intéressant malgré tout, la certitude d’un attentat était née dès qu’ils avaient appris que le Dr Hassan était musulman. Je vous conseille d’ailleurs les commentaires de cet article, qui ne sont de toute évidence pas modérés. Je me permets d’en citer un, très éclairant  (il va de soi que je ne corrige pas les fautes) :  « En France il y a beaucoup de de Muzz, il faudrait que Sarkozy les sorte oust retour Babel Oued pour les djiadistes qui font bruler les voitures et autres voyous. Pour les Moskies c’est rempli de fanatiques y envoyer l’armée et les sortir de la France et donner le boulot aux Français. » 

Un autre commentateur du blog précisait par ailleurs que le Dr Hassan avait été associé aux travaux de l’équipe de transition de l’Administration Obama… De façon très révélatrice, cette information – qui ne veut rien dire puisque nous ignorons encore quel était l’état d’esprit de Hassan en janvier 2009 – est largement relayée par trois types de blogs :

Les blogs conspirationnistes d’extrême-gauche (je sais, c’est une redondance) qui y voient une preuve de la duplicité de l’Administration américaine à l’égard du jihadisme.

Les blogs conspirationnistes d’extrême-droite (une autre redondance) qui y voient une preuve de la duplicité du Président Obama à l’égard de l’islam, dont on rappelle jusqu’à plus soif que le second prénom est Hussein.

Certains (pas tous, Dieu merci) blogs communautaires qui, au nom de la nécessaire défense d’Israël se laissent aller à des amalgames indignes entre islam et jihadisme. Un peu comme si on devait considérer les croisades et l’Inquisition comme la quintessence du catholicisme, les bûchers de Salem comme celle du protestantisme, le viol de la Prusse Orientale comme celle de l’orthodoxie et la répression de l’Intifada comme la quintessence du judaïsme. 

Jamais à court d’idées, certains se sont même lancés dans une histoire de l’infiltration de l’armée américaine par les islamistes radicaux, afin, sans doute d’effrayer nos concitoyens sur l’air bien connu du « Chez nous aussi… ». Hélas, cette histoire est très courte, et il aurait été sans doute plus pertinent de regarder le phénomène, ô combien inquiétant, du prosélytisme salafiste dans nos prisons. Le seul exemple qui vienne à l’esprit est celui d’Ali Mohammed (cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Ali_Mohamed). Ce jihadiste égyptien, un temps membre de la CIA, sous-officier des forces spéciales américaines, était un membre d’Al Qaïda. Les plus curieux d’entre vous pourront regarder le documentaire de National Geographic sur cet homme, voir lire l’étude de Peter Lance : « Triple Cross: How bin Laden’s Master Spy Penetrated the CIA, the Green Berets, and the FBI. » 

Bien qu’il ait été arrêté en septembre 98, d’aucuns se permettent de le qualifier de tête pensante des attentats du 11 septembre. Si la mauvaise foi n’était pas aussi manifeste, on pourrait rire de ce raccourci. Même le site IntelWire (cf. http://intelwire.egoplex.com/unlocking911-1-ali-mohamed-911.html) ne va pas aussi loin et préfère, à juste titre, insister sur le rôle de Mohammed dans la création de certaines infrastructures d’Al Qaïda en Afghanistan. Mais la tentation est trop grande, et le site DRZZ.org, à deux reprises, (cf. http://www.drzz.info/article-l-attentat-de-fort-hood-ou-comment-les-islamistes-attaquent-l-armee-americaine-38914543-comments.html et http://www.drzz.info/article-video-l-espion-du-11-septembre-ali-mohamed-38971446.html) soutient, sans convaincre, qu’Ali Mohammed est l’homme du 11 septembre. 

Peu importe la chronologie, peu importe le rapport de la Commission d’enquête du 11 septembre, il s’agit ici de terrifier en affirmant que ces attentats ont été commis par un musulman entraîné par les Forces Spéciales américaines. Et d’une pierre deux coups : on appelle à la plus grande vigilance contre ces musulmans (ces « Muzz ») sans distinction (je crois que c’est du racisme, je vais consulter le code pénal), mais surtout on glisse « jamais un arabe n’aurait réussi de telles opérations sans la formation de professionnels occidentaux »… Classe… Il sera assez difficile à mes détracteurs de m’accuser de faiblesse envers l’islam radical, mais il sera tout aussi difficile de m’accuser de racisme. Je ne me suis jamais abaissé aux répugnants propos de quelques uns. De surcroît, il n’échappera à personne que les raccourcis, les amalgames, les caricatures font le jeu des radicaux. Les communautés juives ont assez souffert dans leur chair pour ne pas avoir la conscience aigüe des risques de tels excès. 

Il me sera permis, enfin, en tant que professionnel du renseignement, de m’étonner de la présence dans l’équipe éditoriale de DRZZ.org, aux côtés d’auteurs aussi respectés et prestigieux que Pierre-André Taguieff ou Michel Gurfinkiel, de personnalités aussi suspectes que Bat Ye’Or, auteur du nauséabond Eurabia ou de Laurie Mylroie, responsable de la publication de « War Against America: Saddam Hussein And The World Trade Center Attacks », ouvrage de propagande où l’on apprend que Ramzi Youssef était un agent irakien et Saddam Hussein le véritable responsable des projets terroristes de 93 à New-York…

 

 

Il me semble que tout est dit.

Monsieur Eric, le roman d’un tricheur.

Connaissez-vous la spontéparité ? Il s’agit du terme savant désignant la génération spontanée. Dans l’Antiquité, les Romains pensaient ainsi que pour obtenir un essaim de guêpes il suffisait de laisser en plein soleil une carcasse de bovin et que les insectes apparaîtraient après quelques jours.

L’actualité internationale est un peu comme cette carcasse pourrissant au soleil : elle provoque régulièrement l’apparition d’experts autoproclamés qui pérorent à la radio ou à la télévision et recrachent plus ou moins habilement quelques bribes d’informations glanées dans des brasseries de l’Ecole Militaire auprès d’officiers aveuglés par l’aura qui se dégage de ces stars des médias. Mais tout ce qui brille n’est pas d’or. Le 11 mars 2004, Gérard Chaliand, véritable expert de la guérilla ayant roulé sa bosse sur tous les champs de bataille du monde, affirmait ainsi sans sourciller sur l’antenne de France Inter que les attentats de Madrid ne pouvaient être que l’oeuvre de l’ETA. Au même moment, votre serviteur, sur la foi des seules informations véhiculées par la presse, écrivait à ses responsables qu’il s’agissait évidemment d’une opération jihadiste. Nulle gloire à cela, ma fille aurait écrit la même chose, et seul un homme aveuglé par son mépris des groupes jihadistes – et par l’âge peut-être – pouvait aussi lourdement se tromper. Cette erreur l’écarta un temps des plateaux de télévision et des studios de radio, et le conduisit à confier à d’autres le soin de commenter l’actualité terroriste. Tout le monde n’a pas, hélas, l’élégance de ce vieux guerrier, et on croise régulièrement le chemin de quelques apprentis espions, surgissant du néant à chaque attentat ou à chaque prise d’otages. C’est le cas de Monsieur Eric.

Autoproclamé spécialiste du renseignement, Monsieur Eric ne rate pas une occasion de se présenter, avec une fausse modestie teintée de mystère qui force le respect, comme un « ancien des services ». Ce fut encore le cas, le 27 août dernier, dans une dépêche de l’AFP et dans une interview téléphonique à RTL, à l’occasion de la toujours mystérieuse évasion/libération d’un agent français en Somalie. D’un ton docte dans lequel on percevait la longue et douloureuse expérience de l’espion qui en a vu d’autres, Monsieur Eric se permettait de juger « crédible » les maigres informations disponibles et glissait quelques détails censés démontrer à quel point il avait l’habitude de ce genre d’affaires.

Je dois confesser une forme de fascination pour ces experts, capables de dire « nous » en parlant des services de renseignement français, et avançant des théories relevant de la psychiatrie quant à l’entraînement des agents de la République. Si un certain nombre d’entre eux, issus du Service Action de la DGSE ou du COS, sont en effet capables de véritables exploits, il faut garder en tête que les membres de la communauté française du renseignement sont recrutés sur leurs qualités intellectuelles et non pas sur leurs capacités physiques. Et de toute façon, je n’aime pas être giflé et je dirai tout à un homme armé de tenailles. Bien peu de ces analystes seraient capables d’encaisser le choc d’une détention, voire d’un interrogatoire un peu poussé.

Mais Monsieur Eric joue les vétérans, et il n’hésite pas à détailler son CV dans une revue pour étudiants voire sur son site Internet. Quand on interroge les témoins, cependant, on découvre vite que la pompeuse fonction « d’analyste à la direction de l’Evaluation et de la Documentation Stratégique du Secrétariat Général de la Défense Nationale » a essentiellement consisté en un poste auprès de la photocopieuse. Surtout, nulle part n’apparaissent des fonctions opérationnelles au service de la République. Monsieur Eric a-t-il traité des sources ? A-t-il eu des entretiens opérationnels avec des services alliés ? A-t-il participé à la gestion de crises majeures ?

Connu des services français, Monsieur Eric n’y a pas bonne presse. Les « vrais » n’aiment pas que d’autres s’attribuent des fonctions qu’ils n’ont jamais occupées. Et ils aiment encore moins qu’on tente de les débriefer pour régurgiter à la télévision des informations incomplètes et mal comprises… Pour tout dire, Monsieur Eric n’a jamais travaillé pour un service de renseignement, et il n’a fait que passer au SGDN, structure d’analyse stratégique oeuvrant au profit des autorités politiques et nullement mandatée pour aller cueillir le renseignement sur le terrain.

Mais si cela relevait simplement de la fascination, voire d’une forme douce de mythomanie, cela pourrait encore être toléré. Mais il y a plus grave que ces mensonges, ce CV arrangé ou ces déclarations péremptoires sur les ondes. Dans cette interview à L’Etudiant, Monsieur Eric présente son métier de consultants d’une façon proprement scandaleuse, et il y avoue même des pratiques plus que douteuses. Laissons-lui la parole :

« L’intelligence économique, c’est du renseignement au service des entreprises. Cela ne consiste pas simplement à faire de la veille technologique sur Internet, mais plutôt à monter un réseau d’informateurs, recruter des agents, infiltrer, manipuler des sources, mettre en place des procédures de sécurité pour ne pas se faire piéger… C’est un métier d’expert en information ou de conseil un peu particulier. »

Faut-il ici préciser que le recueil de renseignement dans notre pays est une pratique régalienne, et que les cabinets privés n’ont que le droit de compiler puis surtout d’analyser les informations recueillies au sein de la jungle des sources ouvertes. Il n’y a pas d’espionnage privé en France, ou en tout cas il ne saurait y en avoir. Quant à recruter des agents, cela veut concrètement dire : faire trahir un salarié ou un fonctionnaire, le rémunérer en échange de renseignements qui ne devraient pas quitter certains bâtiments… Et il y a mieux. A la question « Utilisez-vous des gadgets ? », Monsieur Eric répond :

« Principalement des matériels d’écoute : un micro dans une montre, une caméra dissimulée dans un téléphone… On peut aussi recourir à l’intrusion informatique : des hackers sont capables de pénétrer le central informatique d’un hôtel pour détourner les appels téléphoniques ou modifier un nom sur une réservation. »

Autant de pratiques que la justice française n’apprécie guère et qui sont sévèrement condamnées par les véritables professionnels de la sécurité privée. Pourtant, gageons que notre ami continuera de hanter les colloques sur le renseignement dans lesquels on ne trouve que quelques vieilles gloires tentant de vendre le récit de leur unique exploit il y a 30 ans ou des « consultants » aux compétences et surtout aux méthodes douteuses.

Et pendant ce temps-là, non seulement elle tourne, mais les véritables officiers de renseignement, au lieu de courir le cacheton, se consacrent à leur sacerdoce et dégustent un vieux whisky en écoutant les affabulateurs chez Yves Calvi avant de tenter d’empêcher un attentat ou de débusquer un diplomate russe trop curieux.


Afghanistan : les guerres de l’Empire

Un soldat français est mort hier en Afghanistan, et deux de ses camarades ont été blessés, lors de combats contre ceux que l'on appelle pudiquement les "insurgés", mais qui sont en réalité des Talibans auxquels se mêlent quelques jihadistes. Ces pertes, prélevées dans les rangs du 3e RIMa, incarnent tristement la réalité d'une guerre que les Français ne comprennent pas, par ignorance et aveuglement. Très révélateurs sont à cet égard les commentaires que l'on trouve sur les sites Internet du Monde et de Libération. On n'y entend parler que de guerre coloniale, de politique servile à l'égard des Etats-Unis, de combattants trop jeunes, etc.

Il n'est que temps de rétablir quelques vérités et d'asséner quelques coups aux dogmes que les Français, Munichois dans l'âme, ne cessent de véhiculer dans le vaste monde.

Chaque siècle a son centre de gravité géographique. Après la guerre civile européenne (1914-1945) entraînée par le conflit franco-prussien de 1870-1871, qui a mis l'Europe au centre du monde avant de sceller son déclin au profit des Etats-Unis, le Vieux Continent si cher à Dominique de Villepin dominait outrageusement les débats internationaux, ignorant le reste du monde ou au contraire le conquérant.

L'effacement de l'Europe, ou plutôt son changement de statut, la faisant passer de maîtresse du monde à l'enjeu d'une lutte entre deux systèmes, a laissé la place à une multitude de conflits nés de la décolonisation. L'Afrique a sombré, l'Amérique du Sud surnage, l'Extrême-Orient s'en sort haut la main, le Moyen-Orient se débat dans ses contradictions et les regards se tournent avec inquiétude vers l'Asie du Sud. Là convergent en effet toutes les tensions de notre monde : crises nucléaires, radicalismes religieux, nationalismes exacerbés, pauvreté extrême, etc.

Après les tentatives russes et britanniques au 19ème siècle, puis l'invasion soviétique de décembre 1979 et désormais l'intervention occidentale déclenchée en octobre 2001, l'Afghanistan demeure, plus que jamais, le centre du monde stratégique. La vitalité, ou les dérives, du débat d'idées dans l'Occident post-11 septembre placent également ce pays au coeur des polémiques. Comme aux temps de la Guerre froide s'affrontent, pour de bonnes et de mauvaises raisons, et avec de bons et de mauvais arguments, les partisans de l'intervention occidentale et ses détracteurs. Tout y passe, de l'antiaméricanisme le plus primaire au néoconservatisme le plus échevelé, tout cela teinté de radicalisme religieux, de tiers-mondisme réécrit et d'antimilitarisme imbécile - ou d'ignorance crasse de la chose militaire.

Les plus curieux pourront lire ce classique de Zbigniew Brzezinski, "Le grand échiquier", à la fois belle initiation à la géostratégie impériale et état du monde assez lucide, bien que sans doute légèrement daté.

On pourra également voir avec intérêt le film de Mike Nichols, "La guerre selon Charlie Wilson", certes un peu outré mais néanmoins éclairant. Je préfère pour ma part les livres de Peter Bergen, voire le chef d'oeuvre de Robert Littell "La Compagnie". 

Mais attaquons-nous, comme promis, aux fadaises que l'on lit ici et là :

1/ L'intervention américaine en Afghanistan est une entreprise illégale.

Déclenchée le 7 octobre 2001 par les Etats-Unis sous le nom d'opération "Enduring Freedom", l'intervention contre les Talibans est une riposte aux attentats du 11 septembre 2001 à New-York et Washington. Seuls des individus à l'intellect limité et/ou aux motivations douteuses osent encore affirmer que ces attentats sont le fruit d'un complot américano-israélien dont la finalité change régulièrement en fonction des réfutations. Cette opération est validée par les Nations unies par deux résolutions (analyse contestée par le collectif Echec à la guerre, cf. http://www.echecalaguerre.org/index.php?id=49, qui oublie en passant la Résolution 1267 de 1999 établissant un lien direct entre le régime des Talibans et Al Qaïda et sanctionnant les deux entités et suggère que les Etats-Unis ne disposent d'aucune preuve contre Oussama Ben Laden, mais passons) et endossée par l'OTAN.

Cette intervention militaire, qui entraîne la chute rapide du régime talêb, conduit les factions afghanes à se réunir à Bonn en décembre 2001 sous les auspices de l'ONU. Celle-ci crée, le 20 décembre 2001, par la résolution 1386, l'International Security Assistance Force (ISAF, cf. http://www.nato.int/ISAF/topics/mandate/unscr/resolution_1386.pdf) qui ne se substitue pas à Enduring Freedom mais est censée la compléter en rétablissant un semblant d'ordre en Afghanistan (cf. http://www.nato.int/ISAF/docu/official_texts/index.html). Les troupes françaises, présentes dans le pays AVANT les attentats, puisque le commandant Massoud, assassiné le 9 septembre 2001, disposait d'un détachement de membres de la DGSE, ne participent pas aux premiers combats au sol mais interviennent dans les airs (raids) et sur mer (patrouilles en mer d'Arabie).

La décision de soutenir les Etats-Unis dès ce moment n'est nullement le fait du Président Sarkozy, alors réfugié à Neuilly, mais celle, CONJOINTE, du Président Chirac et du Premier ministre Jospin. A part quelques voix isolées à l'extrême-gauche et à l'extrême-droite et les habituels exaltés et autres nostalgiques, personne ne s'oppose à cette intervention...

2/ L'intervention occidentale est illégitime.

Tous les arguments des apprentis juristes au sujet de l'Afghanistan se heurtent à un écueil de taille : l'émirat talêb n'a jamais fait l'objet de la moindre reconnaissance internationale, et il n'est pas absurde de considérer ce régime comme le premier Etat voyou dénoncé par l'ONU. Seuls au sein de la communauté internationale, le Pakistan, les Emirats Arabes Unis et l'Arabie saoudite avaient en effet reconnu en 1996 la prise du pouvoir à Kaboul par les étudiants en religion, aussi bien pour des raisons stratégiques qu'idéologiques et religieuses. Dans ces conditions, l'intervention occidentale dans le pays est parfaitement légitime, puisqu'elle s'en prend à un régime illégal, qui plus est dénoncé pour ses innombrables exactions : exécutions publiques, soutien à Al Qaïda, destruction de trésors de l'humanité comme les Boudhas de Bamyan (avec la complicité amicale de l'armée pakistanaise, soit dit en passant).

Considérant donc que ce régime n'avait aucune existence légale et qu'il représentait une menace aussi bien pour sa population que pour de nombreux Etats, la Coalition engagée dans le pays, aux côtés des Etats-Unis dans Enduring Freedom comme au sein de l'ISAF, fait ce que les Européens n'ont pas su faire dans les années '30 contre le IIIe Reich naissant.

3/ Aucune menace ne provient d'Afghanistan

Les esprits purs qui dénoncent cette intervention affirment également qu'aucune menace terroriste ne provient d'Afghanistan. Je laisse de côté les théories conspirationnistes qui relèvent de la psychiatrie pour me concentrer sur quelques faits pour le moins troublants, mais sans doute ignorés, ou "oubliés", de nos stratèges en chambre.

- Dès 1997, la justice française diffuse une commission rogatoire internationale (CRI) consacrée aux "volontaires afghans", c'est-à-dire aux islamistes radicaux ayant reçu dans le pays un entraînement paramilitaire ET un endoctrinement jihadiste. Souvenons-nous que les enquêteurs de la DST ayant travaillé sur l'attentat de Port-Royal (3 décembre 1996 à Paris) ont remonté la trace de la lettre reçue à l'Elysée et exigeant la conversion du Président Chirac à l'islam. Et cette piste nous conduit tout droit aux camps pakistanais abritant les jihadistes arabes alliés aux Talibans. Faut-il y voir un complot ?

- En 1998, les services de renseignement français obtiennent de haute lutte de leurs homologues pakistanais les factures détaillées du téléphone utilisé par Abou Zoubeida, le responsable des filières de volontaires d'Al Qaïda. L'étude de ces listings permettra de découvrir 1/ que le réseau téléphonique des Talibans est entièrement pris en charge par l'Etat pakistanais 2/ surtout que les appels d'Abou Zoubeida concernent le gotha de l'islamisme radical mondial. Pas un terroriste un tant soit peu sérieux qui ne soit appelé par Abou Zoubeida. Et inversement, les perquisitions et arrestations effectuées en Europe, au Canada, au Moyen-Orient, en Afrique de l'Est ou en Asie du Sud-Est révèlent que le numéro de téléphone de notre ami est connu de tous les terroristes. "Il n'y a pas de menace en Afghanistan", comme l'aurait dit un colonel que j'ai bien connu ? Difficile d'expliquer alors pourquoi les jihadistes arrêtés alors qu'ils s'apprêtaient à attaquer l'ambassade américaine à Amman, la cathédrale de Strasbourg, ou les stades de la coupe du monde de football en France en 1998 gardaient le numéro d'Abou Zoubeida au fond de leur portefeuille. Sans doute pour parler du temps... Tous ces individus ont reçu dans les camps afghans un entraînement et un endoctrinement solides dispensés par de grands opérationnels d'Al Qaïda et par les idéologues du Londonistan. Alors, pas de menace ?

Mais il y a plus grave encore. Les "Afghans arabes", comme on les appelle dans les services, ont profondément déstabilisé l'Algérie ou l'Egypte dans les années '90 en y important leur volonté de mener le jihad mondial et d'y instaurer des régimes islamistes radicaux. Faut-il penser, comme François Burgat, que nous aurions dû laisser leur chance à ces expériences ? Ou faut-il, comme votre serviteur, considérer qu'il faut soutenir les Etats confrontés à une telle menace - mais en leur demandant des comptes, ce que la France ne fait jamais.

Les attentats du 11 septembre ont été planifiés en Afghanistan, quoi qu'en disent certains gourous pédophiles et ufologues ou des pacifistes qui tueraient pour leur auto-radio. Mais ils ne sont pas les seuls. Le projet de Richard Reid contre le vol American Airlines 63 du 22 décembre 2001, l'attentat contre la synagogue de la Ghriba le 11 avril 2002 à Djerba ou les attentats du 7 juillet 2005 à Londres ont été organisés depuis le sud de l'Afghanistan et les zones tribales pakistanaises.

4/ Les talibans ont été créés par la CIA.

Là, il faut reconnaître un point important et je vous invite à lire avec attention les lignes qui vont suivre. Non seulement les Talibans ont été créés par la CIA, mais des travaux récents indiquent même que le Prophète serait en réalité un agent de la CIA projeté dans le passé grâce aux machines extra-terrestres stockées dans la zone 51, au nord de Nellis AFB (Nevada). Une autre hypothèse indique que le Prophète serait un agent byzantin, mais la vidéo du 7e siècle promise par Thierry Meyssan n'est pas visible sur un lecteur DVD zone 2. 

Soyons sérieux. S'il est exact - et nullement caché - que les Etats-Unis ont apporté leur soutien au projet ARS/EAU/Pakistan de financer la résistance afghane en jouant sur l'islam, il est tout autant avéré que les Etats-Unis, comme la France ou le Royaume-Uni qui étaient dans le coup, ont été abusés par ces trois Etats musulmans radicaux qui ont profité de l'argent occidental pour financer le développement de l'islam radical à leur profit, essentiellement contre l'influence iranienne. Mais justement, d'où provient cet islam radical ? La CIA a-t-elle créé la Confrérie des Frères Musulmans en 1928 en Egypte ? Ou alors l'école de pensée déobandie ? La CIA a-t-elle inspiré le grand juriste al Mawardi (10e siècle) qui écrit que le 6e devoir incombant à l'imam est la conduite du jihad, "contre ceux qui refusent d'embrasser la religion musulmane" et "afin de permettre à l'islam de l'emporter sur les autres religions" ?

Il faut donc revoir quelques fondamentaux et poser les choses avec froideur. Oui, la guerre en Afghanistan est une guerre impériale. Il s'agit pour l'Empire de porter le combat chez l'ennemi et donc de ne pas l'attendre sur nos fragiles remparts. Nous sommes là face à une classique stratégie romaine consistant à dépasser le limes pour soumettre des barbares sans conquérir leur territoire. C'est ce que l'Occident fait dans les Balkans depuis près de 20 ans, et pour encore 20 ans. En Afghanistan, il faut évidemment abandonner le projet idiot de vouloir imposer à des populations que nous ne comprenons pas nos modes de vie et de gouvernement, mais il faut par ailleurs poursuivre nos actions de combat. A ce sujet, les parlementaires britanniques ne s'y sont pas trompés, en critiquant vertement l'engagement de l'ISAF et l'absence totale de début de mise en oeuvre du projet officiel de "nation building". Paradoxalement, les opérations purement militaires d'Enduring Freedom pourraient bien être les plus productives, à la fois en éliminant des adversaires et en clarifiant la situation par une accélération de la crise régionale. N'oublions pas que la crise religieuse et ethnique qui secoue l'Afghanistan ET le Pakistan est un héritage direct de la partition de l'Empire britannique des Indes en 1947 et qu'elle couve, de façon plus ou moins spectaculaire, depuis cette date. Après tout, le Pakistan est avant un tout un Etat confessionnnel et il est naturel qu'il soit touché par la profonde crise que connaît l'islam.

Alors, oui, bien que cela soit d'une infinie tristesse, il faut continuer à se battre en Afghanistan, à y tuer des Talibans et des jihadistes tout en tentant, tant bien que mal, d'y appliquer les doctrines classiques de la contre-guérilla. Et il convient surtout de rendre hommage à nos soldats - et se rappeler, contrairement à ce que pensent certains internautes, que les combattants sont TOUJOURS jeunes. Mourir à 22 ans est évidemment une tragédie, mais je vois mal un retraité courir de rocher en rocher avec son Famas, et j'en connais même qui ne sauraient pas le faire à 30 ans...

J'ajoute pour finir qu'hier le Monde a également annoncé la mort au Pakistan de six chrétiens accusés d'avoir profané le Coran, mais les Français semblent trouver cela parfaitement normal. Sans doute une de ces aimables coutumes orientales que Kippling évoquait dans ses nouvelles...

Moines de Tibéhirine : qui sont les témoins ?

Comme les rediffusions de « La grande vadrouille » occupent régulièrement les écrans de la télévision française, l’affaire des moines de Tibéhirine revient régulièrement à la une de notre presse, à l’occasion de révélations toujours plus fracassantes et toujours plus tardives d’individus prétendant savoir.

Mais il leur manque une qualité essentielle : qu’ont-ils vu ? qu’ont-ils entendu ? étaient-ils avec les agents de la DST à Alger ? Ceux de la DSGE à Londres avec le Mi-5 à tenter d’obtenir des rédacteurs d’Al Ansar des informations sur les auteurs du rapt ? Ou alors étaient-ils membres du COS, prêts à intervenir en hélicoptère dans les maquis de Médéa pour exfiltrer les moines ?

Non. Voilà nos témoins :

  1. Le général Buchwalter, ancien Attaché de défense, déjà auteur il y a quelques mois d’une interview anonyme dans un quotidien italien dans laquelle il exposait la même thèse. 2 remarques s’imposent d’emblée : le général ne semble pas envisager qu’il puisse être manipulé – et on retrouve là la délicieuse candeur teintée d’arrogance de certains officiers français, seuls découvreures/détenteurs de la vérité. Et de plus, le jour où la Direction du Renseignement Militaire (DRM), gestionnaire de nos AD, se montrera capable de gérer des sources humaines, la terre aura sans doute changé de sens de rotation.

  2. Le père Armand Veilleux, procureur général de la congrégation de l’ordre des Cistrerciens en 1996, qui dans une longue interview au Figaro Magazine (!), aligne avec la certitude de ceux qui ont la foi une liste d’idioties à faire pâlir. N’ayant évidemment rien vu lui-même, il cite Abdelkader Tigha, un ancien des services algériens dont la DGSE n’a pas voulu comme source tant l’homme paraissait suspect, exalté et prêt à tout pour faire passer ses thèses. Dans le même article, le père Veilleux, que l’on espère plus à l’aise en théologie qu’en recueil de renseignements, affirme avec aplomb que « les deux services [français et algériens] travaillaient toujours ensemble. (…). Si ce vrai-faux enlèvement est une répétition  de celui des années précédentes, cela signifie que, comme celui des années précédentes, il aurait été planifié par les services algériens et français ». On croit rêver ! 2 questions pourtant : de quels services français parle-t-on ? Sans doute pas de la DGSE qui a toujours entretenu avec les services algériens des relations extrêmement difficiles et tendues. Et quelles sont les preuves avancées pour oser affirmer, acte d’une rare gravité, que les services de la République sont impliqués dans la mort de 7 citoyens français ? Le vieillesse est donc également un naufrage chez les religieux…

  3. Les mêmes approximations sont véhiculées par Mohamed Samraoui dans « Chronique des années de sang », délire dans lequel on apprend que Djamel Zitouni, émir du GIA, se promenait dans les couloirs des services à Alger avec son badge autour du cou.

Aucun de ces auteurs ou témoins n’a jamais rien vu de l’affaire des moines. La thèse de la manipulation, qui sert évidemment des intérêts politiques – comme le dit le juge Bruguière dans l’interview infra – illustre surtout l’incroyable suffisance de ceux qui osent parler d’un tel sujet tout en ignorant tout de la vie secrète des Etats. Il existe des témoins, il existe des archives – bien tenues d’ailleurs – et il existe des explications, mais il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre. Dans son article du Point daté du 9 juillet dernier, Mireille Duteil aurait mieux fait d’utiliser le conditionnel. De la part d’une journaliste française, l’excès d’affirmations nuit toujours à la crédibilité du propos, dans un pays où rien de ce qui s’écrit n’a pas été validé et relu 10 fois…

Infra : le texte de l’entretien de Jean-Louis Bruguière avec Christophe Barbier, de l’Express :

L’ex-magistrat antiterroriste Jean-Louis Bruguière est attaqué sur la manière dont il a instruit l’affaire des moines tués en 1996 en Algérie. Il répond à l’avocat des proches des victimes.

L’avocat des proches des moines de Tibéhirine, Me Patrick Baudouin, critique violemment, en particulier sur le site Mediapart, la façon dont vous avez instruit ce dossier. Vous auriez refusé d’entendre le général Buchwalter, qui affirme que les religieux ont été victimes d’une bavure de l’armée algérienne. Que répondez-vous ?

Je ne voulais pas évoquer cette affaire encore à l’instruction, mais ne peux me taire devant les propos mensongers et injurieux de Me Baudouin. Il affirme, par exemple, qu’il m’avait fourni le nom du général Buchwalter: c’est entièrement faux. L’avocat des parties civiles m’avait adressé une longue liste de personnes à entendre, allant d’Alain Juppé à un spécialiste belge du terrorisme. Le responsable de la DGSE et l’attaché militaire de l’ambassade de France en Algérie figuraient sur la liste, mais sans leurs noms. Le second, à l’époque, n’a jamais évoqué une participation de l’armée algérienne comme il le fait aujourd’hui. Je rappelle que le général Buchwalter pouvait à tout moment me contacter, je l’aurais entendu sur-le-champ. Il a tout de même mis treize ans pour se manifester auprès de la justice. J’ai entendu à l’époque le général Rondot, mais sa déposition n’a pas, selon toute vraisemblance, plu à Me Baudouin, qui a ses bons et ses mauvais généraux!

Comme l’affirme Me Baudouin, avez-vous délibérément orienté l’enquête pour écarter la responsabilité des autorités algériennes?

Encore une formule inacceptable et mensongère! En réalité, depuis le début, cet avocat veut démontrer que les services algériens sont impliqués dans ces meurtres avec la participation de la France; la droite, alors au pouvoir, étant évidemment complice… Me Baudouin ne défend pas l’intérêt des victimes en se faisant de la publicité avec une polémique purement idéologique.

Qu’avez-vous fait ?

Il fallait étayer ce dossier. J’ai entendu le père Veilleux, le supérieur des moines. Ensuite, je me suis rendu en Algérie pour recueillir des éléments d’enquête. Cela n’a pas été facile, car Alger a refusé en 2005 une première commission rogatoire internationale, et j’ai dû batailler pour m’y rendre l’année suivante. J’ai ainsi récupéré notamment les communiqués du Groupe islamique armé (GIA), qui reconnaissait avoir enlevé et assassiné les moines. A mon retour, j’ai entendu les quatre personnes au plus près des événements. D’abord l’ambassadeur de France à Alger, Michel Lévêque, ce qui a aussi été difficile, car le diplomate à la retraite ne voulait pas se déplacer. Il a fallu que j’insiste pour qu’il change d’avis. J’ai aussi entendu Hubert Colin de Verdière, le directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Hervé de Charette. J’ai ensuite reçu le général Rondot, parti à Alger pour le compte de la DST, et enfin Jacques Dewatre, le responsable de la DGSE. Me Baudouin a visiblement à peine regardé ces procès-verbaux, au point qu’aujourd’hui il parle du « général Dewatre », alors qu’il était préfet!

Dans son interview, Me Baudouin déclare que vous étiez à l’époque « intouchable », que vous faisiez « régner l’omerta » au palais de justice de Paris et que vous auriez fait « des pieds et des mains » pour obtenir ce dossier auprès de la chancellerie…

Autre déclaration délibérément calomnieuse et outrancière. L’omerta fait référence à la mafia italienne. De plus, cet avocat, pour les besoins de sa démonstration selon laquelle j’étais à la solde du pouvoir, va jusqu’à commettre une erreur de procédure qu’aucun avocat, même débutant, ne pourrait faire: ce n’est pas le ministère de la Justice qui attribue des dossiers aux juges d’instruction, mais le président du tribunal et, en l’espèce, celui de Paris. Me Baudouin n’a jamais déposé de requête en suspicion légitime pour obtenir un changement de juge, ce qui était son droit le plus absolu. Il aurait voulu choisir son juge, le service enquêteur et les faits qui vont dans le sens de sa démonstration politique. Ce n’est pas ainsi qu’on défend les intérêts des victimes ni ceux de la justice. Contrairement à ce que tente de faire croire Me Baudouin, je n’ai jamais été de parti pris et toujours ouvert au dialogue. Me Baudouin est un imposteur qui tente d’abuser de la crédulité de l’opinion publique.

« Le renseignement dans la lutte contre le terrorisme », par Roger Tebib : le contre-terrorisme pour les nuls ?

La multiplication des publications sur le terrorisme n’est pas le moindre des maux engendrés par le terrorisme islamiste. J’ai récemment eu entre les mains un ouvrage consacré au contre-terrorisme par un certain Roger Tebib, auteur prolifique d’une vingtaine d’ouvrages consacrés de près ou de loin aux questions de défense.

En 2001, notre ami, dont le CV en ferait pâlir plus d’un, publie grâce à une maison d’éditions confidentielle (L’AEncre), un petit livre au titre prometteur « Le renseignement dans la lutte contre le terrorisme. Des violences urbaines à la guerre masquée ». Un tel titre ne peut que faire frissonner d’impatience, et on s’attend à lire de fortes réflexions sur la guérilla urbaine, la Bataille d’Alger, la lutte contre le Viet-Cong, etc.

Pas du tout. En réalité, cet ouvrage n’a ni queue ni tête, s’attarde sur le narcotrafic et la prostitution, aligne les textes réglementaires, évoque à peine les groupes terroristes égyptiens ou algériens, et tente même une modélisation des liens entre terrorisme et renseignement. On croît rêver devant tant d’amateurisme et de certitudes, pour la plupart anciennes (jusqu’à une instruction de 1944 !).

Le coeur de sujet n’est jamais abordé, malgré des références bibliographiques étrangement pertinentes. De l’importance de la relecture critique pour un auteur, même s’il est titulaire de 3 doctorats, qu’il est ancien auditeur de l’IHEDN, etc.

Une vraie déception, donc, à ne pas lire.

We were soldiers : récit d’un échec militaire, chronique d’un naufrage cinématographique.

Soyons clairs : on peut essayer de filmer des space-operas après Star Wars, mais c’est plus compliqué. Il en va de même pour les films sur la mafia après les chefs d’oeuvre de Coppola ou de Scorsese, les thrillers après David Fincher (The Game, Seven, Panic Room, Zodiac), Bryan Singer (The usual suspects) ou Michael Mann (Man hunter, Heat, Collateral).

Dans le cinéma de guerre, il existe ainsi quelques films qui sont autant d’étapes : Apocalypse now (Coppola), Platoon (Oliver Stone), Saving private Ryan (Spielberg), A thin red line (Terence Mallick), Black Hawk down (Ridley Scott). Mais il faut croire que certains cinéastes ne vont jamais au cinéma. C’est le cas de Randall Wallace, auteur en 2002 de We were soldiers, consacré à la bataille de Ia Drang, en 1965.  

Wallace, déjà auteur du scénario du film de Michael Bay Pearl Harbor et de la fresque de Mel Gibson Brave heart, est une sorte de sous-John Milius, obsédé par les notions de patriotisme, de sacrifice, et pour tout dire un militariste forcené.

Mais alors que Ridley Scott dans Black Hawk down, concentrait son film sur le récit d’un fiasco militaire en Somalie, et que Coppola dans Gardens of Stone évoquait le Vietnam vu de Washington, Wallace ne tranche pas et tente de tout traiter : la bataille de Ia Drang, les origines du conflit, la vie des familles à l’arrière, la naissance de la doctrine de l’assaut héliporté, etc.

Le résultat est évident : un fiasco intégral, prévisible dès la première scène, qui voit un détachement de l’armée française taillé en pièces en Indochine (les officiers portent des képis blancs, les paras de la Légion des béréts rouges ornés d’un insigne de l’infanterie, on sonne la retraite au clairon : du grand n’importe quoi).

Le reste du film est à l’avenant. Porté par un Mel Gibson omniprésent (le colonel Moore, auteur du livre qui inspire le film) plus messianique que jamais, le récit accumule les clichés et se rapproche parfois du calamiteux Green berets de John Wayne. Tourné aux Etats-Unis dans des paysages n’ayant rien de commun avec le site de la bataille, il ne parvient pas à reconstituer l’atmosphère si particulière des combats de cette guerre. Plus grave, le déroulement de la bataille est proprement incompréhensible, et la seule scène à sauver est celle où le colonel vietnamien constate, attristé, que les Américains, s’estimant victorieux, ne vont pas quitter le pays. Pour le reste, mieux vaut oublier ce film, ne serait-ce que pour ne pas avoir à contempler le visage refait de Madeleine Stowe, dont le chirurgien esthétique a sans doute fait ses classes sur la RC.4.