Tes pensées te trahissent, Luke.

Je ne suis, évidemment, pas un spécialiste de la République centrafricaine (RCA), et je me garderai donc bien de toute réflexion sur l’histoire, douloureuse, de ce pays. J’en profite cependant pour m’étonner que certains puissent se prétendre sans rougir « spécialistes de l’Afrique », un continent immense, bordés par deux océans, abritant 54 pays reconnus par les Nations unies. Une telle expression révèle, à mon sens, outre un orgueil démesuré, un certain mépris pour l’Afrique et les Africains. On imagine la tête de certains si demain l’auteur d’une thèse sur le Portugal ou la Sicile entreprenait de parler doctement de la Suède ou de l’Irlande en mettant tout le monde dans le même panier. Voilà, c’est dit et ça m’a fait du bien, même si ça n’a rien à voir.

Pour la deuxième fois cette année, notre pays intervient donc militairement en Afrique, dans d’anciennes colonies, afin d’y restaurer un semblant d’ordre et d’y sauver, bien tardivement, ce qui peut encore l’être, à commencer par la vie des civils pris dans des combats auxquels personne ne comprend plus rien. Avec près de 3.000 hommes encore engagés au Mali, 1.600 en cours de déploiement en RCA, des détachements des forces spéciales engagés au Niger (et ailleurs), des implantations permanentes au Sénégal, en RCI, au Tchad et à Djibouti, sans parler du raid en Somalie pour sauver, en vain, un membre de la DGSE détenu par les Shebab, il est manifeste que l’Afrique reste le terrain d’action par excellence de notre diplomatie militaire.

Nous sommes venus en paix.

Les mêmes commentateurs sans mémoire, énumérant pour la seule année 2013 le Mali, la RCA et notre faux départ en Syrie, en tirent la conclusion définitive que la France est devenue, subitement, une nation belliciste et que le Président, au plus bas sur la scène intérieure, trouve dans ces expéditions guerrières un nouveau souffle, presque une récréation. Rien n’est évidemment plus faux, et on ne peut que déplorer que pas un seul instant le doute n’effleure certains. On se demande d’ailleurs à quoi peut bien servir Google, qui donne pourtant accès à quantité de chronologies, d’études et d’articles prouvant que le monde n’a pas commencé lorsque de jeunes journalistes ont créé leur compte Facebook.

La France, en effet, au-delà de ses discours moralisateurs et de sa posture d’innocence outragée, n’a cessé de combattre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il est sans doute inutile de revenir sur les conflits majeurs qu’ont été les guerres d’Indochine puis d’Algérie, mais on peut en revanche rappeler que notre grande nation, si prompte à sermonner l’Empire comme le fit en 2003 un mauvais poète devenu affairiste et dont le nom m’échappe, est intervenue à des dizaines de reprises dans le monde, attaquant l’Egypte en 1956, menant au Tchad de vigoureuses campagnes militaires relevant de la contre-guérilla intérieure ou d’un conflit à peine voilé avec la Libye, faisant le coup de feu en Ex-Yougoslavie contre les Serbes de Bosnie, sympathiques défenseurs de l’Europe chrétienne, soutenant activement la Mauritanie et le Maroc contre le Polisario, portant à bout de bras des régimes africains censés être indépendants et souverains, couvrant moult turpitudes des potentats locaux, défonçant l’Irak en 1991 après l’avoir surarmé entre 1980 et 1988, se battant au Liban contre la riante Syrie et l’Iran révolutionnaire, s’associant dès 2001 aux opérations de combat en Afghanistan contre les Taliban et Al Qaïda, participant à la calamiteuse intervention internationale en Somalie, patrouillant au large de ce même pays dix ans plus tard pour y combattre la piraterie, soutenant l’insurrection libyenne en 2011, etc.

Les armées françaises n’ont donc jamais cessé de combattre hors de nos frontières depuis 1945, pour des motifs plus ou moins nobles, en déployant un savoir-faire acquis lors de la conquête de nos colonies et entretenu lors de leur perte. Nulle révélation, donc, mais bien des questions à poser, en revanche, sur le bilan des indépendances africaines. Les historiens détermineront si la politique étrangère de la France a bien été marquée, depuis 1960, par la gestion de cet empire colonial défait, en ajoutant à la faute originelle de la conquête les errements d’une politique postcoloniale à courte vue, construite sur la défense sans imagination d’intérêts stratégiques nationaux mais aussi financiers personnels.

Il se trouve, forcément, toujours une poignée d’individus pour entonner le refrain bien connu d’une France colonialiste, raciste, paternaliste, mêlant sans vergogne dans leur discours l’intervention au Mali de 2013 et la répression de l’insurrection en RCA en 1996. La réalité est toujours trop complexe pour ceux dont le discours est formaté par de vieilles lunes idéologiques, et on se souvient en ricanant de ceux qui, en 1978, ne voyaient dans le raid sur Kolwezi qu’une insupportable ingérence coloniale.

La France, dès qu’elle pose une botte de saut en Afrique, est en effet aussitôt accusée de défendre ses intérêts. Commençons par reconnaître que l’accusation ne repose pas sur du vent, puisque les relations de Paris avec ses anciennes colonies, depuis leurs indépendances, n’ont pas toujours correspondu à la grandiloquence moralisatrice des discours de nos grands hommes. Mais ceci étant posé, il est permis de rappeler que la défense d’intérêts économiques et/ou stratégiques n’a rien de bien nouveau, quand bien même y en aurait-il en RCA, et surtout, que les intérêts d’une nation comme la France ne peuvent être réduits à des éléments simplement matériels.

Il est, en effet, du devoir d’une puissance dont les relations avec l’ancien empire sont restées aussi étroites d’intervenir dès lors que se profilent des crises politiques dont les conséquences humanitaires peuvent être terribles. Au-delà de l’épouvantable expérience rwandaise, il convient de rappeler que la France du général De Gaulle a joué la politique du pire au Biafra et qu’il n’est sans doute pas inutile pour Paris de se préoccuper, désormais, de la vie des populations civiles. Les remarques des uns et des autres sur les violences ethniques comme outil de règlement des conflits ou comme étape inévitable d’un processus historique sont à la fois insupportables de cynisme et inacceptables.

La morale, la cohérence de la posture, la concrétisation des invocations sont devenues des caractéristiques indispensables des diplomaties des puissances occidentales, sur lesquelles sont jugés les gouvernants, aussi bien par leurs électeurs que par le monde qui les observe. On peut le déplorer, le moquer, même, mais c’est ainsi. Les défenseurs des Droits de l’Homme, à tort ou à raison, sont plus exigeants avec les pays occidentaux qu’avec la Russie, la Chine ou l’Iran, et le débat sur la crise syrienne l’a bien montré. On peut d’ailleurs noter, en passant, que ceux qui soutiennent Damas ou Téhéran ou Moscou n’appartiennent pas à des camps politiques, aux extrêmes de notre spectre politique, connus pour leur attachement à ces valeurs bourgeoises et décadentes.

Les accusations de bellicisme ou de néocolonialisme sont d’autant plus idiotes qu’on ne peut que constater que la France de 2013 n’est pas une puissance rayonnante et orgueilleuse en pleine expansion. Combien d’interventions armées décidées par Paris depuis 1989 ont été des agressions froides contre des Etats en paix ? Combien ont été déclenchées comme retentissent des coups de tonnerre dans des ciels bleus ?

Au contraire, depuis près de 25 ans, nos forces armées ne font que réagir à des crises, à tenter de s’interposer dans des conflits intérieurs, à suivre les décisions souvent tardives de décideurs, quel que soit leur camp, toujours en retard d’une évolution, courant après les événements pour sauver ce qui peut l’être. A cet égard, notre nouvelle intervention en RCA, la dernière en date d’une série presque interminable, comme le rappelle Mars Attaque, est bien la marque d’une puissance qui ne fait que gérer les catastrophes, déployant avec le génie qu’on lui connaît des unités militaires d’un bout à l’autre d’une région qui n’en finit pas d’illustrer la faillite de l’Afrique centrale postcoloniale.

Il est, par ailleurs, assez cocasse d’accuser de bellicisme une nation dont les forces armées, avec un admirable stoïcisme, subissent des coupes sombres depuis des décennies, réinventant à chaque guerre le système D qui fait le charme de nos couleurs et force l’admiration de nos alliés. Adeptes de la méthode Coué, persuadés que leurs convictions politiques et leurs certitudes techniques s’imposent à tous, nos chefs n’en ont cure, préférant le panache à la gestion rigoureuse, osant affirmer sans s’étouffer que la France « gardera la première armée d’Europe en 2020 », tirant gloire d’être les leaders par défaut d’un continent démilitarisé dont il est devenu routinier de se demander s’il n’est pas en train de commettre un suicide stratégique.

Il n’échappera pas au plus néophyte des observateurs que c’est donc lorsque les menaces extérieures ne cessent de croître et lorsque les besoins en moyens militaires projetables se font criants, que la France, plus que jamais arcboutée sur les certitudes de ses chefs, dissout des unités, annule des commandes, et fait râler une armée que l’on sait pourtant républicaine et loyale – quand d’autres corporations, sous des prétextes parfois abscons, n’hésitent pas à protester.

D’ores et déjà, les esprits les plus attentifs relèvent que notre intervention en RCA offre une nouvelle démonstration des lacunes capacitaires, déjà criantes au Mali. Le survol de Bangui par des Rafale illustre même la remarquable inadéquation de notre politique industrielle de défense, tandis qu’il nous faut quémander à des alliés à peine mieux lotis des moyens aériens pour transporter nos petits gars.

Y a-t-il un lien entre notre propre faillite et celle de nos obligés, soigneusement maintenus en place contre vents et marées ? Doit-on chercher dans l’échec de nos élites la cause de celui de nos anciennes possessions africaines ? Toutes ces questions ne sont pas que pures spéculations de rhéteurs et de polémistes, elles ne sont que la conséquence immédiate du spectacle affligeant que nous renvoient les rues de Bangui et de Kidal, sans aucun misérabilisme, sans la moindre sympathie pour la soi-disant fatalité africaine que l’on nous vend et auxquelles semblent croire certains de nos universitaires, de nos diplomates ou de nos espions. Les drames humains auxquels nous essayons tardivement de répondre devraient nous inciter à réfléchir enfin à nos ambitions et à la stratégie qu’il conviendrait d’adopter pour les atteindre. Hélas, et comme cela est brillamment relaté ici, partout où le regard se porte on ne trouve que vide et ruines.

Il paraît que Dieu n’aime pas les trouillards. L’Histoire, quant à elle, est sans pitié avec les imbéciles.

Le commissaire Bialès porte un costume laine et soie, avec chemise et cravate aux motifs rappelant ceux de Calder.

Nous ne céderons rien, nous devons aller jusqu’au bout, a déclaré ce matin le Président au sujet de notre intervention au Mali. Cette phrase, admirable de fermeté, tranche singulièrement avec l’optimisme du ministre de la Défense au mois de mai dernier. A l’époque,  la guerre n’était pas finie mais l’après-guerre commençait (une réflexion dont je ne me suis jamais complètement remis) et le retrait n’allait pas tarder à commencer. Aujourd’hui, 3.000 de nos soldats font encore le coup de feu au Mali, et on annonce même l’envoi de renforts, tandis que le ministère de l’Intérieur, poursuivant une stratégie ancienne d’implantation internationale, vient de créer un nouveau poste à Dakar pour coordonner les activités de renseignement dans la région. Si j’avais mauvais esprit, je pourrais ajouter qu’il serait déjà bon que ça se coordonne à Paris, et si j’étais caustique, je pourrais sans doute me laisser aller à remarquer que coordonner le renseignement au Sahel, c’est comme essayer de chercher un programme politique au Front National. Mais, étant plutôt un gentil garçon, je préfère, à la réflexion, me caler dans mon canapé, un mojito à portée de main, et contempler le cirque.

C’est, en effet, avec une triste lassitude qu’il faut constater, aujourd’hui, que cette apparente détermination relève, au mieux de l’incantation, au pire de l’inconscience. Inutile, en effet, d’être le plus brillant des stratèges à la retraite – de ceux moqués, par exemple, par le ministre de la Défense ou quelques députés à peine alphabétisés, de tous bords – pour percevoir que tout ne se passe pas nécessairement comme souhaité dans les lointaines terres du Sahel. En réalité, d’ailleurs, si la situation actuelle n’est évidemment pas souhaitée par nos gouvernants, elle ne saurait être une surprise pour eux tant les mises en garde ont été nombreuses depuis plus d’un an. Nous sommes même quelques uns à avoir annoncé, avec les moyens des pauvres artisans que nous sommes devenus, les difficultés actuelles (ici, s’agissant de votre serviteur), et on peut penser que d’autres, plus puissants, mieux renseignés, l’avaient fait aussi. Si rien ne se passe comme on le voudrait, tout se passe, en revanche, comme prévu.

Comme prévu, donc, et malgré les mâles assurances de l’amiral Guillaud au mois de janvier dernier, les jihadistes se sont révélés un peu plus coriaces que les milices du Kivu. Aguerris, expérimentés, fins tacticiens, les hommes que nos troupes et leurs alliées ont affrontés au Mali n’ont pas tremblé sous les coups et se sont même accrochés avec acharnement au terrain. Je vous concède que la combativité de jihadistes, des gars que l’on peut raisonnablement qualifier de fanatiques et qui font le coup de feu depuis près de vingt ans dans la région, était imprévisible. Ah la la, c’est bien du malheur.

Puis, toujours comme prévu, ces braves garçons, certes un peu turbulents, n’ont pas attendu que nos chasseurs leur expédient quelques bombes bien placées. Pour des raisons encore très mystérieuses, ils ont manœuvré, ont éclaté leur dispositif, ont sécurisé leurs communications et ont attendu que ça passe dans les pays voisins. Il faut dire, et il s’agit là d’un choc (attention : percée conceptuelle) phénoménal : les Etats du Sahel, parmi les plus pauvres, de la planète, ne sont pas en mesure de contrôler leurs frontières malgré les assurances données à qui veut bien les entendre. Je vous laisse vous ressaisir.

Du coup, évidemment, quand l’ennemi se défend, qu’il manœuvre, qu’il contre-attaque, nous voilà bien démunis. S’agissant des jihadistes, l’aisance avec laquelle ils alternent le terrorisme urbain et la guérilla est connue, et a été décrite de longue date, mais encore faudrait-il lire les notes. Cela nous éviterait les remarques étonnées de colonels aux postes importants qui lancent en public « Mais on ne pensait pas qu’ils se battraient autant ». Soupir.

Près d’un an après le début de l’intervention française au Mali, le théâtre a donc évolué, non pas en fonction du wishful thinking de certains, mais selon des processus maintes fois observés. Du coup, le calendrier de retrait a explosé, et s’il est sans doute prématuré de parler d’enlisement, on ne peut plus exclure une présence militaire longue, très longue, au Mali, mais aussi au Niger, et sans doute ailleurs.

Je ne pense pas trahir de secrets en indiquant ici que la crainte d’attentats ne cesse d’ailleurs de grandir au Niger, donc, mais aussi en Mauritanie ou au Sénégal, cible idéale de cellules jihadistes ambitieuses, capables de frapper et, évidemment, inspirées par les autres composantes du jihad mondial. Je ne m’attarde pas sur ce dernier point, j’ai noirci des milliers de pages depuis des années à ce sujet, et ça devient une rengaine.

Le fait est que la situation est loin de se stabiliser au Mali, et on en vient à faire la publicité de la destruction d’un seul pick-up dans le désert dans la nuit du 13 au 14 novembre. On est loin des grandes opérations de l’hiver passé, dont on ferait d’ailleurs bien de revoir les conséquences sur AQMI et le MUJAO à la baisse, et notre armée s’enfonce désormais dans cette zone molle, cette période longue et indécise de ratissages, de harcèlement réciproques avec l’ennemi, qui fait toujours le jeu du faible du Sud contre le fort du Nord.

Il va donc falloir rester, encore des mois et des années, et livrer une guerre longue pénible, dans un pays toujours en proie à des tensions politiques et communautaires, au cœur d’une région qui s’enfonce dans le chaos. Et parce que c’est la France, il va de soi que cette crise qui n’en finit pas va receler bien d’autres motifs de fâcherie.

Une fois salués le courage et l’abnégation de nos soldats et des fonctionnaires qui les soutiennent, sur le terrain ou à Paris, dans les ambassades ou dans les ministères, il est quand même permis de s’interroger sur l’aveuglement des décideurs. Déclencher cette guerre a été une admirable décision, et il n’est pas impossible qu’elle reste comme un des plus grands moments du mandat du Président. Force est cependant de constater que ça ne suit pas, derrière – comme d’habitude, pourrait-on dire.

Faut-il s’attarder sur les erreurs d’appréciation de certains chefs militaires ? Doit-on souligner les difficultés entre les administrations à Paris ou ailleurs ? Il y a un an, le chef du COS, désormais à la tête de la DRM, déplorait le manque de coordination entre les services, et on ne dirait pas que les choses se soient tellement arrangées depuis. Pas grave, c’est juste la guerre, hein, pas d’affolement.

De même, puisque nos chefs avaient décidé que nous ne resterions pas au Mali, rien n’a été préparé dans l’hypothèse où il nous faudrait malgré tout rester. Et si les chars allemands traversent les Ardennes ? Mais puisqu’on vous dit que c’est pas possible, alors ? Rien n’est donc prêt, ou si peu, et il va de soi que ce ne sont pas nos immenses moyens financiers qui vont nous permettre de nous sortir de là, sans parler de la main ferme qui exerce le pouvoir en France.

Je n’aurai pas, non plus, la cruauté de m’appesantir sur l’armée malienne, encore bien chétive, sur les troupes de la MINUSMA, à l’utilité toute relative, ou sur le MNLA, pitoyable formation minant avec une admirable constance la cause des Touaregs à coup de déclarations ridicules (« L’armée française fait des rafles ») ou de révisionnisme éhonté (« Nous avons combattu l’islamisme bien avant les Français »), sans parler des #MNLAfacts qui font les délices de Twitter : Il y avait un membre du MNLA avec Armstrong sur la Lune, le MNLA sait qui a tué JFK, le MNLA a la clé de la consigne de la gare routière de Nazareth où est entreposé le Graal. Bref.

On est bien obligé, en revanche, de contempler avec inquiétude l’état de la communauté française du renseignement dans la zone. La libération, dans des conditions pour le moins étonnantes, des otages d’Arlit a ouvert une crise entre le boulevard Mortier et le ministre de la Défense qui n’a pas fini de faire tousser. Manifestement, personne, rue Saint-Dominique, ne se souvient de la raison, purement tactique, qui a fait passer les services extérieurs de Matignon à Brienne. Du coup, on essaye de faire rentrer dans le giron un service qui n’y a jamais vraiment été. Et il semble, soit dit en passant, bien plus facile de faire claquer des garde-à-vous à des militaires et des civils culturellement très loyaux que de condamner les dérives d’une poignée de Bretons en roue libre défiant ouvertement l’autorité de l’Etat, pas vrai, Monsieur le Ministre ? De même, il est assez baroque de voir un ministre régalien marginaliser une administration qui ne l’est pas moins au prétexte qu’elle ne parvient pas à remplir une mission rendue impossible par la parole présidentielle. La France ne paye donc pas de rançon, mais elle fait payer les copains et valorise les affairistes. On sent là toute la puissance d’une solide autorité morale.

Entre des services qui ne se parlent pas et d’autres auxquels on ne parle plus, il manquait cependant la touche de fantaisie du ministère de l’Intérieur. Nous voilà désormais servis, puisque M. Valls a annoncé aujourd’hui la création d’un poste d’ASI, à Dakar, chargé de coordonner la lutte anti terroriste au Sahel.

Il n’a pas échappé à votre sagacité que les Etats de l’Afrique occidentale française étaient indépendants, mais ces détails ne concernent pas certains policiers, qui rêvent depuis des décennies de combattre la menace terroriste qui nous vise sans s’embarrasser des espions et autres gendarmes, à peine capables de libérer des otages ou d’attraper des voleurs de poules (sic, entendu en délégation interministérielle), qui ne voient pas pourquoi ils devraient prendre au pied de la lettre le qualificatif d’Intérieur. Il va de soi que l’arrivée d’un nouvel acteur de ce genre dans la région va considérablement fluidifier l’ensemble du dispositif, déjà complexe, déjà fatigué, déjà confronté à ses échecs. Comment va-t-on articuler tout ça ? On s’en moque, il faut être là, s’agiter, être visible, se mêler de tout, et de toute façon on verra bien, c’est pas comme si c’était important.

Les policiers, et ils n’ont pas tort, viennent ainsi combler le vide laissé par d’autres, occupés à d’impossibles missions (« Essayez de ramener les gars d’AQMI à la raison », « Mettez les Nigériens au boulot », « Liquidez-moi ces émirs, sans drones, et sans source technique propre, ‘veux pas le savoir »), mais on est en droit de douter du succès de leur projet.

La douloureuse affaire de Kidal comme l’enlèvement du Père Vandenbeusch au Cameroun démontrent, pour ceux qui ont le comprenoir un peu grippé, que la menace terroriste s’étend, hors de tout contrôle, et qu’elle prend, ici comme ailleurs, de multiples formes : attentats, enlèvements, guérilla, actions spectaculaires à fort retentissement politique. Comme je l’ai déjà écrit, je n’ai pas de solution. Depuis plus de dix-sept ans, je ne peux que réfléchir à la répression, puisque la prévention comme les solutions politiques semblent encore à concevoir. Mais pour réprimer, encore faudrait-il des moyens, des chefs et des agences qui se parlent, de la lucidité, des objectifs réalistes et des réflexions sans tabou. En attendant, et puisque je suis décidément très content de ne plus être au milieu de ce foutoir, je dessine, à mes heures perdues, et je me disais que cet insigne pourrait convenir aux forces de l’opération Serval :

Allez, le bar est ouvert. Joue-le pour moi, Mokhtar, tu l’as bien joué pour elle.

Naked force has resolved more conflicts throughout history than any other factor.

En 1997, Paul Verhoeven, sulfureux cinéaste néerlandais exilé à Hollywood, réalise Starship troopers, un film de science-fiction mettant en scène une guerre sans merci entre les humains et une race extraterrestre.

 

Verhoeven, connu du public américain pour Robocop, Basic Instinct, Total Recall et Showgirls, a connu en Europe une carrière de cinéaste pour le moins « underground » qui lui a permis de révéler au monde le talent de Rugter Hauer (que l’on verra dans Blade Runner ou dans The Hitcher). Son premier film américain, La chair et le sang, est une œuvre pour le moins éprouvante, qui ne connaît hélas pas le succès escompté mais donne déjà le ton.

 

 

Starship troopers, tiré du roman de Robert Heinlein Etoiles, garde-à-vous (1959), permet à Verhoeven de développer ses thèmes favoris : ironie politique, violence guerrière, érotisme. Hélas, son message est mal compris aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis où sa verve a été confondue avec un mélange de voyeurisme et de complaisance. En réalité, le film est une pourtant une charge d’une rare violence et d’une grande lucidité sur les pires excès de la société américaine en guerre.

Reprenant les principes fondamentaux de l’Amérique en guerre, le film présente le conflit contre les Arachnides comme une véritable croisade pour la défense de l’humanité, sans jamais s’intéresser aux motivations de l’adversaire. Les clips d’information déforment outrageusement la réalité en présentant l’adversaire de façon à tout justifier. Sept ans après les délires médiatiques de la guerre contre l’Irak, la leçon ne manque pas de piquant et force à peine le trait. Tout y passe : briefings, intervention d’experts, cartes, interviews de combattants, etc.

La rhétorique utilisée par les médias dans le film (« A good bug is a dead bug ») n’est d’ailleurs que la version moderne des pires slogans des guerres indiennes du 19e siècle, lorsque la presse américaine et les généraux de l’US Army rivalisaient dans le racisme et appelaient à un véritable génocide. Cette négation de la dignité de l’adversaire conduit même certains stratèges à sous-estimer ses capacités militaires, et le réveil sera brutal pour les starship troopers.

La présence de Michael Ironside, véritable gueule du cinéma d’action et habitué des films de SF (Total recall, du même Verhoeven, et la série culte V), en professeur puis en baroudeur, donne une vraie signature au film. Le personnage d’Ironside (« Jean Rasczak ») en dit long sur la société que nous prédit Heinlein : démocratie à deux vitesses, dans laquelle la citoyenneté n’est accordée qu’à ceux qui ont combattu pour la Fédération, cette société est d’un militarisme militant et n’est pas sans rappeler la Sparte sublimée des totalitarismes du 20e siècle. La méthode même est celle de Rome, et sera appliquée par l’US Army aux émigrants latinos lors des pires heures du conflit irakien, entre 2003 et 2006.

Evidemment, Paul Verhoeven utilise de nombreux symboles visuels pour appuyer son message. Comme dans la trilogie historique (77-79-83) de Star Wars, les uniformes rappellent ceux de la Wehrmacht (couleur des treillis, insignes, casquettes), et certains portent même des tenues très proches de celles des SS. Quant aux grades, ils sont identiques à ceux des officiers nazis. On ne saurait être plus clair.

Mais Verhoeven est également un cinéaste qui doit remplir un contrat, et son producteur (Touchstone Pictures, une filiale de Disney, qui fait dans la finesse : elle a produit Con air, un film divertissant mais pour le moins nauséabond) attend un space opera. Le cinéaste néerlandais ne se fait donc pas prier et déroule toutes les étapes du film de guerre : la bande de copains, les amourettes, la séparation, l’entraînement – avec un sergent, interprété par Clancy Brown (immortel Kurgan de Highlander en 1986) et ouvertement inspiré de l’instructeur de Full metal jacket (1987, Stanley Kubrick) les bavures, les premiers combats, les situations de crise et finalement la victoire.

Verhoeven connaît aussi ses classiques, et il parsème le film de références : ses troopers débarquent comme ceux de James Cameron dans Aliens, les vaisseaux de la Fédération partent au combat comme ceux de l’Empire dans Star Wars, et les vagues d’assaut de fantassins font référence à celles du D-Day.

Mais ses références vont plus loin. Sans jamais le citer, il s’inspire de Lovecraft dans sa description des « mères ». Le « cerveau » des arachnides est visuellement très sexué, voire franchement obscène, et pour qui connaît les illustrations des récits de Lovecraft, tout est là. Le film, qui ne lésine pas sur les scènes de nu et sur la promiscuité – comme dans le roman de Joe Haldeman La guerre éternelle – se moque du puritanisme de la société US. D’ailleurs, et bien qu’il soit difficile d’éprouver de la sympathie pour les Arachnides, on ne peut qu’être épouvanté par le traitement subi en laboratoire par le fameux « cerveau » capturé.

Ce mépris pour l’adversaire conduira l’Administration Bush aux excès que l’on sait à Guantanamo ou à Bagram, et confirmera qu’une supériorité morale ne tient pas longtemps lorsqu’elle sert de paravent à l’injustifiable. Les déclarations de certains des personnages de Starship troopers n’auraient sans doute pas été désavouées par Donald Rumsfeld du temps de sa splendeur.

 

Y’a des impulsifs qui téléphonent, y’en a d’autres qui se déplacent

Le 5 octobre dernier, les forces spéciales impériales ont conduit sur les rivages africains deux raids spectaculaires contre deux responsables jihadistes. En Somalie, les petits gars de la SEAL Team 6 sont ainsi (re)venus défier sur leur terrain les Shebab, à Barawe, fief d’Ahmed Godane, pour y atteindre Abikadir Mohamed, dit Ikrima, l’homme des réseaux internationaux du mouvement, devenu après l’affaire de Nairobi (21-24 septembre 2013) une personnalité très en vue. En raison d’une très forte résistance, et alors qu’il aurait pu bénéficier d’un appui aérien rapide et sans doute décisif, le chef du détachement a choisi de renoncer afin d’éviter un carnage. On l’en remercie.

Pendant ce temps, à Tripoli et non à Vera-Cruz, un commando de la Delta Force a capturé en douceur Nazih Abdul Hamed al-Raghie dit Abou Anas Al Libi, une légende du jihad que quelques amateurs persistent à qualifier de « membre présumé d’Al Qaïda » – de même que Lucky Luciano était un membre présumé de la mafia, comme chacun sait. L’opération, exemplaire, a mis fin à une traque commencée aux lendemains des attentats fondateurs du 7 août 1998 à Nairobi et Dar-Es-Salam.

Aussitôt, comme si on annonçait enfin la venue du Sauveur, de nombreux commentateurs plus ou moins autorisés ont affirmé, d’une seule voix vibrant d’émotion, que la doctrine anti terroriste impériale venait, sans le moindre doute possible, de changer et qu’il s’agissait de la mise en application visible du discours prononcé par Barack Obama au mois de mai 2013.

Que n’entendit-on pas, en effet, dans les jours qui ont suivi ces deux opérations ? Que, par exemple, les raids de drones avaient diminué de 50% depuis mai. Que les forces spéciales se voyaient ainsi réhabilitées. Une vieille gloire dont l’occupation principale est de mentir dans le tout Paris au sujet de son bilan (et qui en vient même, ces jours-ci, à se contredire sur l’attentat de Karachi) se laissa même aller à quelques affirmations péremptoires sur Al Qaïda. Connaissant le bonhomme, on eut pu aussi bien interroger le chien de la voisine ou les entrailles d’un coyote mort – et tant pis pour ceux qui avalent les mensonges d’un vieil homme. Un professeur de langue, qui connaît depuis des mois une gloire nationale, et donc planétaire, affirma quant à lui qu’Abou Anas et Ikrima avaient conversé au téléphone et que cette manifeste faute de sécurité avait causé leur perte. Ben voyons.

Comme toujours, la réalité semble plus complexe, et au lieu d’écrire leurs articles AVANT d’avoir collecté et analysé les faits, certain(e)s pourraient faire les choses dans l’ordre, il paraît qu’on apprend ça à l’école. En premier lieu, il est ainsi possible d’affirmer qu’il n’existe aucun lien opérationnel entre les deux raids impériaux en Libye et en Somalie. Les coïncidences opérationnelles existent (souvenons-nous du raid en Somalie de la DGSE alors que débutait l’opération Serval) et on peut même penser que sans les communiqués des Shebab personne n’aurait entendu parler du raid manqué des SEALs à Barawe.

L’opération de Tripoli s’est mieux passée, et Abou Anas, qu’on nous présente comme un retraité du jihad, revenu au pays couler des jours heureux au calme (rires) pour y méditer sur l’impasse de la lutte, a été proprement intercepté, exfiltré vers un bâtiment de la Navy et finalement présenté à un tribunal fédéral, à New York, devant lequel il a évidemment plaidé non-coupable. Lui aussi a sans doute épousé une juriste.

Autant le raid de Barawe s’inscrit, sans la moindre ambiguïté, dans la campagne anti terroriste mondiale menée depuis 2001, autant la capture d’Abou Anas n’a rien à voir. Notre homme était, en effet, recherché par le FBI, compétent pour tout attentat commis aux Etats-Unis ou contre les Etats-Unis à l’étranger, et sa remise par les forces spéciales au Département de la Justice était prévisible. Elle relève d’une doctrine judiciaire impériale immuable, qui voit coopérer le FBI et les forces armées dès lors qu’il s’agit de se rendre maître d’un fâcheux en fuite. Les exemples ne manquent pas, et certaines affaires sont spectaculaires, comme celle de l’Achille Lauro – qui n’est pas un cirque à la mode ou un chanteur de variété italienne. Le FBI dispose ainsi d’une cellule concentrée sur la Corne de l’Afrique, et il bénéficie pour ce faire du soutien de l’ensemble de la communauté du renseignement, dont la mystérieuse NSA, par exemple. Dans certains cas, même, le hasard fait bien les choses, comme l’a prouvé la fin sans gloire de Fazul, mort à la suite d’une erreur de lecture de carte. Il ne faut pas sécher les cours de topo, ça sert toujours.

Pour ceux que la pratique dérange, je rappelle, en passant, que la France n’a pas toujours fait mieux, mais avec des moyens plus modestes. Le sympathique Illich Ramirez Sanchez, ravi à l’affection des siens au Soudan par la DST, en 1994, n’a pas vraiment été arrêté selon les meilleurs standards internationaux, et Djamel Beghal, intercepté à Dubaï au mois de juillet 2001 puis transféré en France le 30 septembre suivant à bord d’un avion de transport sans cocarde (oh, c’est mal), n’a pas vu tous ses droits scrupuleusement respectés. Je me comprends, et si je dis ça, c’est pour aider. L’opération de Tripoli n’a donc rien de révolutionnaire, et on ne peut que saluer sa réalisation, modèle du genre. Tant pis pour ceux qui pensent le contraire.

Posons à présent la question qui tue, ou qui vous blesse méchamment : les raids de Barawe et de Tripoli réhabilitent-ils les forces spéciales ? Je ne suis évidemment pas une référence, mais je n’avais pas compris que les forces spéciales impériales avaient besoin d’être réhabilitées. Après tout, Oussama Ben Laden ne s’est pas ouvert les veines dans un bain parfumé, il n’est pas mort affalé contre Bon Scott dans une Renault 5, n’est-ce pas ? Son élimination, au mois de mai 2011, a été un modèle du genre, et a confirmé que l’investissement américain dans le domaine, qui ne s’est jamais relâché depuis, disons, la Seconde Guerre mondiale, avait donné un outil unique dans l’Histoire. L’amiral McRaven, de passage en France en 2012, avait même déclaré que le Special Operations Command (USSOCOM) menait en Afghanistan et au Pakistan plusieurs centaines d’opérations par an. Pourquoi devrait-on réhabiliter un fer de lance qui remporte des succès et qui dont les exploits, réels ou supposés, sont régulièrement portés à l’écran ?

Tout le monde ne s’est pas posé la question en ces termes, et Le Figaro, plus prompt à gloser sur la Somalie que sur Corbeil-Essonnes, n’a pas hésité à faire sa une, dès le 7 octobre, sur la nouvelle doctrine anti terroriste d’Obama. Le fait est que cela soit sous la plume d’Isabelle Lasserre, co-auteur d’un récit bâclé de Serval, aurait dû inciter à la prudence. Après tout, on ne confond pas non plus M. Pokora avec Marlon Brando, et les avis à l’emporte-pièce sont surtout là pour faire bavarder à la cantine.

Le président américain, de toute façon, n’a jamais indiqué qu’il mettrait en oeuvre une nouvelle doctrine, et une lecture un tant soit peu rigoureuse du discours de mai dernier concluait à un simple infléchissement des pratiques de l’Empire contre Al Qaïda et ses alliés. Ni les drones ni les assassinats n’y étaient mis de côté, et tout juste pouvait-on percevoir une volonté non pas de moins, mais de mieux flinguer. Hélas, si les faits ne s’imposent pas à certains journalistes ou commentateurs, ils s’imposent en revanche aux décideurs politiques et militaires – même français, c’est dire.

La découverte d’une menace terroriste au Yémen, à la fin du mois de juillet, vit les raids de drones contre Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) s’intensifier, jusqu’à ne plus faire du discours de mai qu’un lointain souvenir. Grâce au travail des journalistes du Bureau of Investigative Journalism ou du Long War Journal (deux sites dont la fréquentation est indispensable), on dispose pourtant de données précises qui ne laissent que peu de place au doute sur la réalité des frappes, et leur réalisation en fonction des besoins.

Ainsi, au lieu de délirer sur les drones, on pourrait sans doute se demander pourquoi les frappes semblent diminuer. Infléchissement de la doctrine, ou manque de cibles ? Après avoir éliminé systématiquement, depuis des années, les émirs d’Al Qaïda qui mettaient le nez dehors ou passaient des commandes de sushis en ligne, l’heure n’est-elle pas venue de ne rien changer et de gérer la menace avec la même brutalité, en tant que de besoin ? Il m’apparaît inutile de rappeler à quel point la question des drones est accessoire et que le point essentiel réside dans la réalisation d’actions violentes clandestines partout où cela est nécessaire. Drones, frappes classiques, commandos, peu importe, et l’infographie du Monde sur ce point démontre à quel point il vaut mieux, puisque c’est décidé, descendre un nuisible avec un Reaper plutôt qu’avec un Lancer.

Changer de façon de tuer son ennemi, du moment qu’on a toujours choisi de le tuer, n’est qu’une évolution tactique, et non un changement de doctrine. Le dernier raid connu de drone a d’ailleurs eu lieu le de 29 septembre, il n’y a pas si longtemps. Attendons un peu, alors, avant d’énoncer des conclusions théâtrales, et continuons de relever les signaux, comme le retour des F-15E du 366th Fighter Wing à la maison après un détachement à Djibouti d’où ils devaient semer la mort au Yémen ou en Somalie – mais comme ce sont des chasseurs pilotés, c’est moins grave.

La rigueur intellectuelle la plus élémentaire devrait ainsi interdire de tirer des conclusions définitives des actions observées en quelques jours. En titrant une de ses dépêches Avec les raids, Obama renoue avec un usage limité du recours à la force, les gars de l’AFP ont, eux aussi, bien montré qu’ils se débattaient en pleine confusion mentale. A quel moment, en effet, les Etats-Unis ont-ils fait usage d’un usage illimité de la force contre Al Qaïda hors d’Afghanistan ou d’Irak, deux zones de guerre ?

Même la capture récente d’un leader du TTP (ici) par l’Empire ne doit pas être surinterprétée. Le contexte politique pakistanais mérite, en effet, qu’on envisage d’abord cette opération comme un petit coup de pouce politique donné à un allié. Et j’ajoute que pour certains le fait de laisser un ennemi en vie mais soumis à la torture semble bien plus satisfaisant que de le sécher proprement. Question de philosophie, j’imagine.

Sans plus attendre, les esprits les plus acérés se lancent même dans de complexes prévisions, vantant ici les bénéfices d’une coopération anti terroriste renforcée entre l’Empire et ses alliés, et annonçant une baisse régulière des frappes de drones. Est-il besoin de ricaner, alors que la coopération entre les agences américaines et leurs homologues atteint déjà une ampleur inédite, et qu’il existe même des cellules communes où se mêlent renseignements, y compris techniques (frisson), et analystes ? Faut-il préciser que ce métier nécessite un haut degré de confiance, et que la volonté de coopérer se heurte immanquablement aux faiblesses du partenaire local, yéménite, philippin, nigérien, ouzbèque ? L’affaire du camp Chapman a été, à cet égard, un sérieux avertissement. Doit-on, dès lors, comme un mauvais ministre ou un pitoyable technocrate, se féliciter d’un nombre élevé de coopérations plutôt que de l’efficacité maximale d’une poignée d’entre elles, bien conçues et bien menées ?

Pour faire simple, s’agit-il de combattre une menace pour la réduire ou de donner des gages de morale ?

Toi aussi, tu aimes les films de gladiateurs ?

Je ne vais rien apporter au débat, d’abord parce que j’en suis bien incapable, ensuite parce que d’autres y ont brillamment contribué, mais il m’est devenu impossible de taire mon exaspération après la nouvelle et affligeante interview de Grégoire Chamayou dans Basta au sujet des drones.

Normalien, philosophe, chargé de recherche au CNRS, ce brave garçon est devenu en quelques mois, grâce à son essai, sobrement intitulé Théorie du drone, LE penseur vers lequel il est de bon ton de se tourner dès qu’on évoque ces attachantes petites machines. Usant d’une plume élégante, M. Chamayou aligne avec une divertissante facilité une somme réjouissante d’erreurs factuelles, d’incompréhensions conceptuelles et de biais idéologiques qui font de lui, non pas un observateur froid – ce que nous serions en droit d’attendre d’un membre du CNRS – mais un commentateur engagé.

Grégoire Chamayou a évidemment le droit de penser et d’écrire ce qu’il veut, mais qu’il cesse, par pitié, de nous présenter ses affirmations comme des vérités intangibles alors qu’elles ne sont que le reflet de ses convictions. Les amis de Défense et Sécurité Internationale (DSI) ont d’ailleurs pris le temps de regrouper chacune des saillies de notre philosophe au sein d’un réjouissant tableau dont la lecture ne laisse que peu de doutes quant au sérieux et à la rigueur intellectuelle des travaux de notre stratège en herbe.

Passe encore, en effet, de condamner la violence, de juger contre-productive la campagne anti terroriste mondiale de l’Empire ou d’avoir la nausée en contemplant des cadavres d’enfants au Pakistan. Tout cela est parfaitement respectable, et, d’ailleurs, je n’aime guère moi-même la violence, je ne suis pas certain que dézinguer à tout va soit bien utile à long terme, et le seul spectacle qui parvienne encore à m’émouvoir est bien celui de familles fauchées par un missile ou une bombe.

Hélas, on n’attend pas d’un professionnel qu’il donne son ressenti de citoyen, sauf à se commettre sur les plateaux de télévision en compagnie de brutes épaisses décolorées et de bimbos au visage lisse de grandes brûlées, mais bien qu’il raisonne à partir de données. N’hésitons pas à affirmer ici que M. Chamayou est loin du compte, avant de suggérer qu’il relaie avant tout une vision puérile, partielle et partiale du contre-terrorisme, de la guerre aérienne et même de la stratégie. Se saoulant de formules creuses et de comparaisons hasardeuses, il tente d’habiller ses opinions politiques derrière des raisonnements nébuleux qui ne peuvent que séduire ceux qui tremblent d’enthousiasme lors des réunions de cellules, des séances d’autocritique ou des cours de matérialisme dialectique.

Le drone concentre des techniques de pouvoir et les synthétise d’une manière tellement exagérée, hyperbolique, qu’il permet de cerner des logiques à l’œuvre de manière plus générale. Cette technique de ciblage par profil, on la retrouve dans d’autres pratiques sociales : si vous achetez un livre sur Amazon, on peut établir, grâce à votre comportement de client, un profil pour vous recommander par similarité des livres qui correspondent à vos préférences.

On pourrait rire de l’outrance de tels propos si M. Chamayou n’avait pas une telle audience dans certains milieux, prompts à s’émouvoir, et ne vivant même que pour s’indigner – ce qui évite utilement de réfléchir. On réfléchit, pourtant, et la fréquentation de la littérature de qualité, ne serait-ce qu’en français, sur le sujet éviterait bien des errements, aussi bien concernant le contre-terrorisme impérial que la légalité des frappes aériennes.

J’ai moi-même, bien modestement, avec mon front bas, mon physique atypique et mon tablier tâché du sang des innocents (forcément innocents), déjà écrit au sujet des drones de l’Empire et du ridicule de certaines postures, voire de leur (fausse ?) naïveté. On est loin, très loin, des élucubrations pseudo-moralisatrices de faux commentateurs qui cachent d’authentiques activistes, mus par l’habituel mélange d’antiaméricanisme pavlovien et d’ignorance crasse. Si les antimilitaristes s’intéressaient un peu à la chose militaire, leur hostilité en deviendrait sans doute plus pertinente au lieu de reproduire les mêmes clichés absurdes, stériles et déconnectés.

Un point, après ces mois de faux débat, ne cesse cependant de me surprendre. Nombreux sont ainsi ces pacifistes enragés à nous présenter les drones comme des armes de lâches, frappant à distance, évitant soigneusement le contact de l’ennemi. L’idée qu’un soldat puisse vouloir survivre au combat ne les traverse pas, pas plus le fait que les vivants sont plus souvent victorieux que les morts, ou que le but général d’une guerre est d’infliger des pertes à l’adversaire jusqu’à ce qu’il cède (ce qu’on appelle communément une victoire. Warning : choc conceptuel). Les mêmes, niant ainsi des millénaires d’évolution de l’art de la guerre, glorifient le choc individuel, le combat les yeux dans les yeux, lorsqu’on sent sur sa poitrine le souffle faiblissant de l’ennemi terrassé.

Les pilotes de drones savent très bien qu’ils tuent. Mais est-ce qu’ils savent ce que c’est que de tuer ? s’interroge sans rire Chamayou, qui semble tout ignorer de l’invention de l’artillerie, des bombardiers et des missiles de croisière. Peut-être lui faudrait-il, à l’occasion, se demander de quelle façon on conçoit et on met en œuvre une frappe aérienne. Et s’il est cohérent, je l’invite à expliquer aux pilotes de A-10 ou de F-15E  se faufilant entre les rafales qu’ils ne sont que des lâches. Ambiance garantie.

Dans l’article de Basta déjà cité et qui représente, à mes yeux, le degré zéro de la pensée militaire, faite de fantasmes et d’erreurs grossières (cf. une fois encore DSI, qui dit tout), on lit même des phrases ahurissantes qui font douter de la nature même des convictions de Grégoire Chamayou.

Mais le drone rend les valeurs traditionnelles – courage, bravoure, esprit de sacrifice – superflues et même impossibles. Comme dans d’autres secteurs professionnels, les pilotes sont confrontés à une perte de statut, une déqualification matérielle et symbolique, avec la robotisation, l’automatisation.

A bien y réfléchir, notre homme ne serait-il pas un combattant frustré, vantant du fond d’un bureau confortable, niché au cœur d’une ville en paix, la beauté virile des corps déchiquetés sur les plages de Normandie ou la grandeur tragique des chevaliers fauchés à Azincourt ? Quelle valeur accorder aux accusations de dévirilisation émanant d’un intellectuel qui n’a sans doute jamais senti la peur du combat ? Quel crédit donner à la nostalgie guerrière d’un homme dont c’est manifestement l’obsession (cf. son non moins moralisant et épuisant Chasse à l’homme) et qui vibre d’une trouble indignation quand on lui parle de raids, de frappes, de traque ? Cher Grégoire, ne luttez plus, laissez-vous aller et rejoignez le côté obscur. Croyez-moi, rien ne vaut une bonne traque mondiale pour oublier tous vos petits soucis.

Le théoricien est fondé à exposer des abstractions, à nous les rendre compréhensibles, mais son absence d’expérience matérielle devrait le conduire à la plus extrême prudence dès qu’il s’aventure sur le champ de bataille, faute de quoi ses remarques étrangement concrètes en révèlent plus sur sa psyché que sur son sujet. Sans doute pourrait-il, en scientifique qu’il est censé être, interroger ceux qui ont subi l’épreuve du feu ? Peut-être la démarche, ô combien révolutionnaire, consistant à nourrir sa réflexion de faits et de témoignages lui permettrait-elle de dépasser le niveau d’un scout un peu attardé rêvant de sauts de nuit, de combats dans la jungle, de fusillades dans la Casbah et de longues chevauchées de panzers dans les plaines d’Ukraine.

A force de les lire, lui et quelques autres, regretter à haute voix une violence qu’ils vantent d’autant plus qu’ils ne l’ont pas connue, on en vient à penser, in fine, que Grégoire Chamayou est de ces commandos en pantoufles,  de ces zélateurs de la grandeur spartiate, partagés entre la répulsion morale et la fascination inavouable. A ces directeurs de conscience aux pensées humides, je préfère, et de loin, les techniciens du combat à pied – dont on dit qu’ils sont de moins en moins nombreux – et les professionnels de la traque.

Et si Grégoire Chamayou n’était qu’un militariste qui ne s’assume pas ?

It’s a siege, it’s a goddamn siege.

John Carpenter est un maître. Inutile de discuter, c’est comme ça. Parmi les cinéastes américains contemporains, il n’a ni l’ampleur géniale de Francis Ford Coppola, ni le panache de Martin Scorsese, ni la virtuosité de Brian De Palma, ni le perfectionnisme de Steven Soderbergh, ni le ton de Jeff Nichols. Et on ne peut, pas plus, le comparer aux grands cinéastes européens, allemands, français, britanniques, italiens ou espagnols. John Carpenter, pourtant, est une légende, dont la filmographie ne cesse de susciter des vocations, d’impressionner les critiques (certains de ses films ont même été réédités il y a une dizaine d’années par Les Cahiers du Cinéma, quand même) et de faire frissonner les spectateurs.

Et quelle filmographie, les amis, quelle étourdissante série de classiques ! Dark Star en 1974, Halloween en 1978, The Fog en 1980, Escape from New York en 1981, The Thing en 1982, Christine en 1983, Jack Burton dans les Griffes du Mandarin (Big Trouble in Little China) en 1986, Prince des Ténèbres en 1987, Invasion Los Angeles (They Live) en 1988, L’Antre de la Folie en 1995, Vampires en 1998, Ghosts of Mars en 2001…

 

  

 

 

 

John Carpenter n’est pas seulement le type qui tourne avec des moyens modestes des films pour cinéclubs ou chaînes du câble. Cinéaste du dérèglement du quotidien, il sait créer des ambiances glaçantes (sans porter de foulard, je me comprends) à partir de situations banales (Halloween, Fog, The Ward en 2010) et ne néglige pas les charges politiques (They Live). Son amour du western et son admiration, maintes fois exprimée pour Rio Bravo, le chef d’oeuvre de Howard Hawks (1959, avec John Wayne, Ricky Nelson, Dean Martin, Angie Dickinson et Walter Brennan), l’ont conduit à en tourner des variations (Escape from New York, Vampires, Ghosts of Mars) mettant en avant des hommes – puis des femmes – dur(e)s, taciturnes, solides.

En 1976, à l’occasion de son deuxième film pour le cinéma, John Carpenter expose ses obsessions dans Assault on Precinct 13, un western urbain qui inspirera des dizaines – voire des centaines – de dérivés.

Assaut (son titre français) est le film de la violence gratuite, nihiliste, le tableau d’une société déréglée, en proie à une violence qu’elle ne comprend pas et qu’elle doit, malgré tout, combattre. Tout commence par une sanglante fusillade entre des malfrats et la police, au milieu de ce qui semble bien être un cycle de violences, les représailles répondant à la répression, et ainsi de suite. On sent bien, à écouter la radio dans la voiture d’un policier affecté à un commissariat vivant ses dernières heures dans une banlieue dévastée, que le pire est en route.

Les premières images montrent le calme confortable d’un quartier résidentiel cossu, et on ne peut s’empêcher d’y voir l’annonce du confort des pavillons de Halloween. Chez Carpenter, le calme est, de toute façon, très souvent chargé de menaces, comme si notre normalité était, finalement, anormale, ou en tout cas temporaire. Et la violence surgit, terrible, sans autre motivation que son propre spectacle.

L’objet central du film est cependant de montrer un siège, l’attaque d’un commissariat peu défendu par des adversaires sans visage – ce que l’on retrouvera avec brio dans I am a Legend (2007, Francis Lawrence). Face à des agresseurs anonymes, toujours plus nombreux, toujours plus violents, la petite équipe du commissariat, à peine armée, composée de policiers, de civils et de détenus, doit s’unir, dépasser ses réflexes de défiance et faire face jusqu’au bout. Finalement submergée, elle ne soit son salut qu’à l’arrivée de la cavalerie, pardon, de la police.

Tendu, court, sans digression, le film s’attache à la violence primaire, sans armes sophistiquées, sans explosions en tout sens. Il y montre le choc de deux volontés, celle des assaillants, atrocement incompréhensible, et celle des assiégés, mus par la simple volonté de survivre. L’affrontement est devenu animal, dans une société en voie de décomposition.

Près de trente ans plus tard, un jeune cinéaste français, qui n’a cessé d’explorer les banlieues françaises (Etat des lieux en 1995, Ma 6-T va crak-er en 1997, De l’amour en 2001) s’empare du monument de John Carpenter et le revisite à sa façon.

Plus ambitieuse, plus spectaculaire, la version de Richet s’appuie d’abord sur une distribution infiniment plus prestigieuse, qui révèle l’amour du réalisateur pour le cinéma américain. On retrouve ainsi Ethan Hawke, Lawrence Fishburne, Gabriel Byrne, Brian Dennehy, John Leguizamo, Maria Bello, Drea de Matteo, Kim Coates, Dorian Harewood) dans une production nerveuse et léchée qui rappelle Nid de Guêpes, le meilleur film de Florent-Emilio Siri (2002).

Le film de Richet s’éloigne, à dessein, de l’épure de Carpenter en donnant plus d’ampleur aux personnages et même à l’histoire. Le sujet reste, évidemment, celui du siège d’un commissariat isolé et quasi abandonné par une bande criminelle, mais les différences sont notables. On sait déjà plus sur le taulier, un ancien opérationnel brisé par une opération ratée, accro aux antidépresseurs. On sait aussi plus sur son alter ego de malfrat, chef du crime organisé de Detroit, aussi serein et déterminé que le policier est tendu et hésitant.

 

Autour d’eux, on trouve une secrétaire explosive, une psy aux allures de gravure de mode, un vieux flic (qui rappelle par certains côtés le Stumpy de Rio Bravo) et trois petits voyous décidés à survivre. Face à eux, la menace n’est plus anonyme, et elle ne vient pas de la rue. Les hommes armés qui tentent de s’emparer du commissariat sont en effet les membres de l’unité d’élite de la police de la ville. Lourdement équipés, ils cherchent à éliminer le mafieux coincé là par hasard avant que celui-ci ne dénonce à la justice les liens qui les unissent.

Le cinéma de Richet n’est jamais tendre avec la police, et on peut aisément lui reprocher un certain romantisme de pacotille, voire une tendresse parfois pénible pour les mauvais garçons. Dans cette aventure américaine, la recette fonctionne cependant parfaitement et complète, finalement, la version initiale de Carpenter.

En 1976, la violence de la rue, nihiliste, aveugle, naissait de la brutalité policière pour échapper à tout contrôle. En 2005, la violence de la rue a corrompu cette même police, qui en vient à tuer certains de ses membres pour préserver ses gains et sauver sa réputation. La décomposition sociale et politique a fait dériver les meilleurs éléments des forces de l’ordre très loin de leurs missions initiales et les good guys sont désormais traqués par les renégats surarmés.

Très inspiré par l’univers du jeu vidéo, le film de Richet est l’occasion de voir un détachement SWAT s’attaquer à un bâtiment défendu avec acharnement par une poignée d’individus déterminés, capables d’innover et même de s’unir. Assault on Precinct 13 se veut avant tout un film d’action, garantissant des explosions, des rafales, et les équipements qui font la joie de certains lors des parties en ligne de Call of Duty : JVN, casques, armures, boucliers, flashbangs, etc. Richet, comme plusieurs cinéastes de sa génération, est manifestement fasciné par cet arsenal, et il met ainsi en évidence la militarisation des moyens de police. Quelle différence, à première vue, entre un membre de la Delta Force et un policier d’élite du Detroit Police Department ? Quelle différence, à première vue, entre cet assaut sur le Central 13 et celui contre un repaire de jihadistes ?

A leur façon, à trente ans de distance, les deux films décrivant cette attaque de commissariat sont sans doute le reflet des évolutions d’une société de plus en plus violente, de plus en plus armée. En 1976, les agresseurs étaient des voyous. En 2005, les voyous portent des uniformes, et s’il est possible de trouver la vision de Richet caricaturale et simpliste, on ne peut exclure qu’elle soit partagée par un grand nombre de spectateurs auxquels s’adressait son film.

Nous avons dû raser la ville pour la sauver.

Je ne vais pas me risquer à aligner les qualificatifs qui pourraient décrire la guerre américaine au Vietnam. Sa complexité, son ampleur et ses conséquences n’ont pas fini de peser dans l’imaginaire de l’Empire, de ses alliés et sans doute d’une bonne partie du reste du monde.

En France, le conflit n’est connu que par le cinéma ou la télévision, où le meilleur a bien souvent côtoyé le pire. Quelques ouvrages américains ont bien été traduits, mais la production sur le sujet est terriblement faible au regard de l’importance de cette guerre. C’est donc avec un grand intérêt que j’ai lu L’offensive du Têt, de Stéphane Mantoux, un petit ouvrage paru récemment chez Taillandier.

L’ambition de Stéphane Mantoux n’est pas de raconter l’ensemble du conflit mais bien de se concentrer sur ces quelques mois qui ont vu l’échec de l’engagement militaire américain se révéler au grand jour. Naturellement, l’ouvrage, bien écrit, est l’occasion de rappeler en quelques pages limpides les origines de la guerre, mais l’auteur ne s’y attarde et va rapidement à l’essentiel.

L’objet du livre, en effet, est bien de décrire la gestation puis la mise en oeuvre de cette offensive, destinée à faire chanceler la puissance militaire impériale et à entraîner un soulèvement de la population du Sud. Le récit de Stéphane Mantoux est ainsi un pur objet d’histoire militaire, décrivant les opérations, détaillant les unités engagées, expliquant le fonctionnement de la piste Hô Chi Minh, s’attardant sur le siège, stratégique et symbolique du camp retranché de Khe Sanh ou la reprise de Hué, et donnant de précieuses pistes quant aux débats politiques internes au Nord ou les dysfonctionnements de l’état-major US, prisonnier du body count.

En plus de tous ces points, indispensables pour comprendre ce tournant du conflit, le livre nous donne quelques précieuses indications quant au débat entre historiens autour de la question des objectifs réels de l’offensive. On retrouve là la rigueur intellectuelle d’un authentique historien, qui s’attache à relater les faits et à en donner les différentes interprétations débattues au sein de la communauté scientifique.

Livre modeste, à la fois focus sur une période particulière du conflit et initiation à la guerre du Vietnam dans son ensemble, L’offensive du Têt mérite d’être lu pour l’éclairage immédiatement assimilable qu’il propose. Un ouvrage qui mérite de toucher tous ceux que l’aventure militaire américaine en Asie du Sud-Est, déjà si vieille et pourtant si actuelle, intéresse.

My chemical romance

Exceptionnellement, le café stratégique du jeudi se tiendra, en ce début de saison, un mercredi, preuve s’il en est de l’extrême souplesse d’AGS. Cette entorse à la règle nous permettra d’accueillir, le 9 octobre, Olivier Lepick qui nous fera l’honneur de nous entretenir d’armes chimiques et des conséquences de la crise syrienne dans ce domaine, ô combien attachant.

Ivan le fou entre le quart et moins-le-quart

La mort prématurée de Tom Clancy, à 66 ans, met fin à la carrière exceptionnelle d’un écrivain qui, toute sa vie, aura été passionné par la chose militaire et aura eu à cœur de transmettre au public ses immenses connaissances en matière de défense.

Plus qu’un romancier, plus qu’un écrivain, Tom Clancy était, avant tout, un authentique conteur, un scénariste capable de décrire une guerre en Europe, la conduite d’opérations secrètes anticartels en Colombie ou la traque d’un SNLE soviétique à travers l’Atlantique Nord. Son style, lapidaire, descriptif, presque sec, ne s’embarrassait pas de raffinements littéraires ou de considérations psychologiques et se concentrait sur l’essentiel, sur l’action. Il était à ce titre, l’exact opposé d’un Jack Higgins qui se concentrait avant tout sur les tourments de ses personnages, tueurs à gages, mercenaires, aventuriers.

Les livres de Clancy, couramment qualifiés de romans d’espionnage, étaient, en réalité, des romans sur le renseignement, le pouvoir, les opérations clandestines et tout ce que les puissances gèrent loin des caméras. On y côtoyait des membres des forces spéciales, des analystes de la CIA ou des conseillers de l’ombre, dans le cadre d’intrigues linéaires prétextes à d’incroyables scènes d’action ou de grandioses batailles.

Son premier roman, devenu proprement mythique, The Hunt for Red October, paru en 1984, stupéfia les observateurs par sa précision technique et sa connaissance tactique. Premier ouvrage de fiction édité par la Naval Institute Press, le livre valut même à son auteur d’enseigner à Annapolis, l’école navale impériale, et devint instantanément à la fois un classique du genre et un nouveau standard du roman militaire.

En pleine seconde Guerre froide, Tom Clancy met ainsi en scène l’affrontement de deux superpuissances aux capacités inédites dans toute l’histoire. La poursuite d’un sous-marin nucléaire par la flotte soviétique, alors que la Navy tente de s’en emparer, permet de décrire la puissance et la complexité des moyens des deux adversaires et immerge le lecteur dans le monde inconnu du renseignement militaire contemporain. Entre les satellites, les avions de patrouille maritime, les porte-avions et les sous-marins d’attaque et leurs équipements, c’est toute la complexité de la guerre navale moderne qui est ainsi dévoilée aux néophytes. Les combattants sont devenus des techniciens, et à leurs compétences, à la complexité à peine concevable pour le lecteur, s’ajoutent le courage et le patriotisme.

En 1990, John McTiernan, devenu en trois films un des plus grands spécialistes hollywoodiens du film d’action (Nomads en 1986, Predator en 1987, Die Hard en 1988), adapte The Hunt for Red October. Doté de moyens colossaux, porté par une distribution rarement vue depuis les grandes fresques sur la Seconde Guerre mondiale des années ’60 ou ’70 (Sean Connery, Alec Baldwin, Scott Glenn, Sam Neill, James Earl Jones, Tim Curry, Courtney B. Vance, Fred Dalton Thompson), le film est un monument du genre, un classique, toujours aussi efficace plus de vingt ans après sa sortie.

 

Le film, au-delà de ses qualités, illustre également une des composantes principales des récits de Clancy. Les adversaires y sont, ainsi, toujours des professionnels quasiment irréprochables, et l’issue de leur affrontement dépend plus de l’habileté du vainqueur que des erreurs du perdant. « Pas de faute directe », dirait-on pendant un match de tennis.

Ce respect pour les professionnels de la guerre et du renseignement, inévitable de la part d’un homme qui voulait rejoindre l’armée impériale mais en a été empêché par son physique, est encore plus évident dans le chef d’oeuvre qu’est Red Storm Rising, publié en 1986. Ecrit avec la complicité de Larry Bond, le génial concepteur du jeu de plateau Harpoon, Red Storm Rising est la description, fascinante, d’un affrontement en Europe entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie.

 

Nombreux sont ceux qui ont découvert dans ce livre, devenu témoignage d’un conflit qui n’a finalement pas eu lieu, l’incroyable intensité du choc entre deux blocs surarmés. Malgré une édition française terriblement médiocre, (certains passages ayant été manifestement traduits par des experts de la trempe de Pierre Bergé ou Xavier Cantat), le livre reste incroyablement captivant, et je confesse sans honte le relire régulièrement, par pure gourmandise, tout comme d’autres (ici).

Comme dans The Hunt for Red October, les combattants américains et soviétiques qui s’affrontent, qui en Islande, qui en Allemagne, qui sur mer ou dans les cieux de l’Atlantique, sont de grands professionnels, plutôt attachants, accomplissant leur mission avec rigueur. Tom Clancy, comme bon nombre des ses pairs, y exprime toute sa confiance dans l’institution militaire, seule capable de défendre l’Etat et la nation. A Moscou, les généraux font leur métier alors que les politiques conspirent et conduisent le monde à sa ruine. Et à Washington, il n’y a manifestement que le Pentagone. Dans ses livres suivants, Clancy ridiculisera d’ailleurs le président américain et décrira des technocrates cyniques, englués dans des intrigues qu’ils ne maîtrisent pas. Seuls ceux qui ont connu le feu, seuls ceux qui maitrisent leurs outils ont donc la légitimité pour décider des conflits, et les considérations politiques ne pèsent pas lourd. A bien des égards, Clancy est resté un adolescent qui connaît par coeur les caractéristiques du Kirov ou du M1 Abrams, et ce savoir encyclopédique doit permettre de vaincre.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé qu’un des points communs les plus intéressants entre les deux premiers romans de Tom Clancy était, en effet, l’importance accordée au renseignement et à son analyse. Dans ses deux premiers livres, en effet, c’est grâce à des analystes patients et rigoureux, attentifs aux détails et opiniâtres, que les Etats-Unis parviennent à dominer leurs ennemis. Il en sera toujours de même par la suite, mais les forces spéciales deviendront progressivement tout aussi indispensables. Espions et commandos, analystes et raids secrets, la chose, avouons-le, ne manque pas de charme…

Devenu, plus que tout autre, le personnage récurrent de Tom Clancy par excellence, Jack Ryan incarne cet analyste modèle – et il constitue sans nul doute le double de l’auteur. Ancien officier des marines réformé à la suite du crash de son hélicoptère, universitaire reconnu, spécialiste de la marine soviétique, le Dr Ryan est la quintessence des valeurs américaines. Père de famille rangé mais connaissant le terrain, respectueux mais capable de s’opposer à ses chefs afin de faire connaître son point de vue dans le seul but de faire avancer le système, homme de principes, courageux, intellectuellement structuré mais aucunement dogmatique, cultivé mais pas arrogant, Jack Ryan s’impose dès le premier roman de Clancy comme un être d’exception. Sans jamais apparaître dans Red Storm Rising, on retrouve même ses qualités dans plusieurs des personnages du roman.

Avec une telle stature, il était naturel qu’il devienne un héros de cinéma, et c’est donc Alec Baldwin, étoile montante à Hollywood, qui lui donne chair en 1990. La jeunesse et la fougue de Baldwin, illustrées dans la fameuse scène au NSC au cours de laquelle Ryan remet sèchement à sa place un général (ici), font merveille à l’écran. Voir l’audace l’emporter sur les certitudes est toujours agréable, à défaut d’être crédible.

Deux ans plus tard, c’est à un cinéaste déjà expérimenté, Philip Noyce, qui vient de remporter un joli succès avec un thriller éprouvant, Calme Blanc(1989, avec Nicole Kidman, Sam Neill et Billy Zane) qu’est confiée l’adaptation suivante des aventures de Jack Ryan. Celui, plus âgé, est désormais joué par Harrison Ford, dans un film plaisant, classique et réalisé au cordeau, Patriot games (1992), dans lequel James Earl Jones retrouve le rôle de James Greer.

Patriot games est le troisième livre de Tom Clancy. Publié en 1987, le roman introduit un nouveau personnage récurrent de l’univers de Ryan, Robby Jackson – ici joué par Samuel L. Jackson.

Le romancier a alors quitté les intrigues militaires pour s’aventurer dans les affaires de terrorisme et de renseignement. Ce faisant, il a aussi perdu de son originalité, même si ses connaissances techniques et politiques donnent à l’ensemble une allure que n’atteignent pas ses concurrents. Jack Higgins et Robert Ludlum, à la même époque, en sont déjà à se répéter et à sombrer lentement dans l’autoparodie.

Jack Ryan, dans ce deuxième chapitre de ses aventures au cinéma, se voit un peu plus physiquement impliqué, plus près du terrain, plus loin des archives. Sa famille est visée, il se bat à plusieurs reprises, manque même mourir, et endosse les habits si classiques de l’Américain moyen forcé d’agir pour les siens. Heureusement, Harrison Ford nous refait le coup de l’index, et le tour est joué.

On ne le sait pas encore, mais Tom Clancy, avec le personnage de Ryan, va progressivement perdre pied. Emporté par son élan, sans doute grisé par le succès de son double, il commence à créer autour de lui un univers de personnages secondaires tandis qu’il le fait gravir les échelons. Sans doute une telle évolution était-elle inévitable, mais Tom Clancy, attaché à son personnage/double, en fait trop et perd de vue ce qui faisait le charme de ses premiers textes. Le terme, épouvantablement laid, de techno thriller, devient dès lors adapté.

Laissant de côté Le Cardinal du Kremlin, publié en 1988, première véritable tentative de construire un récit d’espionnage, le cinéma américain, profitant de l’intérêt du public pour le narcotrafic colombien (Pablo Escobar, déjà parvenu au rang de légende, sera assassiné en 1993), porte à l’écran, en 1994, un nouvel épisode des aventures de Jack Ryan. Une nouvelle fois à la manoeuvre, Philip Noyce – sur un scénario en partie écrit par John Milius – adapte cette fois Clear and present danger (un roman de 1989).

Le résultat est en tous points remarquable. Là encore, il ne manque pas un chargeur ou un bouton de treillis, et la distribution (James Earl Jones, Donald Moffat, Willem Dafoe, Miguel Sandoval, Joaquim de Almeida, Benjamin Bratt, Raymond Cruz) fait du film une série de B de grand prestige. Certaines scènes sont particulièrement réussies (l’embuscade à Bogota, le raid aérien, les échanges entre le chef du cartel et son mystérieux conseiller) et on voit le Dr Ryan, devenu un des directeurs adjoints de la CIA, étudier des dossiers dans son bureau – et tendre un index vengeur. Harrison Ford campe d’ailleurs un Ryan sombre, tendu, détestant le pouvoir et les intrigues de couloir et ne rêvant que de redevenir analyste. Le pauvre ne sait pas ce qui l’attend…

Développant à chaque nouvel opus l’univers de Ryan, Tom Clancy crée par ailleurs dans Clear and present Danger le personnage de Domingo Ding Chavez. Ce membre des forces spéciales va connaître une carrière exceptionnelle, dans des romans comme dans les jeux vidéos.

Dès 1987, Clancy a accepté qu’Octobre Rouge serve de trame à un jeu. Le passage de l’écrit à l’écran, y compris d’ordinateur, était logique et l’influence de l’univers de Clancy ne se démentira jamais, malgré quelques ratés. On trouve, bien sûr, des wargames ou des simulations tirés des romans, mais c’est dans le domaine du jeu d’action (FPS, TPS) que les récits de Tom Clancy vont donner toute leur mesure.

En 1998, Rainbow Six, une unité d’élite internationale, est ainsi créée à la fois sous forme d’une série de romans et d’un jeu vidéo qui deviendra une franchise à succès (17 épisodes). L’idée même que le jeu video puisse participer au développement d’un univers romanesque, même fruste, est d’ailleurs fascinante, et largement exploitée par George Lucas dans le cadre de Star Wars. La comparaison entre Lucas et Clancy, malgré les différences, bien connues (ampleur des univers, supports, talents, etc.) ne semble pas totalement déplacée tant il paraît évident que Tom Clancy a cherché à développer un monde parallèle dans lequel ses personnages évoluent, prennent de l’importance et accomplissent des exploits chaque fois plus spectaculaires.

  

Hélas pour Clancy, et malgré son imagination, son absence d’ambition littéraire le conduit à bien des errements. Enchaînant les crises les plus dramatiques (terrorisme nucléaire, guerre entre la Russie et la Chine, etc.), se laissant parfois aller aux plus échevelés des délires géopolitiques, il hisse Jack Ryan jusqu’ à la présidence des Etats-Unis, entouré des personnages récurrents apparus au fil des ans (dont son fils). Parti de la carrière d’un analyste confronté au tumulte du monde, Clancy a fini par créer une saga dans laquelle les aspects militaires ont définitivement pris le dessus. La série Op-center, malgré son abondance de détails, est, à mes yeux, parfaitement illisible, et à peine digne d’être vendue dans les gares. Elle a pourtant inspiré nombre d’auteurs soucieux de bien différencier un F-15A d’un F-15C et que la chute d’un étui sur le ciment met en émoi.

En 2002, The Sum of all Fears, la quatrième apparition de Jack Ryan au cinéma, sous la direction cette fois de Phil Alden Robinson, est une très mauvaise surprise. Ryan y a rajeuni de dix ans, son épouse de quinze, et les acteurs (Morgan Freeman, Ben Affleck dans ses pires années et Ciaran Hinds) ne parviennent pas à sauver le film.

Le choc est rude, et on sent bien là une rupture dans l’oeuvre de Tom Clancy, passé du statut de romancier à celui d’entrepreneur, gérant ses droits, investissant dans le jeu vidéo, laissant des franchises se développer. L’auteur à succès est devenu un homme d’affaires, délégant à d’autres le soin d’écrire, autorisant des suites de jeux vidéos. La machine semble hors de contrôle, et malgré quelques bonnes idées, comme la série des Net Force Explorers (évoquée ici par Yannick Harrel), on sent bien que la machine tourne à vide. Si les jeux vidéos sont souvent très bons (Rainbow Six, Ghot Recon, Splinter Cell), il arrive que des titres médiocres (Endwar, H.A.W.X) sortent également, et donnent le sentiment d’une imagination à bout de souffle vivant sur son passé, et faisant fructifier un nom.

De tout ce que j’ai lu de Tom Clancy, depuis trente ans, je retiens donc la virtuosité narrative des raids de l’aéronavale soviétique contre le groupe de l’USS Nimitz, et les intuitions des grosses têtes de la CIA ou de la NSA (frisson) découvrant que l’URSS mobilise. Plutôt que de voir le personnage de Ryan trahi par le film qui s’annonce, Jack Ryan: Shadow Recruit, de Kenneth Branag (avec Chris Pine, Keira Knightley, et Kevin Costner),

je préfère penser que Mokhtar Belmokhtar, avant d’attaquer In Amenas, le 16 janvier dernier, avait lu attentivement le début de Red Storm Rising, peut-être dans une guest house de Peshawar. Et peut-être a-t-il trouvé, par la suite, que l’index vengeur de Harrison Ford ne manquait décidément pas d’allure.

Quoi qu’il en soit, Tom Clancy laisse derrière lui une oeuvre riche, monomaniaque, faite de fulgurances géniales et de délires lassants. Il est, par ailleurs, sans doute responsable, à travers ses romans et ses jeux, du goût de plus en plus prononcé du public pour les forces spéciales. Mais pour les hommes de l’ombre, il est surtout celui qui a permis à un analyste de donner sa carte de visite au chef d’un cartel de colombien. Et ça, ça n’a pas de prix.

« Strange things are happening everyday » (« Sister Rosetta goes before us », Alison Krauss & Robert Plant)

C’est ce qu’on appelle un gros week-end.

Au Nigeria, après un raid des poètes de Boko Haram à Benisheik (Etat de Borno) le 17 septembre, on découvre encore aujourd’hui des cadavres, au moins 140 selon les autorités. Vendredi, un commando a même poussé l’audace jusqu’à attaquer les forces de sécurité à Abuja, la capitale.

Ce même vendredi, au Yémen, les petits gars d’AQPA, les esthètes du jihad, ont lancé une ambitieuse opération simultanée contre des bases militaires du sud du pays, entraînant la mort d’au moins 50 soldats et policiers (pas mal, pour une menace inventée – je me comprends).

Hier, à Bagdad, un triple attentat a dévasté une cérémonie funéraire dans le quartier chiite de Nasr City, emportant plus de 60 victimes, et en blessant près de 130.

Ce matin, un jihadiste s’est fait exploser dans une église de Peshawar, tuant au moins 75 personnes.

Et depuis hier, un commando des Shebab somaliens retient des otages à Nairobi, dans ce qui apparaît déjà comme la plus grosse opération Bombay like jamais réalisée en Afrique de l’Est, et la plus ambitieuse action jamais menée par les Shebab hors de Somalie. En 2010, un double attentat avait bien tué plus de 70 personnes à Kampala, mais l’affaire était d’une facture classique. L’attaque du centre commercial Westgate, hier après-midi, révèle en revanche un véritable saut qualitatif et le passage à une autre dimension opérationnelle.

Les premiers témoignages, obtenus parfois de l’intérieur même du mall via les réseaux sociaux, montrent une nouvelle fois des terroristes – dont peut-être des femmes – très professionnels, bien armés, en contact direct avec leurs chefs à l’extérieur. Quelques heures après le début de l’opération, certains twittos jihadistes commençaient à diffuser des photos de victimes, tandis que les Shebab eux-mêmes revendiquaient l’action – avant que leur compte (@HSM_Press) ne soit, encore, suspendu.

Le bilan est déjà très élevé (59 morts, dont deux Françaises et trois Britanniques, une majorité écrasante de civils, africains et occidentaux, musulmans et chrétiens, adultes et enfants) et les autorités kenyanes, déjà confrontées à de réelles et dangereuses tensions intérieures, doivent à présent relever un défi opérationnel et politique.

Nairobi est une ville symbole du jihad, on y a célébré dans le sang, le 7 août 1998, la naissance d’Al Qaïda en tant que puissance terroriste internationale. Le Kenya, pour quantité de motifs, est lui-même une cible ancienne du jihad, et ses services, portés à bout de bras par leurs alliés américains, israéliens et britanniques, tentent de juguler une menace qui ne cesse de croître, quoi qu’en disent certains.

Depuis le succès des offensives de l’AMISOM contre les Shebab, et la perte de plusieurs de leurs fiefs, nous étions quelques uns à redouter un retour du terrorisme régional, au Kenya, mais aussi en Ouganda, et pourquoi pas au Rwanda. Jamais, pourtant, je n’aurais imaginé que les Shebab, malgré leur fusion – au moins formelle – avec Al Qaïda aient pu atteindre un tel niveau.

Les relations entre les islamistes radicaux somaliens et Al Qaïda sont anciennes et étroites. Je les ai rapidement évoquées ici, et le sujet mériterait un traitement plus poussé, peut-être dans un livre un de ces jours. Le fait est que l’attaque de Westgate est une opération qui démontre que les Shebab ont parfaitement retenu les enseignements de l’attaque de Bombay (26-29 novembre 2008) et qu’ils sont capables de pratiquer le jihad comme les meilleurs. Je ne vais, par ailleurs, pas revenir sur les opérations de ce type, devenues le must (cf. ici, ici et ) et qui sont la hantise de toutes les forces de sécurité du monde.

De telles actions, en effet, combinent tous les défis : prise d’otages de masse, forte présence des médias, guérilla urbaine, explosifs disséminés, kamikazes. Les autorités sont contraintes de mener un siège contre des terroristes qu’elles savent décidés à mourir, quoi qu’il arrive, et dont le seul but est de tenir le plus longtemps possible. Au drame humain s’ajoutent ensuite, rapidement, la crise politique et les questionnements.

Il faut ainsi éviter les tensions communautaires (celles-là mêmes que recherchent les terroristes au Kenya), il faut comprendre comment des membres des Shebab ont pu s’infiltrer et frapper, il faut réévaluer la menace, il faut encaisser les regards critiques des pays dont des ressortissants sont morts, et il faut d’abord accepter le coût d’un assaut. S’agissant de l’attaque du Wesgate, il faudra aussi que les autorités kenyanes assument le fait d’avoir fait appel aux forces spéciales israéliennes. L’alliance, ancienne et fructueuse, entre les deux Etats, a déjà valu au Kenya des attentats spectaculaires (double attentat du 28 novembre 2002 à Mombasa, notamment) et le pays reste perçu comme le plus occidentalisé de la région, une étiquette bien lourde à porter.

Au moment où un nouvel assaut, peut-être final, est donné, je ne peux que constater à quel point les groupes jihadistes s’inspirent entre eux, s’imitent, innovent ou inventent. Le jihadisme, fusion de luttes locales ou régionales et de combats globaux, ne laisse pas de surprendre par sa réactivité et ses multiples visages. Par delà la fascination pour cet adversaire contre lesquels nous ne remportons presque jamais de véritable victoire, il convient de penser d’abord aux victimes, à ceux qui vont intervenir, et aux cruelles crises politiques qui s’annoncent dans le sillage de ces tueries.