« Papa, get the rifle from its place above the French doors!/They’re comin’ from the woods! » (« The Rifle », Alela Diane)

On se bat en Tunisie, ce soir, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière algérienne.

La surprise semble de taille pour bon nombre d’observateurs (le terme m’amuse, ne nous le cachons pas) qui ont oublié qu’en décembre 2006 l’armée tunisienne a déjà affronté des jihadistes. Il faut dire que l’islamisme radical tunisien n’est pas un phénomène récent, ni même importé comme a récemment tenté de me le démontrer une candidate tunisienne qui n’aura donc pas l’avantage de travailler à mes côtés. Et tant que j’y suis, le Qatar n’y est pour rien, faut-il le préciser ?

Dans les années 90, le président Ben Ali, dont l’amitié pour Jacques Chirac ne faisait pas sursauter d’effroi Dominique de Villepin, le bien connu défenseur de l’opprimé et du droit, a fait arrêter par dizaines les militants d’Ennahda, le parti islamiste local, raisonnablement radical mais pas réellement violent. Je me souviens même avoir reçu dans mon bureau, il y a au moins dix ans, une note donnée par le président tunisien à notre bien aimé leader dans laquelle il demandait l’arrestation en France d’intellectuels exilés infiniment moins violents que moi. Et manifestement, personne ne disait à notre grand ami de se calmer un peu avec les arrestations arbitraires ou les demandes extravagantes. N’oublions pas que le premier des droits de l’Homme est de manger à sa faim, comme le dit un jour si aimablement notre gaulliste en chef. Mais je m’agace, ça n’est pas raisonnable.

Comme dans tous les pays de la région, il existe depuis les années 70 une mouvance islamiste radicale tunisienne, militant pour l’instauration d’un régime islamiste, inspirée par la révolution iranienne, toujours prompte à défendre un Etat musulman odieusement agressé par l’Occident impérialiste et décadent. Et les militants tunisiens ne sont pas les derniers à vouloir faire le coup de feu. On les a vus en Afghanistan, à la grande époque – non, pas du temps du Mexicain – et quelques uns ont même fondé le Front islamique tunisien (FIT).

Je ne vais pas vous assommer avec l’histoire du jihad en Tunisie, mais les choses sérieuses ont vraiment commencé, à mon sens, avec la création du Groupe combattant tunisien (GCT), véritable mouvement violent fondé en Afghanistan en 2000 dans l’ombre bienveillante d’Al Qaïda. Le GCT, jihadiste, a, dès ses origines, lié ses ambitions nationales au jihad mondial, et ses membres n’ont pas démérité.

Le 9 septembre 2001, ce sont ainsi deux militants du GCT, Dahmane Abdel Sattar et Rachid Bouraoui El Ouaer, qui ont assassiné le commandant Massoud, lors d’une fascinante opération qu’il faudrait enseigner dans les écoles tant elle révèle le caractère international du jihad.

Le GCT avait été fondé par Tarek Maaroufi, un ancien d’Ennahda passé au jihad devant l’échec des menées non violentes de son mouvement, et par Seif Allah Ben Hassine, alias Abou Iyadh, un idéologue d’abord réfugié à Londres puis en Afghanistan. Abou Iyadh n’est pas un demi-sel, et si Maaroufi a connu la prison en Europe (et a même été déchu de sa nationalité belge), lui a connu les geôles tunisiennes, dont on connaît le raffinement.

L’un et l’autre ont été liés à des attentats ou des opérations de guérilla et sont de véritables dangers publics, que le temps n’a pas apaisés. Amnistié en 2011 après la révolution de Jasmin, Abou Iyadh a fondé Ansar Al Sharia – Tunisie , un mouvement pudiquement qualifié de salafiste mais qui est, en réalité, authentiquement jihadiste.

Le 14 septembre 2012, trois jours après l’attaque du consulat impérial à Benghazi, ce sont les garnements d’AAS qui s’en sont pris à l’ambassade américaine à Tunis. Et dans la capitale tunisienne comme dans la capitale égyptienne le 11 septembre précédent, les services n’ont pas manqué de reconnaître, parmi les assaillants, des sympathisants d’Al Qaïda. Seulement voilà, comment faire pression sur des gouvernements islamistes, à Tunis ou au Caire, dont les membres considèrent les salafistes et les jihadistes comme de sympathiques, bien qu’un peu turbulents, jeunes hommes ?

Il y a donc des islamistes radicaux en Tunisie, depuis longtemps, et ils sont liés à tous nos autres amis, du Caucase au Pakistan en passant par le Sahel, et bien sûr l’Algérie. Le GSPC, bien avant de devenir AQMI, n’a jamais caché ses ambitions régionales et s’est toujours vu comme l’élément de pointe qui devait lancer le jihad régional. Bien avant les révoltes arabes et l’onde de choc qu’elles ont déclenchées, les terroristes algériens – qui ont intégré très tardivement la mouvance incarnée par Al Qaïda – ont essayé de susciter des vocations ou de rallier des vocations. Pour sa part, l’attentat contre la synagogue de la Ghriba, à Djerba, en avril 2002, directement réalisé par l’organisation d’Oussama Ben Laden, ne nous apprit rien sur la mouvance jihadiste tunisienne.

Les incidents de décembre 2006 et janvier 2007 en Tunisie ont ainsi été le fait de volontaires venus des maquis algériens qui avaient implanté des camps dans le djebel Chaambi, celui-là même où on se bat depuis des jours. Ce massif montagneux n’est en effet qu’à une trentaine de kilomètres de la wilaya de Khenchela, à l’extrême est de l’Algérie, dans une zone où AQMI tient depuis des années la dragée haute à l’ANP. Autant dire que si l’armée algérienne ne parvient toujours pas à marquer des points décisifs contre AQMI en Kabylie, ce ne sont pas les troupes tunisiennes, malgré tout leur courage, qui vont éradiquer les maquis jihadistes en quelques journées de combat. Il va de soi que j’espère me tromper, mais ça m’arrive hélas assez rarement.

L’affaire, pour tout dire, est assez délicate. En Tunisie même, les salafistes, menés par Abou Iyadh, un homme qui fait l’objet de sanctions internationales (Comité 1267 contre Al Qaïda et les Taliban, la classe), exercent sur le gouvernement une pression terrible, de chaque instant, dont le but, parfaitement assumé, est d’aboutir à un régime islamiste. Face à cette force que rien ne semble arrêter, les autorités sont d’autant plus inefficaces qu’elles sont ambigües.

Mais, même si elles le voulaient, que pourraient-elles contre le foutoir régional que j’évoquais en octobre dernier ? Oui, je sais, des mois avant qu’il n’apparaisse vraiment, c’est un don.

Et que pourraient-elles faire contre un phénomène vieux de dizaines d’années que la répression idiote, en Tunisie comme en Egypte, n’a fait que radicaliser au lieu d’éradiquer ?

On compte désormais des dizaines de volontaires tunisiens en Syrie au sein des groupes jihadistes combattant le régime, comme on en a compté des dizaines en Irak il y a dix ans. A In Amenas, en janvier dernier, il y avait des Tunisiens (et aussi des Egyptiens) aux côtés des hommes de Belmokhtar, l’émir légendaire que le jihadiste égyptien qui a organisé l’attentat de Benghazi (avec le soutien financier d’AQPA au Yémen, faut-il le rappeler ? et peut-même sa participation physique), en septembre 2012, a appelé pour échanger avec lui des cris de joie.

Et, justement, dans le djebel Chaambi, l’armée tunisienne tente de détruire des camps créés au profit d’AQMI, un groupe algérien, afin d’envoyer des combattants au Mali… D’ailleurs, puisqu’on parle du Sahel, chacun soupçonne fortement l’ami Belmokhtar, qui, comme le pédoncle garou, n’abandonne jamais, d’avoir ravagé notre ambassade à Tripoli, la semaine dernière, peut-être avec l’aide de ses contacts locaux, voire de leurs sponsors yéménites. Laissons la police faire son enquête, mais notons que les crises locales, obstinément, alimentent le combat planétaire.

Le jihad mondial n’est donc pas un fantasme, il est au contraire une réalité que l’on ne peut appréhender que lentement et avec patience. Les évènements de ces derniers jours sont, en tout point, fascinants à ce sujet, de la Tunisie au Cameroun, des Etats-Unis à la Tunisie, de la Libye à la Syrie. Il ne reste plus qu’à redouter le prochain attentat en France, suite logique et peut-être inévitable du processus.

Y a des impulsifs qui téléphonent, y en a d’autres qui se déplacent.

Suis-je le seul dans cette pièce à croire qu’on ne gagne pas les guerres sans prendre de risques ?

Michael Bay est au cinéma ce que Florent Pagny est à la chanson : lourd, pompier même, prétentieux, populiste en se voulant populaire, caricatural.

Déjà auteur d’une poignée de colossaux navets (Bad Boys, 1992 ; Armageddon, 1998) et d’un film au militarisme aussi ridicule qu’éhonté (The Rock, 1996), Michael Bay, produit par Touchstone Pictures (Disney) et Jerry Bruckheimer, sort en juin 2001 sa propre vision, non pas de la seule attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, mais aussi des mois qui conduisirent à la guerre et de ceux qui menèrent au raid sur Tokyo, le 18 avril 1942.

 

 

Pour réaliser son grand-oeuvre, Michael Bay dispose de moyens colossaux, et de l’amicale coopération de l’US Navy, qui autorise la destruction de destroyers retirés du service et prête même l’USS Constellation pour filmer le raid des Doolittle raiders.

Avec de tels moyens, on imagine ce que Steven Spielberg, malgré sa propension à surjouer le pathos, aurait pu faire. Mais Michael Bay n’est pas Spielberg, et son film tente avec une réjouissante lourdeur de mêler destins personnels (je n’en dirai pas plus) et grande histoire. On suit donc deux amis d’enfance, (Ben Affleck et Josh Hartnett), jeunes garçons passionnés d’aviation, de leur campagne natale aux bases de l’Army Air Corps.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Images léchées, filtres, ralentis, clichés les plus éculés sur la vie rurale aux Etats-Unis, faite de dur labeur et d’amitiés viriles, rien ne nous est épargné. Le film prend, d’entrée, l’allure d’une longue séance de propagande pour la droite américaine la plus conservatrice, vantant les valeurs – réelles ou supposées – de l’Empire, et exaltant avec nostalgie l’époque bénie de l’avant-guerre, quand les Etats-Unis, à l’écart du tumulte du monde, travaillaient à retrouver leur prospérité, vivaient en paix, écoutaient du jazz, et que les officiers mariniers noirs gagnaient des combats de boxe quand les jeunes femmes, belles et idiotes, comme il se doit, avaient encore des porte-jarretelles et des bas de soie.

Long de trois heures, le film de Michael Bay se veut donc une fresque et un portrait de groupe qui montrerait le basculement dans la guerre d’une génération insouciante qui sut relever le défi. Le projet, en soi, n’a rien de bien choquant et il offre quelques unes des plus saisissantes scènes de combat aérien de l’histoire du cinéma. Les dogfights au-dessus de la Manche, au cours desquels s’illustre Ben Affleck, qui a rejoint les Eagle Squadrons, sont ainsi remarquables – à défaut d’être réalistes – malgré une musique omniprésente qui voudrait nous faire trembler comme on fait applaudir sur les plateaux de télévision.

Le director’s cut de Michael Bay dure une minute de plus que la version sortie en salles, et on veut bien croire, en effet, qu’il ne restait plus une bobine inutilisée tant le film se traîne. On aurait pu facilement couper une heure et nous épargner une romance dont le récit est tellement lamentable qu’il fait penser aux pires soap operas diffusés sur nos grandes chaînes. Sans surprise, les meilleurs de nos cinéastes ont d’ailleurs su prendre le meilleur de Pearl Harbor, comme Gérard Pirès l’a fait dans Les Chevaliers du Ciel, la consternation de 2005 dans laquelle, comme à Hawaï en 1941, on séduit une jeune femme en lui faisant faire un tour dans un chasseur. Fighter seduction?

Malgré tous ses défauts, le film vaut par ses trois séquences d’aviation (combats au-dessus de la Manche, attaque de Pearl Harbor, raid sur Tokyo) et surtout, à mes yeux du moins, par ce qu’il montre des cercles décisionnels américains. Jon Voigt, qui a demandé à incarner le président Roosevelt, livre une interprétation de chef de guerre qui, à défaut d’être subtile, est spectaculaire.

Plus discret, Dan Akroyd compose un responsable des services d’interception qui ne parvient, ni à convaincre sa hiérarchie ni à lui prouver que le Japon prépare une opération offensive contre les Etats-Unis. On ne peut s’empêcher, de temps à autre, de penser à lui dans la farce de Spielberg, 1941, (1979) qu’il tourna avec son futur compère des Blues Brothers (1980, John Landis), le regretté John Belushi. On vieillit tous.

L’attaque de la rade de Pearl Harbor reste le point d’orgue du film de Michael Bay. Inédite par son ampleur mais largement inspirée du chef d’oeuvre de Richard Fleischer Tora! Tora! Tora! (1970)… Cette séquence de près d’une heure fait tout l’intérêt du film mais vaut plus par la qualité de ses effets spéciaux…

.. que par sa crédibilité. Une fois de plus, le combat entre chasseurs dotés de moteurs à piston y ressemble, en effet, à un dogfight au-dessus de Fallon…

Le film s’achève, dans un torrent de pathos, par le raid sur Tokyo, sans grand intérêt et filmé avec aussi peu de talent. La séquence est seulement sauvée par la performance d’Alec Baldwin, épatant et assez convaincant.

Au final, ce Pearl Harbor est plus une source d’étonnement que de consternation. Les premiers rôles y sont lamentables, mais les seconds s’en tirent de façon respectable. A défaut de découvrir le sujet, on ne peut qu’être fasciné par son traitement, qui relève sans ambiguïté du film de propagande.

On y vante l’esprit d’initiative des fortes têtes, la capacité à relever la tête en pleine tempête, les vertus des amitiés viriles et la beauté des serments faits sur le champ de bataille, on y exalte le patriotisme et on y salue la fermeté d’un président capable de surmonter son handicap pour secouer la hiérarchie militaire.

Sorti le 21 mai 2001 aux Etats-Unis, littéralement éreinté par la critique mais salué par le public, le film prendra, en septembre 2001, une toute autre saveur, étonnamment prophétique.

Onfray mieux de la fermer

Depuis qu’il a lu tout Freud en 96 heures, Michel Onfray – qui tente actuellement de prouver qu’Honoré de Balzac était un dignitaire nazi en fuite et que Chrétien de Troyes a tout pompé sur Marion Zimmer Bradley – n’a plus de limite, ce qui fait, naturellement, qu’il ose tout, selon une habitude chère à certains.

Fidèle à sa méthode (du travail, de la patience, de la rigueur, de l’humilité, de la discrétion), Michel Onfray – qui a dévoré Clausewitz en deux heures et gagne souvent à Risk – se pique de stratégie militaire. Dans une récente édition d’un grand quotidien du soir, notre héros nous livre donc le texte le plus ahurissant de médiocrité qu’il m’ait été donné de lire depuis des mois, et Dieu sait que j’en lis, des foutaises. Tenez, pas plus tard qu’hier soir… Mais je m’égare.

Avec la suffisance qui sied à ceux qui savaient tout à la naissance et qui n’ont donc pas travaillé depuis que les Beatles se sont séparés, Michel Onfray nous expose son interprétation de l’opération Serval. Autant prévenir les âmes sensibles, c’est du très lourd, du gras, du gros rouge qui tâche.

En quelques dizaines de lignes écrites entre une interview à Biba et la rédaction d’un court essai « Pourquoi j’aurais gagné à Azincourt », M. Onfray énonce une série d’affirmations remarquables d’ignorance et, soyons directs, de bêtise. Incapable de placer le Mali sur une carte il y a encore une semaine, parfaitement ignorant de la situation au Sahel, incapable – comme d’autres – d’associer deux idées sur le jihadisme ou l’islam radical, le philosophe des masses, le gourou des retraités, le petit père du peuple, glisse également deux trois remarques racistes qui en disent long sur son attachante personnalité. Quant à sa compréhension du terrorisme, elle est nulle. Même la fosse des Mariannes est moins creuse, et pourtant.

Que nous dit donc Michel Onfray, le Gengis Khan de Chambois, le Guderian chevelu ? Que la guerre au Mali a été déclenchée pour des raisons de politiques intérieures, qu’elle est mal conduite, que l’ennemi n’a pas mangé sa race, que le Président écrase une mouche avec un marteau-pilon, que les otages paralysent l’action militaire, etc.

Autant l’avouer, j’ai lu ce texte avec stupeur. Je prenais déjà M. Onfray pour un imposteur de classe internationale, mais je pensais qu’une forme de décence le retiendrait de livrer aussi brutalement la substantifique moelle de sa pensée stratégique. Je croyais également que Le Monde, un quotidien que je lis fidèlement depuis près de 25 ans, ne publierait pas les délires que même un étudiant nord-coréen affamé n’oserait pas écrire, un Tokarev sur la tempe. Ben si, pas de chance. Quand les bornes sont dépassées, il n’y a plus de limite, et il se murmure que Jean-Marc Morandini devrait rédiger d’ici jeudi un article fondateur au sujet du community policing dans la boucle du Niger.

« Le Président de la République a décidé d’une guerre au Mali au moment où il commençait à s’effondrer dans les sondages », affirme Michel Onfray. On le comprend, il était à Shaolin depuis dix ans, à expliquer aux moines que non, ce n’est pas comme ça qu’on fait un enchaînement pied-visage, ah la la, les mecs, il faut tout vous dire, et donc, logiquement, il n’a pas vu la montée en puissance des réseaux jihadistes, les attentats, les enlèvements, les menaces contre les rallyes. Evidemment, il n’a pas non plus lu les articles réguliers dans la presse française et internationale, et il va de soi qu’il ne fréquente pas ce blog, où j’essayais de décrire, il y a déjà un an, les origines du merdier actuel.

Michel Onfray est un être supérieur, il n’a pas besoin de travailler, de poser des questions, de fouiller dans les archives. Et donc, personne ne lui a dit, en juillet dernier, dans un restaurant de la rive droite « Le Mali est la prochaine grosse guerre de l’armée française ». Ben non. Michel Onfray ne fréquente pas la rive droite, alors…

Consolons-nous, de toute façon, notre Joukov du pauvre n’y aurait pas cru une seconde tant il est insensible à la propagande que je déverse sur ordre. D’ailleurs, sa connaissance intrinsèque de la guérilla lui aurait permis d’éviter toutes les erreurs commises depuis janvier. Savez-vous que M. Onfray a lu tout Lawrence d’Arabie en dix minutes et en a conclu qu’à sa place il aurait pris Instanbul au lieu de Damas ? Ben oui.

Enivré par son propre talent, notre chef de guerre en charentaises dit les choses franchement, dans cette langue rude qui est le propre des hommes d’action :

« François Hollande commande en effet à l’armée française de mener au Mali une « grande guerre » du genre napoléonien, alors que nous sommes dans ce que Clausewitz nomme la « petite guerre », autrement dit la guerre des petits, menée par une poignée de combattants dépourvus du matériel de haute technologie de l’armée française qui, dans la formule géopolitique et géostratégique malienne, se révèle d’une totale inefficacité ».

Citer Clausewitz avec une telle assurance quand on croyait encore la semaine dernière qu’il s’agissait du gardien remplaçant du Bayern, bravo.

Non, M. Onfray, les combattants irréguliers, du Mali comme d’ailleurs, ne sont pas des Néandertaliens. Ils ont des téléphones satellite, des GPS, des ordinateurs portables, ils tiennent des conférences de presse sur Twitter, ils utilisent Skype pour apprendre à fabriquer des bombes et Google Earth pour leurs plans de bataille, ils ont des dizaines de comptes mail. Et ils savent se battre. Du coup, oui, il est préférable d’utiliser contre eux des Tigre et des Rafale plutôt que des javelots et du feu grégeois. Mais si vous voulez passer à l’armurerie, vous pourrez percevoir votre arc et votre dotation réglementaire en flèches.

Parlons, d’ailleurs, de cette totale inefficacité. En trois mois, toutes les villes ont été reprises et les jihadistes ont perdu au moins 600 combattants. « Que fera Achille le fort quand Ulysse le rusé attendra le temps qu’il faudra dans des grottes inaccessibles aux forts ? » Outre que M. Onfray ne se relit pas (de l’avantage, décidément, d’être un esprit supérieur), cette phrase nous apprend qu’il ne lit pas non plus la presse. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la conquête de l’Adrar des Ifoghas – qui n’est pas une aimable région près de Madrid – a été rondement et virilement menée. Achille le fort est entré dans les grottes et il a botté le cul d’Ulysse le rusé. Les repaires des jihadistes ont été investis et des quantités très honorables de matériel ont été saisies. Ben oui.

Ne reculant devant aucun sacrifice, Michel Onfray, dont on dit à Hollywood qu’il aurait inspiré Chuck Norris et qu’il serait le mentor de Steven Seagal (auxquels il aurait reproché leur trop grande mansuétude et une tendance à laisser des survivants), ne s’arrête pas là :

« La France dispose d’une technologie de pointe pour mener une guerre haut de gamme contre des adversaires qui combattent en djellaba, chaussés de tongs, se déplacent en pick-up et font trembler le gouvernement français en pouvant rafler dans n’importe quel endroit du pays une poignée de Blancs transformés en otages, ce qui paralyse immédiatement l’action militaire. »

Fascinant de voir comme les clichés racistes les plus éculés émergent, au détour d’une phrase. Les jihadistes en djellabas et en tongs ? Vous avez déjà porté des tongs sur un terrain rocailleux ? Et les djellaba ? Pas bien commode pour courir, mais admettons. Il manque quand même le passage où vous parlez des chèvres qui subissent les derniers outrages, mais ce sera sans doute pour votre livre, définitif comme il se doit, sur le jihadisme. A quand quelques pages sur le cyber, il paraît que c’est follement tendance.

Vous étiez à Shaolin, et vous n’avez donc pas vu – mais en aviez-vous besoin ? Non bien sûr – les opérations contre Abou Zeid. Il ne m’a pas semblé, à moi, même si je n’ai pas votre connaissance du sujet, que l’armée française faisait preuve de la moindre retenue contre ses ennemis à cause des otages. Peut-être, pour le savoir, aurait-il fallu poser des questions, mais vous êtes au-dessus de tout ça, vous qui avez été admis au CID sans avoir révisé et qui avez refusé un poste de conseiller militaire à Pékin en raison de la modestie de l’armée chinoise, bien en dessous de votre condition.

Non, mille fois non, si l’armée française cherche toujours les otages, elle n’a jamais fait preuve de retenue dans ses engagements. Si nous avions été paralysés, pétrifiés, aurions-nous projeté 4.500 hommes, la fine fleur de notre chevalerie, au Mali contre plus de 2.000 combattants jihadistes ? Tiens, au fait, et si le matériel compensait le manque d’hommes ? Je crois qu’on appelle ça la stratégie, mais je n’ai rien à apprendre à un homme qui a fini en 6 minutes le dernier Call of Duty et dont la vie, haletante, a inspiré les créateurs de John McClane ou du major Allan Dutch.

Parmi les passages les plus affligeants de votre texte, dont la médiocrité est par ailleurs prodigieuse, j’ai relevé votre manifeste incompréhension de l’art de la guerre. Pour vous, le choc des volontés est sans doute un concept bourgeois. Et votre antimilitarisme à peine digne d’un jeune révolté d’il y a quarante eux ne mérite pas qu’on s’y attarde. Que pourrait-on faire, de toute façon, de vos remarques sur les armes de haute technologie ?

Enfin, il faut saluer votre complète ignorance des ressorts du terrorisme. Il paraît clair, décidément, que vous passez plus de temps à soigner votre tignasse qu’à lire les rares auteurs dont vous avez parsemé votre tribune, comme autant d’alibis à la vacuité de vos phrases. « A qui fera-t-on croire que le risque de terrorisme en Europe, ou sur le sol français, viendrait d’une poignée de musulmans vivant dans les dunes africaines plutôt soucieux de leur business local et de leur zonage tribal que d’établir un califat européen ? »

A relayer la logorrhée abrutissante de vieilles badernes qui ressassent publiquement leur incompréhension du monde, vous vous montrez tel que vous êtes : une imposture intellectuelle qui n’a même plus la décence de faire écrire par d’autres ses misérables saillies et qui, pour des raisons que je ne veux même pas connaître, parvient à avoir page ouverte dans Le Monde ou Le Point – dans ce dernier, il est vrai, aux côtés d’autres pics de la pensée contemporaine, comme Patrick Besson ou BHL.

Vous vous vouliez Liddell Hart, vous êtes à peine Nabilla.

« Every place that I go/Oh, it seems so strange » (« Ain’t no love in the heart of the city », Bobby Blue Band »

J’ai pensé à des jihadistes quelques minutes après avoir vu les premières images des explosions de Boston, le 15 avril. J’ai pensé à Bombay, à Oslo, à Toulouse, et à mes échanges, immanquablement passionnants, avec l’équipe des seigneurs du GCTAT, au sujet des évolutions opérationnelles du jihad. J’ai, cependant, envisagé d’autres pistes, rassemblées rapidement dans un tableau synthétique dont le seul but était d’organiser le cirque naissant et de confirmer, le cas échéant, ce qui était déjà plus qu’une intuition mais pas encore une certitude.

Selon un réflexe pavlovien bien connu, une grande partie de la presse et des observateurs invités ont immédiatement mis en avant la piste des milices suprématistes blancs et autres milices du Midwest. La piste, avouons-le, était tentante en raison du contexte politique actuel au sein de l’Empire : débat à la Cour suprême sur le #mariagepourtous, projet de loi – rejeté depuis – sur le contrôle des armes à feu, et persistance d’une opposition radicale au président Obama, toujours soupçonné d’avoir menti sur sa naissance et que certains accusent même d’être un musulman – et quand bien même il le serait, who gives a fuck?

A Boston, ville historique de la Guerre d’Indépendance, qui vit la Tea Party de 1773 (vieux souvenirs de licence d’histoire), une attaque la semaine du marathon aurait parfaitement pu s’inscrire dans l’action d’une cellule d’extrême droite.  Quelques points me gênaient, pourtant. La cible, par exemple, ne me semblait pas correspondre à la logique des milices, qui visent d’abord des symboles de l’Etat fédéral, honni et accusé de tous les maux. La piètre qualité des bombes contredisait, par ailleurs, tout ce que je sais de ces groupes paramilitaires obsédés par les armes et aux réelles compétences techniques. Boston, même, certes ville symbole de la Révolution, paraissait bien loin de la zone traditionnelle d’action de cette mouvance, plutôt au centre ou au sud du pays. Mais bon, alors que la poussière n’était pas encore retombée, il s’agissait d’attendre.

Les constatations faites au sujet des deux engins explosifs (cocottes-minute chargées de poudre, de billes d’acier et de clous) allaient également à l’encontre de la piste d’anarchistes, de groupes d’extrême gauche ou d’écoterroristes, le plus souvent, en Occident, composés de jeunes gens capables de faire bien mieux que de médiocres bombes artisanales. Bien sûr, tout ce petit monde, instruit par l’affaire Breivik ou même des menaces plus anciennes (réseau Abou Doha en 2001 en Europe), sait bien que l’achat d’engrais industriel est surveillé par les autorités. Ce dernier argument concernait également, quoiqu’indirectement les milices racistes qui, largement issues des milieux agricoles, n’ont guère de difficulté à se procurer du nitrate d’ammonium.

Pour les extrémistes de gauche, les anarchistes ou les écoterroristes, la cible manquait, là aussi, d’intérêt mais sa vulnérabilité pouvait, malgré tout, la rendre attirante. Manquait alors la cohérence, la logique d’un tel choix opérationnel et chacun, alors, d’invoquer, sans le moindre élément, la piste d’un loup solitaire – mais les loups solitaires ont aussi leurs raisons. L’argument de la folie, qui n’a jamais convaincu personne mais qui est régulièrement invoqué, n’est pas plus pertinent.

Pour ma part, la piste jihadiste me semblait bien plus convaincante. Je ne disposais, cependant, d’aucune preuve, simplement d’un faisceau de présomptions que j’évoquais en off avec plusieurs journalistes. Un peu plus d’un an après, je ne pouvais, en effet, m’empêcher de penser à Mohamed Merah, et surtout à ce qu’il avait révélé des méthodes préconisées par un des principaux tacticiens de la mouvance jihadiste mondiale, Younus Al Mauritani – une de ces personnalités majeures dont les commentateurs les plus souvent invités dans les médias ignorent souvent jusqu’à l’existence. Arrêté à Quetta (Pakistan) en 2011, Al Mauritani s’était fait le défenseur d’actions de harcèlement rudimentaires, à l’opposé des opérations traditionnelles d’Al Qaïda, plus élaborées – sans être toutefois de la complexité dont on veut parfois nous convaincre.

Evoquant son cas, en juin 2012, à l’occasion d’un post sur l’affaire Merah (et aussi ici et  ), j’avais rappelé que les réseaux jihadistes ont, depuis des années, changé de stratégie et opté, non plus pour la projection de combattants expérimentés mais pour le recrutement, dans les pays occidentaux, d’individus capables de passer à l’action littéralement sur les arrières de l’ennemi. Comme je l’écris depuis près de dix ans, et comme je vais essayer de le coucher proprement par écrit un de ces jours, le jihad contemporain est avant tout une guérilla mondiale. Soumis à une intense, et parfois imparfaite, pression militaro-sécuritaire, les responsables et idéologues de la mouvance jihadiste fondent désormais leurs capacités d’action sur la dissémination des compétences, individus isolés, cellules autonomes, les uns et les autres étant recrutés, voire formés, loin des terres traditionnelles de jihad. Il s’agit, ni plus ni moins, de poursuivre le combat sous une autre forme sans renoncer au fond.

En septembre dernier, la police britannique a ainsi démantelé une cellule à Birmingham, et les services allemands ont déjoué un attentat dans une gare de Bonn. Faut-il rappeler, également, l’attentat de décembre 2010 à Stockholm, ou les arrestations régulièrement effectuées en Espagne ? A dire vrai, on reste effaré par l’ignorance de certains, tout comme par les raccourcis et approximations. Certaines cartes, conçues à la va-vite, font même honte tant leurs lacunes sont criantes. Par exemple :

De même est-il proprement incroyable de lire, comme ici, des articles, écrits grâce à Wikipedia, dans lequel on oublie de préciser que la campagne d’attentats de 1995 en France a été réalisée à l’aide d’un mélange poudre noire/clous placé dans des bombonnes de gaz ou des cocotte-minute. La recette est évidemment encore plus ancienne, et dans son numéro de l’été 2010 (page 40), le magazine d’AQPA, Inspire, n’invente rien en diffusant la méthode. Par ailleurs, l’utilisation d’IED de cette nature n’est en rien la marque de loups solitaires, mais faut-il rappeler les évidences ?

Si la piste jihadiste s’est donc imposée d’emblée en raison du caractère finalement assez classique de l’attaque, l’origine des deux auteurs a, en revanche, un caractère inédit aux Etats-Unis. Inédit, mais pas surprenant.

Evacuons d’entrée les remarques de ceux qui s’étonnent d’une attaque terroriste contre l’Empire de la part de garçons dont la région d’origine, la Tchétchénie, n’a que des liens infimes avec la diplomatie de Washington. Le terroriste mort en décembre 2010 à Stockholm n’en voulait certainement pas à la Suède en raison de sa participation à l’invasion de l’Irak en 2003, et pour cause ! De même, le terroriste nigérian intercepté dans le vol Amsterdam Detroit, le 25 décembre 2009, ne vengeait-il pas ses concitoyens d’un quelconque impérialisme yankee dans son pays. En réalité, et comme je l’ai longuement écrit en décembre dernier, et plus récemment ici puis , il participait, à sa façon, au jihad mondial lancé il y a déjà bien longtemps à Peshawar et La Mecque par une poignée de musulmans radicaux en guerre contre les Occidentaux et leur système de domination.

Je ne connais pas le Caucase, mais j’ai observé, de loin en loin, les réseaux de volontaires partant combattre les Russes en Tchétchénie et au Daghestan, et j’ai vu, à la fin des années ’90, l’irrédentisme caucasien irrémédiablement se transformer. Les noms de Xavier Djaffo, Jérôme Courtailler ou Zacarias Moussaoui vous disent peut-être quelque chose. Membres des filières de volontaires vers le Caucase, liés au réseau Beghal, ils ont été des combats du second conflit tchétchène et ont intégré Al Qaïda.

Dans ces petites républiques autonomes russes, on trouve une fascinante illustration de la récupération par les réseaux jihadistes contemporains d’un phénomène historique pluriséculaire : la poussée de Moscou sur son flanc sud et le choc avec un islam traditionnel travaillé au corps par le wahhabisme. Tiens, ça me rappelle un truc, mais quoi ?

La Tchétchénie est censée avoir été pacifiée. Le 17 avril, le Procureur général de Russie a tout de même indiqué que 211 policiers étaient morts, et 405 blessés au Caucase du Nord, en raison d’actes de terrorisme, autant dire que le succès est complet. Pour avoir côtoyé les forces spéciales russes en 2006, je peux vous dire que ça ne se fait pas selon les critères de gouvernance auxquels les Occidentaux se réfèrent en permanence. Le silence a pourtant été terrible, y compris parmi les intellectuels arabes qui geignent dès qu’un drone efface un émir du TTP ou d’Al Qaïda. Il faut croire, décidément, que certaines morts sont plus tragiques que d’autres.

Depuis hier, les Américains découvrent donc qu’on peut être musulman sans être arabe, et on comprend l’importance du choc intellectuel… Pour nous, observateurs de la scène jihadiste, il ne s’agit là, en revanche, que d’un des points importants du sujet. Depuis des années, certains analystes, en France, en Allemagne ou ailleurs, suivent avec inquiétude la croissance des réseaux jihadistes turcophones. Il y a quinze ans, les communiqués du Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM, sanctionné par le Comité 127 du CSNU, quand même) nous laissaient songeurs, même s’ils n’amusaient que modérément les responsables chinois auxquels nous parlions.

Il a été d’usage, dans les services, il n’y a pas si longtemps, de parler d’arc de crise arabo-musulman. Pour ma part, il me semble qu’il ne faut pas oublier l’arc de crise turcophone, qui part des Balkans et atteint le nord de la Chine.

Je ne suis pas spécialiste de la région, disais-je, mais je me suis quand même risqué, il y a quelques années, dans une note professionnelle, à évoquer un post-touranisme, ou un jihado-touranisme, mêlant nationalisme turc et islamisme radical. Les exemples ne manquent pas, jusqu’aux deux bataillons de volontaires tchétchènes qui combattent actuellement le régime syrien. J’en profite pour glisser que je suis preneur de tout conseil de lecture sur le sujet.

Le 4 octobre 2010, un drone de l’Empire, dans le cadre de la gestion des menaces pesant sur l’Europe occidentale, a tué quatre citoyens allemands d’origine turque dans les zones tribales pakistanaises. Etaient-ils membres de l’UJI ou du MOI (cf. ici) ? Je ne m’en souviens pas, mais je revois ces Ouighours s’entraînant sous les ordres d’Abou Yahia Al Libi, et je repense aux liens de Mohamed Merah avec ces réseaux.

Quel rapport entre ce jihado-touranisme et l’Empire ? A première vue, aucun. Mais faut-il rappeler, une nouvelle fois, que le jihadisme, dont les partisans n’ont souvent qu’une connaissance superficielle de leur religion revendiquée, est avant tout une façon de se révolter ? Les frères Tsarnaev, dont il faudra soigneusement retracer l’itinéraire de radicalisation, ont-ils frappé Boston pour défendre l’indépendance tchétchène ? Ou, bien plus probablement, ont-ils commis ces attaques au nom d’une idéologie globale et simpliste qui leur permet d’exprimer ressentiment, frustration ou incompréhension, qui habille leur soif de réappropriation de leur culture ? Quand une cause locale se fond dans une cause mondiale… Oui, je sais, je l’ai déjà dit.

Ceux qui utilisent cette affaire pour y voir une conséquence de l’immigration aux Etats-Unis n’ont, encore une fois, rien compris. On espère que d’authentiques spécialistes sauront décrire la région bien mieux que moi, en décrypter les fascinants mystères pour le public, et qu’ils n’oublieront pas – ce qui est probable s’ils sont français – d’évoquer cette montée des périls. Il y a une crise caucasienne. Il existe une menace jihadiste mondiale. Des passerelles se créent entre la seconde et les crises régionales musulmanes, jusqu’à les phagocyter en partie. Il ne s’agit, ni de s’aveugler, ni de caricaturer.

L’enquête de fond sur les frères Tsarnaev a débuté. La presse a commencé à travailler (ici, par exemple), et elle va compléter le portrait que le FBI va, peu à peu, dresser. Sans doute allons-nous découvrir deux jeunes gens en quête de sens, radicalisés par des influences extérieures. On sait déjà que le FSB avait, en 2010, signalé les deux hommes aux services de l’Empire, et des rumeurs idiotes, complaisamment relayées,  évoquent déjà un complot, qui des Russes, qui des Américains, pour nuire à la cause tchétchène – dont le tout le monde se moque aux Etats-Unis, faut-il le préciser… On attend Me Mokhtari et ses bandes enregistrées.

Le président Obama a d’ores et déjà indiqué qu’il restait « de nombreuses questions sans réponses », laissant présager des réveils pénibles pour certains responsables de la communauté du renseignement. Après tout, les attentats de Boston sont la première opération jihadiste réussie sur le territoire US depuis la tuerie de Fort Hood, au mois de novembre 2009. Les réformes de l’Administration Bush, dont la philosophie a été reprise par Obama, montrent-elles leurs limites, ou se confirme-t-il, une fois encore, qu’il n’y a décidément toujours pas de solution contre un adversaire qui est à la fois ennemi intérieur et extérieur ?

Les réponses judiciaires ont déjà montré qu’elles ne fonctionnaient pas. L’affaire de Boston montre que l’adversaire, grâce à des hommes de la trempe de Younus Al Mauritani, s’adapte à une réponse militaire qui atteint donc, elle aussi, ses limites.

Truly, for some men nothing is written unless they write it.

Il est difficile de ne pas penser à T.E Lawrence, ces temps-ci, alors que les révoltes arabes sonnent le glas de l’ordre – façon de parler – hérité de la fin de l’Empire ottoman, comme je l’ai humblement suggéré ici et .

Ecrivain talentueux, archéologue, diplomate, espion, praticien de la guerre dans le désert, théoricien de la guérilla, Lawrence d’Arabie reste, près d’un siècle après les grandes heures de la Révolte arabe (1916-1918), un personnage dont la réalité, plus ou moins décrite par quelques biographes et historiens, s’estompe derrière la légende.

 

Le mythe est d’abord né d’un livre, authentique chef d’œuvre, Les Sept Piliers de la Sagesse, paru sous plusieurs formes entre 1922 et 1935, et considéré comme un monument littéraire. Dans ce texte, maintes fois remanié et dont il a même perdu un brouillon, Lawrence livre un récit de la révolte arabe tout autant qu’un voyage intérieur.

Exalté, lyrique, le livre est, naturellement, bien plus qu’un récit de guerre ou qu’une autobiographie, et son passage à l’écran était inévitable tant les événements comme la région conduisent à rêver les yeux ouverts. C’est finalement David Lean, en 1961, qui s’attaque à une adaptation du livre qui fait encore, cinquante ans après, autorité et est considérée comme un des plus grands films, indépassable, de l’histoire du cinéma.

David Lean est loin d’être un inconnu quand il relève le défi. Cinéaste expérimenté, il a ainsi triomphé à Hollywood en 1958 en raflant sept Oscars pour Le Pont de la Rivière Kwaï (1957), un chef d’œuvre adapté du roman de Pierre Boulle, avec Alec Guinness, William Holden et Sessue Hayakawa.

 

Finalement intitulé Lawrence d’Arabie (puisque les ayants droits refusent aux producteurs l’autorisation d’utiliser Les Sept Piliers de la Sagesse), le film, comme Le Pont de la Rivière Kwaï, est une superproduction intimiste. Des moyens colossaux et des lieux de tournage multiples permettent ainsi de dresser le portait d’un homme tourmenté placé au cœur de l’Histoire, et qui ne s’en relèvera pas.

David Lean, qui a tenté d’engager Marlon Brando et a même fait tourner des essais à Albert Finney, a finalement choisi un acteur presque débutant nommé Peter O’Toole. Celui-ci, d’une beauté stupéfiante, va littéralement incarner Lawrence, et son charisme ne va pas manquer de contribuer à la création du mythe, jusqu’à imposer son visage au personnage.

O’Toole remporte en 1963 l’Oscar du meilleur acteur – et il a, depuis, été nominé pas moins de huit fois par l’académie américaine… Son interprétation est d’ailleurs unanimement considérée comme la plus grande performance d’acteur de l’histoire du cinéma. Il faut dire que, fait rarissime, l’acteur parvient à donner une telle profondeur et une telle complexité à son rôle qu’on en vient presque à penser qu’il dépasse son personnage. Officier subalterne terrassé d’ennui et érudit insolent, on le voit partir en mission avec une soif d’aventure qui n’a pu que séduire des générations de jeunes hommes exaltés et se révéler bédouin parmi les Bédouins, stratège, conseiller politique, et même esthète enivré par la beauté du théâtre des opérations.

Le colonel Nicholson était un homme d’ordre et de principes, réalisant un projet qui lui faisait oublier son camp. Lawrence, devant la caméra de Lean, est un intellectuel avide d’action, romantique, que la violence fascine et écœure, et qui s’approche de la folie au fur et à mesure que la guerre qu’il mène lui échappe et qu’il prend goût aux tueries.

Entouré de seconds rôles en état de grâce, de José Ferrer à Anthony Quayle en passant par Alec Guinness, Anthony Quinn ou Omar Sharif, Peter O’Toole illustre l’alchimie idéale, quasiment unique, qui fait de Lawrence d’Arabie un tel film. Tout y est, en effet, extraordinaire : décors somptueux, scénario impeccable, dialogues parfaits, le tout porté par la partition de Maurice Jarre.

Et comme pour ajouter encore à la légende, c’est sur le tournage que le roi Hussein de Jordanie rencontre sa deuxième épouse, mère de l’actuel roi Abdallah II, dont les deux grands-oncles, Ali et Faysal, sont respectivement joués par Omar Sharif et Alec Guinness.

Et la guerre, et la révolte arabe, dans tout ça ? A dire vrai on ne la voit guère. La prise d’Aqaba, pur moment de magie quand on y pense, est belle mais loin des standards actuels. La guérilla elle-même, au coeur de l’action de Lawrence et de la stratégie des Alliés contre les Ottomans dans le Hedjaz, n’est évoquée que pour ses moments les plus spectaculaires – et Sergio Leone sera fortement influencé par les attaques de train – ou dramatiques, mais peu d’explications sont fournies et on voit peu ou pas de cartes de la région. Lawrence, stratège, est d’abord pour Lean un personnage tragique, décalé, emporté par son génie et ses failles, et finalement trahi par sa soif d’absolu dans un monde qu’il a cru pouvoir façonner.

 

Cité en exemple par les plus grands, de Martin Scorsese à Steven Spielberg ou Ridley Scott, Lawrence d’Arabie est devenu la montagne que personne ne peut plus gravir. Malgré quantité de chefs d’oeuvre tournés depuis 1962, aucun n’a atteint la perfection du film de David Lean. Lui-même n’abandonnera pas les superproductions (Le Docteur Jivago, en 1966, et La Route des Indes, en 1984), mais sans jamais atteindre cette perfection, rencontre unique entre un destin, une région et une vision artistique.

 

 

Et j’ajoute qu’à l’occasion du 50e anniversaire de la sortie du film Sony a édité un coffret particulièrement luxueux présentant un transfert du film sur Blu-Ray d’une exceptionnelle qualité. Un must.

Allô, non mais allô, quoi.

Si mon pire ennemi me dit qu’on est le 27 mars, pire ennemi ou pas, on est le 27 mars. Et si mon pire ennemi sauve un enfant des flammes, pire ennemi ou pas, il a sauvé un enfant des flammes.

Le débat politique a ses excès, ses outrances, ses caricatures, sa mauvaise foi, mais il faut savoir poser des limites. Près de trois mois après le déclenchement de l’opération Serval, reconnaître qu’elle est un succès pose manifestement des problèmes à certains. Et pourtant, et pourtant.

Dieu m’est témoin que j’ai critiqué l’attitude de nos autorités, moqué leurs hésitations tout au long de l’automne dernier, ricané devant leurs difficultés à faire se parler des administrations pourtant censées œuvrer à la défaite de l’ennemi. Mais j’ai aussi salué, dès le début de Serval, le courage de la décision, la fermeté de la posture, et la profondeur de l’engagement.

Englués dans de misérables querelles et de pitoyables faux débats, nos hommes politiques semblent avoir oublié qu’au Mali plus de 4.000 de nos soldats, dans des conditions dantesques, impressionnent le monde par leur détermination, leur engagement, leur efficacité. Et peu importe que le Président soit entouré de baltringues, et peu importe que son Premier ministre soit muet, et peu importe qu’il rêve de vaincre en un an un chômage qui a eu raison de  tous ses prédécesseurs, et de presque tous ses homologues étrangers. Peu importe car il faut chercher les motifs de fierté ailleurs qu’au Stade de France, ailleurs que lors de misérables cérémonies au cours desquelles les cinéastes se congratulent sans raison valable, ailleurs qu’au Salon du Livre.

L’Histoire, ainsi, retiendra peut-être que la dernière opération d’envergure de l’armée française a eu lieu en Afrique francophone, sur les décombres d’une décolonisation aussi désastreuse que la colonisation, contre un ennemi que les Occidentaux et une partie de leurs alliés combattent, de diverses manières, depuis près de vingt ans et que quelques esprits en retard d’un siècle persistent à négliger. Pour ceux là, la guerre aurait dû se jouer à Fulda… Et l’Histoire retiendra peut-être que la furia francese a une nouvelle fois fonctionné. In and out in a quarter, a même récemment écrit avec une pointe d’envie un commentateur de l’Empire, qui devait penser à l’Afghanistan, à l’Irak ou au Vietnam, aux oueds et autres rizières où se perdent les illusions.

Certes, le Mali n’est pas sauvé, et l’orage menace désormais le Niger, et le Tchad. La Tunisie s’enfonce dans le chaos, l’Etat libyen a disparu, l’Egypte chancelle, et l’Algérie observe la révolution naître de son désastre social. Le Nigeria menace d’imploser, le Cameroun vit peut-être ses derniers mois de paix, mais la France a relevé le gant. Et pour une fois, pour une fois, le panache accompagnerait donc la victoire, et non la défaite.

Oh, tout n’est pas rose, loin de là. AQMI n’a pas disparu, et nos otages ne sont pas libres, et, pour tout dire, le cirque ne fait que commencer. Mais il faudra se souvenir, dans six mois, quand la scène politique malienne nous affligera de sa médiocrité, quand les Nations unies rendront complexe le moindre geste simple, quand les kamikazes exploseront aux check points et que la dernière armée européenne opérationnelle aura été emportée par un Livre blanc sans vision, que nous avons été à la hauteur.

« I don’t believe in painted roses/Or bleeding hearts/While bullets rape the night of the merciful » (« One Tree Hill », U2)

Le 14 mars, le Président français et le Premier ministre britannique ont annoncé qu’ils réfléchissaient sérieusement à livrer des armes à la rébellion syrienne. Aussitôt, et comme prévu, les habituels cris d’orfraie se sont élevés, de ci de là. « Paris arme des terroristes », « La France arme en Syrie ceux qu’elle combat au Mali », « Les Occidentaux veulent abattre le dernier régime laïc du Moyen-Orient », et patati et patata.

Je ne vais pas essayer de dire en moins bien ce que le blog Un oeil sur la Syrie a écrit il y  a quelques jours, ni tenter de répondre à ceux qui, engoncés dans leurs certitudes, prennent un air goguenard, ne pensent qu’aux – hypothétiques – contrats de reconstruction et ne voient dans tout cela que les manœuvres du grand capital mondialisé aux mains d’une élite apatride et décadente. Ceux-là, en vérité, on ne perd même pas de temps à les mépriser.

Avant de revenir sur cette épineuse question de livraison d’armes, il ne me semble pas inutile de prendre un peu de champ et de regarder tout cela de haut. Comme je l’ai écrit il y a déjà bien longtemps, alors que j’étais au Caire, les révoltes arabes, déclenchées en décembre 2010 en Tunisie et qui couvaient depuis au moins 2008, illustrent, parmi d’autres phénomènes, le lent basculement de puissance occidental engagé depuis des années. Et toutes ces révoltes, comme la guerre au Mali, peuvent être lues comme des crises postcoloniales nourries par des frontières absurdes et le jeu des puissances régionales et mondiales.

Souvenons-nous de l’Empire ottoman, de sa domination plus ou moins réelle sur l’ensemble du monde arabe. Souvenons-vous de l’Homme malade de l’Europe, vaincu et dépecé par ceux qui, au nom de la défense de la nation, choisirent sans vergogne de nier la nation arabe et, en Egypte, en Syrie, en Libye, imposèrent une domination européenne plus ou moins violente mais toujours illégitime. Souvenons-nous des fameux quatorze points du président Wilson, et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cause toujours, Woodrow.

Après s’être massacrés pour l’Alsace, la Lorraine ou la Serbie, les Européens ont donc soigneusement tracé des frontières au Moyen-Orient pour des motifs qui, stratégiquement et économiquement valables, n’en étaient pas moins des aberrations pour les peuples, quand il ne s’agissait pas simplement de violation de la parole donnée. Demandez à Thomas Edward Lawrence ce qu’il en pense. En Irak, en Turquie, en Syrie, en Iran, la question kurde n’a cessé de provoquer de violentes crises intérieures. On a vu des véritables insurrections à Oman, et au Yémen, et la question du Darfour n’est pas autre chose, tout comme celle du Sahara occidental. Dans une région qui avait été organisée sous forme de principautés gérées de loin par la Turquie, la création d’Etats plus ou moins nationaux par des Européens qui ne lisaient pas les cartes de peuplement ne pouvait que provoquer, à terme, de terribles conflits communautaires.

Pendant près d’un siècle, le système régional instauré au Moyen-Orient, et même, soyons fous, du Maroc à l’Iran, a pourtant fonctionné. Il a, certes, été très violemment secoué, par la création d’Israël comme par des poussées irrédentistes en Irak ou au Yémen – sans parler de la crise libanaise, sans fin, mais il a tenu. Je ne peux que vous renvoyer aux lumineux écrits d’Henry Laurens pour le détail de ces processus, et aux atlas de Philippe Lemarchand ou de Jean et André Sellier. Le fait est que l’affrontement des blocs a, au Moyen-Orient comme en Afrique, gelé les frontières et écrasé les peuples au gré de leurs révoltes, récupérées du Kurdistan au Sahara en passant par le Balouchistan ou le Sinaï.

Les crises qui se succèdent depuis la dislocation de l’empire soviétique ne sont que la libération de forces qui pendant des décennies avaient été étouffées et qui, comme on a pu le voir ailleurs (par exemple, dans les Balkans), avaient gagné en vigueur au lieu de s’étioler. L’Histoire nous montre que les peuples doivent d’abord faire l’expérience de leur indépendance, fut-elle sourcilleuse, voire même agressive, avant de s’engager dans d’autres aventures. Le Moyen-Orient, comme l’Afrique, a vu ses indépendances confisquées par des régimes militaires qui ont presque atteint la grandeur (en Egypte ou en Irak, malgré le caractère épouvantablement répressif de ces régimes) mais ont surtout touché la médiocrité (Algérie, Tunisie, Syrie, Libye, Yémen). Il est normal que ces pulsions autonomistes, que l’Empire a libéré éesen Irak en 1991 au Kurdistan (mais a sacrifiées au nord), s’expriment désormais. Elles ont, après tout, entrainé la chute du colonel Kadhafi selon un schéma (poids des tribus de Benghazi) qui avait été envisagé de longue date et qu’on a pu observer au grand jour lors de l’affaire des infirmières bulgares.

A ces poussées irrédentistes se sont, fort légitimement, ajoutées des revendications sociales et politiques. Il faut dire que ces Etats, dont certains nous vantent la stabilité et qu’on nous reproche de vouloir abattre, sont de spectaculaires échecs, de véritables naufrages humains – et il suffit, pour s’en assurer, de jeter un œil sur les données du rapport 2012 de l’indice de développement humain. Pas de quoi pavoiser, les gars, vraiment pas.

Selon des lois historiques connues de tous, l’échec intérieur conduit souvent à une diplomatie aventureuse, à une posture agressive. Depuis les années ’60, combien de guerres entre Etats du Moyen-Orient, combien de manipulations nauséabondes, parfois sur le dos de causes justes et sacrifiées, comme celle de la Palestine ? Des ruptures au sein du Baas aux groupes palestiniens dissidents, des projets d’union qui finissent par une guerre dans le sable entre la Libye et l’Egypte aux opposants soutenus là et massacrés ici avant qu’on ne change d’avis et de camp, la région, aux ressources si importantes, à la culture si riche, à l’histoire si ancienne, n’est qu’un champ de ruines.

Prenons la Syrie, par exemple. On ne nous parle que d’Etat nation, mais le fait est que le pays est d’abord, comme en Irak, comme à Bahreïn, gouverné par une minorité qui s’appuie sur d’autres groupes minoritaires. L’exercice est en soi périlleux, mais quand il tourne à l’économie prédatrice, au régime policier et à la puissance régionale déstabilisatrice, autant dire que ça fait quand même beaucoup. On aura beau jeu de rappeler que non contents d’avoir soustrait le Liban aux Ottomans au 19e siècle, les Français en ont fait progressivement un Etat qui ne pouvait qu’attiser les convoitises de la Syrie, pour laquelle il est toujours un chiffon rouge. Coupable inconséquence que voilà, mais comme d’habitude, me direz-vous.

Alliée de Moscou et de Téhéran pour des raisons idéologiques et stratégiques, la Syrie de ces trente dernières années est un des ennemis les plus clairement identifiés des pays occidentaux, dont elle a tué avec une admirable constance les diplomates, les soldats, les journalistes, les citoyens ordinaires. Qui se souvient qu’en 1989 l’Assemblée nationale discutait d’une guerre contre la Syrie pour sauver le général Aoun ? Qui se souvient que nous avons mené aux services syriens une guerre plus ou moins secrète à Beyrouth dans les années ’80 ? Qui se souvient de Louis Delamare, assassiné en 1981 ou des agents de la DGSE flingués à la surprise ?

En 1990, découvrant les vertus des Nations unies, le régime syrien se rallia à la coalition impériale contre l’Irak mais ne cessa, tout au long des années ’90, de tolérer sur son sol des jihadistes qui partaient, via l’Iran ami, en Afghanistan ou se radicalisaient dans quelques mosquées particulièrement gratinées de Damas. Après 2001, la Syrie prit conscience de l’horreur du terrorisme (« Oh, toute cette violence, c’est mal », aurait dit Bachar El Assad) et se décida à coopérer pleinement contre Al Qaïda. En 2003, le même, sincèrement outré par l’invasion de l’Irak que son père avait soutenue plus de dix ans auparavant, aida alors les jihadistes du monde à mener dans le pays, contre les troupes impériales, une campagne de terreur que certains responsables occidentaux en vinrent à qualifier d’industrielle. Quelques opérations à la frontière convainquirent celui qui avait laissé se développer le printemps de Damas de cesser cette aventureuse diplomatie. En 2005, le même, que l’on nous présente comme un modèle, comme un chef d’Etat responsable navigant dans un océan déchainé, a – au moins – laissé se commettre l’assassinat de Rafiq Hariri puis a autorisé une campagne d’assassinats ciblés à Beyrouth contre des députés et des journalistes (Note pour plus tard : essayer de comprendre pourquoi la mort lors d’un raid de drone d’un émir d’Al Qaïda est infiniment plus révoltante que celle d’un intellectuel libanais aux yeux de certains défenseurs du droit et de la justice).

Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, et assurons ici clairement que le peuple syrien, otage d’une dictature ubuesque, n’est pas l’ennemi. Mais osons dire, tout aussi clairement, que le régime syrien, qui n’a jamais JAMAIS fait preuve de la moindre honnêteté, qui a trahi ses alliés, sacrifié ses obligés, changé de camp tous les dix ans, écrasé son peuple, est un ennemi. Un de ces ennemis puissants, qu’il faut renverser avec prudence, mais dont la chute serait une si bonne chose. Ceci étant posé, pour le champagne, on va attendre un peu.

Seul allié de l’Iran, base arrière du Hamas, soutien proche du Hezbollah, encombrant protecteur, à la manière d’un membre de la famille Soprano, du Liban, voisin imprévisible d’Israël et de la Turquie, client fidèle de la Russie, le régime syrien est un élément bloquant du Moyen-Orient. Sans exonérer le moins du monde Israël de ses responsabilités, force est de reconnaître que la Syrie n’est pas un partenaire pour la paix, dans aucune de ces zones d’une région qui aurait tant besoin, pourtant, de ne plus entendre les bombes et de voir grandir ses enfants.

Ainsi donc, nous allons (essayer de) donner des armes aux rebelles syriens. La décision, courageuse, est à la fois tardive et aventureuse. Tardive car il nous aura donc fallu deux ans pour réaliser que Bachar Al Assad, dont on ne doit pas nier ici la volonté farouche, ne lâchera pas et qu’il continuera à tirer des Scud (oui, pas des Hellfire) sur ses villes, à lancer des milices (le simple terme fait frissonner) sur son peuple, à accepter les viols en prison ou la torture des enfants. Et il le fera avec d’autant plus d’aisance que ses deux – seuls – alliés, la Russie et l’Iran, lui fournissent sans limite armes, munitions, équipements et conseillers.

Face à cette violence sans limite qui révèle une volonté sans faille, les rebelles paraissent bien démunis. A Paris, on considère que le régime n’est pas en danger et que les insurgés, désorganisés, sans leader, sans ligne, sont dans une impasse. Laissons de côté les imposteurs et autres vieux cons qui proclament, contre toute évidence, que la révolte syrienne est une manœuvre américaine, et essayons de ne pas vomir alors que quelques anciens hauts fonctionnaires qui connaissent tout de la nature du régime syrien tentent désormais de l’absoudre en tordant la vérité. La révolution syrienne s’est radicalisée en raison de l’extrême violence de la répression. Et disons-le tout net, Bachar Al Assad n’avait pas d’autre choix que de frapper très fort : il ne pouvait faire aucune concession, aussi bien pour des raisons internes qu’externes, et il a, techniquement parlant, eu raison de jouer la surenchère. Après tout, on sait qu’il n’est guère sensible aux arguments moraux, et lui sait l’étendue de notre impuissance.

Avec 4.000 hommes au Mali, contre un ennemi intrinsèquement isolé, la France fait un effort à la fois admirable et presque trop grand. Que dire, alors, d’une intervention directe contre la Syrie ? Qui a envie de défier un Etat qui peut embraser toute la région ? Qui a envie de s’en prendre à une armée équipée par Moscou et conseillée par Téhéran ? Qui a envie d’entraîner dans la fournaise la Jordanie, le Liban, l’Irak et la Turquie ?

Qui ? me direz-vous. Mais, les jihadistes bien sûr. Dès mai 2011, les premiers combattants étrangers s’invitent dans le conflit. Ils viennent d’Irak (où ils étaient entrés grâce aux Syriens, mais chut, puisqu’on vous dit que le régime de Damas est une victime innocente), d’Afghanistan, du Caucase, et bientôt du Nord Liban. Ils viennent mener une nouvelle guerre sainte contre un régime honni, ils viennent créer le chaos, ils viennent tenter de refaire le coup de l’Irak en récupérant une lutte nationale pour en faire l’œil d’un cyclone.

Deux ans plus tard, les jihadistes syriens sont la composante la plus visible et sans doute la plus efficace et la mieux organisée de l’insurrection syrienne. On trouve dans les rangs du Jabhat Al Nusra des volontaires tunisiens, libyens, égyptiens, irakiens, afghans, et on voit avec effroi se constituer un nouveau foyer du jihad mondial dont l’ambition va bien au-delà de la Syrie. A Amman et à Beyrouth, on sait ce qu’il faut craindre de ces hommes, jihadistes, terroristes, soutenus par les pétrothéocraties qui rêvent d’en finir avec Damas.

Et nous ? Nous, nous avons hésité, nous avons mesuré notre impuissance, nous avons découvert, candides que nous sommes, que la Russie, qui en vingt ans a déjà perdu l’Irak, la Libye et le Yémen, ne laisserait pas disparaître son dernier allié arabe. Et nous avons réalisé, naïfs que nous sommes, que l’Iran, déjà isolé, ne pouvait pas se permettre de perdre son alter-ego, et son seul allié arabe. Et nous avons aussi compris que le régime syrien, qui donnait une leçon de froide détermination, devait tomber pour éviter qu’il ne se venge. Devoir moral initial, la chute de Bachar Al Assad est devenue un impératif stratégique, et aussi, en passant, une nouvelle étape du détricotage du vieux système international dont je parle depuis des années.

Comme je l’ai déjà écrit, par ailleurs, il va être difficile de me présenter comme un partisan de l’islamisme radical ou un admirateur des jihadistes. Pour tout dire, je partage même les craintes de certains, mais je ne mélange pas tout. Je sais lire une chronologie, par exemple, et je sais que la révolution syrienne n’a pas été déclenchée par les jihadistes. Et je sais aussi que tous les insurgés syriens ne sont pas des jihadistes. Avoir entendu, aujourd’hui, un nouvel escroc dire que la France combattait au Mali ceux qu’elle armait en Syrie m’a donné envie de hurler. La révolte syrienne est plurielle, et tous ceux qui sont allés sur le terrain connaissent l’infinie complexité des crises. Où a-t-on déjà vu une insurrection homogène ? Où a-t-on déjà vu une guerre civile sans des dizaines de groupes armés, parfois alliés, parfois concurrents ?

La révolution syrienne, qui est devenue une guerre civile, n’échappe pas à la règle. On y trouve des milices communautaires et des milices gouvernementales, on y trouve une Armée syrienne libre (ASL) éclaté en commandements locaux, et des jihadistes, arabes ou tchétchènes. La Syrie est un chaos, peut-être le pire merdier de cette planète, et le choix d’armer – ce qui n’est pas encore fait – l’ASL ne revient évidemment pas à armer le Jabhat Al Nusra. Ceux qui affirment ça sont, soit des idiots, soit des menteurs, soit de malheureux racistes qui pensent que chaque révolutionnaire arabe est un jihadiste. Un peu comme si en 1943 les Britanniques avaient dit que tous les résistants français étaient des communistes ou des monarchistes ou des républicains. Comme à chaque fois, la réalité de la situation est différente des affirmations péremptoires de quelques donneurs de leçon qui sont prêts à coucher avec tous les tyrans pour préserver l’illusion de leur sécurité.

Mais le monde change, le monde bouge, et notre monde est en train de s’effondrer. Le nier ne nous sauvera pas, et il faut donc bouger à notre tour. Dès lors, est-il pertinent de vouloir sauver un régime qui n’a jamais manqué une occasion de nous frapper et qui est à son tour touché par une onde de choc régionale que rien ne semble pouvoir arrêter, ou ne faut-il pas, à supposer que cela soit encore possible, essayer de peser sur l’avenir ? Il s’agit ici d’aider de possibles vainqueurs à abattre un régime puis à tenir l’inévitable choc qui viendra des jihadistes. Armons l’ASL, essayons de la rendre efficace, et frappons le Jabhat Al Nusra (que les Etats-Unis viennent d’inscrire sur leur liste noire) en poursuivant l’affaiblissement du régime syrien. La stratégie est incroyablement osée, elle n’offre aucune garantie de succès, mais elle a le mérite de rendre les choses plus claires, de faire tomber les masques. Et tant pis pour les tyrans au petit pied, tant pis pour ceux qui pensent qu’un révolutionnaire arabe ne peut être qu’un terroriste, tant pis pour les stratèges d’un autre temps qui entendent sacrifier la liberté des autres pour sauver la leur.

On entend aussi quelques spécialistes, ou reconnus comme tels lors des causeries à la salle des bêtes du village, faire d’habiles comparaisons entre la Syrie et l’Afghanistan des années ’80. Mais au lieu d’étayer leur propos sur la mosaïque communautaire ou les influences étrangères, ils ne sont bons qu’à relayer les clichés les plus éculés sur la CIA et le jihad, une vieille thèse fascinante bien plus subtile que les réflexions de comptoir de quelques vieilles badernes. Ces habiles observateurs ne voient pas, justement, que l’idée d’armer l’ASL est une leçon tirée du conflit afghan des années ’80. Et ceux-là ne voient pas non plus que les Occidentaux essayent désormais de contrer l’influence des Etats du Golfe, alors qu’ils l’ont subie aveuglement il y a trente ans. Et les mêmes, toujours prompts à relayer les idées les plus idiotes et les plus simplistes, d’affirmer que la CIA est à la source de l’islam radical, et du jihadisme. Faut-il conseiller à ces beaux esprits de repenser à l’assassinat du président Sadate, en 1981 ? Ou leur demander de relire le récit du massacre de Hama, en 1982 ? Oui, chers amis, le monde est bien plus complexe que vous ne pourrez jamais le concevoir.

Au 21e siècle, dans notre monde devenu si petit, le malheur des uns fait décidément le malheur des autres. Les cris d’horreur poussés à Damas aujourd’hui résonneront à Paris demain comme ceux poussés à Alger hier résonnaient déjà à Paris. Entre des tyrans en uniforme et des tyrans barbus, il n’y a pas à choisir. C’est à cela que l’on mesure le volontarisme, contre l’immobilisme de Machiavels du pauvre qui se sont trompés d’époque et dont on pourrait espérer, après une vie d’erreurs, qu’ils se retirent en silence.

Quant à moi, qui suis loin de détenir la vérité, je ne vous dis pas que ça marchera, mais mieux vaut agir que geindre.

Le bar est ouvert.

Let Mortal Kombat begin

Comment éradiquer, puisque c’est la mission fixée par le Président, l’ennemi sans tuer ses chefs ?

Comme prévu, et comme je l’ai écrit, l’ennemi s’est d’abord dérobé. Manifestement surpris par la réaction française, admirable mélange d’improvisation et de détermination, les jihadistes ont soigneusement évité les affrontements directs, tant qu’ils ont pu. Sévèrement touchés par les frappes des premières heures, ils ont su s’adapter d’autant plus facilement que l’intervention militaire avait été annoncée de longue date et que leurs plans étaient prêts.

Dans un espace en grande partie vide, que les effectifs de la coalition menée par Paris ne peuvent ni remplir ni véritablement contrôler, la recherche du contact est devenu un impératif tout autant tactique – puisque la puissance de feu française ne laisse que peu de chances à l’ennemi lors d’un engagement maîtrisé – que stratégique – puisqu’il s’agit d’infliger le plus de pertes à des groupes, dont la dissémination est un facteur majeur de déstabilisation de la région.

Face à cette approche, les jihadistes, faisant montre d’une capacité d’adaptation qui ne surprend que ceux qui pérorent sans avoir jamais réellement étudié la question, se sont réorganisés. C’est ainsi désormais le MUJAO, un mouvement que plus personne n’ose – et c’est un bien – présenter comme une dissidence d’AQMI qui mène les actions de harcèlement « au nom de tous les Moudjahiddine », comme il le précise dans les communiqués qui scande toutes ses opérations. En quelques jours, les terroristes ont su s’infiltrer dans Kidal ou Gao, commettre des attentats suicides ou faire exploser des voitures piégées. Ce qui peut apparaître comme un baroud d’honneur, et c’en est un, assurément, est aussi la démonstration de la vulnérabilité de nos arrières.

Ce conflit, comme tous les autres, et comme l’a rappelé le général Desportes avec la clarté qu’on lui connaît, est avant tout un affrontement des volontés, entre la nôtre, forte mais souvent éphémère, et celle de l’adversaire, puissante et durable. Les jihadistes actifs au Mali, qui bénéficient de leur propre expérience comme des conseils de leurs frères d’armes au Yémen ou au Pakistan, savent qu’ils doivent nous infliger des pertes et internationaliser le conflit. Pour éviter cette évolution, la France doit, rapidement, couper des têtes afin de casser, au moins pour un temps, l’organisation des katibats d’AQMI. On sait de longue date que l’élimination des émirs ne résout rien à long terme mais, outre que ça détend quand même, la France n’est pas au Mali pour régler une bonne fois l’épineuse question du jihad, menace que bien peu parviennent à appréhender dans sa fascinante complexité et qui alimente surtout les conversations de comptoirs à la télévision ou sur Internet. L’opération Serval a été décidée et déclenchée pour libérer le Nord Mali et casser AQMI autant que faire se peut. Et inutile de voir en moi un militariste cocardier, ça ne prend pas.

Face à ces impératifs opérationnels, le bilan français contre les jihadistes paraissait modeste. Depuis le 11 janvier, et malgré les raids aériens initiaux, les pertes dans les rangs des jihadistes semblaient décevantes. Evidemment, l’absence de drones de combat et les mesures de sécurité appliquées par l’ennemi empêchaient la réalisation de frappes ciblées. Il fallait, dès lors, continuer à pousser les combattants ennemis vers le Nord, dans leur bastion naturel de l’Adrar des Ifoghas, au sud-est de Tessalit. Puisqu’il était impossible de leur imposer un affrontement direct et classique, les voir se réfugier dans ce massif (qui ne fait pas 25km2 comme le disait il y a quelques jours un journaliste de France Inter, mais 250.000…) était inévitable, et c’est donc là qu’il s’agit d’aller les chercher, au risque de combats sérieux et de pertes humaines en proportion.

Evidemment, il se trouvera toujours de respectables commentateurs, confits dans la haine et le ressentiment, pour mettre en doute l’évidence, et qualifier certaines images de bidonnages. Les mêmes, il y a moins d’un an, accusaient les autorités françaises de cacher dans des armoires fortes les enregistrements de Mohamed Merah prouvant qu’il était un agent provocateur. On sait ce qu’il faut penser d’eux, et de leurs ambiguïtés face à des terroristes qui tiennent en échec leur propre armée depuis près de vingt ans. J’ajoute, car je suis taquin, qu’il n’est pas inintéressant de rappeler que déjà, en 2004, les forces tchadiennes (FANT, comme me le rappelait un lecteur assidu) avaient infligé une sévère défaite aux hommes du Para. Ça ne vous fait rien, qu’une armée africaine ait plus de bilan que l’ANP contre VOS terroristes ? La paille, l’œil du voisin, et toute cette sorte de choses, les gars.

Reste que l’absence de pertes au sein du commandement d’AQMI au Sahel était un problème, qui  commençait à faire jaser du côté de certaines administrations. La mort d’Abou Zeid, dont on attend toujours la confirmation officielle mais qui a été jugée probable, ce matin, par le chef d’état-major des armées, pourrait ainsi être le premier succès véritablement notable contre AQMI.

Avec la candeur qui sied à ceux qui ont vanté les réalisations pleines d’humanité du Viêt-Cong ou les succès sociaux de Staline, une poignée de journalistes a paru s’émouvoir, ces derniers jours, des méthodes françaises et tchadiennes. Pour ces belles âmes, faire la guerre ne semblait pas impliquer de tuer des ennemis qui, oui, sont des hommes, égaux à leur naissance en droit et en devoir mais qui ont gagné celui de mourir au combat, emportés par une rafale ou disloqués par une bombe bien placée. Et oui, cela implique qu’on les traque, qu’on les blesse, qu’on les tue, qu’ils souffrent, qu’ils aient peur, qu’ils meurent en pensant à un amour de jeunesse ou à la maison de leur enfance. Oui, quand le général Desportes, parle de volonté, il parle d’abord de celle de tuer et de mourir. What else?

La mort d’Abou Zeid, premier émir jihadiste tué par la France, pourrait bien, cependant, être une douloureuse occasion de tester notre volonté. Depuis le 28 février, nous sommes quelques uns, ici et ailleurs, à nous interroger sur ce convoi de jihadistes traité par un raid aérien puis des combats terrestres. Quand on suit un peu l’actualité politique française, on est bien obligé de préférer, le plus souvent possible, le mutisme de nos responsables gouvernementaux, capables de se contredire sur la date de Noël. Certains silences, cependant, sont gênants, sinon inquiétants, et on sent comme un flottement au sujet des conséquences de ces combats dans les Ifoghas. Ce soir, le ministre de la Défense a encore déclaré qu’il ne disposait d’aucune preuve de la mort d’Abou Zeid ou de Belmokhtar, contredisant le président tchadien qui, lui, n’a guère de doutes – il faut dire que ce n’est pas son genre – alors qu’une photo prise sur le terrain est censée accréditer la mort du borgne le plus fameux du jihad et que nous sommes déjà quelques uns (qui se reconnaîtront) à nous demander si la photo a bien été légendée…

Le plus important reste, de loin, le sort de nos compatriotes. Une fois de plus, on ne peut qu’assurer aux familles que nos pensées sont avec elles en ces terribles journées.

 

 

Et, au fait, la semaine dernière, j’ai eu l’occasion d’avoir des nouvelles, par un de ces hasards qui font le sel de la vie, de la famille des Français enlevés au Cameroun. Vous n’imaginez pas l’effet qu’ont eu sur elle les propos du ministre des Anciens combattants. Près de deux semaines après, Kader Arif est toujours ministre, et il n’a pas montré le moindre signe de repentir. La soupe est bonne, n’est-ce pas, mais pour l’exemplarité, va falloir repasser.

Une vie de secrets et de tromperies

J’aime les virtuoses. J’aime la manière dont leur technique, au lieu de servir leur égo, sert leur art et nous élève. Orson Welles, Steven Soderbergh, Brian De Palma, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Russell Banks, Cormac MacCarthy, Julien Gracq, Marguerite Yourcenar, Stefan Zweig, Kafka, Hélène Grimaud, Yo-Yo Ma, Alexander Brailowski, Jimmy Page, Hendrix, Eric Clapton…

Robert Littell est de ceux-là. Avec humilité, et avec une déconcertante aisance, il expose depuis des années les mécanismes du renseignement. Loin des intrigues d’un John Le Carré ou des raffinements littéraires d’un Graham Greene, Littell ne renonce cependant pas à la complexité de l’espionnage et du contre-espionnage. Tout son talent réside dans sa capacité à présenter clairement les enjeux de cette activité sans la caricaturer et sans la compliquer inutilement.

Sous sa plume vivent ou revivent des légendes, comme James Angleton ou Kim Philby, jamais réduites à de simples ombres mais au contraire très humaines. Dans bien des cas, on apprend plus de choses dans ses romans sur la CIA et la Guerre froide que dans les compilations plus ou moins adroites que nous servent les rares à oser écrire en France des essais sur le renseignement. A ce titre, Littell éclaire brillamment ces années où se joua le sort du monde dans les mains de quelques hommes, passionnés et écrasés par leur mission, comme le montra Robert De Niro dans The Good Shepherd (2006, avec Matt Damon, Angelina Jolie, Alec Baldwin, William Hurt, Joe Pesci et Timothy Hutton).

 

La force des romans de Robert Littell vient d’un mélange rare d’érudition, d’humour et d’empathie, et d’une parfaite maîtrise formelle. Littell comprend parfaitement les mécanismes de ce qui se trame, il expose l’envers du décor, dévoile les grandeurs et faiblesses de ses personnages. Tous ne sont pas fréquentables, il y a des psychopathes, des assassins, des faux naïfs et des vrais crétins, mais tous jouent au même jeu et c’est ce qui le rend intéressants, et pour certains d’entre eux attachants.

 

De tous ses livres, et il y en quand même quelques uns, il me semble qu’il faut avoir lu le prodigieux La Compagnie: le grand roman de la CIA (2002), incroyable fresque qui couvre plus de cinquante ans d’affrontement Est-Ouest.

Littell y mélange avec maestria les thèmes qu’il explore depuis le début de sa carrière : les agents dormants, les fausses identités, la trahison, les manoeuvres d’agences, les missions impossibles, les drames personnels, et le résultat est proprement étourdissant. Le plaisir intellectuel devant les intrigues entrecroisées russes et américaines est incroyable, et il m’est arrivé, lors de ma première lecture, de jubiler comme lors de certaines enquêtes. La Compagnie est sans doute un de mes romans d’espionnage préférés et je l’ai offert ou conseillé à tous mes amis. Aussi n’ai-je pas été plus surpris que cela quand, en 2004, le chef du service de documentation de mon administration, un homme plus connu pour ses horribles chemises et ses épouvantables cravates que pour ses succès, a refusé de le commander pour l’édification de la jeunesse, écartant la suggestion d’un revers méprisant de la main en laissant tomber  « Peuh, ce n’est que de la fiction ». Une épée, on vous dit.

En 2007, les frères Scott, qui n’avaient pas eu la chance de bénéficier de cette puissante appréciation, ont adapté pour la télévision le roman de Littell, avec Michael Keaton, Chris O’Donnell et Alfred Molina. Le résultat est plus qu’honorable.

Littell a su dépasser l’immense réussite qu’est La Compagnie, et ses romans suivants ont confirmé qu’il gagnait encore en maîtrise et que son inspiration était intacte. En 2011, la publication de Philby: portrait de l’espion en jeune homme, constitue un nouveau sommet. Sous une forme que je ne dévoilerai pas ici et qui se prête à merveille au sujet, Robert Littell explore le monde du renseignement de la fin de l’entre-deux guerres, nous fait croiser des personnages fascinants et met en place ce qui s’avérera être la plus retentissante trahison de l’espionnage britannique. Encore une fois, la virtuosité n’est pas vaine, et elle est même parfois prétexte à une véritable émotion.

La lutte contre le jihadisme, sans être une partie de plaisir, n’atteindra sans doute jamais la complexité et le raffinement de l’affrontement entre services de vrais professionnels. Pour se souvenir de ce que le monde du renseignement fut il y a quelques décennies, pour réaliser qu’il n’a finalement guère changé et pour anticiper les luttes qui se dessinent, il faut lire Robert Littell. Et il faut lire Robert Littell pour le plaisir de l’art.