« Runaway Horses » (Philip Glass)

Treize de nos soldats engagés au Sahel contre les groupes jihadistes qui y prospèrent sont morts dans la soirée du 25 novembre dernier lors de la collision de deux hélicoptères. La catastrophe s’est produite au Mali, près d’Indelimane, à proximité des frontières avec le Niger et le Burkina Faso, lors d’une opération conduite contre des éléments de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), une émanation de plus en plus menaçante de l’organisation syro-irakienne.

Un théâtre d’opérations aussi vaste que l’Europe. Source : La Voix du Nord, https://bit.ly/33upBFV

Comme le veut une désormais solide tradition nationale, cette tragédie a été rapidement suivie d’un déluge de commentaires idiots et de remarques indécentes de la part des observateurs habituels – dont on pense qu’il est urgent de les soumettre à un programme de déradicalisation, voire de les conduire à l’hospice loin de tout clavier – et de (supposés) responsables politiques toujours prompts à énoncer des propositions d’autant plus absurdes qu’ils n’auront jamais à les mettre en œuvre. Essayons donc d’y voir un peu clair.

  1. Les zéros sont (très) fatigués

Il semblait que c’était évident, mais même les évidences doivent être rappelées. Les 13 soldats morts le 25 novembre n’effectuaient pas une aimable promenade digestive le long de la Pièce d’eau des Suisses mais avaient pris place à bord de deux hélicoptères, l’un de combat (un Tigre) et l’autre de transport (un Cougar), au cours d’une opération menée depuis plusieurs jours contre l’EIGS. Ils étaient au cœur d’une zone de combat, et probablement pas pour y cueillir des champignons. Leur mort, quand bien même elle n’aurait pas été causée par des tirs directs de l’ennemi, n’a rien à voir avec une chute dans les douches de votre club de sport mais est étroitement liée aux conditions dans lesquelles cette mission se déroulait. En entendant le Président rendre immédiatement hommage à ces soldats en les qualifiant de héros, l’esprit doté de la plus élémentaire décence aurait pu penser aux G.I.’s morts noyés avant d’atteindre les plages de Normandie, un certain matin de juin 1944. Toute mort au combat n’est pas nécessairement le fait d’une balle, et notre reconnaissance doit être la même. Immense et sans réserve. On pourra ajouter qu’en s’attribuant, sans doute abusivement, la responsabilité de la mort de nos soldats, les jihadistes ont reconnu en creux qu’ils étaient bien des combattants lancés à leurs trousses. Être plus reconnu par l’ennemi que par un supposé spécialiste est chose étrange, mais l’époque est troublée.

Comme l’a admirablement rappelé Florent de Saint Victor, d’abord sur Twitter puis sur son blog, ces hommes – aucune femme n’était présente à bord des hélicoptères – étaient des vétérans, habitués de ces opérations extérieures difficiles qui sont le quotidien de notre armée depuis des décennies. Leurs carrières étaient le reflet des engagements permanents de la France, et il faut adresser avec la plus grande fraternité nos pensées à leurs familles, leurs amis et leurs frères d’armes.

  1. Beyrouth-Bamako

Les esprits les plus affutés n’ont pas manqué de noter que la catastrophe du 25 novembre avait causé les plus importantes pertes humaines subies par nos troupes depuis l’attentat commis contre le Drakkar à Beyrouth, le 23 octobre 1983. Déjà, il y a près de quarante ans, nos soldats tombaient du fait de groupes terroristes, et ne je peux m’empêcher de voir dans ces deux tragédies un lien, peut-être pas si ténu. Au Liban, les parachutistes du 1er RCP – et les Marines impériaux stationnés sur l’aéroport – avaient été visés par des islamistes étroitement liés aux services syriens. A Indelimane, d’autres soldats sont morts en pourchassant d’autres islamistes, dont le groupe, l’État islamique, a bénéficié des largesses du même régime syrien – dont on nous dit pourtant qu’il nous défend contre la barbarie. Il fallait que ce soit écrit. Avoir plusieurs ennemis est parfois un honneur.

De même, nos soldats sont tombés dans un pays – et même une région – en proie à des crises entremêlées d’une grand complexité qui ne peuvent se résumer aux foutaises ridicules entendues à la télévision. Les jihadistes que nous affrontons (avec le soutien, quoi qu’on dise, de quelques-uns nos alliés) ne sont que la manifestation la plus visible et la plus immédiate d’une décomposition régionale entamée il y très longtemps. Leur présence, d’ailleurs, ne date pas d’hier et a toujours été liée aux nombreux défis que ne parvenaient pas à relever (ou ne voulaient pas relever) les États de la bande sahélienne : corruption, gaspillage des aides, tensions ethniques, influences délétères de puissances voisines (Libye, Algérie) et de certaines pétro-théocraties (que certains, un peu ralentis, font mine de découvrir ces jours-ci), incompétences gouvernementales, déni de réalité, trafics divers, etc.

Invoquer les responsabilités, bien réelles, de l’ancienne puissance coloniale dans ces immenses difficultés n’a rien d’illégitime, mais il ne faudrait pas non plus nier celles des États et des peuples de la région, trop prompts, comme l’a fait récemment un chanteur sénile, à voir des complots de Paris partout afin d’expliquer des échecs, sinon des naufrages, qui sont d’abord maliens, nigériens ou burkinabés avant d’être français. La principale faute de la France, depuis des années, a été de se mentir quant à la nature réelle de ses partenaires sahéliens, de leurs capacités militaro-sécuritaires et de leur volonté de réforme. A nos mensonges, parfois pieux, parfois intéressés, s’est cependant ajoutée l’incurie managériale des autorités locales, proprement incapables de dépasser les enjeux de pouvoir immédiats pour affecter aux bons postes des cadres que nous venions de former. C’est ainsi que la logique clanique écrase les compétences, et que des unités ou des services sont peuplés d’obligés plutôt que de volontaires, avec les conséquences que l’on voit chaque jour ou presque sur le terrain.

Conjuguée à l’audace des jihadistes, qui ne cessent de recruter sur les décombres d’États déconsidérés, cette situation nourrit l’humiliation et la frustration des populations. Celles-ci ne peuvent que constater l’inefficacité de leurs forces (quand ce n’est pas pire) et, incapables d’assumer, cherchent des explications ineptes leur permettant de sauver la face. Comme au printemps 2012, elles pourraient rapidement se voir rappeler que les contes de fée conspirationnistes ne sont d’aucune aide face à un ennemi déterminé et innovant.

  1. Fremen don’t surf

Près de sept ans après le lancement de Serval, la parole publique commence enfin à changer et il ne reste plus qu’une poignée de criminologues avachis pour oser affirmer que les jihadistes que nous affrontons ne sont que de petits trafiquants de cigarettes et de pétoires. Même Michel Onfray, dont on dit qu’il serait en train de déminer seul la jungle cambodgienne, de la main gauche et avec un râteau afin de montrer que ce n’est pas si difficile, nous épargne ses fameuses analyses stratégiques sur la nature des groupes ennemis. Autant dire que c’est un soulagement.

Dès la fin des années ’90 et les menaces sur le rallye Paris-Dakar, il était évident pour tous les esprits sérieux que la bande sahélo-saharienne constituait un espace de manœuvre unique pour Mokhtar Belmokhtar et sa bande de petits plaisantins. Les frontières, déjà purement théoriques dans un environnement aussi particulier, étaient de toute façon hors de contrôle en raison de la faiblesse insigne des États. En 2008, l’enlèvement de touristes autrichiens en Tunisie pour le compte des éléments d’AQMI présents en Mali illustra l’évolution de la menace jihadiste, l’accroissement de ses compétences et l’étendue de ses ambitions. La réponse, dès cette époque, ne pouvait être que régionale et coordonnée, ce qu’Alger tenta de faire au mois de juillet 2009 en annonçant la création d’un état-major regroupant les puissances de la zone et qui ne vit, comme prévu, jamais le jour. On n’est pas une puissance en affirmant qu’on l’est, on est une puissance en agissant comme une puissance agit.

Depuis 2013, l’intervention française et l’attentat d’In Amenas, les groupes jihadistes présents dans la BSS ont largement démonté que leur capacité à s’affranchir des frontières ne concernait pas seulement des opérations ciblées visant des Occidentaux. Il est question ici de déplacer des groupes de combat entiers, disposant de soutiens logistiques eux aussi transfrontaliers, et d’aller affronter des forces étatiques ou au contraire de les fuir partout où c’est nécessaire. C’est afin de lutter contre la dimension régionale de la menace que le G5 Sahel a été créé, et c’est face à cette menace que son échec est désormais patent. Bien peu, hélas, croyaient de toute façon à son succès, pour des raisons déjà évoquées.

Sur le plan strictement militaire, les différents groupes présents dans la zone, qu’ils soient liés à Al Qaïda via AQMI (GSIM, Katiba Macina) ou à l’État islamique (EIGS) sont des professionnels de la guérilla. Rapides, aguerris, légèrement équipés et connaissant parfaitement le terrain, ils disposent de capacités de renseignement et savent qu’ils ne peuvent affronter durablement des troupes occidentales. Au Mali comme au Burkina, ils s’en prennent aux symboles de l’État et à toute autorité, y compris coutumière, qui pourraient les contester. Jouant sur des dynamiques communautaires (Peuls contre Dogons, Touaregs contre les reste du monde, etc.), ils recrutent d’autant plus aisément que leurs succès, en particulier contre nous, sont valorisés par une propagande habile et dynamique. Ils bénéficient également du soutien de populations qui se sentent abandonnées, ou qui n’ont simplement pas le choix.

D’un point de vue stratégique, les jihadistes ont finalement émergé après des décennies de naufrages étatiques et d’aveuglements des principaux concernés. On me pardonnera sans doute de rappeler que dans les années ’90 les supposés « spécialistes de l’Afrique » d’une certaine administration ne voulaient pas entendre parler d’islam radical dans la BSS et niaient, tout simplement et sans vergogne, les multiples rapports qui s’étonnaient de l’apparition de voiles salafistes dans les rues tchadiennes. A nos inquiétudes, de plus en plus vives chaque année, on finit par nous répondre que nous désirions simplement voler des dossiers. De la part d’équipes dont la mission était de maintenir le statu quo comme on garde un cimetière, il s’agissait à la fois d’un déni idiot et d’un sabotage. Peut-être n’y avait-il rien à faire contre cette entrée de l’islam wahhabite dans cette sphère géographique, mais on pouvait être certain qu’en ne faisant rien nous n’aurions guère de succès.

La religion, cependant, n’explique pas tout. Sans qu’il soit possible de déterminer quel phénomène a nourri l’autre, l’absence de sentiment national et les gouvernances naufragées ont nourri les projets socio-politiques alternatifs des jihadistes, dont les qualités guerrières et l’efficacité en matière de communication ont à leur tour accéléré la déliquescence des sociétés dans lesquelles ils évoluent et qu’ils tentent de réformer selon leurs vœux. L’enchaînement des causes est si ancien et si profond qu’il semble difficile à interrompre, en particulier pour des démocraties, toujours pressées.

  1. Strike fast. Strike hard. No mercy.

Mais au moins faut-il essayer. A défaut de pouvoir peser sur des processus politiques internes, ce dont elle n’a ni le droit ni les moyens, la France affronte directement les jihadistes. En 2015 et 2016, quand des élus de la République bien trop proches de Moscou ou Damas estimaient que Paris n’en faisait pas assez contre l’EI, il était manifeste que ces beaux esprits ne situaient pas le Sahel – et peut-être même l’Afrique – sur une carte. Notre pays, en réalité, a déployé des moyens militaires dans la région depuis près de vingt ans, d’abord clandestins (il existe des services dont c’est la mission), puis discrets (des forces spéciales depuis, au moins, le début des années 2010), et enfin, à partir de 2013, plusieurs milliers de combattants et de moyens lourds.

A l’opération Serval a succédé en 2014 l’opération Barkhane, dont la mission, régionale, mobilise plus de 4.000 hommes et femmes au sein d’un dispositif que bien peu de pays seraient capables de maintenir dans la durée. Ces hommes et ces femmes ne se contentent pas de faire de longues randonnées dans des paysages fascinants mais traquent et combattent l’ennemi tout en formant des forces locales (une déclinaison ensablée du mythe de Sisyphe), en coopérant avec d’autres, et en renouant avec l’attachante tradition de la médecine coloniale. Ce que font les troupes françaises au Sahel, osons écrire que personne d’autre ne pourrait le faire, et surtout que personne d’autre n’a envie de le faire.

La question se pose alors des motivations stratégiques de Paris dans cette guerre où l’enlisement n’a rien d’une vue de l’esprit. Pour certains, qui ne cessent de donner des leçons de morale tout en courant le cacheton, l’intervention française serait illégitime parce qu’elle ne servirait qu’à défendre des intérêts industriels et financiers. L’argument, qui ne repose, on s’en doute, sur une aucune donnée sérieuse, est repris par des élus dont on sait que le mensonge est une pratique régulière, et il conduit à d’amusantes réflexions. Il serait donc infamant des défendre des intérêts économiques vitaux, dont dépendent, par exemple, des dizaines de milliers d’emplois ? Il serait permis à Moscou de bombarder systématiquement des hôpitaux syriens mais interdit à Paris de protéger des mines d’uranium au Mali ? Fort heureusement, me direz-vous, il n’y a pas de mines d’uranium au Mali (soupir de soulagement puis haussement de sourcil perplexe).

« L’Union soviétique est venue en Afghanistan abolir le droit de cuissage »

Il faut être une puissance bien arriérée pour recourir à la force brute dans la seul but de défendre des intérêts économiques. Les décennies, sinon les siècles, qui viennent de s’écouler ont largement montré qu’une diplomatie habile, faite d’accords bilatéraux, de pressions subtiles et de corruption plus ou moins habilement pratiquée permettait de s’assurer l’accès à des ressources stratégiques. Qui plus, s’agissant du Sahel, les rapides calculs d’Elie Tenenbaum ont montré que cette guerre, comme toutes, d’ailleurs, n’était évidemment pas rentable.

« Toussa célafaute aux gazoducs »

Il aurait peut-être mieux fallu s’asseoir à une table discrète pour parler avec l’ennemi et le convaincre d’être raisonnable. Sauf que voilà (alerte choc conceptuel), l’ennemi jihadiste n’est pas raisonnable. Il est porteur d’un projet radical qu’il n’entend pas dégrader, il progresse et il a l’intime conviction de détenir une vérité absolue. On ne voit pas ce qui pourrait l’arrêter, sinon des actions militaires décidées.

Comme le rappelait Michel Goya dans une tribune salutaire, Barkhane, dont il ne faut pas contester qu’elle puisse hélas être perçue comme une force d’occupation, accomplit une mission essentielle, et éminemment stratégique. En maintenant une sécurité minimale dans plusieurs des pays de son aire d’action, la force française évite – ou du moins ralentit – la contamination jihadiste, l’effondrement d’États très malades et la transformation de l’ensemble de la sous-région en un cirque qu’il faudrait des décennies à réduire. Nous parlons ici de l’instauration de tyrannies jihadistes, de violences entre communautés, de la constitution de bases logistiques capables de projeter des terroristes vers le Maghreb, l’Afrique de l’Ouest, le sud du continent, sans parler de l’Europe ou du Moyen-Orient. Et dans ce chaos ne pourraient se développer que les trafics les plus variés. Puisque personne ne peut le faire et que la France porte une responsabilité particulière dans cette région, elle s’est donc engagée. Depuis 2013, ses forces se sont adaptées et ont porté des coups sérieux à l’ennemi, mais la situation semble désespérément nous échapper.

La dégradation est manifeste et les plus hautes autorités ne contestent plus que le conflit soit appelé à durer. Pire, et comme le rappelait justement Yvan Guichaoua, « espérer une victoire décisive au Sahel n’a aucun sens. » Nous sommes donc engagés, plus que jamais, dans un durable affrontement de volontés et de projets politiques contre des jihadistes qui pensent avoir le temps pour eux. La question n’est pas ici de tuer des ennemis mais de devoir en tuer de plus en plus alors qu’ils exploitent parfaitement le terrain.

L’affaire ne paraît pas nécessairement bien engagée, et la dégringolade du Burkina, en quelques mois, annonce d’autres heures sombres, d’autres tragédies, d’autres échecs, mais aussi d’autres succès. Il s’agit, ni plus ni moins, de notre honneur, de nos fautes, de nos responsabilités.

Les cercueils passeront demain sur le pont Alexandre III.

Au contact

Laurent Touchard ne diffuse pas régulièrement une feuille de chou raciste. Il ne prétend pas pouvoir écrire sur l’Afrique du Cap à Tanger sur tous les sujets, et ne défend pas les théories politiques les plus nauséabondes, jusqu’à flirter avec le négationnisme. Non, Laurent Touchard travaille, et dans l’ombre, ce qui le différencie de la plupart des experts régulièrement interrogés par nos médias. Contributeur de DSI, il force le respect par sa connaissance des armées du continent et ses recherches incessantes sur le sujet.

En 2017, il avait, après des années de labeur, publié grâce aux offres d’autoédition d’Amazon une somme indispensable, Forces armées africaines : Organisation, équipements, état des lieux et capacités, qu’il faudrait toujours avoir à portée de main. Ce travail est d’autant plus important que la situation dans certains États reste désespérément mauvaise. Au Sahel, notamment, l’optimisme ne devrait pas être de mise, alors que nos alliés s’enfoncent dans le chaos, que le bénéfice de l’opération Serval a été effacé depuis longtemps et qu’il semble que les forces françaises soient, décidément, les seules à vraiment compter sur le terrain.

Sans défaitisme mais sans angélisme, Laurent Touchard évalue les armées africaines et il vient de lancer une souscription dans le but de financer la mise à jour de son livre. Aidons-le.

« It took all the strength I had not to fall apart » (« I Will Survive », Gloria Gaynor)

Rien de tel pour égayer une soirée, comme le fait sans doute Nick Hornby, que de se demander pour tel ou tel chanteur ou groupe de rock quel a été son album de trop, celui qu’il n’aurait pas dû enregistrer et qui n’a rien apporté, au contraire, à sa carrière. La question, qui vaut aussi pour les romanciers, n’est pas moins passionnante dès qu’il s’agit de cinéma. Prenons, au hasard, Ridley Scott. Voilà un réalisateur dont les trois premiers longs métrages (Duellistes, d’après Joseph Conrad, en 1977 ; Alien , en 1979 ; Blade Runner, d’après Philip K. Dick, en 1982) sont devenus des classiques et, pour deux d’entre eux, des monuments incontournables du cinéma de science-fiction et qui, pourtant, a tourné dans sa très longue carrière un nombre étonnamment élevé de bouses – parmi lesquelles une série de suites ridicules d’Alien, un polar raté (Cartel, en 2014), un épisode biblique boursouflé (Exodus, en 2014) et la plus mauvaise adaptation cinématographique de la légende de Robin des Bois (en 2010). Évidemment, me direz-vous, il aussi tourné de grands films, comme La Chute du faucon noir (encore merci aux distributeurs français pour cette traduction pitoyable du titre original), mais il faut lui reconnaître une tendance notable à l’emphase et à la lourdeur.

En 1997, notre homme, qui reste sur une série de films moyens depuis la fin des années ’80 et n’a pas forcément convaincu avec 1492 : Christophe Colomb (1992), réalise à la gloire de Demi Moore un film de guerre supposément féministe. Il s’agit pour l’actrice, super star depuis Ghost (Jerry Zucker, 1990) et qui a presque été convaincante dans Des Hommes d’honneur (Rob Reiner, 1992), de dépasser le naufrage qu’a été l’année précédente Striptease, un navet signé Andrew Bergman. Le projet, qui bénéficie de moyens importants et même de rushes tirés d’USS Alabama, une autre superproduction lourdingue, mais tournée par Tony, le frère de Ridley, raconte, sur fond de manœuvres politiciennes déjà mille fois montrées au cinéma, la façon dont une jeune officier de la Navy est poussée à suivre l’entraînement des forces spéciales.

Autant le dire clairement, le film est parfaitement nul. Ridley Scott semble incapable de filmer la moindre scène sans l’aide de filtres colorés, mais il n’est pas Steven Soderbergh et le résultat, comme souvent, est terriblement maniéré. D’après une histoire de Danielle Alexandra (qui verra sa carrière sombrer ensuite), le scénario de David Twohy tente pour sa part de coller au cahier des charges mais ne sauve pas le film du ridicule. Il faut dire qu’à une intrigue poussive – et à laquelle manque un gros morceau : comment le lieutenant O’Neill est-elle réintégrée à son unité ? Mystère – s’ajoutent des dialogues ridicules que la distribution ne peut sauver. Ann Bancroft fait ce qu’elle peut, et Viggo Mortensen, dont la petite moustache évoque bien plus un duvet adolescent que Magnum, tente, tant bien que mal, de donner de la crédibilité à un instructeur qui se veut impitoyable, hostile à la présence des femmes dans les unités de combat et, en même temps, impartial.

Demi Moore, qui n’a sans doute jamais aussi mal joué, n’est quant à elle pas crédible une seconde. Le film, qui ne cherche qu’à la mettre en valeur, lui réserve quelques scènes passées à la postérité, comme celle où elle se rase la tête.

G.I Jane, après tout, n’est ni plus ni moins qu’une version militarisée de Flashdance (1983), l’infâme navet d’Adrian Lyne, et les séances de musculation de Demi Moore valent bien les entraînements de Jennifer Beals. Le sommet du film est cependant atteint lors d’un interrogatoire que subit O’Neill après sa capture lors d’une manœuvre.

On a rarement vu scène à la fois aussi luxueusement filmée et aussi misérable. Le film, en réalité, est tellement mauvais qu’il en est insultant. Il n’a ni l’intelligence d’un thriller politique, ni la violence âpre d’un authentique récit de guerre (la séquence en Libye est gênante tant elle est nulle : on y croise un dromadaire et des miliciens vêtus comme des Bédouins), ni la conscience du combat que mène O’Neill pour l’égalité des droits. Une fois de plus chez Ridley Scott, infiniment plus prétentieux que son frère, l’ambition n’est pas seulement de distraire mais de réaliser de (trop belles) images, et l’échec est cuisant.

Balayée par ce nouveau naufrage, Demi Moore disparaîtra durablement des écrans en tant que tête d’affiche jusqu’à réapparaître dans l’exceptionnel Margin Call (2011). Viggo Mortensen s’en sortira mieux, tout comme Jim Caviezel (quoique…). Pour le reste, ceux qui aiment les clips de propagande peuvent toujours revoir Act of Valor, un peu meilleur et sans prétention. Mieux vaut un burger de fastfood que le plat prétendument fait maison mais simplement décongelé et bien plus cher (et indigeste).

“And the soldiers who are dead and gone/If only we could bring back one” (“We Got to Have Peace”, Curtis Mayfield)

Poursuivant une réflexion passionnante consacrée à l’organisation des forces armées et à leurs évolutions sous l’influence des enseignements tirés des combats,  Michel Goya vient de prolonger son précédent livre, consacré à l’armée française de la victoire de 1918, par une étude plus ample, S’Adapter pour vaincre. Ce nouvel ouvrage s’attache à relater les réformes, succès et échecs des principales armées occidentales depuis la seconde moitié du XIXe siècle, la pertinence de leurs réflexions et de leurs choix, leurs victoires et leurs défaites.

Comme tout historien digne de ce nom, Michel Goya ne livre pas ici seulement un travail théorique mais aussi un récit, riche et passionnant, accessible à tous. Sans doute ceux ayant lu Les Vainqueurs l’année dernière auront-ils initialement le sentiment d’avancer en terrain connu, mais ce sentiment s’estompera rapidement devant la richesse des références et la capacité de l’auteur, comme il l’avait admirablement montrée dans Sous le feu (2014), à passer des cas les plus concrets aux développements les plus abstraits.

Ceux qui, comme votre serviteur, lisent le colonel Goya depuis La Chair et l’acier (2004) et fréquentent son blog retrouveront dans ce nouveau livre les mêmes exigences d’efficacité opérationnelle, de lucidité et d’imagination. Ils y croiseront également, pour ceux qui ont l’honneur de fréquenter l’auteur, quelques-unes de ses références préférées, comme Isaac Asimov, John Paul Vann et, surtout, Robert Heinlein.

Remarquable passeur, Michel Goya ne fait pas que constater et expliquer. Il met en garde et donne des outils de compréhension. La conclusion de son livre, dense et puissante, donne envie de se (re)plonger dans des traités de sociologie des organisations tant elle fourmille de réflexions stimulantes. Elle donne aussi envie de décliner son projet et de s’attaquer avec ambition aux évolutions administratives et opérationnelles de la lutte contre le jihadisme afin de mieux comprendre nos succès et nos échecs. Il faut, en plus de tout son travail, être reconnaissant au colonel Goya de sa capacité à stimuler l’esprit de ses lecteurs. Cette qualité est devenue trop rare.

« Come aboard, we’re expecting you » (« Love Boat Theme », Jack Jones)

Sous-genre du cinéma de guerre, codifié à l’extrême, le film de sous-marin fonctionne autour de quelques ressorts narratifs liés à la nature même de son objet : espace clos au cœur d’une machine mortelle, puissante et excessivement fragile, relations entre le commandant et ses officiers (risque de mutinerie, présence éventuelle d’un traître dont les effets sont décuplés en raison du confinement, etc.) ; ennemi invisible, à l’affût, dans le cadre d’un affrontement entre deux adversaires aux moyens équivalents et dont l’habileté sera donc déterminante (comme lors d’un assaut d’escrime) ; angoisse du naufrage, de la noyade et d’une mort naturellement secrète et solitaire. Ajoutez à cela, depuis les années ’50, la possibilité d’une guerre nucléaire, et donc l’inévitable vertige qui saisit quand l’ordre tombe de lancer les missiles, qui plus est à l’aveugle, et vous disposez de quelques ingrédients qui, correctement associés, peuvent donner un récit passionnant.

Les récits sous-marins ne manquent pas, mais rares sont ceux qui parviennent à sortir du classicisme. En 1989, James Cameron, dans Abyss, n’avait, par exemple, fait qu’adapter une mécanique bien connue (à côté de qui naviguons-nous au plus profond de l’océan ? Quelles sont ses intentions ? Ne faudrait-il pas l’attaquer en premier ?) à la science-fiction. On pourrait ajouter ici que les codes initialement développés par ce genre ont, en effet, été largement repris par la SF, toujours avide de monstres infiltrés dans des vaisseaux (« Entre les Jumeaux de Thor, personne ne vous entend crier »), comme Alien (1979, Ridley Scott), ou de navires devenu des pièges, comme dans 2001, l’odyssée de l’espace (1969, Stanley Kubrick).

Il est, bien sûr, possible d’échapper aux codes en utilisant intelligemment les contraintes du submersible, comme le fit Blake Edwards en 1959 dans Opération Jupons, une comédie hilarante. On peut également, si on en a le talent, se lancer dans le long récit d’une mission, de l’Atlantique à la Méditerranée d’un équipage de la Kriegsmarine, à la manière de Wolfgang Petersen. Das Boot (1981) reste à ce jour le chef-d’œuvre indépassable du genre, âpre, réaliste, complexe et cruel. Dans A la poursuite d’Octobre rouge (1990), John McTiernan avait parfaitement réussi à adapter un classique de Tom Clancy décrivant la traque d’un sous-marin en y associant une authentique intrigue de contre-espionnage sur fond de crise stratégique. Ce faisant, McTiernan – comme il le fit avec d’autres catégories du film d’action – créa d’ailleurs de nouveaux standards, encore en vigueur.

Toujours dans les bons coups, Tony Scott s’attaque, 5 ans après Octobre rouge, au sujet et réalise USS Alabama.

Auréolé du succès de ses précédentes productions, le réalisateur réunit une distribution mêlant stars (Gene Hackman, très à l’aise dès qu’il s’agit de jouer un salaud) ou Denzel Washington (dont la carrière est déjà à l’époque impressionnante), seconds rôles expérimentés (Matt Craven, George Dzundza, et même Ricky Schroder) et futures étoiles (Viggo Mortensen, James Gandolfini). Tourné comme un clip (avec l’amical soutien de la Marine nationale mais sans celui de la Navy en raison de la nature du scénario), le film se présente comme un thriller dont l’unique ambition est le divertissement, et son intrigue est, comme il se doit, parfaitement inepte.

Pour filmer des combats intéressants, il est préférable de faire s’affronter des adversaires puissants et capables. Quoi, en effet, de plus intéressant et effrayant que de voir se titiller les deux plus importantes flottes sous-marines de cette planète ? C’est ce que propose Tony Scott, à la suite du tandem Clancy/McTiernan. Cet impératif étant posé, comment l’écrire et le mettre en scène ? En inventant une guerre mondiale, comme dans Tempête rouge, le monumental techno-thriller stratégique (dont la traduction est tellement médiocre que je me demande régulièrement si je ne vais pas la reprendre pendant mes vacances) ? Non, car sa mise en scène demanderait trop de moyens. En montrant, alors, des entraînements tellement réalistes que le spectateur aurait sa dose de manœuvres dangereuses et d’héroïsme ? C’est tout l’idée de Top Gun – qui offre une bataille finale réelle, mais contre un ennemi fictif.

Les options, en réalité, ne sont pas si nombreuses : si vous souhaitez que le combat aille à son terme sans impliquer un État, et si vous désirez ne rien perdre des enjeux liés à la dissuasion nucléaire, il faut qu’un des protagonistes soit un non-étatique et que, d’une façon ou d’une autre, il dispose de moyens et de compétences. C’est là qu’interviennent les fameux dissidents russes, nationalistes intrinsèquement radicaux capables de puiser dans l’arsenal de la Rodina, menaçants et imprévisibles, et qu’il va peut-être falloir vitrifier au risque d’accélérer la fin du monde (qui, comme chacun le sait, est de toute façon pour demain).

(spoiler alert!) USS Alabama raconte ainsi la façon dont, à bord d’un SNLE dont le commandant, guerrier né (et Gene Hackman emprunte ici beaucoup au Patton joué par George C. Scott), se joue une crise gravissime autour d’un ordre de tir dont on ignore s’il a été annulé.

Le film fait s’affronter un commandant, tyrannique, agressif – et dont le racisme, pourtant évident, n’est pas véritablement utilisé par le scénario – et son second, Afro-américain posé, cultivé, qui ose réfléchir à l’effarante responsabilité qui est à la leur à bord d’un tel bâtiment tandis que son chef l’assume brutalement. Tout le récit s’articule autour d’une querelle fondamentale liée à l’obéissance théoriquement absolue à une décision de lancer des missiles nucléaires sur des cibles en Russie : le commandant veut frapper, comme on le lui commande, tandis que son second estime qu’une confirmation pourrait être demandée en raison de la réception imparfaite d’un message qui pourrait contenir un contrordre.

Remarquablement joué par des acteurs dont les rôles sont des caricatures, mis en scène lourdement avec efficacité (et des filtres) par un vieux routier habitué aux blockbusters sans âme, USS Alabama s’achève par un naufrage narratif comme on en voit rarement : le commandant et son second sont absous, le drame qui s’est joué est enterré (et le film participe à sa façon, comme ce fut le cas à Hollywood dans les années ’90, à un récit complotiste et populiste du monde), et tout le monde se quitte bons amis. On retrouvera ces ressorts dans Hunter Killer (2018) et dans Le Chant du loup (2019) – y compris, dans ce dernier cas, les inévitables scènes autour du sonar – mais avec une efficacité bien moindre. Parce que, finalement, ce qui faisait le charme des films de Tony Scott, c’est qu’ils étaient le plus souvent parfaitement nuls mais qu’on les regardait quand même parce qu’ils étaient bien faits, un peu comme la pop des années ’80, sans la moindre prétention en matière de crédibilité ou de réalisme. Un tel savoir-faire s’est perdu, et on ne l’a jamais eu en France.

« The freedom fighters died upon the hill » (« Spanish Bombs », The Clash)

Réalisateur et producteur qu’on ne présente plus sur ce blog, Steven Soderbergh ne cesse d’explorer des formes, au cinéma et à la télévision, changeant de genre avec une aisance toujours étonnante et alternant comédies, drames ou polars. En 2008, après une longue et complexe gestation, il sort enfin sur les écrans le portrait en deux parties d’une figure légendaire et controversée du siècle passé, Ernesto Guevara.

En partie tiré d’une série d’articles du Che compilés dans un recueil, Reminiscences of the Cuban Revolutionary War, le diptyque (1 et 2) est porté par une distribution exceptionnelle, menée par Benicio Del Toro (prix d’interprétation à Cannes en 2008) et composée de la fine fleur des acteurs hispanophones de Hollywood. On trouve là Demián Bichir, Joaquim de Almeida, Lou Diamond Phillips, Edgar Ramírez et Oscar Isaac, ainsi, notamment que l’actrice allemande Franka Potente et Matt Damon (venu en ami, et qui forma avec elle, faut-il le rappeler, le couple du premier Bourne, en 2002).

Soderbergh a choisi de filmer d’abord les années de la révolution cubaine, de la rencontre du Che avec Castro jusqu’à la prise du pouvoir, puis l’expérimentation menée en Bolivie contre le régime militaire. On se souviendra qu’un épisode de la jeunesse de Guevara avait déjà été magistralement filmé en 2004 par Walter Salles dans Diarios de motocicleta (Carnets de voyage).

Dans le premier volet, le révolutionnaire joué par Del Toro est déjà un homme mûr, aux fermes convictions, dont le courage physique frôle parfois la témérité. Homme d’action et théoricien, il est présenté comme une force de volonté et une intelligence remarquable. Fidèle à ses habitudes, Soderbergh a recours à de nombreuses techniques de la grammaire cinématographique : flash-back, alternance de couleurs et de noir-et-blanc, filtres, changement de grain, chronologie disloquée, etc. Le réalisateur fait ici, une fois de plus, la démonstration de sa virtuosité, et il se montre même assez convainquant lors de scènes de combat. L’ensemble, pour autant, reste classique. D’excellente facture, mais classique.

C’est dans le second volet de ce récit de la vie du Che que Soderbergh fait preuve d’originalité. N’ayant pu filmer, pour des raisons financières, le catastrophique passage du révolutionnaire au Congo, il s’est concentré sur la tentative du guérillero de déclencher en Bolivie une insurrection armée en filmant les combattants au plus près, caméra à l’épaule. De fait, ce second film se présente comme un faux documentaire, comme si les images que nous voyons à l’écran avaient été tournées par un réalisateur intégré aux troupes du Che, à la manière de ce que fit Stéphane Meunier en 1998 avec Les Yeux dans les Bleus. Le résultat, étonnant et qui produit une impression durable sur le spectateur, permet aussi de justifier l’apparente candeur du regard porté sur cette poignée de révolutionnaires, courageux mais sans guère d’armes, sans logistique, sans soutien de la population et sans réel projet politique. La proximité de la caméra empêche aussi, naturellement, de poser les questions qui fâchent au sujet du Che, de son rôle à la tête de la prison de la Cabaña ou de la réalité de la révolution cubaine, naufrage économique, tyrannie délirante et exportatrice mondiale de violence qui ne fait plus rêver que les adolescents romantiques et les (vieux) staliniens insoumis.

Les deux films de Soderbergh, au-delà de leur parti-pris artistique, entretiennent paradoxalement une distance avec leur sujet, malgré cette caméra mobile parfois placée juste derrière l’épaule du guérillero qui tire ou court. Le Che reste, à l’issue de ce long portrait, une énigme fascinante, charismatique, mystérieux, à la fois glacial et attachant, sincère jusqu’au fanatisme. Benicio Del Toro, à l’origine du projet, y incarne Ernesto Guevara sans le juger, lui donne une humanité complexe et montre aussi, peut-être involontairement, ses limites. Personne, à dire vrai, ne conteste les constats faits alors par le Che au sujet des régimes sud-américains, ni la légitimité des mouvements sociaux et politiques qui voulaient les renverser. Un demi-siècle après, les échecs répétés, et, disons-le, systématiques, des régimes marxistes ainsi que leurs dérives pas moins autoritaires ou sanglantes, il est permis de se demander si les remèdes proposés par le Che n’étaient pas, au-delà de leurs ambitions humanistes, aussi néfastes que les oligarchies ou les juntes au pouvoir dans cette partie du monde. Reste la figure du révolutionnaire barbu et taiseux, légendaire, impénétrable, dont la fin, misérable, dit beaucoup.

Fiez-vous aux Dieux, mais amassez du renseignement

L’enthousiasme ne me vient pas facilement, et il ne faut pas donc pas bouder son plaisir quand les éditions Taillandier publient enfin en poche un classique parmi les classiques de la littérature scientifique consacrée à l’histoire du renseignement. Tirée de sa thèse, soutenue en 1987, la somme de Mary Rose Sheldon, Renseignement et espionnage dans la Rome antique, s’est imposée dès sa publication en 2004 comme un ouvrage de référence, difficilement dépassable. L’auteure, officier supérieur dans l’armée américaine, enseigne désormais au Virginia Military Institute (VMI), et elle a consacré sa carrière à l’étude du renseignement dans l’Antiquité.

Rendu accessible au public francophone grâce aux Belles Lettres en 2009, le livre, dense et technique, constitue une étude exemplaire de l’utilisation par l’empire romain du renseignement. On y parle organisation, chefs de guerre, méthodes, succès et échecs, et de l’ensemble se nourrit d’une prodigieuse érudition. Le livre, en plus de ce qu’il nous apprend et nous explique, nous donne une remarquable leçon de méthodologie historique en mêlant les sources (textes, fouilles archéologiques, études d’autres chercheurs) et donc, de façon très révélatrice, une excellente leçon de renseignement. On y assemble en effet des indices disparates et des faits parfois imparfaitement connus pour donner du sens, on y pose des hypothèses, on en contredit d’autres, on y argumente avec rigueur et on admet son ignorance ou son impuissance.

Ouvrage indispensable, à lire et à consulter, Renseignement et espionnage dans la Rome antique doit être impérativement présent dans les bibliothèques de nos services et de nos forces armées. Il n’est jamais inutile de méditer sur les causes profondes de la défaite romaine de Teutobourg (en 9 après J.-C) et sur ses conséquences.

Through counter-intelligence it should be possible to pinpoint potential trouble-makers and neutralize them.

La guerre est la grande affaire des nations, et la guerre irrégulière est celle des puissances occidentales depuis, au moins, la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans un ouvrage passionnant, Partisans et centurions. Histoire de la guerre irrégulière au XXe siècle, paru il y a déjà presque un an, Elie Tenenbaum, chercheur à l’IFRI, retrace l’évolution de ces conflits au cours du siècle passé.

En insistant sur les penseurs et théoriciens ayant nourri la réflexion des stratèges s’étant affrontés lors de certaines des guerres les plus importantes de l’Après-guerre, Elie Tenenbaum nous livre également une histoire de la pensée militaire occidentale et évoque très régulièrement l’action et l’organisation de grands services de renseignement comme le SDECE, qui deviendra la DGSE, et la CIA. Dense mais limpide, son ouvrage suit les parcours d’une poignée de personnalités hors-du-commun (pas nécessairement fréquentables, par ailleurs) dont la vie est émaillée de guérillas et d’opérations spéciales. On y croise des noms connus, comme celui de David Galula, l’officier français dont les écrits inspirèrent tant le général Petraeus. On y parle également de Fort Bragg ou de l’École des Amériques, de sanglante réputation, certains passages donnant furieusement envie de relire James Ellroy ou James Grady.

Rarement on aura lu des synthèses aussi claires et percutantes de la Bataille d’Alger ou de la Guerre du Vietnam, et le livre d’Elie Tenenbaum frappe par sa hauteur de vue, sa documentation, et surtout le constat d’échec qu’il établit après des décennies de contre-guérilla menées par les Occidentaux et leurs alliés. Au moment où l’État islamique, moins vaincu que jamais, poursuit son combat, que la défaite occidentale en Afghanistan est patente et que notre propre enlisement au Sahel n’est guère plus discuté, Partisans et centurions s’impose comme une lecture indispensable.

“We Don’t Need a Guitar Man, Son” (“Guitar Man”, Elvis Presley)

« Écrivez ! », avait vivement incité le général Lecointre dans une fameuse tribune publiée par Le Figaro il y a plus d’un an. Il n’avait évidemment pas tort, et il suffit de fréquenter certaines corporations pour mesurer l’écart existant entre les professionnels qui écrivent et, donc, réfléchissent – au risque de se tromper – et ceux qui persistent à penser que les travaux abstraits sont sans intérêt et, plus grave à leurs yeux, sans gloire. Au mois de février dernier, le colonel Légrier, chef de corps du 68e Régiment d’artillerie d’Afrique (RAA) et patron de la Task Force Wagram, a suivi cette injonction et livré à la Revue de la défense nationale (RDN) un article, dans la rubrique Opinions, concernant la récente bataille de Hajin menée – et gagnée – contre l’État islamique.

Solidement écrit par un homme de conviction manifestement à l’aise avec les mots (et déjà auteur d’un étonnant petit essai paru en 2018), cet article fut précipitamment retiré de la RDN après un coup de gueule de la Ministre des Armées, agacée tout autant par le fond que par la forme. Les choses étant ce qu’elles sont, il fallut cependant plusieurs jours avant que la décision de Mme Parly produise ses effets, et le papier resta en ligne sur le site de la RDN suffisamment de temps pour que la planète entière le téléchargeât et en prit connaissance. Cet incompréhensible délai a fait que nombre de sites extrémistes aux connaissances stratégiques limitées, sinon nulles, proposent désormais à la lecture la tribune du colonel Légrier, dans une illustration remarquable de ce que l’on nomme l’effet Streisand.

D’autres sites, crédibles et prestigieux, comme le blog du colonel Goya ou le quotidien Le Monde, se firent également l’écho de ce psychodrame typiquement français, né de la censure maladroite d’un texte immédiatement paré de toutes les vertus. Rédigée par un professionnel arrivant tout du droit du champ de bataille, la tribune avait l’immense mérite de dire clairement que la guerre contre l’EI n’était pas gagnée. Elle s’interrogeait également au sujet de la stratégie employée – sans en proposer d’autre – et posait quelques certitudes diplomatiques qu’il n’aurait sans doute pas été inutile de valider auprès de spécialistes de la région. Ce pays n’en manque pas, à commencer par ceux que l’on croise à l’IRSEM, et cela aurait pu éviter à l’auteur de mentionner trop hâtivement l’Iran, par exemple.

Récemment entendu à l’Assemblée nationale, le général Lecointre a exposé plus précisément les motifs de la punition infligée au colonel Légrier, et ses arguments sont hélas implacables. Il faut dire qu’une lecture attentive de la tribune incriminée laisse un étrange sentiment de malaise, en particulier quand on a déjà fréquenté les écrits de son auteur. Que, revenant du front, le chef de la TF Wagram ait éprouvé le besoin de partager son analyse de la bataille qui s’achevait n’a rien d’étonnant. Qu’il en ait profité pour glisser quelques remarques sur le déroulement de la guerre n’est guère surprenant, même si, comme certains de ses camarades ont pu le murmurer cet hiver, sa démarche ne s’imposait sans doute pas sous cette forme. Mais que le colonel Légrier, même dans la rubrique Opinions de la RDN, présente son évaluation comme une analyse froide a de quoi étonner. Le chef de corps du 68e RAA n’est, en effet, un homme engagé. Son essai, Si tu veux la paix, prépare la guerre ! : Essai sur la guerre juste, déjà mentionné plus haut, a été publié aux éditions Via Romana, dont le catalogue est éloquent. Nul ne sera inquiété pour ses opinions, mais on ne peut nier le caractère très politique de ces publications, et certaines de ses recensions (ici ou ) sont sans ambiguïté.

Le livre du colonel Légrier est lui-même d’un porteur de messages politiquement radicaux, dont une troublante hostilité au système démocratique, un appel à peine voilé à la gestion de la sécurité intérieure par les forces armées et le retour à une morale de la « guerre chrétienne », « sans haine de l’adversaire », qui doit bien faire rigoler les historiens des Croisades ou des guerres européennes de la Renaissance. Légrier, qui est tout autant un homme d’action qu’un homme de culture, explique aussi que l’affrontement direct, par le sang versé, est constitutif de la cohésion d’un peuple. C’est sans doute cette mystique du combat – mais, une fois encore, tout le monde n’est pas Jünger – qui lui fait écrire dans sa tribune controversée que nous devrions affronter l’État islamique au sol en Irak et en Syrie et ne pas cacher derrière les FDS. Ce faisant, le colonel Légrier oublie ses camarades des forces spéciales, néglige des décennies sinon des siècles d’usage des alliés locaux par les grandes puissances et oublie, de façon extraordinairement étonnante, qu’en 2013 la France affronta seule, et de quelle façon !, au Mali Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et que des soldats portant nos couleurs continuent de combattre et de mourir, parfois dans l’indifférence de nos supposés partenaires, des jihadistes sahéliens.

Autant dire que les remarques, typiques, au sujet du refus du sacrifice ou des impasses du manichéisme (sic) paraissent plutôt déplacées et, surtout, parfaitement et volontairement ignorantes des raisons de certains choix. De même, les critiques de la stratégie américaine, toujours intéressantes à entendre, seraient sans doute plus enrichissantes si elles ne relevaient pas de la rhétorique habituelle des disciples du général Desportes. Les remarques au sujet de la guerre techno-centrée (« Nous n’avions plus la météo, nous n’avions plus l’appui aérien ») sonnent d’autant plus curieusement que les exemples de batailles au cours desquelles l’aviation a eu un rôle prépondérant ne manquent pas (on pourrait, par exemple, parler de l’absence de la chasse alliée au-dessus des Ardennes jusqu’au 24 décembre 1944 puis de sa contribution majeure à la contre-offensive) et que reprocher sans cesse aux grandes puissances d’être trop puissantes ressemble de plus en plus à un trait de caractère français. Enfin, déplorer, évidemment à juste titre, les pertes civiles et les destructions provoquées par la Coalition aurait sans doute plus de poids si l’auteur, qui voit juste quand il évoque les conséquences politiques locales de ces tragédies, s’intéressait aussi à la stratégie de pilonnage systématique de l’aviation russe ou de l’armée syrienne, dont les effets sur la croissance de la mouvance jihadiste se font déjà sentir.

Ce qui frappe, enfin, est l’absence de réflexion du colonel Légrier au sujet des jihadistes. Après avoir, comme tant d’autres, noté (et semblé découvrir) l’extraordinaire résistance des combattants de l’EI, il n’en tire pas de conclusion au sujet des méthodes de combat qu’il aurait fallu adopter et ne s’interroge pas au sujet de la nature profonde du jihad. Sans doute sa tribune aurait-elle touché plus justement sa cible si elle avait pris en compte l’ennemi et les ressorts qui l’animent.

La tribune du colonel Légrier, malgré ses biais et ses impasses, méritait pourtant à coup sûr d’être lue. La RDN, qui publie par ailleurs sans sourciller des critiques positives de propagandistes complotistes, aurait cependant pu s’assurer que ce texte, perfectible mais stimulant, avait, a minima, été relu. Une telle démarche aurait épargné au colonel Légrier une inévitable sanction et elle nous aurait permis d’éviter une nouvelle petite crise parisienne. La pensée contraire est une nécessité, et nous ne progressons qu’en lisant des textes contestant nos croyances. Encore faut-il qu’ils soient solidement argumentés, et c’est sans doute le véritable défaut de la tribune retirée de la RDN.

On sait, par ailleurs, à quel point nos autorités, quelle que soit leur couleur politique, détestent être défiées. La publication par l’IFRI d’une remarquable étude sur l’opération Sentinelle avait, en son temps, provoqué bien des grincements de dents, et la censure est toujours un échec collectif. Le dilemme est classique et bien connu : diffusées respectueusement selon la voie hiérarchique, les analyses divergentes sont lues avec politesse, et éventuellement avec intérêt, mais elles n’ont guère d’influence. Rendues publiques, elles peuvent peser, mais elles ne le font qu’au prix fort pour leurs auteurs. Le colonel Légrier, qui a mêlé convictions personnelles et analyse technique, en sait désormais quelque chose. On peut lui reconnaître qu’il avait raison en affirmant que la guerre était loin d’être gagnée. Mais qui l’ignorait encore cet hiver ?

Le renseignement au cinéma : donner l’assaut

Libérer les otages, aussi bien dans un souci humanitaire que pour atténuer autant que possible les conséquences politiques de l’attentat ? Négocier coûte que coûte ou, au contraire, dézinguer tout le monde afin de rappeler la toute-puissance de l’État et la détermination de ses dirigeants ? Les pratiques et les doctrines – quand elles existent – diffèrent aussi bien en raison de la nature des régimes que de leur histoire ou de la menace à laquelle ils sont confrontés.

Les décisions, quoi qu’il en soit, ne sont jamais faciles à prendre. Il faut être correctement conseillé, si possible par des cadres expérimentés et des services ayant réfléchi ; il faut avoir les nerfs solides ; il faut être capable de peser les coûts et les avantages, les risques d’échec et les chances de succès ; il faut éventuellement écouter des avis extérieurs, mais il faut aussi pouvoir se décider rapidement et s’adapter aux évolutions d’une situation qui n’est pas, par nature, sous contrôle. A Beslan, par exemple, des parents fous d’inquiétude franchirent le cordon, très imparfait, établis par les forces russes pour tenter de libérer leurs enfants eux-mêmes, ce qui eut de graves conséquences sur la tragédie en cours.

Le décideur a surtout le besoin impératif d’être accompagné par des forces d’intervention d’autant plus capables d’agir qu’elles ont étudié l’adversaire, ses motivations, ses capacités et ses méthodes – tout étant lié – et qu’elles en tiré des conclusions opérationnelles afin de pouvoir proposer des options. Décortiquer l’adversaire n’est jamais une perte de temps, surtout quand il est quasiment certain qu’il frappera par surprise, et la force la mieux équipée sera sans réelle pertinence si elle ne sait pas qui elle combat.

L’enchaînement de crises, depuis 2012 et surtout depuis 2015, a conduit nos autorités à inclure la fonction essentielle du RETEX dans le plan d’action contre le terrorisme rendu public il y a un an, comme il me semble l’avoir déjà souligné. Cette indispensable évolution ne va cependant pas de soi et elle sera de toute façon longue à se concrétiser. Les habitudes, surtout dans les corps aux solides traditions, ont la vie dure et il faut parfois près de dix ans pour aboutir aux changements escomptés. Aux réticences habituelles, inévitables dès qu’il s’agit de changement, vont en effet s’ajouter les craintes de certains d’être mis en accusation, voire d’être confrontés à leur bilan réel. La démarche gouvernementale n’est pourtant pas de cet ordre et répond avant tout à un besoin essentiel, que les militaires ou les pompiers connaissent bien : être prêt requiert des efforts de chaque instant, et il faut partir du principe que l’ennemi, surtout quand il est irrégulier, a toujours un temps d’avance.

Il faudra ensuite trancher – c’est sans nul doute déjà fait, mais je n’en sais rien – au sujet des méthodes d’intervention choisies. Deux philosophies s’étaient en effet opposées au mois de novembre 2015 (entrer et encaisser le choc en acceptant d’être surpris par un adversaire pas encore totalement localisé et évalué, ou attendre que la situation soit stabilisée et bien documentée afin de concevoir une action adaptée). Ce choix n’est pas que tactique puisqu’il pèse inévitablement sur la durée de l’attentat et sur la planification des autorités. Il implique aussi d’être décliné dans les domaines, ô combien fondamentaux, de l’équipement et de l’entraînement. Une intervention réussie dépend de nombreux facteurs, complexes et entremêlés, mais au premier rang desquels on trouve le courage des opérateurs. Le 13 novembre 2015, un commissaire de la BAC et son chauffeur ont ainsi montré que le cinéma le plus spectaculaire n’est pas toujours si loin de la réalité. Qu’une gloire éternelle les accompagne.

A toute épreuve, de John Woo (1992)

(Aucun  chien n’a été tué ou blessé lors de l’écriture de ce billet)