Du Nord ils étaient revenus une fois de plus, brefs éclairs de splendeur.

James Salter est mort hier, et avec lui disparaît un des derniers écrivains américains réellement fascinants. Sa mort, très ironiquement, intervient alors qu’était enfin paru en France son premier roman, The Hunters (Pour la gloire, Editions de l’Olivier, traduction de Philippe Garnier, 238 pages), classique presque indépassable du récit d’aviation, paru en 1956 – il y a près de soixante ans – et rapidement adapté au cinéma (The Hunters, de Dick Powell, avec Robert Mitchum et Robert Wagner, 1958)

The Hunters The Hunters movie poster

Son dernier roman (Et rien d’autre, Editions de l’Olivier, 368 pages) avait été triomphalement accueilli par la critique et avait permis de donner à cet auteur la notoriété qu’il méritait. Je ne m’attarderai pas ici, par pure charité, sur le naufrage de sa traduction. Certains éditeurs devraient comprendre que rater à ce point le passage de l’anglais au français de termes techniques relève à la fois de l’incompétence et de la trahison. Quand James Salter parle de chasse et de combat aérien, il ne le fait pas pour amuser la galerie mais bien parce que cette partie de sa vie est essentielle. Elle est ainsi l’objet de deux de ses romans (Pour la gloire, donc, et aussi Cassada, publié 1961 et réédité en 2000 par les Editions de l’Olivier, 282 pages), et est largement évoquée dans son autobiographie (Une vie à brûler, Editions de l’Olivier, 1999, 438 pages). Faire preuve d’un minimum de rigueur et de curiosité intellectuelle permettrait d’éviter de commettre dans le texte français de grossières erreurs factuelles qui ne sont pas que des détails. Bref, ça m’agace.

James Salter

Et rien d’autre ne méritait peut-être pas tant d’hommages, bien que ses qualités soient réelles. Sans doute la personnalité de son auteur a-t-elle joué dans la fascination qu’a exercée le livre. Celui-ci, en effet, montrait comme jamais un James Salter à la fois lointain, dandy, d’une terrible lucidité sur sa condition, et même sur sa propre personnalité.

L’écriture de Salter frappait par son extrême précision et sa grande sobriété. Dans Un bonheur parfait (Light years, 1975, traduction des Editions de l’Olivier, 1997, 381 pages), sa description d’un couple était d’une sévère acuité, sans jamais de jugement, mais sans faux-semblant. Rien n’échappait à son sens acéré de l’observation, déjà présent dans Pour la gloire. Ce premier roman, d’une grande maturité, s’était d’ailleurs imposé, dès sa parution, comme un des grands textes consacrés à l’aviation de combat. Je le classe, pour ma part, aux côtés du chef d’œuvre de Richard Hillary, Le dernier ennemi (1942).

The last enemy

Dès ce premier roman, donc, Salter avait montré sa capacité à saisir les doutes, les changements d’humeur, les failles, les parts sombres de ses semblables, des hommes talentueux, séduisants, mais tenaillés par la terrible conscience de l’inéluctabilité de leur destin. A le lire, on avait l’impression que James Salter n’était que de passage, qu’il savait à quel point tout cela était fugace, parfois vain, parfois même sans grand intérêt. Sa description de la vie de Philip Bowman (Et rien d’autre) montre un homme à la recherche du bonheur, traversant des crises personnelles, cherchant le succès et affrontant les échecs, les déceptions et les désillusions nées du temps qui passe.

Salter n’était cependant pas qu’un écrivain rare et exigeant. Ses livres révèlent une quête de l’extrême, des limites, celles qu’on atteint et qui vous révèlent à vous-même. Pour la gloire contient ainsi des pages remarquables décrivant l’esprit qui anime les pilotes de chasse, prédateurs avides de gloire et de mort(s) – et on pense ici aux pages que Michel Goya a consacrées aux super combattants (ici ou , par exemple). Salter avait, par ailleurs, exploré la psychologie des grands techniciens de l’aventure dans un autre livre à lire : L’homme des hautes solitudes (Solo faces, 1979, première édition française en 1981), traitant de l’alpinisme et de la vie mondaine. La mort, un verre à la main, en quelque sorte.

Ecrivain fascinant, Salter séduisait par son regard acéré, presque blasé. Ses récits amoureux (Un sport et un passe-temps, 1967, première publication en France en 1996 ; Et rien d’autre) m’ont cepenfant toujours laissé l’impression d’une sorte de misogynie raffinée, d’une froideur triste. Ce qui pouvait passer pour du détachement révélait peut-être la solitude d’un homme attiré par la grandeur et éloigné du monde par lucidité. Son verbe était de ceux qui marquent, questionnent et font grandir. Autant dire qu’il va cruellement manquer.

James Salter

Guerre, stratégie, et autres complications.

Tout vient à point à qui sait attendre, comme disait le capitaine Willard. Il faut donc saluer comme il se doit la naissance de l’AEGES, l’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie, dont le lancement officiel aura lieu le 9 juin dans les prestigieux locaux du SGDSN (Réservation obligatoire auprès d’Armelle Ceglec).

Réunissant la fine fleur de la chevalerie, l’AEGES s’est formée à la suite de la rédaction de l’ouvrage collectif Guerre et stratégie. Approches et concepts, une somme dirigée par Joseph Henrotin, Stéphane Taillat et Olivier Schmitt (PUF, 2015, 528 pages).

Guerre et stratégie.

Placée sous de hauts patronages, l’association s’est fixée une noble tâche, résumée dans une court texte présent sur son site et que je me permets de reproduire ici :

Les études sur la guerre s’intéressent au phénomène guerrier considéré comme un fait social total (politique, économique, culturel, etc.). Le monde académique anglo-américain a admis de longue date la légitimité et l’importance de ce champ d’études, comme en témoigne par exemple la création du département des War Studies du King’s College London. Par ailleurs, au sein des études sur la guerre, les études stratégiques, qui se concentrent sur la conduite de la guerre, occupent une place particulièrement importante dans le monde académique outre-Atlantique et outre-Manche.

En France, en dépit d’une réflexion ancienne, d’initiatives nombreuses et d’un potentiel croissant, le champ reste fragmenté. D’une part, la recherche institutionnelle est éclatée dans une profusion d’instituts dont les publications souffrent d’un manque de visibilité, de crédibilité scientifique et d’influence. D’autre part, la recherche à l’université est divisée dans des silos disciplinaires (histoire, science politique, droit, sociologie, etc.) qui pourraient dialoguer davantage.

Aujourd’hui, un nombre croissant de jeunes chercheurs formés en France comme à l’international se consacrent aux questions stratégiques dans un contexte où les war studies sont de plus en plus vigoureuses et prises au sérieux, grâce notamment au soutien de l’IRSEM et de l’IHEDN.

L’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie (AEGES, ou Egée, en référence à la reine mythique des Amazones) se veut une plateforme indépendante et transdisciplinaire, et a pour objectif de renforcer le mouvement amorcé en contribuant à la structuration de ce champ d’études.

Elle cherche à approfondir le lien entre le monde académique qui travaille sur la guerre et la stratégie (notamment la nouvelle génération de chercheurs) et l’ensemble des acteurs civils et militaires concernés. Son activité est centrée sur l’organisation d’événements scientifiques (colloques, journées d’études, séminaires).

L’association est résolument interdisciplinaire, car les études sur la guerre et sur la stratégie supposent un regard transversal. Non paradigmatique, ses activités intègrent l’ensemble des sciences humaines et sociales.

Souhaitons donc tous les succès possibles à l’AEGES, déjà critiquée par quelques théoriciens de comptoirs et autres aventuriers virtuels, et attendons avec gourmandise ses premières productions. En avant, les amis !

Mais, vous le saviez, pour votre joint de culasse ? Mais, vous le saviez, qu’il était pété ? Mais, vous le saviez qu’il était pété ?

Evaluer rigoureusement, sans effet de manche ou soupirs blasés, la menace terroriste permet de l’anticiper, de dimensionner la réponse, de se préparer au choc. Mais il ne faut pas seulement évaluer avant, il faut aussi évaluer après, réévaluer, en réalité, et peser les conséquences de ce qui est arrivé. La lutte contre le terrorisme, comme le terrorisme, est en effet, et fort logiquement, une démarche aussi politique qu’opérationnelle et il appartient aux autorités de peser leurs réactions à un événement. Nos gouvernants, quoi qu’on pense d’eux, donnent le ton ou, au moins, expriment une position qui nous influence, que nous l’approuvions ou que nous la déplorions, et peser leurs actions relèvent pleinement de leur responsabilité.

Qu’un chef d’Etat puisse ainsi être choqué ou en colère après les attentats de New York ou Beslan est très naturel. Qu’il ait envie de transformer une région du monde en une vaste étendue désertique (« Ici, pour vous, ouverture d’un nouveau parking de 870.000 places ») afin de passer ses nerfs, ou qu’il ait envie, simplement, de pleurer ou d’aller marcher dans les allées du Jardin des Plantes n’a rien de bien choquant. Mais, à son poste, alors que le monde le regarde, il doit encaisser, gérer et concevoir une réponse. S’il n’en est pas capable, en raison des événements eux-mêmes ou de sa faiblesse passagère, la mission d’apaiser, d’expliquer et de préparer cette réponse peut alors revenir aux conseillers et aux administrations spécialisées, et parmi toutes les décisions à prendre dans l’urgence figure celle de livrer à la population une évaluation de l’événement. Que s’est-il passé ? Qu’en dit l’Etat ? Que va-t-il faire ? Allons-nous tous mourir, et si possible pas un soir de départ en vacances ?

Le 9 avril au matin, les communiqués officiels, les déclarations martiales de nos ministres et la mobilisation de nos médias pouvaient laisser penser que la France venait à nouveau d’être frappée, et durement, par des tueurs de l’Etat islamique ou d’Al Qaïda. La patrie était-elle en danger ? L’ennemi était-il à nos portes, prêt à égorger nos fils, nos compagnes ? On était tenté de le croire, et pourtant la réalité était bien plus terre à terre : TV5, la fameuse chaîne francophone avait dans la nuit été la cible d’une spectaculaire attaque informatique. Site Internet et comptes Twitter et Facebook piratés, diffusion des programmes interrompue, l’offensive du Cybercaliphate n’était, en effet, pas anodine.

Oups

Quelques heures plus tard, pourtant, tout était redevenu normal et, évidemment, aucune perte humaine n’était à déplorer. Le coût financier était en revanche notable, mais sans qu’il remette en cause la survie de la chaîne. Symboliquement, l’affaire n’était pas non plus à traiter à la légère et chacun comprenait bien que les petits plaisantins du Cybercaliphate avaient franchi un pallier. Fallait-il, pour autant, sombrer dans le ridicule qui a marqué cette journée ? La réponse est dans la question.

Dès potron-minet, trois ministres de la République (Intérieur, Affaires étrangères, Culture) étaient au chevet de la chaîne blessée, rivalisant d’indignation, de colère digne et contenue, de déclarations de fermeté. Bernard Cazeneuve, dont la connaissance profonde du sujet a été clairement démontrée lors du récent débat autour de la loi sur le renseignement, promettait ainsi des centaines de nouveaux postes pour la sécurité informatique, et on s’attendait presque à entendre le tocsin résonner sur les ondes et dans les rues. De la part d’un gouvernement qui n’hésite pas à parler d’Internet numérique, il fallait s’y attendre. Ils ne passeront pas ! Mais qui ? T’occupe.

Rapidement, le concours de qualificatifs a commencé et les plateaux se sont emplis de spécialistes du cyber, ce sujet à la mode qui attire les escrocs comme les gagnants du loto. On n’avait jamais vu ça, une nouvelle ère commençait, on allait tous mourir, les ennemis étaient trop trop méchants. La rengaine habituelle.

Mais pourquoi sont-ils si mauvais ? Parce que.
Mais pourquoi sont-ils si mauvais ? Parce que.

Il était pourtant manifeste, dès la nouvelle connue, que l’attaque subie par TV5 ne pouvait être comparée aux scenarii sur lesquels planchent les agences spécialisées, ici ou ailleurs, et qui, dans certains cas, évoquent furieusement l’apocalypse. Il n’était pas moins évident que cette action était infiniment moins grave que des actes passés (cf. ici, par exemple), connus ou inconnus, et qu’il s’agissait d’une action bien plus symbolique que concrète, malgré les réels désagréments causés. De fait, face aux commentateurs hystériques se sont bientôt manifestés les vrais spécialistes du sujet, et ils n’ont pas été moins décevants.

Comme lors des attentats du mois de janvier dernier à Paris, lorsque certains avaient longuement glosé sur les capacités opérationnelles des terroristes, des commentaires voisins ont été entendus après le piratage du 9 avril au sujet des compétences techniques des membres du Cybercaliphate. Le fait que l’attaque n’ait pas été pas très sophistiquée a fait ricaner, mais pour les mauvaises raisons.

Comme en football, ce qui compte en matière de terrorisme est le résultat, et pas la manière. Peu importe que le sieur Coulibaly ait été un pauvre gars ou que Sid Ahmed Ghlam ait été assez débile pour se blesser avec sa propre arme. L’un et l’autre ont tué, et leurs crimes ont produit un effet politique. J’invite d’aileurs les ricaneurs à expliquer à la famille d’Aurélie Châtelain qu’elle a été assassinée par une tanche, ça lui sera sans doute d’un grand secours. Comme je l’écrivais avant les attentats de janvier, ce n’est pas parce que ce ne sont pas des terroristes qu’il ne s’agit pas de terrorisme.

Le fait est que l’attaque informatique du 9 avril, pour spectaculaire qu’elle ait été, n’a pas nécessité un investissement majeur de la part de ses auteurs, mais simplement une planification sérieuse et une réalisation efficace. Se posent alors de pénibles questions au sujet des défenses de la cible et des réactions de l’Etat.

A l’occasion de la douloureuse affaire Gourdel (ici puis ), j’avais rappelé que la victime individuelle ne doit JAMAIS être blâmée pour ce qu’elle a subi. Seul l’agresseur est responsable, et la contextualisation ne doit pas générer une nauséabonde confusion mentale (poke Emmanuel Todd). Il en va différemment de la structure ou de l’entreprise attaquées car celles-ci sont responsables de leurs employés, de leurs biens, et qu’elles sont également comptables du coût politique infligé à l’Etat.

En l’occurrence, l’attaque de TV5 par le Cybercaliphate a conduit les autorités françaises à faire ce qu’elles font de mieux : des erreurs. Celles-ci auraient pu être évitées si nos ministres n’étaient pas ce qu’ils sont, mais elles auraient surtout pu nous être épargnées si les défenses de TV5 avaient fonctionné, voire avaient tout simplement été mises en œuvre. On a ainsi rapidement appris que les serveurs de la chaîne avaient été piratés deux semaines AVANT et qu’aucune action particulière n’avait été entreprise. On a aussi entendu qu’au moins trois courriels infectés (hameçonnage) avaient été ouverts et avaient permis aux pirates de mettre leur plan en application. Comme à chaque fois, l’attentat réussit grâce à des défaillances humaines. (Et d’ailleurs, il est où, le RETEX de janvier ?)

Les terroristes déterminés passent toujours, mais est-il bien nécessaire de les aider en commettant de tels erreurs ? Il paraît que la sécurité est l’affaire de tous, mais ici c’est plutôt l’inconséquence qui a été notre affaire. Le fait que ce sujet soit désormais tabou, que plus personne ne l’évoque dans la presse m’incite à penser que quelques uns savent que tout n’a pas été fait dans les règles. On m’a même glissé que le sujet était qualifié de « secret défense » dans certains couloirs. On rigole.

Comme dirait Little John, « des attaques informatiques ont lieu tous les jours ». Quand on s’y prépare, elles échouent. Quand on ignore le danger, elles réussissent et il ne reste plus qu’à évaluer les dégâts. Le 9 avril au matin, et plus encore le 10 avril, la réponse des autorités auraient dû être sobre, digne, responsable. Oui, TV5 avait été piratée, on allait la soutenir dans cette épreuve, ne rien lâcher et la vie allait continuer. C’est toujours plus facile quand personne ne s’est blessé. Puis, on aurait demandé, dans le secret des salles de réunion, aux responsables concernés comment un tel merdier avait été rendu possible, au sein d’un média aussi symbolique, dans un contexte aussi particulier. Il paraît que ça ne se fait plus trop, de chercher des responsables et de leur passer une soufflante. Dommage.

Mais, au lieu de cela, le classique concours de gémissements a éclaté, alors qu’une semaine plus tôt 142 étudiants avaient été massacrés à Garissa dans l’indifférence polie de nos belles âmes. Il faut dire que l’Afrique c’est loin, c’est compliqué, tout ça quoi. Personne n’est allé faire le pitre au Trocadéro, cette année, d’ailleurs. C’est probablement trop dangereux, avec Vigipirate Rouge Super Foncé De La Mort.

Pour qu’un attentat réussisse, il faut qu’il y ait des dégâts et/ou des victimes, et qu’on en parle. Quand l’affaire est majeure, historique, il est naturel de l’évoquer et ceux qui appellent régulièrement à une forme de censure n’ont rien compris. Mais quand l’affaire est mineure, voire anodine, on peut parfaitement la traiter comme elle le mérite : une poignée de phrases avant la météo. En réalité, pour faire un attentat, il faut être deux : un terroriste et une cible. Si la cible ne bronche pas, y a-t-il eu attentat ?

Ceux qui ont des enfants savent que lorsque votre bébé tombe lors de ses premiers pas il faut le regarder en riant car il cherche dans vos yeux une réponse, une explication, une évaluation. Vous riez et il rit, vous le relevez, vous le rassurez, vous le complimentez et il se lance à nouveau. S’il vous voit rouler des yeux ou s’il lit de l’inquiétude sur votre visage, il y a de forte chance qu’il pleure, quand bien même sa chute aurait été sans gravité. Evidemment, s’il tombe sur la hallebarde de votre grand-père ou sur le piège à loup de votre garde-chasse, c’est une autre affaire. Le 9 avril, nous étions comme des enfants tombés dans le sable, et nos ministres nous ont fait croire qu’il était mouvant.

A l’inquiétude face à la menace terroriste se mêle depuis trop longtemps un sentiment qui s’apparente de plus en plus à de la honte. Et dire qu’ils font des lois.

Si tu vas à Faya-Largeau, n’oublie pas de monter là-haut.

Vulgarisateur de talent, tenancier du site bien connu Historicoblog, auteur d’un travail remarquable sur les combattants étrangers du conflit syrien, Stéphane Mantoux a publié il y a quelques mois une fort instructive histoire des guerres du Tchad (Lemme Edit, 2014, 107 pages).

Les guerres du Tchad

Alors que la France est, plus que jamais, engagée dans la région, cet ouvrage tombe à pic pour rappeler que Paris maintient au Tchad un dispositif militaire depuis 1969. Il y a donc près d’un demi-siècle que l’ancienne puissance coloniale assure la sécurité et la stabilité de son ancienne possession, ce qui en dit long sur l’état de la fameuse bande sahélo-saharienne.

Comme le rappelle fort justement Stéphane Mantoux, la présence française face aux menaces n’a rien eu de dissuasif et les combats ont été réguliers, aussi bien contre des opposants au régime tchadien que contre des interventions étrangères. Les défenseurs de la mémoire du colonel Kadhafi apprécieront ici la description, documentée, de l’ingérence permanente de la glorieuse Jamahiriya arabe libyenne chez son voisin du Sud. Avouons que question puissance stabilisatrice, on a déjà vu mieux.

S’appuyant sur une solide bibliographie et des témoignages, ce petit ouvrage rappelle également que la France a mené au Tchad, à plusieurs reprises, de véritables guerres au profit, non pas tant de dirigeants (qu’elle a soutenus ou lâchés en fonction des enjeux du moment) que d’un Etat dont la position dans le continent en fait une pièce essentielle de sa stratégie. La défense d’intérêts supérieurs y prend, très naturellement, le pas sur les considérations morales que Paris n’a de cesse de mettre en avant dans son discours public mais qui, en réalité, ne pèsent pas lourd.

Après un premier livre consacré à l’Offensive du Têt, Stéphane Mantoux poursuit son travail d’exploration des conflits contemporains et livre ici une synthèse très éclairante. Un ouvrage à conseiller à ceux qui se demandent, par exemple, pourquoi le QG de l’opération Barkhane est installé à N’Djamena et non à Niamey.

Sorry, Goose, but it’s time to buzz a tower.

Dans un ouvrage désormais classique publié en 2001, Guerre sainte, multinationale (Holy war, Incorporated, Simon and Schuster, 2011, en français chez Flammarion) le journaliste américain Peter Bergen se livrait à une description passionnante de l’islamisme radical sunnite armé et, déjà, essayait de briser quelques uns des lieux communs qui corrompaient alors – et corrompent toujours – le débat public. A l’occasion d’un chapitre intitulé Le réseau mondial. Le tour du monde en 80 jihads, il décrivait notamment la diversité des crises et de ce qu’il faut bien appeler les fronts d’une guerre qui, au lendemain des attentats du 11 septembre, mobilisait un nombre croissant d’Etats.

Près de quinze années après ce livre, qui se voulait aussi être l’instantané d’un phénomène en pleine croissance, le jihadisme a pris une ampleur telle qu’il s’est imposé parmi les défis les plus importants de l’agenda international. Depuis des années, des expéditions guerrières sont menées en Afrique ou au Moyen-Orient par des puissances occidentales contre des groupes jihadistes, tandis que certains Etats musulmans luttent pour survivre, quand ils n’ont pas simplement perdu le contrôle de vastes portions de leur territoire.

La lutte contre le jihadisme pèse également sur les débats de société et conduit à des réflexions douloureuses sur le communautarisme, la laïcité ou le respect de la vie privée et ses éventuelles limitations au profit de la défense de tous. Malgré les nombreux appels à la résilience, force est d’ailleurs de constater que les législations occidentales spécialisées ne cessent de se durcir, à chaque attentat ou à chaque projet déjoué, sans qu’on sente que leurs dernières évolutions aient été mûrement pensées, ou même que leurs auteurs en attendent autre chose qu’un gain politique ponctuel, rapidement acquis, rapidement oublié.

Cette mobilisation tous azimuts, législative, diplomatique, militaire et intellectuelle, n’a jusqu’à présent, pas produit de résultats durables. Des terres de jihad décrites par Peter Bergen en 2001, aucune ne connaît aujourd’hui la paix, et chacun a bien conscience que la situation s’est aggravée dans bien d’autres régions. Il serait sans doute abusif de lier cette dégradation de la situation internationale aux seules menées des groupes jihadistes, mais le sentiment général, devant une carte des risques, est celui d’une perte de contrôle progressive de la part des grands acteurs internationaux face à un phénomène dont la complexité ne cesse d’étonner.

Si la survie des Etats occidentaux n’est pas menacée par la croissance, pour l’instant sans interruption, de la menace jihadiste (essentiellement terroriste, mais pas seulement), il n’en va pas de même pour nombre d’Etats d’Afrique sub-saharienne, du Moyen-Orient ou d’Asie, dont les institutions ou les sociétés sont durement touchées. Ces déstabilisations, parfois causes, parfois conséquences, du terrorisme jihadiste, conduisent régulièrement à des interventions extérieures, plus ou moins improvisées, plus ou moins maîtrisées, dont on connaît le début mais dont on ne voit jamais l’issue. Même la fin, officielle, de la guerre en Afghanistan, n’est ainsi pas la fin réelle des opérations de combat des forces américaines, qui y affrontent les Taliban depuis le mois d’octobre 2001 et entendent y maintenir une capacité de frappe.

Sans tomber dans un pessimisme de peu d’utilité, il convient de reconnaître que la croissance régulière, depuis une trentaine d’années, du jihadisme révèle l’inefficacité de la riposte des Etats qu’il frappe et pose, in fine, plusieurs questions aux gouvernants et à leur appareils militaro-sécuritaires. Il y a ainsi lieu de craindre que la prochaine loi ou la prochaine intervention extérieure ne règleront pas davantage le problème. Le bilan de plusieurs décennies de lutte, d’abord clandestine et larvée puis au grand jour, mérite qu’on s’interroge sur les méthodes, l’organisation et les buts des politiques de contre-terrorisme menées.

Une lutte sans fin ?

Contrairement à une idée répandue par certains, la militarisation de la lutte contre le jihadisme n’est pas une cause du terrorisme mais bien une conséquence de l’évolution d’une menace à laquelle les moyens classiques ne parvenaient plus à répondre. Cette évolution, qu’il est, par ailleurs, parfaitement légitime de déplorer, constitue une des illustrations les plus spectaculaires de ces changements de posture imposés par les groupes jihadistes à des Etats de droit, qui plus est a priori peu enclins à s’engager dans de longues et lointaines opérations mais finalement contraints de projeter leurs forces armées.

Personne, d’ailleurs, n’affirme qu’il soit possible de vaincre le terrorisme par la force armée, puisque celui-ci, comme il n’est jamais inutile de le rappeler, n’est qu’un mode d’action, un choix tactique opéré par des acteurs politiques. Le recours à l’action militaire, en Afghanistan, au Mali, au Yémen ou en Somalie, n’a toujours été que la riposte aux actions de groupes qui, eux-mêmes, menaient des actions violentes dont l’ampleur et l’intensité appelaient autre chose que l’invocation émue des grands principes du droit pénal.

On peut, en revanche, noter que les actions militaires déclenchées par des Etats se sentant, à tort ou à raison, le devoir d’intervenir l’ont toujours été trop tard. Il ne sera pas inutile, quand ces événements seront devenus l’objet d’études historiques, de déterminer si toutes les interventions armées lancées par les Etats occidentaux depuis une quinzaine d’années n’ont, d’ailleurs, pas été les conséquences directes et inévitables d’échecs politiques majeurs. Sur le fond, les opérations Serval et Sangaris, au Mali et en RCA, au cœur de deux crises très différentes, ne visaient-elles pas toutes les deux à sauver ce qui pouvait encore l’être du naufrage d’anciennes colonies françaises ? La lutte contre le jihadisme, comme le prétendaient avec dédain les diplomates américains au milieu des années ’90, pourrait aussi, après tout, être vue comme une succession de crise postcoloniales. Les crises en Somalie, au Nigeria ou au Yémen permettent de ne pas seulement accabler notre pays mais bien de s’interroger sur la situation d’Etats ayant un temps été dominés, voire conquis, par des puissances occidentales.

Il convient aussi de rappeler que les actions militaires, qui sont devenues la principale manifestation du contre-terrorisme, ne produisent d’effets durables que contraires aux objectifs initialement poursuivis. La France le découvre, après d’autres sous d’autres cieux, au Mali où, après avoir restauré l’intégrité territoriale d’un Etat impuissant et victime de ses compromissions, elle est désormais accusée par les différentes parties en présence de défendre les intérêts du camp d’en face tandis que ses forces, initialement saluées comme des libératrices, sont aujourd’hui jugées trop visibles. Venues défaire des groupes jihadistes qui se nourrissent de conflits locaux, les armées occidentales sont condamnées à rester des corps étrangers aux yeux des sociétés qu’elles pensent défendre, avant de devenir une des données de l’équation politico sécuritaire. Le jihadisme joue alors habilement de la présence de ce corps étranger, pourtant généralement réclamé dans un premier temps par les Etats concernés. Il suffit, pour s’en convaincre de comparer la popularité du contingent français au Mali au mois de janvier 2013 et aujourd’hui.

Il n’est, ainsi, pas absurde de critiquer la prééminence du militaire, mais encore faut-il le faire en étant conscient de la nature de la menace combattue. Le jihadisme, idéologie sans raffinement, syncrétisme brutal de causes parfois sans rapport, semble insensible aux seules actions judiciaires, et la menace est parfois trop vive pour rester sans réponse, quand bien même il faudrait refondre les doctrines. On voit mal, après tout, pour quelles raisons, alors que les outils s’adaptent (ou tentent de le faire), les raisonnements qui les fondent ne refléteraient pas les mêmes changements.

Penser global, penser local, mais surtout penser…

Le fait est que les difficultés, déjà anciennes et difficilement niables, des Etats confrontés à la poussée jihadiste conduisent à s’interroger sur l’élaboration de leurs réponses aussi bien que sur la pertinence de celles-ci. La littérature savante consacrée au sujet, embryonnaire avant les attentats du 11 septembre, a connu depuis une croissance exponentielle comparable à celle de la menace elle-même et regorge de textes détaillés traitant des modes opératoires terroristes, de l’organisation des réseaux, des revendications des groupes, de leur financement, des crises qui les motivent, des Etats qui les combattent ou tentent de les manipuler, des tensions au sein de l’islam sunnite, et, plus généralement, des racines du mal.

Sans atteindre l’ampleur vertigineuse des études soviétologiques, la production de connaissances publiques est plus que conséquente et offre un corpus d’une grande richesse – à laquelle il faudrait ajouter la surabondante production des administrations spécialisées, des services de police, des forces armées et des échelons de synthèse.

Étonnamment, pourtant, le débat français reste d’une grande pauvreté, indigne des défis qu’affronte notre pays et de la mobilisation de l’appareil d’Etat qui en découle. La comparaison avec la production britannique est, à ce titre, particulièrement cruelle, sans même parler des travaux réalisés par certains think tanks américains ou une poignée de grands cabinets privés.

Les attentats de Paris, entre le 7 et le 9 janvier derniers, ont, à cet égard, tragiquement mis en évidence les nombreux biais, clichés et présupposés de la parole publique – et parfois officielle. Comme de juste, des vérités censées être des évidences acquises, mais ne reposant sur aucune étude sérieuse, ont été avancées afin de justifier des mesures prises dans l’urgence contre une menace terroriste pourtant si ancienne, des anarchistes de la fin du XIXème siècle au GIA des années 1990, qu’elle dimensionne depuis longtemps les moyens et l’organisation de la communauté française du renseignement.

A ce sujet, la redécouverte de la profondeur historique du jihadisme français de la part de certains commentateurs a eu de quoi inquiéter, tout comme l’obsession pour les filières de volontaires à destination de la Syrie, défi majeur mais certainement pas unique de la lutte contre la menace jihadiste. De fait, l’appartenance des frères Kouachi à la mouvance d’Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) en est la meilleure preuve. On peut même se demander si une sorte d’effet de mode n’est pas en partie responsable de l’affectation ou de la non affectation de moyens. Des enquêtes internes pourraient valider ou invalider cette crainte, mais encore faudrait-il qu’elles soient menées.

Le plaquage sur les événements de Paris de grilles de lecture anciennes, dépassées, partielles sinon partiales, a conduit à des affirmations péremptoires. Constater les profondes divisions de la société française a sans doute été la marque d’une grande et tardive lucidité, mais certaines causalités supposées, mises trop rapidement en avant, n’ont pas résisté à un examen attentif des faits (comme ici, par exemple). Les difficultés communautaires, les échecs scolaires ou le chômage ne créent pas systématiquement de la violence politique, et encore moins du terrorisme. De même, si on ne peut nier certaines caractéristiques psychologiques, parfois aussi visibles au sein des forces armées ou dans certaines professions, réduire le jihadisme à des pathologies mentales ne résiste pas à des décennies de terrorisme d’inspiration religieuse sur plusieurs continents.

Procéder à la déradicalisation religieuse des jihadistes a, par ailleurs, été avancé comme une nécessité urgente, quand bien même les résultats des programmes lancés à travers le monde auraient été décevants, et en tout cas incapables de garantir l’abandon de la violence par l’ensemble des individus concernés. Un tel projet, surtout, fait trop rapidement l’impasse sur les causes politiques profondes du phénomène jihadiste dans les pays occidentaux – sans même parler des dérives qu’il porte en germe – et devrait être rebaptisé programme de rééducation civique. L’ampleur de la tâche donnerait cependant alors le vertige.

Il n’y a là, hélas, que des faits connus, documentés, décortiqués par les services ou certains journalistes, l’évocation du rôle de la prison dans l’itinéraire des jihadistes relevant même du cycle, comme celui des saisons, sans qu’aucune solution n’ait jamais été trouvée malgré les exclamations des observateurs.

… Et si possible, ensemble.

La qualité des travaux des uns et des autres, on le voit, n’a pas nécessairement de conséquences sur la pertinence de la politique finalement conçue et mise en œuvre. Il est cependant évident qu’on a plus de chance de faire fausse route si on est peu ou mal conseillé que si on est correctement alimenté. Il faut cependant le vouloir, ou même le pouvoir. Les professionnels engagés dans des actions opérationnelles n’ont que rarement le temps de prendre de la hauteur – à supposer qu’on les y autorise – et ceux qui observent les événements de loin, s’il leur arrive de voir juste, disposent de faits incomplets et n’ont que rarement l’oreille des autorités.

Les flux intellectuels du contre-jihadisme français, à dire vrai, semblent ne fonctionner qu’à sens unique. Les renseignements et analyses montent en ordre plus ou moins dispersé vers les autorités politiques, après avoir été tamisés et raffinés à différents échelons administratifs et, éventuellement, selon des biais plus liés à des chapelles qu’à de véritables écoles scientifiques.

L’important, en effet, ne réside aucunement dans un hypothétique consensus, souvent suspect, d’ailleurs, mais dans la confrontation d’idées et d’opinions qui ne relèveraient pas de vieilles obsessions, d’anciennes croyances, ou même de mauvaises intuitions érigées en vérités révélées en raison de la stature de leurs auteurs. Le fait, par exemple, qu’après les attentats de Paris on ait entendu force lieux communs au sujet des supposées origines sociales ou économiques du jihadisme, alors que l’ensemble des services de renseignement et de sécurité s’échinent, depuis de trop nombreuses années, à affirmer qu’il n’existe pas de profil simple des terroristes, a illustré la déconnexion, alarmante, entre l’état des connaissances détenues par les administrations et les citoyens en raison de l’aura persistante dont bénéficient, inexplicablement, certains dans les médias. Il ne s’agit, en aucune façon, de contraindre des structures opérationnelles à s’exposer publiquement, mais on peut déplorer qu’une forme sournoise de désinformation contribue à biaiser, sinon à saboter, le nécessaire débat public.

Il est, de même, permis de regretter l’excessive influence auprès des autorités de faux prophètes, dont les analyses n’ont cessé d’être sèchement contredites par les faits, alors que des structures administratives spécialisées, ou que certains universitaires, manifestement plus pertinents, soient loin d’avoir la même audience et, partant, le même poids. Si l’entourage d’un ministre ne doit pas ressembler à une foire d’empoigne, il ne devrait pas non plus être le lieu d’une pensée formatée, par crainte ou aveuglement. Force est de constater, pourtant, que le débat contradictoire n’est pas la caractéristique première de certaines de nos administrations.

Une ambiance de feu
Une ambiance de feu

L’obéissance est, dit-on, la force principale des armées, mais celles-ci, comme d’autres forces, ne progressent véritablement que par la pensée hétérodoxe de quelques uns. Souvent interprétée par l’establishment comme la marque d’un orgueil démesuré ou le souci de se démarquer, la pensée originale, si elle peut conduire à des impasses ou à des échecs, est un puissant facteur d’innovation. La fonction de fou du roi, encouragée par quelques uns pour leur édification personnelle, est le plus souvent décriée par ceux qui ont compris que le confort du prince était le garant de leur propre tranquillité, quand bien même tout ne se passerait pas comme souhaité – en République Centrafricaine, par exemple.

Il manque, en réalité, à différents endroits de notre complexe système administratif, ce que les Anglo-Saxons nomment des red teams, des équipes de cadres expérimentés discutant de la pertinence des choix, des plans, des postures, les mettant à l’épreuve avec rigueur, dans le souci de faire progresser la structure. Il faut, à ce sujet, impérativement lire le billet posté par le site Pensée militaire. En France, pays qui valorise souvent plus l’aisance rhétorique que la profondeur de la pensée, le projet peut sembler utopique, alors qu’il répond, sans aucun doute, à un réel besoin.

Il ne s’agit évidemment pas de confier à qui que ce soit des missions de plastron, mais de tenter de consolider par une analyse intransigeante les postulats qui fondent notre politique anti terroriste. A défaut de pouvoir parvenir à des constats sans appel, il s’agirait d’écarter les fausses pistes et d’identifier les voies à explorer afin de concevoir une stratégie qui ne serait pas celle de l’émotion et de la réaction. A l’exemple du combat dissemblable pratiqué par certaines forces aériennes à des fins d’entraînement, d’aguerrissement mais aussi de réflexion tactique, la pratique du débat contradictoire entre professionnels mandatés – qui auraient donc l’assurance de ne pas être affectés dans une lointaine garnison du limes à l’issue de leur mission – permettrait d’offrir aux autorités politiques autre chose que de pénibles rengaines, ainsi que quelques explications, toujours utiles pour éviter toute sidération trop durable. Peut-être serait-il alors possible d’envisager des mesures qui ne seraient pas que cosmétiques et même, on peut toujours rêver, de concevoir une stratégie qui ne serait pas uniquement fait de mesures hâtives ou de réformes taillées sur mesure afin de servir les ambitions de tel ou tel ministre, de telle ou telle administration.

F-16C des Aggressors de l'USAF

Une telle réforme, moins spectaculaire que des fusions, des créations ou des dissolutions, serait en revanche plus profonde et plus difficile. Elle devrait s’accompagner de la mise en place d’un échelon de manœuvre, qui manque cruellement dès qu’il s’agit de terrorisme. Il n’est en effet du ressort ni de l’UCLAT ni du SGDSN de concevoir une politique réellement maîtrisée associant à des analyses ambitieuses des objectifs majeurs dépassant l’adoption de lois inapplicables ou l’imposition à des forces armées déjà exsangues des missions de sécurité publique relevant d’abord de la réponse politique et non d’un accroissement de la pression sécuritaire.

Après des années à subir la croissance d’une menace terroriste qui a fini par s’imposer comme un sujet majeur de politique intérieure, il est sans doute plus que temps d’explorer d’autres voies que l’amélioration sans fin des seules mesures répressives. Celles-ci, indispensables, n’apportent en effet, de toute évidence, aucune solution véritable, mais sont devenues une rente de situation pour certains. Il n’est donc pas inutile de mettre le savoir-faire durement acquis au service d’une ambition plus haute, capable d’utiliser au mieux les innombrables signaux faibles ou forts recueillis par la communauté nationale du renseignement, d’analyser en profondeur l’adversaire, de déceler les futures crises et de conseiller le plus pertinemment possible les autorités.

Une telle ambition ne semble pas illégitime au vu de la richesse intellectuelle que recèlent l’administration, les forces et le monde universitaire de notre pays. Elle suppose cependant une volonté de ne plus subir et de reprendre, enfin, l’initiative sans se contenter de formules creuses ou de coups de menton martiaux.

 

Merci à Mathieu P pour ses conseils lors de la rédaction de ce texte.

Il y a le feu à l’agence de voyages. Inutile de s’y rendre.

Il existe une croyance persistante selon laquelle, puisque faire du cinéma revient souvent à raconter des histoires, les grands événements historiques se prêtent admirablement à la réalisation de films ambitieux. Ceux-ci bénéficieraient en effet de l’importance des faits qu’ils montreraient au public, jusqu’à être portés par eux.

La réalité, évidemment, est tout autre. Un film, comme un roman, nécessite bien plus qu’une bonne idée pour être réussi, et plus son ambition est grande plus la déception peut être cruelle. L’adaptation de faits historiques héroïques, épiques, voire légendaires, peut ainsi aboutir à des films tièdes, ne rendant qu’imparfaitement justice à leur sujet, voire à de complets naufrages. On pourrait, par exemple, citer parmi les films récents Troie, de l’inénarrable Wolfgang Petersen (2004), mais la liste est longue.

Le D-Day en mer Egée
Le D-Day en mer Egée

Il était naturel que la Seconde Guerre mondiale, plus grand conflit de l’Histoire, inspire le cinéma. Aux films de propagande réalisés dans chaque camp succédèrent rapidement, à partir de 1945, ceux relatant les grandes batailles, les actions d’éclat, les drames et les actions des uns et autres, la guerre elle-même servant de toile de fond à d’innombrables récits, dans tous les genres. La célébration des héros est, après tout, une tradition aussi ancienne que les combats qui les ont vus s’élever et chacun des belligérants victorieux entreprit, avec ses moyens et sa sensibilité, de revivre ces moments terribles. Il y avait là, aussi, moyen d’entretenir dans le contexte diplomatique de l’après-guerre l’esprit des sacrifices consentis et la notion d’alliance militaire dépassant les différences du temps de paix.

Ayant acheté les droits du livre de Cornelius Ryan, Le Jour le plus long (1957), le grand producteur américain Darry F. Zanuck entreprit de le porter à l’écran sous la forme d’une fresque ambitieuse couvrant l’ensemble de l’opération, des bases et des ports britanniques aux plages normandes en passant par les salles des états-majors allemands et les caches de la Résistance française. Il réunit ainsi un casting impressionnant (« Plus de 42 stars internationales » annonçait fièrement l’affiche du film) sous la direction de trois cinéastes expérimentés (Ken Annakin, Andrew Morton et Bernhard Wicki) chargés de différentes séquences.

Le Jour le plus long

Il s’agissait, à l’aide de cette équipe particulièrement impressionnante (Henry Fonda, Robert Mitchum, John Wayne, Rod Steiger, Richard Burton, Sean Connery, Mel Ferrer, Arletty, Bourvil, parmi les acteurs les plus marquants) de réaliser un film rendant hommage à un des faits d’armes majeurs de la guerre. On aurait aimé, dans l’absolu, que d’autres batailles, sur d’autres fronts, à commencer par celui de l’Est, aient les honneurs du cinéma occidental, mais des raisons évidentes jouèrent. Après tout, le cinéma soviétique ne s’est pas non plus beaucoup intéressé à la prise d’Iwo Jima…

Le livre de Ryan Le jour le plus long, nommé ainsi selon une formule de Rommel, se proposait de faire revivre au lecteur les préparatifs puis le déroulement du débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944. Mêlant dans un texte vif anecdotes et observations plus larges, il offrait ce que le journalisme américain fait de mieux. Le film, au contraire, malgré des scénaristes prestigieux parmi lesquels Romain Gary, ne parvient pas à intéresser.

Ses qualités, indéniables, ne parviennent pas à le sauver tant il souffre de son excès d’ambition. Le jour le plus long, en se lançant dans une reconstitution minutieuse de la bataille et de ses arrières, en multipliant les protagonistes et donc les points de vue, en affichant à chaque plan ou presque un acteur connu, s’effondre ainsi sous son propre poids. De fait, le casting, au lieu de servir le récit, conduit à son émiettement, à la dispersion de l’action sans jamais permettre qu’on se concentre sur telle ou telle action. La prise de la Pointe du Hoc, phénoménal fait d’armes, est à cet égard un complet gâchis, expédiée en quelques minutes alors qu’elle aurait mérité un autre traitement. La composition de John Wayne, trop vieux pour son rôle, est par ailleurs décevante, et on ne cesse de repenser au héros de l’Ouest américain alors qu’il est promené dans son attelage de fortune. La musique elle-même, qui sera parodiée dans Le mur de l’Atlantique (Marcel Camus, 1970, avec Bourvil et Sophie Desmarets), est bien trop guillerette pour un tel sujet.

Trop lourd, trop long, le film produit par Zanuck souffre, en réalité, d’un manque de cohérence. Parfois tragique, parfois drôle, alternant scènes épiques et scènes intimes, il tente de reproduire le livre à l’écran au lieu de l’adapter. Quand le texte de Cornelius Ryan instruisait en distrayant, le film enchaîne les scènes sans respiration, mais sans rythme, donnant le sentiment d’une succession de faits assénés au spectateur. Cette construction ratée est aggravée par l’absence de psychologie chez les personnages, réduits à leur seul rôle dans la bataille.

John Wayne

Robert Mitchum

Le jour le plus long, à son corps défendant, illustre l’adage selon lequel on apprend souvent bien plus d’un gros plan que d’une fresque géante, qui plus est peu maîtrisée. En 1998, en suivant un petit détachement de soldats US dans Saving private Ryan, Steven Spielberg avait su recréer la violence et le chaos du débarquement. Son hommage aux soldats engagés sur les plages n’avait rien de l’académisme sans imagination du film de 1962. A bien des égards, d’ailleurs, le film de Spielberg est l’anti Jour le plus long, violent, sec, sans guère de personnages sympathiques, sans légèreté, sans volonté de donner un cours d’histoire militaire.

Sans surprise, la partie la plus intéressante du Jour le plus long est celle qui décrit les réactions de l’état-major allemand, rendu aveugle par les manœuvres des Alliés comme par ses propres certitudes, tiraillé entre les observations réalisées au plus près du terrain (Le TERRAIN, HERR HAUPTMANN !) et les doutes des échelons de synthèse, en Normandie ou à Berlin. La description de l’analyse de la situation, les anticipations de certains officiers particulièrement talentueux et les décisions prises au-dessus d’eux construisent finalement le seul suspense du film, dont l’issue est, admettons-le, connue même du pire des cancres. Voir la Wehrmacht se mettre en mouvement et entamer la défense de la fameuse forteresse Europe présente infiniment plus d’intérêt, en raison de la richesse des scènes consacrées à cet aspect, que le déroulement par trop convenu des opérations alliées. J’ajoute ici qu’on observera un phénomène voisin dans le catastrophique Pearl Harbor de Michael Bay (2001), qui ne mérite d’être sauvé de l’oubli que par ses scènes d’aviation et, surtout, par la pertinence de celles montrant les services de renseignement américains essayant de prévoir l’attaque japonaise.

Mauvaise mayonnaise

Il n’est pourtant pas impossible de réaliser des fresques ambitieuses et réussies. A bridge too far, réalisé en 1977 par Sir Richard Attenborough à partir, là aussi, d’un livre de Cornelius Ryan, constitue ainsi, du moins à mes yeux, un des films les plus convaincants consacrés à la Seconde Guerre mondiale. La distribution n’y est pas moins éclatante que dans Le jour le plus long (Sean Connery, Anthony Hopkins, Michael Caine, Robert Redford, Elliot Gould, James Caan, Gene Hackman), mais le film est cohérent et, ce qui est essentiel, porte la marque d’un très grand cinéaste et non celle d’un producteur. C’est toute la différence.

Les vacheliers du ciel

Ecrire des histoires d’aviation à la mesure de la passion que le sujet suscite n’est pas si simple. Bien souvent, les intrigues ne parviennent pas à dépasser les ressorts éculés du vol de prototypes, des campagnes d’essais dangereuses ou des pirates de l’air. Ce n’est d’ailleurs pas trahir l’héritage de Buck Danny et de ses ailiers que d’être lucide sur la faiblesse de certaines de leurs aventures. L’expérience, depuis les aventures de Biggles jusqu’à la série des Ace Combat, a largement démontré que les histoires les plus haletantes dans le monde de l’aviation de combat étaient celles qui parvenaient à s’extraire du monde fermé des hangars pour faire des dog fights et des raids à très basse altitude de simples péripéties d’une intrigue plus complexe, plus vaste, plus ambitieuse.

Buck Danny Jerry Sonny

L’authentique fana de l’aviation, pour reprendre une expression bien connue, ne saurait se contenter des mêmes images enchaînées sans talent. Il attend que sa passion soit valorisée, et c’est bien pour ça que Nimitz, Retour vers l’Enfer (1980, Don Taylor) est bien supérieur à Top Gun (1986, Tony Scott), les deux films relevant pourtant tous les deux de la même logique de communication de la Navy. C’est pour la même raison que L’Etoffe des Héros (1983, Philip Kaufman) reste un chef d’œuvre indépassable en mêlant prouesses techniques et portraits d’hommes et de femmes, loin des clichés dont un certain cinéma nous gave depuis des décennies.

Top Gun Les chevaliers du ciel

Il serait pourtant injuste de nier l’influence que le Top Gun de Tony Scott a eue sur le genre. La parfaite inanité du scénario n’a pas empêché le film d’établir de nouveaux standards, grâce à l’utilisation intensive de filtres ou de contre-jours, le tout rythmé par une bande originale so eighties, en privilégiant l’action pure sur toute autre considération.

F-14 admirant le coucher du soleil

L’absence d’une production similaire semblait être une anomalie en France, un des berceaux de l’aviation et terre d’excellence industrielle. Le défi a finalement été relevé par Gérard Pirès, réalisateur en 2005 d’une ambitieuse interprétation de la série mythique de Charlier et Uderzo Les Chevaliers du Ciel, qui avait déjà par deux fois été adaptée à la télévision, d’abord en 1967 (avec Jacques Santi et Christian Marin, avec un générique de l’idole des jeunes) puis en 1988 (avec Christian Vadim et Thierry Redler).

Les chevaliers du ciel

C'est là, entre la dent et la gencive que...

Les pilotes d'à côté

Réalisé avec la participation active de l’Armée de l’Air, qui mit quasiment à disposition du réalisateur l’escadron 1/5 Vendée, (dissous en 2007), et celle de Dassault Aviation (dont le président, Serge Dassault assista à la première, si mes souvenirs sont bons), le film est à la fois conforme à ce qu’on attendait de lui et parfaitement navrant. On y retrouve, sans une once d’originalité, les pires poncifs du film d’aviation, sauvés par des images magnifiques.

Vers l'infini et au-delà

Il faut dire que le choix de Gérard Pirès ne laissait pas espérer autre chose qu’un film médiocre. La filmographie du réalisateur, entre polar voyeuriste (L’Agression, 1975) et comédie lourdingue (Fantasia chez les ploucs, 1971 ; Double Zéro, 2004) est une admirable suite de catastrophes, dont la moindre n’est pas Taxi (1998), symbole parfait de la marque Besson, naufrage scénaristique au populisme décérébré typique, démagogue, mal écrit, mal joué, à peine digne d’être diffusé en semaine sur TF1.

Qu’il ait été décidé de confier un film de propagande – puisqu’il s’agit bien de ça – à un tel cinéaste pourrait conduire à des réflexions désagréables au sujet du mépris pour le public que cela révèle, mais je m’abstiendrai, par pure charité chrétienne. Disons qu’il s’agit de ma modeste contribution à l’esprit du 11 janvier.

Le fait est, sans surprise, que Gérard Pirès, à qui on a donc demandé de réaliser un navet, s’en sort haut la main. Il ne manque rien à son film, ni un scénario d’une rare ineptie sur fond de guerre contre Al Qaïda (la première scène de chasse entre Mirage étant affligeante), ni des développements convenus sur des magouilles entre services de renseignement et marchands d’armes. Les difficultés des deux personnages principaux avec leur hiérarchie rappellent par ailleurs tellement Top Gun qu’on hésite y voir, plus qu’un hommage, une véritable citation in extenso.

Alors, ça avance, ce complot ?

La distribution ne déçoit pas non plus, tant les acteurs s’ingénient à être ridicules, caricaturaux, singeant le pire du cinéma hollywoodien. Benoît Magimel et Clovis Cornillac y sont aussi crédibles en pilote de chasse que votre serviteur en danseuse classique, Philippe Torreton y arbore une perruque de vieux beau, Géraldine Pailhas y joue une Kelly McGillis brune toujours vêtue de tailleurs trop petits de deux tailles et Alice Taglioni ne force pas son talent pour incarner son personnage, insupportable de bout en bout. Inutile, par ailleurs, de s’attarder sur Rey Reyes, pilote féminin de l’USAF en échange avec l’Armée de l’Air effectuant un strip-tease sur une aile de Mirage lors d’une scène affligeante de bout en bout.

Reste que le film offre des images splendides de Mirage ou d’Alpha Jet, et quelques scènes d’anthologie, et qu’il rejoint finalement son modèle : comme Top Gun, on le regarde en accéléré, en évitant soigneusement les dialogues, afin de se concentrer sur les séquences aériennes.

 

Et toutes nos amitiés au stagiaire de BFM qui a rédigé le générique de fin :

Pour une réforme de l'orthographe des pays du Moyen-Orient

 

« On est tout endolori/Et on se sent très amoindri /Est-ce que nos coeurs ont rétréci ? Est-ce qu’on en sortira grandi ? » (« Y’a D’la Haine », Les Rita Mitsouko)

Ils sont donc passés, finalement, après toutes ces années de tentatives parfois brouillonnes et ces sauvetages parfois in extremis. Ils sont donc passés, et la France découvre que ses services de contre-terrorisme ne sont pas infaillibles, que la cuirasse a cédé et nous a cruellement exposés.

Le drame est terrible, le choc frontal, et nombre de commentaires lus ou entendus ont manifestement été proférés sous le coup de l’émotion. Laissons donc Michel Onfray, l’homme qui a tout lu sans rien comprendre, délirer sur son blog. Il n’est, après tout, pas le seul à se tromper avec assurance. M. Kepel n’annonçait-il pas, au mois de juin 2001, le déclin de l’islamisme ? D’autres invoquaient, à tort, le jihad syrien, et d’autres encore, faisant peu de cas des faits, en sont encore à accabler la pauvreté ou des pathologies mentales. Laissons-les, car il n’y a plus rien à attendre de commentateurs qui ne font que se commenter eux-mêmes sans plus jamais observer le monde.

La poussière retombe doucement, et il va être temps, à partir des faits connus et de quelques autres, de réfléchir aux événements. L’admirable mobilisation des Français a montré une nation debout, frappée mais déterminée, prompte à ricaner de ses ennemis les plus acharnés comme de ses dirigeants. J’avais, à plusieurs reprises, exprimé mon scepticisme quant à ce sursaut, et je n’imaginais pas de démenti plus éclatant, plus rassurant à ma déplorable attitude. Paris, capitale du monde contre le jihad, voilà qui a de quoi gonfler la poitrine d’un jeune retraité – et qui ne peut qu’exaspérer un peu plus ceux qui nous détestent pour ce que nous sommes, ce que nous avons fait et sans nul doute ce que nous allons faire. Les communiqués saluant les attentats, émis par les Taliban, AQMI ou Mokhtar Belmokhtar, ou les manifestations au Niger sont là pour rappeler que notre cause n’est pas si populaire et que les valeurs que nous défendons ne sont pas si universelles. Il faudrait, sans doute, s’y faire, mais ce serait une forme de renoncement, et il ne saurait donc en être question.

Il s’agit, pourtant, de durer, d’entretenir cette fermeté, de trouver le bon équilibre – s’il existe – entre l’impérieuse nécessité d’une lutte déjà ancienne et que d’aucuns semblent, enfin, découvrir – et l’obligation de ne pas céder à la tentation de mesures précipitées, bâclées, ou suggérées par une poignée de conseillers aux menées plus qu’ambigües ou de législateurs pressés, plus intéressés par le pouvoir des services de renseignement que par leur contrôle effectif.

Pendant, en effet, que les manœuvres plus ou moins souterraines commencent autour des services et des ministres, l’onde de choc politique se prolonge, suscitant questions et débats. L’enquête, surtout, se déploie, immédiatement internationale. Les ramifications, nombreuses et complexes, ne semblent, pour un observateur, pas autrement surprenantes et rappellent bien des enquêtes passées. Essayons, cependant, de procéder avec méthode, ça va nous changer.

La rupture d’Anne et Vrisme

Comme je l’avais abruptement écrit ici le 8 janvier, l’attaque des locaux de Charlie Hebdo par les frères Kouachi n’a, en aucune façon, constitué une rupture opérationnelle. Les attentats contre les journalistes, les dessinateurs ou les artistes ayant osé défier les islamistes – ou d’autres tyrans – ne se comptent plus, depuis des décennies, et il n’aura échappé à personne que Charb, par exemple, bénéficiait d’une protection rapprochée à la suite des menaces contre son hebdomadaire. Le mode opératoire lui-même est d’une effroyable banalité, et les seuls points véritablement intéressants sont ceux relatifs aux compétences des terroristes.

Michel Goya est revenu (ici) sur l’attaque des locaux de Charlie Hebdo, et ses observations sur la détermination des assaillants, amateurs (par opposition à des professionnels relevant d’une force légale) aguerris ayant minutieusement préparé leur opération mais commettant des erreurs sont essentielles. L’oubli d’une pièce d’identité, qui a fait rugir de plaisir les conspirationnistes et autres enquêteurs de comptoir, a constitué la faute majeure de l’attentat. Elle a pesé sur la suite de la séquence en forçant très certainement, après la révélation intempestive de l’avis de recherche, les frères Kouachi à revenir au contact alors qu’ils étaient manifestement en train de s’exfiltrer, ou au moins de mettre un peu de distance entre eux et Paris.

La faute est lourde, mais avant d’en tirer des conclusions définitives sur l’intelligence des jihadistes ou sur une éventuelle manœuvre d’un service tapi dans l’ombre, certains feraient mieux de se documenter. Des erreurs opérationnelles impardonnables peuvent être commises par les professionnels les plus entraînés, et on pourrait, par exemple, repenser au coup de téléphone passé d’Auckland à un numéro public de la DGSE par l’équipe ayant coulé le Rainbow Warrior. Ou à ce technicien qui grilla d’un seul coup d’un seul TOUS les pseudos de TOUTES les entités administratives d’un service cher à mon cœur en testant un fax non chiffré avec une liste supposée rester dans une armoire forte. Les exemples sont innombrables, et ceux qui ont un peu fréquenté les forces et arpenté des terrains (LE TERRAIN, LES GARS !) plus ou moins hostiles peuvent en témoigner.

Des erreurs sont ainsi commises chaque jour par des professionnels, et qui a déjà enquêté sait bien que la solution doit parfois beaucoup aux fautes des criminels. Le talent des analystes ou des policiers consiste alors à identifier puis à exploiter les erreurs de leurs cibles. On pourrait s’interroger sur leurs causes (fatigue, fébrilité, entrainement lointain, bêtise crasse) mais, comme le disent les Américains, shit happens. On pourrait aussi gloser sans fin au sujet des compétences des frères Kouachi, mais il faudrait alors garder en tête que personne ne leur demandait de quitter le pays comme des personnages de cinéma. Tout le monde, après tout, ne peut pas être Bruce Wayne à Hong Kong.

Ils étaient venus tuer des dessinateurs et des journalistes, ils l’ont fait – et plutôt efficacement au vu du bilan – et ils ont fait durer l’événement du mercredi au vendredi. Leur contrat opérationnel a été rempli, et l’effet qu’ils recherchaient a été obtenu. Que demander de plus ? Parler, à cet égard, de terrorisme low cost, révèle une certaine ignorance des réalités des attentats commis en Europe depuis vingt ans.

A l’exception, en effet, des carnages de Madrid, Londres ou Oslo, la majorité des attentats perpétrés dans les pays occidentaux l’ont été à l’aide d’explosifs bricolés (bombonnes de gaz, couscoussières ou marmites, cocktails Molotov améliorés) et/ou d’armes légères (pistolets, fusils de chasse ou d’assaut) achetées auprès de réseaux criminels, bien loin des scenarii complexes décrits au cinéma. Il convient, ici, de soigneusement séparer les opérations complexes menées à Bombay, Nairobi, In Amenas ou Beslan, au cours desquelles les terroristes, parfois nombreux et toujours bien équipés, en armes comme en moyens de communication ou autres (GPS, JVN, etc.) ont réalisé des actions de haute intensité, et celle de Paris, simple, probablement en partie improvisée, typique des opérations aisément réalisables dans les environnements sécuritaires sous contrôle des sociétés occidentales. Il est, à cet égard, indispensable de lire la remarquable analyse publiée sur le site du Small Wars Journal par John P. Sullivan et Adam Elkus (ici). On y trouve, notamment, de passionnantes considérations opérationnelles et la comparaison avec les tueries dans les lycées américains est, par exemple, très intéressante.

Je dois pourtant dire, sans doute en raison de ma grande candeur, que toutes ces interrogations et remarques au sujet des compétences des jihadistes me paraissent d’autant plus stériles que les images des attentats de Paris montrent des terroristes déterminés et efficaces. Sans revenir à Carl Schmitt, et comme le soulignait Michel Goya, la volonté des tueurs a transcendé bien des obstacles, à commencer par leurs propres limites. Après les assassinats de leurs cibles dans les locaux de Charlie, l’exécution du policier à terre dans la rue, loin d’être une erreur, a ainsi été parfaitement jouée. En tuant froidement un représentant de l’ordre, qui plus est en uniforme, qui venait de rejoindre les lieux du carnage, les terroristes ont montré au monde – puisque, comme c’est devenu la norme, l’horrible scène a été capturée – que rien ne les arrêterait et qu’ils maîtrisaient à la fois leurs armes et leur fuite. La mort de ce policier, publique, est venue compléter celles, cachées dans les bureaux, des personnes présentes dans l’immeuble de Charlie Hebdo. L’assassinat des journalistes est un acte de terrorisme en raison de la nature de la cible des jihadistes. L’assassinat de ce policier l’est en plus en raison de sa visibilité. Il n’y a, faut-il le rappeler, pas de terrorisme sans victime, sans dégât, ou sans témoin (Alerte bon sens/truisme).

L’attaque du 7 janvier au matin a donc eu cet impact en raison de l’association de cette image et de ces faits : des dessinateurs connus assassinés dans leurs bureaux, un policier assassiné dans la rue. Le bilan humain (12 morts, à comparer aux 77 d’Oslo et Utoya, par exemple) a vu son impact démultiplié par la nature des cibles et la façon dont elles sont mortes. Le climat sociopolitique a également joué son rôle, mais on peut raisonnablement estimer que les frères Kouachi n’avaient pas envisagé un choc d’une telle ampleur. L’attentat échappe souvent à ses auteurs, comme une œuvre à son créateur. Les terroristes, ici comme ailleurs, ne sont que des instruments au service d’un dessein plus large, et il ne faut pas leur prêter une trop grande conscience politique. A ce titre, s’attaquer aux opérationnels sans jamais se pencher sur les idéologues et les stratèges conduira sans nul doute à une nouvelle impasse.

Paris, le 11 janvier. Photo tirée du site de RFI.
Paris, le 11 janvier. Photo tirée du site de RFI.

La tragédie qui débute le 7 janvier surprend, évidemment, mais n’étonne pas. Dès la fusillade du 8 janvier, il est manifeste que le scénario le plus redouté, celui d’une attaque de type Bombay, est en cours. L’hypothèse de frappes simultanées ou séquencées est étudiée depuis des années, et l’alerte européenne de la fin de l’été 2010 (oui, vous avez bien lu, 2010) portait sur une menace de cette nature à Londres, Paris et Berlin. Depuis cette date, les autorités étudient et planifient leur riposte, politique et opérationnelle, organisent des exercices, dimensionnent les moyens à engager.

La séquence de violence courant de la matinée du 7 janvier à l’après-midi du 9 n’a ainsi, en aucune façon, constitué une surprise pour les responsables politique et les groupes d’intervention. S’il convient de rendre hommage aux membres du RAID et du GIGN, admirables de maîtrise opérationnelle et de bravoure, il faut bien être conscient que leur succès est dû tout autant à leur entraînement qu’à une impeccable planification. Et s’il faut évidemment saluer la maîtrise politique du Président et des autorités, il faut d’abord se souvenir que chacun s’attendait à des attentats et que nos dirigeants se préparaient en conséquence à leur gestion. Une fois n’est pas coutume, ceux qui gouvernaient avaient prévu, ou du moins anticipé, et on ne nous a pas refait le coup de l’affaire Merah. Si ça doit tomber comme à Stalingrad, une fois, ça suffit, comme disait l’ami Fritz.

Le plus rageant, pour le public, est comme toujours de constater que la force du choc a été anticipée mais qu’il n’a pas été possible de prévoir son point d’application. Du coup, la réponse des autorités a été efficace, mais elle n’a été qu’une réponse, et non une prévention réussie. A quoi bon, peuvent se demander les victimes, savoir si efficacement abattre des terroristes ? Ne vaudrait-il pas mieux les empêcher d’agir ? Encore faudrait-il le pouvoir, ou simplement se mettre en position de pouvoir le faire.

Cela n’est hélas pas si facile, et ce questionnement légitime est celui qui défie toute politique sécuritaire (prévenir ou punir ?) et tout service de sécurité (réagir ou voir venir ?). L’ennemi étant intrinsèquement clandestin jusqu’au lancement de son opération, ceux qui le combattent se dispersent en essayant de le neutraliser AVANT, mais sont capables, comme le sont les forces d’un Etat moderne, de concentrer leurs forces en peu de temps pour le frapper APRES, quand il s’est dévoilé. Attentif à la préservation de sa clandestinité avant de passer à l’action, le terroriste perd, en effet, l’initiative dès qu’il se dévoile. Les services de sécurité, qui subissent l’offensive initiale du terroriste, reprennent l’initiative naturellement dès que l’attentat est commis, en particulier si on est confronté à des opérations comparables à celle de Bombay (2008) ou Paris. Tout dépend alors du degré de préparation des unités et des services mobilisés, et le résultat est parfois effrayant (Beslan 2004, Bombay, Nairobi 2013).

Combien de temps dure un attentat explosif ? Quelques millièmes de seconde, en réalité, le temps que la charge détonne et que l’effet de souffle emporte tout sur son passage. La suite n’est que gestion, plus ou moins longue ou complexe en fonction de la puissance de la déflagration ou de la nature de la cible. Il est possible de décupler l’effet d’une explosion en multipliant les charges (Madrid, 2004), en les séquençant, en piégeant la scène initiale (méthode dite libanaise) afin de toucher les secours et d’accroître le chaos, mais l’effet de panique vient des images de la gestion par les autorités des dégâts et des victimes. Les Français se souviennent encore du ballet des hélicoptères devant Notre-Dame en 1995, et les images diffusées par les médias sont, naturellement puisqu’il n’y a que ça à montrer, celles d’ambulances, de pompiers et de blessés.

L’attaque de Bombay, au mois de novembre 2008, a constitué la concrétisation d’une crainte ancienne, celle de l’attentat dynamique, qui dure et dure, défie les autorités et installe, aussi longtemps que possible, la peur dans la population. Celle-ci, confrontée non pas au seul choc de l’explosion d’un bus mais à la terreur de croiser des terroristes en mouvement, exerce alors – ce qui est l’effet recherché – une pression accrue sur ses dirigeants, exigeant des réponses, réclamant des mesures, faisant bouger les lignes du débat public.

L’attentat dynamique, qui ne demande pas tant des moyens que des hommes déterminés capables de tenir des heures ou des jours avant la fin de leur opération, vise à saturer les défenses de l’Etat – ou, du moins, à faire craindre une succession d’évènements. Si l’attaque a pu avoir lieu, c’est évidemment qu’on ne l’a pas vue venir. Partant de ce constat, les responsables sécuritaires sont obligés d’envisager le pire, d’autres attaques, sur d’autres cibles, et de se mobiliser en conséquence. Le 11 septembre 2001, alors que quatre avions s’étaient déjà écrasés aux Etats-Unis, dont trois sur des cibles stratégiques, le président américain fut ainsi exfiltré manu militari par le Secret Service vers Offutt AFB, dans le Nebraska. Ceux qui le protégeaient ne lui laissèrent aucun choix car en le préservant ils assuraient la continuité de l’Etat. C’est toute la logique des plans élaborés et mis en œuvre par le SGDSN, et c’est tout l’intérêt pour les terroristes, quelles que soient leurs capacités réelles, de semer le doute. Après le premier attentat, on attend, comme pour un tremblement de terre, une réplique. Et après le deuxième, on est certain que quelque chose est en train de se passer qui nécessite d’adopter une posture de défense selon les dispositions prévues.

Tout cela est donc connu de longue date, et si l’émotion est légitime, elle ne devrait pas conduire à des formules définitives au sujet d’une quelconque rupture. La seule rupture, après tout, à laquelle nous ayons assisté est celle de notre cuirasse. Elle n’était pas pourtant pas si fragile, si on veut bien se souvenir que le bilan des services du contre-terrorisme français, le 6 janvier au soir, était bon. Seulement voilà…

La décomposition de la séquence de Paris, fait par fait, montre par ailleurs qu’aucune surprise n’a non plus été constatée dans les attaques elles-mêmes. La tragédie est réelle, le choc est rude, mais si chaque attentat est unique (victimes, lieux, etc.), il n’est pas si différent de ce qui a été observé depuis une dizaine d’années. Et qu’il soit bien compris que cette froideur n’est pas de l’indifférence mais simplement une tentative de raisonner.

Les faits.
Les faits.
Rapide analyse des faits.
Rapide analyse des faits.

L’étude des attentats, de toute façon, n’est ici que d’une importance secondaire, une fois qu’il a été admis qu’aucune nouveauté n’a été observée dans leur déroulé et que, de toute façon, l’Etat se préparait au choc. Nous ne savons pas, d’ailleurs, si cet enchaînement de violences a été subtilement planifié par les terroristes ou s’il leur a été imposé par les circonstances. Les équipées parallèles des Kouachi et de Coulibaly montrent d’un côté une opération majeure suivie d’une prise d’otages et de l’autre une opération ratée suivie d’une errance armée. Si l’effet est indéniable, l’intensité reste moindre que dans les pires craintes des autorités, qui ont cependant mobilisé, conformément aux plans, tous leurs moyens.

Cibles et modes opératoires.
Cibles et modes opératoires.

L’essentiel, comme toujours en pareil cas, réside dans les auteurs de cet attentat, l’organisation de leur projet et leurs motivations. Il y a, ici, beaucoup à dire, même si, finalement, les événements subis ont bien plus confirmé de vieilles hypothèses que révélé d’authentiques innovations.

Sans – trop – vouloir jouer les gars blasés installés au bar pour y distiller leur sagesse, force est d’abord de constater que les trois principaux protagonistes de l’affaire, Saïd Kouachi, Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly ne représentent pas une évolution spectaculaire par rapport à leurs prédécesseurs.

Et croyez-moi, les gars, ça n'a pas été facile tous les jours.
Et croyez-moi, les gars, ça n’a pas été facile tous les jours.

L’étude des réseaux actifs en Europe depuis vingt ans, ou la simple lecture de la dernière somme publiée par Bruce Hoffman et Fernando Reinares, The Evolution of the Global Terrorist Threat – From 9/11 to Osama bin Laden`s Death (Columbia University Press, 2014, 704 pages), dont je ferai bientôt une recension plus détaillée, recèlent nombre de ces jeunes hommes, désireux de combattre et de tuer des civils pour la plus grande gloire d’une cause bien éloignée de la vision théorisée qu’en ont la plupart des commentateurs entendus ces derniers temps.

De même, comme le rappelait brillamment François Rollin, qu’il serait absurde de nier le lien entre l’islam et le jihadisme (tout comme il le serait de nier le lien entre le christianisme et les croisades, par exemple), ou qu’il serait singulièrement injuste de tirer des conclusions générales au sujet de l’islam en raison du comportement de terroristes s’en réclamant, il serait hâtif de ne voir dans les attentats commis à la surface de cette planète par les jihadistes que la mise en œuvre fidèle d’un projet sociopolitique strictement religieux et rigoureusement bâti. J’ai essayé, ici, d’explorer les motivations de ces terroristes, car il me semble parfaitement évident qu’on fait fausse route en s’arrêtant à la seule surface des choses.

Il n’est, évidemment, pas question de minimiser la rhétorique religieuse de ces groupes, puisqu’eux-mêmes ne cessent de proclamer leur attachement à un islam originel, dont la pureté supposée n’existe que dans leur imagination et ne résiste pas aux travaux des historiens. Il n’est pas non plus question de nier que les racines du mal plongent très profondément dans le wahhabisme pratiqué en Arabie saoudite – un Etat dont bien peu de nos récents moralisateurs critiquaient le prosélytisme international quand ils y négociaient des contrats géants, il n’y a pas si longtemps – ou dans un salafisme dévoyé ou, bien sûr, dans le pire de l’idéologie des Frères musulmans, tout cela selon des dosages variables.

Il reste que l’islamisme radical qui anime tous ces fiers guerriers ne peut et ne doit pas nous conduire à négliger les autres motivations de la lutte menée – essentiellement contre nous, d’ailleurs. Toutes les données recueillies depuis des décennies montrent sans ambiguïté que l’islamisme combattant englobe des revendications parfois sans lien direct avec la religion, à commencer par la lutte contre la domination occidentale (y compris l’arrêt du soutien aux dictatures arabes, militaires ou religieuses), la fin de l’exploitation économique des ressources de la région, ou, par exemple, le supposé double standard diplomatique devenu un reproche central. Le projet défendu par le jihadisme, dernière évolution en date de l’islam radical, n’est donc pas seulement religieux mais aussi stratégique, politique, économique, social et même, sans doute, historique. Il est, sans le moindre doute, identitaire, et on ne répondra pas à ces questions fondamentales sans associer aux nécessaires mesures préventives et répressives une véritable réflexion politique. Qu’il me soit permis d’écrire ici que je doute qu’elle soit possible en France.

Passer ses journées à disserter doctement des influences de telle ou telle école juridique musulmane est sans doute très intéressant, mais la lutte contre le jihadisme ne peut se suffire d’une lutte contre l’islamisme tel qu’on le définit scientifiquement, et on me permettra donc de douter de la pertinence des actuels de projet de déradicalisation religieuse, surtout quand ils s’appuient sur des rapports bâclés, voire d’authentiques naufrages idéologiques. On pourra, pour se faire une idée de ce que peut être un travail sérieux réalisé avec une réelle exigence scientifique, consulter, par exemple, ce remarquable document diffusé par l’OTAN en 2011, (en particulier ce chapitre), ou cette étude (2009), ou même cette thèse (2010), pas inintéressante, ou la contribution, toujours passionnante du CTC de West Point. Comme toujours, la production en langue française brille par sa discrétion, quand ce n’est pas par sa médiocrité. Qu’il soit d’ailleurs clairement dit ici que je ne compte évidemment pas ce blog comme une contribution sérieuse, et encore moins scientifique, au débat. On est là, on a un peu de temps, on bavarde.

Le jihad contemporain, dont j’ai déjà écrit qu’il était une révolte, est un phénomène fascinant de complexité qui mêle authentiques aspirations religieuses et revendications bien plus concrètes. Cette association, visible depuis les origines du mouvement, en Egypte ou en Algérie, par exemple, explique que puissent cohabiter au sein des réseaux ou des organisations des individus aux profils parfois opposés, ingénieurs ou chômeurs en échec scolaire, bourgeois, prolétaires ou ouvriers. L’obsession pour des jihadistes qui seraient tous des chômeurs en fin de droit issus de famille monoparentale du lumpenprolétariat révèle d’importants biais cognitifs et une volonté de plaquer coûte que coûte de vieilles explications sur un phénomène nouveau, et par bien des égards inédit. Les islamistes radicaux étaient peut-être des damnés de la terre en Algérie en 1990, mais il ne faut pas être un génie pour saisir que ce qui se joue en Irak, au Yémen ou au Nigeria ne peut être réduit à une simple question de redistribution des richesses. Là aussi, on ne saurait trop conseiller la lecture de la littérature savante en langue anglaise.

De même que le jihad mené par des organisations habille des luttes nationales, des irrédentismes, des révolutions ou des combats sociaux, le jihad individuel habille des revendications personnelles, un mal-être, une quête de sens, une lutte identitaire qu’il serait bien vain de moquer. Comment voulez-vous vaincre un ennemi dont vous n’écoutez pas la rhétorique ? Comment voulez-vous déradicaliser des jihadistes dont vous ignorez sciemment les ressorts et les motivations ? Comment voulez-vous déconstruire un discours social et politique avec des docteurs de la foi ?

Du coup, les froncements de sourcils désapprobateurs ou les moues de dégoût devant la faiblesse doctrinale des frères Kouachi ou du gars Coulibaly sont simplement pitoyables et révèlent une profonde incompréhension du phénomène. En 1994, les terroristes du GIA, qui ont bien failli mettre à bas l’Etat algérien, étaient-ils tous de grands savants ? Et les assassins de Sadate, en 1981, étaient-ils tous capables d’enseigner à Al Azhar ? Confondre la troupe et ses chefs, idéologues, stratèges, recruteurs et inspirateurs, est une erreur impardonnable. On peut lutter pour la glorieuse révolution prolétarienne, l’indépendance des Treize colonies ou la libération de Jérusalem sans être capable de réciter les textes fondateurs de la Cause. Les mandarins qui ont micro ouvert dans les studios de France Inter pensent-ils sincèrement que les terroristes du LTTE sont de fiers lettrés, de fins intellectuels rompus aux délices de la dialectique ? Et d’ailleurs, pourquoi ne les entend-on jamais affirmer qu’un kamikaze du Hamas est un taré, un débile léger, un ignorant assoiffé de sang ? Et si, au contraire, les jihadistes étaient d’une parfaite rationalité ?

Il faut bien, parvenu à un certain stade d’agacement, envisager que la répétition incessante des mêmes erreurs au sujet de la folie ou de la bêtise révèle en réalité, au-delà d’une ignorance parfois insondable, un refus obstiné de poser les questions. Si les jihadistes sont tous des tarés, comme le répète élégamment Olivier Roy, il est inutile de s’interroger sur leurs motivations et donc de nous remettre en question. Pas une seule fois, me semble-t-il (mais je souhaite vivement me tromper), on a entendu des réflexions posées au sujet de cette violence apparemment sans limite. Pas une seule fois on a lu des contextualisations, pas une fois on s’est souvenu que les procès pour crimes de guerre ou génocide en Allemagne ou au Cambodge n’ont quasiment jamais retenu des pathologies mentales comme explication des atrocités commises.

Pas une fois nos fiers commentateurs n’ont souligné qu’ils ne s’étaient guère émus des violences de masse perpétrées, d’individu à individu, lors de la Révolution culturelle ou des glorieuses avancées du communisme soviétique. Tout se passe comme si la violence extrême était devenue impensable, inenvisageable, comme si on avait oublié des millénaires de guerres, de massacres, d’assassinats, de tortures, et qu’on avait, dans le même temps, perdu des concepts aussi primordiaux que l’abandon de la souveraineté personnelle au profit de la dynamique de groupe, la fascination pour le sang, ou la perte des valeurs communes. Blâmer Internet, invoquer le détournement du cinéma hollywoodien ou celui des jeux vidéos, comme le fait Dounia Bouzar, la Mireille Dumas du contre-jihad (à partir, d’ailleurs, d’un échantillon statistique tellement particulier et tellement réduit qu’on se demande de quelle école scientifique se réclament ses travaux), revient à blâmer le messager sans JAMAIS voir que la question est ailleurs, que les ressorts de la violence sont autres. Les assassins de Louxor, en 1997, avaient-ils passé des heures jouer à Assassin’s Creed ? Il est permis d’en douter.

Les affirmations, au sujet de l’équilibre psychologique défaillant ou des capacités intellectuelles réduites de l’ensemble des jihadistes proférées par des retraités, pourraient, après tout, n’être qu’anecdotiques si elles n’étaient pas relayées, sans trop réfléchir, par des disciples serviles ou des agents d’influence trop bien introduits. A dire vrai, on se passerait même plutôt bien des conseils avisés d’hommes de l’ombre ayant conseillé à des ministres un peu trop empressés la disparition des RG (Bravo !), ayant nié l’existence d’Al Qaïda – et donc sa dangerosité – en juin 2001 (Oui !) avant de longuement gloser sur sa disparition en 2002 (Ouais !), ayant attribué à l’ETA les attentats de Madrid (Super !), ayant minimisé l’importance du travail sur les ONG prosélytes du Golfe (Bien vu !), estimant que l’Europe serait désormais épargnée par le jihad (Admirable !) voyant les services algériens derrière chaque coup de feu tiré au Sahel (Quelle maîtrise !), ou flirtant dangereusement avec les théories racistes les plus absurdes au sujet de la conquête de l’Europe par une poignée de Frères musulmans (Mes respects !).

Pour ces hommes, le monde n’est qu’une pénible succession d’événements incompréhensibles qu’il faut à tout prix rationnaliser, quitte à tordre les faits, à en omettre ou à en inventer d’autres, le plus important étant, dans cette exaspérante adversité, de parvenir à placer les copains et les disciples. Je dis ça, vous pourriez croire que je m’agace, comme ici ou , mais il n’en est rien, car je ne peux cacher une forme d’admiration pour ceux qui, malgré leurs erreurs continuelles, se relèvent toujours, ont toujours quelque chose à dire (ou à vendre) et parviennent à avancer leurs pions. La vraie résilience est là.

Il faut donc, pêle-mêle, inquiéter pour proposer des réformes, invoquer des ruptures pour justifier l’impossibilité d’un anti terrorisme infaillible, profiter de l’émotion pour glisser de nouvelles lois inutiles et/ou inapplicables (car écrites par des amateurs fascinés), et répondre sans attendre aux questions de la presse, quand bien même on n’aurait pas la moindre idée de ce dont il s’agit.

Sont forts, quand même, les fumiers.
Sont forts, quand même, les fumiers.

Les attentats de Paris ne sont pas une rupture, et leurs auteurs ne sont ni les crétins achevés décrits par les uns ni les génies machiavéliques de la subversion musulmane dénoncés par les autres. Nous avons affaire à des profils particulièrement classiques ayant emprunté tous les chemins connus de la radicalisation jihadiste. On en a vu des comme ça par dizaines au Maroc, au Pakistan, au Yémen, en Irak, en Egypte, au Royaume-Uni ou en Indonésie, et on voit des comme ça en France depuis plus de vingt ans. Il n’est pas inutile, d’ailleurs, de rappeler en passant que le concept de néojihadisme ne renvoie pas à grand-chose. Tout au plus peut-on évoquer, avec prudence, une nouvelle génération s’agissant de Coulibaly, dont on mesurerait plus l’évolution à l’aune de ses références irako-syriennes qu’à une quelconque rupture sociale.

Les nombreux éléments biographiques disponibles, remarquablement mis en forme ici, nous présentent trois jeunes hommes plus ou moins malins, plus ou moins instruits, plus ou moins connectés à la mouvance jihadiste. Leurs parcours sont eux-mêmes d’un classicisme achevé, qui les voit passer par la prison, tourner autour de vieilles gloires du jihad (Smaïn Aït Ali Belkacem, l’artificier des attentats du GIA à Paris en 1995, ou Djamel Beghal, l’homme des réseaux takfiris recruté par Abou Koutada en 1999 – ou était-ce en 2000 ?), effectuer les traditionnels stages dans les non moins traditionnels pays exotiques (puisque le jihad est aussi un voyage), et s’étouffer de rage en raison de l’actualité internationale. Il n’y a là rien de nouveau, et il suffit pour s’en convaincre, de reprendre les archives.

En réalité, même, les attentats de Paris confirment des essais de modélisation réalisés il y a à présent près de 15 ans (par votre serviteur et ses camarades, qu’il embrasse) au sujet de la stratification de la menace jihadiste. Dès les années 2000, en effet, il était possible, rien qu’en observant de près les réseaux français, de constater que l’action judiciaire n’éteignait pas la virulence des terroristes, qu’elle était incapable – plus en raison de la nature de la menace que d’éventuelles ailles du droit – de démanteler l’intégralité d’un groupe, et que les scories de tel ou tel réseau allaient s’amalgamer pour relancer un projet ou une filière. J’ai tenté, ici, de présenter l’architecture et le fonctionnement de ces réseaux, et je ne peux que constater que les faits récents confirment cette vision. Il faudrait, à présent, l’affiner, mais je laisse cette tâche à ceux qui disposent d’éléments précis et récents.

Les strates du jihad
Les strates du jihad

La théorie des strates, balbutiante et qui n’a jamais été verbalisée à l’aide d’un vocabulaire scientifique, a permis, dès cette époque lointaine, de comprendre partiellement le fonctionnement des réseaux jihadistes sur la durée. Elle a, ainsi, mis en évidence, le rôle des vétérans en tant que recruteurs ou inspirateurs, et révélé le mode de transmission des savoir-faire et des choix opérationnels d’année en année, malgré la répression. A une toute autre échelle, cette grille de lecture offre une éclairage passionnant sur des mouvements tels qu’AQPA, dont personne ne semble se rappeler que la version actuelle est la fusion entre une première AQPA et Al Qaïda au Yémen, ou sur AQMI, ou sur les réseaux sahéliens. Il ne s’agit pas de passer ses journées à échafauder des modèles pour la simple beauté de la démarche mais bien d’essayer de comprendre en profondeur les réseaux afin d’évaluer leur dangerosité, d’identifier leurs articulations et de déterminer, in fine, les points où il faut faire effort avant de réduire ou même d’éliminer la menace.

Les lecteurs parvenus, après des efforts méritoires, à ce stade de cet interminable texte, ne seront pas surpris d’apprendre que ceux qui ont nié en 2001 l’existence d’Al Qaïda en dépit des preuves et des faits avant d’en disserter doctement avaient ricané en 2000 devant ces essais, sans doute maladroits, de dépasser la simple gestion au jour le jour de la menace terroriste. Vous allez voir, nous n’allons faire qu’une bouchée de ces sauvages, avait coutume de dire le regretté général Custer. On a vu.

Le travail d’analyse en profondeur des réseaux, à l’aide de tous les outils offerts par les sciences humaines, à commencer par la méthodologie historique, ne devrait pas être déconnecté de l’analyse immédiate, tactique, des acteurs de la menace terroriste. Au contraire, serait-on même tenté de dire, les deux niveaux d’analyse devraient se nourrir afin de concevoir des ripostes plus pertinentes, de mieux comprendre le contexte dans lequel se déploient tel ou tel réseau, telle ou telle organisation. Une telle mécanique intellectuelle, d’intégration des analyses et de conception d’une manœuvre d’ensemble, n’a rien de vain et ne devrait rien avoir de luxueux. Elle permet d’être étonné quand il y a lieu de l’être, et de rester calme quand les orages de bêtises se lèvent et balayent tout, du journaliste au ministre en passant par le philosophe débraillé ou le haut fonctionnaire dépassé.

Mais comment oses-tu venir ici, avec ta horde de rats immondes ?

La seule nouveauté notable des attentats de Paris réside dans la nature du groupe qui a frappé. D’un côté, les frères Kouachi, honorablement connus des services, passés sous les fourches caudines du jihad, étroitement liés à AQPA, ont affirmé avoir accompli une mission qui leur aurait été confiée au Yémen. Peu importe que la chronologie de l’affaire ne soit pas si simple, que la revendication émise par AQPA soit authentique mais ne réponde pas à toutes les questions relatives aux différentes étapes du projet. Les frères Kouachi étaient, sans le moindre doute, directement connectés à une organisation constituée, combattue depuis des années et considérée comme l’élite du jihad mondial.

De l’autre côté, Amedy Coulibaly, jihadiste sincère mais sans lien avec des organisations actives sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), revendiquant dans une vidéo posthume ses actions « au nom de l’Etat islamique », est typique de ces jeunes hommes en rupture (« en recherche », dirait le Père Albert) que l’on observe dans et autour du jihad depuis le début des années ’90.

Coulibaly et les frères Kouachi ont tout et rien en commun. Leur formation est différente, leurs connexions sont différentes, leurs parcours sont différents, et pourtant les voilà réunis, d’abord autour de figures de la mouvance, puis d’un projet. Ils ne sont évidemment pas les premiers jihadistes à créer des relations inattendues, et j’ai déjà tenté d’expliquer sur ce blog que la force de la mouvance venait de sa constante recomposition. A la différence d’un fonctionnaire ou d’un militaire, auxquels sont attribués des missions précises dans des environnements donnés, les jihadistes sont souvent connectés à plusieurs cellules, et s’auto activent. Les réseaux que l’on dessine autour des émirs sont en 3D.

On me pardonnera de reprendre ici une modélisation effectuée par la DSGE en 2003 autour des différents cercles du jihad. J’en parle avec d’autant plus d’admiration que j’étais alors loin des bureaux où a été conçue cette théorie et que je n’en ai appris l’existence qu’en lisant la note qui la décrivait. Je prends la liberté de reproduire ici le schéma explicatif – assorti d’un 4e cercle dont j’ai eu l’idée en 2005, après mon retour à la maison mère. Un ami encore en activité évoque, pour sa part, des matriochkas. L’illustration est d’une rare pertinence, puisqu’elle illustre parfaitement à la fois ce passage d’un groupe puissant à des acteurs plus petits et, surtout, l’effet de surprise presque sans fin.

Les 4 cercles du jihad
Les 4 cercles du jihad

La théorie des trois cercles du jihad, initialement conçue pour appréhender Al Qaïda, et qui mériterait, à l’occasion, d’être confrontée au fonctionnement de l’Etat islamique et de ses wilayas lointaines, schématise le fonctionnement de la mouvance jihadiste. Elle place au cœur AQ, l’organisation fondatrice et fait rayonner autour d’elle deux cercles concentriques, le 1er figurant les groupes proches d’AQ mais indépendants (2e cercle) puis, plus éloignés encore, les groupes inspirés par AQ mais sans lien organisationnel (3e cercle). En 2005, à la suite du vif débat au sein de la communauté française du renseignement au sujet des attentats de Madrid, mes collègues et moi avions postulé qu’un 4e cercle, composé de petites cellules autonomes, voire d’individus isolés, était susceptible de voir le jour quand la cause aurait encore gagné en adhésion. L’attaque, le 3 février à Nice, de trois soldats engagés dans l’opération Sentinelle relève, par exemple, du 4e cercle, tout comme les attentats déjoués de Birmingham (2012).

Cette modélisation, une fois de plus, n’est pas née un soir de pluie mais découle du besoin de comprendre comment fonctionne l’adversaire afin de catégoriser les différents acteurs. De même qu’on peut garder dans des bureaux les plus beaux esprits sans leur donner le moindre renseignement, on peut envoyer sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) les opérationnels les plus capés sans la moindre instruction ou la moindre idée de manœuvre. Analyser pour agir reste la clé de toute stratégie un tant soit peu ambitieuse.

Si on applique ce modèle aux attentats de Paris (en postulant que la relation de Coulibaly avec l’EI est virtuelle, malgré les communiqués du groupe saluant ses attentats – et aussi ceux du tandem Kouachi, ce qui en dit long), on réalise que les deux frères peuvent être intégrés au 2e cercle, en tant que membres (ou anciens membres) de la plus puissante franchise d’Al Qaïda, tandis que Coulibaly appartient sans ambiguïté au 4e cercle. S’il s’était rallié aux Kouachi, et s’il avait été adoubé, même à distance, par AQPA, il aurait rejoint le 2e cercle. Sauf que non, au contraire. Tout en demandant à se coordonner avec les Kouachi, formés et entraînés par AQPA, il a agi au nom de l’Etat islamique et n’a pas été intégré à la manœuvre. Ses meurtres sont commis parallèlement à ceux des Kouachi, et ils n’ont pas la même logique. Les Kouachi tuent des satiristes, quand lui veut s’en prendre à la communauté juive française.

Si j’osais (allez, je me lance), j’écrirais même que la séquence de violence dans Paris et sa banlieue, si elle a été traitée pour des raisons opérationnelles évidentes par les autorités comme un seul évènement cohérent, semble en réalité avoir été la réalisation concomitante de deux projets terroristes coordonnés aux buts et motivations différentes – mais convergentes. La vraie nouveauté est là, et elle donne le vertige, puisqu’on voit des équipes, liées mais autonomes, chacune ayant ses propres connexions avec le jihad mondial, frapper ensemble. Les idéologues voulaient des actions d’intensité basse ou moyenne afin d’éviter la détection par les services, et voilà que leurs combattants, comme souvent, dépassent les querelles politiques entre AQ et l’EI et recréent des opérations à fort impact en associant des projets relativement modestes.

Plus que jamais, donc, il n’y a pas de second couteau dans le jihadisme et la menace terroriste ne cesse de prendre des formes nouvelles tout en faisant appel à des mécanismes identifiés de longue date. Je pourrais ainsi vous infliger une autre digression sur le fonctionnement des réseaux jihadistes en tant que gangs urbains, mais je vous sens lassé et je ne peux que vous renvoyer à ce vieux post. Cette autre grille de lecture, elle aussi moquée, a pourtant donné des résultats concrets, à commencer par quelques démantèlements.

Face à ces défis, il n’est pas inutile de rappeler le fascinant mélange d’excellence tactique et d’impuissance politique de nos services. Fidèles à un réflexe typiquement français, et afin de briser l’apparente malédiction, certains nous promettent déjà des lois sur le terrorisme et le renseignement. Il n’est pas certain que la logorrhée législative ait jamais rien réglé, surtout dans ce pays, mais elle permet de briller, de s’agiter à la tribune et de prendre des airs importants en s’adressant à des directeurs généraux – à qui on ne le faut pourtant pas mais qui n’ont guère le choix. Les lois nouvelles permettent aussi d’ignorer les dysfonctionnements anciens et de garder soigneusement sous le tapis les échecs ou les impasses. Le contrôle parlementaire, oui ! Les questions qui fâchent, non !

Jihad mécanique

Sortent également des chapeaux des initiatives plus ou moins heureuses. Tenter de déconstruire le discours jihadiste, même si le projet est bien tardif, est ainsi une excellente idée, à condition de pouvoir être aussi imaginatif que le sont les terroristes et de tenir sur la durée. On ne peut, en revanche, s’empêcher d’observer avec incrédulité les actuels projets en milieu carcéral.

La prison est un des problèmes centraux, identifiés de longue date, de la lutte contre le jihadisme. Les incarcérations, si elles peuvent ponctuellement décourager les condamnés, sont souvent perçues comme un passage obligé, voire nécessaire, et même un rite d’initiation. Elles permettent de recruter, de tisser des contacts, de réfléchir à la suite en attendant la libération et le retour aux affaires. Regrouper les jihadistes condamnés dans des centres pénitentiaires spécifiques paraît donc relever du bon sens (« Ensemble, ils ne pourront pas se radicaliser puisqu’ils le sont déjà. Gégé, la petite sœur ! »), mais personne, au moins publiquement, n’a posé les questions gênantes qui viennent naturellement à l’esprit. Qu’en est-il, par exemple, des justifications légales au regroupement de détenus condamnés pour leur implication dans le jihad ? Qui a pris en considération les éventuelles objections, en France ou au sein des institutions européennes ? Qui a anticipé les conséquences de la mise en place, dans le pays qui prétend être le plus sourcilleux en matière de Droits de l’Homme, de ce que le monde ne tardera pas à qualifier de Guantanamo gaulois ? (#Guantanamix ?) Qui a conscience que placer des lions dans la même cage, sauf à ne jamais les faire sortir, ne va pas les transformer en agneaux ?

La question centrale, essentielle, fondamentale, pour l’ennemi comme pour nous, est celle de la logique de notre lutte contre le jihadisme. Au lieu de nous bassiner avec les lieux communs les plus éculés, les glorieux défenseurs de la République feraient bien de s’interroger sur ce qui se trame. Le terrorisme est un crime, traité par notre code pénal (que nombre de nos concitoyens devraient lire, d’ailleurs, on y apprend un tas de trucs intéressants), mais l’islamisme radical, à ma connaissance, n’est pas sanctionné. Si on rassemble dans des prisons dédiées les terroristes islamistes radicaux – communément appelés jihadistes, si on les soumet à des programmes de déradicalisation alors que ni les types d’Action Directe, ni ceux de l’ETA, ni ceux de l’OAS n’ont eu à en suivre, ne va-t-on pas, plus ou moins insensiblement, glisser vers une République autoritaire ? La démocratie ne signe-t-elle pas son propre constat d’échec quand elle doit contraindre ses opposants à se rééduquer, non pas pour ce qu’ils ont fait mais aussi pour ce qu’ils pensent, et donc, pour ce qu’ils sont ?

Il y a la une dérive particulièrement préoccupante, et, outre que je suis d’un grand scepticisme au sujet de l’efficacité des projets de déradicalisation, je ne peux cacher un certain malaise. Sous prétexte de déradicalisation, en effet, il ne s’agit de rien d’autre que de rééducation politique. A l’issue de sa peine de prison, un jihadiste ne présentant aucun signe d’apaisement sera-t-il maintenu en détention « par prévention » ? Et qui saura dire s’il ment, au contraire ?

Inventer le délit d’opinion et des cycles de rééducation représente exactement ce que les terroristes veulent ce que nous fassions : modifier nos lois, notre modèle social et politique afin de les écraser encore plus durement et justifier un peu plus leur lutte. A l’inverse, ne rien faire n’est pas la solution, mais je n’ai pas, évidemment, de réponse. Je peux seulement m’amuser des roulements d’yeux affolés de nombre de nos dirigeants qui, après avoir interdit d’interdire, avoir nié les immenses difficultés de notre système éducatif, découvrent que le respect du savoir n’est pas un réflexe fasciste, que l’ordre est nécessaire à une société, que l’indispensable lutte contre le racisme s’est transformée en une novlangue faite de slogans creux.

On pourrait également, avec le recul offert par plus d’un siècle de démocratie, penser que le terrorisme est consubstantiel à nos sociétés ouvertes. A quoi bon, en effet, tuer dans une dictature des citoyens qui ne votent pas et dont, après tout, on se moque bien des états d’âme ? Quand on est un groupe politique radical, dans une démocratie, les lois vous empêchent le plus souvent de vous présenter aux élections, et il ne vous reste plus qu’à frapper l’opinion publique afin de toucher, par ricochet, le pouvoir.

Il ne s’agit pas, évidemment, de minimiser la nécessité d’une lutte anti terroriste sans merci, mais il ne peut être question de tomber dans la sidération, et il faut envisager froidement la menace jihadiste. Elle en dit, après tout, long sur nous, sur notre capacité, au-delà des grands rassemblements citoyens, à ne pas céder aux sirènes d’un républicanisme autoritaire, d’une laïcité trop agressive, de la mise en place, sournoisement, d’une doxa qui ne nous servira pas et pourrait même nous faire perdre ce que nous chérissons plus que tout : être des Français, porteurs, dit-on, de valeurs, d’une histoire, amoureux du débat, de la polémique, du ricanement. A quoi bon saluer la mémoire de Charlie Hebdo ou vanter la diversité de nos disparus pour, ensuite, censurer Internet et réinventer la rééducation politique ?

Allez, tous au bar – et ne tirez pas.

Le renseignement au cinéma : les idées… originales

Mars 2001. Nous avons un nouveau chef. Il a été nommé là par surprise, après le départ brutal du précédent, épuisé par la médiocrité du commandement, et il a rapidement pris ses marques. Sa réputation est exécrable, et on le dit autoritaire, brutal, plein de morgue, tout en lui reconnaissant de beaux succès sur le terrain. Préférant de loin une séance chez le dentiste à un passage de frontière sous un faux nom, je ne peux, pour ma part, dissimuler mon admiration, malgré tous ses défauts, pour cet homme dont la carrière est déjà en passe de devenir légendaire et que j’ai eu le privilège de voir travailler de près, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

Ses goûts personnels le conduiraient sans doute plus vers les activités des services syriens ou iraniens ou les agissements des mouvements radicaux palestiniens que vers nos jihadistes, auxquels il ne comprend manifestement rien, mais l’actualité le pousse à s’intéresser à nous et à nos réseaux hermétiques. Très vite, nous comprenons qu’il ne le fait pas parce qu’il est persuadé que cette menace doit être gérée en priorité, mais bien parce que le sujet est au cœur des préoccupations de certains de nos responsables politiques, de nos cousins policiers et de l’ensemble de nos grands alliés. Que notre service soit à la traîne en matière de mobilisation est une chose, mais il est impensable que nous ne donnions pas le sentiment d’être mobilisés. A dire vrai, nous le sommes, d’ailleurs, mais nos moyens sont risibles, et aucun de nos chefs, jusqu’au Directeur général, ne nous prend vraiment au sérieux.

Le climat va même se dégrader au printemps, quand il nous sera expliqué que les travaux sur les groupes islamistes exotiques, aux Philippines, au Cachemire, en Indonésie, en Somalie, au Kenya ou au Kurdistan irakien ne présentent aucun intérêt. On nous dira alors que les recherches sur Al Qaïda ne sont d’aucune utilité, et certains d’entre nous devront même batailler de longues journées pour sauver le groupe d’analystes qui se démène depuis des années au sujet de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Trois mois avant les attentats du 11 septembre, et alors que nos principaux partenaires, au Moyen-Orient ou dans le monde occidental, s’inquiètent ouvertement de la montée en puissance d’AQ ou des rapprochements entre réseaux, nos chefs expriment donc ouvertement à la fois leur scepticisme face à une ahurissante accumulation de signaux et la foi dans leurs anciennes certitudes. Ils auront beau se justifier par la suite, inventer des excuses, réécrire l’histoire, les faits sont terribles et les témoins ne manquent pas.

Je ne suis, pour ma part, pas directement concerné par ce débat. J’ai, en effet, la chance de travailler avec d’autres sur les réseaux jihadistes en provenance d’Afrique du Nord, et là, il n’est pas question de baisser la garde. Peu importe que nos tentatives de modélisation ne soient pas écoutées, si ce n’est pas comprises, puisque nous sommes mobilisés face à la menace terroriste la plus immédiate. On nous laisse une relative autonomie – bien que notre nouveau chef ait déjà la fâcheuse tendance à rependre les dossiers tout seul et à se prendre pour un analyste, ce qu’il n’a jamais été et qu’il ne sera jamais.

Il a envie de marquer des points, moins pour affaiblir l’adversaire que pour montrer qu’il est à la hauteur et que la machine fonctionne. Le renseignement a aussi une réalité administrative, purement comptable (combien d’opérations ? combien de sources recrutées ? combien de stagiaires convaincus lors des séances de retape ? combien de papiers diffusés ? combien de réunions avec des services étrangers ? etc.) et on ne fait pas une carrière en étant le meilleur connaisseur d’un sujet. On monte les échelons en répondant aux exigences de la gestion d’une machine d’une terrible complexité, et il serait bien vain de protester. Faut-il, après tout, privilégier la mission ou la pérennité d’une structure dont le rôle s’étend bien au-delà de son mandat ? L’excellence permanente étant impossible, faut-il donc tout jouer sur un coup ou essayer de durer, quitte à ne pas toujours être au mieux de sa forme ?

The Wire

Alors que nos camarades s’échinant sur le Lashkar-e-Tayyeba ou Al Qaïda doivent justifier de leur existence, nous sommes confortés dans notre mission. Et il est inutile d’expliquer que le groupe de Francfort, les réseaux suédois ou la cellule d’Abou Doha à Londres sont reliés à AQ, car nous sommes inaudibles. La hiérarchie ne voit que ce qu’elle veut voir, des noms dans des organigrammes incomplets, des cibles à la portée d’un service qui essaye de rapprendre ce que sont les opérations offensives.

En cette belle matinée de mars 2001, nous voilà donc convoqués chez le chef. Nous sommes quatre, peut-être cinq, dans son bureau, à attendre qu’on nous explique l’objet de cette réunion imprévue. Comme à son habitude, il dessine en nous parlant, des triangles avec un œil l’intérieur entourés de rayons de soleil, ou des graffitis moins aisément déchiffrables. Il ne nous a pas convoqués pour nous demander notre avis, ça n’est pas son genre, mais pour nous informer d’une opération dont il a eu l’idée sur une de nos cibles principales.

A force de nous lire et de signer notes ou télégrammes, il sait que la personnalité que nous jugeons la plus menaçante pour nous est le jihadiste algérien Omar Chabani, alias Abou Djaffar, un ancien du GIA devenu le chef des filières maghrébines en Afghanistan et qui œuvre, sans en être membre, pour Al Qaïda. Les policiers français pensent que leur ennemi principal est Abou Doha de Londres, mais nous pensons qu’il s’agit plutôt d’Abou Djaffar, un petit gars ambitieux, déjà capé, qui a connu le feu et entretient des relations avec la fine fleur du jihad européen. Abou Doha est dans le viseur des services de sécurité, mais Abou Djaffar, en Afghanistan, est censé être sur notre théâtre de jeu, loin de l’espace européen et de ses pénibles contraintes opérationnelles ou juridiques.

Comment, donc, allons-nous nous occuper de son cas ? Une coopération opérationnelle avec les Jordaniens, les Américains, ou même les Algériens ? Pas du tout. « Nous allons offrir des cadeaux à sa femme », nous lance, le chef, pas mécontent de son idée.

Le silence se fait. L’épouse d’Abou Djaffar vit toujours en Suède, au sein d’une cellule de sympathisants islamistes radicaux étroitement surveillés par la Sapö. Je suis perdu dans mes pensées. Le chef veut-il la compromettre ? Lui faire passer des messages ? Va-t-il essayer de monter un barnum avec les services suédois, mes alliés préférés ?

Il nous regarde et explique son idée de manœuvre. « Nous savons qu’elle vient d’avoir un bébé, et qu’elle est pauvre. Nous allons lui faire passer des vêtements, des couches, des trucs pour bébé, sans en indiquer la provenance. Ça va attirer l’attention, et ils vont tous se demander d’où ça vient. Nous allons la déstabiliser, elle, pour l’atteindre, lui ». Il jubile, ravi de son idée. Son adjoint ne dit rien.  Il est plus ancien que nous et il a appris à durer sur la passerelle.

Dans l’absolu, le projet de s’en prendre à une cible en visant son entourage n’est pas bête. Il s’agit même d’une méthode classique dans le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, et elle peut donner des résultats intéressants (merci, ici, de m’épargner les moues écœurées). Tout dépend, évidemment, de la nature de la cible, du contexte, et même des moyens. Comment allons-nous procéder ? Disposons-nous d’une source au contact nous permettant de lancer le projet ? Pourquoi ne pas en discuter avec les Suédois ? On sent le chef impatient de lancer le projet, car il s’agit pour lui de sa première opération dans le domaine en tant que concepteur.

Il sent bien, malgré tout le respect que nous avons – encore – pour lui, que nous ne débordons pas d’enthousiasme. Trop d’éléments inconnus nous échappent encore, et, surtout, nous doutons fortement de l’impact de la manœuvre sur Chabani. Sa crédibilité est solidement établie, ses garants sont nombreux, et parfois prestigieux – dont le propre frère d’Oussama Ben Laden, nous a-t-on dit. S’il ne voit pas la provocation, d’autres la verront pour lui, et lui exposeront. Quel sera d’ailleurs l’effet sur ses actions en Afghanistan de notre attaque périphérique ? Est-on certain que celle-ci portera ? Qu’elle réduira la menace terroriste ?

La réunion s’achève. Quelque chose s’est brisé ce jour-là, lorsque nous n’avons pas bondi d’enthousiasme à l’énoncé d’un projet opérationnel déconnecté du sujet. Dans les semaines qui suivront, sans doute vexé et échaudé, notre chef évoluera dans un sens qu’il n’est pas utile de raconter ici, maintenant, ou même un jour. Mais ceux qui étaient là à cette époque n’oublieront pas le jour où nous avons essayé de casser notre principal adversaire au sein des réseaux jihadistes maghrébins en offrant de la layette à son épouse.

Astérix & Obélix : mission Cléopâtre, d’Alain Chabat (2002)

‘Twas the night before Christmas, and all through the house, not a creature was stirring, except… the four assholes coming in the rear in standard two-by-two cover formation.

Après s’être fait remarquer grâce à Nomads (1986) puis Predator (1987), John McTiernan a désormais assez de crédit auprès des studios, en 1988, pour se voir confier la réalisation d’un film d’action urbain dont Bruce Willis, une étoile montante (qui vient de la télévision comme Pierce Brosnan) serait le personnage principal. Le résultat s’impose dès sa sortie comme une étape majeure du cinéma de divertissement viril, et place son réalisateur à la pointe du genre. Le cinéma d’auteur est bien loin, mais le style comme la manière sont là, et ils vaudront à McTiernan le respect d’une partie de la critique, et même des marques de respect. Il était ainsi à la cinémathèque de Paris au mois de septembre dernier.

Après une décennie marquée par la lente dérive du cinéma hollywoodien, entre John Rambo et James Braddock, vers un militarisme particulièrement inepte et une foi aveugle dans une poignée de brutasses surentraînées, Die Hard se recentre sur le héros américain traditionnel, père de famille en apparence souriant mais qu’on ferait bien de ne pas serrer de trop près. Bruce Willis, qui triomphe alors dans Clair de Lune, et qui vient de tourner avec Blake Edwards (Boires et déboires – Blind date, avec Kim Bassinger, en 1987), est le candidat rêvé pour un tel rôle. Solide, volontiers goguenard, doté d’un authentique potentiel comique (qui sera même un handicap plus tard), il incarne à merveille le personnage de John McClane, flic new-yorkais blasé, malin, calme mais totalement décomplexé par rapport à la violence, et terriblement dur à cuire.

Clair de Lune John McClane, toujours impeccable.

La série des Die Hard, qui compte cinq films entre 1988 et 2013, est typique de la façon dont les grands studios, obsédés par la seule rentabilité, s’appuient sur des franchises (on le voit avec les super héros) jusqu’à les user jusqu’à la corde et à leur faire perdre tout intérêt.

Die Hard Die Hard 2 Die Hard 3

A défaut d’être révolutionnaire, voire simplement originale, l’idée de départ promettait quand même quelques heures de détente, et le procédé a fonctionné jusqu’en 1995. Au départ, donc, il s’agissait d’opposer un policier increvable à des criminels ambitieux tirés de romans de gare ou des pires James Bond, et de voir comment, seul ou presque, il allait faire capoter les plans les plus raffinés et mettre en échec les adversaires les plus puissants. Observer comment une belle mécanique, parfaitement huilée, se grippe pour finalement casser est en effet un procédé narratif classique mais imparable.

John McClane, flic au cuir déjà tanné, est le grain de sable par excellence. Têtu, intelligent, courageux, il est porté par une volonté inflexible qui lui fait accomplir à chaque film des exploits physiques que n’envisageraient pas la plupart des héros hollywoodiens et qui feraient même réfléchir Jason Bourne, pourtant spécialement formé par la CIA. McClane, lui, n’est pas un espion, il n’a pas appris la vie dans une mystérieuse unité de Fort Bragg, mais il est policier à NY et cela semble valoir, surtout à la fin des années ’80, bien des séances d’aguerrissement.

Viens passer Noël à LA.

A cette idée de voir un policier solitaire, et toujours en délicatesse avec l’autorité, affronter des ennemis dont les motivations et le comportement les rendent indéfendables s’ajoute le fait de situer l’action dans un lieu complexe et fermé, la veille de Noël. Dans Die Hard, McClane et les cambrioleurs se traquent mutuellement au cœur de la tour Nakatomi, à Los Angeles, alors que la soirée du 24 décembre a été irrémédiablement compromise. Dans la suite, Die Hard 2 (1990), réalisé par Renny Halrin, c’est l’aéroport international de Washington qui est le théâtre d’une bataille homérique entre McClane et des soldats américains renégats payés par un tyran sud-américain.

Ce dispositif est abandonné en 1995, lorsque McTiernan revient à la série (Die hard with a vengeance) et que McClane, pour la première fois, non seulement se voit affublé d’un compère (le scénario avait été écrit pour l’autre franchise des bourrins, L’Arme fatale) mais opère dans une ville (en l’occurrence, New York, de Harlem au Financial district en passant par le métro, des autoroutes et même des routes de campagne). Les deux épisodes suivants, le distrayant Live free or die hard (2007, par Len Wiseman) puis le navrant A good day to die hard (2013, par John Moore) achèvent d’effacer les caractéristiques originales de la série. Le seul point commun aux cinq films est l’état dans lequel finit John McClane après deux heures de fusillades, de cavalcades, de corps-à-corps, d’explosions et autres passages à tabac, et il n’est plus question de Noël.

Die Hard 4 Die Hard 5

Par pur snobisme, j’aurais donc tendance à estimer que seuls les deux premiers épisodes de la franchise sont fidèles au projet initial. La violence, omniprésente, y est comparable à celle des westerns classiques, et on s’y flingue avec enthousiasme, sans guère compter ses munitions. La résistance, prodigieuse, de McClane a très certainement inspiré celle de Jack Bauer, l’agent quasi immortel de la CIA, mais l’humour et la légèreté se sont perdus en route. Les seules interrogations résident dans le nombre de cadavres (50 ? 100 ?) laissés dans leur sillage par les protagonistes et l’épaisseur de la couche de crasse déposée sur McClane. Aucun des films de la série n’est ainsi porteur du moindre enjeu politique, et il s’agit avant tout de célébrer la victoire d’un petit gars malin et honnête contre un méchant bien trop puissant. C’est aussi ça, l’esprit de Noël.

Maintenant j'ai un PM