Faudrait encore des sandwichs à la purée d’anchois, ils partent bien ceux-là.

Comment ne pas penser, ce soir, à la famille de Clément Méric, qui vit ce que tous les parents redoutent de vivre ? Comment ne pas penser à ce jeune homme, à peine sorti de l’adolescence et déjà mort ?

Mais comment ne pas penser, non plus avec peine mais avec rage, à cette classe politique qui se vautre dans l’obscénité comme un président de conseil italien dans le stupre ?

A peine la nouvelle était-elle connue, ce matin, de la « mort cérébrale » de ce jeune « militant anti-fasciste » que la ruée commençait, répugnante, pavlovienne. Pierre Bergé, le fameux amateur d’art qui ne prend plus son traitement depuis le décès d’Yves Saint-Laurent (preuve que la vie est mal faite, on perd le génie et on garde le demi-sel), y allait d’abord de son jugement définitif sur la responsabilité de la #manifpourtous, confondant militantisme gay et analyse politique.

Manuel Valls, le cheveu et l’œil également luisants, proclamait pour sa part qu’il dissoudrait sans hésiter tous les groupuscules d’extrême droite. S’agissant pour l’essentiel d’une bande de nazillons à peine alphabétisés et aimablement accompagnés d’une poignée d’apprentis poètes maudits nostalgiques du front de l’Est ou des sauts au-dessus de la Crète, la chose devrait être assez aisée. Elle le sera, en tout cas, plus que le rétablissement de la sécurité à Marseille ou celui de l’Etat de droit en Corse. Admirons ensemble le pragmatisme d’un ministre de l’Intérieur dont les ambitions concernent plus l’hôtel de Matignon que l’accomplissement de sa mission. Il n’est pas le premier, me direz-vous, et vous aurez raison.

Le Premier ministre, véritable phénix de la pensée, un homme qui prouve chaque jour qu’administrer une ville de province est décidément plus aisé que diriger un gouvernement (surtout comme celui-là, je vous le concède), y est allé, lui aussi, de sa déclaration martiale, promettant de « tailler en pièces de façon démocratique les groupes violents ». Il faut dire qu’il y a urgence, alors que des milliers de chemises brunes marchent sur Paris, que les mosquées et les synagogues brûlent, et que Jean-Luc Mélenchon, le tout petit père des peuples, n’écoutant que son courage, vient de filer à Pyongyang comme jadis le non moins téméraire Maurice Thorez le fit vers Moscou. Harlem Désir, autre autorité morale, parlait, avec la finesse que tous lui reconnaissent, d’un « ignoble crime de haine ».

En face, à droite, on a également sorti l’artillerie lourde, et je ne peux résister à évoquer Bernard Debré, autre esprit supérieur, qui mettait ainsi en cause les jeux vidéos violents.

Bref, le spectacle est tellement lamentable qu’on croirait un film de Robert Altman, d’une ironie acérée et tristement lucide.

Clément Méric est mort, donc, tué lors d’une rixe que lui et ses camarades ont, à en croire un grand quotidien bourgeois du soir, sinon provoqué, du moins jamais cherché à fuir. Cette remarque ne cherche aucunement à exonérer le suspect, interpellé il y a quelques heures, de son éventuelle responsabilité, mais la chose ne me semble pas anodine. Son décès, par ailleurs épouvantable tragédie, n’a rien d’un assassinat politique, même s’il convient de laisser la police établir les faits puis la justice passer, dans une petite dizaine d’années selon la coutume nationale.

Clément Méric est, en effet, mort lors d’une bagarre comme j’en ai vu il y a bien longtemps à la Sorbonne et à Assas, il n’a pas été poignardé 14 fois, pas abattu pas un sniper, pas jeté sous les roues d’un bus. Il a été tué lors d’un de ces combats de chiens qu’affectionnent les extrémistes, qui y voient sans doute le moyen d’expulser leur rage et d’exprimer la solidité de leur engagement, pour un Occident racialement pur ou pour un paradis socialiste qui rendra le bonheur obligatoire. Après tout, Clément Méric militait au sein d’ Action Antifasciste Paris-Banlieue, une sympathique bande de potes héritiers des Red Skins. Ceux qui ont vécu à Paris dans les années 80 savent qu’il vaut mieux éviter les skins, qu’ils soient de droite ou de gauche…

Unis par une émotion que l’on sait sincère et que l’on se doit de respecter, les amis de Clément Méric n’ont pas manqué de rappeler à quel point leur camarade était un être parfait, attachant, pacifique, épris de justice et de dialogue. On voudrait tant les croire, alors qu’on trouve déjà sur Internet une vidéo montrant le brave garçon en habitué des actions de rue. A-t-il eu, pour autant, ce qu’il méritait, comme certains tentent, autre démonstration de bêtise, de le suggérer ce soir ? Non, mille fois non, mais force est de constater qu’il y a eu altercation et bagarre. Rien ne semblait écrit quelques minutes avant le drame.

La véritable hystérie collective qui s’est emparée, aujourd’hui, de nos dirigeants ne peut laisser que pantois, presque sidéré. Jean-Vincent Placé, dont l’indécence n’est dépassée que par l’ambition, a même mis en cause l’UMP. Certes, ce parti, risque bien d’être emporté par tant de décennies de savante incompétence dans l’exercice du pouvoir, mais on ne le voit guère différent des autres imposteurs qui prétendent nous gouverner. Pourquoi, donc, malgré tous ses – nombreux – défauts l’UMP serait-elle responsable de la mort d’un militant d’extrême gauche, tué par un militant d’extrême droite ?

Sont-ils tous ignorants ? Ou idiots ? Ou amnésiques ? Ou aveuglés ? Oui, je sais, je sais, ils sont tout ça, et sans doute plus encore. En 2002, lorsque Maxime Brunerie, notre petit Lee Harvey Oswald, tira sur le Président, était-ce à cause du débat sur le mariage gay ? Et quand d’autres jeunes brutes jetèrent un garçon dans la Seine, en 1995, était-ce à cause du mariage gay ? Et quand les foyers Sonacotra brulaient, dans les années 70, était-ce à cause du mariage gay ?

La mode est à la critique des drones, et pourtant personne ne relève que nos dirigeants ne sont plus que des automates sans âme, qui recrachent sans réfléchir (mais le peuvent-ils, d’ailleurs ?) la vulgate de leur camp et réagissent aux stimuli d’une pensée sans surprise. Que serait-il arrivé si un des camarades de Clément Méric avait, d’un même malheureux coup de poing ou de pied, tué une de ces brutes au crâne rasé ? Laurence Haïm aurait-elle déliré sur Twitter ? Yves Pozzo di Borgo se serait-il effondré en larmes comme si son propre fils venait de mourir ?

On est en droit d’en douter, et du coup, forcément, on est en droit de se demander si ce pays n’a pas perdu tout sens des réalités. Son amour des révolutions sanglantes et sa soif de dramaturgie politique lui ont fait perdre de vue, depuis trop longtemps, la vision d’une nation qui ne cesse de se fracturer, minée par le chômage de masse, bouleversée par l’échec de chimères sociales défendues par une élite qui s’en tient prudemment très éloignée, atterrée par le spectacle d’une classe dirigeante qui, d’élections en élections, promet toujours plus pour faire toujours moins. La passion de la France pour les grands soirs lui interdit de voir qu’on ne fait pas les révolutions avec des colliers de fleurs et que les révolutionnaires, fort logiquement, ne sont pas connus pour leur amour du débat. Cependant, en France, mieux vaut se réclamer du stalinisme que du fascisme. Il s’agit, sans doute, des suites d’un épisode douloureux vécu pendant le siècle passé…

J’étais et je reste partisan du mariage gay. Cette conviction ne m’empêche pas d’estimer que le comportement de ses opposants a été infiniment plus digne que celui des ministres qui le défendaient. Et s’il est idiot de lier le drame d’aujourd’hui à ce débat et au vote de cette loi, on ne peut s’empêcher de penser que le pouvoir tel qu’il est actuellement exercé nous conduit vers d’autres drames, provoqués par l’arrogance et l’incompréhension. Et tandis qu’Anne Hidalgo, exfiltrée ce soir de la place Saint-Michel (car ces petits anges de l’extrême gauche sont décidément bien turbulents) regagne ses pénates, d’autres, moins chanceux, pleurent leur fils ou leur ami, et d’autres encore, ailleurs, rêvent de vengeance.

Je pense à la famille de Clément Méric, ce soir, mais je n’oublie pas, en ce 6 juin, les morts d’Omaha Beach. Là, la tête des jeunes hommes qui y sont tombés n’a pas heurté un poteau lors d’une sordide bagarre entre adolescents exaltés.

Je pense aussi au bébé que j’entends rire dans la nuit alors que ses parents jouent avec lui. J’espère qu’il ou elle pourra aimer librement, mais j’espère surtout que jamais il ne se tournera vers eux en leur demandant pourquoi nous avons été si mauvais, pourquoi nous avons tout gâché.

La perte de Clément Méric est dramatique. La réaction de nos élites l’est, j’ose l’écrire, encore plus, et pour aller au bout de la logique, elle est même inquiétante.

Et pour les survivants, ce sera le règne de la peur.

Je voudrais confier ici mon soulagement alors que nous venons de réaliser une percée conceptuelle majeure dans la lutte contre le terrorisme.

Depuis des années, en effet, des milliers de personnes perdaient leur temps en vaines recherches, aussi bien sur des thèmes secondaires que sur des sujets obscurs. Qui, en effet, peut bien s’intéresser à la lutte contre le radicalisme ? Quel peut bien être l’intérêt de longs travaux consacrés aux mécanismes du passage à l’acte ? Qui diable a envie de se pencher sur le réseau des réseaux et l’oumma virtuelle qui caractérisent la mouvance jihadiste ? Et que dire des recherches consacrées aux liens entre irrédentisme et jihad ? Non, croyez-moi, tout ça c’est dépassé.

Fort heureusement, les découvertes qui m’enchantent depuis plusieurs jours vont enfin nous remettre sur le droit chemin et nous éviter d’inutiles investissements. Il ne sera plus question de savoir pourquoi certains s’obstinent à défendre le régime syrien sous prétexte que la révolution a été confisquée par les jihadistes ou comment les mêmes nient l’évidence. Et il ne sera même plus amusant de noter que ceux qui louent la grandeur de Bachar El Assad ont oublié l’affrontement permanent entre Paris et Damas depuis plus de cinquante ans ou qu’ils sont les partisans d’idéologies extrémistes (de gauche comme de droite) qui, au siècle dernier, ont abouti aux sanglants naufrages que l’on sait. Abandonnons donc les réflexions qui pourraient nous faire comprendre pourquoi certains commentateurs – et même des journalistes, ou supposés tels – expliquent par des complots les mauvaises nouvelles qui accablent leurs tristes convictions.

Les interventions se sont en effet multipliées, ces derniers jours, au sujet des drones armés et de leur usage par l’Empire, permettant de mesurer l’ampleur, historique, de la rupture qu’ils incarnent. J’aime autant vous prévenir, les lignes qui vont suivre devraient constituer un choc :

– JAMAIS, jamais jamais, dans toute l’Histoire, des armées n’avaient essayé de tuer leurs adversaires à distance. Comme nous le savons tous, toutes les guerres se menaient jusque là avec des Opinel, voire – mais c’est mal – avec des couteaux suisses. Les Etats-Unis, en frappant leur ennemi à distance, ont donc révolutionné l’art de la guerre. J’en tremble encore.

– JAMAIS, jamais jamais auparavant on avait réussi à faire voler des avions avec des armes, et il serait bon, une fois pour toutes, d’arrêter de nous parler encore et encore du Blitz, des raids sur le Reich ou de la guerre du Vietnam. Their finest hour, qu’il disait, l’autre. N’importe quoi.

– JAMAIS, jamais jamais des opérations illégales n’avaient ainsi été menées par des forces clandestines dans des pays souverains. Par pitié, que l’on cesse enfin de nous rebattre les oreilles avec les équipes Jedburgh, ou pire, celles du Mossad. Tout ça, c’est rien qu’un insigne et du blabla.

– JAMAIS, jamais jamais aucun Etat n’avait tenté de disposer de chefs militaires ennemis à l’aide d’actions ciblées. Alors, la mort de l’amiral Yamamoto, en avril 1943, ça va bien, hein.

Depuis des mois et des mois, la réflexion sur les drones repose ainsi sur les travaux de philosophes en mal d’indignation ou de vagues observateurs de la vie internationale dont l’ignorance en matière d’histoire militaire ou d’actions clandestines se mêle à des présupposés idéologiques qui enlèvent à leurs remarques toute pertinence. Tous, unis dans une réjouissante indignation, s’émeuvent des développements de la guerre menée contre Al Qaïda par l’Empire mais évitent avec soin les sujets qui fâchent – et même ceux qui ne fâchent pas, d’ailleurs.

Pour ces commentateurs acérés, adeptes des recherches sur la version française de Wikipedia, la réponse militaire au terrorisme a commencé en Afghanistan en 2001. Combien d’entre eux se souviennent des frappes aériennes de l’Empire, le 20 août 1998 (Opération Infinite Reach) contre une usine au Soudan et, surtout, contre des sites d’Al Qaïda en Afghanistan ? Les opérateurs de ces raids, à bord de navire de la Navy dans l’Océan Indien, n’étaient guère plus exposés à l’époque que leurs collègues du Nevada ne le sont actuellement, soit dit en passant.

Et se souviennent-ils de l’Opération El Dorado Canyon lancée contre le regretté colonel Kadhafi en avril 1986 ? Ou de l’Opération Wooden Leg, effectuée en Tunisie par l’aviation israélienne en octobre 1985 ? Ou, tiens donc, du raid français réalisé sur Baalbek en 1983 par une poignée de Super Etendard, alors que le Président avait déclaré à l’époque, après l’attentat contre le Drakkar, qu’un « tel crime ne resterait pas impuni » ?

Manifestement, nombre de ceux qui invoquent, la voix tremblante d’indignation, le droit international, cette charmante utopie tenue loin du Tibet, du Caucase, de la Birmanie ou des Grands lacs, ne comprennent rien à la nature du terrorisme, et donc aux réponses qu’il faut parfois lui apporter, sans gaité de coeur mais en ayant conscience de la mission que la défense de l’Etat impose. Avec ses défauts, Steven Spielberg, dans Munich (2005, avec, notamment, Eric Bana, Daniel Craig et Ciaran Hinds) montre comment le Mossad décide d’éliminer systématiquement ceux qui ont assassiné les athlètes israéliens lors de JO d’été de 1972.

Le terrorisme est un choix tactique, comme chacun le sait ou devrait le savoir. Il est pratiqué par des acteurs politiques qui estiment ne pas avoir d’autre option pour se faire entendre et défendre leur cause du fait de leur infériorité (comme le FLN ou le Ku Klux Klan) ou par des Etats qui entendent ainsi (comme la Syrie de la grande époque) envoyer des messages ou tester la détermination de leurs adversaires.

Le recours au terrorisme n’est donc pas anodin, loin de là, et ne saurait être jugé sur le même plan que la criminalité classique. Il s’agit en effet, ni plus ni moins, d’exercer une pression sur un Etat souverain afin d’infléchir la politique qu’il conduit et qui, dans nos démocraties décadentes, est le reflet de la volonté populaire exprimée par des scrutins réguliers. Le terrorisme est donc, plus qu’un défi, une attaque contre la souveraineté nationale, comme je le rappelais récemment après l’affaire de Woolwich. C’est sans doute pour cette raison que c’est dans le pays occidental à la tradition étatique la plus ancienne et la plus forte, la France, que le code pénal a longtemps été le plus impitoyablement répressif – et ne cesse de se renforcer tandis que le choeur antique habituel ne cesse de critiquer, à raison, les excès impériaux dans le domaine.

Dans quel autre domaine couvert par le code pénal des Etats de droit envisagent-ils, parmi toutes leurs options, le traitement clandestin de la menace et l’élimination physique du criminel ? Une équipe de SEALS est-elle envoyée à la poursuite du Dr Lecter ? Neil McCauley est-il abattu par une sniper des forces spéciales ou par un policier lors d’une fusillade tout ce qu’il y a de classique ?

Seul le terrorisme, parmi toutes les infractions prévues par le code pénal, est le crime qui, même dans les pays ayant aboli la peine de mort, peut être traité par des actions légales (enquête/procès) ou des opérations clandestines. Et si c’est le cas, c’est tout simplement parce qu’une attaque armée contre la souveraineté d’un Etat, en raison de sa nature même et de sa violence, doit être considérée comme un acte de guerre. Il ne s’agit évidemment pas d’un acte de guerre au sens traditionnel (même si, dès qu’il est question de s’entretuer avec le voisin, l’imagination est au pouvoir) mais plutôt, comme je ne cesse de l’écrire depuis des années au sujet du jihadisme, d’une forme de guerre non conventionnelle, voire asymétrique. Je laisse aux spécialistes de la chose, et ils se reconnaîtront, le soin de traiter cette question. Je ne suis, pour ma part, qu’un analyste un peu sanguin.

Tant que la menace représentée par les terroristes est gérable selon les moyens habituellement dédiés à la lutte contre la criminalité et la défense de l’ordre public, rien ne change aux yeux du public. Mais quand la menace terroriste met à mal l’Etat ou la cohésion nationale, quand les risques qu’elle fait peser sur la population est intolérable, la réponse clandestine à des fins de neutralisation, à défaut d’être juridiquement défendable, est politiquement parfaitement explicable, et ce quel que soit l’Etat visé. Nous ne sommes plus, là, dans le domaine de la posture morale mais de l’analyse technique.

La riposte violente d’un Etat à l’action d’un groupe terroriste, au même titre que l’attentat initial, répond à une logique à la fois opérationnelle et politique. Opérationnelle, car il s’agit d’éliminer la menace, ou au moins de la réduire. La rhétorique guerrière entendue outre Atlantique évoque souvent la justice, alimentant en Europe les habituels ricanements quant au Far West. Il s’agit plus exactement de la contre-attaque d’un Etat qui se veut l’incarnation du Bien et qui n’entend pas, comme tout un chacun, tolérer des attaques directes contre lui ou les siens.

Mais la logique est aussi politique. Un Etat souverain qui veut conserver à la fois la confiance de sa population et le respect de ses partenaires ne peut rester inactif si les attaques, d’abord anecdotiques, deviennent sérieuses. Cette logique est la même pour la France, le Royaume-Uni, l’Empire, la Russie, la Chine ou le Japon. Passé un certain stade, variable selon les nations et les régimes qui le gouvernent, la riposte violente est inévitable, qu’elle vise à porter des coups réels ou qu’elle se contente d’exprimer une volonté.

A Beyrouth, en 1985, les petits gars du groupe Alpha, que j’ai eu l’occasion de côtoyer à Moscou vingt ans plus tard, ont ainsi réagi à l’enlèvement de diplomates soviétiques d’une façon qui fait encore frissonner d’effroi et d’admiration dans tous les services du monde. Le message de fermeté et la démonstration technique, évidemment indissociables, avaient, à l’époque, été parfaitement reçus. Le choc entre la mélancolie slave et l’exubérance levantine…

L’usage de drones armés relève exactement de la même logique : gestion de la menace, démonstration technique, illustration d’une volonté politique. Et même si ce dernier point fait sourire ceux qui pérorent sans jamais avoir fait l’expérience d’une prise de décision aux conséquences potentiellement mortelles, il est central. Personne n’envoie à la mort des civils, quoi qu’on pense, et surtout pas des enfants.

Mais la mort même de ses civils, horrible, indéfendable – et dont le nombre est grossièrement surévalué par les propagandistes ou les ignorants – est également l’incarnation de cette volonté politique. L’affrontement de volontés dans la lutte contre le terrorisme, qui fait parfois penser à concours de taille de pénis entre brutes avinées, ne se manifeste pas par un concours de poésie ou une partie acharnée main chaude. Il s’agit de tuer, après avoir enterré ses morts, et avant d’enterrer les prochains. Il s’agit de montrer qu’on peut prendre les décisions que l’homme de la rue, une fois sa colère retombée, ne pourrait pas prendre. Il s’agit de défendre son pays, quand bien même serait-il peuplé de sales types et gouverné par des ordures. Tout cela est tristement logique, et ce d’autant plus qu’on cherche toujours la solution de fond au jihad, de l’Espagne à l’Afghanistan.

Les raids de drones armés sont donc une des composantes de la guerre contre le jihadisme. Ils sont un outil, parmi bien d’autres, utilisés par les Etats-Unis, et ils sont sans doute un moindre mal. D’autres appareils, bien plus puissants et inquiétants, volent en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie du Sud.

Le célèbre blog The Aviationist décrivait justement ces jours-ci le MC-12W, un petit avion dont les missions durent près de six heures et qui est chargé de find, fix and finish...

Les Marines, qui ne sont pas les derniers dès qu’il s’agit de tuer son prochain, ont récemment modifié quelques ravitailleurs en vol KC-130 en gunships connus sous le nom délicat de KC-130J Harvest Hawk, d’aimables joujoux aux capacités de destruction bien plus élevées que celles d’un Reaper, et à l’autonomie conséquente.

Autant dire que les drones armés ne sont nullement une rupture, mais une simple évolution technique, nullement isolée, qui vise – et c’est sans doute une première aux yeux de certains – à être plus puissant et plus efficace.

Dans un discours très attendu, admirablement décrypté ici, Barack Obama a essayé de nous faire croire que la doctrine anti terroriste impériale allait changer. Il n’en est rien, et les annonces faites, si elles ne sont pas que cosmétiques, ne sauraient être vues comme des évolutions majeures. Jamais les Etats-Unis ne renonceront, pas plus que la Russie, par exemple (souvenez-vous de la mort de M. Yandarbiyev à Doha, en 2004), à disposer de leurs ennemis par la violence si aucune autre voie ne s’offre à eux. Le transfert de certaines compétences des forces spéciales à la CIA ne change rien à la doctrine anti terroriste américaine, et encore moins au constat partagé par tous au sujet de la menace jihadiste. Le 29 mai, la mort du numéro 2 du TTP dans un tir de missile au Waziristan a clairement indiqué que la logique des frappes n’avait pas changé.

C’est pourtant cette logique qui pourrait, le cas échéant, provoquer des débats, comme je le soulignais ici il y a quelques jours. Se concentrer sur les moyens en évitant soigneusement d’aborder les buts recherchés par les donneurs d’ordre en dit long sur les biais idéologiques et les impasses intellectuelles de la plupart des critiques. Pour ma part, il ne me semble pas que le fait de tuer son prochain, avec un drone ou un burin, soit moral, et la question est, évidemment, là.  Il reste que cela peut être, en revanche, bien utile – et ponctuellement plaisant, pas vrai Oussama ?

Il serait peut-être temps de comprendre que tuer un terroriste hors d’atteinte est d’abord un acte politique, peu importe les circonstances de sa mort.

« And though you came with sword held high/You did not conquer, only die » (« Conquistador », Procol Harum)

Vous la sentez, l’onde de choc ? Vous les voyez, les brasiers qui apparaissent ici et là ? Regardez-les bien, mais ne vous laissez pas distraire, car ça n’est que le début. Tout se passe comme prévu, oserait-on dire, même s’il n’y a pas lieu de se réjouir.

Le MUJAO, qui n’avait pas commis d’action en dehors du territoire malien depuis l’attentat commis à Ouargla en juin 2012, a revendiqué hier la spectaculaire opération menée au Niger contre une caserne (à Agadez) et un site d’Areva (à Arlit).

Pour tout dire, et je l’ai écrit au bureau hier après-midi, la chose m’étonnait. Pas les attentats, car tout le monde, à commencer par le président Issoufou, redoutait une action des jihadistes. Pas les attentats, donc, mais le rôle du MUJAO. Le mouvement, en effet, mène au Mali, « au nom de tous les moudjahiddine », une guérilla dans les villes du nord qui vise en priorité les troupes engagées dans la sécurisation de la région. On le voit mal, lui qui incarne donc la résistance des jihadistes à l’opération Serval, se projeter aussi aisément dans le Niger voisin alors qu’il est déjà engagé dans une guérilla sérieuse au Mali.

Mais alors, si le MUJAO ne peut réaliser, en tout cas seul, de tels attentats, qui ? Qui, en effet, sinon, le borgne le plus célèbre de la région, my man Mokhtar Belmokhtar ?

Plusieurs éléments m’ont fait, prudemment, écrire hier que l’ami Belmokhtar, le mort le plus vivant du jihad, pourrait bien être derrière les attaques d’Agadez et d’Arlit. Plusieurs points, en effet, me faisaient pencher vers son groupe plutôt que vers le MUJAO.

Le mode opératoire (voitures piégées dont l’explosion ouvre une séquence d’infiltration et de combats urbains) a, certes, déjà été observé au Mali, et les hommes du MUJAO le maîtrisent parfaitement. Le choix des cibles, en revanche, renvoyait, presque inévitablement, aux combattants de Belmokhtar. Il n’est pas question ici, en effet, de s’en prendre à un check point pauvrement défendu dans une ville malienne mais bien d’attaquer une caserne et la mine gérée par la SOMAÏR (Société des mines de l’Aïr), une filiale d’AREVA, où ont été enlevées sept personnes en septembre 2010 – dont quatre restent détenues. On pense à vous et à vos familles, les gars.

Dans le contexte sécuritaire régional, on peut, de plus, raisonnablement estimer que les deux cibles frappées hier matin étaient défendues – y compris par un petit détachement des forces spéciales françaises positionné peu après le début de Serval. Les terroristes n’ont pourtant pas hésité, et cette audace fait penser à la troupe de vétérans menée par Belmokhtar.

Le défi, la réjouissante arrogance, même, de l’assaut, doivent être soulignés. Voilà des hommes que quelques uns annonçaient vaincus, en fuite, et qui viennent pourtant s’en prendre à l’armée d’un pays qui a (modestement) contribué à leur prendre leur petite principauté. Ils viennent, surtout, attaquer une mine d’un métal qui représente les prunelles des yeux de la France, leur pire ennemie, un pays dont le président ne cesse de réclamer leur mort.

Mais, au fait, dites-moi, un assaut combiné, un site énergétique stratégique, des otages, ça ne vous rappelle rien ? Ben oui, l’affaire d’In Amenas, en janvier 2013.

La pertinence politique et la maîtrise opérationnelle des attaques d’Arlit et d’Agadez sont la marque d’un groupe qui sait ce qu’il fait. Même dans un pays où les aventures de Frigide Barjot sont le summum du débat politique, les médias ont évoqué l’affaire, eux qui d’habitude n’abordent qu’avec réticence les soubresauts du vaste monde. Le sentiment qui domine désormais (enfin !) est celui d’un conflit qui nous échappe, dont nous ne maîtrisons pas les développements. On attend que Yann Galut invoque la responsabilité des militants de la #manifpourtous ou que Jean-François Copé demande la démission du préfet d’Arlit.

Dès janvier, j’écrivais que l’ennemi se dérobait. Sa retraite, bien menée après le choc des premières frappes, a conduit les Français et les Tchadiens à le poursuivre jusque dans les Ifoghas, où il a été durement éprouvé, perdant même un de ses chefs, Abou Zeid. Mais, bien qu’éprouvé, l’ennemi n’est pas défait, et encore moins éradiqué. Nous devrions le savoir, nous qui célébrons une victoire, le 8 mai, après avoir subi la plus ébouriffante tannée de l’histoire militaire du millénaire.

Loin d’avoir été mis en déroute, les jihadistes se sont donc réorganisés. Au MUJAO (et à Ansar Al Din), les combats sur les arrières, au Mali. Au groupe de Belmokhtar, les opérations dans la région grâce à ses relations dans toute la zone, et ses contacts au Pakistan. Il faut peut-être lire ainsi les attentats d’hier au Niger : commis au nom du MUJAO, ils auraient été réalisés par Belmokhtar et les siens dans ce qui semble être une belle illustration de l’organisation stratégique de l’ennemi.

Mais l’onde de choc ne touche par que le Niger. Déjà, moins de six mois après le début de la guerre, voilà que des jihadistes venus du Mali viennent encore aggraver la très inquiétante crise tunisienne, que les autorités égyptiennes démantèlent une cellule qui voulait s’en prendre à notre ambassade au Caire, tandis qu’un attentat, le 23 avril, dévste celle de Tripoli . Inutile de préciser qu’à Paris seul M. Heisbourg pense encore qu’il s’agit d’un message envoyé par les milices. Bon, il faut dire que le même affirmait qu’il y avait des ADM en Irak, et nous le laisserons donc à ses certitudes.

L’hypothèse de cellules jihadistes, a minima inspirées par AQMI et probablement liées à l’organisation algérienne, est d’autant plus crédible que l’étude de l’attentat (et de celui raté au même moment contre l’ambassade britannique) rend la thèse du message parfaitement indigente. La Libye est, décidément, une terre bien intéressante, comme semblent d’ailleurs le penser les autorités militaires impériales.

C’est justement du sud libyen, décidément bien mystérieux, que seraient venus les terroristes d’Arlit et d’Agadez. C’est même là qu’on évoque avec insistance la présence d’un noyau dur de combattants d’AQMI – et de certains des otages français – aux côtés de clans Toubous et là que Mokhtar Belmokhtar, le Keyzer Söze du jihad, aurait pris ses quartiers, presque en famille.

Les attentats d’Arlit et d’Agadez suivent par ailleurs, et ça ne vous aura pas échappé, le communiqué vengeur d’Abou Obeida Youssef Al Annabi appelant à des attaques contre les intérêts français « partout dans le monde ». Vous avez demandé un attentat contre la France ? Ne quittez pas, une opératrice va vous mettre en relation avec un de nos émirs. Pour un otage, tapez 1 sur votre Thuraya. Pour une voiture piégée, tapez 2. Pour un truc bien moisi, tapez #.

Employant une formule qu’on étudiera dans cent ans rue d’Ulm, le ministre français de la Défense, (un des seuls responsables de l’actuel gouvernement à tenir son rang, soit dit en passant), a récemment déclaré : « La guerre n’est pas terminée, mais l’après-guerre a commencé ». Vous avez quatre heures, je ramasse les copies. Cette phrase, pour sibylline qu’elle puisse paraître, résume merveilleusement nos impératifs : filer une fois que le gros œuvre est fait, et laisser les copains se débrouiller.

Nos chefs savent bien que le départ de nos troupes replongera le Sahel dans l’ombre, ne suscitant qu’un intérêt poli et les interventions ponctuelles des experts habituels chez M. Calvi. Déjà, la mort des otages nigériens, aujourd’hui, n’a guère été commentée, et nous savons bien que, malgré les beaux discours, tous les cadavres n’ont pas la même valeur. De même, personne ne semble s’émouvoir outre mesure que des hommes du COS aient participé aux combats du jour AU NIGER, et non au Mali.

Il va être difficile de nier que la crise s’étend, irrémédiablement, et qu’elle expose, et notre faiblesse, et celles, immenses, de nos alliés. Et il va être tout autant délicat de nier que c’est après avoir accéléré le processus de décomposition de la région que la France, fière – à raison – de ses soldats se retire. On aurait aimé, après avoir attendu tant d’années un peu de courage de nos chefs, les voir faire preuve d’un peu de clairvoyance. Au lieu de ça, on les voit paraphraser Perceval de Galles : « Merci, de rien, au revoir, messieurs-dames ».

« You told me, I’ve seen it all before/I been there, I’ve seen my hopes and dreams/Lying on the ground » (« Goodbye Horses », Q Lazzarus)

Un citoyen britannique, présenté comme un militaire de carrière, a été égorgé à Londres, cet après-midi, par deux hommes à l’aide d’armes blanches, dont au moins un hachoir à viande, à quelques mètres des Royal Artillery Barracks, à Woolwich. Le meurtre a eu lieu dans une rue passante, devant de nombreux témoins dont la plupart les ont entendus crier « Dieu est grand » pendant qu’ils charcutaient leur victime, qui aurait été choisie parce qu’elle portait un T-shirt du programme caritatif Help for Heroes.

Les deux suspects (le terme est plaisant, quand on y pense) ont procédé méthodiquement, et l’un d’eux a même pris le temps de parler à une caméra et d’assumer pleinement son acte. Quoi que puissent dire les partisans forcenés de la présomption d’innocence, ces gaillards semblent avoir les idées claires, comme cette déclaration permet de le penser : « Nous faisons serment à Allah que nous ne cesserons jamais de vous combattre ».

Les deux hommes ont été abattus par la police, et sont actuellement dans un hôpital. L’un d’eux serait salement blessé, le malheureux. Allez, je rigole.

A ce stade, et sans, évidemment, préjuger de la suite de l’enquête, il me paraît parfaitement inutile de finasser. L’assassinat d’un militaire dans la  rue d’une capitale occidentale, à des milliers de kilomètres de toute zone de guerre, et en proférant des menaces politico-religieuses, relève évidemment du terrorisme. Bien sûr, on va nous ressortir d’ici quelques heures une poignée de vieilles badernes qui vont nous affirmer, après avoir vanté le courage des soldats russes dans le Caucase ou des miliciens serbes en Bosnie, que ces deux assassins armés de couteaux de boucher sont fous. Mais on s’en moque, comme d’habitude.

Le Premier ministre a précipitamment quitté la France, où il venait de rencontrer le Président, pour regagner Londres, où il a dirigé une réunion de crise anti terroriste (Cobra). Pour les autorités britanniques, la cause parait donc entendue, en tout cas.

Comme le rappelait fort opportunément Thomas Hegghammer sur Twitter, l’affaire fait irrésistiblement penser à l’assassinat de Théo Van Gogh à Amsterdam, le 2 novembre 2004, par Mohamed Bouyeri, un membre du groupe de Hofstad. Elle évoque, surtout, les directives données de longue date par Abou Moussab Al Suri et Younous Al Mauritani, (dont j’évoquais l’attachante personnalité à l’occasion de la récente affaire de Boston) qui rêvent depuis des années de voir les opérations ambitieuses être remplacées en Occident par des actions isolées peu ou pas sophistiquées.

La chose semble échapper à nombre des beaux esprits qui noircissent les rubriques dédiées de leurs fascinants commentaires, et pourtant on ne combat pas le terrorisme pour sauver des vies mais pour défendre la souveraineté de l’Etat. Ainsi, on ne sauve pas des vies par amour de son prochain mais par souci de ne pas faire peser sur les autorités le poids des pertes humaines. Les terroristes, s’ils veulent être entendus, doivent donc, soit tuer, soit causer d’importants dégâts dont on ne pourra cacher l’origine.

L’efficacité globale des mesures anti terroristes en Europe depuis plusieurs années a rendu ces actions spectaculaires très difficiles à mettre en oeuvre et a, très logiquement, conduit les idéologues du jihad à privilégier, plus que jamais, les actions menées par un quatrième cercle dont votre serviteur et ses collègues annonçaient l’émergence en 2005 (ou était-ce en 2006 ? mystère).

J’ai déjà dit ce que je pensais du concept de néo jihadistes, mais il n’en demeure pas moins qu’aux réseaux complexes des années 1995-2005 se substituent rapidement des cellules, autonomes, isolées, en service commandé ou auto générées. Quelques heures avant l’assassinat de Woolwich, on apprenait d’ailleurs qu’un agent du FBI avait, dans des circonstances confuses, tué un homme suspecté d’être un complice des terroristes de Boston. Il y a quelques jours, la France a expulsé un citoyen marocain qui avait appelé au jihad. Et il paraitrait même que le 3e homme de l’affaire Merah aurait enfin été appréhendé. Partout, on cherche les complices de groupes très petits, on tente de comprendre, de retracer des itinéraires que les analyses pseudo psychiatriques ne suffisent pas à expliquer.

La menace n’est donc pas seulement élevée (« très », me dit-on en régie), elle est aussi en train de changer de nature. On voit ainsi se greffer à des opérations manifestement préparées (Brimingham, Stockholm, Boston, Toulouse) d’autres, plus spontanées (Sarcelles, Bonn) qui échappent aux services. Et on sait à quel point ça a l’air facile, ces jours-ci…

S’ils parlent, et ils ont l’air d’être emplis de bonne volonté, les terroristes de Woolwich diront peut-être d’où leur est venue l’idée de leur projet. Radicalisation ancienne ? Exaspération récente ? Faut-il chercher un lien avec la récente offensive de l’armée nigériane contre Boko Haram ? Sur Twitter, ce soir, un ami du garçon filmé avec son hachoir donnait quelques éléments biographiques (dont son nom, Michael Adeboloja) mais confiait sa sidération. Il y a là, par ailleurs, un cas assez fascinant d’attentat-suicide pénal, qui voit les terroristes non pas mourir dans une explosion mais revendiquer leur action devant une caméra. Le procès risque d’être agité.

Il n’est pas interdit de penser que le soldat qui a été tué cet après-midi par deux de ses concitoyens a été tué pour ce qu’il représentait tout autant que pour ce qu’il avait peut-être fait en Irak ou en Afghanistan. Une fois de plus, l’énigme de la radicalisation jihadiste se pose de façon tragique. Je laisse mes successeurs lui trouver une réponse qui m’échappe toujours. Le fait est que le jihadisme, qui prend de plus en plus la forme d’une idéologie identitaire, nourrit la hargne de ceux qui, de ce côté du limes, ont une lecture voisine du monde.

Comme le dit Dennis Lehane, il est peut-être temps se servir un dernier verre avant la guerre.

Sans puissance, la maîtrise n’est rien.

Connaissez-vous la honte ? Celle qui vous fait monter le rouge au front, qui vous réveille la nuit comme une gifle glacée, celle qui vous fait battre le cœur trop vite ? Je l’ai ressentie pendant le génocide rwandais, et pendant la guerre civile dans l’Ex-Yougoslavie, quand un président français venait à Sarajevo promettre à ses habitants qu’il ne les abandonnerait pas, ou lorsque le Secrétaire général des Nations unies, Boutros Boutros-Ghali, saluait avec chaleur un accord de dupes conclu avec la soldatesque serbe, qui violait et brulait avec l’amical soutien de la Russie. Déjà, me direz-vous, ou encore, c’est selon.

Vingt ans après, nous en sommes au même point, toujours aussi lâches, toujours plus faibles, gérant le monde comme un personnage de Courteline, nous enivrant de pompeuses déclarations, rappelant sans cesse notre attachement aux valeurs que nous sommes censés incarner et qui, paraît-il, inspireraient notre action. Sauf que non.

Alors que l’Union européenne s’enfonce dans la crise, que notre pays se roule dans la plus confondante médiocrité et que le monde que nous avons connu pendant si longtemps n’est plus qu’un lointain souvenir, d’autres acteurs de cette vaste et tragique farce qui nous occupe tous n’entendent pas disparaître si facilement. Il faut donc saluer la ténacité de Bachar Al Assad, digne héritier de son père, authentique fumier et véritable leader qui donne depuis plus de deux ans une leçon de volonté politique au monde, impuissant et fasciné par tant d’horreurs.

Soutenue par l’Iran et la Russie, qui lui ouvrent sans limite leurs arsenaux, le régime syrien se bat avec une folle énergie qui rappelle l’anecdote de la vaccination racontée au capitaine Willard par le colonel Kurtz dans Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979). Comme tant d’autres depuis que le monde est monde, il pratique la terreur, l’intimidation, la guerre contre son peuple, il joue les communautés les unes contre les autres, invoque la défense du monde civilisé, se pose en rempart contre le chaos, allant même jusqu’à convaincre certains.

Le régime syrien n’a pourtant pas d’autres principes que ses propres intérêts, pas d’autre but que sa survie. Il serait d’ailleurs vain de le juger pour ça, puisqu’il mène la politique qu’il pense être la meilleure pour surmonter cette épreuve. Commençons déjà par admettre ça, ce sera un début. Aucune des déclarations du président Al Assad n’a donc de sens si on oublie cette vérité profonde, et les élections ou les amnisties observées depuis deux ans n’ont pas d’autre but que d’habiller un processus de survie du système.

La lucidité, cependant, n’a pas grand mérite tant la propagande syrienne est absurde lorsqu’elle tente de nous convaincre de la justesse de ses positions. « Attention au chaos ! » nous met-elle en garde, comme si nous avions oublié l’engagement incessant du régime syrien pour la paix régionale… « Nous sommes le dernier rempart contre l’islam radical ! » affirment sans rire les responsables syriens, qui n’avaient pas ces scrupules lorsqu’ils soutenaient sans réserve les jihadistes qui se faisaient exploser chaque jour en Irak contre les troupes de l’Empire. Que disaient alors les experts qui nous vantent désormais la grandeur désintéressée de la Syrie laïque ? On ne s’en souvient pas, et sans doute n’étaient-ils pas si bavards, faute d’avoir été invités aux bonnes conférences ou d’avoir reçu leurs petits cadeaux, de ceux qu’on laisse sur la commode de la chambre, au petit matin. Pas vrai, les gars ? Qui sont donc ces commentateurs qui, farouchement jacobins et laïcards en France, défendent avec une soudaine passion le soi-disant modèle communautaire syrien ? A ce degré d’imposture, il faut saluer les artistes.

Le régime syrien se bat donc pour sa survie. Soit. Nous ferions pareil à sa place, mais la question n’est pas tant dans le but poursuivi que dans la manière de l’atteindre. Et qu’on ne me parle pas des jihadistes, qui n’ont nullement entamé toutes ces révoltes, mais ont su, sans surprise, les détourner. A partir de quel degré de violence un Etat qui réprime perd-il de sa légitimité ? Combien de morts faut-il compter dans les rues de ses villes pour estimer que cela devient intolérable ?

En fixant des lignes rouges qu’ils se savent incapables de faire respecter, les Occidentaux, et surtout les Européens, font une fois de plus la démonstration de leur faiblesse, et de leur échec. La France, désormais première puissance militaire de l’Union, a sué sang et eau pour envoyer au Mali 5.000 hommes et une poignée d’avions et d’hélicoptères, et tout indique que pareil exploit n’est pas appelé à se reproduire dans les années qui viennent. Pourtant, encore plus que les jihadistes actifs en Afrique du Nord et au Sahel, le régime syrien représente un défi et une menace pour nous, et nous aurions toutes les raisons de l’attaquer. Historiquement ennemi de notre pays, comme je le rappelais ici, il nous a combattu et nous l’avons combattu, il a combattu nos plus proches alliés et ils l’ont combattu, et nos tentatives pour le conduire vers une certaine forme de modernité ont toutes échoué. Seulement voilà, on ne peut pas.

La guerre civile syrienne, puisque c’est de cela qu’il s’agit depuis plusieurs mois, déstabilise pourtant toute la région. Elle atteint surtout des sommets dans l’horreur et rend nos discours moralisateurs encore plus misérables qu’à l’accoutumée. Nous sommes, comme si cela ne suffisait pas, bloqués à New York par la Russie et la Chine comme il y a quarante ans, et militairement impuissants. Israël, décidément toujours dans les bons coups, est ainsi le seul Etat à prendre les choses en main, jouant sa propre partition de soliste puisque les « grandes puissances » ne sont plus, ni si grandes ni si puissantes.

Une grande partie de notre impuissance provient, cependant, de nos pudeurs de jeunes filles face à une Russie qui fait les gros yeux et une Chine qui joue avec nos nerfs. Laissons de côté cette dernière, qui ne se fâchera avec ses clients pour un régime dont elle se moque éperdument. La position russe est, comme d’habitude, plus contrariante puisqu’elle associe la protection d’un allié historique et la défense, par principe, des vestiges de son ancien système impérial. Mais avons-nous essayé de faire pression sur Moscou, de lui faire entendre raison ? Il me semble que, là encore comme d’habitude, nous avons tremblé devant la Russie pour nous livrer à de minables actions de soutien à une rébellion syrienne qui est loin d’avoir gagné la partie. La France, comme ses alliés européens, ne manque pas une occasion de ne pas fâcher dès que le jeu devient vraiment sérieux.

Les choses sont donc, par-delà leur infinie complexité politique et technique, d’une grande simplicité morale : si le régime syrien est tellement horrible, et Dieu m’est témoin qu’il l’est, alors combattons-le autrement que par de minables déclarations outragées. Et si nous avons estimé, dans le secret du pouvoir, que sa survie ne serait pas une mauvaise chose, cessons dans ce cas de rouler des yeux comme un puritain dans un cinéma porno et assumons le fait que nous sommes, nous aussi, plus guidés par nos intérêts que par nos principes.

Il faudrait simplement, alors, abandonner la posture messianique qui fait le charme de notre pays et nous replonger, enfin, dans le marécage où se débat le reste du monde. Mais si nous renonçons aussi à notre morale, que va-t-il nous rester ? La réponse est dans la question.

« Oh, but who are they to judge us/Simply ’cause our hair is long » (« What’s going on », Marvin Gaye)

Je suis favorable au mariage gay.

Je sais bien que vous vous moquez de mon opinion à ce sujet, mais j’avais envie de le dire. Voilà, c’est fait.

Je ne suis pas farouchement pour, je n’ai pas défilé, et pour tout dire je ne m’étais pas vraiment posé la question avant ces derniers mois. Les décisions prises en ce sens dans d’autres pays occidentaux n’avaient que fort modérément attiré mon attention et, pour tout dire, je suis assez largement indifférent aux débats législatifs qui agitent le monde. Et d’ailleurs, le fait que votre voisin décide de faire ci ou ça ne vous oblige pas à l’imiter, et encore moins à l’applaudir. Autant dire que les partisans du mariage pour tous qui m’ont vanté les mérites des décisions portugaises ou britanniques ont parlé à un mur.

Je suis favorable au mariage gay, et je suis le seul dans ma famille, et presque le seul dans mon milieu, délicieusement bourgeois.

Je suis favorable au mariage gay car je ne vois aucune raison valable de m’y opposer. L’homosexualité n’est pas un phénomène nouveau, elle n’est nullement le signe d’une décadence de notre civilisation – qui, de toute façon, a d’autres motifs de s’inquiéter, et toutes les époques, sur tous les continents, l’ont connue, dans chaque frange de la société. Là aussi, et en passant, le fait que d’autres espèces animales, sur notre bonne vieille terre, pratiquent l’homosexualité ne justifie en rien cette nouvelle loi. Nous sommes des humains, nous sommes doués de conscience et de langage, nous nous organisons en sociétés complexes et il n’y a guère de sens à regarder chez les loutres ou les éléphants de mer comment ils vivent. Pour ma part, je ne vis pas dans un arbre et je ne fait pas de gigantesques boules avec les excréments de ma famille.

Je suis favorable au mariage gay car je ne considère pas l’homosexualité comme une perversion. Pour tout dire, dans bien des pays, elle est surtout vécue comme une malédiction par les gays, obligés de se cacher, parfois traqués par la justice, parfois même lynchés. Je ne crois pas qu’on devienne gay par choix, je crois que c’est une nature profonde. Et je ne crois pas qu’il faille lutter contre son identité sexuelle. Entre un couple gay parfaitement équilibré dont la vie de couple est fondée sur l’amour, le respect mutuel et l’intégration sociale, et un couple hétérosexuel dysfonctionnel, où le papa tabasse la maman et où on joue à touche-pipi avec les enfants, je sais qui je choisis de fréquenter et qui je choisis de signaler aux services sociaux.

Je suis favorable au mariage gay, et je suis farouchement hétérosexuel, toujours follement amoureux de mon épouse, plus de vingt ans après l’avoir rencontrée, et pas le dernier à suivre du regard les courbes harmonieuses d’une jeune femme dans la rue quand je suis assis à une terrasse parisienne.

Je suis favorable au mariage gay, mais l’amour homosexuel, dans ses manifestations physiques, me pose, naturellement, quelques problèmes. Pas grave, puisque personne ne me demande de regarder et que je n’entends pas concéder, durant cette vie en tout cas, ma virginité anale. La monogamie homosexuelle serait-elle plus gênante que l’échangisme hétérosexuel ? Certainement pas à mes yeux, en tout cas.

Je suis favorable au mariage gay car je ne vois aucune raison d’empêcher des adultes qui s’aiment de s’unir selon un rite qui est ouvert au reste de leurs concitoyens.

Je suis favorable au mariage gay car si mes filles sont homosexuelles elles resteront, quoi qu’il arrive, mes petites chéries, dont la vie sexuelle ne me regardera jamais et pour lesquelles je veux les mêmes droits que leurs cousins ou cousines hétérosexuelles.

Je suis favorable au mariage gay car les gays ne sont pas plus mauvais citoyens que les autres, ni plus ni moins bêtes, ni plus ni moins de droite ou de gauche, ni plus ni moins bons combattants ou policiers ou magistrats ou médecins ou ouvriers, tout ce que vous voulez, en fait. Ils sont mes égaux, mes droits sont les leurs et leurs droits sont les miens.

Je suis favorable au mariage gay mais (avec moi, il y a toujours des mais), je suis extrêmement réticent à l’adoption par les couples gay qui n’auraient pas eu d’enfants par des moyens naturels (une maman qui aurait une compagne, un papa qui aurait un compagnon) car, quoi qu’on dise, pour procréer sur cette planète, il faut un mâle et une femelle, fussent-ils des moineaux ou de parfaits cons. Il me semble que nier cette loi naturelle est une erreur fondamentale, qui relève d’une idéologie radicale qui vise à transgresser certaines lois naturelles au nom d’une croyance absurde – voire de menées révolutionnaires.

Je suis favorable au mariage gay mais je trouve lamentable l’arrogance de ses partisans, animés par la foi aveugle de cette gauche qui a défendu Staline, Mao, Pol Pot et Action Directe et trouve encore le moyen, après avoir élu un Président pétainiste, de prétendre détenir la vérité.

Je suis favorable au mariage gay mais je trouve les récurrentes accusations d’homophobie pénibles ou injustes, révélatrices d’une gauche qui manie l’outrance et l’invective moralisatrice comme la droite agite le spectre du déclin ou de la chienlit.

Je suis favorable au mariage gay mais je suis intimement persuadé que la participation aux manifestations, remarquablement organisées et parfaitement dignes, a été grossièrement sous-évaluée par les autorités. Je crois également que le parcours de la dernière grande manifestation a été pensé afin de créer des incidents.

Je suis favorable au mariage gay mais je crois profondément que trente jeunes catholiques agenouillés sur la pelouse de l’esplanade des Invalides, pour ridicules ou gênants qu’ils soient, sont moins un trouble à l’ordre public que les types qui vous agressent dans le RER, et que la police met moins de zèle à interpeller, ou que les étudiants qui transforment la place de la République en réplique de Fallujah.

Je suis favorable au mariage gay mais je ne trouve pas Frigide Barjot plus exaspérante que Madame Taubira, qui me déporterait avec le sourire en expliquant que c’est pour mon bien.

Je suis favorable au mariage gay mais je n’ai pas lu un seul argumentaire de la part de ses partisans qui ait la portée morale et sociale des arguments de ses opposants. En se félicitant de ce qu’elle a appelé un changement de civilisation, la Garde des Sceaux a elle-même reconnu l’importance de cette loi. Refuser ou faire mine de s’étonner qu’on puisse s’émouvoir d’une telle décision relève du totalitarisme feutré.

Je suis favorable au mariage gay mais il me semble que cet authentique progrès sociétal n’était pas si urgent alors que notre pays est en panne, que notre gouvernement fait chaque jour la preuve de son incompétence et de son amateurisme – à l’instar du précédent, d’ailleurs – et que notre société se fissure dangereusement.

Je suis favorable au mariage gay, mais je trouve que le Président, en appelant à l’apaisement après avoir braqué les uns contre les autres, démontre l’étendue de sa candeur.

Je suis favorable au mariage gay, malgré ses partisans.

« So you’re trying to shake this feeling/That trouble’s right outside the door/You lie awake each dark night/Like a time bomb wound up too tight/A storm in waiting, just offshore » (« Home of the Brave », Toto)

Vous n’avez jamais envie de grandeur ? Vous n’avez jamais rêvé de Trajan triomphant à Rome, d’Alexandre contemplant la dépouille de Darius, de Cortès s’emparant de Tenochtitlan ? Vous n’avez jamais voulu sentir le vent de l’Histoire vous ébouriffer, soulever votre foulard sur une plage normande, ou devant Moscou, dans le désert de Libye avec une bande de Légionnaires pour l’honneur de la République ? Etes-vous capable de pleurer devant les Pyramides au Caire ? Ou d’attendre que le soleil se couche sur le mall à Washington ? Frissonnez-vous en lisant Shakespeare, ou Zweig, ou en reprenant les discours de Clemenceau ou de Churchill ? Ou en écoutant Cream reprendre Robert Johnson ?

J’ai toujours voulu servir mon pays, pour la mission comme pour la fierté de l’accomplir. Nous sommes tous différents et nous réagissons différemment à notre environnement, à ses sollicitations.  Depuis mon enfance, peut-être dès mes cinq ans, quand ma folie ne se voyait pas encore mais que je percevais déjà ma différence, j’ai vibré à l’évocation de ces héros abandonnés, au souvenir de ces empires emportés par les siècles, à ces aventuriers qui voyaient plus grand que les autres. J’ai passé des heures à imaginer ces conquistadors perdus dans les grandes plaines d’Amérique du Nord, dans un continent trop grand pour eux, et j’ai dévoré le récit de Guillaume de Rubrouck, parti à la rencontre des Mongols, à 12.000 km de la cour de France.

Je ne me suis jamais senti un tel destin, je ne me suis jamais vu capable de tels exploits, mais j’ai toujours voulu passer de l’autre côté du miroir, voir les fabricants de l’Histoire, approcher la grandeur, la contempler, presque la toucher du doigt. Penser pour agir, réfléchir pour comprendre et comprendre pour peser. Si vous avez peur de décider, poussez-vous de là et laissez faire.

Dès mes premiers mois dans l’administration, j’ai pu, moi qui suis un Saint Simon de seconde zone, remplir mes carnets de notes. Les scènes que j’ai notées, et que je distillerai peut-être un jour si j’en ai le talent, ont confirmé toutes mes lectures. J’ai ainsi eu la chance d’assister au pire et au meilleur, de côtoyer des opérationnels de légende qui vous parlent des moines de Tibéhirine à la cantine, des analystes de génie qui passent d’un Antonov 2 à Kaboul à des cartons d’archives sans sourciller, et des chefs qui vous stupéfient par leur agilité intellectuelle, leur culture, la profondeur de leur vision, et leur ambition pour votre service, et votre métier, et votre matière.

En repensant à ces moments, comment nier ne pas ressentir un pincement au cœur ? Entendre au téléphone les pales des Huey lorsque l’armée philippine attaque les types d’Abou Sayyaf à Jolo et qu’un de vos plus chers amis, à l’autre bout du monde, essaye de sortir les otages du merdier. Monter en salle de commandement, en début de nuit, regarder Bagdad sous les Tomahawks sur un écran grand comme la façade de votre maison. Donner l’organigramme complet d’un groupe terroriste – y compris les numéros de téléphone – à un pays en guerre pour qu’il en fasse le meilleur usage. Découvrir des trésors d’intelligence et d’engagement dans chaque bureau(ou presque), des opérations superbes, des manœuvres habiles dont la description vous laisse presque sonné, un sourire béat, fier même si vous n’y êtes pour rien.

Mais voir son instructeur ivre à 14h en salle de cours. Et savoir que le chef auquel vous parlez, bien qu’il ait inventé des sources et volé des fortunes à l’Etat, a été épargné parce qu’il est de la bonne promotion, du bon parti, de la bonne loge et qu’il sera toujours intouchable. Et savoir que telle autre boit comme un personnage d’Audiard sans en avoir le style et se rêve une grande carrière sans pouvoir aligner deux phrases, ou que tel autre cherche partout le Grand Sorcier mais ne trouverait pas ses clés dans sa poche… Et découvrir que la politique de votre pays est faite par des ministres qui n’osent pas assister aux sommets à Bruxelles de peur de perdre leur maroquin s’ils quittent Paris. Ou que tel directeur nourrit plus son esprit en lisant un hebdomadaire qu’en étudiant les notes écrites par les services de l’Etat.

Et ces responsables politiques qui gardent le même conseiller occulte que le prédécesseur qu’ils vilipendaient pourtant, et ce conseiller qui refile la même bouillie aux uns et aux autres. Et ses ambassadeurs qui volent de capitale en capitale et d’erreur d’appréciation en erreur d’appréciation, qui ne voient pas de Frères musulmans en Egypte, ni de terroristes au Mali, et qui se préoccupent plus de la facture des petits fours que la vie hors de leur palais.

L’Histoire n’est pas faite que de grandeur. Certains jours, Churchill ne dessoûlait pas, et Kennedy avait coutume de dire qu’il lui fallait une femme par jour car sinon il avait mal à la tête. Mitterrand recevait des voyants, Philippe Auguste a répudié sa jeune épouse danoise le matin de leur nuit de noces, la liste des turpitudes et autres errements des grands de ce monde est sans fin, mais ils avaient une vision, et ils essayaient de la mettre en œuvre, pour leur pays, pour la gloire, la leur, celle de Dieu, peu importe.

J’ai quitté l’administration le jour où j’ai réalisé que je ne supportais plus cette médiocrité, et qu’en fait je ne l’avais jamais supportée. On m’a alors conseillé d’être patient, d’attendre « deux ou trois ans » que certains prennent enfin leur retraite. Las, non seulement ils sont encore là, à des postes qu’ils occupent pour certains depuis dix ans, mais ils ont été rejoints par des disciples qui placent leurs intérêts personnels avant l’accomplissement de leur mission. Certains journalistes savent désormais qu’on peut annoncer son départ en poste avant que la commission de désignation n’ait rendu son verdict, ou qu’avoir tout raté sauf sa première communion n’empêche pas de monter en grade. Dans la maison d’en face, sans surprise, c’est le même marasme, et chacun peut voir, affligé, la génération censée assurer la relève partir et laisser la boutique à ceux qui se servent au lieu de servir. Pendant ce temps-là, comme nous avions coutume de le dire lorsqu’une correctrice sortie d’un roman d’Orwell bloquait une note urgente pour une histoire de virgule, l’ennemi travaille. Et lui, il a une vision, et une idée de la grandeur.

Je ne suis pas un révolutionnaire, je n’ai ni amertume ni aigreur, et ma plus grande ambition est d’élever mes enfants, mais la colère est parfois difficile à contenir. Avoir perçu des phénomènes, avoir prévenu, avoir attiré l’attention, avec tant d’autres, et tout ça pour assister au naufrage d’un système qui ne voit rien et dont les responsables se complaisent dans des calculs d’épiciers. Qu’est devenu le mandat donné par le peuple ? Quelle est la valeur de ces envolées lyriques dictées par des cabinets en communication vendus au plus offrant, quand ce n’est pas aux deux camps ? Clemenceau avait-il besoin de spin doctors ?

Poser en marinière, injurier un juge, nommer ses condisciples en invoquant l’exemplarité, faire embaucher les enfants des tycoons… La République ne serait-elle devenue que cela, une gigantesque vache à lait n’alimentant que les mêmes élus, les mêmes affairistes, les mêmes fausses élites intellectuelles seulement capables de s’émouvoir quand les ennemis de la démocratie, rouges ou bruns, les critiquent avec un vocabulaire qui rappelle les outrances, si dangereuses, si nauséabondes, des années ’30 ? Tout le monde voit l’orage approcher, sauf nos dirigeants qui sont, hélas, tout sauf des gouvernants. Leur absence de vision, leur capacité à croire leurs propres slogans, leur ignorance du monde, leurs certitudes idéologiques pourraient être autant de motifs de ricanement si ce tableau n’était pas aussi inquiétant.

Alors, le silence succède aux rires, et la honte remplace la grandeur. C’est là que vous comprenez que votre jeunesse est loin.

Puisque je vous dis que j’ai eu tort, là.

Je me suis trompé. Je sais que vous vous en moquez, mais je ne suis pas fier de moi et je préfère que les choses soient dites d’entrée. Je me suis trompé. Et tant que j’y suis, et même s’il me semble, décidément, que les terroristes de Boko Haram ne sont pas de simples trafiquants, il paraît juste de présenter d’humbles excuses à M. Loncle, qui a pris sa dose la semaine dernière. Il arrive que les tourelles automatiques arrosent trop généreusement, et dépassent les modestes ambitions de ce blog, alimenté quand il n’y a rien d’autre à faire dans la maison.

Pour toutes les doctes raisons que j’ai bien imprudemment évoquées ici, il me semblait – et nous étions quelques uns à le penser – qu’Ansaru faisait figure de coupable parfait. Tout dans le mode opératoire de cette action et dans les cibles renvoyaient à ce groupe, internationaliste, ambitieux et novateur. Le démenti, cinglant, nous a été fourni par les responsables eux-mêmes, dans cette vidéo postée cet après-midi, dont le Premier ministre a confirmé ce soir l’authenticité.

Le malheureux père de famille, contraint de lire le nom arabe du groupe (Jamā’at Ahl al-Sunnah li Da’wah wa-l-Jihād prononcé à la nigériane : Jama’atu ahlus-Sunnah Lidda’awati wal Jihad – Groupe sunnite pour la prédication et le jihad), adopté le 27 décembre 2010), avait, de toute façon, fait disparaître toute ambiguïté. On notera, en passant, que la vidéo est bien moins professionnelle que celle d’autres groupes plus habitués aux prises d’otages. Le visage de la mère de famille n’est pas flouté, même si elle est voilée, et les enfants sont là – et on pense tout particulièrement à eux. Les revendications, qui exigent la libération de membres du mouvement détenus au Cameroun et au Nigeria, confirment que l’affaire est loin d’être réglée. Quant aux récriminations des terroristes, accusant « le Président français d’avoir déclaré la guerre à l’islam » (mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?), elles montrent que nous avons affaire à des gens qui savent relier les points, ce qui n’est pas forcément le cas de tout le monde. Bref.

J’ajoute que cette vidéo, infiniment triste et inquiétante (et qui vient de disparaître des ondes), n’a rien de véritablement choquant, malgré les hauts cris de quelques ministres qui découvrent qu’il existe des gens méchants qui nous en veulent. La diffusion d’un communiqué sur Internet ne devrait pas non plus les étonner, une revendication étant plus souvent conçue pour être diffusée que pour être gardée dans un tiroir comme le poème d’un adolescent amoureux. Bref.

Cette opération de Boko Haram, puisqu’il s’agit bien de ce groupe, ouvre des perspectives intéressantes. A bien des égards, Ansaru, mouvement internationaliste qui a déjà enlevé des étrangers, paraissait assez audacieux pour se lancer dans une opération transfrontalière. Boko Haram, engagée de longue date dans une véritable, guérilla sectaire au Nord Nigeria, semblait moins encline à frapper ainsi.

On pourrait être tenté, donc, de réévaluer la situation pour adopter une lecture seulement nigériane de l’affaire. Pour la cellule de crise chargée de cette nouvelle prise d’otages, nul doute que cela a déjà été fait. Faut-il, pour autant, revoir l’ensemble de l’analyse de la menace régionale, voire de l’ensemble ? Je m’y refuse. A mes yeux, ainsi, il suffit, dans ce que j’écrivais le 20 février, de remplacer Ansaru par Boko Haram.

« A mes yeux, le lien est pourtant évident, qu’il soit direct ou indirect. Soit Ansaru enlève des Français pour ouvrir un second front sécuritaire sur nos arrières, comme je l’ai envisagé à plusieurs reprises depuis l’été dernier, (d’abord ici, puis , et ici, ou , et même ici), soit Ansaru joue sa carte mais s’en prend à la France, ennemie historique du jihadisme, menacée directement par l’ensemble de la mouvance islamiste radicale depuis le début de l’opération Serval. Déconnecter les jihads des uns des autres est une erreur impardonnable. Je ne sais plus qui, hier soir sur BFM, affirmait doctement : « Il faut dissocier les événements pour mieux comprendre ce qui se passe ». Non, justement, il faut faire exactement l’inverse, puisque le jihad, comme je l’écrivais en 2005 – quand j’avais encore un métier honorable – est d’abord une guérilla mondiale dont les acteurs, différents, partagent idéologie, modes opératoires et cibles. »

Un paragraphe entièrement assumé, évidemment, qui ne fait que reprendre ce que je tente d’expliquer depuis des années, par exemple ici.

La France compte désormais quinze otages, aux mains de trois groupes différents (AQMI, MUJAO, Boko Haram), tous étroitement liés, tous jihadistes, tous dans la même région. En pointe, quoi qu’en disent certains, contre le jihad, la France n’est pas visée par hasard. Menacée au Yémen et en Tunisie, visée en Algérie, en guerre au Mali après l’avoir été en Afghanistan, frappée au Cameroun, elle est la cible de mouvements qui se parlent, se connaissent, et combattent parfois côte à côte. Il y avait des combattants nigérians au Mali, des combattants algériens à Benghazi, des combattants tunisiens et égyptiens à In Amenas, et il s’est même murmuré que l’émir d’Al Qaïda au pays des deux Nil avait été tué au Mali. On attend la confirmation, mais la chose ne paraît pas impossible.

Faut-il rappeler ici les liens qui unissent Boko Haram et AQMI ? Plus de dix ans de relations, de cellules communes à Kano, de passeports échangés, d’argent donné, de combattants prêtés, sans parler de l’inspiration opérationnelle, entre les attaques contre les bâtiments officiels, comme celle contre le siège de la délégation de l’ONU à Abuja, le 26 août 2011, ou le recours aux IED. Entre AQMI, qui devient l’inspiratrice du jihad au Maghreb, et Boko Haram, qui mène un jihad au Nigeria, la convergence vers le Sahel est plus que logique.

Quoi qu’on dise, et je compte bien y revenir plus longuement dès que j’aurais un peu plus de temps, le jihad est une guérilla mondiale dont les acteurs, aux objectifs différents, partagent la même idéologie, combattent et détestent les mêmes ennemis et qui, quand il ne se coordonnent pas, agissent dans le même sens. Ignorer ces caractéristiques, par ignorance ou aveuglement, c’est s’exposer à de cruelles désillusions.

Keep calm and shut the fuck up.

France, leader of the Free World, titrait, un peu provocatrice, l’édition en ligne de The Daily Beast, il y a quelques jours. On pouvait même admirer en une le fameux cliché du Légionnaire au #MasqueGlaçant qui a tant déplu aux généraux qui conduisent la guerre au Mali. Brrr, c’est vrai qu’il fait peur.

Alors que la nuit est tombée et les enfants couchés, on commence à regarder cette folle journée et on se demande si l’auteur de cet article, au vu du spectacle que nous avons offert, peut encore sérieusement penser que nous sommes le leader du monde libre. Je ne parle pas des combats à Gao ou de l’attentat à Kidal, puisqu’on s’y attendait. Et je ne parle pas du fait que les militaires regardent avec émotion notre déploiement au Mali en ayant bien conscience qu’il s’agit de notre dernière guerre dans ces conditions. Non, je parle de cette affligeante matinée, qui a vu une grande partie de notre presse démarrer en trombe sur une info non recoupée, un ministre se ridiculiser, et un député censé savoir ce qu’est une source fiable se couvrir de honte, qui plus est avec retard. Ce soir, le Président doit ressembler à ce centurion qui sanglotait « Ils sont tous bêtes, et je suis leur chef ». Bienvenue à bord, Monsieur le Président.

A l’origine de cette folie, l’AFP, que l’on a déjà vue plus performante, explique ce soir, fort doctement, que derrière sa source se cachent en réalité trois sources et que vraiment non vraiment c’est pas sa faute. Moi, je veux bien, mais trois sources qui disent la même foutaise, ça reste trois mauvaises sources, et tant pis si elles affirment savoir où est planqué l’or du Reich. Parce que, in fine, à quoi devons-nous ce gigantesque fiasco sinon à la soif éperdue de scoop et à la nécessité industrielle d’être le premier sur le coup ? Sauf que là, il y a des otages. On parle de sept personnes, dont quatre enfants, et ils méritent sans doute un peu mieux qu’un comportement de paparazzi.

Quand j’étais fonctionnaire, nous avions coutume de dire, puisque nous étions naturellement méfiants à l’égard de certains de nos chefs, qu’on ne pouvait affirmer être parti en mission que lors du vol RETOUR, et pas avant. Quand on clame que les otages sont libres, il n’est sans doute pas inutile de demander à ses sources autre chose que quelques détails moisis. Et puis, il paraît que certains journalistes sont assez rigoureux et patriotes pour prendre contact avec les autorités, afin de s’assurer, dans ces cas extrêmes, qu’une dépêche ne va pas mettre des vies en danger. Je crois, mais il faut que je vérifie, qu’on appelle ça l’éthique, ou le sens des responsabilités. Je vais chercher, on en reparle.

Par pure charité chrétienne, je ne vais pas m’appesantir sur M. Kader Arif. Il y a cent ans, il aurait présenté, et sa démission au Premier ministre et ses excuses aux familles, mais ce temps est bien révolu. De nos jours, le ministre des Anciens combattants, qui n’est même pas la 5e roue du carrosse dans ce genre d’affaire, peut interrompre une séance à l’Assemblée pour proclamer, sur la foi d’une dépêche, que les otages sont libres. Et tant pis pour l’usage qui veut que l’Elysée, seul, communique sur ce sujet. Et tant pis pour le ministre de la Défense, à la manœuvre, et tant pis pour le Quai, et tant pis pour les services, et tant pis pour les familles. Et il ne démissionnera pas, la soupe est bonne, Monsieur le Ministre.

Quand l’amateurisme prend de telles proportions, il est permis de lui chercher d’autres noms. Et quand l’inconséquence se déploie avec autant de panache, il ne reste qu’à éviter le regard des alliés. Restent, et c’est bien fâcheux, les familles. Vous admettrez avec moi que tous ces gens qui tremblent pour leurs enfants et petits-enfants sont bien délicats à gérer. Si on ne peut plus crâner devant le banc du gouvernement, franchement, à quoi ça sert d’être ministre ? Chut, ne répondez pas, c’est déjà assez douloureux.

Peut-être est-il temps de rappeler quelques règles simples :

On ne parle pas des opérations en cours. Jamais.

On ne donne pas ses sources. Jamais.

On ne parle pas du Fight club. Jamais.

On ne parle pas des affaires d’otages. JAMAIS JAMAIS JAMAIS

Vous pouvez alerter l’opinion, suspendre les portraits de quelques inconscients sur les façades et oublier ces fumiers d’expatriés vendus au grand capital, vous pouvez hanter les plateaux de télévision avec quelques mythomanes venus en rampant, le visage couvert de cirage, mais vous ne devez pas parler d’argent ou de raids ou de négociations. Et vous ne devez pas parler des libérations en cours. JAMAIS JAMAIS JAMAIS.

Et si le silence était observé pour sécuriser une exfiltration ? Et si les autorités voulaient d’abord prévenir le grand-père éploré, dévoré d’angoisse en France ? Ben oui, il y a le scoop, et il y a la morale.

Il y a trois tempo dans le contre-terrorisme. Soit vous courez après les terroristes pour les neutraliser, avant ou après un attentat. Soit vous êtes au-dessus du champ de bataille, à essayer de comprendre ce que vous voyez, sans trop traîner, mais sans précipitation. Soit vous êtes au milieu d’une affaire d’otages, et là, là, il faut durer. Il faut aller vite mais il faut comprendre, il faut gérer la pression des autorités politiques, il faut empêcher les petits malins en marge du système de se précipiter à Beyrouth avec une valise de billets pour le compte d’un ambitieux jeune député qui veut marquer des points, il faut accepter les caprices des intermédiaires sur le terrain (oui, tu auras ta caisse de DVD pornos, mon ami, oui, c’est pour le jihad, il faut bien que jeunesse se passe), il faut se méfier des fonctionnaires frustrés qui envoient des mails personnels aux ravisseurs pour « débloquer tout ça », sans parler des types qui appellent la presse depuis Tourcoing en affirmant qu’ils sont à Kandahar, à côté des otages. Et, plus important, il faut peser les options, savoir pourquoi les ravisseurs ont fait ça, si les otages sont bien traités, s’il y a des chances de parvenir à une issue heureuse, etc. Et il faut supporter la pression invisible des proches, jetés en enfer, confrontés au pire de l’humanité, découvrant en quelques heures la violence du monde dont vous avez fait votre quotidien depuis des années.

Quand on sait ça, on n’annonce pas des libérations. On les espère, on prie pour elles si on pense que ça peut aider, mais on ne se pavane pas la braguette ouverte à l’Assemblée. Et on ne fait pas confiance à des militaires étrangers qu’on ne connaît ni des lèvres ni des dents.

La France, leader du monde libre. C’est à se demander comment sont les autres.

« If what you say is true, the Shaolin and the Wu-Tang could be dangerous » (« Bring that ruckus », Wu-Tang Clan)

Les chroniqueurs du jihad retiendront que le 19 février 2013 un Légionnaire du 2e REP est mort en combattant des jihadistes dans l’Adrar des Ifoghas, où seraient détenus nos otages, alors qu’au Cameroun, à 1600 km de là, sept Français, dont quatre enfants, étaient enlevés par un groupe d’hommes armés venus du Nigeria tout proche.

Interrogé à l’Assemblée, François Loncle, député PS de l’Eure, nous faisait rapidement profiter de son immense savoir en nous expliquant qu’il s’agissait sans doute de Boko Haram, que ce groupe était « souvent en rivalité avec AQMI » et qu’il ne s’agissait que de « trafiquants et de gangsters ». Comme aurait Perceval de Galles, « Merci, de rien, au revoir Messieurs-Dames ».

Co-auteur d’un rapport sur le Sahel qu’il n’a manifestement pas lu, M. Loncle relayait, à ma grande consternation, des clichés, et même des erreurs grossières quant aux liens entre les romantiques jihadistes du désert d’AQMI et les esthètes de Boko Haram (« L’éducation occidentale est un pêché », des poètes, on vous dit). Tout observateur un peu sérieux (donc, pas les imposteurs vus hier soir sur BFM) sait pourtant que les deux mouvements sont étroitement liés, se prêtant de l’argent, s’envoyant des combattants, se parlant depuis l’aube des années 2000. Forcément, avant de causer dans le poste, c’est pas mal de relire ses archives. Vous n’en avez pas ? Ah, pardon.

En réalité, plus que vers Boko Haram, les regards des professionnels se sont tournés vers les petits rigolos du Jama’at Ansar Al Muslimin Fi Bilad Al Sudan, plus connu de leurs mamans sous le nom d’Ansaru.

Il faut dire que ces garçons, issus de Boko Haram, ne sont pas des amateurs empruntés ou maladroits. Le 26 novembre 2012, ils ont, par exemple, attaqué un commissariat à Abuja afin de libérer des détenus. Surtout, et on aurait aimé l’entendre hier, Ansaru a enlevé un Français à Rimi, près de Katsina, le 19 décembre dernier, et l’a revendiqué le 23 décembre. Le 20 janvier, les mêmes ont revendiqué une attaque contre des soldats nigérians en partance pour le Mali. Et, last but not least, le groupe a enlevé le 16 février sept expatriés à Jamaare – et l’a revendiqué le 18, car ces gens-là, à la différence d’autres, assument leurs actes.

Du coup, on est bien obligé de se demander ce que voulait dire M. Loncle quand il affirmait si péremptoirement sur iTélé : « Ce n’est pas lié à la situation au Sahel ». Non, bien sûr, il va de soi que les terroristes d’Ansaru enlèvent des Français pour protester contre le mariage pour tous, ou qu’ils capturent des Européens afin d’attirer l’attention du monde sur le scandale de la viande de cheval. Bien vu, M. le Député, bien vu.

A mes yeux, le lien est pourtant évident, qu’il soit direct ou indirect. Soit Ansaru enlève des Français pour ouvrir un second front sécuritaire sur nos arrières, comme je l’ai envisagé à plusieurs reprises depuis l’été dernier, (d’abord ici, puis , et ici, ou , et même ici), soit Ansaru joue sa carte mais s’en prend à la France, ennemie historique du jihadisme, menacée directement par l’ensemble de la mouvance islamiste radicale depuis le début de l’opération Serval. Déconnecter les jihads des uns des autres est une erreur impardonnable. Je ne sais plus qui, hier soir sur BFM, affirmait doctement : « Il faut dissocier les événements pour mieux comprendre ce qui se passe ». Non, justement, il faut faire exactement l’inverse, puisque le jihad, comme je l’écrivais en 2005 – quand j’avais encore un métier honorable – est d’abord une guérilla mondiale dont les acteurs, différents, partagent idéologie, modes opératoires et cibles.

Qui a jugé bon de rappeler, hier, que les « meilleurs d’entre eux », les petits gars d’AQPA, ont diffusé, le 12 février dernier, un communiqué dénonçant sans ambiguïté l’intervention des Croisés au Mali ?

Une fois de plus, les experts d’opérette sont pris en flagrant délit de pipeautage, et pas un ne fréquente sans doute Jihadology, d’Aaron Y. Zelin (@azelin), une référence pourtant tout simplement incontournable. Oui, je sais, le travail est une notion dépassée, et il faut parfois savoir refuser les invitations sur les plateaux pour réfléchir un peu. Ça ne fait jamais de mal.

Quinze de nos compatriotes, dont 4 enfants, sont donc désormais otages, tous en Afrique, tous détenus par des groupes jihadistes. Le symbole est fort, et le défi presque hors de portée. L’enchaînement des crises met les hommes et les structures à rude épreuve, fatigués, usés, courant d’urgence en urgence, d’incendie en incendie, incapables, par manque de temps, de prendre le recul nécessaire à la compréhension d’un phénomène qu’ils sont les seuls à pouvoir, en théorie, contempler dans sa globalité. Du coup, et quoi qu’on dise, personne ne le fait, et la place est donc laissée aux imposteurs habituels et autres universitaires sur le retour. Pas grave, on a l’habitude, et il faut avancer.

Je n’aurais pas l’indécence, ici, de me laisser aller à des hypothèses sordides sur le sort des enfants et de leur mère enlevés hier. Tout juste peut-on souhaiter que les terroristes (puisque je ne crois pas une seconde à l’hypothèse d’une groupe de braconniers ou de coupeurs de route) jugent les enfants trop encombrants et les libèrent. Simple observateur, je ne peux qu’adresser aux familles concernées toutes mes pensées, et glisser mes encouragements de retraité aux membres de la nouvelle cellule de crise. Bientôt, les services français ne seront plus qu’une immense cellule de crise, quand on y pense… Il y aurait même matière à modéliser le cycle infernal que nous observons depuis plus de dix ans : crise économique – crise stratégique – réduction des moyens – augmentation des besoins. Mais je n’ai pas ce talent, et ça n’est pas le sujet.

La succession de tels évènements est un indicateur, comme un autre, des bouleversements de notre environnement. L’Afrique de l’Ouest nous renvoie au visage nos échecs, et aussi nos vulnérabilités. Expatriés plus ou moins conscients des dangers, autorités locales plus ou moins mobilisées, Etats plus ou moins faillis, le tableau est plutôt sombre. Si on laisse de côté les problèmes de gouvernance, l’épineuse question du narcotrafic, ou celle, dramatique, de la traite des êtres humains, et qu’on se concentre sur le jihadisme, force est de reconnaître que les crises politico-sécuritaires s’imbriquent, s’influençant et se nourrissant mutuellement dans une dégringolade qui n’a pas de fin prévisible.

Le jihad algérien, vieux de plus de vingt ans, s’est ainsi étendu au Sahel, contamine à présent le Maroc, et se nourrit dans le même temps de l’effondrement des Etats postrévolutionnaires tunisien et libyen. La révolution égyptienne, en libérant des centaines de détenus, alimente le jihad renaissant libyen. La révolution libyenne permet aux jihadistes du Sahel de s’armer, et l’ensemble du cirque crée au centre de la carte une dépression qui déstabilise l’ensemble de la région, en faisant fi des frontières.

Le printemps arabe, dont j’ai dit ici qu’il était une conséquence du jihadisme mais qu’il n’avait pas été initié par les islamistes radicaux (je sais, c’est un peu trop subtil pour certains), passe actuellement par une phase, classique dans les processus révolutionnaires, de foutoir à grande échelle qui libère les forces les plus brutales. Face au néant idéologique des régimes renversés et à l’impréparation des révolutionnaires de la première heure, les islamistes n’ont eu qu’à se pencher pour ramasser la mise. Sur leur droite, les plus radicaux, salafistes et jihadistes plus ou moins repentis, se mettent en position pour se mêler de crises qui n’en sont ainsi qu’à leurs débuts.

Plus au sud, au-delà de la bande sahélienne, le patient travail de prosélytisme qui dure depuis des décennies et que j’ai très imparfaitement décrit ici n’est, pour l’instant, que l’arrière-plan des actions des jihadistes. Seul Ansar Al Din, dont on sentait les prémices dès 2006, peut être considéré comme un mouvement terroriste directement lié à ce phénomène, ses alliés ou partenaires étant, soit des corps étrangers (AQMI), soit des mouvements minoritaires (MUJAO), soit des groupes sectaires reflétant des conflits ethniques préexistants (Boko Haram, même si Ansar Al Din a, pour la première fois dans la région, coloré de jihadisme un irrédentisme à la façon des rebelles tchétchènes,  cachemiris ou philippins, mais c’est une autre histoire).

Du coup, je me garderai bien, à ce stade de l’enquête, de scruter le Cameroun en délaissant le Nord Nigeria. Le développement de l’islam radical au Cameroun n’est sans doute pas responsable de l’enlèvement de nos compatriotes. L’opération, en revanche, illustre à merveille l’imbrication des jihads, les uns et les autres agissant ensemble sans se coordonner. Les crises sont donc en train, sinon de fusionner, du moins de converger dangereusement.

Jamais la France n’a eu autant d’otages, jamais un pays n’a vu autant de ses ressortissants aux mains de groupes jihadistes. Alors que 7 otages sont au Nord Mali, 8 sont au Nord Nigeria, à des centaines de kilomètres au sud-est, dans un environnement totalement différent. Au Mali, l’Etat est inopérant. Au Nigeria, il est ombrageux, réfractaire à la coopération. Quant à nos moyens, ils sont limités, et le point de rupture n’est pas si loin.

Il y a quelques jours, un des plus flamboyants émirs de la zone, Omar Ould Hamaha, déclarait fort aimablement que la France avait ouvert les portes de l’enfer en intervenant au Mali. Disons qu’on vient de frapper et qu’on attend que quelqu’un nous ouvre, sans être vraiment pressés.