If it bleeds, we can kill it.

En 1986, John McTiernan, cinéaste auteur d’un seul film, Nomads (1986), se voit confier la mission de réaliser un blockbuster à la gloire d’Arnold Schwarzenegger. L’époque est aux films de guerre mettant en scène des hommes seuls confrontés à des adversaires plus puissants (Rambo II, Commando, etc.) et les écrans américains ne désemplissent pas de ces productions qui symboliseront le reaganisme triomphant, sur l’air d’America is back.

Predator Predator

Cette thématique répond à la fascination croissante du public et des décideurs américains pour les forces spéciales, surentraînées, suréquipées, capables de tous les exploits. (Lire, à ce sujet, Pascal Le Pautremat Forces spéciales).

Mais John McTiernan, qui deviendra par la suite un des spécialistes du film d’action « de qualité » à Hollywood, (Die Hard, Hunt for Red October, The 13th warrior, et l’auto-parodique Last Action Hero), ne va pas se contenter de remplir le plan de charge. Plus de 20 ans après, Predator, devenu culte et objet de dérivés douteux (le minable Predator 2, le jeu puis le film Aliens vs Predator), nous en dit beaucoup et peut, à sa façon, être interprété comme une initiation aux cruelles réalités de la guérilla et de la contre-guérilla :

– Situé dans une jungle d’Amérique latine, à une époque où les Etats-Unis sont omniprésents dans la zone et y multiplient les opérations clandestines, le film évoque évidemment le conflit vietnamien, perdu 12 ans plus tôt, jusque dans la présence des hélicoptères Bell UH-1 Huey, immortalisés par Coppola. Le public ne sembla pas à l’époque choqué par l’évocation aussi libre d’opérations de guerre dans des pays souverains, comme le Honduras, le Guatemala ou le Nicaragua. L’objectif des commandos menés par le Major Dutch consiste à retrouver un groupe de combattants perdus puis à détruire une base rebelle.

– Dès les premières scènes, le scénario insiste sur les relations tendues entre la CIA et les forces spéciales, c’est-à-dire entre les barbouzes amatrices de coups plus ou moins fourrés et des militaires qui aiment des missions aux objectifs simples. Il s’agit d’une constante des guerres de guérilla…

– La maîtrise de l’opération conduite par Dutch et ses hommes leur échappe rapidement, et le film passe alors dans le registre bien connu du « seul contre un ennemi invisible » (Cf. La patrouille perdue de John Ford », la série des Aliens, etc.). Encombrée d’une prisonnière, la patrouille tente de se frayer un chemin dans un environnement de plus en plus hostile, dans lequel un adversaire puissant, mobile et sans pitié se déplace avec aisance : la parfaite définition de l’insurgé vietnamien, algérien, afghan ou irakien.

– Le manque de renseignements (les soldats US ne savent pas contre qui ils se battent) est mis en exergue par le personnage de la prisonnière indienne, Anna, qui confie à Dutch :

When I was little, we found a man. He looked like – like, butchered. The old woman in the village crossed themselves… and whispered crazy things, strange things. « El Diablo cazador de hombres. » Only in the hottest years this happens. And this year, it grows hot. We begin finding our men. We found them sometimes without their skins… and sometimes much, much worse. « El cazador trofeo de los hombres » means the demon who makes trophies of men.

Rien ne vaut donc la connaissance du terrain et des hommes, et comme Sherlock Holmes le recommandait, l’hypothèse la plus incroyable mais la seule possible est retenue.

Décimés malgré leur imposante puissance de feu et leurs tentatives de reprendre l’initiative, les Américains sont virtuellement vaincus, jusqu’à ce que Dutch, dans un sursaut d’orgueil et d’intelligence, et bien sûr par nécessité, ne décide de se fondre dans son environnement. Il abandonne alors tout ce qui faisait de lui un soldat US et se transforme en une forme de chasseur primitif comparable à celui qui le traque. Ce n’est qu’au prix de cette – tardive – adaptation qu’il l’emporte sur son adversaire, avant de quitter un champ de bataille dévasté, que personne ne contrôle vraiment.

Toute ressemblance avec des événements actuels semble évidente…

« Un pays à l’aube » : quand Dennis Lehane rappelle au monde que les Etats-Unis n’ont pas découvert le terrorisme le 11 septembre 2001.

Depuis le 11 septembre et la génération spontanée d’experts autoproclamés du terrorisme, on entend, on voit et on lit beaucoup de bêtises sur le terrorisme et les Etats-Unis. Certains, plus attentifs à leur notoriété qu’à la rigueur intellectuelle, ont même affirmé que les attentats d’Al Qaïda avaient été facilités par l’impréparation des autorités américaines.

Si on ne peut en effet nier les erreurs des services de sécurité, à commencer par l’inconséquence du FBI, il faut se garder des affirmations hâtives tout juste bonnes à impressionner lors des dîners. Les esprits les plus curieux et les plus rigoureux se reporteront au rapport officiel sur les attentats, disponible à l’adresse suivante : http://www.9-11commission.gov/report/911Report.pdf.

En réalité, les Etats-Unis, comme la plupart des Etats occidentaux, sont confrontés au terrorisme depuis la fin du 19e siècle. Ce phénomène, provoqué aussi bien par les mouvements anarchistes que par les groupes souverainistes blancs, a conduit les autorités fédérales à confier au FBI des missions qui relèveraient de nos jours de la lutte contre le terrorisme mais qui ont longtemps été incluses dans la « contre-subversion ». Les années 60 ont été de ce point de vue une terrible expérience pour les Etats-Unis, en proie à d’importantes tensions internes en raison de la lutte pour les droits civiques et de l’opposition croissante à la guerre du Viet-Nam.

Dans son livre Les Américains et la guerre du Viet-Nam, Jacques Portes rappelle qu’en 1968 un attentat était commis chaque semaine contre des symboles de l’Etat (commissariats, casernes, centres de recrutement, etc.). Costa-Gavras a lui aussi traité du terrorisme d’extrême-droite aux Etats-Unis dans La main droite du diable (1988).

Comme le note de son côté Jean-François Daguzan dans son essai Terrorisme(s), abrégé d’une violence qui dure, la France a dans les 60 et 70 été touchée par un terrorisme rural d’inspiration marxiste, libertaire ou populiste. Par ailleurs, notre pays, comme d’autres, a subi le passage au terrorisme des mouvements de résistance palestiniens. Enfin, à la différence des Etats-Unis, les pays européens ont eu à gérer les groupes d’inspiration marxistes, soutenus par l’URSS et ses alliés, au cours des années 70 et 80 : RAF en Allemagne, Brigades Rouges italiennes, Action Directe, etc.

L’Europe et les Etats-Unis ont donc développé, de chaque côté de l’Atlantique, leur propre perception du terrorisme et de ses acteurs. Dans les années 80 et 90, les terroristes d’Hollywood étaient le plus souvent des Arabes sans religion précise et sans nationalité particulière. Cette vision simpliste a nourri des navets comme la série des Delta Force, avec Chuck Norris (ne riez pas), ou le Top Gun des forces spéciales, Navy Seals, avec Charlie Sheen. Ces films, d’une médiocrité consternante, ont été tournés alors que par ailleurs les grands studios remettaient au goût du jour la figure fantasmée du terroriste free lance, mû par l’appât du gain. Piège de cristal et Une journée en enfer, de John McTiernan, avec Bruce Willis, ou Le chacal, avec le même, ont illustré cette tendance. The Rock, de Michael Bay, a même mis en scène un général des forces spéciales entrant en rebellion pour d’obscures raisons… Dans True lies, remake lourdinge de La Totale de Claude Zidi, l’actuel gouverneur de Californie poursuivait des terroristes moyen-orientaux avec la finesse qui le caractérise.

Heureusement, au milieu des délires, fantasmes et approximations, certains auteurs gardent la tête froide et nous livrent des ouvrages indispensables. La mort sera votre Dieu, d’Ana Geifman, constitue ainsi une étude passionnante sur les anarchistes russes, leurs méthodes et leur rhétorique. Nous y reviendrons prochainement.

Et Dennis Lehane dans tout ça ? Auteur de polars d’une grande qualité littéraire, déjà adapté deux fois au cinéma – par Clint Eastwood et Ben Affleck – et bientôt par Martin Scorsese, il s’est lancé avec Un pays à l’aube dans un récit au réalisme saisissant, rappelant certains romans de James Ellroy ou George Pelecanos.

Fresque d’une lucidité impitoyable, Un pays à l’aube décrit la violence des luttes sociales aux Etats-Unis après la Première Guerre Mondiale et met en scène, entre autres, un policier impliqué dans la traque de cellules terroristes anarchistes. On y voit par ailleurs l’emergence d’un certain John Edgar Hoover. Mais, ce qui nous intéresse ici, c’est le récit de l’offensive terroriste contre les Etats-Unis, avec des modes opératoires directement importés d’Europe. Tout y est, et l’auteur porte un regard froid sur ses personnages, un peu comme un Zola qui écrirait des polars (je sais, c’est un peu exagéré).

Ce récit, ambitieux mais maîtrisé, constitue une remarquable leçon d’histoire et mérite que les lecteurs français s’y attardent s’ils veulent comprendre les Etats-Unis, leur système politique et social, et leur obsession de la subversion. Mais, il vous faudra apprendre les règles du base-ball…

We were soldiers : récit d’un échec militaire, chronique d’un naufrage cinématographique.

Soyons clairs : on peut essayer de filmer des space-operas après Star Wars, mais c’est plus compliqué. Il en va de même pour les films sur la mafia après les chefs d’oeuvre de Coppola ou de Scorsese, les thrillers après David Fincher (The Game, Seven, Panic Room, Zodiac), Bryan Singer (The usual suspects) ou Michael Mann (Man hunter, Heat, Collateral).

Dans le cinéma de guerre, il existe ainsi quelques films qui sont autant d’étapes : Apocalypse now (Coppola), Platoon (Oliver Stone), Saving private Ryan (Spielberg), A thin red line (Terence Mallick), Black Hawk down (Ridley Scott). Mais il faut croire que certains cinéastes ne vont jamais au cinéma. C’est le cas de Randall Wallace, auteur en 2002 de We were soldiers, consacré à la bataille de Ia Drang, en 1965.  

Wallace, déjà auteur du scénario du film de Michael Bay Pearl Harbor et de la fresque de Mel Gibson Brave heart, est une sorte de sous-John Milius, obsédé par les notions de patriotisme, de sacrifice, et pour tout dire un militariste forcené.

Mais alors que Ridley Scott dans Black Hawk down, concentrait son film sur le récit d’un fiasco militaire en Somalie, et que Coppola dans Gardens of Stone évoquait le Vietnam vu de Washington, Wallace ne tranche pas et tente de tout traiter : la bataille de Ia Drang, les origines du conflit, la vie des familles à l’arrière, la naissance de la doctrine de l’assaut héliporté, etc.

Le résultat est évident : un fiasco intégral, prévisible dès la première scène, qui voit un détachement de l’armée française taillé en pièces en Indochine (les officiers portent des képis blancs, les paras de la Légion des béréts rouges ornés d’un insigne de l’infanterie, on sonne la retraite au clairon : du grand n’importe quoi).

Le reste du film est à l’avenant. Porté par un Mel Gibson omniprésent (le colonel Moore, auteur du livre qui inspire le film) plus messianique que jamais, le récit accumule les clichés et se rapproche parfois du calamiteux Green berets de John Wayne. Tourné aux Etats-Unis dans des paysages n’ayant rien de commun avec le site de la bataille, il ne parvient pas à reconstituer l’atmosphère si particulière des combats de cette guerre. Plus grave, le déroulement de la bataille est proprement incompréhensible, et la seule scène à sauver est celle où le colonel vietnamien constate, attristé, que les Américains, s’estimant victorieux, ne vont pas quitter le pays. Pour le reste, mieux vaut oublier ce film, ne serait-ce que pour ne pas avoir à contempler le visage refait de Madeleine Stowe, dont le chirurgien esthétique a sans doute fait ses classes sur la RC.4.

« Secret Défense » : palme du rire

Les écrans français ont récemment été envahis par un ambitieux polar français censé décrire, dans un touchant élan citoyen, les activités des services de renseignement engagés dans une lutte, évidemment sans merci, contre l’hydre jihadiste. Hélas, une fois de plus, le cinéma hexagonal, en tentant de copier les productions américaines, se couvre d’un durable ridicule. N’est pas Paul Greengrass qui veut, et il y a fort à parier que Secret défense ne marquera pas autant les esprits que les aventures de Jason Bourne.

Ne cachons pas plus longtemps que ce film de Philippe Haïm a provoqué dans la communauté nationale de la lutte anti terroriste un mélange rarement atteint de stupeur et de consternation. Magistrats, policiers, espions, tous ont ri à la seule lecture du scénario, et ceux qui ont eu l’insigne honneur de fréquenter les casernes du Boulevard Mortier n’ont pu que mesurer l’ampleur de la catastrophe cinématographique censée glorifier leur métier.

En réalité, tout dans ce film sonne faux, du chef terroriste en costume impeccable (rendez-nous Abou Koutada !) au chef du contre-terrorisme de la DGSE, tout en muscle et sans cervelle. Quant à l’opération d’infiltration au coeur du récit, on a peine à croire que quiconque ait pu envisager qu’une femme puisse infiltrer un réseau jihadiste. La simple lecture des ouvrages de Peter Bergen (http://www.peterbergen.com/bergen/) aurait pourtant dû renseigner le réalisateur. Mais celui-ci, pourtant vertement mis en garde par les plus hautes instances de la DGSE, s’est obstiné dans son délire, probablement aidé dans ce naufrage par certains de ses acteurs.

https://dailymotion.com/video/x6y994

Il n’aura en effet échappé à personne qu’au moins deux des seconds rôles du film sont des habitués des plateaux de télévision, sur lesquels ils mettent en avant leur imaginaire expérience du renseignement. Sans citer de noms, il est tout de même possible de préciser ici qu’un de ces apprentis comédiens se présente comme un vétéran du renseignement français alors qu’il n’a en réalité passé que quelques mois au SGDN (http://www.sgdn.gouv.fr/) pendant son service militaire et qu’il ne faisait dans cette vénérable institution que des photocopies. Quant à la « linguiste », il convient de préciser qu’elle a eu maille à partir avec le Ministère des Affaires Etrangères pour des raisons qu’elle se fera sans doute un devoir de préciser à l’occasion.

Mais broutilles que ces détails. L’important est ailleurs – tout comme la vérité, dit-on. 10 ans après le remarquable Couvre feu d’Edward Zwick  qui avait déjà tout prévu, et une série de films intelligents (Le Royaume, de Peter Berg ; Syriana, de Stephen Gaghan), le cinéma français a encore une guerre de retard.

Il ne reste plus qu’à revoir Les Patriotes, d’Eric Rochant pour se faire idée de ce qu’est le renseignement.

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