Rendez-nous Hubert Beuve-Méry

Toujours prompt à dénoncer les incompétences, réelles ou supposées, le site, lui aussi citoyen, Bakchich.info vient de se couvrir d’un ridicule d’une rare qualité.

Dans un article sobrement intitulé « Le M. Espionnage de Sarko grille son agent », le site d’informations affirme sans rire, sur la foi du compte-rendu d’une audition de Bernard Bajolet remontant au 27 janvier – quelle réactivité ! – que Pierre Camatte était un clandestin de la DGSE chargé de surveiller « l’ex-GIA » (cf. http://www.bakchich.info/Le-M-Espionnage-de-Sarko-grille,10165.html).

Par pure charité chrétienne, il paraît inutile de relever que le GIA a disparu des écrans il y a bientôt 10 ans et que l’actuelle AQMI n’est qu’une évolution du GSPC. Il semble par ailleurs illusoire de tenter d’expliquer que les barbus d’AQMI sont déjà surveillés par des moyens autrement plus sophistiqués qu’un sexagénaire isolé.

On peut en revanche souligner que les propos de M. Bajolet (cf. http://www.assemblee-nationale.fr/13/cr-cdef/09-10/c0910020.asp) devant la Commission de la Défense à l’Assemblée étaient en effet ambigus :

« M. Guillaume Garot. Quelles informations pourriez-vous nous transmettre sur les agents de nos services retenus en otage, leur nombre, leur situation ? Quelles sont les perspectives les concernant ?

M. Bernard Bajolet. Nous avons actuellement huit otages. Un au Mali, Pierre Camatte, quatre au Soudan, un en Somalie et deux en Afghanistan. »

La réponse de M. Bajolet est en effet étrange, et dès la fin de son audition certains s’étaient émus des conséquences de cette phrase sur la vie de nos otages. bakchich ne partage pas ces scrupules, on ne s’en étonne évidemment pas.

On est cependant en droit de demander pourquoi Bakchich ne clâme pas partout que les deux journalistes détenus en Afghanistan sont, eux aussi, des membres de la DGSE. Mais les auteurs de cet article savent-ils même ce qu’est un agent clandestin ? Que connaissent-ils du monde du renseignement ?

Rien, on le voit, et on ne peut que déplorer les ravages, dans une opinion déjà exaspérée, de telles approximations. Par ailleurs, d’autres affaires d’otages auraient sans doute pu attirer l’attention des rédacteurs de cet autre média citoyen, dont les écrits ne valent pas mieux que les vociférations d’internautres frustrés qui crient au loup à longueur de journée.

On a les dirigeants qu’on mérite, comme le disait un de mes amis. Il semble que nous ayons une presse obéissant aux mêmes critères.

Affaire Camatte : la fin d’un dogme

En forçant le Mali à libérer, dimanche dernier, 4 terroristes pour obtenir la libération de Pierre Camatte, détenu par Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) depuis le 26 novembre 2009, la France vient d’envoyer un bien étrange message aux terroristes.

Evidemment, personne n’a jamais cru qu’on ne négociait pas avec les terroristes, mais il y a un pas entre entretenir le contact par l’intermédiaire de mystérieux négociateurs et céder sur toute la ligne. En tordant le bras aux autorités maliennes afin qu’elles libèrent, après une parodie de procès, 4 membres d’AQMI, Paris a semé une belle pagaille au Sahel.

La crise diplomatique est en effet désormais ouverte entre Bamako, Alger et Nouakchott. Plus grave, notre coopération sécuritaire avec la Mauritanie a du plomb dans l’aile, sans parler des projets de coopération régionale contre les jihadistes. Et je ne parle même de nos détestables relations avec Alger.

La diplomatie supposée atlantiste de notre Président et les déclarations de fermeté n’y ont donc rien fait, et pour la première fois depuis les complexes prises d’otages au Liban, nous voilà pris en flagrant délit de compromission. Et ce ne sont pas les habituelles dénégations du Quai d’Orsay sur l’air de « nous n’avons pas payé » qui vont nous rassurer, tant il apparaît que la libération de ces 4 terroristes ressemble à s’y méprendre à une rançon.

Alors ? Alors, s’il faut se réjouir de la libération en bonne santé de notre compatriote, s’il faut saluer le travail des services de renseignement et des diplomates, à Paris comme à Bamako, il faut se rendre à l’évidence : en acceptant un deal avec AQMI, la France apparaît désormais comme le maillon faible de l’alliance internationale contre Al Qaïda. Les lois sur la burqa ou les rodomontades présidentielles n’y changeront rien, la France a cédé aux terroristes et a donc transformé la bande sahélienne en un immense supermarché dans lequel les jihadistes n’auront qu’à se servir. Attendons désormais les réactions de l’Espagne et de l’Italie, puisqu’AQMI garde en réserve trois humanitaires espagnols et un couple italo-brukinabé…

Et alors que le général Georgelin balance dans les médias le coût de la prise d’otages en Afghanistan de deux journalistes français (10 millions d’euros), attendons l’estimation du coût de la libération de 4 terroristes au Mali. Que dirons-nous lorsqu’ils tueront à nouveau ?

Espérons, pour finir, que la stratégie adoptée par Paris n’a été que la conséquence d’un bloquage persistant des contacts avec AQMI – hypothèse qui m’attristerait tant la compétence française dans le domaine est enviée – non la nouvelle manifestation d’une impatience qui devient la marque de fabrique de notre vie politique.

Au coeur du djihad

Je vais être franc, il me semble que nous écrivons tous beaucoup trop sur le jihadisme, ce phénomène encore jeune sur lequel nous ne disposons que de peu de sources. Ma démarche d’historien pourrait me conduire à faire mienne cette maxime d’un de mes professeurs de la Sorbonne qui affirmait en cours qu’on « ne fait de l’Histoire que quand les témoins sont morts »…

Evidemment, cette approche est plutôt radicale, et elle a été combattue par toute une génération de brillants universitaires. Ceux qui écrivent sur le jihadisme, comme ceux qui écrivaient sur le KGB il y a 30 ans ou qui tentent encore, comme les journalistes du Monde, de comprendre les mécanismes du génocide rwandais, s’exposent donc à des erreurs, à des approximations, à des désavoeux. L’absence d’archives et de sources fiables handicape les chercheurs, et chaque témoignage doit donc être accueilli comme une bénédiction divine.

C’est sans doute ainsi qu’il faut considérer le récit d’Omar Nasiri, « Au coeur du djihad », publié en France en 2006. Dans cet ouvrage, un homme prétendant avoir été un « espion infiltré dans les filières d’Al Qaïda » y relate sa vie dans les réseaux du GIA en Europe, son départ en Afghanistan dans les camps d’entraînement jihadistes puis son retour à Londres.

Disons le tout de suite, un tel récit est unique et constitue une mine d’or. Bien sûr, l’auteur s’y présente sous un jour avantageux, mais sa description des réseaux islamistes maghrébins en Belgique ou au Royaume-Uni et sa vision des camps afghans ou pakistanais est remarquable. On pourra simplement remarquer qu’en France un espion est un fonctionnaire rémunéré, et qu’une source humaine est qualifiée dans les rapports d’agent (cf. à ce titre « L’agent secret » de Joseph Conrad).

Evidemment, plusieurs observateurs ont profité de la publication de ce livre pour livrer leur propre vision de la mouvance jihadiste. En Algérie, un certain Adel Taos, journaliste au quotidien Liberté, s’est laissé aller aux pires penchants de certains plumitifs et a affirmé, à la lecture d' »Au coeur du djihad », que la DGSE « aurait couvert un trafic d’armes et d’explosifs au profit du GIA ». Ce raccourci a permis à notre journaliste d’impliquer la France dans la tragédie algérienne, voire de la considérer comme la complice des terroristes. M. Taos n’avait sans doute du renseignement qu’une connaissance lointaine, et il ne pouvait envisager qu’un service qui avait infiltré un groupe terroriste n’en était pas nécessairement le commanditaire. Il oubliait par ailleurs de préciser que les maigres cargaisons d’armes dont parle Nasiri n’avaient pas pesé lourd dans la guerre civile, surtout comparées aux stocks dont les terroristes s’étaient emparés facilement en Algérie dès 1992. Enfin, affirmer sans rire en 2006 que la France n’a pas aidé l’Algérie contre les terroristes islamistes relève de la plus pure mauvaise foi. Les services du Ministère français de l’Intérieur n’ont pas cessé de soutenir leurs homologues algériens, et la France a même livré, discrètement du matériel « à double usage » à l’Armée Nationale Populaire. Mais à quoi bon ?

Il faut par ailleurs saluer ici la performance de Claude Moniquet qui, en novembre 2006, osait écrire un article sobrement intitulé « Omar Nasiri, ou les dessous d’une manipulation antifrançaise » et dans lequel on pouvait lire « Nous sommes en mesure d’être catégoriques, [Nasiri] n’a jamais été un agent français ». (J’ai choisi ici de conserver le pseudonyme de Nasiri plutôt que sa véritable identité, que M. Moniquet livre aux quatre vents, le pauvre garçon a déjà assez d’ennuis)

Pas de chance, M. Moniquet, Omar Nasiri a bien été un agent français, et il a fait à peu près tout ce qu’il raconte. En l’espèce, Claude Moniquet s’est montré aussi imprudent qu’un lieutenant-colonel de la DAS (Délégations aux Affaires Stratégiques) qui avait affirmé doctement que jamais les services français n’auraient recruté un délinquant…

Mais loin de ces polémiques, il faut lire « Au coeur du djihad », puiser dans ses pages des détails fascinants sur le Londonistan, les camps afghans, les filières de volontaires, les méthodes des services.

A lire.

Petite et modeste leçon de journalisme

Soyons clairs, la mode est à l’escroquerie et aux prophètes autoproclamés. Omniprésente dans les commentaires que laissent les internautes sur les sites du Monde, du Figaro, de Libé ou d’autres, cette tendance a trouvé ses hérauts avec les « médias citoyens ». Ces derniers, que n’étouffe pas la modestie, affirment que leur ligne éditoriale s’affranchit des intérêts défendus par l’Etat, les grandes entreprises et en fait n’importe qui. Il va de soi que cette posture de « père-la-vertu » prête à rire tant elle est naïve et arrogante. Cette morale inflexible semble ne pas souffrir de la présence sur la page d’accueil de publicités pour le jeu en ligne, pour un programme de détection du cholestérol ou pour un site de rencontres. Faîtes ce que je dis, pas ce que je fais.

L’article posté le 12 février par AgoraVox au sujet d’Al Qaïda (cf. ici) laisse ainsi pantois tant il combine les défauts de notre époque : racoleur, inexact, mensonger, faussement objectif, inutilement péremptoire.

Essayons de lister ensemble les menus problèmes de cet interminable article, à commencer par son titre : « Al Qaïda n’existe plus selon la DGSE ». Pour illustrer ce titre, pour le moins provocateur, AgoraVox fait appel à une vieille gloire du renseignement français, Alain Chouet, ancien chef du Service de Renseignement de Sécurité (SRS) à la DGSE, qui intervenait en janvier dernier au Sénat dans le cadre d’un colloque – et non des travaux d’une commission – portant sur « Le Moyen-Orient à l’heure nucléaire ».

Pour ceux qui l’ignorent, précisons ici qu’Alain Chouet, après une longue carrière au sein du SDECE puis de la DGSE, a quitté cette prestigieuse administration pendant l’été 2002 en raison de divergences politiques. A la retraite depuis, Alain Chouet n’est aucunement en position de parler au nom de la DSGE, et l’article d’AgoraVox est à cet égard d’une fascinante malhonnêteté intellectuelle. Il faut préciser de surcroît qu’Alain Chouet, excellent connaisseur du monde arabe, a fait ses armes au Liban et en Syrie et qu’il a, tout au long de sa carrière, combattu des mouvements terroristes classiques organisés à la mode occidentale. Il n’a ainsi jamais vraiment compris le fonctionnement intime de la mouvance jihadiste, et il a même, en août 1998, nié la responsabilité d’Al Qaïda  dans les attentats commis contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie… Obsédé par les Frères Musulmans égyptiens, Alain Chouet a longtemps refusé d’envisager l’existence d’une mouvance terroriste échappant au contrôle d’un Etat ou d’une organisation religieuse.

Le léger problème de chronologie – mais il s’agit sans doute là d’un concept bourgeois rétrograde – soulevé plus haut ayant été méprisé par les auteurs de cet article, la place est donc libre pour les révélations fracassantes d’Alain Chouet : « Comme bon nombre de mes collègues professionnels à travers le monde, j’estime, sur la base d’informations sérieuses, d’informations recoupées, que la Qaïda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora Bora en 2002. Les services secrets pakistanais ensuite se sont contentés, de 2003 à 2008, à nous en revendre les restes par appartements, contre quelques générosités et quelques indulgences diverses. Sur les quelque 400 membres actifs de l’organisation qui existait en 2001 (…), il en reste moins d’une cinquantaine, essentiellement des seconds couteaux, à l’exception de Ben Laden lui-même et de Ayman al-Zawahiri, mais qui n’ont aucune aptitude sur le plan opérationnel. Donc moins d’une cinquantaine ont pu s’échapper dans des zones reculées, dans des conditions de vie précaires, et avec des moyens de communication rustiques ou incertains. Ce n’est pas avec un tel dispositif qu’on peut animer à l’échelle planétaire un réseau coordonné de violence politique. D’ailleurs il apparaît clairement qu’aucun des terroristes post 11/9, qui ont agi à Londres, Madrid, Casablanca, Djerba, Charm-el-Cheikh, Bali, Bombay, etc., ou ailleurs, n’a eu de contact avec l’organisation. Et quant aux revendications plus ou moins décalées qui sont formulées de temps en temps par Ben Laden ou Ayman al-Zawahiri, à supposer d’ailleurs qu’on puisse réellement les authentifier, elles n’impliquent aucune liaison opérationnelle, organisationnelle, fonctionnelle entre ces terroristes et les vestiges de l’organisation ».

Par où commencer ? Allons au plus simple et listons ensemble les arguments avancés :

–  « J’estime, sur la base d’informations sérieuses, d’informations recoupées, que la Qaïda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora Bora en 2002 ». Informations sérieuses, recoupées ? On ignorait, mais on se réjouit de l’apprendre, qu’Alain Chouet avait poursuivi sa carrière dans l’ombre d’une retraite bien méritée. Il aurait donc reçu de ses « collègues professionnels » des éléments que n’auraient pas reçus les services officiellement en charge de ces questions ? Vite, un poste officiel pour Alain Chouet, le vieux sage des montagnes descendu révéler la vérité au monde. Il faut souligner ici le mépris, sans doute générationnel, d’Alain Chouet pour les terroristes d’Al Qaïda, et on retrouve dans sa bouche les propos déjà évoqués ici d’un Chaliand.

– « Les services secrets pakistanais ensuite se sont contentés, de 2003 à 2008, à nous en revendre les restes par appartements, contre quelques générosités et quelques indulgences diverses. » Encore et toujours cette obsession de la main invisible des services. Il faut confesser ici une réelle déception devant la fragilité de cet argument, et surtout les innombrables erreurs qu’il avance. Bien sûr, les services pakistanais jouent, et depuis le début, un rôle étrange dans ces affaires, mais nombre d’opérations contre Al Qaïda conduites en Afghanistan, au Pakistan, au Moyen-Orient ont abouti à des succès opérationnels majeurs MALGRE les services pakistanais. La mort ou la capture de nombre de cadres dirigeants d’Al Qaïda depuis 2001 contredisent par ailleurs le mépris de Chouet.

–  « Sur les quelque 400 membres actifs de l’organisation qui existait en 2001 (…), il en reste moins d’une cinquantaine, essentiellement des seconds couteaux, à l’exception de Ben Laden lui-même et de Ayman al-Zawahiri, mais qui n’ont aucune aptitude sur le plan opérationnel. Donc moins d’une cinquantaine ont pu s’échapper dans des zones reculées, dans des conditions de vie précaires, et avec des moyens de communication rustiques ou incertains. Ce n’est pas avec un tel dispositif qu’on peut animer à l’échelle planétaire un réseau coordonné de violence politique. »  Chouet semble considérer qu’Al Qaïda s’est révélée incapable de recruter de nouveaux cadres depuis le 11 septembre. Quant au « manque d’aptitude », on préfère en rire, malgré les milliers de morts…

– « D’ailleurs il apparaît clairement qu’aucun des terroristes post 11/9, qui ont agi à Londres, Madrid, Casablanca, Djerba, Charm-el-Cheikh, Bali, Bombay, etc., ou ailleurs, n’a eu de contact avec l’organisation. » Alain Chouet semble oublier que c’est sous ses ordres que l’enquête concernant l’attentat de Djerba (avril 2002) a été menée. Il ne se souvient sans doute pas des preuves irréfutables (appels téléphoniques, e-mails) qui liaient Nizar Nawar, le kamikaze, à l’état-major d’Al Qaïda. Je précise ici qu’on aurait aimé que l’immense sagacité d’Alain Chouet se déploie au sujet de l’attentat de Karachi de mai 2002… Et donc, il n’y aurait pas de lien entre Al Qaïda et les attentats de Londres, de Madrid, de Bali, de Bombay ? Qu’il me soit permis de rappeler ici que ces attentats ont tous eu lieu après la démission de Chouet, et qu’il n’a sans doute eu accès qu’aux éléments publiés par la presse. Il est un peu décevant de voir un tel professionnel analyser aussi piètrement des données publiques. Mais si on veut « en connaître », il ne faut pas démissionner sur un coup de tête. Les enquêtes nationales et internationales menées sur ces opérations ont en effet démontré sans la moindre ambiguïté qu’Al Qaïda avait, au minimum, apporté sa caution aux terroristes. Il a même été enfin dit, le 11 février dernier, aux premières journées européennes sur le terrorisme organisées par la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), que les attentats de Madrid, en mars 2004, sont liés à d’importants membres d’Al Qaïda. Mais voilà, on ne peut pas parler du nucléaire au Sénat et être invité à un colloque professionnel… 

Je ne peux en revanche qu’approuver la remarque de Chouet sur les revendications des attentats. Certaines, en particulier celles signées par les Brigades d’Abou Hafs al Masri, se sont en effet rapidement révélées fantaisistes. Quant à Oussama Ben Laden, qu’Alain Chouet évoque étrangement comme un vivant, il me semble avoir relayé dans ces pages les rumeurs persistantes au sujet de sa mort. Mais sans doute Alain Chouet ne lit-il pas les notes de la DGSE quand elles sont publiées dans la presse…

Tout cela laisse un sentiment de malaise très désagréable, et la teneur de l’article, pourtant publié par un site « citoyen », laisse songeur. Car finalement, quel est le but de ces pages ? Opposer la DGSE à la CIA, tourner en ridicule la vision américaine d’Al Qaïda, et in fine accuser les services de l’Empire de manipuler la menace à des fins politiques. Il s’agit surtout, en prenant un air désinvolte, de resservir au public les thèses éculées d’un complot américain à l’origine des attentats perpétrés dans le monde depuis 2001, et il suffit de lire les commentaires laissés par les Internautes sur le site d’AgoraVox pour retrouver l’habituel salmigondis de conspirationnistes de tous bords, gauchistes orphelins, crypto-fascistes drapés dans la toge de la défense de la République contre l’Amérique juive, islamistes aux idées pour le moins confuses. La gestion d’un média citoyen empêcherait donc de publier les opinions contraires à la ligne du parti…

Mais cette gestion empêche également de faire fonctionner son cerveau. Au lieu d’opposer stérilement la DGSE à la CIA, et, pour dire les choses, le bien connu génie français à la balourdise yankee, les auteurs de cet article auraient pu utiliser Google et ils auraient ainsi retrouvé la trace d’un article publié dans l’Express en 2004 (ici). Ils auraient ainsi pu y lire un résumé de la fameuse « théorie des 3 cercles », mise au point par la DGSE pour expliquer le fonctionnement d’Al Qaïda et de la mouvance jihadiste, et reprise par l’ensemble de la communauté occidentale du renseignement. Mais la recherche d’informations et l’usage du cerveau ne sont pas très en vogue chez certains médias. 

Alors, quelle morale en tirer ? Jean-Pierre Filiu reconnaissait récemment, avec une modestie feinte, qu’il n’était qu’un « académique » et qu’il se situait donc bien loin des « praticiens ». Cette déclaration cachait mal sa frustration de ne pas avoir accès aux données dont disposent les services – et il faut admettre ici que la France a bien du mal à créer des passerelles entre les sphères. Mais Jean-Pierre Filiu a bien plus de raison de parler du jihadisme qu’Alain Chouet et que les plumitifs d’AgoraVox, juste capables d’entretenir les pires penchants de leurs lecteurs.

Rendons cependant justice à Alain Chouet de sa lucidité sur l’Arabie saoudite, et passons sous silence le fait qu’AgoraVox, au lieu d’interroger Olivier Roy, se tourne vers Eric Dénécé pour décrire Al Qaïda. On a les références qu’on peut.

30 secondes sur Kaboul

Quelques mots pour vous signaler la parution du 17e hors-série de la revue WingMasters, consacré cette fois à la guerre aérienne menée depuis octobre 2001 en Afghanistan contre les Taliban et Al Qaïda.

Aux côtés des habituels montages de maquettes d’avions et d’hélicoptères, on trouve plusieurs articles clairs et concis qui constituent une bonne initiation à ce conflit.

A lire donc, avant de se plonger dans la presse anglo-saxone et de fréquenter les sites Internet spécialisés.

New model jihad

Essayons de prendre de la hauteur.

Echec opérationnel, l’attentat raté du 25 décembre contre le vol 253 de Northwest Airlines a d’abord été perçu par les observateurs comme la preuve de la volonté intacte des réseaux jihadistes de frapper. L’efficacité des systèmes de sécurité et l’activisme des services en Europe comme au Moyen-Orient et en Asie du Sud n’auraient donc pas désarmé les terroristes ? Quelle surprise !

Cette opération, qui n’a échoué qu’en raison d’un problème technique et non d’une quelconque intervention extérieure, a vu un homme seul, porteur d’explosifs conditionnés de façon inédite, déjouer les contrôles d’un grand aéroport occidental et parvenir à bord d’un vol transatlantique le jour de Noël.

Le rappel est sévère pour les services de sécurité comme pour les opérateurs privés, alors que les mesures de surveillance et de protection avaient été considérablement renforcées depuis le 11 septembre 2001, jusqu’à inquiéter les défenseurs des droits de l’Homme – qui sont certes facilement émus. Ainsi, au choc initial provoqué par cette opération s’ajoute désormais la mise en place de nouvelles mesures techniques (scanners corporels, « contrôles au faciès ») et diplomatiques (création de listes de « pays à risques », un fascinant concept que l’Empire parvient à défendre mais que nos ambassadeurs vendent avec le talent d’un commissaire soviétique à la Production).

Ces mesures, déjà porteuses de nombreuses difficultés, confirment la victoire des terroristes, qui poussent les Etats démocratiques à toujours plus d’exceptions au nom de la sécurité, alors que leur efficacité, déjà discutable, ne fait que décroître avec le temps. Perçue comme un aveu d’impuissance par plusieurs observateurs, la revendication de l’opération par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), puis par Al Qaïda elle-même, a illustré la satisfaction du groupe yéménite et de ses inspirateurs. Il est en effet le premier groupe jihadiste régional à frapper loin de ses bases. Plus encore, dans son communiqué de revendication de l’attentat sur le vol Amsterdam/Détroit, AQPA célèbre une « seconde » victoire opérationnelle sur les services occidentaux par la mise à jour des failles sécuritaires, la première étant l’attentat manqué contre le vice ministre de l’Intérieur saoudien, le prince Mohammad Bin Nayef, le 23 août 2009 à Djeddah.

Il convient cependant de noter que les opérations suicides de jihadistes contre des avions ont rarement réussi. A l’exception notable du 11 septembre, aucun projet terroriste contre de telles cibles n’est allé à son terme. En décembre 2001, Richard Reid, déjà, avait été maîtrisé par des passagers.

En août 2006, les terroristes afghans qui tentaient de détruire des appareils avec des explosifs liquides avaient été interpellés. La répétition des attentats de New-York reste de toute façon hors de portée, et le restera probablement tant que les terroristes tenteront de contourner les dispositifs de sécurité. La prochaine étape de leurs tentatives devrait donc voir les groupes jihadistes recruter des personnels des aéroports ou des compagnies aériennes. C’est en tout cas la prévision que font certains analystes des services de sécurité, mais entre les délires d’un certain aristocrate vendéen et les postures politiquement correctes de nos gouvernants, la voie est étroite.

L’évolution stratégique de doctrine d’Al Qaïda avait été vue dès les attentats de Bombay, en novembre 2008, et ne fait désormais plus de doute, malgré les articles de quelques uns. Emir de facto du mouvement terroriste depuis la disparition d’Oussama Ben Laden, Ayman Al Zawahiry, fidèle à son passé de jihadiste égyptien, a toujours clairement encouragé les initiatives régionales des alliés d’Al Qaïda. Pour lui, la conduite d’opérations localisées et la multiplication de jihads régionaux ne contredisent pas les ambitions globales d’Al Qaïda, mais contribuent, au contraire, à les compléter. Souvenons-nous, et je m’adresse ici aux vétérans du contre-terrorisme, ceux qui, il y a 15 ans, luttaient déjà contre les barbus quand d’autres rédigeaient de poussifs livres blancs, souvenons-nous, disais-je, de l’Armée Islamique de l’Ogaden, d’Al Ittihad Al Islami, de l’Armée Islamique d’Aden-Abyan, du KMM, de la Jemaah Islamiyah, du Lashkar-e-Tayyeba, d’Abou Sayyaf, et de dizaines d’autres. A cette époque, le jihad global porté par Al Qaïda supportait parfaitement l’existence de jihads locaux,

Sérieusement handicapée par la pression militaire américaine en Afghanistan et dans les zones tribales pakistanaises, l’organisation a donc choisi de revenir à sa posture des années ’90 en soutenant des organisations locales. Cette association du global et du local, baptisée « glocal » dans les services de renseignement, et que Jean-Luc Marret a contribué à populariser, trouve sa parfaite illustration en AQPA.

Mais AQPA est allée plus loin encore. Capable de frapper des cibles sensibles (« high value targets ») dans sa zone naturelle d’action, elle se révèle également capable de projeter des terroristes en Europe pour frapper des intérêts américains. La menace en Europe ne provient plus seulement de groupes déjà présents sur le continent (AQ) ou dans sa périphérie (AQMI), mais de groupes censés être actifs dans d’autres régions du monde. L’Union du Jihad Islamique (UJI), une organisation ouzbèke, a ainsi déjà tenté de fapper en Allemagne, mais ses tentatives ont été déjouées.

En multipliant les angles d’attaque, Al Qaïda apporte une réponse inquiétante aux multiples opérations des services occidentaux contre elle et ses alliés. Le récent attentat en Afghanistan d’un membre des services jordaniens contre un centre de la CIA illustre ainsi cette évolution majeure : la menace jihadiste gagne en complexité, et ses membres correspondent au modèle de l’insurgé innovant cher à Jean-Marc Balencie et Arnaud de la Grange.

Espérons que ceux qui nous défendent contre elle en ont conscience. Il est permis d’en douter.

On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde : « Jihad! The musical »

 

 

En août 2007, le festival d'Edimbourg (www.edfringe.com/) a accueilli une comédie musicale au sujet osé : "jihad!". Je dois avouer que la chose m'avait échappé, mais je viens de la découvrir à l'occasion de sa présentation à Londres (www.jihad-the-musical.com).

Evidemment, tout le monde en prend pour son grade, mais avouons que ça nous change des invectives lancées par les islamistes radicaux - qui ont bien sûr protesté - et des discours assommants de nos contre-terroristes en veste d'intérieur...

Un avant-(mauvais)goût :

Vivement le DVD !

Bouvard et Pécuchet visitent l’Afghanistan

Il n’y a pas si longtemps, les autorités gouvernementales françaises se refusaient à commenter les affaires d’otages. Correctement briefées par les services en charge de ces délicats dossiers, elles faisaient preuve de la plus grande prudence et se gardaient bien de donner leur sentiment sur l’éventuelle responsabilité de nos compatriotes.

Bien sûr, dans l’intimité des cellules de crise, au Quai d’Orsay ou boulevard Mortier, les langues se déliaient au fur et à mesure que les détails concernant le rapt étaient recueillis sur le terrain et transmis à Paris. Certains éléments plaidaient en faveur des otages, enlevés par des terroristes ou des bandits de grand chemin malgré toutes leurs précautions. D’autres, au contraire, suggéraient une légèreté irresponsable dans le comportement des otages, mais peu importait, car seul comptait la libération de nos compatriotes. Si des reproches devaient être faits, ils n’étaient assénés qu’après la fin de la prise d’otages.

Cette élémentaire élégance répondait à la nécessité d’observer un silence prudent et de ne pas créer d’inutiles polémiques, dans un pays qui en raffole. Hélas, cette prudence ne semble plus être de mise dans l’affaire des deux journalistes de France 3 actuellement détenus en Afghanistan.

Les commentaires du Président sur la supposée – et probable – imprudence de ces deux otages ont été relayés par le Canard Enchaîné, qui n’a fait que son devoir. Au lieu de revenir au mutisme traditionnel, Claude Guéant, vice-Président de facto, a renchéri sur ce thème dimanche. Il faudra que quelqu’un m’explique la nature exacte du mandat de ce grand serviteur de la République, et de quel droit il parle comme un membre du gouvernement, mais passons.

Le mal est fait car Benoît Hamon, que l’on a connu plus inspiré quand il se prononçait sur l’affaire Polanski, a immédiatement réagi en dénonçant l’attitude du Président, soupçonné, évidemment, de vouloir une presse aux ordres….

Et nous y voilà donc. D’un côté, le pouvoir se laisse aller à des commentaires dignes d’un café du commerce, et l’on flatte les pires sentiments en critiquant des otages, quand leurs familles auraient au contraire besoin de réconfort. Dans les chaumières, on doit en effet faire des gorges chaudes en critiquant la folle aventure de journalistes. Un peu de poujadisme et quelques saillies contre la presse ne peuvent pas faire de mal à quelques semaines des élections.

Et en face, au lieu de rester digne malgré tout, on tombe dans le piège. M. Hamon aurait mieux fait de se taire au lieu de défendre le journalisme d’investigation sans connaître le premier mot de l’affaire. Il apparaîtra sans doute, après la libération de nos concitoyens, qu’ils ont peut-être fait preuve de légèreté. N’est pas Robert Capa qui veut, et il n’est pas déplacé de garder en tête que des dizaines d’hommes et de femmes sont mobilisés pour leur survie, alors qu’ils ont une armée à soutenir.

Espérons malgré tout que ces deux journalistes seront rapidement libérés, qu’ils tireront de cette douloureuse expérience les conclusions qui s’imposent. Et en attendant un heureux dénouement, prions pour que notre classe politique montre un peu de dignité.

On peut toujours rêver.

 

« Alive day mémories: home from Iraq »

La capacité de l'Empire à regarder son passé ne cesse de m'impressionner. Pour un esprit européen, il s'agit probablement de voyeurisme, mais j'y vois, pour ma part, une démarche relevant de l'auto-exorcisme.

En 1987, Bill Couturié avait débauché quelques uns des plus grands noms du cinéma pour lire, dans le remarquable film "Dear America: Letters from Vietnam", des lettres d'anciens combattants (cf. http://finnish.imdb.com/title/tt0092851/). 

 

 

 

En 2007, James Gandolfini, l'immense Tony Soprano, se lance à son tour dans le documentaire guerrier en interviewant 10 vétérans de l'intervention en Irak.

 

Loin d'être une approbation des buts de guerre, et surtout des motifs avancés par l'Administration Bush, le film, qui est produit par HBO et très sobrement présenté par Gandolfini, nous place face à des anciens combattants, dont plusieurs sont revenus d'Irak sévèrement blessés. Leurs récits sont émouvants et en disent long sur le sacrifice consenti. Nous sommes loin des lourdes charges antimilitaristes de quelques staliniens attardés ou des délires guerriers d'apprentis commandos.

A voir, à revoir, et à méditer.

 

 

« Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » (air connu)

Comme d’habitude, que l’attentat soit raté ou réussi, les « experts » jaillissent sur les plateaux de télévision, à la radio et dans la presse, comme les résistants en septembre 1944. L’opération lancée contre le vol Northwest Airlines 253 du 25 décembre dernier a évidemment provoqué ce phénomène, désormais aussi prévisible que les soldes.

La distribution est toujours la même, entre un Gérard Chaliand de moins en moins combattif et un Jean-Pierre Filiu délicieusement coquet, et l’inévitable Monsieur Eric qui nous assène des banalités de son air de comploteur à qui on ne la fait pas.

Et que nous disent nos experts ? Qu’Al Qaïda est vaincue et en est réduite à revendiquer des échecs, qu’Oussama Ben Laden a échoué, que le jihad s’enlise. Dans leur hâte, nos observateurs commettent erreur sur erreur et contribuent au trouble de nos concitoyens.

Je passe, bien sûr, sur les hypothèses de quelques internautes qui voient dans cet attentat un complot américain permettant de justifier la guerre en Afghanistan. A ce stade là, seule la médecine peut être d’un réel secours.

Essayons donc de répondre aux affirmations de nos amis les commentateurs, à commencer par Bernard Guetta, bien plus pertinent quand il parle de la Palestine ou de la Russie que quand il se lance dans l’analyse de la menace terroriste.

1/ Al Qaïda vaincue, réduite à revendiquer des échecs ?

Il s’agit d’une terrible méprise, doublée d’une belle erreur.

Il s’agirait en effet de ne pas confondre Al Qaïda avec Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA pour les intimes), un mouvement régional issu de la fusion de plusieurs groupes actifs en Arabie saoudite et au Yémen. Ainsi, la revendication n’a-t-elle pas été diffusée par AQ mais bien par un des ses alliés. Et celui-ci n’a certainement pas à rougir de cet « échec » : en parvenant, malgré toutes les règles mises en place après les attentats du 11 septembre, à monter à bord d’un vol transatlantique, qui plus est en révélant un nouveau raté des services de l’Empire, AQPA a largement remporté cette manche.

Premier groupe régional à se glisser entre les mailles du filet occidental, il frappe fort, et nous force un peu plus à intensifier la pression sécuritaire. Malgré une solide tradition démocratique, le Royaume-Uni en est ainsi réduit à envisager des contrôles au faciès… Ne perdons pas de vue que les terroristes ne cherchent pas tant à tuer qu’à faire régner la peur et à peser sur nos vies. Nous nous sommes habitués aux patrouilles de l’armée dans nos gares, nos aéroports et nos centres commerciaux, mais il faudrait garder en tête que cette présence militaire dans la Cité ne devrait pas être normale.

2/ Oussama Ben Laden aurait donc échoué ?

MM. Guetta et Filiu sont formels : cet attentat manqué, revendiqué malgré tout, confirme l’échec d’OBL. On me permettra de ne pas être d’accord, et d’affirmer, au contraire, qu’il s’agit d’un succès.

Ratée, l’opération de notre jeune Nigérian confirme qu’Oussama Ben Laden a su créer une dynamique mondiale qui conduit de jeunes musulmans radicalisés à choisir le terrorisme pour exprimer leur mal-être et leur refus de l’Occident. La menace est plus que jamais protéiforme. De surcroît, et malgré la – défaillante – démonstration de Filiu, il se confirme également qu’Al Qaïda est revenue à une posture de soutien et d’impulsion, et soutient plus que jamais les mouvements régionaux.

Le jihad, dévoyé par les idéologues terroristes, est devenu un acte solitaire qui rend le travail des services de sécurité de plus en plus ardu.

Au lieu de célébrer la supposée défaite d’Al Qaïda, il serait pertinent d’accepter enfin la réalité : mêmes minoritaires, les jihadistes sont nombreux, très nombreux, peut-être même trop nombreux, et ils ont réussi un hold-up sur l’islam. La tentative d’assassinat, la semaine dernière, du dessinateur danois auteur des caricatures du Prophète en 2005, prouve, malgré les affirmations de Bernard Guetta ce matin sur France-Inter, que le conflit des civilisations est réel tant le silence des « musulmans modérés », pris au piège, a été gênant.

Le dire ne signifie aucunement que l’on s’en réjouit, et il serait bon que nos commentateurs cessent de confondre le monde tel qu’il devrait être avec celui qu’il est. Comme le rappelle le slogan qui donne son titre à ce billet, la méthode Coué n’a jamais été efficace contre la violence et le totalitarisme.