« What was the price on his head? » (« Wake up », Rage against the machine)

Les temps sont durs pour Al Qaïda. Quelques semaines après la mort d’Oussama Ben Laden, abattu le 2 mai par les brutes sanguinaires (ne le sont-elles pas toutes ?) de la Navy SEAL Team 6 dans sa villa pakistanaise, quelques jours après la cruelle disparition, le 3 juin, de Mohamed Ilyas Kashimiri, un autre charmant bambin, voilà que Fazul Abdallah Mohammed, le Keyzer Söze d’Al Qaïda en Afrique de l’Est, est mort à Mogadiscio, le 7 juin dernier. « L’accident bête », aurait pu dire Pascal, puisque notre homme a été abattu à un barrage des forces du gouvernement de transition alors qu’il venait de réaliser qu’il tenait à l’envers sa carte de Mogadiscio. Comme quoi, nos épouses ne sont pas les seules à ne pas savoir lire une carte.

Opérationnel de grande qualité – mais peut-être un peu juste question topographie, artificier à ses heures, concepteur imaginatif de plusieurs attentats fondateurs (contre les ambassades de l’Empire en Tanzanie et au Kenya le 7 août 1998, contre l’hôtel Paradise et un avion de ligne israélien à Mombasa le 28 novembre 2002), Fazul était aussi un des chefs militaires des Shebab somaliens, au profit desquels il jouait le go between avec Al Qaïda et Al Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA).

Fazul, qui avait décidément toutes les chances, était traqué par l’Empire depuis 1998, et on se souvient encore, aux Comores, de l’arrivée par vol spécial de dizaines d’agents FBI en août 1998. De mauvaises langues suggéraient même que notre turbulent garçon disposait de soutiens amicaux au sein de l’Etat comorien, une accusation odieuse que nous ne saurions diffuser à notre tour.

L’Empire a tout essayé, et on a bien cru, en juillet 2004 que son compte était bon lorsque les services pakistanais, amicalement secondés par les gens de Langley, ont mis la main sur Ahmed Khalfan Ghailani, un proche camarade de Fazul, après une belle fusillade près de Gujrat. Les données découvertes dans les ordinateurs de Ghailani avaient alors permis à la CIA et au SIS britannique de frapper les réseaux pakistanais présents au Royaume-Uni, mais rien ne fut découvert au sujet de Fazul.

Le 1er janvier 2009, un drone de l’Empire rappela brutalement à Dieu, lors d’un raid au Pakistan – vous savez, notre si précieux allié contre Al Qaïda – Fally Mohamed Ally Msalam, un des chefs militaires de l’organisation dans le pays, et son adjoint, Ahmed Salim Swedan, un autre proche de Fazul.

Hélas, l’insaisissable comorien restait introuvable. Pourtant, la traque ne faiblissait pas. De mystérieux raids étaient conduits en Somalie depuis de lointaines bases du Golfe ou depuis Djibouti – ah, ces paires de F-15E en bout de piste… Mieux, en janvier 2006, l’Empire, qui ne renonce jamais et ne lésine guère sur les moyens, avait financé l’invasion de la Somalie par l’Ethiopie. En vain.

Et voilà que ce pauvre garçon rate sa sortie en se perdant dans Mogadiscio… Les plus soupçonneux y verront sans doute la marque d’une odieuse manœuvre de l’Empire. Pour ma part, et sans exclure une participation de services spéciaux, je vois dans cette pitoyable fin une nouvelle illustration de ce facteur humain que j’ai tant observé par le passé. Forcément, en contemplant la dépouille de Fazul, on ne peut pas non plus s’empêcher de repenser à tous ces raids aériens lancés trop tard, à ces opérations héliportées décommandées, à ces complots plus ou moins sérieux, à ces projets d’enlèvement irréalisables, à ces attentats aux bilans catastrophiques, et à ces destructions en cachette de quelques télégrammes gênants.

De simples péripéties, sans doute. Enfin, on ne va pas le pleurer, n’est-ce-pas ?

Le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich

Je dois confesser mon peu d’appétence pour les auteurs français contemporains. Depuis la mort de Julien Gracq, le paysage littéraire hexagonal me semble en effet bien morne. Quitte à lire des romans français, autant lire ceux de Flaubert que ceux de Guillaume Musso et éviter les tombereaux de mauvaises nouveautés qui se déversent sur nous à chaque rentrée « littéraire ».

J’avais évidemment noté la publication de HHhH (Himmlers Hirn heisst Heydrich : le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich), de Laurent Binet, mais, fidèle à ma légendaire distraction, je n’avais en revanche pas noté que cet ouvrage n’était, en aucune façon, une simple biographie de Reinard Heydrich, une des pires crevures que le IIIe Reich, qui n’en était pourtant pas avare, ait données au monde.

La figure de Heydrich, comme celle, d’ailleurs de Martin Bormann – sans doute le pire des fumiers – m’a toujours fasciné.

J’avais découvert son existence en lisant, au début de mon adolescence, le monument de William Shirer The rise and fall of the third Reich (1960), qui offrait au lecteur un trombinoscope des principaux dirigeants nazis. J’étais revenu à Heydrich au cours de mes années d’études, lorsque je travaillais sur le système concentrationnaire du Reich. Plus tard, au service de la République, je revisitai à nouveau la figure du maître espion nazi, avec toujours les mêmes frissons d’horreur.

L’ouvrage de Laurent Binet a constitué une excellente surprise, loin des austères études historiques dont je suis pourtant friand, à mille lieues des œuvres françaises qui accumulent d’années en années poncifs, facilités et nombrilisme.

Dans un style jubilatoire, l’auteur mène de front plusieurs récits avec lesquels il jongle brillamment sans jamais tomber dans une vaine virtuosité. Biographie à peine déguisée de Heydrich, description de l’opération des services anglais et de la résistance tchèque qui parvint à éliminer le protecteur de Bohème-Moravie, HHhH est aussi un réjouissant tableau des affres de la création littéraire. Comme dans un essai d’Umberto Eco ou un des premiers films de Woody Allen, Laurent Binet ne nous cache rien de ses errements, essais, renoncements, mais cette légèreté, apparente, ne nie rien de la terrible réalité qu’il décrit. On est ainsi loin de la brutale – mais courageuse – démarche de Roberto Benigni (La vita è bella, 1997), et encore plus de l’immortel chef d’œuvre de Claude Lanzmann, Shoah (1985), un film que tout homme devrait voir au moins une fois dans sa vie.

Auteur complet, Binet profite de son récit pour évoquer les autres œuvres consacrées à Heydrich, à commencer par le film de Fritz Lang (Hagmen also die !, 1943). Mais, sans snobisme – du moins me semble-t-il – il fait aussi référence au mythique Fatherland, de Robert Harris (1992) adapté pour la télévision en 1994 par Robert Menaul avec Rutger Hauer.

Il ne manque plus à ces références iconoclastes que l’hilarant Rêves de fer, de Norman Spinrad (1972), les remarquables polars de Philip Kerr, (L’été de cristal, 1989, La pâle figure (Heydrich), 1990, Un requiem allemand, 1990, récemment rassemblés dans La trilogie berlinoise), ou, pour les plus exigeants, Le complot contre l’Amérique, de Philip Roth (2004).

Laurent Binet nous offre avec HHhH une brillante variation littéraire sur le thème de l’enquête historique et du on going work. Il serait dommage de bouder son plaisir, avant de relire Raul Hillberg, Ian Kershaw ou Christopher Browning. Quant aux critiques faites à Binet (« ce n’est pas un roman », « ce n’est pas un ouvrage historique »), on laisse à leurs auteurs le plaisir pervers de dénigrer – une façon comme une autre de dissimuler leur médiocrité.

« And my blood is my own now » (« The prisoner », Iron Maiden)

Les voilà de retour, embrassés par leurs proches, acclamés par leurs collègues, salués par la classe politique. Amaigris, épuisés, ils font peine à voir et on ne sait s’il se faut se jeter à leur cou ou s’il faut les faire asseoir le plus vite possible. On est, en tout cas et quoi qu’on pense des circonstances de leur capture, heureux de les revoir en vie, avec leurs pauvres sourires, leurs yeux humides et leurs joues creuses.

Les voir là nous rend fiers d’eux, et aussi de leurs libérateurs – auxquels il faut une nouvelle fois tirer respectueusement notre chapeau. Quant à leurs ravisseurs, on ne peut qu’espérer qu’ils croiseront un jour un drone de l’Empire ou les aimables plaisantins d’une quelconque équipe de forces spéciales occidentales – puisque tout le monde sait désormais quelle confiance accorder au pouvoir pakistanais dans la lutte contre Al Qaïda.

Ils sont libres, donc et déjà revient la question, comme à chaque fois : que nous ont coûté ces libérations ? De l’argent ? Des concessions politiques ? Des libérations de prisonniers ?

Probablement tout cela, serait-on tenté de répondre. Les autorités françaises, toujours vaillantes et inflexibles, affirment qu’aucune rançon n’a été versée aux ravisseurs. On aimerait les croire, mais on voit mal pour quelle raison les Taliban, que l’on ne sait pas si généreux, auraient rendu la liberté à nos deux compatriotes simplement en raison de la mobilisation d’intellectuels français – à supposer qu’il y en ait encore.

Mais quelles sont les différentes méthodes applicables lors des prises d’otages ?

D’abord, et c’est ce que font sans sourciller les Européens – du moins les continentaux, on paie. Cette option, qui offre une garantie d’issue favorable presque totale pour peu qu’aucun député vieux comme Hérode ne débarque dans le paysage en compagnie d’une poignée de mythomanes, peut s’avérer très longue. Il ne s’agit donc pas tant d’être prêt à passer à la caisse que de déterminer à qui on doit remettre la valise. Aux Philippines en 2000, au Sahel ou en Irak depuis 2003, on a vu apparaître de nombreuses vocations d’intermédiaire, rendant singulièrement complexe le simple règlement de la douloureuse.

Dans le cas de revendications politiques, il va de soi que l’option financière – qui n’est cependant jamais vulgaire – ne suffit pas et c’est là qu’une deuxième option apparaît – mise en œuvre par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Russie : on ne lâche rien, on ne paie pas, on ne discute même pas. Evidemment, dans ce cas, les otages savent que leur sort est scellé. Les jihadistes, qui sont des hommes de peu de patience, ne tardent en général pas à débiter soigneusement leurs otages – parfois en direct sur Internet afin de partager avec le monde cet instant de convivialité débridée qui fait le charme de l’islam radical. Les exemples ne manquent pas, et le pire est évidemment pour les familles d’apprendre que leur cher et tendre est dans les mains d’une bande d’authentiques psychopathes dont les revendications sont intrinsèquement irréalistes et dont le seul but est de tuer.

Ce cas de figure nous conduit à en évoquer un autre : l’assaut. Les Etats qui refusent de payer sont du genre, allez savoir pourquoi, à tenter de libérer leurs citoyens tout en profitant de l’occasion pour vider quelques chargeurs. La Russie, qui s’est couverte d’une gloire immortelle au Liban dans les années 80s par sa gestion fine des prises d’otages, a montré à Moscou ou Beslan qu’elle n’entendait pas, quel qu’en soit le coût, se laisser dicter sa conduite. Cette posture, en soi respectable, devient plutôt délicate à assumer quand les assauts se révèlent être de véritables boucheries. Là aussi, il convient d’avoir les moyens de sa politique, comme aurait pu le dire Aristide Briand, et si les succès sont salués, les échecs se paient chers.

En juillet 2010 et en janvier 2011 au Sahel, la France a tenté d’interrompre le cycle interminable des « tu enlèves/je paie/tu libères/on reste bons amis jusqu’à la prochaine », mais les opérations ne se sont pas déroulées au mieux. On doit déplorer ces issues fatales, on peut saluer ce changement de posture – qui change des coups de menton néogaullistes assortis de complexes manœuvres en coulisse. A l’automne 2004, Dominique de Villepin, alors Ministre de l’Intérieur, avait ainsi publiquement déclaré que la France pouvait revenir sur la fameuse « loi sur le voile islamique ». Il s’agissait là d’un signal envoyé aux ravisseurs de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, qui sortiront de l’enfer irakien comme Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier sont sortis de l’enfer afghan, grâce à l’infinie habileté des fonctionnaires des services français.

Alors ? Alors, la France a annoncé quelques heures après l’Empire, le 23 juin dernier, le retrait de ses troupes d’Afghanistan. Une semaine plus tard, et comme par enchantement, nos journalistes sont libérés. Et voilà que dans le même temps des sources glissent à BFM que des millions d’euros auraient été versés. J’imagine qu’il s’agit là d’actions de développement durable. Bref, ils sont libres. Evidemment, les esprits chagrins, dont je suis, persistent à penser, après de nombreuses confidences, que les reporters de France Télévision ont sciemment ignoré les avertissements de tous nos militaires, diplomates et espions présents sur place. Inconscience ? Mépris du danger ? Syndrome français du « ça n’arrive qu’aux autres » ?

Les insupportables déclarations de Claude Guéant et d’autres ont rendu le débat stérile, et les journalistes, animés d’un solide esprit de corps, vont à n’en pas douter invoquer le devoir sacré d’informer. Pour l’instant, nous pouvons encore payer car on nous demande encore de l’argent. Espérons que les grands reporters français sauront à l’avenir mieux mesurer les risques, leur courage individuel, admirable, pouvant inutilement exposer des dizaines de leurs concitoyens. Quel reportage dans la vallée de la Kapisa mérite 547 jours de détention aux mains d’une bande de pouilleux illettrés essayant de convaincre le monde qu’ils défendent un mode de vie alors qu’ils tentent simplement de nous soutirer de l’argent et d’exposer nos faiblesses ? Plus grave, quel reportage mérite que la France fasse des concessions et se voit ainsi imposer une ligne politique qui conduise à la perte, même momentanée, de sa souveraineté ?

Varus, rends-moi mes légions !

Le 4 mai dernier est sorti un péplum, ce qui n’arrive pas si souvent, même si Gladiator (2000, Ridley Scott) avait donné un sacré coup de jeune au genre.

gladiator02.1305234092.jpg

Inspiré du roman pour adolescent de Rosemary Sutcliff, L’aigle de la 9e légion nous conte la quête d’un jeune Romain au nord du mur d’Hadrien, en Ecosse, à la recherche d’une précieuse relique et de la trace de la IXe légion, disparue vingt ans plus tôt.

9782070612543fs.1305018422.gif

the-eagle-of-the-ninth-movie-poster.1305018411.jpg

Récit d’initiation au rythme lent, sans beaucoup d’action, le livre offre à ses jeunes lecteurs une agréable initiation au monde romain, en particulier celui de la frontière, où conquérants et conquis cohabitent tant bien que mal. Kevin Macdonald a, pour sa part, opté pour un authentique film de genre et le scénario tourné prend de grandes libertés avec le roman, privilégiant la quête et les scènes d’action. Tout le monde n’est pas Terence Malick.

Kevin Macdonald est cependant un cinéaste talentueux (Un jour en septembre en 1999, Le dernier roi d’Ecosse en 2006, Mon meilleur ennemi en 2007, Jeux de pouvoir en 2009) et on se laisse prendre au jeu. La disparition de cette légion – pour mémoire, les historiens estiment désormais qu’elle a disparu lors d’une guerre contre les Parthes ou lors d’une révolte juive en Judée – a inspiré un autre film, Centurion, de Neil Marshall (Dog soldiers, 2002), sorti l’année dernière et qui, lui, assume pleinement son choix du divertissement – enfin, moi, en tout cas, voir des Romains et Pictes s’entretuer, ça me distrait.


Il m’a semblé, à la vision de ce film, que l’embuscade tendue aux valeureux légionnaires rappelait le déroulement supposé de la mythique bataille du Teutobourg, qui vit trois légions littéralement massacrées par des Germains et qui conduisit Auguste à s’exclamer « Vare, legiones redde » (merci de réviser votre vocatif). Yann Le Bohec, le grand spécialiste français de l’armée romaine a d’ailleurs consacré un petit ouvrage à cette bataille, mais je dois avouer que sa lecture m’a rebuté tant le style est plein de morgue à l’égard du lecteur.

9782917575031fs.1305234115.gif

102030_1421555.1305018733.jpg

9782268067858.1305018723.jpg

La démarche de la collection dans laquelle a été publiée cette courte étude est certes d’apporter au grand public un éclairage scientifiquement étayé, mais fallait-il pour autant adopter ce ton hautain ? On en doute, et d’autant plus qu’il faut déplorer l’absence de toute réflexion stratégique sur les conséquences de cette lourde défaite romaine sur la suite de la l’Empire. Il suffit pour s’en convaincre de regarder une carte d’Europe pour noter à quel point le maintien d’une Germanie non romanisée a pesé sur les frontières de Rome. Bref, on pourra toujours se consoler en consultant quelques ouvrages de référence.

9782130442806fs.1305294193.gif

9782130582472.1305294184.jpg

9782130487111fs.1305294173.gif

Ce sera surtout l’occasion de lire ou de relire le remarquable roman de Gillian Bradshaw, L’aigle et le dragon, ou, pour les plus jeunes, L’affaire Caïus, d’Henry Winterfeld.

89751975-winterfeld-henry-l-affaire-caius-1.1305018741.gif

medium_l_aigle_et_le_dragon.1305018433.jpg

De nouvelles et troublantes révélations sur l’opération Géronimo

Un rigoureux travail journalistique a permis de mettre à jour cette courte vidéo tournée dans un hélicoptère de l’armée américaine lors d’un vol au large du Pakistan, il y a une semaine.

Attention, la scène est d’une rare violence et peut choquer les plus sensibles d’entre vous. La vérité doit cependant être connue de tous.

« I got a name, and I got a number, I’m coming after you. » (« Just a job to do », Genesis)

Et voilà, l’Empire a réussi à faire payer le grand tout maigre. « Justice a été faite », a annoncé l’Empereur, en homme qui n’a décidément pas été émasculé par son Nobel de la Paix. C’est à ces petits détails qu’on sépare les vrais mecs des demi-sels, mais, franchement, on n’y croyait plus. D’ailleurs, pour tout dire, on le croyait mort, l’excité de l’Hadramaout, emporté par une vilaine turista quelque part dans les zones tribales pakistanaises ou ravagé par une vilaine MST dans un claque de Tijuana ou une clinique du Montana.

status-image.1304366262.jpg

En 2006, les Saoudiens avaient même plutôt l’air sûrs de leur coup quand ils évoquaient une sépulture dans les montagnes et puis quand même, il reste une question : pourquoi diable Oussama a-t-il disparu de la circulation comme ça, d’un coup, pour ne plus laisser transpirer que des enregistrements moisis ? Evidemment, un esprit suspicieux comme le mien pourrait suggérer que les services saoudiens avaient sciemment laissé filtrer de fausses informations afin de donner un peu de répit au rejeton le plus turbulent du clan Ben Laden. Après tout, l’Arabie saoudite n’a découvert que sur le tard à quel point le jihadisme n’avait rien de sexy, et elle avait longtemps observé avec tendresse les agissements de cette bande de quadragénaires vivant chichement en Afghanistan dans des grottes et des camps de toile et rêvant d’abattre l’Empire. Il ne faut pas mépriser la camaraderie des tranchées, je sais, mais quand même. Peut-être Oussama en avait-il eu assez de toute cette violence, de toute cette pression, un peu comme Odile Deray ?

Quoi qu’il en soit, pendant qu’Oussama Ben Laden observait le silence blasé de celui qui n’a rien à prouver, le bon docteur Ayman se glissait avec talent dans les habits de chef d’Al Qaïda, et c’est à lui qu’on doit donc les grandes évolutions idéologiques et stratégiques du groupe, comme je l’ai exposé ici ou . Contrairement aux affirmations des dizaines d’experts plus ou moins compétents et inspirés qui se succèdent dans les médias depuis l’attentat de Marrakech et qui étaient donc en place quand la nouvelle est tombée, Ben Laden n’a jamais été le théoricien du jihad. Leader charismatique porté par une vision, il s’est toujours appuyé sur des idéologues originaires du Moyen-Orient (Abou Koutada al Filastini, Abou Hamza al Masri, Abou Walid, Abou Moussab al Suri, tous de sympathiques théologiens ouverts sur le monde) pour mettre en musique ses projets.

9782130547716.1304366312.gif

Obsédé par l’Empire, Oussama Ben Laden avait quasiment trahi ses camarades du Machrek, plutôt obsédés par Israël, et Abou Zoubeida avait même confié à ses interrogateurs de la CIA que de réelles tensions étaient apparues à la fin des années 90 au sein de l’état-major d’AQ à ce sujet. Fort heureusement, fin tacticien, OBL avait su apaiser ses amis par quelques opérations de belle facture. Quel homme, quand même.

Et lundi matin, à l’heure où blanchit le campagne, voilà que j’apprends qu’Oussama a été tué par une équipe de SEALS, non pas dans les rugueuses campagnes pakistanaises près de la frontière afghane, mais au nord d’Islamabad, dans une ville, Abbottabad, qui abrite, excusez du peu, l’académie militaire nationale (PMA). Entouré d’élèves officiers et de militaires à la retraite, Oussama serait donc passé inaperçu toutes ses années, alors que tous les services de renseignement un tant soit peu sérieux savaient depuis au moins 1998 que l’ISI n’avait JAMAIS cessé de soutenir les Taliban, Al Qaïda, les groupes cachemiris et quelques autres rigolos. L’Inde a même émis des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre de deux membres de l’ISI pour leur rôle dans l’assaut lancé contre Bombay/Mumbai en novembre 2008. Et n’importe quel analyste de l’OTAN vous dira que les insurgés afghans – ce terme est proprement insupportable tant il passe sous silence le radicalisme religieux – n’ont jamais cessé de recevoir l’aide du Pakistan.

L’année dernière, Hilary Clinton avait même glissé, en public, qu’à son humble avis Oussama Ben Laden vivait au Pakistan. Naturellement, à Islamabad, on s’était ému, on avait protesté de sa bonne foi, on avait appelé à une pleine et entière coopération internationale, les habituelles foutaises servies par un gouvernement qui, au mieux savait qu’il n’avait aucune prise sur ses propres services secrets, ou qui, au pire jouait un double jeu éhonté avec les Occidentaux. Déjà, en 2003, au Quai, on riait des déclarations d’une délégation pakistanaise, incarnation de la vertu bafouée : « Des camps terroristes chez nous ? Mais il n’y en a jamais eu. D’ailleurs, on les a tous démantelés ». Non seulement c’était idiot, mais en plus c’était faux…

La duplicité d’Islamabad depuis le début de l’intervention occidentale en Afghanistan était donc telle qu’il semblait exclu d’informer qui que ce soit du raid contre Oussama Ben Laden. A quoi bon tenir secrète une opération au sein de ses propres forces pour en informer le pire allié qui soit ? Laissons le général Heinrich, interviewé dans Le Parisien, le quotidien qui fait l’opinion au pays des Lumières (ici), à ses évaluations et persistons à penser que l’opération Geronimo a bien été conduite sans un mot au Pakistan. Et réjouissons nous de ce silence, réel ou souhaité, car on imagine sans mal quelle aurait été la réaction de la rue pakistanaise, connue pour son amour de l’Occident et sa retenue lors des manifestations de sa colère… Finalement, le silence de l’Empire épargne un partenaire ambigu mais précieux, du moins pour l’instant.

Déjà, les conspirationnistes sortent du bois et, profitant de la diffusion par la presse pakistanaise d’une photo trafiquée, se laissent aller à leur hobby de prédilection. Le choix est vaste : Oussama était déjà mort, il avait été capturé il y a des mois et l’opération de l’Empire n’a été montée que pour servir les intérêts d’Obama, Oussama n’a jamais été qu’un agent de la CIA en mission d’infiltration profonde, Oussama était une drag queen de Sidney (« Priscilla, moudjahiddine du désert » ?), Oussama était un droïde de protocole parlant 6 millions de formes de communication, Oussama était le frère jumeau de Timothy McVeigh etc. Ce qui reste fascinant est la prodigieuse imagination et l’absence totale de cohérence de nos émules de Dan Brown, mais il s’agit ne pas perdre de temps avec ces analystes de pacotille ou ces experts de troisième zone, et on pourra se contenter des hilarantes contributions de Slate.fr.

Donc, il est mort, et si certains en doutent, ses fidèles, eux, commencent à le pleurer. Les cadres d’Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), un temps abasourdis, se sont repris et nous ont promis une vengeance à la hauteur de l’affront. Enfin, un peu d’action, ne peut-on s’empêcher de penser. Il faut dire que la branche yéménite d’Al Qaïda a une autre allure que les petites frappes d’Abou Sayyaf, les lointains cousins de Mindanao, mais on y reviendra.

Donc, disais-je, Oussama est mort. « On meurt pas forcément dans son lit », disait Raoul Volofoni, qui s’y connaissait. Il a été abattu par un membre de la Team 6 des Navy SEALS, une unité de la marine impériale appartenant aux Forces spéciales et présentée au grand public par deux abominables navets, Navy Seals – les meilleurs (tout un programme, 1990, Lewis Teague) et GI Jane (1997, Ridley Scott).

team-6.1304545134.jpg

images-1.1304545177.jpeg

g_i__jane.1304545168.jpg

Alors, exécuté, Oussama ? Oui, probablement, mais ça dérange qui, exactement ? Capturer vivant le fondateur d’Al Qaïda aurait été, au-delà de la posture juridique et morale qui veut qu’on garantisse un procès impartial à l’accusé et qu’on préserve sa vie, un authentique et durable cauchemar. Partout, des jihadistes auraient pris des otages, réclamé la libération du héros, fait sauter avions et trains, des milliers d’avocats se seraient battus pour défendre l’homme le plus traqué de l’histoire, les témoins auraient été innombrables, les débats seraient rapidement devenus incompréhensibles, interminables, et surtout trop sensibles.

Ben oui, la CIA a joué avec le feu dans les années 80, et nous avec elle.

Ben oui, l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Pakistan avaient reconnu les Taliban et n’ont pas tenu compte des sanctions décidées par les Nations unies.

Ben oui, la France n’a pas osé expulser les attachés religieux saoudiens qui faisaient en 1998 la tournée des mosquées clandestines en banlieue pour chauffer les foules.

Ben oui, les Britanniques ont toléré le Londonistan sur leur sol jusqu’à la vague de départs vers l’Afghanistan, en juin 2000, de quelques unes de ses figures. Et ils avaient même recruté quelques jihadistes de valeur…

Ben oui, la Chine commerçait avec les Taliban jusqu’au 11 septembre.

Ben oui, c’est l’armée pakistanaise qui a détruit les Bouddhas de Bamyan et qui a entrainé les tueurs de Bombay.

Ben oui, les Allemands ont mis plus de dix ans à reconnaître que les terroristes actifs sur leur sol n’étaient pas de petits délinquants maghrébins mais des jihadistes enragés.

Ben oui, les attentats de Moscou en 1999 sont un montage de M. Poutine, le démocrate exigeant qui a su associer à son refus de la guerre en Irak MM. Chirac et de Villepin.

Ben oui, les groupes jihadistes libanais ont été financés par les Saoudiens, avec l’accord tacite de la France, pour nuire à la Syrie.

Ben oui, c’est parfois avec des gifles qu’on obtient des renseignements.

L’option d’un procès était donc inenvisageable pour l’Empire, et j’imagine les ravages dans les opinions arabes et occidentales qu’auraient provoqués les révélations plus ou moins tronquées qui auraient garni les débats. L’élimination d’OBL présentait par ailleurs plusieurs avantages :

– évidemment, il s’agit d’un vrai succès personnel de l’Empereur ;

– de plus, les circonstances de l’assaut ont permis de déciller les yeux de certains journalistes – tout le monde ne peut pas avoir la clairvoyance de l’équipe de Rendez-vous avec X – qui découvrent, ou font mine de découvrir, que le Pakistan n’est pas notre meilleur allié dans la guerre contre Al Qaïda et sa clique de cinglés ;

– surtout, il s’agit d’un message très clair envoyé à tous les jihadistes, et c’est ainsi qu’il faut traduire le fameux « Justice has been done » : ça a pris dix ans, nous avons tâtonné, nous avons hésité, nous avons dépensé des fortunes, nous avons perdu des hommes, nous avons tué des innocents, mais au bout du compte, nous l’avons trouvé et nous l’avons tué. La déclinaison planétaire d’une affaire comparable à la mort de Khaled Kelkal, en quelque sorte.

Peut-être aussi faut-il prendre en considération le facteur humain. Quand on connaît les modes opératoires des forces spéciales, et plus particulièrement ceux des SEALS, il ne faut pas s’étonner que ça ait un peu rafalé. Surentraînés, surmotivés, surarmés, les hommes de la Team Six n’ont sans doute pas beaucoup hésité à tirer quand Oussama Ben Laden a bougé la main. Go ahead, Osama, make my day

Seulement voilà, quand on est l’Empire, on fait attention, on fait des efforts, on essaye de calmer le jeu, et un conseiller a sans doute pensé : nous ne sommes pas des Russes massacrant des Tchétchènes, donc, pas de colliers d’oreilles ou de doigts, pas de vidéos idiotes comme à Abou Ghraïb, on va la jouer finement. On va lui donner une sépulture correcte, on ne va pas inonder le monde de photos qui seraient autant de trophées malsains, on va se montrer responsables. Et la dépouille d’OBL a donc été inhumée en mer, au large du Pakistan, après une courte cérémonie à bord du porte-avions USS Carl Vinson, une modeste barcasse. Seulement voilà, c’était compter sans le soin maniaque que portent de nombreux responsables musulmans au strict respect de rites funéraires. On ne plaisante pas avec ça, les amis. Les Arabes, peuple du désert, ne jettent pas leurs cadavres en mer, ils les inhument avec soin.

– Ben oui, mais les marins ? Les copains de Sindbad ?

– Mon cher ami, les copains de Sindbad, comme vous dîtes, ne mouraient tout simplement pas en mer. Il suffit de faire des efforts, voilà tout.

9782859407674.1304545354.jpg

On imagine la consternation des stratèges de l’Empire, réunis là-bas, à Washington. Bon Dieu, les marins musulmans ne meurent pas en mer, la poisse ! Non mais vous imaginez ? En voulant éviter de créer un point de ralliement et de recueillement pour les jihadistes et autres fanatiques, nous avons fait pire, nous avons heurté la foi de millions de croyants.

En effet, ça n’est pas de chance. Il y en aura toujours pour protester, pour se demander à haute voix pourquoi le recteur d’Al Azhar ne trouve pas déplacés les massacres de chrétiens au Soudan, ou lamentables les crimes d’honneur au Pakistan, ou honteux les attentats contre les églises en Indonésie, ou scandaleux les tirs de missiles antichars sur les bus de ramassage scolaire israéliens, mais ceux qui feraient ces objections mélangeraient tout, amalgameraient, se tromperaient lourdement. Dont acte. Bien penser à ajouter « on n’inhume pas un musulman en mer » à la fameuse sentence indienne rapportée dans une aventure de Lucky Luke « un Apache ne combat pas la nuit » (ça aussi, c’est bon à savoir).

Les plus vicieux, dont je m’honore de faire partie, poursuivront même leur questionnement. Par exemple :

– s’il n’était pas mort, vous ne croyez pas qu’il aurait appelé l’AFP, comme les petits malins d’AQPA au Yémen, ou CNN, comme les comiques des Shebab somaliens ?

– et en quoi c’est si grave d’avoir abattu un terroriste quand on coupe les têtes avec une belle cadence en Iran ou dans la riante Arabie saoudite ?

– et au fait, pourquoi Oussama Ben Laden était-il un héros si les attentats de New York et de Washington – et d’ailleurs, d’ailleurs – ont en fait été perpétrés par une diabolique machination internationale à majorité judéo-maçonnique anglo-saxonne ?

Et à présent ? Après la fin de l’islamisme annoncée en janvier par quelques orientalistes, après l’enterrement précipité du choc des civilisations par une poignée de commentateurs politiques frappés d’infantilisme, allons-nous avoir droit à la fin du jihad ? Devons-nous croire, comme Bernard Guetta ce matin sur France Inter, visiblement en proie à une crise de delirium, que la paix est devant nous ? A qui avons-nous affaire ? Clausewitz chez les Bisounours ? Machiavel au pays de Candy ? Raymond Aron invité du Muppet show ? Le fait de refuser le choc des civilisations au nom d’un aveuglement imbécile, et pour tout dire suspect, ne change rien à la réalité. De même, le fait, très modestement comme moi, de ne pas juger Huntington complètement idiot ne veut pas dire que je me réjouisse des tensions communautaires. Nous autres, pères de famille, avons inexplicablement tendance à préférer la paix, mais cela ne nous empêche pas de regarder les choses en face.

Certes, les islamistes ont raté le début des révolutions arabes, mais en Tunisie, en Egypte, on les voit à la manœuvre, et si la jeunesse occidentalisée ne veut pas d’eux, les couches les plus populaires font plus que les écouter. Ils sont en embuscade en Jordanie, en Syrie, plus qu’actifs en Libye. Il n’y a qu’en Algérie, la malheureuse Algérie, que rien ni personne ne semble en mesure de faire bouger ce pouvoir. On dira ce qu’on veut, mais si l’armée algérienne est incapable de sécuriser 100 mètres de route en Kabylie, la Gendarmerie et la police, elles, savent y faire pour bloquer les manifestations. Comme toujours, tout est question de priorité.

Et donc, partant, le jihad serait derrière nous ? Pas fous, Bernard Guetta et Rémy Ourdan préparent l’avenir et ses possibles (!) désillusions en n’écartant quand même pas des attentats, un peu comme le chant du cygne. Néfaste vision arabo-centrée du jihad. Il faudra leur expliquer, au Sahel, en Somalie, en Ouganda, au Kenya, dans le sud de la Thaïlande, en Inde, en Afghanistan, au Pakistan ou dans quelques banlieues européennes que le pire est derrière nous. On croirait entendre Michel Galabru dans Le viager (1972, Pierre Tchernia), annonçant chaque année l’inévitable reculade du Reich. En mai 1940, il est forcément moins crédible.

Rien de ce qui justifiait, en profondeur, le jihadisme dimanche soir n’a disparu lundi matin. La crise économique est là, et elle va en s’aggravant dans les pays qui vivaient du tourisme. Pourquoi croyez-vous qu’un attentat a eu lieu à Marrakech, dans le seul pays qui gère habilement et humainement le printemps arabe ? Les naïfs et les idiots – Thiéfaine aurait dit les dingues et les paumés –  parlent d’un complot (encore un !) pour empêcher le roi de faire ses réformes, voire, comble du ridicule, d’un acte mafieux entre gangs rivaux. Ben voyons.

La crise économique est là, disais-je, mais aussi la crise de gouvernance, la colère, hélas justifiée, contre l’Occident et son soutien aveugle à Israël, et même le refus d’une société de consommation devenue folle qui conduit de nombreux adolescents « du Sud » à adopter le jihadisme comme idéologie révolutionnaire.

On n’a pas fini d’envoyer nos tueurs liquider des gourous, des religieux dévoyés et des soldats perdus.

Et je dédie ce post enflammé à un lieutenant-colonel que j’ai très bien connu et qui se reconnaîtra.

uncle-fester.1304545328.jpg

« Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » (Robert Capa)

Tout le monde ne peut pas avoir la présence d’esprit de se déguiser pour braver le danger, et Tim Hetherington, qui n’a pas appliqué la célèbre méthode des journalistes français, que le monde entier nous envie, en est mort.

images.1303936216.jpeg

tim_hetherington.1303979734.jpg

En 2001, Michel Peyrad avait tenté de traverser un check point talêb déguisé en Afghane. Forcément, avec des rangers sous la burqa et un gabarit de demi de mêlée, l’affaire n’est pas allée bien loin. Libéré en bonne santé, le grand journaliste trouva quand même l’occasion de déplorer les carences vitaminiques du régime alimentaire qu’il avait suivi en détention. Autour de lui, ça flinguait à tout va et les enfants afghans mouraient en ramassant les sous munitions non explosées qui avaient la même couleur que les rations que nous parachutions, mais c’était moins important que le respect d’une alimentation équilibrée.

peyrard_released.1303978183.jpg

En 2009, ce sont deux journalistes de France 3 qui ont tenté, malgré les conseils de l’armée française et des services, de se fondre dans la masse pour explorer une région infestée de Taliban. Un minimum de bon sens et la lecture de quelques ouvrages simples auraient pu leur apprendre que dans une guerre de guérilla, les insurgés voient tout et que ça n’est pas en portant un pakol qu’on trompe son monde – surtout quand on est roux, mais passons.

herve_ghesquiere_et_stephane_taponier_toujours_en_captivite.1303978195.jpeg

Tim Hetherington, lui, ne s’était pas déguisé. Il portait ses appareils photos en bandoulière et, contrairement à quelques mythomanes croisés dans des pays lointains (soupir), il ne semblait pas ridicule avec sa veste de reporter. Pire, il n’hésitait pas à s’approcher des combats avec un casque et un gilet pare-balles.

hetherington.1303978176.jpg

Le 20 avril dernier, Tim Hetherington a été tué par un tir de mortier à Misrata, en Libye. Photographe récompensé par ses pairs, cinéaste de talent, grand connaisseur de l’Afrique occidentale, il rejoint la cohorte des reporters morts au plus près des combats pour témoigner de la réalité des guerres, souvent parfaitement abstraites pour ceux qui les déclenchent et si peu intéressantes pour les téléspectateurs de TF1 – ou de France 2, d’ailleurs.

larry-port-peg1-wp.1303978134.jpg

images-1.1303978110.jpeg

01_pictb1.1303978080.jpg

philipjonesgriffith.1303978064.png

Il y a donc désormais une place Tim Hetherington à Adjabiya, et j’espère pouvoir m’y rendre un jour. On peut laisser un mot de condoléances ici et admirer son travail . Il reste Restrepo…

restrepo-poster.1303936247.jpg

… et le livre que Tim Hetherington en avait tiré, Infidel.

infidel_200.1303936183.jpg

Et pour ceux qui sont intéressés par ces personnages fascinants et leur travail, je ne peux que conseiller quelques ouvrages :

51y87dwxecl_sl500_aa300_.1303979119.jpg

51cfm09xvwl_sl500_aa240_.1303978157.jpg

telechargement.1303978089.jpeg

bs-9780714858791.1303978072.jpg

Dernier appel pour le passager Vlassov, à destination de Paris.

En 1973, Henri Verneuil, le plus hollywoodien des cinéastes français, se lance dans l’aventure d’une superproduction d’espionnage. Night flight from MoscowLe serpent sur les écrans francophones – est en effet un film au casting international et prestigieux (Yul Brynner, Henry Fonda, Philippe Noiret, Dirk Bogarde, et même le grand François Maistre) qui bénéficie d’un magnifique scénario de Gilles Perrault.

0d153271-514e-4100-b36e-bc8610511625.1303677064.jpg51byh38nyal_sl500_aa300_.1303677041.jpg

Verneuil a derrière lui une belle série de grands films (Le Président, Mélodie en sous-sol, 100.000 dollars au soleil, Week-end à Zuydcoote, Le clan des Siciliens) et il n’a pas grand-chose à prouver. J’ai toujours trouvé, pour ma part, que son style était un peu démonstratif, pataud, et que seuls ses scénaristes et dialoguistes le sauvaient.

Peur sur la ville (1975) ne vaut guère mieux, à mes yeux, qu’un mauvais Charles Bronson et il atteindra le sommet de son art avec I comme Icare (1979, déjà évoqué ici) ou Mille milliards de dollars (1980), deux authentiques monuments, avant de sombrer. Les Morfalous reste ainsi une véritable consternation

Night flight from Moscow illustre avec une certaine pédagogie le charme subtil des opérations de contre-espionnage qui ont fait de la Guerre froide, avec la stratégie nucléaire, ce moment intellectuellement si passionnant. Pour une fois, la distribution internationale n’est pas un poids à porter par le cinéaste, et elle donne même toute sa cohérence à l’intrigue.

images-1.1303677033.jpeg

 

Le film, injustement méconnu dans le monde civil – à l’instar du mythique Dossier 51 – n’est disponible en DVD qu’en Zone 1. Cela ne doit pas vous arrêter, ni surtout vous empêcher de revoir Sens unique, autre passionnant récit d’une belle manipulation.

e3941rh2.1303676987.jpg

9782213632476.1303676979.jpg

« Les experts/Langley » : Robert Baer

Contrairement à un certain nombre d’imposteurs, mythomanes, escrocs et autres rigolos qui peuplent les studios de radio et de télévision dès qu’un barbu montre le bout de son nez, Robert Baer a réellement été membre d’un service de renseignement – et pas n’importe lequel. Quand d’autres ont transformé leurs séances de photocopieuse en vie haletante, Robert Baer a parcouru le vaste monde pour la défense de l’Empire, une cause qui ne me laisse évidemment pas indifférent, comme vous le savez.

Membre de la Direction des Opérations de la CIA, il a essentiellement travaillé au Moyen-Orient, ce qui l’a conduit à porter un regard critique sur la frilosité de sa hiérarchie alors que le danger islamiste, puis jihadiste, se faisait chaque année plus pressant. Mais laissez-moi vous parler de la Direction des Opérations de la CIA.

Pour faire simple, la CIA est un service de renseignement dont les deux principales directions sont 1/ la direction du renseignement (Directorate of Intelligence) et 2/ le service de l’action clandestine (National Clandestine Service), ancienne Direction des Opérations. Si on considère que la DGSE est l’équivalente française de la CIA, la DR américaine devrait trouver dans la DR française son homologue naturelle, et le NCS devrait pouvoir parler à la Direction des Opérations (DO).

ciaorgchart.1301601932.jpg

image-organisation_article_pleine_colonne.1301601916.jpg

En réalité, la DR française traite à la fois du renseignement humain (HUMINT) mais synthétise et analyse du renseignement « toutes sources », ce qui en fait, in fine, une direction du renseignement et de son analyse. La DR américaine se concentre quant à elle sur l’analyse, même s’il existe bien sûr des passerelles avec l’action clandestine. Le recrutement de sources et leur traitement relèvent ainsi du NCS, dans lequel on aurait tort de voir une DO. Les membres du NCS sont ainsi de véritables officiers traitants, aguerris et habitués aux terrains difficiles (un peu comme le Service Mission de la DO dont parlait un récent numéro du Monde du Renseignement), mais sans les capacités des forces spéciales réparties en France entre le Service Action et le COS. L’équivalence apparente des titres est donc trompeuse : un analyste français aura tout intérêt à parler à un membre du NCS, tandis qu’un membre du SA ne lui trouvera guère d’intérêt.

Robert Baer a ainsi été membre de l’ancienne Direction des Opérations de la CIA pendant de nombreuses années, et son expérience l’a conduit, après le fiasco historique du 11 septembre, à rédiger un ouvrage promis à un brillant avenir : la chute de la CIA. Dans ce récit mêlant réflexions opérationnelles et souvenirs personnels, Baer révélait crânement à quel point la frilosité de sa hiérarchie et d‘absurdes codes de bonne conduite avaient littéralement émasculé l’agence, la rendant impuissante, aveugle et sourde. A la décharge de la CIA, il faut bien avouer que ce penchant à l’autocensure et à une excessive prudence trouvait de nombreux échos de ce côté-ci de l’Atlantique.

images.1301421565.jpeg

9782070428540fs.1301421475.gif

Robert Baer a évidemment tapé dans le mille avec son premier essai, et sa colère a conquis une large audience. En 2003, il s’est à nouveau invité dans le féroce débat sur le renseignement de l’Empire en publiant un autre brulot, Or noir et maison blanche, un livre écrit à la hache mais dans lequel il décrivait par le menu tout ce que nous n’avions pas eu le droit de dire sur nos alliés du Golfe. Cet ouvrage, éclairant sur bien des points, doit évidemment être rangé parmi les récits et mémoires, et il ne s’agit aucunement d’un essai scientifique. Baer y démontre un sens de l’observation d’une rare acuité, qui n’épargne ni les pétromonarchies arabes ni les dirigeants occidentaux prêts à toutes les basses pour un contrat industriel. La démonstration, brutale, est implacable.

51r7a11kwwl_bl160_.1301421516.jpg

9782070315192fs.1301421460.gif

Elle a inspiré en 2005 à Stephen Gaghan, déjà scénariste de Traffic (2000, Steven Soderbergh), un remarquable film, Syriana, qui vaudra en 2006 à George Clooney un Oscar du meilleur second rôle.

mpw-15941.1301421587.jpeg

Les spectateurs ont tendance à juger Syriana dense, voire confus. Je dirais, pour ma part, qu’il offre en deux heures une vision assez lucide des enjeux au Moyen-Orient. Ni Baer ni Gaghan ne sont des spécialistes de l’islam radical, mais ils ont largement dépassé le stade de l’amateurisme éclairé. De plus, leurs accusations sont autrement plus étayées que les approximations d’un Eric Laurent, voire des journalistes du Monde Diplomatique. Surtout, leur lucidité sur les errements de leurs dirigeants ne les mène pas à défendre les salafistes. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Enfin, et de façon moins convaicante, Baer se lancera dans une analyse de la puissance iranienne. On ne peut pas être bon tout le temps.

devil-we-know-dealing-with-new-iranian-superpower-robert-baer-hardcover-cover-art.1301421424.jpg

9782070398898.1301421449.jpg

J’ajoute pour finir que Robert Baer a été conseiller technique sur le tournage du remarquable, et peu connu, Détention secrète (Gavin Hood, 2007)

et sur le très applaudi American jihadist (Mark Claywell, 2010).

Tout le monde n’a pas la chance de tourner Secret Défense (Philippe Haïm, 2008)…

« Then there was the hard times/Then there was a war » (« Telegraph road », Dire Straits)

Nous voilà en guerre, avouons que ça n’arrive pas tous les jours – et en général on s’en souvient puisque les Allemands, comme au football, gagnent – souvent – à la fin. Cette fois, nous sommes les éléments de tête, fidèles à une vieille doctrine : en France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées.

Chacun joue sa partition, comme au bon vieux temps. La gauche « de gouvernement », qui avait, à raison, déploré l’extrême lenteur des institutions et organisations internationales, soutient l’opération, et tant pis si ça pique un peu les yeux du côté de Lille. Tout le monde ne peut pas prévenir les cibles d’un raid à Baalbek, censé venger nos parachutistes assassinés en 1983, ou laisser mourir le capitaine Croci au-dessus du Tchad après une homérique séance de pignolade politique.

A la gauche de la gauche, donc assez près de la droite de la droite, les antimilitaristes et autres révolutionnaires bobos s’émeuvent, mais quelle importance. Quant au Front national, doué pour conspuer mais incapable de la moindre proposition, il manie à nouveau les vieilles et incohérentes rengaines auxquelles il nous a habitués : raciste mais attentif à la souveraineté des Etats arabes, militariste mais hostile à l’usage de la force, suprématiste mais obsédé par la puissance de l’Empire. Honnêtement, les temps doivent être difficiles pour les nostalgiques de l’OAS… Les Iraniens n’ont pas payé en vain.

Alors, coup de menton élyséen pour s’extraire du bourbier infâme qu’est devenu le débat politique national ? Sans doute.

Calcul électoral pour reprendre la main, détourner l’attention, faire diversion et effacer tant bien que mal le fiasco de l’année du Mexique en France (RIP), l’échec de l’Union pour la Méditerranée ? Sans doute.

Mais, au final, et si on oublie quelques détails (la énième mention de Gérard Longuet, notre nouveau Ministre de la Défense, dans une procédure judiciaire, ou les déclarations idiotes de Claude Guéant, qui parle de « croisade contre le colonel Kadhafi, par exemple), la chose ne manque pas de panache. Essayons d’énumérer quelques réflexions qui viennent à l’esprit quand on suit les briefings de l’Empire.

En premier lieu, il faut bien reconnaître que cette opération, lancée avec un mandat délivré par le Conseil de sécurité des Nations unies, soutenue par l’Union européenne, armée par l’OTAN – qui devient chaque jour un peu plus le bras armé de l’Europe – et validée par la Ligue arabe, est un exemple de multilatéralisme. Cette posture légaliste fait taire les critiques, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de nos frontières. Pour un peu, on en oublierait presque le discours de Dominique de Villepin à New York. De ce point de vue, le chemin parcouru par la France et par l’Empire depuis l’hiver 2002/2003 est immense. En février 2003, et après le brutal changement de cap décidé par Paris, sur lequel je me suis déjà penché il y a quelques mois, la France donnait comme à son habitude des leçons tandis que comme à son habitude l’Empire agissait seul, ou presque. A l’Elysée, un Président vaguement gaulliste. A la Maison blanche, un Président vaguement isolationniste.

Huit ans plus tard, le Président le plus atlantiste que le France ait connu depuis François Mitterrand tend la main à un Président américain soucieux de donner moult gages de son adhésion aux principes diplomatiques hérités de la Seconde Guerre mondiale. Et voilà qu’Alain Juppé nous prouve, une fois de plus, qu’on peut être un Ministre des Affaires étrangères brillant sans relever de la psychiatrie. On commençait à en douter, pour tout dire.

Toute l’habileté de la manœuvre, même s’il devait s’avérer que personne n’y avait réfléchi, consiste donc à avoir tendu la main à l’Empire afin de le faire revenir dans le jeu international, une ambition clairement affichée de M. Obama. Et malgré leurs liens historiques avec tel ou tel tyran du monde arabe, ni la Russie ni la Chine n’ont jugé bon d’opposer leur véto à la Résolution 1973. Il faut dire qu’avec un mandat limité et des objectifs moraux indiscutables, ce texte pouvait difficilement être contré,  alors que la moitié de la planète rêve depuis des décennies de tomber sur le râble du colonel Kadhafi, sorte de déclinaison arabe de l’épave jouée par Mickey Rourke dans The Wrestler.

Et au final, voilà que la France a repris toute sa place dans le camp occidental, fidèle et indépendante alliée de l’Empire, sourcilleuse sur les principes, capable d’initiatives audacieuses et de nouveau, si Dieu le veut, leader d’une Europe à la peine. En tendant cette main à l’Empire, en prenant la tête, en une semaine, d’une coalition disparate, la France a clairement démontré qu’elle pouvait encore peser sur la vie internationale.

Grande puissance, écrivent certain bloggeurs enthousiastes. C’est sans doute aller un peu vite en besogne que de considérer que la France a retrouvé son « poids de forme » diplomatique, mais il faut reconnaître que la partition qui vient d’être jouée – et il faudra couper BHL au montage – était habile. Puissance moyenne, la France a su redevenir une force de proposition, capable d’emporter la décision sans se référer constamment aux vieilles lunes dont se réclamait le duo Chirac/Villepin, les Bouvard et Pécuchet du Grand jeu (et on se prend à rêver de ce que la France aurait pu obtenir et construire si elle s’était montrée désireuse d’écouter les néoconservateurs de l’Administration Bush au lieu de les prendre de front). Et le fait que l’Empire nous ait laissé l’honneur de survoler les premiers la Cyrénaïque révoltée n’enlève rien à l’impulsion venue de Paris. Quant à la coordination des moyens depuis l’USS Mount Whitney, version navale d’un destroyer stellaire, elle illustre simplement le fait que l’Europe est un nain militaire et que seul le partenariat franco-britannique rendu public le 2 novembre dernier pouvait la sortir de l’ornière, et encore, pour des opérations de moyenne intensité.

whitney.1300952747.jpg

imperial_star_destroyer.1300952232.jpg

De plus, après la lamentable affaire tunisienne et les pitoyables dénégations de Michèle Alliot-Marie, la France vient enfin de sauter dans le train du printemps arabe. Nous aurions pu le laisser passer, l’observer s’éloigner avec dépit, mais le Président, fidèle à son tempérament, a choisi de monter en marche. L’action est audacieuse, les risques sont importants, mais au moins pourra-t-on dire que Paris n’est pas resté immobile, comme frappé de stupeur par les événements en cours. Accompagner, même à l’aveuglette, la révolte libyenne est un joli coup, qui nous voit enfin mettre en conformité nos actes et nos – belles – paroles. Le message à l’égard du monde arabe est limpide, comme je l’ai déjà écrit, et Paris a doublé tout le monde en soutenant une révolte alors que d’autres se contentaient d’exprimer leur préoccupation. Il reste, pourra-t-on m’objecter à raison, que l’issue de cette aventure libyenne, est plus qu’indécise et que le risque est grand d’aller droit dans un mur. J’en conviens, mais quitte à entrer dans une zone de turbulences, autant le faire avec panache plutôt qu’à reculons. Ne pas subir, diraient les militaires.

arab-revolutions-eu.1300952167.png

En accompagnant, même tardivement, le printemps arabe, la France prend acte de la légitimité des revendications sociales et économiques des populations du sud. Elle fait même montre d’une certaine cohérence, assez rare pour être soulignée, entre son discours, volontiers moralisateur, et ses actions, si souvent teintées, par le passé, d’un savant mélange de paternalisme (« ces peuples ne sont pas prêts à recevoir la lumière, essayons d’abord de soutenir leurs dirigeants, modernes despotes éclairés »), d’un racisme hypocrite (« le petit peuple du Caire aspire d’abord à la paix et à la satisfaction de ses besoins essentiels ») et d’un cynisme présenté comme contraint (« mais que voulez-vous, mon ami ? Si nous voulons compter dans le concert des puissances, il nous faut faire quelques entorses à notre morale »).

t1panoflagwoman.1300952828.jpg

Comme si nous avions besoin d’une confirmation, il apparaît une fois de plus que le monde arabe n’est pas seulement sur nos marches mais qu’il constitue en fait le cœur de nos défis stratégiques. Ses crises économiques, sociales et politiques entrainent des mouvements de population qui font peser sur l’Europe une pression migratoire qu’elle n’est plus en mesure de gérer, voire simplement de supporter.

arab_spring_chappatte.1300952204.jpg

A cet égard, la croissance régulière du vote populiste, voire crypto fasciste, dans nos démocraties devrait pousser nos dirigeants à s’interroger sur le pourquoi du comment au lieu de les conduire à faire refaire les sondages qui gênent. Ses tensions religieuses nous renvoient à notre propre modèle politique et à notre (in)capacité à maintenir une haute exigence morale dans notre mode de gouvernement et notre modèle sociétal.

arab-spring1.1300952184.png

2011-arab-revolution-tunisia-egypt-bahrain-libyamid.1300952176.jpg

Pour la deuxième fois depuis 2001, une intervention militaire est donc en cours dans un pays musulman avec un mandat international. En Libye comme en Irak, de désastreuses gouvernances sont à l’origine de nos campagnes, et on pourrait d’ailleurs ajouter à cette mobilisation politico-militaire le Yémen, dans lequel l’Empire intervient plus ou moins discrètement depuis 2002 ou les Etats de la bande sahélienne, (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad) dans lesquels notre présence militaire s’accroît sensiblement depuis 2008.

105030-f-2174w-003.1300952127.JPG

A cet égard, la réaction ulcérée et angoissée de l’Algérie est un véritable délice. Gérontocratie en uniforme menée par un Président malade et mystique, notre voisine du sud n’en finit pas de vociférer contre notre néocolonialisme supposé. Incapable de répondre, malgré ses monumentales réserves financières, à une crise sociale qui dure quand même depuis 25 ans, l’Algérie observe la rage au cœur le retour au Sahel de puissances occidentales venues, peut-être maladroitement mais c’est mieux que rien, engager sur le terrain des jihadistes arrivés de Kabylie sans beaucoup de difficultés. Et à présent, voilà que la Libye s’embrase et que ses révoltés ont le soutien de la France, honnie et jalousée. Forcément, il y a de quoi s’inquiéter pour le pouvoir algérien, qui ne doit son salut, pour l’instant, qu’à l’infinie lassitude de son peuple, d’un héroïque stoïcisme.

620026_algeria-s-president-bouteflika-listens-to-speech-of-libya-s-leader-gaddafi-at-the-start-of-the-third-eu-africa-summit-in-tripoli.1300952120.jpg

En Europe, l’Allemagne, d’autant plus prompte à défendre la démocratie et la dignité humaine que son histoire est plutôt douloureuse sur ce point, a refusé de prendre sa place au sein de la coalition. On pourra objecter qu’elle manifeste sans doute là sa crainte du terrorisme, mais il n’en reste pas moins que Berlin s’obstine décidément à ne pas intervenir dans les Etats arabes clients de la Russie. En 2003, au moment de l’invasion de l’Irak, elle avait été la plus enragée des opposantes à l’aventure mésopotamienne, et on ne m’enlèvera pas de l’idée qu’elle a été à cet égard un bon élève de Moscou. Cela dit, inutile de nous lamenter tant la réputation des militaires allemands lors des opérations extérieures est mauvaise auprès de leurs alliés. Même l’Italie, dirigée par un septuagénaire priapique, a accepté de s’engager dans l’opération contre le colonel Kadhafi, un pourtant vieil ami.

Il ne nous reste plus que les marques d’émotion d’Amr Moussa, le Secrétaire général de la Ligue arabe, qui s’est ému ces derniers jours de voir les frappes alliées toucher le sol. Il faut voir là, à la fois la preuve préoccupante du syndrome Chevènement (« On fait la guerre, mais pour de faux, hein ? Pas de blague ») et un message envoyé aux Frères musulmans, hostiles à une intervention occidentale (« Mieux vaut mourir sous les coups d’un musulman qu’être libéré par un chrétien »). M. Moussa est candidat à la présidence de l’Egypte, une ambition louable mais qui peut contraindre à dire n’importe quoi.

Quant à ceux qui estiment que le mandat des Nations unies a été outrepassé puisqu’il y a des soldats occidentaux sur le terre libyenne, il serait utile de leur rappeler, ou de leur expliquer, que des raids aériens un tant soit peu précis requièrent la présence sur le terrain d’observateurs afin de localiser les cibles, guider les avions et envoyer les rapports d’après-frappes. Une poignée de membres des forces spéciales françaises, américaines ou britanniques ne sauraient être assimilés à des « troupes au sol », expression qui décrit un contingent chargé d’engager le combat avec l’armée adverse.

Alors, oubliées les Ray-Ban de pilote ? Oubliée la Rolex ? Oubliée, l’affaire de l’EPAD ? Non, évidemment pas. Le Président a commis tellement d’erreurs que les énumérer serait aussi fastidieux que déprimant, mais force est de reconnaître que cette guerre, quand bien même elle aurait été déclenchée pour de mauvaises raisons, nous redonne un peu de cette grandeur qui nous manque tant, ces jours-ci.

Il va falloir gérer le choc en retour, mais nous nous y attendions depuis tellement longtemps qu’on ne va pas jouer les étonnés.