Mais alors, Abou Zoubeida, il en était, ou pas ?

La presse canadienne a récemment rapporté que le citoyen algérien Mohamed Harkat, soupçonné depuis des années par les services occidentaux d’être lié à Al Qaïda, ne pouvait être coupable puisque son principal accusateur, le Palestinien Abou Zoubeida, détenu par les Etats-Unis depuis son arrestation au Pakistan en février 2002, n’avait aucun lien avec l’organisation terroriste. Forcément, ça change tout, du moins si l’on en croit les articles du Vancouver Sun (www.vancouversun.com/news/topic.html?t=Person&q=Mohamed+Harkat).

Mais, si on y réflechit un peu, qu’en est-il vraiment ? Je ne vais pas m’attarder sur le cas de Mohamed Harkat, dont le parcours peut en effet sembler suspect (http://en.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Harkat) aux yeux des gars de ma partie – comme dirait Charles Lepicard/Bernard Blier dans « Le cave se rebiffe », mais plutôt me pencher sur Abou Zoubeida, le légendaire Palestinien de Peshawar.

On commence à parler de lui dans les milieux autorisés après l’arrestation mouvementée de Farid Melouk le 5 mars 98 à Bruxelles. Algérien, sympathisant du GIA, Melouk, soupçonnés par certains d’être l’auteur de l’attentat de Port-Royal (3 décembre 96), est intercepté en Belgique grâce aux services de police français qui sentent monter les menaces à quelques mois de la Coupe du monde de football. Lors de son arrestation, notre ami est trouvé en possession d’explosifs, de détonateurs semblables à ceux fabriqués dans les camps afghans, de cassettes audio du GIA et du GSPC, et surtout d’un carnet d’adresses et de numéros de téléphone. Comme lors de chaque arrestation, les enquêteurs découvrent que tous les islamistes radicaux – à l’époque on ne disait pas encore « jihadistes » – se connaissaient ou avaient des connaissances communes, sortes de points de convergence dans une mouvance qui manquait singulièrement de lisibilité pour les vieux routiers du contre-espionnage. Et parmi ces points de convergence apparaissait de plus en plus régulièrement Abou Zoubeida, un Palestien installé à Peshawar et qui semblaient passer ces jours et ces nuits au téléphone avec tous les terroristes radicaux sunnites de la planète.

L’omniprésence d’Abou Zoubeida va se confirmer tout au long des mois dans les analyses des services de renseignement mobilisés par la lutte contre Al Qaïda et ses alliés. Son rôle est en effet central : organisateur des filières de volontaires arabes vers les camps afghans, il se charge aussi de leur retour en Europe ou au Moyen-Orient et entretient ainsi des liens étroits avec de nombreuses cellules connectés à Al Qaïda. On trouve sa trace à Londres, à Stockholm, à Madrid, à Francfort, à Milan, à Montréal, à Amman, et le fait est que ce travail d’hôtelier un peu viril l’a mis en relation avec un grand nombre de projets terroristes.

A l’époque, disons-le clairement, à part les analystes et les enquêteurs, tout le monde se moque bien d’Al Qaïda. Quant à savoir si Abou Zoubeida est à jour de ses cotisations, la question ne se pose même pas tant elle est accessoire. Pour les spécialistes, la seule préoccupation est de comprendre ce que prépare cet homme afin de prévenir les menaces, tant il est évident que l’ISI pakistanaise ne le laissera pas, sauf cataclysme, être neutralisé par les Occidentaux. Mais justement, un cataclysme, il s’en produit un le 11 septembre 2001…

Il faudra un jour que je revienne sur le choix américain de traiter les terroristes capturés en – faux – prisonniers de guerre plutôt qu’en justiciables, mais une des conséquences les plus notables est que l’appartenance à Al Qaïda devient un argument pour la conduite de cette « long war ». Comme d’habitude, il y a autant d’avis sur la place publique que d’intérêts à défendre, et les seuls à ne pas parler sont ceux qui traquent l’organisation depuis près de 10 ans.

Des bellicistes qui affirment que tout ce qui est terroriste est directement imputable à Al Qaïda aux conspirationnistes qui affirment qu’Al Qaïda est un montage de la CIA pour dominer le monde, en passant par les sceptiques – qui ne savent pas qui croire, les journalistes – qui se donnent rarement la peine de comprendre parce que ça prend trop de temps au JT, et les experts surgis de toute part qui parlent d’autant plus qu’ils n’ont rien à dire, soyons clair, l’affaire est en effet confuse. Et le pire reste à venir.

En soustrayant les terroristes au FBI et en les confiant à la DIA – et un peu à la CIA, ce cher Donald Rumsfeld a empêché toute utilisation juidiciaire des renseignements obtenus à Guantanamo, à Bagram, ou dans d’autres accueillants centres de détention. Ainsi, tous les jihadistes – à présent, on peut le dire – conduits enfin devant les tribunaux bénéficient des failles dans les dossiers de l’accusation.

– Où et comment avez-vous obtenu ces aveux, Monsieur le Procureur ?

– A bord d’un porte-avions de la Navy, en mer d’Arabie, avec une perceuse, votre Honneur

– Je vois. Et l’interrogatoire du défendeur a-t-il eu lieu en présence d’un avocat ?

– Pas d’un avocat vivant, votre Honneur.

On le voit, on progresse. Arrêté lors d’une opération de la CIA au Pakistan, Abou Zoubeida, sérieusement blessé, est mis au secret et subit une série d’interrogatoires dont on sait à présent qu’ils n’ont pas fait honneur au code de procédure pénale américain. Drogues, des dizaines de waterboarding, rien ne lui est épargné et il devient une source infinie de renseignements pour la CIA, puis pour plusieurs Etats proches des Etats-Unis. Plus d’une centaine de rapports, m’a-t-on dit, sont ainsi rédigés par les experts de Langley puis transmis aux alliés. Très appréciées, ces milliers de pages fourmillent d’enseignements, et surtout d’un point qui nous intéresse au premier chef, s’agissant des développements de l’affaire Harkat : Abou Zoubeida n’a jamais été membre d’Al Qaïda.

Il ne dit pas ça pour se couvrir, tant le reste de ses déclarations en dit long sur son implication dans le jihad, mais il le rapporte comme un fait à connaître : il n’est pas membre d’Al Qaïda et il n’a pas prêté allégeance à Oussama Ben Laden – qu’il connaît, évidemment. De même, il précise que les camps d’entraînement en Afghanistan ne sont pas tous financés par Al Qaïda. Certains sont gérés par des groupes cachemiris pakistanais, d’autres par les Taliban. Tout ce petit monde se fréquente, s’aide, coopère, mais si le jihad mondial est en ligne de mire, il faut se souvenir que d’autres jihads, plus localisés, mobilisent des moyens : Cachemire, on l’a vu, mais aussi Philippines, Malaisie, Ouzbékistan, Xinjiang, Algérie, Somalie. Cette complexité de la scène jihadiste afghane n’est toujours pas comprise par de nombreux observateurs, et les défenseurs de Mohamed Harkat jouent sur cette incompréhension : Harkat a peut-être rencontré Abou Zoubeida, mais puisqu’Abou Zoubeida n’est pas membre d’Al Qaïda, tout s’arrange…

Tout s’arrange donc en droit, et l’impossiblilité pour les Etats-Unis et leurs alliés de judiciariser les interrogatoires de la CIA, et donc de les intégrer à une procédure impartiale, ruine des procès, fait le jeu des pacifistes, des conspirationnistes, des islamistes. Je ne dirai jamais assez à quel point les élucubrations de l’Administration Bush ont fait du tort à la lutte contre Al Qaïda. Plutôt que d’inventer des concepts juridiques bancaux, mieux valait – c’est la voie choisie par l’Administration Obama – poursuivre ce qui se pratiquait depuis le milieu des années 90s : si on peut arrêter et juger un terroriste, faisons le, car un procès mené dans le respect du droit permet aux autorités d’exposer la menace telle qu’elles la perçoivent, et aux radicaux d’apparaître sous leur vrai jour. Et si on ne peut se saisir légalement d’un suspect, et que celui-ci représente une REELLE menace, il appartient au pouvoir politique d’assumer ses devoirs et de le faire élminer par les services de l’Etat qui ont cette mission.

Mais revenons, pour finir, à Mohamed Harkat (www.justiceforharkat.com/news.php)  Il faut bien reconnaître que son parcours éveille des doutes dans l’esprit des contre-terroristes, mais il faut lui reconnaître le bénéfice du doute, et le droit à l’erreur. Son cas pose la question de l’ « après » dans les affaires de jihadisme : un terroriste islamiste peut-il renoncer à la violence ? Doit-il porter toute sa vie le poids du doute ? La question se pose de plus en plus régulièrement alors que s’achèvent certaines peines de prison prononcées à l’occasion des attentats de 1995, et elle n’a pas de réponse.

Le fil vert sur le bouton vert, le fil rouge sur le bouton rouge.

Le maniement des explosifs est un art complexe et mystérieux pratiqué par des hommes taciturnes – « taiseux », diraient les critiques de Télérama – que l’on surnomme, dans l’armée, des nedex (pour « Neutralisation Enlèvement et Destruction d’Explosifs »). L’extrême sophistication de leurs pratiques a été immortalisée par Mais où est donc passée la 7e Compagnie ? (Robert Lamoureux, 1973), un film de guerre de qualité française.

En 2008, Kathryn Bigelow, prenant la suite d’une belle série de films consacrés à la campagne irakienne de l’Empire, a choisi de s’intéresser à une équipe de nedex de l’US Army déployée à Bagdad. 

Premier film de guerre à remporter l’oscar du meilleur film depuis Platoon (Oliver Stone, 1986), The hurt locker constitue presque un documentaire centré sur un trio de démineurs. Les personnages sont dessinés à grands traits, et la caméra s’attarde à peine sur le sergent William James, qui rappelle parfois le capitaine Willard d’Apocalypse Now. Sans véritable intrigue, le film, tourné en Jordanie pendant le Ramadan 2008, enchaîne des scènes permettant de saisir l’essentiel des défis auxquels est confrontée la contre-guérilla conduite par l’US Army en Irak, aussi bien à Bagdad que dans le désert

 

Le manque de moyens du film, loin de Blackhawk down, n’est aucunement un handicap, et rien n’a été oublié : ni les corps piégés, ni la chaleur, ni l’ennemi invisible au cœur d’une ville qui s’agite et tente de survivre, ni les insurgés qui filment alors qu’on désamorce une charge, ni le confort dans lequel vivent les soldats américains, ni les contractors, véritables auxiliaires des troupes régulières et de la CIA.

 

Sciemment, la réalisatrice évite les intrigues, tout en semant des indices : qui est donc ce mystérieux artificier irakien ? Qu’arrive-t-il au boucher de la première scène ? Quelle est l’histoire du sergent Williams ? Kathryn Bigelow n’en a cure, elle filme la vie de soldats qui, comme dans Platoon ou Hamburger Hill, comptent les jours avant la quille. La mise en scène, sobre, ne se permet que quelques truquages lors de la première explosion, et un gimmick remarquablement habile : à chaque découverte d’un IED on peut entendre un réacteur de jet. Est-il dans le ciel irakien ou dans l’imagination des soldats ? Mystère.

Les codes de l’amitié masculine ont déjà été traités par la cinéaste dans Point Break (1991), le film préféré de Brice de Nice, mais on sent que ce n’est pas le propos ici, malgré une soirée entre hommes plutôt virile. Elle nous montre la nouvelle génération des guerriers américains, toujours intéressés par la marijuana, mais ayant remplacé l’écoute des tubes de la Motown par une XBox. La question de la justesse de la guerre n’est pas évoquée, on ne parle pas d’Al Qaïda ou d’ADM, la caméra est embedded, et on n’en saura pas plus.

Froid, sans sentiment pour ses personnages, sans avis sur la guerre, Démineurs est l’anti Green Zone. Cet absence, apparente, de fond, n’empêche pas le film de vous hanter. A voir et à méditer.

« Spartan » : l’autre Jason Bourne

On ne remerciera jamais assez Doug Liman et Paul Greengrass pour leur contribution salvatrice au film d’espionnage. Il faut dire que le genre était lourdement handicapé par l’affligeante médiocrité de la série des James Bond et autres pantalonnades hollywoodiennes.  

En 2004, David Mamet, le grand dramaturge et cinéaste américain, a donc profité du coup de balai donné par le premier épisode des aventures de Jason Bourne, « La mémoire dans la peau » (2002), pour réaliser « Spartan ». On y découvre un Val Kilmer en inquiétant ancien membre des Marines, sorte d’atout ultime à dégainer lors des situations inextricables. Chargé d’une mission ô combien délicate, il se révèle aussi dangereux de Bourne, moins spectaculaire sans doute, et surtout plus sobre que Jack Bauer (je ne faisais pas référence à la vie mouvementée de Kiefer Sutherland !). 

Mais comme toujours chez Mamet, l’important n’est pas dans l’action – il n’y en a d’ailleurs pas tant que ça – mais dans l’intrigue et dans le double-jeu des personnages.

Dramaturge reconnu, scénariste de talent (“Les Incorruptibles”, de Brian De Palma, en 1987, c’est lui), David Mamet aime à bâtir des intrigues complexes à l’aide de personnages ambigus, loin des clichés mille fois vus. Cette approche lui a permis de réaliser un polar méconnu en France, « Homicide » (1991),

puis “Glengarry Glen Ross” (1992) à la distribution exceptionnelle (cf. http://www.imdb.com/title/tt0104348/),

et surtout « La Prisonnière espagnole », un des films les plus remarquables qui soit sur l’art de la manipulation et qui devrait être montré à bien des fonctionnaires « spécialisés » français. 

 

« Spartan », loin de disposer des moyens de la série des Bourne ou de « Spy Game » (Tony Scott, 2001), nous montre une opération spéciale sobre montée dans la précipitation, comme souvent… Rien que pour ça, il faut voir ce film.

« Les experts/Les Lilas » : Pierre Siramy.

« Un barbu, c’est un barbu. Trois barbus, c’est les barbouzes » disait Francis Lagneau, dit « Petit marquis », dit « Chérubin », dit « Talon rouge », dit « Falbala », dit « Belles manières », également connu sous le sobriquet de « Requiem », dit « Bazooka », dit « La praline », dit « Belle châtaigne ».

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Seulement voilà, le hic est qu’il ne suffit pas de porter la barbe pour devenir une barbouze. Il faut également une éthique. Et il ne semble pas indispensable de publier ses mémoires (« 25 ans dans les services secrets ») sous un pseudonyme si c’est pour apparaître en couverture avec une barbe qui ne cache rien. On sent tout de suite le professionnel du renseignement… A moins que cette barbe ne soit une dernière manifestation de coquetterie.

La « couverture » de Pierre Siramy, qui a déjà commis pour le compte de Bakchich quelques dispensables articles sur les services de renseignement français, n’aura duré qu’une poignée de jours. La mystérieuse disparition d’un article de Jean Guisnel sur le site du Point a réveillé, hier, la blogosphère, et chacun sait à présent que « Pierre Siramy » est le pseudonyme de Maurice Dufresse, un ancien cadre supérieur de la DGSE (http://www.infosdefense.com/tag/maurice-dufresse/).

Ceux qui l’ont connu ne partagent pas l’enthousiasme de Laurent Léger, le co-auteur du livre, et confient, sous le sceau du secret bien sûr, quelques souvenirs émus de celui qui porta, à la fin de sa carrière, un surnom que ma parfaite éducation m’empêche de reproduire ici.

Je ne veux pas entrer dans la vaine et douloureuse analyse d’un ouvrage qui, manifestement, propose une relecture plus que favorable de la carrière de notre ami. Inutile de rappeler ici les péripéties de la chasse au Grand Maître du Complot ménée par les croisés de la contre-subversion. Inutile non plus de relater les interminables réunions consacrées à la luttre contre le financement du terrorisme, la nuit n’y suffirait pas.

Il ne paraît pas si étonnant de constater, une fois de plus, que ceux qui ont vécu des décennies à l’ombre de la DGSE – et non, on ne dit pas « la piscine », M. Léger – éprouvent le besoin viscéral de parler, d’en parler. On peut en revanche s’offusquer de la façon parfaitement irresponsable dont certaines procédures opérationnelles sont dévoilées ici. La nostalgie, ok. Le sabotage, non. Il aurait peut-être mieux valu que M. Siramy/Dufresse écrive, comme son épouse, des livres de cuisine. La justice sera peut-être saisie, l’avenir le dira.

Apostille : la lecture, à l’instant, d’une interview de notre maître espion incompris (cf. http://www.liberation.fr/societe/0101626088-l-agent-s-en-balance) me conforte dans mes commentaires…

Contre-terrorisme, contre-guérilla, contre-discours… identité nationale

Il y a un plaisir presque grisant à assister aux raids réguliers de l’US Air Force et de la CIA au Pakistan et en Afghanistan contre les Taliban et les membres d’Al Qaïda. Plus que la puissance, (« Sans maîtrise, la puissance n’est rien » disait dans les années 90s une publicité pour Pirelli), il faut saluer l’excellence opérationnelle retrouvée des services américains.

La stratégie d’attrition suivie par Washington n’a pas vraiment évolué depuis octobre 2001, et l’opération Enduring Freddom (OIF) se poursuit sans réelle coordination avec l’OTAN, les Nations unies ou tout autre acteur, et son but n’a pas changé : tuer des Taliban, tuer des terroristes, et empêcher la reconstitution d’un sanctuaire jihadiste dans le pays. Le processus de « nation building » lancé en décembre 2001 sous l’égide des Nations unies est jugé secondaire – et il me semble, pour ma part, relever de la simple foutaise dans un Etat morcelé par les querelles ethniques et rétif à tout pouvoir central, mais passons. Il est clair, en tout cas, que les Etats-Unis ne sont pas en Afghanistan pour y faire des expériences politiques comme ils le firent en Irak.

Leon Panetta, l’actuel directeur de la CIA, déclarait ainsi le 17 mars dernier au Washington Post (cf. ici que l’état-major d’Al Qaïda souffrait des actions de harcèlement menées par la CIA et qu’il éprouvait d’importantes difficultés à maintenir ses capacités opérationnelles.

Comme vous le savez, le choix délibéré par l’Administration Bush de gérer la menace jihadiste comme une menace militaire ne m’a pas choqué, même si je suis le premier à déplorer la rigidité dogmatique qui a sous-tendu cette approche. Le fait est que la mobilisation sans précédent de l’appareil militari-sécuritaire américain a donné de spectaculaires résultats mais a également montré ses limites. La lutte contre Al Qaïda est, en effet, logiquement devenue une lutte contre le jihadisme, puis un combat contre l’islam radical, et c’est bien là que les vrais problèmes commencent. Arrêter des terroristes, démanteler des réseaux, casser des cellules, bombarder des camps d’entraînement : toutes ces activités, pour plaisantes qu’elles soient, ne demandent finalement que des moyens et de la volonté et ne sont, en réalité, du ressort des autorités politiques que pour des aspects financiers et diplomatiques.

A l’exception de l’Empire américain, pour lesquels ces choix ont des conséquences mondiales en raison de leur ampleur, aucun Etat n’a réellement dépassé cette approche. Pourtant, au-delà de la répression sans fin du jihadisme se pose l’inquiétante question de l’avenir de la menace. Certains établissent de subtiles distinctions entre l’islamisme radical, le salafisme et le jihadisme. Pour ma part, j’établis des liens directs entre ces idéologies et je me garde d’analyses trop subtiles qui finissent par noyer la nécessité d’agir sous les objections de mandarins. Je suis bien obligé de penser que la lutte contre les disciples d’Al Qaïda va durer des décennies si nous ne parvenons pas à nous attaquer aux racines du mal. Il n’a ainsi échappé à personne que la rhétorique jihadiste empruntait de plus en plus aux discours altermondialistes, révolutionnaires et anticolonialistes en vogue dans les années 60s et 70s.

Il n’a pas non plus échappé aux observateurs que l’islam radical recrutait de plus en plus aisément sans faire référence à la religion, et même que les pays occidentaux voyaient avec inquiétude sortir de leurs classes populaires, de leurs communautés d’origine étrangères, voire de leur bourgeoisie, de jeunes disciples tentés par l’aventure romantique d’un islam devenu LA cause à défendre. La lutte contre le jihadisme n’est dès lors pas seulement une affaire impliquant des moyens d’investigation et de coercition mais aussi un défi relevant de la lutte idéologique et, pour tout dire, de la guerre psychologique (cf. ici pour un remarquable éclairage sur ce point).

Puisque nous ne pourrons pas indéfiniment tuer dos ennemis, et puisque plus nous en tuons plus ils recrutent de volontaires, trois solutions s’offrent à nous :

– Redoubler de violence dans nos actions armées (les lecteurs de ce blog savent à quel point j’apprécie la « stratégie du cinglé ») mais cette option, humainement coûteuse et politiquement indéfendable, nous coûterait notre supériorité morale et nous réserverait dans l’Histoire la place peu enviée des tyrans ;

– Adopter la méthode défendue par Marc Sageman, i.e. interrompre nos opérations armées lointaines et nous en remettre à la défense du limes – en espérant, comme un gardien de but, que personne ne passe… Le risque est trop grand pour être retenu.

– Annihiler les arguments utilisés par l’adversaire jihadiste pour justifier ses attaques et recruter des volontaires.

Cette dernière option, qui semble relever du bon sens et qui obéit au souhait d’économiser des vies, est singulièrement difficile à mettre en œuvre face à une insurrection mondiale, initialement incarnée par l’islam radical, mais désormais avant-garde de l’opposition Nord-Sud. Comment gagner la bataille des cœurs et des esprits quand on s’attaque, non pas à un courant de pensée, mais à une idéologie découlant d’une religion ? Comment éviter d’être accusé – véritable tarte à la crème – de favoriser le choc des civilisations ?

Pour reprendre un épisode de la série The West Wing, la connexion directe entre le l’islam et le jihadisme est la même que celle existant entre le christianisme et le Ku Klux Klan.

L’immense majorité des musulmans de cette planète condamne la violence jihadiste, mais se refuse à le faire publiquement afin de n’être pas suspectée de collusion avec l’Occident. De plus, ces musulmans, que les journalistes s’obstinent à qualifier de « modérés » (comme si la presse avait déjà tranché le vieux débat sur la violence intrinsèque de l’islam), sont sensibles à certaines des thèses de l’islam radical : refus de la domination occidentale, rejet d’une classe politique corrompue, défense d’une identité propre contre la mondialisation (la convergence avec l’extrême-gauche et l’extrême-droite se fait essentiellement sur ce point). Mais s’attaquer au jihadisme avec un discours imprécis, caricatural, naïf, reviendra, dans la bouche de nos contradicteurs, à s’attaquer à l’islam. C’est précisément ce qu’il faut éviter. La difficulté est donc immense : il faut couper les islamistes radicaux de leur base musulmane, et pour ce faire il faut :

– Mettre un terme aux crises qui sont autant de points de fixation entre l’Occident et le monde arabo-musulman – mais est-ce possible ? on a du mal à apercevoir la fin des conflits palestiniens, cachemiris, tchétchènes, on voit mal les tensions dans les Balkans, au Nigeria, en Indonésie, se dissiper…

– Soutenir – et c’est un travail qui va occuper plusieurs générations – accompagner l’avancée de ce monde vers la modernité telle que nous la concevons dans nos sociétés, mais se repose la cruelle et douloureuse question de la dissolution d’un islam global dans notre modèle politique et social.

– Tenir bon sur nos propres valeurs.

La nécessité d’opposer un contre-discours occidental au discours jihadiste tient en effet, entre autres, au fait que nous refusons, dans nos sociétés occidentales postmodernes, de nous définir. Ce refus obstiné de nous opposer sur le fond aux discours de l’islam radical est un handicap qui tient aux tabous né des horreurs du XXe siècle. Notre condamnation du nationalisme, les moqueries que provoque le patriotisme, les pudeurs issues de nos défaites morales pendant la décolonisation, qui furent des atouts pour construire une Europe apaisée, sont autant de faiblesses utilisées par les jihadistes qui, en tant qu’islamistes radicaux, militent pour le renouveau d’une identité arabo-musulmane – en se référant à un passé fantasmé.

Cette perception, diffuse, du défi lancé pacifiquement – mais fermement – par les islamistes radicaux et violemment par les jihadistes a probablement conduit au lancement dans notre pays du calamiteux « débat sur l’identité nationale ». Mais, sans impulsion digne de ce nom (on me permettra de ne pas considérer Brice Hortefeux, Christian Estrosi et surtout la pimpante Nadine Morano comme des personnalités de référence), sans aucune articulation intellectuelle, ce débat – qui plus est lancé au moment où les Suisses votaient contre les 4 minarets qui « défigurent » leur confédération) – n’a abouti qu’à faire remonter à la surface du marécage les pires penchants des Français. La question, qui aurait sans doute gagné à être traitée par le ministère de la Culture, n’a donc abouti à rien de sérieux. Elle a surtout donné l’impression que les Français ne se définissaient que CONTRE d’autres cultures. Outre que cette posture est assez dangereuse quand on fait le compte des défaites militaires de ces derniers siècles, il faut souligner qu’elle illustre notre incapacité à nous penser avec sérénité et nous expose aux menées des radicaux. Il ne leur reste plus qu’à grignoter, selon les principes éternels de l’agit’ prop’, notre démocratie en obtenant, qui des plages horaires réservées aux femmes dans les piscines, qui des cours de sciences rejetant la théorie de l’évolution des espèces de Darwin.

Le refus, par lâcheté aussi bien que par confusion mentale, de dire « stop » à temps conduit nos dirigeants, après des années de dérobades, à brutalement donner des coups d’arrêt qui stigmatisent des communautés entières et font le jeu d’une minorité pas vraiment silencieuse.

La faiblesse de notre posture est par ailleurs dévastatrice dans le monde. Harcelée par certaines de ses anciennes possessions, la France se refuse avec une admirable constance à appliquer le principe diplomatique de réciprocité. Les Israéliens le savent bien, qui humilient régulièrement notre consul à Gaza. Les Algériens le savent mieux, qui tentent désespérément de dépasser l’infinie médiocrité de leur régime en évoquant à longueur de colonnes dans une presse aux ordres les « crimes contre l’humanité » commis par « l’oppresseur colonial ». Cela ne pourrait être que du folklore si nous avions le cran de répondre. Mais, amie de tout le monde, la France, qui n’est en fait l’amie de personne, se garde bien de se défendre et expose sa vulnérabilité sur la place publique. Cette soif éperdue de respectabilité nous a incités à renier notre propre histoire en 2005 en refusant de voir mentionnée dans le projet de constitution européenne une référence aux « racines chrétiennes de l’Europe ». Cette reculade comme le spectaculaire échec du débat mené par M. Besson en dit long sur notre capacité à opposer sans violence nos valeurs à celles du jihadisme.

Comment, dans ces conditions, convaincre nos compatriotes du bien-fondé de notre présence militaire en Afghanistan ? Comment faire croire que nous y combattons, que nous y tuons et que nous y mourons pour défendre des valeurs que nous ne parvenons pas à énumérer sur notre propre sol ? La confusion des élites ne fait qu’aggraver celle du peuple qui, comme aux Pays-Bas depuis quelques années, se réfugie dans les bras de nationalistes nauséabonds habiles à jouer des peurs.

Le véritable kidnapping de la majorité silencieuse musulmane par les radicaux est confusément perçu par nos compatriotes. Le caractère englobant de l’islam, s’il n’est pas compris avec acuité par les peuples occidentaux, est redouté en raison du défi qu’il pose à nos sociétés. Parler d’un islam des lumières, comme Malek Chebel, n’offre hélas pas de solution à la crise historique qui se joue depuis la révolution iranienne. Entre les doutes qui taraudent l’Occident et les certitudes qui mobilisent le monde arabo-musulman, il est permis de s’inquiéter. Avant-garde de la revanche des opprimés contre les oppresseurs, l’islam radical n’entend pas s’arrêter et le risque de le voir rallier à ses thèses des peuples humiliés n’est pas mince.

« Les experts/Levallois » : Philippe Migaux

Les professionnels du renseignement sortent rarement de leur silence, et quand ils le font, il faut parfois le regretter. On a ainsi beaucoup vu et entendu cet ancien directeur-adjoint de la DST tenir, en 2007 et 2008, des propos lénifiants sans doute dictés par les services algériens au sujet d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI)… Etre et avoir été.

Mais tous les policiers ne sont pas comme ce sous-directeur, et il faut ici rendre hommage à la démarche du commissaire Philippe Migaux, pointure du contre-terrorisme à la française, membre de la DCRI et acessoirement enseignant à Sciences-Po. Dans un livre publié en novembre 2009, ce grand professionnel présente sa vision de la mouvance islamiste radicale.

Très documenté, cet ouvrage constitue un ouvrage de référence qui complètera à merveille « L’histoire du terrorisme » écrite par l’auteur avec Gérard Chaliand. On pourra évidemment regretter le ton parfois un professoral de l’ensemble, mais je soupçonne Philippe Migaux d’avoir utilisé ses cours pour bâtir ce texte. Je lui demanderai.

Malgré tout le bien que je pense de ce livre, unique en son genre en français, qu’il me soit permis ici de formuler quelques remarques :

– je ne m’étends pas sur le titre, que je trouve maladroit et finalement assez peu accrocheur, mais je dois confesser ma surprise quand j’ai lu que l’auteur étudiait aussi bien ce que nous appelons le jihadisme – autrefois appelé islamisme radical sunnite – que l’idéologie révolutinnaire iranienne, chi’ite et par la même très différente. Le sujet est évidemment passionnant, mais il convient absolument de différencier le jihadisme, courant de pensée marginal, sans idéologue digne de nom et sans véritable centre de gravité, du chi’isme révolutionnaire iranien, structuré et au service d’un régime.

– je ne partage pas non plus le goût du commissaire Migaux pour les analyses trop fines et les précautions oratoires. Qualifier le jihadisme de salafisme combattant relève de l’excès de prudence et renvoie aux interminables disputes théologiques que connut l’Eglise à la fin du Moyen-Age.

– enfin, je ne peux m’empêcher de réagir à la préface de ce livre, rédigée par Gérard Chaliand. On ne présente plus M. Chaliand, et il faut noter ici qu’il entretient avec Philippe Migaux d’anciennes et amicales relations. Il est cependant permis de s’étonner tant cette préface jure avec le reste du livre, et tant elle en dit long sur les obsessions du maître. Celui-ci, tout à ses certitudes, n’hésite pas, une fois de plus me direz-vous, à relativiser la capacité de nuisance d’Al Qaïda. Cette manie – Raoul Volfoni aurait sans doute dit de Gérard Chaliand qu’il était la « proie des idées fixes » – conduit ce grand spécialiste à écrire que le bilan terroriste d’Al Qaïda est faible. A l’appui de cette bien péremptoire affirmation, M. Chaliand explique sans rire que le groupe n’a frappé qu’à de très rares reprises en Occident et qu’il n’a pu réellement se développer que dans des pays en guerre. Et de citer le Pakistan et l’Indonésie.

On est en droit de s’étonner tant cette certitude est contredite par les faits. Indonésie et Pakistan, des pays en guerre ? Que non -même si le Pakistan n’est plus loin de cet état). Al Qaïda, ses disciples et ses alliés y ont frappé à de nombreuses reprises depuis 2001, et si j’étais cruel je parlerais même de l’attentat de 1995 à Islamabad contre l’ambassade égyptienne.

Quant au faible bilan d’Al Qaïda depuis 2001… New-York, Washington, bien sûr, mais aussi Djerba (2002), Mombasa (2002), Casablanca (2002), Istanbul (2003), Riyad (2003 – 2005), Madrid (2004), Doha (2005), Londres (2005), Amman (2005), Charm el Cheikh (2005), Dahab (2006), Alger (2007), Bombay (2008), Djakarta (2009)…

On a vu bilan plus faible pour une mouvance traquée sans relâche à la surface du globe. Mais que les certitudes infondées de Gérard Chaliand ne vous empêchent pas de lire le livre de Philippe Migaux.

Gloire des défaites

C’est à des petits détails qu’on en apprend parfois beaucoup. J’ai ainsi découvert récemment que l’US Navy comptait dans son arsenal un destroyer baptisé USS Winston S. Churchill (DDG-881) en hommage au grand Premier ministre britannique. J’ajoute que l’équipage de ce navire comprend toujours un officier de la Royal Navy.

Ne soyons pas jaloux car de notre côté nous possédons au sein de notre flotte une frégate baptisée Montcalm (D-642), en hommage au marquis Louis Joseph de Montcalm de Saint Veran, le chef de nos troupes en Nouvelle France, qui mourut le 14 septembre 1759 à Québec après l’épouvantable bataille des Plaines d’Abraham. Faut-il rappeler ici que cette bataille fut menée par les Français en dépit du bon sens et que cet échec majeur entraîna irrémédiablement notre départ d’Amérique du Nord ? Voilà en effet un homme qu’il convient d’honorer…

  

Mais on honore ce qu’on peut…

« Is there a time to walk for cover/A time for kiss and tell/Is there a time for different colors /Different names you find it hard to spell » (« Miss Sarajevo », The Passengers)

Le 26 février s'est ouvert devant le TPIY de La Haye le procès du général serbe Tolimir. Ce délcieux militaire est jugé pour génocide après le massacre, en juillet 1995, de plusieurs milliers de musulmans bosniaques dans la ville de Sebrenica. Inutile de préciser que le général Tolimir plaide non-coupable.

Il est permis de s'étonner du silence de certains alors que se juge donc aux Pays-Bas un crime incomparablement plus grave que ceux commis en Palestine par les deux camps. Perpétré au coeur de l'Europe, ce massacre constitue la preuve, à mes yeux irréfutable, de l'échec des Nations unies en tant qu'organisation internationale de sécurité collective et la faillite, une fois de plus tragique, de la gestion par l'Europe de sa propre paix.

Ces massacres, comme tous ceux commis durant cette épouvantable guerre - mais ne le sont-elles pas toutes ? - ont entraîné, comme d'habitude, le retour au front des Etats-Unis et alimenté la réflexion néoconservatrice. J'ajoute que la guerre civile en ex-Yougoslavie a vu, et c'est un peu oublié ces temps-ci, l'Amérique porter secours à une population musulmane tandis que les Etats européens accordaient, presque par automatisme, leur confiance à leurs anciens alliés, croates pour les Allemands, serbes pour la France. Il faut d'ailleurs saluer ici la fermeté du Président Chirac au lendemain de son élection, en mai 1995. Sa volonté de ne plus subir avait singulièrement tranché avec l'attentisme coupable de son prédécesseur. 

La mobilisation des artistes pour telle ou telle cause m'a toujours semblé suspecte, et j'ai souvent envisagé ces démarches comme la manifestation d'egos surdimensionnés et la volonté de faire un peu de pub. Pourtant, en 1995, l'enregistrement par U2 et Luciano Pavarotti de "Miss Sarajevo" a été un véritable choc artistique et moral.

Comme humble hommage aux victimes de cette guerre et rappel de notre échec collectif à sauver des milliers de Bosniaques, je me permets de poster ici cette chanson.

Les historiens jugeront peut-être que nous sommes partis combattre en Afghanistan, ou ailleurs, pour ne plus porter sur nos visages le rouge de la honte et de la capitulation devant la barbarie.

« L’enjeu afghan » : contribution utile au débat

Tranchant avec la médiocrité de la production actuelle sur le sujet, Olivier Hubac et Matthieu Anquez viennent de publier un ouvrage instructif sur le conflit afghan simplement intitulé « L’enjeu afghan. La défaite interdite ». Tout est dans le titre, même si on peut trouver que les auteurs tardent à entrer dans leur sujet.

Si on peut en effet regretter le style scolaire des premiers chapitres consacrés à la description de l’Afghanistan et à la présentation du conflit, il faut en revanche saluer la clarté des pages traitant de stratégie. 

Qu’il s’agisse de décrire les méthodes et choix de l’insurrection ou de la Coalition, les auteurs livrent des clés pour comprendre le déroulement du conlfit en cours. Les paragraphes dédiés à la présentation des grands théoriciens de la contre-guérilla, dont j’ai déjà parlé sur ce blog, sont remarquables de synthèse et permettent au lecteur le moins initié de saisir les enjeux.

On pourra évidemment regretter quelques approximations douteuses sur Al Qaïda et certains attentats. Nos auteurs ne semblent ainsi pas avoir lu dans la pesse le résumé de la célébrissime théorie des 3 cercles de la DGSE, mais ces quelques erreurs n’enlèvent rien à la qualité de l’ensemble. Certains points, encore flous dans l’esprit du public, sont ainsi parfaitement expliqués, en particulier la coexistence de deux opérations militaires internationales en Afghanistan.

Un livre précieux, porté par de jeunes auteurs qui ont su écouter leurs anciens, à commencer par Gérard Chaliand et le général Desportes.

A lire.