C’est un film sans prétention de 178 millions dollars, et la modestie de son propos participe de sa réussite. Série B de luxe, Edge of Tomorrow, sorti en 2014, s’est ainsi révélé être une excellente surprise. Jamais écrasé par son casting (Tom Cruise, Emily Blunt, Brendan Gleeson), jamais parasité par des effets spéciaux au service de son intrigue, le film, réalisé par Doug Liman, est l’exact contraire des purges régulièrement offertes par Michael Bay ou Roland Emmerich et étonne par son humour et sa sobriété.
Adapté d’un roman de Hiroshi Sakurazaka, All you need is kill, devenu un manga, Edge of Tomorrow renouvelle avec talent le vieux genre du paradoxe temporel qui a fait le bonheur des amateurs de SF depuis des lustres. On pense ainsi à la série B de Don Taylor, The Final Countdown (Nimitz, retour vers l’enfer, 1980, avec Kirk Douglas, Martin Sheen, James Farantino, Charles Dunn et Ron O’Neal), et surtout au film culte de Harold Ramis, Groundhog Day, (Un Jour sans fin, sorti en 1993, avec Bill Murray, Andie MacDowell et Stephen Tobolowski).
L’action de Edge of Tomorrow se situe dans un futur proche qui voit l’humanité affronter des aliens. Rassemblées au sein d’une grande coalition, les armées mondiales combattent avec difficulté des envahisseurs à la fois innombrables et d’une grande puissance. Cette idée a été lue ou vue mille fois, et le film, comme le roman ou le manga, ne cache rien de l’influence de H.G Wells et de sa Guerre des mondes (1898). L’histoire ne s’arrête cependant pas là.
En une sorte de clin d’œil, c’est Tom Cruise, qui avait déjà affronté des extraterrestres dans le film de Spielberg adapté de Wells en 2005 (War of the Worlds, avec Tim Robbins et Dakota Fanning), qui reprend du service dans le film de Doug Liman. Plus encore que dans l’adaptation de Spielberg, il casse ici son image de dur à cuire et joue le rôle d’un officier chargé des relations publiques, hâlé, charmeur, et plus que tout désireux de se tenir loin de l’invasion de l’Europe que préparent les Alliés contre les Aliens. Ça me rappelle quelque chose, mais quoi ?
Figure réjouissante du pleutre piégé dans le cauchemar d’une bataille, Cruise confirme, une fois de plus, son talent comique. Il y démontre également sa capacité à incarner le héros américain classique, relevant le défi de la guerre, s’adaptant à la situation et se révélant, in fine, un chef naturel et un combattant décisif. Il faut dire que la mise en scène de Doug Liman est elle-même d’un parfait classicisme. Le cinéaste est un honnête fabriquant de blockbuster, du premier opus de la tétralogie Bourne (La Mémoire dans la peau, 2002) au navrant Mr. and Mrs. Smith (2005) en passant par le fade Fair Game (2010), et Edge of Tomorrow est sans nul doute une de ses réalisations les plus réussies, et peut-être la meilleure.
Il est épaulé par un trio de scénaristes composé de Jezz et John-Henry Butterworth et surtout de Christopher McQuarrie, l’homme auquel on doit le scénario du chef d’oeuvre qu’est Usual Suspects (1995, Bryan Singer, qui lui vaudra un Oscar) et qui a écrit à plusieurs reprises pour Tom Cruise (Walkyrie, 2008, du même Singer ; Jack Reacher, 2012, et Mission: Impossible – Rogue Nation, 2015, qu’il a lui-même réalisés). Tout ce petit monde se connaît bien et Doug Liman ne paraît pas être l’élément essentiel du projet.
Projeté contre son gré sur les plages de France, (où on sent d’ailleurs bien l’influence de Spielberg), le personnage de Tom Cruise ne cesse d’y mourir et d’y retourner jusqu’à tenter de contrôler la situation. Sa rencontre avec Rita (Emily Blunt), la Full Metal Bitch qui galvanise les troupes depuis la dernière grande bataille, change à la fois le cours de sa vie et celui de la guerre.
On n’en dira pas plus, mais tout l’intérêt de l’histoire réside dans le long processus d’apprentissage que sont les morts et les résurrections perpétuelles des deux personnages principaux. Les critiques ont parfaitement vu la référence au monde du jeu vidéo, et en particulier au FPS, certaines scènes semblant directement sorties de la chambre d’un adolescent s’acharnant sur un épisode de Halo ou Call of Duty.
Divertissement sans prétention, Edge of Tomorrow remplit parfaitement sa mission sans s’embarrasser de considérations politiques ou morales, et en nous épargnant les robots transformistes, les superhéros névrosés ou les lourdauds supposément comiques. On y trouve quand même matière à réflexion, et il n’est pas anodin que la victoire soit finalement remportée grâce à une poignée de valeureux individus agissant seuls, contre l’avis de la haute hiérarchie militaire. L’ennemi, délicieusement effrayant, n’est pas si bête et non seulement il manœuvre mais en plus il tend des pièges (quelle impudence !). En un mot, il a l’initiative et personne ne semble le réaliser, et encore être prêt à l’envisager. A sa façon, le film est donc une ode à la fois au renseignement et à la pensée contraire. La scène finale est à cet égard réjouissante. On y voit la coalition des armées humaines célébrer une victoire qu’elle ne peut expliquer. Personne ne sait ainsi pourquoi la guerre a été gagnée, et personne ne sait pourquoi elle était sur le point d’être perdue.
Il pleut. Nous achevons notre déjeuner après une seconde tournée de cafés. Depuis deux heures, nous parlons de jihad, de réseaux, d’attentats, de ministres, de responsables plus ou moins compétents, de gâchis. Nous parlons de guerre, de morts, de succès et d’échecs, et aussi d’autisme, d’incompétence, d’imposture, de déni, de défis à relever. Nous rions, nous restons silencieux, nous réfléchissons à voix haute. Derrière nous, un couple s’est installé, silencieux. Ils ont cette élégance discrète qui me rappelle mes parents.
Nous ne parlons pas fort, et nos voisins de droite ne prêtent aucune attention à notre conversation. Je ne pourrais pas en dire la même chose de ce couple, et mes soupçons se confirment lorsqu’ils se lèvent pour partir, alors que nous en sommes, encore et toujours, à réfléchir au sens à donner au jihad. Ils s’arrêtent au milieu de la salle, nous regardent. Elle lui glisse deux mots et s’en va pendant qu’il met son chapeau. Il revient, s’approche de notre table et se penche vers nous.
– Je vous ai entendu parler de terrorisme, nous lance-t-il d’une voix douce et ferme. Je vous en parle car notre fils est mort au Bataclan.
Je me lève d’un bond, et lui présente mes condoléances alors que j’aperçois son regard triste. Il continue à parler.
– Quand cette guerre finira-t-elle ? demande-t-il. Et quand dira-t-on les choses ? Quand parlera-t-on de la police et de la gendarmerie, et de l’assaut raté ? Pourquoi si tard ?
Les derniers clients de la brasserie nous regardent. L’un d’eux nous écoute même avec attention. Je suis impuissant devant cette souffrance. Pas de colère, mais des questions dans ce regard, et moi qui tente de lui dire, comme un idiot, que nous essayons de gagner cette guerre et d’éviter de nouveaux morts. Il m’apprend qu’il a créé une association de victimes, je lui présente à nouveau mes condoléances et il part sans un mot.
C’est pour vous, Monsieur, pour votre épouse, pour les parents, les sœurs et les frères des victimes, pour nos frères et nos sœurs, pour nos concitoyens, que nous travaillons, que nous écrivons dans notre coin, avec la plus grande humilité et avec la seule certitude qu’il faut résister à la terreur par l’intelligence.
Des fleurs devant le Bataclan, le 26 novembre. Source : L’Obs. http://goo.gl/WyrWaM
Le 22 mars 2012, après un interminable siège de plus de 30 heures, Mohamed Merah, qui a assassiné depuis le 11 mars 7 personnes – dont 3 enfants – et en a blessé 6 autres à Toulouse et à Montauban, est finalement tué par les policiers du RAID. Sa mort met fin à la première attaque jihadiste exécutée sur le territoire national depuis 1996, et suscite une immense émotion, encore accrue par la nature des victimes et le contexte politique national. Très vite, le travail des journalistes et de quelques pseudos experts autoproclamés (PEAP) révèle que les assassinats perpétrés par Mohamed Merah auraient peut-être pu être évités si un certain nombre d’erreurs n’avaient pas été commises au sein de la communauté du renseignement intérieur.
N’écoutant que sa grande expérience du contre-terrorisme, Jérôme Guedj appelle même dès le 22 mars à la démission du ministre de l’Intérieur, le pourtant si débonnaire Claude Guéant. Le 26 mars, Bernard Cazeneuve – qu’on ne présente plus et qui occupe alors le poste de porte-parole du candidat à la présidence qu’est François Hollande – livre un communiqué au style inimitable :
Les événements récents de Toulouse soulèvent de légitimes interrogations sur les modalités d’intervention des services de renseignement : comment est-il possible qu’un individu ayant fait plusieurs séjours au Pakistan et en Afghanistan et ayant acquis des armes pour des montants très importants ait pu à ce point échapper à la vigilance des services de renseignements (sic), dont le rôle est précisément de prévenir le terrorisme plus efficacement, en neutralisant tous ceux qui peuvent présenter un risque pour le pays ? Quels sont les éléments précis dont disposaient les services français au sujet de Mohamed Merah et quels (sic) ont été les enquêtes réalisées sur ses activités ? Quelles leçons tirer de la tragédie de Toulouse, pour ce qui relève plus particulièrement du fonctionnement de nos services ?
Sans réponses précises à ces questions, légiférer ne servira à rien. La loi n’est utile en ces matières sensibles que dès lors qu’elle corrige, en les améliorant, des dispositifs dont l’efficacité a été sérieusement évaluée. La maîtrise exclut la précipitation. Et la précipitation ne saurait masquer d’éventuelles défaillances.
(C’est moi qui souligne, et qui en profite pour rappeler aux distraits que le signataire de ce communiqué est actuellement ministre de l’Intérieur.)
Pendant que Bernard Squarcini, l’ancien chef des RG, devenu directeur de la DCRI, clame contre toute évidence que Merah était un loup solitaire, les Socialistes, parvenus au pouvoir, se penchent sur l’épineuse question. Il faut dire que la majorité sortante a su, à son inimitable façon, gérer la chose avec élégance en concluant, dès le 4 avril, que non, merci, tout allait bien, circulez. Comme le relate alors France Info :
Guy Teissier, a seulement indiqué n’avoir décelé « aucune faille ou aucune
ombre au tableau » dans le suivi de l’affaire Merah.
Manuel Valls, installé place Beauvau, un homme à qui on ne la fait pas, sent pourtant bien que quelque chose a mal tourné, alors que des anciens du gaz constatent dans la presse du matin que « tout ce qui pouvait rater a raté ». La formule, assassine, dit tout, et le ministre, dans le même numéro du Parisien, le 4 juin 2012, parle sans excès de finasserie (il faut dire que c’est pas son genre) :
Dès lors qu’un homme, peut-être seul, a pu commettre de tels crimes, nous sommes face à un échec : l’Etat n’a pas su ou pas pu protéger des Français. Il s’agit maintenant d’en comprendre les raisons. J’ai chargé la Direction générale de la police nationale et la Direction centrale du renseignement intérieur de me fournir une étude très complète sur ce qui a dysfonctionné dans cette affaire.
Le 14 septembre 2012, M. Valls revient sur le sujet et, pour reprendre le titre affiché par Le Monde, déplore des fautes et des erreurs dans l’affaire Merah. Il assumera cette formule à plusieurs reprises, par exemple en 2013 :
Des erreurs et des fautes
Trois ans plus tard, l’année 2015, qui avait commencé par une défaite, s’achève par une déroute, d’abord opérationnelle puis politique. On avait beau redouter le pire, rien ne nous préparait au spectacle qu’on nous offre depuis la nuit du 13 au 14 novembre, l’amateurisme le plus ahurissant le disputant au populisme le plus décomplexé. Après ce terrible choc aurait en effet dû venir le temps de la réflexion puis celui d’une riposte pensée. On en est loin, et le sentiment qui se dégage, deux mois après le carnage, est celui d’une classe politique paniquée, à court d’idées, tentant autant – sinon plus – de courir après les électeurs que d’affronter réellement l’ennemi. Mais, après tout, chacun agit selon ses compétences et ses priorités, et rien n’est plus révélateur que la surdité volontaire de dirigeants désormais piégés par leur attitude, paniqués et impuissants.
L’âme des hommes doit être effrayée jusqu’au plus profond d’elle-même par des crimes inexcusables et apparemment absurdes ; car le but ultime du crime est d’instaurer le règne absolu du crime, de créer un état total d’insécurité et d’anarchie fondé sur la destruction des idéaux d’un monde condamné au naufrage. Quand les hommes envahis par la terreur du crime seront devenus fous d’épouvante et d’effroi, quand le chaos sera la loi suprême, alors sera venue l’heure de l’empire du crime.
Le 13 novembre 2015 dans la soirée, plusieurs équipes de jihadistes réalisent à Paris et Saint-Denis une série d’attaques contre une salle de concert, des terrasses de cafés et de restaurants, et aux alentours du Stade de France. Le bilan, effarant, s’élève à 130 morts et plus de 350 blessés, dont une centaine grièvement atteints.
Les faits ont été largement documentés par la presse, et il n’est pas utile d’y revenir. L’entrée de Wikipédia est à cet égard très bien réalisée et constitue une excellente introduction. Elle permet ainsi de poser les questions que l’actuel ministre de l’Intérieur, que l’on a connu plus exigeant à l’égard de la vérité, refuse obstinément d’entendre. Comment, en effet, ne pas qualifier de naufrage historique le plus important attentat jihadiste jamais commis dans notre pays, alors que l’affaire Merah a été, il y a quatre ans, considérée très justement comme un échec ? Comment oser nier l’existence de failles béantes dans le dispositif sécuritaire intérieur ?
En 2012, l’affaire Merah avait vu un homme seul, envoyé en mission, intoxiquer des policiers avant de tuer au nom du Jund Al Khilafah, une organisation liée à Al Qaïda (et que seuls les rigolos confondent avec la dissidence de l’Etat islamique active en Algérie). Intelligent, déterminé, Merah avait su profiter de l’inexpérience de ceux chargés de l’évaluer et des mauvaises relations entre les équipes de Paris et de Toulouse. Jihadiste solitaire, mais soutenu par une poignée de complices, il avait été plus habile que ceux chargés de détecter ses intentions et avait ainsi mis en lumière l’inadaptation de certains de nos dispositifs à la menace jihadiste. Dès le printemps 2012 et leur arrivée au pouvoir, nos actuels dirigeants avaient affirmé que cette menace était une priorité et que tous leurs efforts seraient consacrés à sa gestion. Ce fut en particulier le cas de l’actuel Premier ministre, prédécesseur de M. Cazeneuve au ministère de l’Intérieur.
En 2015, les attentats de Paris et Saint-Denis sont réalisés par 9 personnes, soutenues par un réseau logistique actif en France et en Belgique et dirigées – ou, en tout cas, mandatées – depuis la Syrie par des responsables de l’Etat islamique. Plusieurs d’entre elles sont même connues des services depuis des mois, sinon des années, et Abdelhamid Abaaoud, régulièrement présenté comme un élément central des attentats, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par la justice belge en 2014. Il est surtout au cœur de l’affaire de Verviers, au mois de janvier 2015, et le rôle essentiel de la France dans la gestion de ce projet laisse à penser qu’Abaaoud était, de longue date, un objectif majeur de nos services de sécurité. Il est pourtant à Paris le 13 novembre au soir, libre comme l’air, après avoir déjoué la traque dont il était supposé être l’objet. En réalité, soit il était pourchassé par les services, et le moins que l’on puisse dire est que ça n’a pas bien marché, soit il n’était pas pourchassé par les services, et le moins que l’on puisse dire est que c’est bien embêtant.
Comme ne cessent de le répéter nos gouvernants, le carnage du 13 novembre n’est pourtant pas la conséquence de failles, et il n’est évidemment pas un échec, malgré les remarques douloureuses de John Brennan, le directeur de la CIA – qui, lui aussi, ferait peut-être mieux de s’engager… Après tout, c’est vrai, n’exagérons rien : la mort de 130 personnes dans une série d’attentats terroristes d’une ampleur unique dans notre pays ne saurait être un échec pour les services de contre-terrorisme, dont la mission est justement d’empêcher ce genre de tragédie. Mais, alors, si ce n’est pas un échec, faut-il aller jusqu’à évoquer un succès ? #onseledemande
Bien que n’étant pas, donc, un échec de nos services, bien que ne révélant aucune faille, les attentats du 13 novembre doivent pourtant bien être la faute d’un responsable, et de préférence hors de France. Les services belges ont constitué les coupables parfaits, et personne ne s’est retenu quand il s’est agi de les ridiculiser. Le fait est, hélas, que les services de sécurité belges sont, de longue date, d’une faiblesse insigne. Les anecdotes ne manquent pas (j’ai même prévu d’écrire un recueil de souvenirs intitulé Le Jihad s’amuse, qui les mentionnera), et nos voisins ont vraiment bien du mal face au jihadisme. Il faut dire que leur situation intérieure est d’une grande complexité, que la question communautaire y est cruellement posée, et le royaume est ainsi, en proportion de sa population, le premier contributeur au jihad syro-irakien.
Accabler Bruxelles pour un échec – qui n’en est pas un, rappelons-le – était donc tentant, et, à la façon d’Oscar Wilde (Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder), les autorités françaises ne se sont pas privées de le faire. Hélas, c’était oublier un peu vite que la faiblesse belge est connue depuis au moins quinze ans et que le pays était donc sous bouclier français. Du coup, l’échec des Belges qui n’est pas le nôtre l’est devenu quand même, par ricochet. Peser les conséquences de ses déclarations et de ses actes semble être une pratique un peu dépassée, et on imagine – je n’en sais rien, évidemment – qu’un responsable belge probablement un peu agacé a menacé de divulguer l’accord de coopération existant entre les services parisiens et bruxellois, histoire de se donner un peu d’air. Les attaques contre la Belgique ont donc molli, comme par miracle.
Il fallait cependant trouver une cible vers laquelle diriger la colère de la population, et l’Union européenne, on le sait bien en France, tient ce rôle à merveille. Tout fut donc, d’un coup, la faute aux instances européennes. Les attaques émanant du ministère de l’Intérieur, une fois de plus, ne manquaient pas de piquant quand on sait que la France est sans doute de tous les Etats membres de l’Union celui qui sabote avec le plus de constance – le cas britannique n’est pas mal non plus, cela dit – les efforts d’intégration européenne en matière de renseignement. Il y aurait sans doute là un développement à lancer sur la nature profonde de cette activité, mais je n’en ai pas le courage. Tout était donc de la faute des autres, des Belges, des fonctionnaires européens, sans parler des terroristes – mais nous savons bien qu’ils sont fous, drogués, finalement pas responsables, les pauvres petits.
Plus de trois mois après les attentats du 13 novembre, la ligne officielle n’a cessé de se durcir, jusqu’à la caricature. Le ministre de l’Intérieur, qui confond autoritarisme et commandement, n’a de cesse de tourner en ridicule ceux qui osent s’interroger. A rebours du cartésianisme et de la rigueur dont on dit qu’ils font l’esprit français, toute tentative de comprendre est rejetée avec une morgue d’autant plus distrayante qu’elle cache mal une certaine fébrilité. Raisonnant à la manière d’un personnage de la pièce d’Arthur Miller Les Sorcières de Salem (1953), Bernard Cazeneuve a encore récemment balayé les interrogations au sujet de l’assaut du RAID à Saint-Denis, après avoir moqué les questionnements des habituels PEAP, déjà fustigés par le passé par le ministre de la Défense, un autre homme de dialogue et d’écoute (administrative ou pas, d’ailleurs).
Questionner le pouvoir ne relève pourtant aucunement d’une attitude contre-révolutionnaire mais de l’exercice normal de la liberté de penser dans une démocratie. La défense, contre vents et marées, et contre l’évidence, des différents services n’a été le fait que de ceux qui auraient tout perdu à admettre la pertinence de certaines critiques, d’autres qui ont préféré se taire par loyauté (ou suivisme ?), ou d’une poignée de commentateurs tentant vainement de dissimuler leur fascination pour des métiers qu’ils n’ont jamais exercés. On a ainsi pu lire d’hilarantes analyses affirmant que le dispositif sécuritaire n’était pas critiquable et ne recélait aucune faille puisque les attentats du 13 novembre n’étaient rien de moins qu’une surprise stratégique.
Outre la méconnaissance de ce concept, passionnant, une telle remarque révèle une mauvaise foi confinant au sublime. Comment, en effet, être stratégiquement surpris par des terroristes presque tous connus (certains étant même activement recherchés), frappant des cibles menacées de longue date selon un mode opératoire redouté depuis des années, et alors que tous les responsables et autres observateurs avertis s’attendaient au pire depuis au moins le début de l’automne ? Comment qualifier de surprise stratégique une attaque que l’on redoute et à laquelle on se prépare – même mal ?
Le refus d’envisager la moindre défaillance du dispositif constitue un mélange, toujours sidérant, d’aveuglement et d’irresponsabilité politique. Ce n’est pas en niant leurs symptômes qu’on soigne les malades, et ceux de nos dirigeants qui s’abaissent ainsi à ne défendre que leurs postes révèlent tout de leur égoïsme. A eux qui nous accusent d’être de mauvais Français, on se sentirait presque en droit de répliquer que nous faisons moins de mal à l’Etat et à la République que ceux qui refusent d’admettre un échec et ne font donc rien pour éviter que d’autres surviennent. De même que poser les questions, c’est commencer à y répondre, refuser à toute force qu’on les pose a tout de l’aveu.
Toi, Raoul Volfoni, on peut dire que tu en es un
Au risque de choquer, commençons par rappeler ici que les attentats commis à Paris et Saint-Denis le 13 novembre au soir, malgré leur épouvantable bilan, constituent un échec opérationnel pour les jihadistes. Ceintures d’explosifs défectueuses ou instables, manque de munitions, erreurs de débutants (pas de billets pour entrer dans le Stade de France), sans même parler de la fuite, sans doute piteuse, de Salah Abdelsam : l’affaire est si piètrement réalisée que le communiqué de l’EI diffusé quelques heures plus tard revendique même un attentat dans le 18e arrondissement de Paris qui n’a pas été commis. Pourtant, et comme pour confirmer que le terrorisme n’est décidément pas affaire de technicité, le succès politique des attentats du 13 novembre est majeur, et les revues de l’EI ne se sont pas privées de célébrer l’importance du coup qui nous a été porté si brutalement.
Les jihadistes francophones de l’EI ont le sens de la formule
Il faut donc, une fois de plus, rappeler que les débats sur les compétences tactiques des terroristes, quelle que soit la cause défendue, ne sont pas toujours d’une grande pertinence tant ils conduisent à sous-estimer le danger représenté par des hommes armés, et surtout déterminés aussi bien à tuer qu’à mourir en martyrs. Comme dans n’importe quel conflit, la volonté joue pour beaucoup dans le succès ou l’échec. Les gestes, même imprécis, de jihadistes semblent ainsi bien plus redoutables que la communication millimétrée de ministres infaillibles ou de chefs de groupes d’intervention dont l’efficacité semble d’abord médiatique. Je sais bien que la lutte contre le terrorisme est politique, mais il devrait y avoir une marge entre la politique et l’esbroufe. A cet égard, les événements du 13 et du 18 novembre sont cruels, et inquiétants.
Vieille nation, puissance réelle – bien que déclinante, la France s’est retrouvée comme groggy après les attentats. Face à la détermination d’assaillants pourtant peu expérimentés, le pays a chancelé, et cette impression a été d’autant plus forte que les autorités, à commencer par le Président lui-même, n’ont pas montré la résilience que j’appelais de mes vœux ici. Il ne s’agit pas d’être sans cœur, ni de refuser à nos gouvernants le droit d’avoir des sentiments et d’être sensibles aux attaques qui nous sont portées, mais ils sont plus que des citoyens. Quoi qu’on pense d’eux et de leurs actions, ils ont été élus et sont légitimes. Ils sont l’expression de la volonté du peuple, celui-là même que les terroristes attaquent, et ils incarnent la réaction de l’Etat et de la Nation face à l’ennemi. Nous tournons nos regards vers nos chefs et nous observons leur réaction. En apparaissant, ému et livide, en fin de soirée, le Président a montré qu’il avait un cœur – une qualité que certains lui dénient – mais il a aussi révélé sa fragilité, et la nôtre, puisque c’est lui que nous avons choisi pour nous commander. La main ne doit pas trembler au plus fort de la tempête, car l’ennemi aussi nous observe et nous jauge.
En décidant, dès le lendemain des attentats, d’intensifier nos opérations aériennes en Syrie contre l’EI, et en infléchissant très sensiblement notre politique à l’égard de Damas et de Moscou, le chef de l’Etat a répondu à l’émotion de ceux qui, dans tous les camps politiques, réclamaient ce qui s’apparente à une vengeance à chaud, sans aucune stratégie ou la moindre vision politique. Bien sûr, ravager des camps de l’EI à coups de missiles et de bombes guidées n’a rien pour me déplaire, mais encore faudrait-il que ces frappes aient la moindre conséquence sur l’état de la menace terroriste en France, et encore faudrait-il qu’il ne s’agisse pas là d’une version française des five o’clock follies du regretté général Westmoreland. En réalité, l’incompréhension de nos supposées élites à l’égard du jihadisme les pousse à ne mettre en œuvre qu’une politique faite de précipitation, d’improvisation et d’inconséquence. La lecture de la presse étrangère permet de prendre la mesure du spectacle que nous donnons, d’ailleurs, et on hésite entre le rire nerveux et la consternation. J’ai choisi, pour ma part, d’alterner les deux.
Ces erreurs, dans tous les domaines, entre hystérie, sidération et populisme, ont accentué la victoire remportée ce soir-là par les jihadistes de l’EI. Après avoir débordé nos services et les milliers de soldats déployés dans nos rues, les terroristes, qui ont tué 130 personnes dans notre capitale, ont révélé l’immense faiblesse de nos gouvernants et l’impréparation générale, loin des discours affirmant depuis des années que les menaces avaient été prises en compte. Si elles l’avaient été, si le défi avait été relevé, en serions-nous là ?
Dans les services, donc, comme parmi ceux qui osent, malgré les admonestations des ministres, penser par eux-mêmes, les craintes les plus vives s’exprimaient depuis des mois. L’affaire de Verviers, au mois de janvier 2015, avait confirmé que la menace ne cessait de croître et que, sans surprise, elle était internationale. Il serait sans doute temps, d’ailleurs, d’arrêter de rouler des yeux stupéfaits dès qu’une attaque jihadiste est réalisée par une cellule ayant des connections internationales. C’est le cas depuis l’été 95, et ceux qui font l’effort de se documenter savent bien que les réseaux jihadistes sont dans leur écrasante majorité, internationaux. Les terroristes d’AQMI tués au Mali au mois de juillet 2010 avaient des liens avec la Suède ; ceux de Madrid, en 2004, étaient au cœur d’une toile d’araignée couvrant l’Italie, le Royaume-Uni ou l’Allemagne ; ceux de Benghazi, en 2012, étaient commandés par un Egyptien, financés par des Yéménites et aidés par des Algériens, et les exemples sont ainsi innombrables – et souvent publics.
Cette réalité, bien connue des services mais manifestement pas des responsables politiques, a entraîné depuis des décennies la création de centaines de coopérations internationales. On échange des renseignements, on traite des sources en commun, on monte des opérations, on se désigne des cibles, on partage des analyses et des méthodes, et appeler à chaque nouveau carnage à une meilleure coopération revient à demander à un pilote de rallye s’il sait conduire. On peut, évidemment, toujours faire mieux, mais il convient de s’interroger sur les buts de ces coopérations appelées de leurs vœux par des ténors qui savent à peine combien la France compte de services, et quelles sont leurs missions.
De quelle utilité, après tout, pourrait être une aide étrangère quand nos propres services se parlent parfois à peine, se concurrencent souvent, et éprouvent de grandes difficultés à traiter les renseignements qu’ils ont recueillis seuls ? Les échos qui remontent de tous les ministères décrivent ainsi des relations dégradées entre services, des analystes noyés – sans surprise – sous les données à exploiter, des opérationnels épuisés, des responsables n’ayant qu’une compréhension parcellaire de la menace qu’ils affrontent, le tout sous la pression de dirigeants qui ne veulent que des résultats et, sous l’influence de gourous aux qualifications mystérieuses, se refusent à obstinément à affronter des difficultés dont ils sont, après tout, comptables.
Face au jihad, les services français – comme d’autres avant eux – avancent tant bien que mal, tirés par un attelage déséquilibré. Abondamment alimentés en renseignement technique, grâce à une loi votée il y a un an, qui devait nous apporter la sécurité et qu’il était donc suspect de questionner, nos services restent débordés. Ils le sont à la fois par l’ampleur de la menace elle-même et par les moyens incomplets qu’on leur a attribués. La focalisation sur l’indispensable recueil de renseignements a conduit à délaisser le renforcement des filières analytiques de nos services. On se souviendra que cet écueil a été celui sur lequel les Etats-Unis se sont échoués le 11 septembre, et c’est donc avec le rire du désespoir qu’on voit s’échouer à leur tour ceux qui, du haut de leurs certitudes, nous affirmaient depuis des années que la DGSE n’était pas la NSA, que la France avait sa propre culture du renseignement et que jamais-jamais-jamais-mon-pauvre-ami il ne nous arriverait une telle catastrophe. Sauf que si. Parler aux magistrats ou à certains responsables permet de mesurer la complexité excessive de la communauté française de la lutte contre le terrorisme, tiraillée entre les querelles de ministères, les inimitiés personnelles et, surtout, de trop nombreux services au sein d’une architecture qu’il faudra bien finir par qualifier d’incohérente, d’inutilement complexe et, en réalité, d’inadaptée.
L’année dernière, Les Décodeurs du Monde avaient publié un schéma organisationnel de nos services que plusieurs d’entre nous avaient alors critiqué pour ses erreurs (non, la DGSE n’est pas un service de renseignement militaire, le plus jeune des étudiants sait ça ; où est le CNR ? Mystère) et son grand n’importe quoi. Manifestement, les auteurs de ce travail ignoraient la différence qui existe entre les entités qui agissent et celles qui ne sont que leurs gestionnaires administratifs, sans prise avec le terrain. Correctement réalisé, ce schéma aurait pourtant pu être utile et montrer, sans fioritures, l’extrême complexité d’une communauté au sein de laquelle Paris, centre bien connu de l’univers, dispose de ses propres moyens grâce à la PP. Comme je l’ai écrit sur ce blog il y a bien longtemps, les réunions UCLAT auxquelles je participais dans ma précédente vie ôtaient toute envie de se moquer de la communauté américaine du renseignement, tant moquée en 2001. J’ajoute que même la présentation officielle de nos services, sur le site de l’Académie du renseignement, laisse songeur, tant le système dans son ensemble paraît bancal.
Les Décodeurs n’ont pas décodé grand-chose. Source : http://goo.gl/9UGchsLa communauté française du renseignement. Source : l’Académie du renseignement. http://goo.gl/Ll6Etf
Au-delà du bilan humain et des conséquences politiques, le 13 novembre est également notre 11 septembre en raison des multiples dysfonctionnements observés depuis des mois et des années dans nos administrations spécialisées. Qui osera évoquer en public, au risque d’être traité avec la plus extrême condescendance par nos dirigeants, les difficultés quotidiennes de coordination entre services, et entre ces services et, par exemple, les magistrats ? Ou les tensions entre la PP et le reste du monde ? Ou entre les services centraux et leurs antennes régionales ? Qui peut également nous expliquer pourquoi les analystes civils recrutés par les services du ministère de l’Intérieur sont marginalisés par certains policiers qui leur dénient, malgré les accréditations et les nominations, toute légitimité ? Pourquoi les appels du pied à leur service d’origine de certains anciens analystes parmi les plus brillants de ce pays (je ne parle pas de moi, évidemment) n’ont-ils jamais de réponse, alors qu’ils seraient prêts, à les entendre, à replonger dans la fournaise pour la République ? Pourquoi est-il structurellement presque impossible à la DSGE de conserver ses vieux experts ? Pourquoi les incessantes mesquineries entre services (et croyez-moi, vous ne voulez pas le savoir) ne sont-elles jamais sanctionnées ? Pourquoi les luttes d’appareils, les luttes pour les postes et les chocs d’égos continuent-ils alors que c’est, nous dit-on, la guerre ? Et, au fait, ça y est, on a arrêté de mélanger les dépouilles des victimes ? Non, parce que ça, c’était VRAIMENT gênant.
De même qu’il a été dit, au mois de novembre, que les services avaient pu ne pas voir la menace s’organiser, il n’est pas absurde de penser que les responsables politiques et administratifs soient tout autant aveugles et ne voient pas les bisbilles permanentes qui agitent le landerneau. N’en ayant pas connaissance, il serait logique qu’ils ne les sanctionnent pas. Mais on peut aussi penser, à les observer, qu’ils en ont vaguement conscience mais qu’il leur est désormais impossible de s’imposer à des administrations qu’ils ont trop longtemps défendues pour pouvoir, quand il le faut, les mettre au garde-à-vous puis en ordre de marche. Je rappelle qu’il n’y a pas de faille, jamais. Une faille, c’est comme Alésia, personne ne sait ce que c’est.
Les militaires, qui ont le sens de la formule et trouvent souvent les mots justes, aiment à répéter « Un chef, une mission, des moyens ». La mission, semble-t-il, est connue. Les moyens, on a tendance à les chercher. Et les chefs, s’ils sont nombreux, ne paraissent pas beaucoup commander. Comme souvent, une grande partie de nos difficultés provient d’un manque criant de ce qu’on appelle à présent le leadership. Certaines anecdotes, narrées par quelques anciens forcément navrés, confirment qu’il est plus facile de proclamer l’état d’urgence et d’adopter des postures avantageuses que de demander des comptes à des hauts fonctionnaires ou à des officiers généraux. Paraître a toujours été plus facile que faire, et donner des moyens sans jamais s’interroger sur les conditions de leur emploi donne le sentiment qu’on est plus ou moins aux commandes. A cet égard, la création au mois de juin 2015 d’un état-major opérationnel pour la prévention terroriste, directement aux ordres du ministre de l’Intérieur, CINQ MOIS AVANT LES ATTENTATS DE PARIS ET SAINT-DENIS, s’est révélé être une mesure pour le moins étonnante. L’UCLAT, par exemple, n’a pas été dissoute, alors que son mandat, énoncé sur le site Internet de la DGPN, est le suivant :
Nous voilà donc avec deux structures dont les périmètres se chevauchent largement, et qui consomment des ressources tout en créant de la complexité. Comme si ce n’était pas déjà si difficile alors que les terroristes n’ont jamais été aussi nombreux, aussi mobiles, aussi autonomes. Qui pense encore qu’on gère des adversaires mobiles et innovants avec des structures lourdes, centralisées, à peine gérées ? Ne dites, rien, oui, je sais, nos chefs.
Oui, on voit ça.
La proximité de l’EMOPT et du ministre repose la question, froide, de la responsabilité politique. Servir l’Etat, et commander, c’est être comptable de son bilan. Les succès sont ceux de vos équipes. Les échecs sont les vôtres. C’est ainsi qu’on reconnaît la grandeur – et une forme de décence. A cet égard, lire dans je ne sais plus quel journal que le ministre de l’Intérieur est capable de « colère froide » ou s’exprime « d’une voix blanche » fait bien rigoler puisque, pour l’heure, on ne sait ni à quoi ces stupéfiantes manifestations de volonté ont bien pu servir, ni contre qui elles ont pu s’exprimer. Je vais d’ailleurs, de ce pas, me faire couler un café d’une voix blanche afin de bien montrer aux jihadistes à quel point je les trouve très méchants.
Au lieu, en réalité, d’empiler des structures sans fin, de surcroît sans jamais s’interroger sur leur efficacité, on pourrait essayer de comprendre l’ennemi afin de mieux le combattre. Après tout, et contrairement aux certitudes douteuses du Premier ministre, chercher à comprendre n’est pas commencer à excuser mais bien plutôt la première étape indispensable de la riposte – à supposer que les discours guerriers tenus par nos dirigeants aient un peu de consistance et ne soient pas de la poudre aux yeux, bien sûr. Chez nos alliés, les services de sécurité essayent ainsi de combiner excellence tactique ET mobilisation intellectuelle afin d’être, oh la curieuse ambition, meilleurs. Evidemment, les malheureux n’ont pas la chance d’être infaillibles et les voilà, pauvres médiocres qu’ils sont, obligés de bosser. Loin de l’anti intellectualisme de certains de nos grands flics, les Canadiens sont capables d’écrire ça, et les Etats-Unis se sont dotés du Combating terrorism center de West Point, sans doute le centre de recherche le plus pertinent du domaine.
Pendant ce temps, en France, des mandarins dépassés écrivent des livres dans l’urgence, un peu comme une biographie de DSK quelques jours après l’affaire de New-York, alignent les erreurs factuelles ou les analyses hors-sol dans la presse, et geignent d’être tenus à l’écart des services – après les avoir traités avec mépris quand ces-derniers quittaient leurs casernes pour découvrir le monde scientifique. Les services, pour leur part, à l’exception d’une poignée d’experts chevronnés dont ils ne savent le plus souvent que faire, se concentrent sur les tâches immédiates et délaissent toute réflexion théorique. Comme me le disait un ami il y a quelques années au sujet de notre ancien service, « ils ne font plus du contre-terrorisme mais de la contre-guérilla ».
Cette évolution opérationnelle, qui répond évidemment à l’évolution de la menace, a mécaniquement conduit à une mise en avant permanente des résultats tactiques au détriment d’une vision d’ensemble. Nous neutralisons des jihadistes en France depuis vingt ans et il y en a toujours plus. Il ne serait pas absurde de se demander pourquoi, et en évitant les foutaises entendues autour du chômage, du Captagon (M. Képel serait bien inspiré de vérifier ses informations), des jeux vidéo, des pathologies mentales, de l’islamo-gangstérisme, d’« Al Qaïda qui n’existait pas en 2001 mais qu’on a vaincue en 2002 » ou du caractère inédit de la violence extrême (quelqu’un dans l’assistance a-t-il déjà entendu parler de Srebrenica, du Rwanda ou des Tigres tamouls – sans parler de la Saint-Barthélemy, de la conquête de la Gaule, du viol de Nankin ou de la Noche Triste ?). On s’épargnera également les réflexions définitives sur les Arabes, les musulmans, tout comme on considèrera comme parfaitement anecdotiques les analyses mettant en avant la radicalité du jihad en lui déniant tout lien avec les profondes tensions qui secouent l’islam. On ne dira jamais assez à quel point on analyse tous les faits et le contexte AVANT d’avancer des opinions, au lieu de plaquer sèchement des certitudes personnelles sur des faits qu’on connaît manifestement à peine.
Entre l’anti intellectualisme de nos dirigeants, leurs certitudes personnelles, et l’accaparement du débat public par des éditorialistes largués et des scientifiques devenus des divas dont il n’est pas permis de questionner les oracles, on comprend que notre pays ait du mal à y voir clair, et encore plus à concevoir une véritable stratégie. On se surprend d’ailleurs parfois à se demander si une telle stratégie est vraiment recherchée.
Le pouvoir égalisateur du jihad
Dans les années ’90, les terroristes du GIA pensaient tromper leur monde en parlant, au téléphone ou à la radio, de matchs de football quand ils évoquaient des attentats. Ce subterfuge, assez enfantin, leur permettait de parler des préparatifs, de l’entraîneur ou du score (comprendre : les morts). Malgré ses faiblesses, et sa froideur presque dérangeante, l’image n’est pas bête et on me permettra donc de l’utiliser ici en la retournant.
Le 13 novembre, nous avons donc encaissé 130 buts. Ce serait, par ailleurs, faire injure aux blessés, aux témoins, à tous ceux qui ont souffert et pleuré ce soir-là de ne pas les prendre en compte, et le score réel est donc bien plus élevé. Les jihadistes ne s’y sont pas trompés, et ils ne cessent de rappeler à quel point le coup qu’ils nous ont porté ce jour-là a été terrible.
Dabiq, la revue de l’EI, revendique longuement les attentats du 13 novembre.
Face au terrorisme, le contre-terrorisme est un travail d’équipe : chaque joueur/service joue à sa place, connaît les plans, les objectifs et la doctrine des dirigeants, suit les consignes de l’entraîneur et a conscience des enjeux. Chacun s’épaule, et la défaillance de l’un peut ponctuellement être compensée par le reste de l’équipe. Mais quand les défaillances sont multiples, quand les joueurs se détestent, quand l’entraîneur est dépassé, quand les dirigeants n’ont aucune ambition, que se passe-t-il ?
Une fois l’attaque rendue inopérante par manque de volonté ou absence de réflexion, une fois les milieux de terrain dépassés effacés par des joueurs plus rapides, plus inspirés, il reste la défense, et celle-ci n’est pas infaillible. Le temps, la fatigue, l’usure, et l’absence de progrès jouent contre elle. A force, les attaquants adverses finissent donc par passer, et se trouvent alors face au gardien, qu’on espère réactif, inspiré, et conscient des tactiques de l’adversaire. Il est, en tout cas, bien seul.
Le 13 novembre au soir, nos défenses sont enfoncées, et les terroristes se trouvent sans entrave dans les rues de Paris et de Saint-Denis à y assassiner des dizaines d’innocents. A aucun moment les jihadistes n’ont paru avoir été entravés par la pression sécuritaire, qu’on nous disait pourtant impitoyable. Seuls face aux buts, ils ont tiré et tiré encore, tuant, blessant et savourant leur victoire. Les services de sécurité dépassés, aveugles ou sourds, ne pouvant plus rien faire, ne restaient face aux terroristes que la défense et le gardien, ici représentés par les équipes spécialisées d’intervention.
Insinuer que les questions posées au RAID ne sont en réalité que des attaques personnelles remettant en cause le courage ou le dévouement de ces policiers est une manœuvre d’une rare petitesse. Elle ne présente évidemment – et c’est bien son but – aucun argument et ne cherche qu’à ridiculiser et à délégitimer ceux qui osent simplement poser des questions. M. Cazeneuve, qui a invité les critiques à rejoindre cette unité d’élite de la Police nationale, avait été plus magnanime quand M. Urvoas avait, au mois de mars 2012, posé LA question au sujet de la dernière phase de l’affaire Merah. Il n’a pas non plus réagi quand le commissaire Stemmelen a vertement critiqué le dispositif de protection des locaux de Charlie Hebdo.
Quand on parle aux victimes ou à leurs familles, quand on entend les remarques de professionnels de l’action armée, la même remarque revient, pourtant, et elle ne peut être réduite, malgré les vociférations aux pénibles relents corporatistes de quelques uns, à des querelles de chapelles. Pourquoi l’assaut du Bataclan a-t-il été si long ? demande-t-on ainsi, et la réponse ne vient pas naturellement.
L’interrogation, à dire vrai, émerge quelques jours après le carnage. Dès le 17 novembre, le blog Secret Défense, tenu par Jean-Dominique Merchet, publie une série de réflexions de Noham Ohana, un ancien de la Sayeret Tzanhanim, une unité des forces spéciales israéliennes. Tout ce qu’il dit n’est évidemment pas vérité révélée, mais on le traitera difficilement de PEAP et ses propos rejoignent des réflexions anciennes, que l’on peut organiser ainsi :
La population doit faire preuve de résilience face à une menace terroriste durable, vive et évolutive. Elle doit notamment devenir actrice de sa sécurité ;
Les forces de sécurité publique doivent être sensibilisées aux nouveaux modes opératoires, formées et équipées en conséquence ;
Les forces d’intervention doivent agir vite, quitte à subir des pertes.
La nécessité de la résilience n’est pas une donnée nouvelle. Elle a fait l’objet de la part, notamment, de Joseph Henrotin (ici et là, par exemple), de nombreux travaux. Depuis quelques semaines, l’Etat organise même des formations aux gestes qui sauvent en s’appuyant sur les sapeurs-pompiers ou la Croix rouge. Avoir conscience de la menace et s’y préparer collectivement, pour ceux d’entre nous qui ne combattons pas directement, est un devoir. Ceux qui voient là un renoncement sont des imbéciles, incapables de comprendre que le jihad, qui dure depuis déjà des décennies, n’est pas près de s’éteindre et requiert la mobilisation de tous. Les populations civiles qui à Londres en 1940 ou à Alger en 1994 avaient conscience que la guerre durerait n’étaient en rien des capitulards. Au contraire. Dans cette guerre aux multiples champs de bataille et aux fronts parfois mouvants, nous sommes, vous et moi simples citoyens, les arrières. Pendant que les soldats, espions, policiers, gendarmes, diplomates et autres agents de l’Etat combattent, notre résilience leur garantit que nous tiendrons le temps qu’il faudra.
Noham Ohana ne se contente cependant pas d’évoquer la résilience. Il rappelle que les forces de sécurité et d’intervention doivent avoir compris la nature de la menace et s’y être adaptées. A cet égard, il est l’un des premiers à s’interroger sur l’assaut du Bataclan, objet depuis des semaines d’un affrontement stérile et plus ou moins discret entre policiers et gendarmes. Il n’est pas absurde de penser que ceux qui vocifèrent le plus sont les plus gênés, mais là n’est pas la question. Il faudrait plutôt se demander pourquoi les jihadistes privilégient depuis des années, de Beslan à Nairobi, ces opérations combinant prises d’otages, tueries de masse et attentats-suicides ? La réponse est simple, et il me semble même l’avoir déjà évoquée : ces attaques sont politiquement plus rentables.
De même, en effet, qu’il faut dépenser une énergie considérable pour contrer les idioties répétées en boucle par les imposteurs ou les complotistes, il faut déployer des effectifs importants et d’une grande qualité pour neutraliser rapidement une équipe de terroristes actifs en milieu urbain. La nature des jihadistes et les caractéristiques du terrain (environnement complexe, multiplicité des cibles, etc.) rééquilibrent ainsi en faveur des terroristes un rapport de forces qui, de prime abord, pourrait sembler favorable aux unités d’intervention, infiniment mieux entraînées et équipées.
En réalité, si les terroristes sont évidemment des assaillants du point de vue des civils visés, ils deviennent des défenseurs contre les forces de l’ordre qui tentent de les éliminer, et on sait que la situation tactique leur est alors favorable. Il est même possible de retrouver là, au milieu des décombres, le fameux triangle terroristes/population/Etat, mais cette illustration concrète rappelle surtout que les autorités, face à des opérations de cette nature et cette ampleur, partent avec un handicap terrible si les jihadistes passent à l’action sans être détectés. Pour dire les choses simplement, si ça a commencé, il est déjà trop tard, et la nécessité d’une résolution rapide de la crise s’impose, pour sauver des vies comme pour éviter que l’évènement ne se prolonge et produise un effet majeur. Cet effet est, évidemment, l’objectif des terroristes.
Entendu par la DGSI le 14 août 2015, Reda Hame, un gars qui n’en veut, n’avait d’ailleurs pas été avare de détails sur les ambitions de l’EI :
Question : De quelle manière vous a missionné Abou Omar ? (Abou Omar est le nom de guerre d’Abdelhamid Abaaoud)
Réponse : Il m’a dit de le rappeler depuis Prague. Il m’a dit que la Turquie c’était une zone rouge donc il ne fallait pas le contacter. Prague, c’était zone orange donc moins risqué, la France est en zone verte, sans risque. Il ne voulait pas me donner d’instruction avant. Il m’a juste dit de choisir une cible facile comme un groupe de personne (sic), un concert par exemple, là où il y a du monde. Il m’a précisé que le mieux après l’action s’était d’attendre les forces d’intervention sur place et de mourir en combattant avec des otages. Il a rajouté que si beaucoup de civils étaient touchés la politique étrangère de la France changerait. (C’est moi qui souligne)
La nécessité d’une intervention rapide, afin de limiter le processus d’égalisation des forces entre terroristes et Etat, a été identifiée il y a des années, en particulier par le GIGN qui applique, dit-on, le concept de shorter battle process et est même, dans mes souvenirs, le pilote national en matière de prises d’otages de masse (POM). Le RAID, qui s’est rendu à Bombay en 2009 quelques semaines après les attentats du mois de novembre 2008 et y a étudié le comportement des forces indiennes, n’est pas en reste. Les conclusions s’imposent, même aux esprits les plus lents : il faut savoir et oser intervenir vite, quitte à subir des pertes. Les policiers, les militaires, les espions et même les pompiers sont susceptibles d’être tués en accomplissant leur devoir, qui est, justement, d’éviter la mort de leurs concitoyens civils. La protection des non-combattants est en effet non seulement un devoir moral mais aussi un impératif politique.
S’agissant du RAID ou du GIGN – et même de la BRI, dont on se demande bien quel est son rôle en matière de prise d’otages de masse, le fait d’être courageux, bien entraîné et bien équipé ne suffit cependant pas. L’histoire militaire n’est pas avare de héros morts à cause d’un mauvais chef, d’un plan de bataille idiot ou d’une doctrine inadaptée. Rien ne vaut l’étude de l’ennemi, et rien ne saurait remplacer la connaissance de ses méthodes et la compréhension de ses buts afin de pouvoir anticiper ses actions et le vaincre. On ne parle que de ça, sur ce blog, depuis 2009 : VAINCRE, mais sans esbroufe, sans haine, sans hystérie. Simplement vaincre. Je dois être un mauvais Français, pour préférer la victoire aux discours.
Depuis 2008, voire depuis 2002 à Moscou, toutes ces vérités tactiques sont documentées – ici et là, par exemple. Oui, les jihadistes ne désirent que mourir en emportant avec eux otages et policiers. Oui, ils veulent faire durer l’événement. Oui, leur démarche est rationnelle – car on peut être d’une violence extrême ET d’une grande rationalité. Pourtant, rien n’est fait, et rien ne change. Les policiers en tenue, dont certains pleurent le 13 novembre devant l’horreur – et qui oserait les blâmer ? – ne sont ni entraînés, ni équipés, ni même préparés à affronter une menace que l’on sait pourtant imminente. Dotés d’une arme de poing individuelle avec laquelle ils ne tirent, pour la plupart, qu’une trentaine de munitions par an, qui plus est dans un stand, ils ne sont pas de taille face à des terroristes aguerris et déterminés. De même sont-ils impuissants à gérer des scènes de crime qui sont, en réalité, des scènes de guerre. Les responsables de ce retard tactique ont intérêt à éviter les miroirs.
C’est donc logiquement que l’Etat déploie dans nos rues des unités militaires dûment équipées et expérimentées. Il ne s’agit pas, comme on nous le dit d’épauler la Police ou la Gendarmerie, mais bien de prendre le relais de forces trop longtemps laissées dans l’ignorance de la menace jihadiste. Les événements autour du Bataclan le 13 novembre, tels que relatés par les militaires eux-mêmes, confirment la pertinence opérationnelle de la présence de soldats, aguerris, mieux armés, dans Paris. Ils sont ainsi à même de protéger les secours, participent au tri des blessés et délivrent des soins immédiats. Je ne pensais pas écrire ça un jour, mais l’appréciation froide doit l’emporter sur les préventions initiales : la présence de l’armée dans les rues, politiquement absurde, coûteuse, épuisante pour nos forces, inefficace pour prévenir les attentats, a malgré tout sauvé des vies.
Le spectacle de ces professionnels, vêtus d’uniformes différents, œuvrant pour sauver des civils est infiniment émouvant, mais il ne saurait éteindre la colère. A quoi bon tous ces discours martiaux, ces déclarations outragées et ces indignations pleines de morgue quand les acteurs de notre sécurité ont été négligés, exposés à un ennemi qu’ils ne pouvaient affronter et impuissants à empêcher un massacre inédit par son ampleur sur notre sol ? Dès le mois de janvier 2015, après les attaques des frères Kouachi, l’évidence était là, mais il faut croire qu’il est plus facile de créer des états-majors redondants que de se mobiliser réellement. Au Kenya, le massacre commis au sein de l’université de Garissa, le 2 avril (148 morts), avait été un terrible rappel de la menace. En Europe, une attaque inspirée par celle de Bombay avait par ailleurs été évitée en 2010, et la menace n’a jamais cessé de peser sur les grandes villes des Etats confrontés au jihad.
En France même, pays le plus visé par la menace terroriste, les services et autres unités spécialisées sont censés s’être adaptés à des modes opératoires vieux de plus d’une décennie. Cette adaptation doctrinale, qui aurait nécessairement modifié l’entraînement et les modes d’action, était, cruelle ironie, à l’étude quand ont eu lieu les attentats du 13 novembre. A la fin du mois de décembre, Le Parisien évoque ainsi une note de la Préfecture de Police (dont un exemplaire, qui semble authentique, est téléchargeable ici) qui prend parfaitement en compte les modes opératoires et énonce l’essentiel : Il s’agit en effet de sauver des vies en déstabilisant le schéma d’action des agresseurs par l’action des policiers.
Note du 21 décembre relative aux tueries de masse. Source : http://goo.gl/rdzE0D
Pertinentes, cette note et les trois fiches qui l’accompagnent arrivent hélas APRES les attentats de Paris, et dix mois APRES les attaques des frères Kouachi et de Coulibaly, autant dire avec une éternité de retard. Comme toujours, la check-list a été établie sur des cadavres et des décombres, comme si les inquiétudes des professionnels et les études réalisées ailleurs n’avaient pas de prise sur la haute hiérarchie. Il faut décidément relire Marc Bloch.
Je vais, par ailleurs, éviter de participer aux insidieuses polémiques qui empuantissent l’atmosphère au sujet de l’action du RAID, d’abord le 13, puis le 18 novembre (cf. ici ou là, et même ici). Il n’y a cependant hélas pas de raison de douter que l’article de Mediapart consacré à l’assaut de Saint-Denis contienne la moindre exagération – et encore ne dit-il pas tout. Tout au plus évoque-t-il, au vu des munitions tirées et du bilan final, un film cher à mon cœur.
Le refus obstiné du ministre et de quelques autres responsables d’écouter, ne serait-ce que les questions, laisse craindre des lendemains douloureux. On a, par exemple, du mal à croire que les détestables relations entre le chef de la BRI et celui du RAID – un homme qui peut, dès le 18 au soir, livrer au Figaro un récit qui sera en grande partie démenti par la suite – aient pu peser sur la gestion opérationnelle de l’affaire du Bataclan. Gageons que les choses seront dites, voire même qu’elles seront redites. Peu importent les égos et les périmètres quand il s’agit de l’Etat, de la Nation, de notre souveraineté et de nos concitoyens.
Vous en avez pas marre de toutes ces conneries, au bout d’un moment ?
Frappée durement par des ennemis qu’on n’avait pas vus venir et dont on ne savait donc rien, la France passa en quelques heures sous le régime d’état d’urgence. La décision s’imposait, et elle fut prise sans hésiter par le Président. Il s’agissait de rétablir des contrôles, d’intensifier la pression sécuritaire – manifestement insuffisante jusque là – et, rapidement, de donner aux forces de sécurité la latitude leur permettant de faire face à la menace. Il s’agissait surtout, évidemment, d’une mesure politique, d’un message de mobilisation et de fermeté envoyé à la population, soucieuse de voir la crise gérée.
Il serait bien illusoire, cependant, de croire que cet état d’exception permet de relever le défi. L’expérience montre ainsi que les mesures de ce type ne donnent des résultats que dans les premiers jours, au mieux les premières semaines. Les terroristes qui ne sont pas interpelés au cours de cette période disparaissent, sans que leur motivation soit, le moins du monde, entamée. Les chiffres, à cet égard, sont très révélateurs. Le ministre, présentant devant le Sénat le bilan de cette mesure, a avancé les données suivantes :
3.336 perquisitions ;
578 armes saisies ;
344 gardes-à-vue ;
290 assignations à résidence ;
65 condamnations prononcées ;
54 décisions d’écrou ;
28 procédures « sous la qualification terroriste », dont 23 pour apologie.
Ce qui nous donne 5 procédures visant des personnes accusées d’être plus que des sympathisantes, et ce sur 3.336 perquisitions. On sent là toute l’admirable rentabilité opérationnelle du dispositif, alors que les abus, inévitables, des uns et des autres nous ont déjà valu d’être sèchement rappelés à l’ordre par Human Rights Watch ou le Haut commissariat aux Droits de l’Homme des Nations unies et observés avec inquiétude par le New York Times. Avouons que pour la patrie des Droits de l’Homme, ça fait mauvais genre.
Il aurait été ainsi étonnant que l’état d’urgence compensât, comme par miracle, les insuffisances du renseignement intérieur. Combien de jihadistes neutralisés ? Combien d’attentats évités ? L’état d’urgence aurait sans doute donné plus de résultats si des renseignements avaient été à la disposition des forces de police et de gendarmerie. De toute évidence, ça n’a pas été le cas, et l’étude des statistiques aimablement fournies par le ministre nous disent que ces pouvoirs exceptionnels ont d’abord servi à des dossiers de droit commun. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les armes saisies et les mises en examen pour des faits liés au terrorisme : 578 armes et 28 procédures (sacré ratio…). La majorité des armes récupérées l’ont manifestement été hors de la mouvance jihadiste, et on en conclut qu’il faut donc un carnage à Paris pour faire appliquer la loi. Je ne vois pas de quoi me réjouir.
A dire vrai, les possibilités opérationnelles et juridiques théoriquement offertes par l’état d’urgence n’ont, jusqu’à présent, guère été concrétisées. Elles ne peuvent donner des résultats, en réalité, que si elles transforment en succès des renseignements recueillis par les services dont c’est la mission. L’inefficacité de l’état d’urgence est donc, là encore, à imputer à des administrations qui, sans que leurs personnels déméritent, semblent dépassées.
Le Président, qui avait bien vu que les attentats avaient été commis avant les élections régionales, n’a pas seulement proclamé l’état d’urgence. Pillant sans vergogne les propositions de certains ténors de l’opposition, il a également promis d’instituer la déchéance de la nationalité aux jihadistes. Au-delà de la parfaite inutilité opérationnelle de la mesure (déchoir de leur nationalité française des gens qui détestent être français, bien joué !), et sans m’aventurer dans un débat moral et juridique, je ne peux que noter que les mêmes qui défendent aujourd’hui la mesure comme si l’avenir du pays en dépendait n’avaient pas de mots assez durs pour la qualifier il y a cinq ans. Quand ça change, ça change, et on comprend bien que l’idée n’est pas de gouverner la France mais simplement d’être au pouvoir.
En 2010, son Eminence le nouveau Garde des Sceaux avait ainsi, sur son blog, ridiculisé le projet du Président du moment. Il avait même conclu son court billet par une formule plutôt raide :
Jusqu’à quand Nicolas Sarkozy continuera-t-il à prendre les Français pour des benêts ?
La question n’a, reconnaissons-le, rien perdu de sa pertinence, y compris en la mettant au goût du jour. M. Gandhi n’est cependant pas le seul à soudainement changer d’avis. La question, cruelle, se pose alors : où sont les convictions morales et politiques, ces opinions issues d’une véritable réflexion et qui sont supposées résister aux assauts ? On aimerait le savoir, et les réponses entendues évoquent, bien plus que des nécessités impérieuses, des calculs politiques d’une rare indécence. Les morts, qui servent à appliquer la loi, serviraient donc aussi à être (ré)élu. Inclinons-nous devant la vraie grandeur et les leçons de patriotisme qui l’accompagnent, et saluons la culture classique de responsables politiques capables, en dignes sophistes, de prouver une chose puis son contraire avec une égale conviction.
D’autres, que l’on pensait méfiants à l’égard de la force brute, ont changé de discours. M. Rihan Cypel, un homme à la personnalité attachante, s’est ainsi laissé aller à une rhétorique martiale rappelant celle d’un grand démocrate russe très aimé chez nous.
A droite, où les talents sont également nombreux, les esprits les plus acérés y sont allés de leurs propres commentaires. Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, a ainsi lancé que nous ne ferions pas de « guerre bobo ». Le concept, novateur, est désormais discuté à la Sorbonne et à l’Ecole militaire. Eric Ciotti, un homme qu’on ne présente plus tant sa contribution à la sécurité nationale est essentielle, nous a appris que « Saint-Denis [n’était] pas une ville française ». Je dois dire que ça m’a fait un choc. Enfin, l’ancien Président, Nicolas Sarkozy, a fait montre de sa subtile ironie, admirée de tous, en lançant à François Hollande « C’est quand même incroyable que les juges m’écoutent du matin au soir et oublient d’écouter les terroristes ! ». Bravo.
Le concours national de foutaises, du n’importe quoi sans entrave, a tout dit de nous et de notre pays. Abou Omar n’avait pas tort en estimant qu’un attentat majeur infléchirait notre ligne diplomatique, mais s’attendait-il à la démonstration de non-résilience offerte par nos dirigeants, un grand nombre de nos intellectuels et la quasi-totalité des éditorialistes ? Comme je ne cesse de l’écrire et de le répéter, c’est nous, cibles, victimes, qui faisons le succès d’un attentat. Plus celui-ci est violent, meurtrier, et plus il est évident que nous éprouverons des difficultés à surmonter l’épreuve. A cet égard, l’admirable sobriété des victimes, l’exceptionnelle solidité de leurs familles sont ce que je veux retenir de mon pays après le 13 novembre. Je refuse, en revanche, d’assister aux séances de déni, aux discours martiaux de dirigeants oscillant entre la sidération du candide découvrant le monde et le cynisme d’un Frank Underwood de seconde zone. Le Premier ministre, qui prétend que l’état d’urgence sera maintenu tant que la menace durera, a-t-il compris la nature de ce combat ? S’il écoute son conseiller personnel, on peut en douter.
Conscient, en tout cas, du caractère historique du moment, et n’écoutant que sa modestie, M. Valls a publié, le 6 janvier, ses discours de guerre. Tentant de mettre ses pas dans ceux de Georges Clemenceau, de Winston Churchill ou de Charles De Gaulle, il semble avoir oublié qu’on ne publie ses discours que quand la guerre est finie, et qu’on l’a gagnée. Ce n’est pas encore le cas. Pas vraiment, et il va donc falloir s’y mettre sérieusement.
Trois ans après le déclenchement de l’opération Serval au Mali contre AQMI et ses alliés, l’opération terroriste commise à Ouagadougou, les 15 et 16 janvier, rappelle que la France est confrontée aux limites de sa présence dans la région. L’intervention militaire déclenchée le 11 janvier 2013, authentique succès tactique, n’avait évidemment pas éradiqué les terroristes, comme le souhaitait le Président – dont les ambitions dans le domaine sont d’un constant irréalisme – mais elle avait permis à la fois le rétablissement de la souveraineté du Mali sur l’ensemble de son territoire et infligé des coups sévères aux jihadistes. Il est évidemment inutile de rappeler ici à ceux qui ne veulent rien comprendre que ces terroristes étaient présents et actifs dans la région bien avant la révolution libyenne. Un simple coup d’œil à la chronologie récente devrait permettre de lutter contre ce pitoyable lieu commun, mais encore faut-il avoir cette rigueur élémentaire.
Toujours est-il que les victoires initiales remportées par Serval n’avaient, sans surprise, rien réglé. Chassés, affaiblis, les jihadistes avaient su, comme sur d’autres théâtres, se disperser, se renforcer patiemment, et, utilisant notre impatience à leur avantage, attendre que le temps jouât en leur faveur. Finalement conscientes que la présence de nos troupes serait nécessaire bien plus longtemps que prévu, les autorités françaises avaient, pour dire les choses simplement, intégré les moyens et la mission initiale de Serval à l’opération Epervier pour créer le dispositif Barkhane.
Barkhane n’est, ni plus ni moins, qu’une opération de contre-insurrection régionale menée par la France sur les territoires de cinq pays (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad, Mauritanie) avec l’accord, évidemment, de ceux-ci, afin de lutter contre les réseaux jihadistes. Il s’agit, ainsi, de dépasser les contraintes imposées par les frontières (et dont se jouent les terroristes) et de mener une action militaire cohérente et sans entrave. Le dispositif français, sans jamais l’avouer, est surtout conçu pour pallier les nombreuses insuffisances des forces locales et mener une politique que personne ne semble capable de conduire dans la région puisque la seule véritable puissance de la zone, l’Algérie, brille par son absence – et ce depuis 2009 et le sabordage de son propre dispositif. Alger, d’ailleurs, n’agit qu’en sous-main, surtout au Mali, et sans vraiment peser. On ne peut que le déplorer.
Quel que soit le discours officiel des diplomates et des militaires français, l’opération Barkhane doit être vue comme la reconnaissance par Paris de l’échec des indépendances de ses anciennes colonies. Laurent Bigot, qui a écrit ici une lumineuse tribune, avait chèrement payé en 2012 sa franchise et sa lucidité. Comme de juste dans notre admirable monarchie républicaine, on tue le messager pour ne surtout pas prendre connaissance du message.
Après des années, sinon des décennies, de formations, de stages, d’opérations conjointes, les forces de sécurité locales sont en grande partie inopérantes. Parfois dirigées par des hommes dont les compétences pèsent moins que leurs affiliations, mal équipées, parfois à peine payées, elles sont plus souvent un instrument de stabilité au service du régime que de véritables outils de souveraineté. La faute n’en revient pas aux hommes et aux femmes qui les composent mais bien à leurs dirigeants et à ceux qui les soutiennent, en Europe ou ailleurs. La lecture de certains rapports avant leur caviardage ou leur réécriture complète, à Bruxelles ou à Paris, est à cet égard édifiante. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire avec attention les communiqués de l’état-major français : les troupes de Barkhane frappent le plus souvent seules, et se contentent de conduire avec les unités nigériennes ou tchadiennes des ratissages au cours desquels on tire finalement assez peu. Au moins sont-ils le prétexte à de beaux sauts de guerre sur la passe de Salvador qui font les délices des afficionados sur Facebook.
Déployée sur trois pays, l’opération B arkhane concerne, en réalité, toute la région, de la Mauritanie et du Sénégal jusqu’à Djibouti. Les moyens qui y sont déployés, malgré leur importance (3.500 hommes, des avions de combat et de transport, des hélicoptères, etc.), paraissent bien insuffisants : ils sont supposés agir directement sur un territoire (Mali + Niger + Tchad) dont la superficie équivaut à celle de l’Inde. Avouons que ça fait peu d’hommes pour beaucoup de kilomètres carrés, et ce d’autant plus que la France n’a pas que ce fer au feu. Elle combat également en Syrie, en Irak, en RCA et semble même envisager d’aller refaire un tour en Libye. Republican hubris…
A la faiblesse des moyens engagés s’ajoute la complexité d’une crise sans solution simple ou rapide. Le Sahel, ou la BSS si l’on reprend la nomenclature officielle française, constitue un fascinant cas d’école. Crise régionale, il est aussi composé de crises locales aux causes bien connues mais que personne ne parvient pour autant à résorber : tensions entre communautés, crises économiques (parfois structurelles), gouvernances imparfaites (voire franchement néfastes), phénomènes de regain religieux, etc. Rien de tout cela ne se règle à coups de discours enflammés et de plans technocratiques dont l’échec n’est pas politiquement envisageable. La stratégie française au Sahel contre les jihadistes n’en est ainsi pas une, et elle relève de la tactique : incapable, pour des raisons évidentes, d’apporter des réponses à des crises aussi anciennes et aussi profondes, que le jihadisme phagocyte et recycle, Paris met en œuvre une politique anti terroriste admirable dans son exécution et parfaitement inefficace à moyen terme.
On devrait savoir, pourtant, que la réponse militaro-sécuritaire ne peut être qu’une composante, indispensable mais insuffisante, d’une stratégie réellement ambitieuse contre le jihad. Vous me répondrez qu’il n’y a aucune raison qu’un Etat aussi aveugle aux défis qu’il affronte sur son propre territoire soit capable de faire preuve de lucidité hors de ses frontières, et vous aurez cruellement raison. A ce stade, à l’efficacité tactique des unités déployés répond l’absence totale d’impulsion politique de la part des autorités françaises à l’égard des gouvernements locaux. Aucune critique publique n’est formulée envers certains, malgré leur pratique du pouvoir, et ce silence nourrit évidemment la rancœur de bien des acteurs. De sauveurs, les militaires français sont ainsi devenus des occupants, accusés au Mali par les radicaux du sud de protéger les irrédentistes et par ceux du nord d’être les supplétifs des forces armées.
La situation, mal gérée dès le départ, est d’autant plus inextricable qu’aucun théâtre d’opérations contre des groupes jihadistes n’est jamais isolé. La lutte menée par les Français et leurs alliés contre AQMI est perçue – à raison – comme une partie d’un conflit plus vaste, à dire vrai presque mondial. Le jihad sahélien est évidemment lié à ceux menés en Algérie, en Tunisie, en Libye ou au Nigeria et au Cameroun, mais il est symboliquement connecté aux combats du Moyen-Orient ou de la zone pakistano-afghane. Les attentats réalisés ici répondent à ceux commis à là-bas, et les Français visés le sont autant en raison de l’action de la France dans la BSS qu’en raison de ce qu’elle dit et fait ailleurs.
La tendance naturelle des crises jihadistes à converger, au moins dans le discours des terroristes, donne toujours une dimension symbolique forte aux interventions militaires, en particulier occidentales. Cette réalité constitue une faiblesse à prendre en considération dès qu’une opération est planifiée, et elle rend encore plus impératif le besoin d’une véritable stratégie politique, incluant notamment un retrait du théâtre.
L’attentat perpétré à Ouagadougou doit ainsi être interprété comme la confirmation d’une dégradation de la situation régionale, et non comme un quelconque aveu de faiblesse (comment, d’ailleurs, peut-on penser cela ?). Il est, selon la bonne vieille logique jihadiste, la manifestation aussi bien de la situation locale (le Burkina a été épargné tant qu’il était un partenaire, aussi précieux qu’ambigu, des négociations avec AQMI) qu’un acte à dimension régionale (Ouagadougou abrite le QG de l’opération Sabre et accueille nombre de réunions entre services de renseignement, tout cela tournant évidemment autour de la BSS). Le défi est, enfin, directement adressé à Paris puisque l’attentat a été revendiqué par AQMI et les Mourabitoun (cf. ici), des groupes que les forces françaises traquent au Mali et au Niger depuis des mois sinon des années. Il faudra, une fois que le poussière sera retombée, peser les conséquences de cette prise de contrôle par AQMI du groupe du toujours silencieux Belmokhtar, les Mourabitoun devenant comme une sorte de branche dédiée aux opérations spéciales et/ou ambitieuses.
Le mode opératoire lui-même, que certains ont lié aux attentats de l’EI du 13 novembre, est surtout typique d’Al Qaïda et de ses alliés. On l’a vu à Beslan, Bombay, Nairobi, Garissa, In Amenas, Arlit et Agadez, Peshawar, et évidemment à Bamako le 20 novembre dernier (oui, une semaine après le carnage de Paris).
source : AFP
AQMI, en pointe contre la France, ne cesse de reprendre des forces et à échapper à un dispositif militaire qui, après avoir été dévastateur pour l’ennemi, ne parvient plus à l’empêcher de manœuvrer. Deux touristes australiens ont par ailleurs été enlevés dans ce même Burkina, autre preuve tragique s’il en était besoin que les affaires reprennent. Comme le note Jean-Dominique Merchet ici, moins de 10 engagements directs ont eu lieu en 2015 entre nos soldats et nos ennemis, pour un bilan certes appréciable mais aucunement décisif, et pour un coût exorbitant. Il serait sans doute temps de regarder les difficultés en face, et de méditer, par exemple, la puissante contribution d’Yvan Guichaoua. Mais j’imagine que ça aussi, c’est commencer à désobéir.
La Seconde Guerre mondiale, inépuisable sujet d’inspiration pour le cinéma, a été le prétexte de films géants dont la vocation était, à l’aide de moyens massifs et d’une distribution prestigieuse, de reconstituer de grandes batailles. Les exemples sont connus (Le Jour le plus long en 1962, La Bataille des Ardennes en 1965, Le Pont de Remagen et La Bataille d’Angleterre en 1969, Midway en 1976) et parfois peu convaincants ou datés. Relatant des faits d’armes devenus légendaires ou des engagements décisifs, ces productions ont souvent pêché par leur construction, trop segmentée en raison de l’ambition des scénaristes de montrer tous les protagonistes de la bataille, la lourdeur de leur propos (ces films ne montrent que des victoires alliées) et la volonté des producteurs de voir à l’écran les moyens mobilisés. La Bataille d’Angleterre, réalisé par Guy Hamilton, constitue à cet égard un échec cuisant malgré la présence de dizaines d’authentiques avions de combat britanniques ou allemands. Le film, qui aurait pu devenir une œuvre majeure du cinéma de guerre, se révèle sans intérêt, et même difficilement compréhensible. Bien malin qui, après l’avoir vu, peut décrire les grandes phases de l’affrontement entre la Royal Air Force et la Luftwaffe, et l’ensemble reste, en dépit des efforts des comédiens, d’un épouvantable ennui.
En 1977, le défi est pourtant relevé avec maestria par Richard Attenborough, acteur britannique de grand talent (vu notamment dans La canonnière du Yang-tsé, Robert Wise, 1966) devenu réalisateur et déjà auteur de deux films (Ah ! Dieu que la guerre était jolie, en 1969, et Les Griffes du lion, le récit des jeunes années de Winston Churchill, en 1972). Il s’agit, ni plus ni moins, de filmer la genèse puis le déroulement de Market Garden, une des plus importantes opérations aéroportées de la Seconde Guerre mondiale qui visait à saisir aux Pays-Bas plusieurs ponts sur le Rhin et qui s’acheva par un cruel demi-succès. Le projet, qui prend pour titre Un Pont trop loin, est particulièrement ambitieux, bénéficie de moyens considérables, d’une distribution incomparable, mais Attenborough n’accepte de le réaliser que pour pouvoir tourner son Gandhi (1982) – pour lequel il obtiendra deux Oscars.
Preuve de son talent, le cinéaste ne se laisse pas happer par les considérables moyens de sa production et parvient à filmer une gigantesque opération militaire de façon intelligible, en associant habilement considérations stratégiques, manœuvres de grandes unités, combats de rue et dimension humaine. Les combats sont filmés au plus près, mais on ne perd jamais de vue la logique de cette bataille : pour les Alliés, s’emparer des ponts et les tenir jusqu’à l’arrivée de la composante terrestre de leur offensive, et pour les Allemands reprendre les ponts ou les détruire. Sans doute le caractère tragique de la bataille contribue-t-il à rendre le film passionnant, la tragédie l’emportant sur les sempiternels accents cocardiers du genre. Tiré, comme Le Jour le plus long, d’un livre de Cornelius Ryan, Un Pont trop loin lui est infiniment supérieur. Il ne souffre pas, en particulier, des différences stylistiques dues à la présence de plusieurs réalisateurs, et les acteurs y sont réellement dirigés.
La distribution, à cet égard, relève de la gageure, tant il semble ne pas manquer une seule star des années ’70 – et des décennies suivantes. On trouve là, en effet, Dirk Bogarde, Gene Hackman, Sean Connery, Robert Redford, Ryan O’Neal, James Caan, Jeremy Kemp, Michael Caine, Edward Fox, Anthony Hopkins, Maximilian Shell, Hardy Krüger, Liv Ullmann, Elliott Gould, Ben Cross, sans parler du maître Laurence Olivier. A aucun moment ce casting phénoménal ne constitue cependant un poids, et il contribue, au contraire, à mettre en évidence l’importance des nombreux protagonistes. Là où certaines superproductions se fourvoyaient dans l’étalage vain de célébrités, le film d’Attenborough fait preuve de subtilité et aucune des stars présentes ne tente ainsi d’écraser les autres.
Un Pont trop loin, malgré sa volonté de reconstituer un engagement de cette importance, n’est cependant pas un documentaire. Il relaye une certaine vision de la bataille, et peut être vu comme un film engagé. Le maréchal Montgomery, qui n’apparaît pas, est comme une ombre qui plane sur le désastre final, tandis que le général Browning, interprété par Dirk Bogarde, est présenté comme son responsable, aveugle et sourd aux avertissements.
Le film, au-delà de son parti-pris et de ses omissions, n’en reste pas moins porteur de bien des leçons. Personne ne conteste ainsi la nécessité de combattre le Reich nazi jusqu’à sa capitulation, et personne n’épargne même ses efforts dans ce but, mais Market Garden est présentée comme un opération déclenchée au moins autant pour des raisons politiques (Eisenhower permettant aux Britanniques, et singulièrement à Montgomery, de se mettre en avant) que militaires. Ces enjeux, diplomatiques et personnels, conduisent à faire taire les remarques formulées par les commandants de terrain – dont le général polonais Sosabowski (Gene Hackman), à minimiser les inévitables difficultés nées d’une trop grande complexité, à surestimer la puissance des forces alliées engagées tout en ne retenant que les estimations les plus optimistes de celles de l’ennemi, à ne pas prendre en considération les inévitables frictions lors de la mise en œuvre du plan, lui-même établi à partir de constats volontairement biaisés et en oubliant, très opportunément que l’ennemi, ô surprise, manœuvre. Allez savoir pourquoi ça me rappelle quelque chose. Mais quoi ? #Onseledemande
Le général Desportes a le défaut d’écrire ce qu’il pense, de penser ce qu’il écrit, et de ne jamais hésiter à le dire. Dans un pays où les critiques sont toujours perçues par les gouvernants comme des actes de sédition, la chose est rare et agace. On se souvient qu’en 2014, alors que l’opération Sangaris s’annonçait déjà comme une mission à l’issue incertaine, le ministre de la Défense, peu sensible aux vertus du débat d’idées, avait fort élégamment rappelé que le général Desportes n’était plus aux affaires et que son opinion n’avait guère de valeur. Le ministre, comme c’est la mode, avait ainsi révélé une tendance à l’anti intellectualisme, naturellement pénible qui devient réellement handicapante en ces temps troublés.
C’est le même général Desportes qui, il y a quelques semaines, a publié un petit livre agacé et cruel (La Dernière bataille de France, Gallimard, « Le Débat », 208 pages). En quelques dizaines de pages, claires, argumentées, acides et souvent inquiètes, il dresse le bilan des décennies d’aveuglement, de renoncements, de dogmatisme et de candeur ayant abouti à la situation catastrophique dans laquelle se trouve actuellement notre outil de défense.
Pointant sans pitié l’absence de stratégie, les incohérences de notre diplomatie, et la faiblesse du débat national, le général Desportes, grâce à quelques formules assassines, règle ses comptes. On a le droit de ne pas souscrire à certaines de ses analyses, en particulier sur la Libye et la Sahel (où le feu couvait avant 2011), mais force est de reconnaître que les diagnostics sont pertinents, et souvent impitoyables.
Le texte, évidemment, n’est pas exempt de quelques faiblesses. Son propos principal, qui traite de l’effort de défense, est ainsi repris à plusieurs reprises, comme délayé, et donne le sentiment que le plan de l’ouvrage tourne en rond. Mais, après tout, ne dit-on pas que la pédagogie est l’art de la répétition ? De même pourra-t-on regretter une poignée de formules qui pourraient laisser penser que le coup de gueule du général Desportes relève d’une forme de corporatisme – alors qu’il n’en est rien. L’ensemble, écrit d’une plume alerte, se révèle cependant vivifiant et rappelle que le monde nécessite autre chose que des décisions cosmétiques pour que notre pays soit en mesure d’y maintenir le rang que nous estimons être le sien.
Le général Desportes, dont le livre a été publié quelques semaines avant les attentats du 13 novembre, a cruellement vu juste. Tout le monde n’a pas son talent.
Vous voulez de l’intelligence, de la culture, du travail, de la rigueur, de la profondeur, du talent, de la hauteur de vue, de l’indépendance d’esprit, de la solidité dans l’épreuve ? Vous allez être servis, je vous en donne.
Les amis, et pour certains mes maîtres, je ne vous ai pas tous rencontrés, mais je vous lis, vous m’inspirez, vous m’aidez, vous m’ouvrez des voies, vous me corrigez. Je vous aime comme des compagnons non combattants, malgré tout en première ligne, notre première ligne, celle des idées et du savoir contre l’ignorance, la leur comme la nôtre.
Un Airbus A321 de la compagnie russe Metrojet s’est donc écrasé, le 31 octobre en début de matinée, dans le centre du Sinaï, et aucun des 224 passagers et membres d’équipage n’a survécu à la catastrophe. Après quelques dizaines de minutes d’une confusion finalement bien compréhensible, et alors que certains voyaient déjà le malheureux avion s’approcher de Chypre, les autorités égyptiennes ont confirmé la réalité de la tragédie tandis que des moyens se déployaient afin de sécuriser les débris et récupérer les dépouilles des victimes, toutes, évidemment, civiles.
Pour un obsessionnel tel que moi, la disparition d’un avion de ligne au-dessus du Sinaï ne pouvait que susciter des doutes, mais la rigueur que mes maîtres m’ont péniblement enseignée m’empêchait d’avoir, justement, autre chose que des doutes, ou un vague pressentiment. Il existe quantité de raisons purement techniques et mécaniques capables d’expliquer la destruction d’un Airbus, et ça aurait été aller bien vite en besogne, alors que l’épave n’avait pas encore été retrouvée, que d’affirmer qu’un acte de malveillance était à l’origine de la tragédie. Il reste que la situation sécuritaire en Egypte, et en particulier dans le Sinaï, même au sud, incitait à conserver encore un peu l’hypothèse d’un attentat. Après tout, et malgré l’apparente amnésie de quelques uns, la destruction criminelle d’avions civils en vol n’a rien d’une nouveauté, et il existe plusieurs conventions des Nations unies consacrées au terrorisme aérien, celle de 1971 (ici) traitant précisément de l’usage d’explosifs à bord. Je sais bien qu’on ne peut pas demander plus aux frères Volfoni qu’aux fils de Charlemagne, mais la connaissance des faits marquants d’un domaine que l’on prétend traiter ne devrait pas être superflue. L’attentat de Lockerbie, c’était en 1988. La destruction du DC-10 d’UTA, en 1989. Et le vol 182 d’Air India, en 1985.
Dans l’après-midi du 31 octobre, alors qu’on s’apprêtait à déguster la finale de la Coupe du monde de rugby, un communiqué de la Wilaya du Sinaï de l’Etat islamique (EI), diffusé en plusieurs langues – dont le français – par les canaux habituels, est venu plomber l’ambiance. Affirmant que le groupe avait « provoqué le crash » de l’appareil, le communiqué, qui par ailleurs n’apportait aucun élément de preuve, indiquait que la catastrophe était une réponse à la « présence » russe en terre musulmane (comprendre, sans le moindre doute, la Syrie). Forcément, ça changeait tout – et venait conforter les doutes que nous avions été quelques uns à exprimer.
Le communiqué de l’EI ne prouvait donc rien, mais il était d’autant plus troublant 1/qu’il venait confirmer la menace croissante contre la Russie et ses intérêts à la suite de son intervention tonitruante en Syrie 2/qu’il était émis par un groupe qui jamais auparavant ne s’était attribué (et non, pas même lors de l’attentat du Bardo) un attentat auquel il n’avait pas, au minimum, participé 3/que l’EI, dont la stratégie en terme de communication est, hélas pour nous, d’un grand professionnalisme, n’avait aucun intérêt à se décrédibiliser en revendiquant une catastrophe aérienne qui n’aurait été due qu’à un tragique problème technique – comme, par exemple, les dégâts mal réparés d’un accident ancien.
Face à la perte de cet avion et au communiqué, crédible, de l’EI s’en attribuant la responsabilité, le plus sage aurait été de reprendre les quelques faits connus, d’étudier le contexte et d’attendre que tout cela se décante. Mais, pour des raisons qui restent mystérieuses, et alors qu’aucun élément objectif ne permettait ni de rejeter le texte de l’EI ni de le prendre pour argent comptant, certains décidèrent de le tenir pour nul et non avenu. La démarche aurait pu être intellectuellement stimulante si elle s’était appuyée sur un raisonnement construit, mais ce ne fut hélas pas le cas. Deux arguments principaux furent alors avancés : 1/l’EI n’avait pas de missile capable de frapper à cette altitude – ce qui tombait bien, puisque, justement, un missile n’était très certainement pas en cause 2/ ça n’était jamais arrivé.
Je dois avouer que ce dernier argument m’a proprement sidéré. On savait déjà qu’un fait ne doit pas se produire car cela serait trop horrible – oh non mon Dieu, pas ça. On sait désormais qu’un fait ne peut pas s’être produit car ce serait trop horrible – oh non mon Dieu, pas ça. De même que les Ardennes sont infranchissables, que les Anglais n’auront pas d’archers à Azincourt et que les Japonais ne maîtrisent évidemment pas la guerre aéronavale, voilà que l’EI ne saurait avoir détruit un avion en vol puisqu’il ne l’a jamais fait avant. Ben oui, faut admettre, c’est logique, et avec une telle logique, selon la formule bien connue, personne n’aurait jamais mangé d’oursin. Si l’on pousse ce raisonnement à ses extrémités, rapidement atteintes, il va de soi que l’EI jamais n’aurait tiré un missile contre un bâtiment des gardes-côtes égyptiens au mois de juillet dernier, n’aurait jamais isolé pendant quelques heures la ville de Sheikh Zuweid au mois de juin dernier à la suite d’une spectaculaire offensive terrestre, ou n’aurait abattu d’hélicoptère militaire dans le Sinaï en 2013. Ben non, puisqu’il ne l’avait jamais fait auparavant.
Alors que, selon un réflexe orwellien typique de la merveilleuse démocratie égyptienne, le président Al Sissi a affirmé aujourd’hui que relayer la thèse de l’attentat relevait de la propagande pro-jihadiste (une attachante façon de considérer, et la diffusion de l’information et la maturité politique de ses concitoyens), il faut admettre que les soupçons se font de plus en plus pressants. A Paris, dans des milieux où, selon le mot de Coluche, on s’autorise à penser, la piste terroriste est prise avec le plus grand sérieux. Reste que, en l’absence de tout fait supplémentaire, on n’est pas beaucoup plus avancé que samedi soir. L’EI, en tardant confirmer son implication, prend le risque de perdre de sa crédibilité, ce qui n’est pas son genre, et il est donc permis de penser, si on retient la thèse d’un acte terrorisme – qui plus est relativement complexe à réaliser – que sa stratégie de communication a prévu autre chose.
On pense alors à ce que réalisa le 29 octobre 2010 (amusante coïncidence) Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA), la franchise bien connue d’AQ au Yémen. Bien que son projet d’attentat aérien ait été déjoué (l’affaire est plus complexe que ça, mais passons), le groupe le détailla quelques semaines plus tard dans un numéro devenu mythique d’Inspire. Cette revendication, apaisée, permit d’exposer les buts et le mode opératoire de l’opération. Rien ne permet, à ce stade, d’exclure une telle pratique de la part de l’EI, qui ne néglige pas dans Dabiq de recourir à l’autocélébration mêlée d’ironie à l’encontre de ses ennemis – toujours plus nombreux.
Si la catastrophe du 31 octobre n’a pas de cause criminelle, il faudra la classer parmi les nombreuses tragédies qui, depuis des décennies, endeuillent le transport aérien. S’il s’agit bien d’un attentat aérien, il s’agira du premier du genre jamais réalisé par l’EI, et du premier réussi par un groupe jihadiste depuis des années – et il s’agira donc aussi, en creux, d’un échec pour Al Qaïda. La Russie pourra sans doute y voir la première riposte de taille de l’EI à son intervention en Syrie, et on pourra alors se souvenir que le pays a déjà connu des attaques d’importance depuis une vingtaine d’années de la part des islamistes radicaux du Caucase, mais toujours sur son sol. C’est, en réalité, pour l’Egypte que le choc sera le plus rude. Après des mois d’opérations de plus en plus importantes, et des bilans de plus en plus exagérés, l’armée – au pouvoir, quoi qu’on dise – se verra confrontée à l’échec de sa stratégie, bien sûr dans le Sinaï mais aussi dans le reste du pays, alors qu’un attentat a été évité de justesse devant un hôtel du Caire il y a quelques jours.
Presque quatre jours après la chute de cet Airbus et la mort de 224 personnes, aucune certitude n’est donc apparue. Je reste, pour ma part convaincu qu’il s’agit d’un attentat et que la revendication de la Wilaya du Sinaï n’a rien de fantaisiste. Je reconnais cependant volontiers que ce sentiment ne repose que sur des éléments de contexte et aucune preuve directe, pour reprendre l’attachante expression des services de renseignement américains. Ceux qui doutent de la crédibilité de cette revendication ont pour leur part quelques arguments intéressants à articuler, mais qu’ils nous épargnent, de grâce, les enchaînements douteux de certitudes sans fondement. Ce n’est pas parce que des faits ne se sont jamais produits qu’ils ne se produiront jamais, et c’est pour cette raison que la langue française possède le mot « inédit ». Qu’ils soient bien conscients, également, qu’avoir raison à la fin d’un mauvais raisonnement n’a rien de bien convainquant. Et, pour tout dire, si on pouvait démontrer que l’EI n’a pas assassiné 224 civils après avoir tiré profit des failles de la sécurité aéroportuaire égyptienne, j’en serais le premier soulagé.
Le 25 mars 2001, Julia Roberts remporte l’Oscar du Meilleur premier rôle féminin pour son interprétation d’Erin Brockovich dans le film éponyme réalisé par Steven Soderbergh. Quelques minutes avant elle, Benicio Del Toro a remporté celui du Meilleur second rôle masculin pour la façon dont il a donné vie à un policier mexicain dans Traffic, un autre film de Soderbergh. Le cinéaste surdoué, Palme d’Or à Cannes à 26 ans pour Sexes, mensonges et vidéo (1989), est en effet en compétition, cette nuit-là, avec deux films, également virtuoses mais très différents – et très politiques. Il est lui-même nommé deux fois, ce jour-là, pour l’Oscar du meilleur réalisateur.
Erin Brockovich, à la mise en scène élégante et ludique, conte la lutte acharnée d’une femme contre une entreprise pollueuse – et pour sa dignité (un sujet qui sera à nouveau traité en 2007, avec plus de noirceur, par Tony Gilroy dans Michael Clayton, produit par le même Soderbergh et Clooney, via leur société Section Eight). Soderbergh y démontre sa maîtrise des codes hollywoodiens, mais y imprime sa marque et y glisse, une nouvelle fois, ses références aux années ’60 – comme dans L’Anglais (The Limey, avec Terence Stamp et Peter Fonda), l’année précédente.
Traffic, adapté de la série britannique Traffik, (1989, Alastair Reid, diffusée sur Channel 4), se présente, pour sa part, comme un film choral traitant, selon différents points de vue, de la réalité du narcotrafic entre le Mexique et les Etats-Unis. Comme toujours, Soderbergh y économise ses effets (pas une seule véritable scène d’action en près de deux heures et demie, sur un sujet qui a donné le récent Sicario, de Denis Villeneuve) et offre une remarquable direction d’acteurs, tous admirablement choisis, par ailleurs. On trouve là certains des membres de sa bande (Don Cheadle, Luis Guzman, Albert Finney), tandis que d’autres personnalités intègrent ici son univers (Michael Douglas, Catherine Zeta-Jones, Benicio Del Toro, Topher Grace).
Le projet, pour le moins ambitieux, vise à exposer les enjeux du narcotrafic, policiers, sécuritaires, sociaux, politiques, administratifs, sans jamais délaisser les hommes et les femmes qui l’animent ou le combattent. Le récit s’articule ainsi autour de personnages révélateurs d’un aspect particulier du trafic de drogue : Benicio Del Toro, policier à Tijuana ; Michael Douglas, devenu le drug czar de l’Administration américaine à Washington ; sa fille, Erika Christensen, lycéenne et junkie à Cincinnati ; et en Californie, Don Cheadle et Luis Guzman, policiers, et Catherine Zeta-Jones, épouse du chef d’un cartel (Steven Bauer, clin d’œil au Scarface de Brian De Palma, 1983 – avant son apparition dans un rôle similaire dans la 4e saison de Breaking Bad, en 2011).
Ces personnages permettent au cinéaste, grâce à Stephen Gaghan (Oscar du meilleur scénario, et plus tard nommé pour celui de Syriana) de faire œuvre de pédagogie sans jamais tomber dans la démonstration, et encore moins dans le moralisme. Les uns et les autres font ce qu’ils ont à faire, selon leurs logiques propres, se croisent et interagissent parfois comme dans une version criminelle de Short Cuts (1993, Robert Altman, d’après Raymon Carver). La froideur, apparente, de Soderbergh, ne vaut cependant pas approbation, et on voit bien, à suivre Michael Douglas à la recherche de sa fille, Benicio Del Toro manœuvrant entre l’armée de son pays et la DEA américaine, ou Catherine Zeta-Jones succédant à son époux, qui sont les criminels, qui sont les victimes et qui sont ceux qui luttent contre le trafic de drogue.
Usant de filtres de couleur, Soderbergh donne à chacun de ces points de vue une identité visuelle liée aux personnages et aux lieux. Benicio Del Toro, policier à Tijuana, est filmé dans des teintes jaunes, au grain très visible, suggérant la chaleur étouffante du pays. Michael Douglas, juge devenu le drug czar de l’Administration américaine, et sa fille se meuvent dans des images d’un bleu glacé à Washington et Cincinnati. Catherine Zeta-Jones et le duo Cheadle/Guzman sont, quant à eux, filmés dans une lumière éclatante, sous le ciel bleu, presque paradisiaque, de la Californie du Sud.
Aux côtés de ces têtes d’affiche peuvent être admirés de nombreux seconds rôles, tous impeccables : Jacob Vergas, Amy Irving, Miguel Ferrer, Viola Davis, Dennis Quaid, Benjamin Bratt, James Brolin, Jose Yenque, Enrique Murciano, Clifton Collins Jr., John Slattery, Jack Conley, autant de visages vus et revus à la télévision ou au cinéma depuis des années et qui donnent de la substance à leurs personnages. La qualité de la distribution confirme d’ailleurs l’exigence mise par Soderbergh dans la réalisation de son film, peut-être le plus grand de sa carrière, parfaite rencontre entre ses exigences artistiques (dans la narration, dans le montage, dans la musique) et celles d’un projet destiné au grand public. Il alternera ensuite la comédie de luxe (la série des Oceans’11, 12 et 13) et les films conceptuels (Full Frontal, The Bubble, The Girlfriend Experience) avant de revenir à des projets de genre (The Good German, The Informant, Haywire, Contagion ou Magic Mike, par exemple) mais sans retrouver le parfait équilibre qui caractérise Traffic.
A la différence de The Wire (2002-2008), qui étudiait le fonctionnement concret et les ravages du narcotrafic à Baltimore, Traffic se concentre sur la complexité du phénomène et les immenses difficultés auxquelles sont confrontés ceux qui le combattent. A mesure que le récit se développe, on voit ainsi le duo de policiers Guzman/Cheadle être la victime de la concurrence entre administrations, jusqu’à devenir la cible des trafiquants eux-mêmes. Les conversations avec Miguel Ferrer, devenu témoin protégé, au sujet de la logique du trafic et de la compétition entre organisations criminelles constituent de cruelles initiations pour les policiers, confrontés aux limites de leur action et à l’habileté de leurs adversaires.
C’est cependant pour Michael Douglas que l’initiation est la plus pénible. Nommé par le président à un poste très visible, il découvre rapidement qu’on va plus lui demander de faire bonne figure que d’obtenir des résultats. Son prédécesseur, un général (James Brolin, plus vieux baroudeur que jamais), l’accueille d’ailleurs sur le constat d’un échec comme il n’en avait sans doute jamais connu dans sa carrière : I’m not sure I made the slightest difference. I tried. I really did. Cet aveu n’est que la première étape d’un cheminement qui va conduire Michael Douglas a prendre la mesure de l’ampleur, proprement hors de contrôle, du trafic qu’on lui demande, au moins publiquement, de réduire.
Sans jamais être le moins du monde ambigu à l’égard des narcos, tous présentés comme des criminels froids et calculateurs, Soderbergh expose parfaitement les logiques infernales de la guerre contre la drogue. Impuissants à enrayer le trafic, les autorités américaines, piégées par leur discours martial, sont condamnées à alimenter sans cesse une machine répressive qui ne répond à presqu’aucune des questions posées par le phénomène. Devenue un enjeu politique dont le succès n’est mesuré qu’en nombre d’arrestations et de saisies, la politique antidrogue américaine que Michael Douglas est censée incarner et améliorer ne fonctionne pas, mais il est impensable de le reconnaître, en particulier après tant de morts, de milliards investis et d’années de discours binaire. L’inefficacité stratégique de la guerre contre la drogue ne doit cependant pas interrompre la nécessaire lutte, tactique, des services de police et des agences spécialisées contre les trafiquants, et le système, à la limite de la schizophrénie, devient tout autant incontrôlable que le trafic qu’il combat.
La visite de Michael Douglas à l’El Paso Intelligence Center (EPIC) le confirme dans ses (nos ?) craintes. La structure, méritoire tentative de l’administration de coordonner ses composantes et de produire des résultats, n’est en réalité qu’un montre impuissant face à un adversaire encore plus puissant que lui et, surtout, infiniment plus réactif et souple. Là, dans des locaux luxueux, avec des moyens particulièrement sophistiqués, les fonctionnaires de la première puissance militaire du monde ne peuvent que constater leur échec, sans jamais pouvoir admettre que leur pays est une partie du problème – si ce n’est son cœur. Le passage au sein de l’EPIC illustre, quelques mois avant la création du Department of Homeland Security (DHS), après les attentats du 11 septembre 2001, l’inanité de la création de nouvelles structures administratives massives, condamnées à passer plus de temps à gérer leur complexité interne qu’à affronter celle du monde, et d’autant plus inutiles que les constats à partir desquels elles ont été bâties sont faux, biaisés, incomplets. La leçon n’a toujours pas été apprise, d’ailleurs, et le cirque politico-médiatique autour de la lutte contre le narcotrafic n’a été que la répétition de celui qui s’est mis en branle autour de la lutte contre le jihad.
Les premières semaines de son mandat permettent à Michael Douglas de réaliser à quel point il est déconnecté, à Washington, de la réalité du terrain (LE TERRAIN, LES GARS), selon la règle bien connue qui dit que plus on est puissant et entouré, moins on voit vraiment les faits et les hommes. De fait, placé au sommet d’une pyramide administrative, scruté par la classe politique, entravé par les luttes entre structures et l’absence de consensus intellectuel autour du narcotrafic (la scène du cocktail à Georgetown est édifiante, à cet égard), le tsar antidrogue, qui vit au sein de sa famille la réalité la plus crue de l’addiction, finit par lâcher prise, non par renoncement mais par honnêteté intellectuelle face à une tâche impossible. La mission l’intéressait, mais pas le pouvoir. Tout le monde n’a pas de tels scrupules.
La sortie spectaculaire de Michael Douglas, que le film prend soin de ne pas nous montrer, est l’aboutissement d’un processus qui voit, au Mexique Benicio Del Toro avancer à petits pas (scène finale, pleine d’espoir) tandis que Catherine Zeta-Jones, impitoyable, reprend les rênes de l’empire. Dès sa visite à l’EPIC, Douglas a compris que toute la stratégie mise en œuvre, au mieux était sans effet, au pire aggravait le problème en suscitant plus de violence. De retour en avion, avec son équipe, il cherche de nouvelles idées et contemple l’impasse dans laquelle tous se trouvent.
Film magistral, Traffic, qui vaudra à Soderbergh l’Oscar du meilleur réalisateur, a eu, dès sa sortie, de terribles résonances au sein des services de contre-terrorisme. L’impuissance politique et intellectuelle des responsables américains, malgré leur puissance policière et technologique, ne pouvait, déjà en 2000, que nous frapper par sa cruelle pertinence et nous renvoyer à ce que nous vivions au bureau. Les enjeux multiples, croisés, d’un phénomène qui ne peut être réduit à sa simple dimension criminelle, évoquaient ceux que nous observions chaque jour. Si pas un des fonctionnaires ou militaires engagés contre le jihad n’a jamais remis en cause la nécessité de lutter, parfois violemment, parfois illégalement, aucun n’a jamais pensé que la répression était la seule solution et que la politique ou le travail social n’étaient pas pertinents. Encore faudrait-il, pour que nos dirigeants, s’en convainquent, qu’ils cessent de lire le monde avec des grilles qui, n’ayant jamais été pertinentes, ne le sont pas plus aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier.
Comme dans The Wire, le constat d’une guerre sans fin faute de solution est omniprésent dans le film et Traffic, malgré son sujet, est sans doute un des moyens les plus intelligents de comprendre pourquoi, dans un autre domaine, nous sommes encore et toujours tenus en échec – peut-être parce qu’il n’y a pas de solution à un phénomène historique intrinsèquement lié à ce que nous sommes.
Après les Etats-Unis et le Royaume-Uni, la France a donc reconnu qu’elle éliminait ceux des jihadistes dont elle ne pouvait disposer par des moyens légaux. Cette évolution, inévitable à défaut d’être souhaitable, aurait pu être l’occasion de présenter enfin à une population inquiète la froide détermination de nos gouvernants, capables d’appréhender la menace avec hauteur et de ne pas reculer devant certaines mesures extrêmes, mises en œuvre à l’issue d’un processus décisionnel rationnel. Hélas, et comme si nous ne pouvions échapper à nos habitudes de baltringues, il a fallu que cette décision, loin d’être anodine, soit annoncée entre deux portes par un conseiller ministériel sans doute émoustillé. La question a, par la suite, été sèchement éludée par le Premier ministre, toujours prompt, cependant, à invoquer la défense sacrée de la Nation et de la République, tandis que le ministère de la Défense, contre toute évidence, gardait un silence que l’on qualifiera, au choix, de prudent ou de gêné – à moins qu’il ne soit les deux.
Récitant de façon peut-être un peu scolaire des éléments de langage qui ne semblent pas l’avoir convaincue outre mesure (et qui ont peut-être été écrits au Quai plutôt que place Vendôme), Mme Taubira, Garde des Sceaux et femme de gauche s’il en fut, a, dans Le Monde, justifié le principe de frappes qui, pour l’heure, n’existent donc pas. Il faut saluer, une fois de plus, l’excellence de la communication gouvernementale et son extrême cohérence. J’ajoute que cette dernière prise de position publique, qui vient à l’appui de l’invocation par Paris d’une nécessaire « légitime défense » en vertu de l’article 51 de la Charte des Nations unies, équivaut à un début de reconnaissance par la France de l’Etat islamique en tant qu’Etat. Je ne dis pas que ça me choque, mais avouez que la chose est notable.
L’élimination ciblée de jihadistes n’est évidemment pas une mesure anodine, et le fait qu’elle soit ainsi rendue publique – en partie pour des raisons de politique intérieure – constitue, comme je l’ai déjà dit, une erreur. Un des défis majeurs auxquels sont confrontés les responsables d’une politique anti terroriste est en effet de trouver le juste équilibre entre les nécessaires actions de prévention/répression exercées sur les groupes qui nous menacent et les effets inverses qui ne manqueront pas d’être produits par ces actions. Il s’agit, pour faire simple, de ne pas aggraver la situation par des opérations inopportunes ou surdimensionnées, et dans le même temps, de ne pas laisser la menace se développer par une retenue excessive. Cette équation, sans solution à ce stade, est transposable sur tous les théâtres extérieurs où les Occidentaux – Russes compris, dans ce cas – interviennent. Ne rien faire, c’est laisser l’adversaire se développer à son initiative. Agir, c’est, s’agissant du jihad, alimenter la propagande ennemie et susciter des vocations. Il faut donc faire ça en ayant identifié les risques et avoir, grâce à une stratégie solide, conscience que la route sera longue et cahoteuse mais qu’elle doit être empruntée. Les postures de matamore sont sans utilité dans ce contexte, quand elles n’incitent pas simplement à rigoler, et on voit à quel point sont également ridicules ceux qui geignent au moindre coup de feu (« La fabrication de l’ennemi » et autres foutaises qui fleurent bon l’héritage de Georges Bonnet) et ceux qui, rêvant d’une carrière au service de l’Etat qu’ils n’ont pas eue, appellent à des épurations internes et le lancement de nouvelles croisades – dont nous connaissons tous les indéniables succès.
Le recours à de telles extrémités opérationnelles, de la part de responsables ayant souvent adopté publiquement des postures morales outrées, ne doit cependant pas être – seulement – moqué (même si on aimerait connaître la position de Jean-Jacques Gandhi sur ce point). Ces actions clandestines révèlent, en effet, à la fois l’impuissance, régulièrement commentée sur ce blog, des politiques traditionnelles à l’égard de la menace jihadiste et l’urgence d’agir alors que le danger n’a jamais été aussi grand.
Le constat, mille fois répété depuis des mois par les gouvernants, d’une menace immédiate et hors de contrôle n’a jamais été aussi terriblement vrai. Partout, au sein des services spécialisés comme auprès des observateurs les plus avertis on sent monter l’angoisse de l’inéluctable, alors qu’il est manifeste que la mobilisation des moyens et des énergies ne parvient pas à produire des résultats durables.
Il serait, ici, faux et injuste de dire que nos services ne se démènent pas en tout sens pour neutraliser les individus, cellules et réseaux qui projettent de réaliser des attentats en France. Jamais, sans doute, depuis des décennies la mobilisation de notre appareil de sécurité, intérieure et extérieure, n’a été aussi intense, et pourtant le constat d’échec est partout le même. Il faut dire que jamais non plus la menace terroriste n’a été à la fois aussi intense et complexe, portée par des acteurs différents, parfois concurrents, parfois coordonnés, agissant sur ordre ou de façon autonome, voire spontanée.
Face aux services, dont on nous présente parfois une vision un peu trop idyllique, la mouvance jihadiste avance en ordre dispersé. Nous trouvons là des individus menant ce que l’on nomme désormais un jihad solitaire – à ne pas confondre avec le loup du même nom – et répondant aux appels des grandes organisations, comme l’EI ou AQ. Sans formation particulière, ils compensent leur manque d’expérience par leur volonté d’agir et la fragilité des cibles qu’ils attaquent. Celles-ci, quoi qu’affirme le ministre de l’Intérieur, ne peuvent d’ailleurs pas toutes être défendues dans un pays qui en compte une infinité. Dangereux, imprévisibles, ces jihadistes solitaires inexpérimentés sont, à leur façon, la chance des services de sécurité, car leur faible compétence les conduit à des erreurs opérationnelles (affaires de Villejuif ou du Thalys). Nier pour autant leur capacité de nuisance, comme le font certains, bloqués dans de vieux fantasmes dignes d’un mauvais film d’espionnage, est non seulement idiot mais dangereux. Les terroristes réels, anarchistes russes ou militants de la RAF, n’ont que très rarement été de grands opérationnels.
Les jihadistes peuvent également agir au sein de microcellules, là encore totalement autonomes (affaire de Sarcelles) ou au contraire liées à des organisations extérieures (affaire Kouachi). Le risque existe alors (affaire de Verviers) d’une opération ambitieuse, et la tendance, observée depuis plus de dix ans (Al Khobar et Beslan en 2004, Bombay en 2008, Benghazi en 2012, In Amenas et Nairobi en 2013, Peshawar en 2014, Garissa en 2015) est celle de la réalisation d’un attentat dynamique dans notre pays.
Ce risque, que les autorités envisagent depuis 2008, est devenu concret à la fin de l’été 2010, lorsqu’un projet européen a été déjoué, en partie grâce à des frappes répétées de drones américains (ben oui, ça sert à ça) en Afghanistan contre des cellules jihadistes originaires d’Asie centrale – les mêmes que l’on verra à l’œuvre en 2012 lors de l’affaire Merah. Comme toujours, il est possible d’imaginer quantité de scenarii terrifiants (un piège dans lequel tombent régulièrement certains responsables) mais le plus important est d’identifier ceux qui permettent de dimensionner la riposte : attaques simultanées ou séquencées ? Seulement à Paris ou sur l’ensemble du territoire ? Quelles sont les cibles à protéger en priorité ? Quels sont les moyens à engager ? Selon quelles règles ? Quelles sont les pertes acceptables ? Quels sont les dégâts que l’on peut gérer et ceux qui feront d’un évènement sécuritaire une crise majeure ? De quoi avons-nous besoin ? Cellules de crise, services de secours, équipes d’enquêteurs et d’analystes, unités d’intervention, processus décisionnel raccourci, éléments de langage, etc.
Il faut, en effet, impérativement lutter contre le processus intellectuel qui transforme la peur de l’évènement en certitude qu’il ne se produira pas. La possibilité d’un bain de sang en France, après les carnages vus depuis vingt ans et les attentats régulièrement évités, n’a ainsi rien de théorique. En réalité, l’Histoire et les dernières années nous enseignent que ce n’est pas parce qu’une crise ne doit pas se produire qu’elle ne se produira pas. Au contraire, serais-je même tenté d’écrire, et on n’a jamais fait mieux, pour concevoir des défenses et des attaques efficaces, que de correctement comprendre l’ennemi. On me pardonnera de ne pas seulement compter sur la MIVILUDES sur ce point.
Les acteurs décrits plus hauts peuvent être inspirés aussi bien par l’Etat islamique que par Al Qaïda. Se focaliser sur les filières de volontaires à destination de la Syrie et de l’Irak est une erreur, qui nous a déjà coûté cher, et il n’est sans doute pas inutile, une fois de plus, de rappeler que le jihad français a une profondeur historique qui permet à des anciens, du GIA ou du GSPC, de côtoyer des gens s’étant éveillés à la cause après l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis (2003) et d’autres, encore plus récemment convaincus.
Face à ce phénomène, les services ne peuvent que constater la saturation des défenses mises en place. Cette saturation est due tout autant au nombre de cibles à évaluer et à éventuellement traiter qu’à la quantité, ahurissante de renseignements recueillis. Les cibles, en effet, se comptent non seulement par centaines, mais elles sont toutes largement équipées en moyens de communication modernes, utilisés sous divers pseudonymes et selon des règles de sécurité que l’on peut apprendre en regardant n’importe quelle série télévisée moderne (Vidocq n’utilisait pas Viber, et Schulmeister se méfiait de Twitter, sans doute une question de génération). La nature de la mouvance jihadiste, faite d’une multitude d’interactions personnelles, constitue la difficulté majeure, voire intrinsèque, à la lutte que mènent les services.
L’enjeu, comme on l’a dit en vain au printemps dernier, n’est donc pas de recueillir plus de renseignements – il y en a déjà presque trop – mais bien de les analyser correctement et de comprendre la réalité de la menace. Il faut dégager des ressources intellectuelles et tenter de concevoir une stratégie qui ne serait pas seulement défensive, et donc passive. A cet égard, les autorités politiques et administratives semblent avoir admis l’inéluctabilité d’un prochain attentat, sérieux, en France et mobilisent une partie de leurs ressources à réaliser des contrôles internes sur fond de compétition entre grands services. Qu’il faille évaluer les performances des uns et des autres est une évidence – même si on attend encore des rapports qui ne soient pas écrits par des parlementaires aux ordres et/ou fascinés. Que cette volonté de mieux faire passe par la complexification – avec tous les enjeux de carrière et de pouvoir qui s’y greffent – d’appareils administratifs déjà organisés de façon parfois baroque a de quoi désoler. Cette soif de contrôle répond à l’angoisse de l’échec et vise, sans ambiguïté, à préparer des lendemains cruels pour des responsables qui, ayant trop longtemps seriné que le système fonctionnait et qu’on allait même accroître sa puissance, se trouvent piégés. Entre la fluidité indispensable au bon fonctionnement du cycle du renseignement et les contrôles nécessaires au fonctionnement de l’Etat et à la survie politique, certains ont choisi pour nous. L’Histoire nous dira s’ils ont eu raison.
Il n’y a, de toute façon, et à ce stade, pas de solution miracle. Si le phénomène a tous les aspects d’une guerre, il est révélateur d’une crise bien plus profonde qui voit, par exemple au Moyen-Orient, des Etats aux gouvernements déficients vaciller, ou en Europe des sociétés fatiguées contempler, impuissantes, les conséquences de décennies de crises socio-économiques. Il faut donc durer, tenir le choc, mais il faudrait aussi réfléchir. Il serait temps, par exemple, que la lutte contre le jihadisme, sans abandonner les indispensables actions coercitives, devienne une des composantes d’une stratégie plus large, plus ambitieuse. Plus de vingt ans de lutte sans succès durable(s) auraient dû convaincre nos dirigeants qu’il fallait penser le monde différemment et organiser la réponse avec un peu plus d’ambitions et de hauteur de vue, mais il est désormais trop tard.
Une évaluation de la menace jihadiste actuelle conduit à penser qu’un attentat majeur est probable dans notre pays. Il n’est certainement pas inévitable, mais le risque est assez élevé pour que, comme l’année dernière, les autorités se préparent au choc en étant terriblement conscientes de son ampleur potentielle. La revue d’AQPA, Inspire, ne cache d’ailleurs pas les ambitions des terroristes, et rappelle les feuilles de chou diffusées à Londres dans les années ’90. Dans sa dernière édition, la revue, rédigée par ceux-là mêmes qui ont organisé l’assassinat des membres de Charlie, envoie une série de signaux très inquiétants.
C’est sûr, c’est pas le classement des cliniques.A quoi ressemble le bureau d’un planificateur ? A ça.
Plus que les morts et les dégâts, ce qui inquiète, plus que jamais, est la capacité de l’Etat et de la société à encaisser ce qui se profile. Dans un pays dépressif, traversé de multiples tensions, travaillé par le doute, tenté par le populisme, une attaque terroriste pourrait bien avoir de très lourdes conséquences. Sans doute pourra-t-on dire plus tard que celles-ci ont été la suite logique d’années d’errements, mais il n’y a pas de fatalité. Il faut, ainsi, se méfier de ceux qui, oracles de sous-préfecture, nous promettent le pire – quand ils ne l’espèrent pas – en espérant devenir nos sauveurs.
Un caporal des Rangers, repéré en Irak en raison ses dons de dresseur de chevaux, est affecté en Afghanistan à une unité des Forces spéciales dirigée par le capitaine Wynne, un officier légendaire connu pour son insubordination et sa combativité. Là, il se voit confier le dressage de chevaux nécessaires à une mystérieuse mission d’infiltration dans le sud du pays, au cœur des régions tenues par les Taliban.
Deuxième roman du jeune écrivain américain Aaron Gwyn, La Quête de Wynne (Wynne’s War, chez Gallmeister, traduction de François Happe) fait partie de ses récits sans prétention qui étonnent par leur capacité à vous tenir en haleine. Véritable page-turner, il impressionne par la précision de ses séquences de dressage ou de combat et par la qualité de son écriture, mais c’est surtout l’ensemble qui laisse une impression durable.
Le roman, en effet, enchaîne les ambiances jusqu’à défier ceux qui voudraient le ranger dans une catégorie précise. Tour à tour récit de guerre, roman noir, roman d’aventures, roman fantastique, survival novel, il évoque la figure du colonel Kurtz dans une autre guerre américaine perdue et livre quelques passages saisissants – dont je laisse la surprise aux lecteurs.
Le texte de Gwyn, très maîtrisé, et très documenté (preuve que certaines fictions sont bien plus réalistes et instructives que des textes présentés comme des enquêtes de TERRRAIN mais en réalité totalement bidonnés), constitue une excellente surprise, noyée hélas dans l’avalanche de titres de cette rentrée littéraire. Il y sans doute là, de surcroît, matière à une honnête série B, et on pense souvent à un Lone Survivor (2013, Peter Berg) dont l’argument aurait évolué vers l’épique.