Le renseignement au cinéma : rappeler les principes fondateurs du contre-terrorisme

Les événements qui se succèdent, ici et ailleurs, ont au moins le mérite de révéler au grand jour les cohortes d’imbéciles qui, de même qu’ils auraient gagné toutes les finales ou auraient remporté toutes les victoires, auraient sans difficulté réussi les plus audacieuses des opérations spéciales. Notre pays ne mesure pas la chance qu’il y a à posséder au sein de sa population un nombre si élevé de spécialistes manifestement aguerris capables, au cœur de tragédies, de sermonner les forces déployées, d’accabler les victimes et de ne pas prêter d’attention particulière au recueillement général.

La récente libération d’otages au Burkina Faso par nos soldats, au prix de la mort de deux d’entre eux, a ainsi provoqué un déchainement d’abjectes foutaises comme on en avait rarement vues depuis quelques mois. Inquiétant signe des temps, ces orages de connerie – et on doute qu’Ernst Jünger aurait perdu du temps à les décrire – éclatent désormais, à peine les faits sont-ils connus au détour d’une dépêche laconique. Presque dans la minute, il nous faut subir récriminations et théories idiotes de la part d’esprits médiocres, haineux et paniqués dont l’horizon s’arrête aux plateaux de CNEWS ou, désormais, de LCP – la chaîne qui laisse dire que Bachar el-Assad est l’ami des enfants.

Avec la subtilité et le sens de la mesure qui caractérisent notre époque, certains de ces esprits se sont donc interrogés à voix haute au sujet de la pertinence du raid lancé afin de libérer nos otages. Fallait-il, osaient-ils questionner, sacrifier deux opérateurs d’élite afin de sauver de misérables civils ? N’y avait-il pas là comme une aberration à, en pleine guerre, perdre deux hommes si compétents alors que les rescapés ne servaient, à les écouter, à rien ? Proféré par des Spartiates de salon, par des Vikings de pédalos, le raisonnement, au-delà de sa parfaite indécence, a confirmé à ceux qui en doutaient encore que, de même qu’il ne faut JAMAIS lire les commentaires sur Internet, il ne faut JAMAIS écouter les réactions à chaud de la populace (pro tip : s’extraire de la populace est très simple, il suffit de réfléchir).

La pédagogie étant affaire de répétition, il convient donc de revenir sur ce point essentiel, car, comme disait l’autre, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

1/ Commençons par un rappel simple mais indispensable : intrinsèquement faibles, les terroristes font le choix tactique et politique de compenser leur infériorité en s’en prenant à la population des États qu’ils combattent. Ils tuent des civils et s’en prennent à des cibles symboliques en raison de leur incapacité à obtenir par des affrontements directs avec les forces adverses les gains politiques qu’ils désirent. Quand ces terroristes parviennent à tenir le choc face à des armées constituées, c’est qu’ils sont devenus des forces de guérilla (et/ou que les dites armées constituées sont faibles ou le sont devenues). Et quand ces mêmes terroristes en viennent à contrôler des territoires et à se substituer à l’autorité étatique légitime, c’est que quelque chose de pas très joli est en train de se passer, comme l’émergence d’un nouvel État (les Taliban en Afghanistan en 1996, l’EI en Syrak en 2014, AQMI au Nord-Mali en 2013, etc.). Les terroristes, comme leur nom l’indique, frappent donc les populations pour provoquer une crainte telle que celles-ci se retournent vers leurs gouvernants : A, qui ne peut toucher C, s’en prend à B, qui se retourne vers C. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace, et c’est exactement pour cette raison que le terrorisme n’est pas un crime ordinaire, n’est pas considéré comme tel par la justice, et mobilise toutes les énergies. Les terroristes ne sont pas des chauffards, ils sont des adversaires qui tuent dans nos rues pour nous arracher des concessions politiques, sociales ou diplomatiques et, in fine, peser sur notre souveraineté.

2/ Partant de là, le contre-terrorisme ne consiste pas à soigner des victimes mais à empêcher qu’il y ait un jour des victimes à soigner. Il s’agit de prévenir des attaques pour éviter que l’onde de choc politique des blessés et des morts qu’elles auraient provoqués ait des conséquences, sociales, politiques, économiques, législatives, etc. Dans ce cas très précis, donc, gouverner, c’est prévenir. La lutte contre le terrorisme implique, par conséquent, d’étudier l’adversaire, de rédiger des RETEX, d’anticiper les actions de l’ennemi par un savant mélange de renseignement et d’action, et de se tenir prêt à agir dès qu’il le faut et dès que c’est possible.

3/ Le raid réalisé par nos forces au Burkina contre les ravisseurs de nos concitoyens obéissait, de façon limpide, à cet impératif : l’opération a été déclenchée dès que les renseignements la permettant ont été recueillis, tant il était indispensable d’éviter que les otages passassent dans les mains d’un groupe jihadiste et qu’ils s’évanouissent au Mali ou au Niger. Se serait alors déclenché l’interminable cycle des contacts clandestins établis grâce à des intermédiaires à la fiabilité relative, des négociations incompréhensibles avec des émirs aux motivations complexes et changeantes, et il va de soi que la présence de nouveaux otages aurait eu des conséquences sur le plan de charge de nos services et de nos forces, déjà bien occupés.

3Bis/ Il faut ici, en passant, assurer de tout notre mépris les débris humains ayant, comme de coutume, levé un sourcil en s’étonnant de la réactivité des forces. Sans doute ces personnalités aux hautes exigences intellectuelles ignorent-elles tout de la présence massive des Français au Sahel et de l’engagement ancien de nos services dans la région contre les jihadistes. Et on peut raisonnablement penser que la connaissance qu’ont ces blaireaux de légende du renseignement et de la lutte contre le terrorisme est singulièrement réduite.

4/ D’autres, pas moins habiles, ont repris une épouvantable rengaine (connue de longue date et que l’on pourrait résumer ainsi : « cette salope portait une jupe et des escarpins »), en affirmant qu’il ne fallait pas tenter la moindre action pour sauver des otages, piégés par leur supposée inconséquence. La règle est, pourtant, d’une absolue simplicité : on ne critique pas les victimes, on ne compare pas la valeur des vies et on se rappelle que s’il y a une victime alors il y a un agresseur, et c’est lui, notre adversaire. Ceux qui lancent des polémiques moisies et accablent les rescapés ne sont que les supplétifs imbéciles de nos ennemis.

Quelques-uns de ces admirables Français sont même allés plus loin en accusant d’anciens otages ayant survécu à l’enfer des geôles de l’État islamique en Syrie d’avoir contraint la France à payer leurs rançons. Ce faisant, ces trolls ont en réalité admis qu’il était donc bien inenvisageable d’abandonner nos concitoyens. En plus de n’avoir aucune décence, ils sont décidément de parfaits abrutis – mais on le savait déjà. Le contre-terrorisme, mission essentielle à la sauvegarde de notre souveraineté mais aussi de notre société, ne saurait en effet tolérer la moindre distinction : on cherche tout le monde, on sauve tout le monde, et on le fait donc pour chacun. Comme d’habitude, les supposés pragmatiques ne sont que des naufragés de la morale.

Portés disparus 3, d’Aaron Norris (1988)

Le renseignement au cinéma : côtoyer des légendes (2)

On trouve donc dans les services des légendes, ces personnalités hors-du-commun qui vous inspirent, vous impressionnent et confirment toute la justesse de votre vocation. Et on y trouve les légendes sombres, escrocs, poseurs, saboteurs couverts par une hiérarchie parfois complice, souvent piégée.

Non que ceux-là n’aient pas de talent, mais ils le mettent au service de leurs pires penchants, quand ils ne s’en servent pas pour cacher leurs erreurs ou les naufrages qu’ils ont provoqués. Certains vous sont présentés par les grands chefs comme des sauveurs, des stratèges qui vont galvaniser votre équipe (qui n’en avait pas nécessairement besoin), accomplir la mission sacrée qui est la vôtre et peut-être même inventer un nouveau monde. Ils présentent bien, parlent avec assurance, mais il apparaît très vite que leur carrière est creuse, sinon bidonnée, que les anecdotes qu’ils lancent autour d’un verre sont ressassées (Ah, Madagascar ! Ah, Damas !) et qu’ils ne sont, en réalité, que de petits escrocs dépassés. Vous vous demandez alors comment de telles personnalités, alignant sans les comprendre des formules creuses, ont pu convaincre leurs chefs – qui sont, hélas, aussi les vôtres, et vous vieillissez.

On peut aussi vous mettre dans les mains de courtisans sans ossature, ces individus dont la seule qualité réside dans leur capacité à s’enrouler autour de la cheville de hauts responsables plus ou moins crédibles, et dont le bilan ne fera pas se pâmer, loin de là, les historiens. Eux aussi aiment bien s’enivrer de mots, d’un ton de Père supérieur, mais ils adorent aussi aligner dans leur bureau les photographies en compagnie de ministres, se jeter sur le moindre micro qui passe ou investir tous les plateaux de télévision à chaque tragédie, quitte à raconter n’importe quoi. Après tout, se disent-ils, mieux vaut courir d’interview en interview que travailler. C’est le règne de l’apparence, des coups immédiats, du vide.

Croyez-moi, il n’y a pas de menace jihadiste en Europe.

Mais les pires sont ceux qui parviennent à abuser l’ensemble du Service. Inventeurs de leur propre légende, ils ont su transformer chacune de leurs missions en triomphe qu’il est impossible de contester. Les années passant, des interrogations émergent, pourtant, parfois sur des questions d’une extraordinaire sensibilité, mais la légende est trop solide et personne n’a envie de provoquer la chute d’hommes ou de femmes que le système a couverts pendant des décennies. A ce stade, les pires pratiques semblent pardonnées, voire sans conséquence : destruction d’archives, rapports mensongers présentant comme d’audacieuses opérations de lamentables échecs, harcèlement et diffamation, arrêt de certaines enquêtes et abandon de dossiers, sans parler de troublantes manœuvres financières.

Sur le moment, de telles pratiques, qui vous horrifient et ne cesseront de vous horrifier tout au long de votre vie, vous font déclencher des croisades. Mais les croisades échouent, intrinsèquement, et une forme de sagesse vous vient. lentement et péniblement. De même que les bulles éclatent, parfois de façon cruellement spectaculaire, les impostures finissent par être révélées et elles sont l’occasion de séparer ceux qui sont sur les remparts, à leur poste, et ceux qui se pavanent dans les couloirs du palais.

Training Day, d’Antoine Fuqua (2001)

Le renseignement au cinéma : côtoyer des légendes (1)

Chaque service compte dans ses rangs une poignée de figures plus que marquantes, presque légendaires. Spécialiste de l’Afghanistan montré en exemple aux jeunes recrues, contre-terroriste enragé, chef de poste mythique dont la carrière opérationnelle ferait rougir n’importe quel scénariste, on les croise parfois dans le couloir devant le bureau du directeur ou dans le métro. Leurs exploits sont rarement connus, comme vous l’imaginez, mais certains noms font rêver les jeunes recrues : Bagdad, Kigali, Moscou, Beyrouth, Manille, Washington…

De prime abord, ils ne semblent pas si différents du reste du personnel : on peut les surprendre à rire autour d’un café, entouré d’un petit aréopage de responsables admiratifs, et ils se heurtent comme les copains aux aberrations administratives du Service, machine redoutablement puissante et complexe mais dont toutes les entités ne sont pas nécessairement coordonnées (délicat euphémisme).

Vos collègues plus anciens vous les désignent discrètement du menton alors que tout le monde attend patiemment sa ration de frites molles au mess : « Tiens, ça c’est Machin, du secteur Afrique. Il a écrit une note annonciatrice du génocide rwandais en mars 1994, mais tout le monde s’en est foutu. » Ou « Elle, c’est Bidule, elle parle couramment burgonde et deux autres patois burgondes, elle a été en poste au Caire et à Beyrouth. » Ou « Là-bas, en train de remplir sa carafe, c’est Macheprot, il s’est engagé dans la Marine à 17 ans, il a commandé le bateau du SA et c’est le spécialiste des libérations d’otages ».

De façon assez étrange, tous semblent accessibles, sympathiques, et le poids des innombrables secrets qu’ils connaissent ne les empêche pas de vous tenir la porte dans l’escalier ou de vous serrer la main en cellule de crise alors même que vous débarquez. Eux ne vont pas écrire des récits bidonnés de leur carrière, transformant un misérable fiasco londonien en une répétition du raid sur Abbottabad ou dissimulant leurs échecs stratégiques derrière de pesantes considérations philosophiques comme de vieux loups-de-mer qui n’auraient en réalité navigué que sur les eaux calmes de pédiluves de petites piscines municipales.

Quelques-uns, bien sûr, ne sont pas si classiques. Il faut avoir vu, par exemple, un haut responsable débarquer en boubou vert vif en salle d’état-major, au début de la crise ivoirienne – et avoir capté le haussement de sourcil du Directeur général –, ou il faut avoir entendu crier comme un possédé dans son bureau le chef du contre-terrorisme, alors que vous venez d’être affecté à son équipe, pour réaliser que ses talents hors norme ne sont peut-être pas si classiques que cela. Et, parfois, certains d’entre eux paraissent avoir conscience de leurs capacités. On les croise alors qu’ils viennent de prendre leurs instructions, mystérieux, et on lit ensuite leurs pseudos dans les comptes rendus réservés (/RES) destinés au DG.

On les admire, et on leur est reconnaissant, non seulement de tout ce qu’ils ont fait pour le Service et la République, mais aussi pour tout ce qu’ils vous ont appris.

The Final Problem (Épisode 3 de la 4e saison de Sherlock), de Benjamin Caron (2017)

Le renseignement au cinéma : prendre la main sur une cellule de crise

Je suis du genre à vous dire que tout est intéressant car tout participe de la mission. Les moments de calme vous permettent de réfléchir aux événements passés, à la façon dont ils ont été gérés, à la façon dont ils sont survenus, et à leurs conséquences. Les travaux administratifs, parfois rébarbatifs, permettent de tout remettre en ordre de marche et de se préparer à la crise suivante. Mais il faut ici être honnête : on fait ce métier parce qu’on aime les crises, l’urgence, la traque, et peut-être même, en un sens, les drames.

Les événements tragiques non seulement construisent en partie l’Histoire, mais ils révèlent aussi des vérités en exposant les âmes et les forces à l’œuvre. C’est dans ces moments que la vocation de chroniqueur de votre serviteur prend tout son sens, lorsque vous notez les petits détails adossés aux grandes décisions, les fautes de frappe sur les ordres de mission, les téléphones débranchés alors que vous tentez de joindre le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), les déjeuners qui s’éternisent dans l’ignorance de ce qui se joue au bureau, à quelques dizaines de mètres de votre table.

Les crises révèlent les femmes et les hommes d’action, celles et ceux qui savent synthétiser et décider, qui ne paniquent pas et préservent leur capacité de réflexion. Il doit être ici entendu que si seuls les opérateurs déployés risquent leur vie, la capacité à décider vite et bien (et donc à risquer la vie des autres) et à s’engager sans pouvoir faire machine-arrière n’a rien d’anodin et implique des prises de risque d’une autre nature – et parfois d’une autre ampleur. De fait, si cela peut s’apprendre, la capacité à gérer une crise dépend en grande partie de qualités et de talents personnels, y compris une certaine de dose charisme et de force de conviction. Il va de soi qu’il faut également savoir de quoi on parle, et celui ou celle qui gère une catastrophe ferroviaire ne saura pas nécessairement être utile lors d’une prise d’otages.

Saisir les enjeux, écouter les détenteurs du savoir le plus technique, répondre aux responsables politiques ou administratifs (et le cas échéant anticiper, filtrer, voire bloquer leurs demandes), organiser et décider, rien de tout cela n’est inné, et on en connaît qui paradent en costume cintré dans certains bureaux en se prenant pour des professionnels mais qui sont, en réalité, incapables, de résister à la pression.

Le Fugitif, d’Andrew Davis (1993)

Le renseignement au cinéma : lire les commentaires après une tragédie

On se révèle dans l’épreuve, et il faut bien reconnaître que les jihadistes, que l’on prétend vaincus mais qui ne le sont évidemment pas, ont beaucoup fait pour montrer les différents visages des Français. Nous comptons dans nos rangs des héros, des citoyens solides et silencieux, des victimes dignes, des dirigeants sensés, des responsables efficaces, mais il ne faudrait pas oublier les commandos de salon, les stratèges de comptoir et les commentateurs omniscients qui font le charme des chaînes d’information en continu comme des réseaux sociaux.

L’audacieuse et tragique libération de quatre otages il y a quelques heures au Burkina a ainsi provoqué les habituelles remarques au sujet de l’imprudence, certes réelle, des concitoyens que nos forces ont sauvés. A en croire certains, sans doute sincèrement touchés par la mort de deux soldats, il aurait fallu laisser à leur sort les touristes inconséquents – et quelques-uns, toute honte bue, se sont même permis de s’interroger au sujet du moment choisi pour l’opération. La prochaine fois, les gars, on ira vous chercher pour vous demander des conseils.

Abandonner nos otages au prétexte qu’ils avaient été incapables de prendre la mesure de l’insécurité qui règne dans la région aurait pourtant relevé de la démission pure et simple. On imagine la réaction des mêmes commentateurs si un pompier leur disait un jour, après une vilaine de blessure de bricolage ou un accident de la route « Ah ben non, mon petit vieux, vous ne portiez pas de gant ou vous rouliez trop vite, débrouillez-vous ». Ça détendrait sans doute, mais il ne s’agirait, ni plus ni moins, que de la trahison des valeurs de nos forces. Vous me direz que question trahison, ceux qui râlent ainsi ont les fascinations que l’on sait pour quelques tyrans étrangers et que la trahison, ça les connaît. Mais passons.

Ne pas intervenir aurait constitué une double capitulation. Sur un simple plan tactique, laisser ainsi des otages occidentaux, dont deux de nos concitoyens, aux mains des jihadistes aurait impliqué qu’un nouveau cycle d’interminables et complexes contacts clandestins s’enclenchât, avec son lot d’intermédiaires douteux, d’affairistes moisis et de chefs de guerre incontrôlables. On sait quand ça commence, et ça ne finit que rarement. Sur un plan politique et donc stratégique, ne pas intervenir alors que c’était possible mais risqué n’aurait été qu’un abandon de poste, un refus de combattre un adversaire qui ne renonce pas et, in fine, une nouvelle étrange défaite. Là encore, on ne peut qu’admirer la constance de ceux qui appellent en permanence à la croisade mais refusent le principe même de pertes dans nos rangs.

Gégé, la petite soeur !

Les vies perdues dans la nuit de jeudi à vendredi étaient irremplaçables, et j’espère avoir la possibilité d’être sur le pont Alexandre III, mardi prochain, pour leur rendre hommage. Souvenons-nous que les vies sauvées ne l’étaient pas moins et que les avoir secourues a été, ni plus ni moins, qu’une question de principe – vous savez, ces principes pour lesquels nous nous battons contre les jihadistes… Laissons là les pourfendeurs de bulles de savon, incapables de se taire, rappelons-nous que la France agit dès qu’elle le peut. C’est sa grandeur, et c’est celle de ceux qui la servent.

Tais-toi !, de Francis Weber (2003)

“Papa was a rolling stone/Wherever he laid his hat was his home/And when he died, all he left us was alone” (“Papa Was a Rolling Stone”, The Temptations)

Netflix a entamé depuis quelques années la production de films afin de compléter son abondante offre en séries. Ses ambitions sont réelles, et les moyens financiers mis au service de cette stratégie permettent de recruter cinéastes et acteurs de qualité. De façon assez mystérieuse, pourtant, cette stratégie ne paye toujours pas et la plupart des films ainsi réalisés sont, dans leur grande majorité, quelconques. Certains sont même franchement ratés, comme le médiocre Annihilation (2018), avec Natalie Portman, Jennifer Jason Leigh et Oscar Isaac, réalisé par Alex Garland, le scénariste de 28 jours plus tard (2002) ou le calamiteux Polar (2019), de Jonas Åkerlund, avec Mads Mikkelsen et Katheryn « Lagertha » Winnick, interminable clip putassier, ridicule et finalement lassant.

Quelques films sortent du lot, cependant, à l’instar du récit par Paul Greengrass de l’attentat d’Utøya, ou le très récent The Highwaymen, de John Fusco, avec Woody Harrelson, Kevin Costner et Kathy Bates, qui n’est pas si mal malgré son manque de rythme. Le studio, en tout cas, aborde tous les genres et c’est ainsi que J.C. Chandor, auteur en 2011 de l’exceptionnel Margin Call, puis de All is lost (2013) et de A Most Violent Year (2014), s’est vu confier la réalisation de Triple frontière.

Film d’action, presque film de guerre (ou, pour le moins, film de guerre secrète), Triple frontière, dont le scénario a été écrit par Chandor et Mark Boal (un garçon récompensé par deux Oscars pour Démineurs et nommé pour Zero Dark Thirty), reprend la vieille idée de soldats effectuant un braquage audacieux en profitant du désordre ambiant. On a déjà vu ça un paquet de fois, par exemple en 1970 dans De l’or pour les braves, de Brian Hutton, ou même dans Les Morfalous (1984), sans doute un des plus mauvais films de Henri Verneuil, mais le projet (un groupe d’anciens des forces spéciales US prépare l’attaque de la villa fortifiée d’un baron de la drogue aux confins des frontières de l’Argentine, du Brésil et du Paraguay, et, naturellement, rien ne se passe comme prévu) ne manque pas d’intérêt tant il mêle les thèmes et les références.

Welcome to the jungle

Entre la fin de la Guerre du Vietnam et le début de la lutte contre les réseaux jihadistes, le combat contre le narcotrafic a été la grande affaire des autorités judiciaires puis militaires américaines, avant de devenir un sujet majeur de la littérature et du cinéma. Triple frontière n’est à cet égard que le prolongement d’une série de films consacrés aux opérations spéciales menées contre les cartels sud-américains, et les commandos désabusés que l’on voit à l’écran pourraient très bien être des vétérans des missions décrites dans Danger immédiat (1994) ou Sicario (2015).

De même, la fameuse zone des trois frontières, connue de longue date pour les trafics qui la traversent, abritait-elle la résidence de Montoya dans l’adaptation cinématographique de Miami Vice, en 2006. La jungle du Parc national d’Iguazú constitue le décor idéal et le cinéaste ne lésine pas sur la pluie, la moiteur ou la brume. La forêt vierge, qui pourrait être un personnage à part entière du film, n’est pourtant pas exploitée comme elle le devrait et le film hésite entre de multiples pistes. Il aurait pu s’agir d’un thriller nerveux, comme Sicario, voire d’un film d’espionnage, comme l’est aussi Danger immédiat. Il aurait pu être un film sur les retrouvailles de vieux guerriers, ou même une réflexion sur le devenir des vétérans des guerres clandestines que mènent avec plus ou moins de bonheur les démocraties, sur leur abandon ou leur goût pour la violence (intéressant personnage joué par Ben Affleck).

Il aurait aussi pu être un film sur les rêves de richesse d’Oscar Isaac, perdus dans les Andes. On aurait alors pensé à Aguirre, la colère de Dieu (1972), le chef-d’œuvre halluciné de Werner Herzog, et on se serait dit que décidément les Occidentaux viennent en Amérique du Sud y chercher de l’or mais y sèment la désolation. On aurait pu se dire tout ça si le film n’avait pas fait qu’esquisser ces thèmes au lieu de les explorer. On sort de là en se disant que Netflix a produit un film qui aurait dû être une série, et on n’en est pas autrement surpris.

“He broke the main rule that controls the street: don’t double-cross the ones you love, the ones you need.” (“The Hit”, Rubén Blades)

Dramaturge, scénariste, producteur au cinéma comme à la télévision, David Mamet s’est imposé depuis des décennies comme un maître des intrigues de précision. Sa virtuosité, qui lui a permis d’être nommé deux fois aux Oscars, n’a sans doute jamais été aussi éclatante que dans son chef-d’œuvre, La Prisonnière espagnole, sorti en 1997.

Le film, qui comme souvent chez Mamet est le récit d’une machination, met en scène un jeune, ambitieux, brillant et anxieux ingénieur en proie à des doutes croissants quant à la façon dont il sera récompensé de son invention. Je vais, pour une fois, ne rien dire de l’intrigue, mais le lecteur doit savoir qu’il s’agit sans doute d’une des plus audacieuses manipulations jamais montrées à l’écran. Sans violence ou presque, avec sobriété, et grâce à des acteurs tous remarquables (dont Rebecca Pidgeon, Steve Martin, Ed O’Neill et Ben Gazzara), La Prisonnière espagnole constitue une superbe mécanique narrative, parfaitement maîtrisée.

On pourra reprocher au film sa froideur. C’est pourtant son caractère minéral, son efficacité qui font de lui un véritable classique du genre. Sans véritablement relever de l’espionnage, il s’agit quand même de renseignement économique et on aimerait être certain que dans quelques écoles supposément spécialisées on le projette en le commentant. Il est hélas permis d’en douter.

Le film, bien mieux que d’autres, expose admirablement les mécanismes de la manipulation (biais cognitifs de la cible, souplesse opérationnelle du manipulateur, influences croisées exercées avec doigté, etc.) et le poids des illusions. La manœuvre est moins spectaculaire que celle filmée la même année par David Fincher dans The Game, mais elle convainc plus. Sans doute est-ce en raison de sa relative modestie ou de l’absence de réelles impossibilités techniques et chronologiques dans son déroulement. La Prisonnière espagnole, film intrigant, se revoit avec le plaisir que l’on prend à observer un mouvement d’horlogerie et à admirer son ingéniosité.

Andreï le barge reprendra du quatre-quarts à moins le quart

L’heure est à la régression, y compris au cinéma. L’incapacité des grands studios hollywoodiens à produire autre chose que des récits issus des univers de Marvel ou de DC Comics commence ainsi à peser lourdement. Elle influence nécessairement les metteurs en scène, surtout ceux auxquels on confie de gros budgets, et il faut voir dans le récent Hunter Killer, de Donovan Marsh, l’affligeante illustration de tout ce qu’il ne faut pas faire au cinéma, et de tout ce qu’on pensait ne plus jamais revoir depuis la fin des années ’80 et les années ’90.

Librement adapté du techno-thriller de George Wallace et Don Keith, Firing Point, publié en 2012, Hunter Killer est un film ambitieux mêlant divers genres. Comme dans A la recherche d’Octobre rouge, le classique de John McTiernan, on y trouve des sous-marins, des transfuges, des va-t-en-guerre, une crise internationale et le spectre d’un affrontement de grande ampleur entre les États-Unis et la Russie. Et pour faire bonne figure, on y ajoute un petit détachement de forces spéciales. Il est vrai que de nos jours on ne peut plus rien faire sans un groupe de SEALs.

Réalisé avec l’amical soutien de l’US Navy, qui en a fait un clip de recrutement (ce qui nous vaut quelques belles et parfaitement inutiles images de F/A-18 et de F-35), le film, qui pose quelques bases en apparence solides (un sous-marin coulé sans raison, un amiral très tendu, un putsch en Russie) se révèle rapidement être une bouse de dimension très respectable. Le scénario  (un SNA américain et une poignée de commandos déjouent un coup d’État en Russie et sauvent la paix) est, comme on le redoutait, parfaitement inepte (et évoque d’ailleurs une aventure de ce bon colonel Danny), il a été écrit et dialogué avec les pieds (et il est à peine mieux joué), rien ne sonne juste, et la multiplication des références écrasantes rend l’ensemble à peine regardable. Pour un peu, Hunter Killer aurait pu être produit par la Cannon, et même l’affiche manque d’originalité.

  

Tout ou presque tombe à côté. Le récit ouvre des pistes trop nombreuses et trop ambitieuses, qu’il est incapable d’explorer. Le réalisateur, qui pourrait éventuellement tourner des téléfilms pour C8, aligne des séquences dans des décors risibles : l’entrée de la salle de crise du Pentagone ressemble à s’y méprendre à celle d’une compagnie d’assurances, tandis que la mythique base de Polyarni évoque un port de pêche islandais. Tout est à l’avenant, la distribution ajoutant au naufrage complet du film : en pacha badass-mais-subtil-quand-même, Gerald Butler, tout droit venu de Sparte, est aussi crédible en patron d’un sous-marin d’attaque que François Morel le serait en Jason Bourne.

A défaut d’avancer la moindre idée neuve, le film aligne les hommages et les clins d’œil, mais on est loin de Robert Altman. Commandant un sous-marin d’attaque (hunter killer, donc), Butler chasse dans les montagnes d’Ecosse pendant ses permissions, et on est bien obligé de penser à Robert De Niro, inoubliable dans le chef-d’œuvre de Michael Cimino The Deer Hunter. Gary Oldman, pour sa part, incarne un amiral à peine moins caricatural que le général que jouait George C. Scott dans Docteur Folamour (1964, Stanley Kubrick).

Quant à l’unique personnage féminin, mollement interprété par Linda Cardellini, il est d’autant plus risible qu’il ne sert à rien et qu’on en a fait un membre de la NSA (on se demande ce que l’agence de renseignement technique US vient faire dans cette galère submersible) alors qu’il n’aurait sans doute pas été absurde de plutôt associer le Conseil de la sécurité nationale (NSC). Encore, pour cela, aurait-il fallu engager des scénaristes et un réalisateur dignes de ce nom et non des tanches.

Relevant plus du jeu vidéo (les scènes avec les SEALs semblent sorties de Call of Duty) que du véritable cinéma, Hunter Killer n’est qu’une mauvaise synthèse : on y trouve un peu de renseignement, un peu de crise militaire, des affrontements sous-marins évoquant plus Star Wars qu’Octobre Rouge menés avec des bâtiments plus maniables que des chasseurs, et une misérable reproduction d’une salle de crise avec LA présidente américaine voulant sans doute rappeler les images d’Obama suivant le raid contre OBL en 2011. Le film aura au moins eu le mérite d’agacer les autorités russes, même s’il suffit le plus souvent pour y parvenir de parler de liberté de la presse, de corruption et de taux de croissance.

Plus de trente ans après la sortie de Top Gun, plus de vingt après celle d’Independance Day, autre redoutable purge, Hunter Killer s’impose comme le film d’action à voir en avion, entre les plateaux-repas, les annonces de l’équipage, les turbulences et les voisins mal élevés. Un naufrage, ce qui, au vu du sujet, est quand même embêtant.

Je veux revoir ma Laconie

Le renseignement au cinéma : gérer un contact embarrassant

Nommé en 1977 à la tête de la CIA par le président Carter, l’amiral Turner tenta de moraliser les activités de son service en procédant à un grand nettoyage parmi les sources humaines – et parmi ceux qui les traitaient. Cette décision, en apparence absurde, eut un grand nombre de conséquences, opérationnelles, techniques et politiques. Turner, un homme par ailleurs de grande qualité, avait une vision très personnelle de ces questions et il avait manifestement fait sienne la fameuse phrase d’un Secrétaire d’État qui, avant-guerre, avait expliqué suavement qu’un gentleman ne lisait pas le courrier des autres.

Il n’avait cependant pas tort sur tous les points. La CIA, à l’avant-garde des opérations en Amérique du sud ou en Asie du sud-est, s’était compromise avec bien des gens infréquentables : trafiquants de drogue, seigneurs de la guerre, généraux corrompus, miliciens d’extrême-droite, juntes délirantes. Remettre de l’ordre dans la maison après la défaite vietnamienne ne constituait pas une si mauvaise idée, et revenir à quelques fondamentaux éthiques s’imposait. Il fut cependant reproché à l’amiral Turner d’avoir pris un virage trop sec et d’avoir ainsi privé la CIA, dans l’immédiat de sources d’autant moins inutiles que la Guerre froide reprit peu de temps après l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques et l’élection de Ronald Reagan, et qu’à moyen terme l’agence américaine perdit des compétences indispensables. Et croyez-moi, ce genre d’erreurs ne se produit pas qu’aux États-Unis.

Le fait est qu’au cœur du renseignement se situe la capacité à pouvoir serrer la main aux pires fumiers, à pouvoir échanger avec eux comme s’ils étaient des amis, à les écouter, à les accompagner – et à soutirer tout ce qu’on peut d’eux sans jamais se laisser entraîner dans leurs ténèbres. Le rôle, d’ailleurs, d’un service de renseignement est de pouvoir et savoir traiter clandestinement avec des ordures quand d’autres administrations, plus visibles, ne peuvent se le permettre. Il faut donc supporter les généraux indonésiens, sanguinaires et corrompus, ou les petites frappes ridicules, et ne jamais rien laisser paraître. Parfois, quand un policier suisse balance à travers le restaurant une remarque antisémite ou que votre contact ne cesse de faire des remarques lourdingues aux serveuses, ou quand on vous explique en réunion au Caire que la France a bien tort de garantir les droits des accusés, votre patience peut être mise à rude épreuve. Dans ces cas-là, souriez poliment, rappelez-vous que vous n’avez pas fait tout ce chemin pour partir en claquant la porte, et songez au compte-rendu que vous allez écrire à la descente de l’avion. Et dites-vous que c’est pour la République.

Highlander, de Russell Mulcahy (1986)

« I’ve seen so much in so many places/So many heartaches, so many faces/So many dirty things/You couldn’t even believe » (« Extreme Ways », Moby)

Sorti en 2012, Zero Dark Thirty, le film de Kathryn Bigelow consacré à la traque d’Oussama Ben Laden par les services de renseignement américains, est immédiatement devenu un classique. Apre, dense, le récit avait alors d’autant plus marqué les esprits qu’il était le seul, au milieu d’une abondante production cinématographique, à mettre en avant de façon réaliste les difficultés d’une enquête antiterroriste. Il avait même provoqué une intéressante controverse, doublée d’une grande incompréhension. J’ai souvenir, par exemple, de critiques de critiques du Masque et la plume passant à côté du film, aveuglés par leur grille d’analyse idéologique comme par leur incompréhension du sujet. Le film, en effet, n’a rien d’une ode émue à la grandeur des États-Unis, de la CIA ou des forces spéciales. Il commence par une longue séquence de torture et s’achève par une opération armée illégale dont le succès et l’audace ne sont d’aucun effet durable sur le conflit en cours. Le récit lui-même,  complexe et tendu, ne fait que montrer une superpuissance engagée dans un combat à mort contre un ennemi insaisissable. Qu’OBL ait été tué par une équipe de SEALs est un fait objectif, et le raconter de cette façon n’a rien d’une hagiographie. De même, le film consacré par Jean-Jacques Annaud à la bataille de Stalingrad en 2001 n’est-il pas une déclaration d’amour au régime soviétique.

Sans doute troublés par l’extrême tension qui émane du film, la plupart des critiques en ont manqué le message sombre et pessimiste – la cinéaste ayant d’ailleurs fait encore plus sombre et plus pessimiste dans Detroit (2017).

Zero Dark Thirty, en effet, n’est pas tant consacré à Al Qaïda ou aux réseaux jihadistes internationaux – quand bien même la complexité du phénomène est-elle rappelée à plusieurs reprises – qu’à la démarche des analystes chargés de lutte contre la mouvance. Le film, plus qu’un récit antiterroriste, offre une magistrale illustration de ce qu’est le cycle du renseignement, et ce n’est pas par hasard s’il est désormais projeté aux nouvelles recrues de certains services occidentaux.

Par cycle du renseignement, les chercheurs désignent l’enchaînement des actions qui caractérisent les activités des services. Objet de débats, parfois jugée simpliste, la formule a le mérite d’identifier les grandes étapes qui, même artificiellement séparées ici, constituent l’activité d’un SR : définition et assignation des objectifs, orientation des capteurs, recueil puis analyse des renseignements, diffusion vers l’échelon administratif et/ou politique à l’origine de la demande – qui, à son tour, affine, rebondit, énonce de nouveaux besoins, etc.

Chaque cycle effectué complètement nourrit d’autres cycles en faisant émerger des renseignements annexes, de nouveaux besoins, et le schéma est volontairement simplifié. Dans ZDT, son illustration est d’autant plus pertinente que le film est tout entier consacré à la traque et à la capture ou l’élimination du chef d’Al Qaïda, une mission unique à l’importance bien comprise.

1.     Expression des besoins (et définition des objectifs) : Localiser Oussama Ben Laden

(objectifs stratégiques : réduire la menace en éliminant le chef d’AQ/répondre à un impératif politique)

2.     Orientation des capteurs – collecte : –        Interrogatoire des prisonniers ;

–        Exploitation des renseignements recueillis ;

–        Exploitation des archives ;

–        Activation de moyens opérationnels (Pakistan) ;

–        Activation de sources humaines afin de donner de donner des cibles aux moyens techniques (séquence au Koweït) et opérationnels ;

3.     Traitement (exploitation)/analyse : –        Approfondissement des connaissances et progression vers l’objectif ;

–        Rédaction d’hypothèses ;

4.     Diffusion vers les autorités : –        Information de la hiérarchie, d’abord administrative (CIA) puis politique (Conseiller à la Sécurité nationale) ;

Naturellement, aucune de ces étapes n’est strictement séparée ni de celle qui la précède ni de celle qui la suit. S’agissant, même, d’une traque complexe, il faut considérer que l’enquête relatée par ZDT nous montre un vaste cycle du renseignement (la CIA cherchant, localisant puis neutralisant un objectif en déployant une grande variété de moyens – analystes, sources humaines, sources techniques, équipes clandestines sur le terrain, drones, forces spéciales) au sein duquel tournent plusieurs cycles plus modestes, imbriqués, enchaînés ou concomitants, visant à atteindre l’objectif désigné. Le cycle du renseignement est en réalité un engrenage complexe aux nombreuses composantes.

Le film montre également la façon dont les renseignements de sources multiples et de natures diverses sont mis en forme, exploités et analysés afin de nourrir une démarche dont la finalité est opérationnelle. L’analyste est ici, comme toujours, au cœur du système : il exploite, il analyse, il évalue, il oriente des capteurs diversifiés (qu’il connaît, donc) et il adapte sa démarche aux résultats qu’il obtient. Surtout, il propose et il conseille. Au centre d’une vaste machinerie, il est à la fois celui qui sait et paradoxalement celui que ne décide pas de l’essentiel. La décision est entre les mains de ses chefs, qui eux en savent moins sur le fond mais ont la connaissance du contexte, politique et/ou diplomatique, et des contraintes, opérationnelles, techniques, juridiques. Les scènes autour du directeur de la CIA sont ainsi particulièrement bien vues : laissée sur la touche, Maya assiste à des discussions entre hauts responsables dont l’objet est de déterminer si son dossier est assez solide pour être présenté au président, ou au moins à son équipe.

En plus de montrer le travail d’un enquêteur, ZDT a, en effet, l’immense mérite, comme peu de films ou de séries avant lui, de montrer la mécanique à l’œuvre au sein d’un grand service de renseignement. Contrairement, par exemple, à l’ambiance étrangement consensuelle qui règne au sein de la DGSE telle que montrée par Le Bureau des légendes (2015 – ), on s’engueule ou on se fait copieusement engueuler à la CIA, que ce soit dans l’intimité du poste d’Islamabad,

ou au sein de l’équipe CT à Langley.

Et ces éclats de voix ne sont pas liés à des promesses non tenues, comme dans La guerre selon Charlie Wilson (2007), mais bien à des divergences fondamentales ou à des échecs. ZDT, qui relate la traque d’un chef ennemi, est aussi et peut-être surtout un hommage appuyé aux analystes acharnés qui, au plus bas de l’échelle hiérarchique, sont à l’origine de la manœuvre grâce à leurs connaissances et leur maîtrise.

Le personnage de Maya, incarné par Jessica Chastain, constitue à cet égard la représentation ultime de la figure de l’analyste, rigoureux, obsessionnel, à la volonté indomptable – et au caractère bien trempé. Toute entière tournée vers sa mission, véritable quête qu’elle s’est fixée, Maya est froide, et la perte d’une source, à l’occasion de l’attentat de Camp Chapman, paraît un temps presque plus l’affecter que la mort de ses plus proches collègues.

En couvrant le cycle du renseignement dans son intégralité, le film dépasse les seules parties techniques et aborde également sa dimension politique. Rien de ce que font les services n’a de légitimité sans des directives, et rien de ce qu’ils vont entreprendre d’ambitieux et/ou de risqué ne peut l’être sans un accord formel des plus hautes autorités. Comme dans Treize jours (2000, Roger Donaldson), la prépondérance du politique sur le militaire et les services est parfaitement illustrée. Mark Strong, toujours parfait dès qu’il s’agit de renseignement, tente d’y convaincre le conseiller à la Sécurité nationale à la fois de la valeur du travail de son équipe et de l’importance de frapper la résidence suspectée d’abriter OBL. Face aux hésitations d’un des plus importants membres de l’équipe présidentielle, il ose une question au cœur de toute politique antiterroriste : How do you evaluate the risk of not doing something? La formule, ciselée, est magistrale. Elle est également typique d’un film qui, loin d’être une longue série de scènes d’action improbables, alterne les réflexions théoriques – dont la remarque fondamentale de Dan We don’t know what we don’t know, choc entre un intellectuel et un gestionnaire – et les séquences qui font que la vie d’un membre d’un service de renseignement (attente, imprévus, réunions, tâches administratives, chefs pénibles, lenteur) ne correspond pas à ce qu’on nous en montre une certaine production, cinématographique ou télévisuelle.

Écrit avec le soutien de la haute hiérarchie de la CIA, ZDT, qui n’a jamais prétendu être une œuvre documentaire (#jemecomprends), reste à ce jour un des films les plus pertinents jamais réalisés sur le renseignement et la lutte contre le terrorisme. Même l’ennemi, qu’on ne voit que peu, y est bien montré, et la phrase attribuée à OBL que rapporte Ammar résume tout : Continue the jihad. The work will go on for a hundred years. On attend toujours une œuvre d’une telle intensité, d’un tel courage politique et d’une telle pertinence en France.