La petite mariée m’a tiré dessus hier soir à Orly.

Je déambulais il y a peu dans les allées d’un disquaire du 5e arrondissement parisien, et me voilà d’un coup face à face avec les noms et les visages de parfaits inconnus. Des DJ Macheprot, des MC Tartemuche, une véritable terra incognita, bien éloignée de mes chers B.B King, Eric Clapton, John Mayall, Stevie Ray Vaughan, et là, mon oeil de professionnel du renseignement s’est bloqué sur un nom : Bob Sinclar.

Je confesse volontiers mon ignorance, et je ne doute pas un instant du talent de ce souriant jeune homme, mais il s’agirait quand même de ne pas oublier un point fondamental, essentiel, central même aux yeux de certains membres de l’honorable communauté française du renseignement: Bob St Clar (j’ai choisi de façon parfaitement autoritaire cette orthographe), c’est ce superbe spécimen masculin, ici vu près de la piscine d’un hôtel d’Acapulco.

Bob St Clar est la quintessence de l’espion français : élégant, discret, cultivé sans être méprisant, sachant doser la violence mais capable de réflexion au coeur de la plus sauvage des fusillades. Comparé à St Clar, le commodore Bond n’est qu’un figurant sans classe, Jason Bourne un névropathe et Austin Powers un garçon un peu coquet, voire timoré.

C’est en 1973 que Philippe de Broca offre à Jean-Paul Belmondo le rôle de Bob St Clar, espoir du monde libre, légende vivante au sein des services secrets occidendaux, et ennemi juré de l’infâme Karpov, le chef des services secrets de la République populaire d’Albanie – que l’on ne savait pas si puissante, même à l’époque.

Le scénario proprement délirant de Francis Véber offre une version française de Malko Linge, le libidineux et aristrocratique héros de Gérard de Villiers, et son auteur, François Merlin, un écrivain qui pond au kilomètre, depuis son triste et délabré appartement parisien, les aventures exotiques et luxueuses de notre champion. Inutile de tenter un résumé de l’intrigue du Magnifique, elle est à la fois d’une insondable idiotie et sans aucun intérêt. Le but du film est en effet d’aligner, en les exagérant progressivement, tous les poncifs du roman et du film d’espionnage qui vivaient alors leurs heures de gloire.

C’est d’ailleurs avec bonheur que le tandem Michel Hazanavicius/Jean Dujardin a su reprendre le flambeau de la parodie avec Le Caire, nid d’espions (2006) puis Rio ne répond plus (2009.

Grâce à Bob St Clar et OSS 117, quelques poignées de fonctionnaires français, inspirés par ces glorieux modèles, ne peuvent plus se rendre en Egypte sans un portrait du Président Coty – Joe, cette phrase est pour toi – et ne peuvent s’empêcher de préciser lors d’un RVPI (Rendez-vous avec une Personne Inconnue) qu’ils n’ont pas trouvé de pain de campagne.

Ces éléments d’élite ont un fond de sensibilité qu’ils ne parviennent pas à réprimer, aiment se battre, redoutent, plus que tout, les rats dont les dents ont été imprégnées de cyanure et se demandent d’où vient ce pope. Ils ne dédaignent pas les tenues à l’élégance discrète et savent faire équipe avec leurs collègues féminines, quant à elles incarnation de l’idéal défendu par Mme de Fontenay.

Sommet de la carrière comique de Jean-Paul Belmondo, Le Magnifique constitue un véritable monument cinématographique, aux innombrables répliques cultes et doté d’une absurdité qu’on ne trouve que dans les films d’Alain Chabat. Je n’hésite pas, pour ma part, à le placer au-dessus des Barbouzes et de Ne nous fâchons pas, et presque sur le même pied que les Tontons flingueurs. J’ajoute, et je sais m’adresser ici aux plus exigeants de mes distingués lecteurs, que le lien entre Belmondo et Audiard sera établi par l’immense Georges Lautner dans Flic ou Voyou (1979)  dans lequel Bebel a maille à partir avec un certain Volfoni, au cours duquel sa fille va au cinéma voir Le terminus des prétentieux et pendant lequel il corrige de belle manière Venantino Venantini, l’inoubliable Pascal – pas le philosophe, l’autre.

Enfin, sachons saluer la clairvoyance de Philippe de Broca et de Francis Véber, qui ont su dresser un portrait fidèle du véritable espion français…

Le Magnifique

Toi aussi, chef, tu aimes savoir pourquoi nous combattons ?

L’Afghanistan est décidément un pays fascinant, quand bien même on n’y aurait jamais mis les pieds. En guerre depuis 1979 – voire un peu avant si on considère les vives tensions internes qui précédèrent l’intervention soviétique, le pays n’a pas quitté le cœur du débat stratégique mondial. On s’y bat avec constance, on y change d’alliés tous les dix ans et on a bien du mal à expliquer pourquoi. Mais, puisque nos dirigeants semblent avoir plus de facilités à « déclarer la guerre à la délinquance » plutôt qu’à expliquer celle que nos soldats mènent à 6.000 km contre un des pires régimes que cette planète ait accueillis, il va bien falloir que quelqu’un se dévoue pour fournir quelques clés.

Entraînés en Afghanistan par Al Qaïda, qui pensait rééditer la victoire contre les Soviétiques en piégeant l’Amérique dans une guérilla perdue d’avance, les Etats-Unis ont été, en réalité, piégés par l’infernale manie de la communauté internationale d’imposer partout où elle le peut des régimes calqués sur les démocraties européennes. Personne ne peut sérieusement contester le droit des Afghans à bénéficier des droits fondamentaux issus de notre vie politique et désormais considérés comme universels, mais il faut se garder de tomber dans le piège tendu par l’accélération des communications : nous savons en temps réel ce que les Afghans subissent, mais il faut se souvenir que leur univers mental, politique, social, moral, est loin du nôtre. Une démocratie ne se crée pas en si peu de temps – c’est même ce que Kagan nous reproche dans Robert Kagan dans Of Paradise and Power, véritable résumé de la doctrine néoconservatrice, avec ce qu’il faut de constat avéré et de mauvaise foi crasse.

Du coup, alors que les premiers mois de l’opération Enduring Freedom s’étaient révélés prometteurs (destruction de l’infrastructure d’Al Qaïda et de ses alliés, élimination de plusieurs des cadres historiques d’AQ), et malgré les inévitables chocs en retour (attentats en Tunisie, en Indonésie, au Pakistan, au Yémen), les forces coalisées ont été doublées par les acteurs politiques afghans, à commencer par l’Alliance du Nord, qui ont pris Kaboul sans crier gare, et ont crié vengeance contre le Pakistan, accusé à raison d’avoir soutenu les Taliban.

En mars 2001, l’armée pakistanaise n’avait en effet même pas songé à maquiller les immatriculations des camions qu’elle avait prêtés au régime talêb pour transporter les explosifs employés pour la destruction des Bouddhas de Bamyan. Et nous savions depuis 1998 que l’opérateur téléphonique pakistanais prolongeait ses lignes et offrait ses numéros à la clique du mollah Omar et à ses amis d’Al Qaïda. Dans ces conditions, si l’Alliance du Nord désirait poursuivre les Taliban jusqu’à leur débâcle, il s’agissait surtout pour elle de porter le fer au Pakistan contre l’armée et l’ISI.

En décembre 2001, alors que j’évoquais l’assassinat de Massoud avec le chef des SR de l’Alliance du Nord, je dus batailler toute une après-midi pour le convaincre de ne pas accuser trop rapidement Abdul Rasuf Sayyaf, une des âmes du jihad contre l’URSS. Il n’était évidemment pas question de déclencher une guerre avec le Pakistan en tuant ses alliés, malgré les innombrables preuves que nous détenions, mais nous avions besoin d’Islamabad, comme le comprit le général Musharaf, décidément tacticien hors pair. Pour ceux qui s’interrogent encore sur la politique pakistanaise, je ne peux que conseiller la lecture des documents que publie Wikileaks (cf. http://wikileaks.org/wiki/Afghan_War_Diary,_2004-2010) et qui révèlent combien nous sommes piégés par le Pakistan dans cette affaire.

La cohabitation en Afghanistan de deux opérations militaires, officiellement complémentaires mais en réalité contradictoires, nous mène droit dans une impasse. Tandis que l’OEF a été conçue, et est menée depuis, comme une véritable opération militaire de contre-terrorisme, conduite par des forces spéciales et des services de renseignement – avec tout ce que cela implique de violences cachées, d’exceptions au droit et de réjouissantes barbouzeries, le mandat de l’International Security Assistance Force (ISAF), sous la direction de l’OTAN, vise à stabiliser le pays et à le doter d’un régime légitime tout en réduisant au maximum son opposition armée.

L’Histoire nous a pourtant enseigné que ces deux missions étaient incompatibles et que la mise en place d’un Etat digne de ce nom ne pouvait intervenir qu’APRES la défaite de la guérilla. Mais les opinions publiques de l’Occident postmoderne ne tolèrent plus, ni la violence des guerres, ni surtout leur durée et leur issue incertaine. De surcroît, les hommes politiques, dont la crédibilité a été singulièrement mise à mal par les fadaises de l’Administration Bush sur l’Irak, n’osent plus dire grand-chose, et surtout pas les vérités qui dérangent. En France, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères se révèlent de piètres et rares propagandistes, bien incapables de défendre le bien-fondé d’une guerre que les Français ne comprennent pas et que certains présentent comme un conflit néocolonial.

L’enjeu des combats que nous livrons dépasse désormais la seule question de l’islam radical et de la traque des dirigeants jihadistes. En se débattant dans le cirque afghan, les Occidentaux sont observés par les puissances mondiales, actuelles ou émergentes, et par les opinions publiques des pays du Sud. Sont-ils capables d’assumer le poids humain et moral d’une guerre qui repose, non pas sur un contentieux territorial, mais sur un affrontement entre deux systèmes de valeur, entre deux conceptions du monde – et de la vie que l’on peut y mener ?

Pour éviter une faillite militaire, le Président Obama, qui avait pourtant placé le conflit afghan au cœur de sa diplomatie et de sa stratégie sécuritaire, a indiqué que le retrait des troupes de l’Empire pourrait commencer en juillet 2011. Les principaux généraux américains ne cachent pas leur trouble : à quoi bon continuer à se battre alors que le corps expéditionnaire va bientôt faire ses bagages ? Pourquoi donner ainsi aux Taliban et à leurs alliés pakistanais une indication aussi cruelle sur notre échec ? Pourquoi surtout renoncer à la défense de nos valeurs, une donnée plus que jamais fondamentale alors que plusieurs puissances régionales assument désormais leurs « différences » morales ?

La notion de valeur est certes volontiers galvaudée, en particulier par les régimes du Sud qui entendent poursuivre sereinement l’oppression de leurs populations. Je ne crains pas, pour ma part, d’évoquer ces valeurs car nous n’avons pas en rougir : démocratie, liberté de pensée et de foi, respect des minorités – quelles que soit leur nature, protection des plus faibles, prédominance de la justice sur le politique, prédominance de la raison sur la religion, égalité des droits entre homme et femme. Alors que nous en sommes, et c’est malheureux, à lutter pour l’égalité des salaires entre hommes et femmes, des pays pratiquent la lapidation pour l’adultère – quand celui-ci n’est pas seulement la traduction de ce que nous appelons, dans l’Occident décadent, un viol.

Malgré cet inventaire, la guerre en Afghanistan, initialement très différente de celle du Viêt-Nam (1964-1973), est en train de se transformer en une nouvelle faillite morale et les comparaisons deviennent gênantes. En soutenant, vaille que vaille, un régime que nous avons mis en place et que des élections organisées dans des conditions dantesques n’ont pas contribué à légitimer, nous voilà coincés. Notre supériorité militaire et technologique, inégalée dans l’Histoire, nous fait réaliser des exploits dont nos rêvaient nos anciens, tandis que la mission d’assistance dont nous sommes les dépositaires nous transforme en supplétifs d’un régime corrompu, incompétent, incapable de dépasser les querelles tribales et tenté, de plus en plus régulièrement, de donner des gages aux extrémistes religieux afin de préparer l’après-ISAF.

Du coup, la guerre que nous menons là-bas tourne à la démonstration de schizophrénie : il faut avoir entendu des officiers raconter comment il leur a été ordonné de laisser passer des convois de narcotrafiquants, probablement liés au pouvoir, tandis qu’ils lisent sur Internet l’inquiétude des régimes occidentaux face à l’afflux de drogue en provenance d’Afghanistan. De même, la (re)découverte des grands principes de la contre-insurrection (Galula, Lyautey, etc.) conduit les militaires, sous la pression des politiques, à associer actions civiles et actions de combat alors que l’orthodoxie voudrait qu’il y ait d’abord des opérations militaires puissantes censées assommer l’adversaire avant de passer à une phase plus diplomatique.

Très naturellement, donc, des voix s’élèvent pour réclamer le retrait des troupes occidentales et rétablir ainsi la fiction d’un Afghanistan unifié et débarrassé des ingérences étrangères. Les arguments sont connus :

– Les Taliban ne constituent pas une menace contre la France.

– L’intervention occidentale est de nature coloniale et vise à s’emparer des ressources naturelles afghanes et à mettre en place le fameux oléoduc nord-sud dont on parle depuis près de 15 ans.

– Les opérations militaires de l’OEF et de l’ISAF contribuent plus à la montée de l’islam radical qu’à son éradication.

Répondons dans l’ordre :

Si le régime talêb des origines (1996) n’a pas proféré de menaces directes contre la France, il faut néanmoins garder en tête une poignée de faits que les partisans du retrait occultent avec soin. L’idéologie prônée par les Taliban, un savoureux mélange de salafisme, version fantasmée et obscurantiste de l’islam, et de nationalisme pachtoun les a conduits à apporter leur soutien à différentes organisations jihadistes, dont Al Qaïda, bien sûr, mais aussi le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO), les groupes extrémistes tchétchènes ou plusieurs groupes cachemiris, tout cela avec la fraternelle complicité du Pakistan, bien sûr, mais aussi de l’Arabie saoudite, des Emirats Arabes Unis ou du Qatar – qui a depuis sagement renoncé à cette option politique.

Toutes ces organisations ont proféré des menaces directes contre la France, ses ressortissants, ses intérêts et ses alliés. Dédouaner les Taliban de ces menaces relève de la sophistique, une mauvaise foi d’autant plus criminelle que la négation d’une menace ne la rend pas inopérante – à moins que vous ne soyez ce fameux colonel corse qui affirmait, il y a au moins quinze ans, que jamais des islamistes algériens ne commettraient des attentats en France. Il se reconnaîtra.

Dès 1997 et l’ouverture par la justice française d’une enquête sur les filières afghanes, il est apparu évident pour tous les acteurs de la lutte contre le terrorisme que l’émirat talêb ne se contentait pas d’accueillir des terroristes islamistes radicaux. Il les formait, les finançait, omettait d’apposer des tampons compromettants sur leurs passeports et leur accordait toutes les facilités imaginables. Faut-il rappeler que tous les camps d’entraînement présents dans l’émirat talêb ne relevaient pas, loin s’en faut, de l’autorité d’Al Qaïda ?

Les attentats commis par les Shebab en Ouganda il y quelques semaines, le projet raté de Times Square, revendiqué par le Taliban Tehrik Pakistan (TTP) au printemps dernier, ou l’attentat manqué contre le vol Amsterdam Detroit en décembre 2009 ont largement démontré que, malgré les affirmations de quelques-uns, les mouvements terroristes locaux et les organisations islamistes régionales ne s’interdisaient pas de recourir aux méthodes du jihad mondial pour porter le combat chez l’ennemi. Nos commentateurs sont-ils toujours si convaincus du dédain des Taliban afghans pour nous ?

Evidemment, me répondra-t-on, l’intervention militaire initiale dirigée contre le régime talêb – jugé illégal par les Nations unies en 1999 – et contre Al Qaïda est désormais vécue comme une occupation par certaines parties de la population afghane, en particulier dans la zone pachtoune, à la frontière nord-ouest du Pakistan. Il s’agit là d’une réalité cruelle pour nous et douloureuse pour les Afghans, qui subissent chaque jour les infinis progrès de la technologie guerrière, qu’il s’agisse des munitions de M-4 ou de FA-MAS ou des sous-munitions larguées avec générosité par les avions d’appui de la Coalition.

Qui n’a jamais vu les brulures infligées à la peau par des munitions au phosphore ou les membres déchiquetés de jeunes enfants n’a pas réellement conscience du déchaînement de violence du combat moderne.

Ces pertes irréparables et insupportables sont, paradoxalement, un test pour notre volonté. Je ne fais pas mienne, ici, l’insoutenable anecdote racontée par le colonel Kurtz au capitaine Willard, à la fin d’Apocalypse Now (1979, Francis Ford Coppola), mais il me semble que l’engagement par une nation, qui plus est démocratique, d’un corps expéditionnaire dans un conflit asymétrique constitue une épreuve, ô combien révélatrice, pour sa volonté. Il doit cependant exister une voie médiane entre les boucheries de 1914 ou de la guerre Iran-Irak (la VRAIE première guerre du Golfe) et les pitoyables scrupules de l’état-major américain tout au long des années 90s. Au moins le 11 septembre aura-t-il rappelé aux Occidentaux que les militaires sont faits, et ça ne se discute pas, pour tuer et pour mourir au combat, instruments d’une politique qui ne sacrifie par ses enfants sans y avoir réfléchi à deux fois – enfin on l’espère.

Car il s’agit de ne pas nous leurrer sur les motivations de certains des partisans d’un retrait de nos troupes d’Afghanistan, quelle que soit la nature de la menace qui pourrait y reprendre racine. Pour ceux-là, l’idée que la France puisse mener une guerre loin de l’Europe est intolérable, et on trouve là le cruel rappel de la débâcle indochinoise puis de l’immense gâchis algérien. Et, puisque nous sommes en France, où l’un des ravages du gaullisme est un anti-américanisme qui tient parfois lieu de grille de lecture du monde, il est encore plus insupportable de voir des troupes françaises combattre aux côtés de celles de l’Empire (Il faut dire que nous n’avons plus tellement l’habitude : en 18, les Yankees nous ont relevés après les trois surhumaines années de tueries, et en 44 ils nous ont tout simplement libérés pour même nous accepter, avec une candeur qui reste une énigme, à leurs côtés en tant que puissance victorieuse. Au football, on appellerait ça une victoire sur tapis vert – et ne voyez pas là une critique des milliers de nos compatriotes qui se battirent comme des lions au printemps 40 ou de ceux qui choisirent de résister pour rétablir un honneur bafoué. Mais un honneur lavé ne fait pas de vous un vainqueur. Passons)

En ce qui concerne les buts de guerre que l’on nous cacherait – puisque, comme le chantait Jacques Dutronc, on ne nous dit rien – toute cette violence ne se déploierait donc que pour assurer la richesse d’une poignée de pétroliers, d’industriels et de mercenaires ? On pourrait en rire si la croyance de complots ne devenait pas si forte chez nos compatriotes – mais ceux-ci semblent préférer les émissions de Thierry Ardisson, l’homme qui « fit » Thierry Meyssan, aux livres d’Olivier Roy, de Gilles Képel ou de Jean-Baptiste Duroselle. On a la population qu’on mérite.

La récente révélation de la présence en Afghanistan d’importantes réserves de métaux rares a redonné un peu de vigueur aux tenants de la thèse coloniale. Pour ceux-là, la vie internationale ne peut être qu’une suite d’événements dictés par la seule loi du profit et prévus de longue date, sans qu’il y ait la moindre place laissée au hasard et au facteur humain. Que les Etats-Unis fassent la guerre dans un pays dans lequel ils envisageaient le passage d’un oléoduc efface toutes les autres causes et confirme, à leurs yeux du moins, que les attentats du 11 septembre n’ont été qu’un montage. J’ai déjà dit ici tout le bien que je pensais des conspirationnistes et de leurs capacités intellectuelles, et il me reste à rappeler que plusieurs Etats occidentaux, impliqués de longue date en Afghanistan, entretenaient eux aussi avec le régime talêb des relations secrètes. Faut-il y voir la preuve d’une conspiration planétaire ? Je ne peux qu’inviter les esprits curieux à lire Les illusions du 11 septembre, d’Olivier Roy, pour creuser encore la question.

Nul besoin, donc, d’un complot pour obtenir le passage d’un oléoduc, alors qu’on en parlait sans doute discrètement avec les Taliban. Il faut que je vous raconte ça. Au printemps 2001, le commandant Massoud, qui devait se rendre à Strasbourg au Parlement européen, fit escale à Paris, où il fut reçu au Quai d’Orsay. Certains racontent que, ce même jour, une délégation de responsables des Taliban était également dans le bâtiment et que des trésors d’ingéniosité furent déployés pour que les ennemis mortels ne se croisent pas dans les couloirs feutrés du ministère des Affaires étrangères. Mais pourquoi la France recevait-elle donc les Taliban, sinon pour s’attirer les bonnes grâces du régime de Kaboul et de son supporter pakistanais. Dois-je préciser que dans ces conditions la piste des motivations financières de l’attentat de Karachi (8 mai 2002) ne me convainc absolument pas?

Et qu’en est-il de soutien, bien involontaire, à la croissance de l’islam radical ? Il s’agit là, et de loin, de l’argument le plus convaincant des opposants à la guerre. Il ne fait en effet aucun doute que les combats qui se déroulent en Afghanistan sont vécus par une partie de l’opinion publique arabo-musulman comme une agression contre l’islam. Les maladresses de certains discours en Occident contre l’islamisme radical, régulièrement confondu avec l’islam, et l’habileté avec laquelle les idéologues radicaux se présentent comme de paisibles musulmans ne font pas peu pour ancrer cette perception dans l’esprit de ce que les diplomates français appellent, un peu vite, la rue arabe. En réalité, ce sentiment d’être agressé, envahi par l’Occident, se greffe sur une histoire douloureuse qui, depuis le 13e siècle, n’est pas tendre avec les Arabes. Comme me le fit un jour remarquer une amie marocaine, « tu te rends compte que jusqu’aux indépendances du 20e siècle les Arabes étaient dirigés par des étrangers ? ». Terrible, ce constat nourrit en grande partie le ressentiment du monde arabe à l’égard de l’Occident, et alimente un nationalisme régional – si vous me permettez ce concept un peu osé – qu’on appelait, du temps de Nasser, le panarabisme et qui, désormais vidé de sa substance politique, s’accroche vaille que vaille à l’islam comme facteur culturel commun.

Du coup, les opérations militaires conduites en terre arabo-musulmane par des Etats étrangers à la zone sont doublement perçues comme des agressions, politiques mais surtout culturelles, et il faut admettre que la contre-offensive occidentale, après le 11 septembre, n’a fait qu’accélérer un phénomène déjà ancien.

C’est ainsi que des conflits territoriaux deviennent au fil des ans des conflits religieux, ou en tout cas fortement impactés par le religieux (en Palestine, bien sûr, mais également en Irak depuis 2003) et que, inversement, les mouvements radicaux religieux, comme le Hamas palestinien, le Hezbollah libanais ou les différents groupes ralliés à Al Qaïda mettent en avant leurs revendications territoriales pour accroître leur audience ou compenser le vide abyssal de leur programme de gouvernement. Face à cela, les Occidentaux sont, hélas, impuissants. Souvent ignorants de la culture des pays dans lesquels ils agissent, nos dirigeants sont également piégés par les ruses de potentats – en Algérie, en Tunisie, au Yémen ou ailleurs – qui leur font croire qu’ils sont le dernier rempart contre la barbarie, alors même que leur politique ne fait que la renforcer, consciemment (en Algérie) ou inconsciemment (en Tunisie).

On en revient dès lors à se poser des questions qui relèveront du débat historique dans 100 ans : qui a précipité quoi ? Qui a commencé ? Je ne vais pas répéter ici ce que j’écrivais en introduction de Combattez dans le chemin d’Allah (cf. http://aboudjaffar.blog.lemonde.fr/category/combattez-dans-le-chemin-dallah/). Il semble acquis que l’envoi de milliers de volontaires en Afghanistan a accéléré la cristallisation de l’islamisme radical, aussi bien en créant une véritable chanson de geste du jihad – loin de toute réalité militaire, car il ne fait guère de doute que les moudjahiddine auraient été écrasés sans les Stinger, les Milan et plus largement le soutien de l’Occident – et en lui donnant ses figures tutélaires : Abdallah Azzam, puis Oussama Ben Laden (il faut à ce sujet lire les remarquables pages consacrées à OBL dans Al Qaïda dans le texte, un ouvrage réellement indispensable).

On connaît la suite : la démobilisation des Afghans arabes puis leur retour au pays et le début des ennuis pour ces-derniers (Algérie, Egypte), le refus saoudien à l’offre d’aide d’OBL après l’invasion du Koweït par l’Irak, la montée des revendications communautaristes musulmanes en Occident (la première affaire du voile remonte en France à 1989), etc.

Trois interprétations, pour faire court, sont possibles à ce stade de nos connaissances :

– La montée de l’islamisme combattant, qualifié de façon très logique de jihadisme par nos services, est le symptôme du malaise né dans le monde arabe de l’échec – là comme ailleurs – des expériences socialistes et du naufrage de gouvernements plus occupés à piller leurs pays qu’à les gérer. Le rôle de l’islamisme comme idéologie de substitution est acté par l’ensemble de la communauté universitaire, mais les néoconservateurs américains ou les faucons israéliens en ont conclu que les catastrophes actuelles étaient les conséquences d’échecs d’autant plus prévisibles que certains n’hésitent pas à avancer des arguments proprement racistes. Mais on peut porter un regard froid sur un phénomène et aboutir aux mêmes conclusions que des radicaux sans en être un soi-même. La désastreuse influence des néoconservateurs américains ne doit pas cacher le fait qu’une partie de leur constat était, et reste, juste, en particulier au sujet de la profonde crise du monde arabo-musulman et les conséquences de décennies de mauvaise gouvernance sur la population.

– Ce phénomène est également interprété par certains penseurs comme la marque d’une crise de croissance du monde arabo-musulman, crise inévitable lors de la marche inéluctable vers la démocratie. Cette vision, défendue par Emmanuel Todd et Youssef Courbage dans Le rendez-vous des civilisations, pourrait séduire si Emmanuel Todd, un intellectuel certes brillant et prolifique, n’avait pas révélé dans son Après l’Empire l’ampleur de ses préjugés d’inspiration marxiste (rires) et une tendance au positivisme le plus naïf. Il paraît ainsi singulièrement prématuré de prétendre que le monde arabo-musulman finira par être gouverné selon les méthodes occidentales sous prétexte que ce modèle domine actuellement le monde.

– D’autres, enfin, affirment sans rire qu’il aurait fallu laisser leur chance aux régimes islamistes. François Burgat est de ceux-là, prompts à voir la main de l’Occident derrière les ignominies commises au nom de l’islam par des fanatiques comme il y eut – et qu’il y a encore – des admirateurs de Marx qui jurent que l’échec mondial du communisme n’a été causé que par l’hostilité – et pas qu’un peu ! – des bourgeois que nous sommes. Ainsi donc, il aurait fallu laisser leur chance aux Frères musulmans en Egypte, au FIS en Algérie, au Parti de la Justice et du Développement au Maroc. Quant on contemple le fiasco iranien, on se dit qu’on n’a pas si mal fait de bloquer la création d’autres théocraties – même si cela a maintenu au pouvoir des cliques qui ne valent pas tellement mieux. Comme le disait le regretté William Colby au sujet des dictateurs sud-américains, « ce sont peut-être des salauds, mais ce sont NOS salauds ». Le raisonnement vaut manifestement dans le monde arabe.

Parmi les puissances mondiales, certaines, et pas des moindres, sont loin de répondre à nos idéaux de bonne gouvernance : la Chine est plus que jamais une dictature, la Russie postsoviétique ne semble guère pressée de gouverner son peuple comme le fait la Suède, le Brésil et l’Inde paraissent être des démocraties fragiles, et les Etats-Unis ou l’Union Européenne, l’Occident pour faire court, ne rassemblent qu’une petite partie de la population mondiale. Quel est donc le système dominant dans un monde ni plus ni moins instable et violent que celui de Louis XIV, de Philipe Auguste ou de Marc-Aurèle, sinon un système différent de celui qui nous gouverne ? Admettons que nous vivons dans un ilot de prospérité et de calme, alors que le reste de la planète se débat dans diverses crises dont on ne voit pas l’issue.

Alors, menons-nous une guerre déjà perdue, ingagnable même ? Et que nous proposent donc les partisans du retrait ? Là aussi, on ne peut pas dire que nous soyons ensevelis sous les options, et se retirer d’Afghanistan tient plus de la marotte que d’une décision murement réfléchie. Le retrait est d’abord conçu comme la fin d’un engagement militaire coûteux et sans intérêt, voire comme une inféodation aux Etats-Unis (cf. plus haut). L’idée de manœuvre est donc simple : nous retirons le contingent français et… et l’histoire s’arrête là. Pas de conséquence, pas de risque, pas de problème. Certains, qui ne s’arrêtent pas aux lubies antiaméricaines, reconnaissent qu’un retrait va entrainer, au mieux un regain de vigueur chez les Taliban et leurs alliées jihadistes, au pire un retour à la case départ, i.e. à la veille du 11 septembre 2001. Que faire, alors ?

Ne nous leurrons pas : la guerre telle qu’elle est actuellement conçue ne peut que s’achever par un échec. Le régime de Kaboul est dénué de toute légitimité, et on aimerait que M. Karzai, au lieu de donner des leçons de lutte contre la guérilla, fasse un peu le ménage dans son entourage – le pire étant de penser que nous n’avons ni le courage ni les moyens de le remplacer à l’occasion d’un de ces coups d’Etat si divertissants que nous pratiquions dans les années 60. Devenue une lutte de libération nationale – quelle ironie dans un pays qui n’a rien d’une nation – l’insurrection afghane bénéficie de tous les atouts possibles :

– Elle est financièrement soutenue par des ressources internes (trafic de drogue) et externes, essentiellement en provenance du Golfe et du Pakistan.

– Elle bénéficie de deux sanctuaires inviolables, ou si peu, que sont justement le Pakistan, dans lequel seuls les Etats-Unis se permettent d’intervenir (dans les seules zones tribales) et l’Iran, qui compte à sa frontière orientale plus d’un million de réfugiés, qui a une longue pratique du soutien discret au jihadisme et qui, dans les circonstances actuelles, est pratiquement intouchable. Tout le monde sait qu’une guérilla ne peut être vaincue que si elle est isolée de ses soutiens. Ce que les Soviétiques n’ont pu faire dans les années 80, l’OTAN ne peut le faire dans les années 2000. Mais les Occidentaux oublient un peu vite qu’ils ont déjà réussi ce pari, en Malaisie ou en Algérie, lorsqu’ils avaient la volonté de vaincre. On peut même se souvenir du projet Phoenix mené dans le delta du Mékong et qui aboutit, en 1968, à la destruction du Viêt-Cong.

– La coalition qui s’oppose aux Taliban est en effet minée par la faible résolution des dirigeants européens et les doutes de l’opinion publique. Pour des fanatiques, il s’agit de la combinaison idéale.

Et on nous ressort les vieilles rengaines sur l’Afghanistan, terre qu’on ne peut conquérir, peuple qu’on ne peut soumettre. Et on invoque les échecs russes puis soviétiques ou les cuisantes défaites britanniques. C’est oublier un peu vite que l’Afghanistan a été conquis et soumis, d’abord par Alexandre le Grand, puis par les cavaliers arabes ou par Gengis Khan, autant de puissances politico-militaires portées par des buts de guerre clairement énoncés et libres de toute opposition interne – je ne dis pas que je suis contre le système démocratique, je dis juste qu’il est plus facile de s’entretuer quand les civils n’interfèrent pas. Même les Britanniques, qui ont certes subi deux échecs militaires majeurs au 19e siècle, avaient réussi à imposer leur domination politique sur le pays, sur les marches de l’Empire des Indes.

Il n’y a peut-être pas de solution miracle, mais il manque de toute évidence une véritable révolution intellectuelle chez les stratèges et les diplomates occidentaux. Le principal dogme à remettre en question est probablement celui du droit des nationalités et de la toute puissance du concept d’Etat. Il serait temps d’admettre que toutes les régions du monde ne sont pas prêtes à être gouvernées par un système politique « moderne », comprenant une séparation des pouvoirs, une vie politique démocratique et non violente et des médias indépendants. Certains peuples n’ont pas encore la maturité politique nécessaire à la mise en place d’un système de gouvernement rationnel, essentiellement en raison de crises politiques de longue durée (Somalie, Afghanistan, Soudan, Balkans). Dans ces cas, trois options sont possibles :

– Ne rien faire et laisser les guerres civiles perdurer ;

– Tenter plus ou moins mollement d’imposer une « pause » par l’envoi d’un contingent international, muni d’un mandat des Nations unies ou d’une organisation régionale ;

– Laisser à ces peuples leur souveraineté sans leur imposer un modèle d’organisation sociopolitique, mais sans s’interdire pour autant des interventions militaires ponctuelles (raids de toutes natures, occupations de territoire pour une durée limitée dans un but précis). Le mandat confié à leurs dirigeants par les électeurs ne comprend pas seulement la gestion économique et des réformes sociales, il comprend clairement la défense des intérêts de l’Etat.

Il va de soi que mon vieux fond impérialiste penche pour la dernière option, librement et humblement inspirée du modèle romain. Il s’agit, en réalité, d’un choix fait avec dépit, sans le moindre sentiment de supériorité culturelle mais avec la conscience que le temps traite les peuples avec plus ou moins d’équité – il suffit de contempler le sort fait aux populations indigènes du Nouveau Monde pour s’en convaincre.

Dans ces conditions, et en admettant que la vie internationale est faite de violences et d’injustices et que le monde ressemble plus à celui décrit par Hobbes que celui rêvé par Kant, il convient d’adapter notre posture et d’écarter tout angélisme, non au profit d’un cynisme militant, mais d’une vision pragmatique. Refuser de voir ses frères humains soumis à la tyrannie n’implique hélas pas qu’on soit capable de leur offrir en moins d’une génération un mode de gouvernement que nos sociétés ont mis des siècles à créer, et qui se révèle infiniment fragile.

Accepter le constat, qui reste évidemment à discuter, que nous sommes parvenus à la fin du cycle historique du droit des nationalités, dont la mise en application a été longtemps sanctionnée par la création d’Etats plus ou moins viables, nous rendrait probablement un grand service. Créé et répandu par notre glorieuse révolution, le droit des nationalités a, dans un premier temps, conduit à la fin des empires qui s’étaient imposés par la force. Mais dans un deuxième temps, après avoir libéré des peuples, il les a conduits à commettre les pires crimes de l’Histoire afin de parachever le rassemblement de communautés éparpillées au gré des siècles. IIIe Reich, Balkans, Prusse Orientale, Rwanda, séparation de l’Inde et du Pakistan, le bilan est lourd.

Nous en sommes aujourd’hui à une troisième étape qui voit des peuples prendre conscience de leur appartenance à des cultures et à des continents et à se lancer, pacifiquement, dans une nouvelle phase de rassemblement. En Europe, en Amérique du Nord, l’intégration est très avancée. En Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est, elle est balbutiante, mais les projets sont là. L’émergence future de puissances continentales va remettre au goût du jour les logiques impériales, dont nous avons connu quelques savoureuses démonstrations à l’occasion de la Guerre froide.

C’est dans cette optique d’une communauté des nations devenue une communauté des empires qu’il faut envisager l’inévitable persistance de régions chaotiques, qu’il s’agisse de zones dont les habitants refusent une tutelle externe ou d’Etats tampons qui seront soumis au jeu des alliances mondiales. L’Afghanistan, anti-nation par excellence, pourrait conserver longuement ce statut, du moins tant que le Pakistan continuera à jouer sur la solidarité pachtoune afin de se garantir une « profondeur stratégique » face à l’Inde, une option bien inutile quand les deux protagonistes disposent de l’arme nucléaire – mais c’est une autre histoire.

Marc Sageman, psychiatre de la CIA auréolé du succès de son essai Leaderless jihad, prônait en septembre 2009 un retrait d’Afghanistan et un renforcement en conséquence des lignes de défense de l’Occident face aux réseaux jihadistes.

Présenté comme ça, le projet peut nous séduire, aurait dit un porte-flingue de mes amis, mais il ne peut, en réalité, que susciter des réserves.

L’Histoire, encore elle, nous a montré que les lignes de défense fixes n’étaient pas efficaces face à un ennemi très mobile, et il convient donc de ne pas se faire d’illusion sur les capacités des systèmes de sécurité européens ou nord-américains à rendre nos frontières hermétiques, alors que nous sommes déjà traversés par des dizaines de réseaux de trafiquants. De surcroît, il faut garder en tête le fait, fondamental, que nous ne sommes pas visés que sur notre sol, mais partout où sont installés nos ressortissants et où sont déployés nos intérêts économiques. Le dernier attentat jihadiste en France a été commis en 1996, mais la France a été attaquée à de nombreuses reprises depuis, en Algérie, au Mali, en Mauritanie, au Yémen, en Arabie saoudite, au Pakistan, etc. Il faut enfin se souvenir que les services de renseignement et de sécurité, même dotés des moyens les plus sophistiqués et les plus puissants et du personnel le plus qualifié et le plus motivé ne sont, in fine, que des structures humaines au sein desquelles l’erreur est possible. Se contenter d’une telle posture, comparable à celle d’un gardien de hockey, puissamment équipé devant une cage minuscule, revient à défier les lois de la probabilité : quels que soient l’engagement physique du gardien et la qualité de l’équipe, un but sera marqué un jour.

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En matière de terrorisme, la même logique prévaut, et un ami me confia un jour que la plus grande injustice de la lutte contre des organisations violentes résidait dans la cruauté du jugement du public et des politiques : peu importe que vous ayez démantelé des réseaux par dizaines par le passé, vous serez frappé d’infamie lorsque finalement un kamikaze passera entre les mailles du filet et ira faire détonner sa charge d’explosifs devant les vitrines de Noël du boulevard Hausmann. Vos succès seront oubliés et on vous reprochera cet échec. Il ne s’agit pas de minimiser un tel échec, coûteux en vies, mais force est de constater que plus que jamais les organismes en charge de la lutte contre le terrorisme sont soumis à une obligation de résultat intrinsèquement incompatible avec la nature même de la menace qu’ils doivent neutraliser.

La guerre conduite en Afghanistan – et au Pakistan, ne nous leurrons pas – est, de façon évidente pour qui connaît un tant soit peu la question, primordiale pour notre sécurité, non pas que notre existence même soit menacée en tant que nation, mais parce que la sécurité individuelle des Occidentaux est engagée et qu’ils ne sont pas en mesure de supporter cette incertitude. Nous sommes, d’une certaine façon, victimes de nos réussites économiques et sociales et la mort n’est plus considérée comme la fin inévitable mais comme un accident insupportable – qui de surcroît doit avoir un responsable.

Du coup, la mort de nos soldats dans un conflit que nous refusons de justifier par un discours ferme mais argumenté, par lâcheté et amour immodéré du consensus, est également insupportable. La pression politique est devenue intolérable sur les épaules de leaders qui ont besoin, et c’est aussi la force de la démocratie, du soutien de plus de 50% de leurs concitoyens pour conduire d’autres actions, tout aussi importantes, dans d’autres domaines. Les sacrifices à peine imaginables auxquels les populations ont consenti durant les deux conflits mondiaux ont été autant de traumatismes impossibles à dépasser, et la longue période de paix qui règne dans les pays du Nord depuis 1945, véritable anomalie historique, a effacé les milliers d’années pendant lesquelles l’humanité savait qu’elle était destinée à mourir, le plus souvent violemment, le plus souvent jeune – ce qui me rappelle une phrase de Yukio Mishima : « The average age for a man in the Bronze Age was eighteen, in the Roman era, twenty-two. Heaven must have been beautiful then. » Mais je m’égare.

L’option proposée par Sageman, qui peut séduire des décideurs politiques soucieux de limiter le poids des nécessités sécuritaires, n’est donc pas satisfaisante en raison des risques induits. Je suis pour ma part partisan d’une défense active, impliquant aussi bien les services que la justice ou des moyens militaires plus ou moins secrets. La première partie de l’intervention américaine en Afghanistan en octobre 2001 correspondait parfaitement à cette logique : une intervention militaire reposant sur des forces spéciales soutenues par la mobilisation de la communauté du renseignement, et le début d’une stratégie internationale de traque illustrée par des raids réguliers au Yémen, en Somalie, en Afghanistan, au Pakistan, aux Philippines, etc.

Cette stratégie, dictée à l’Administration Bush par l’échec, patent, du système onusien et une forte dose de paranoïa née du traumatisme du 11 septembre, a au moins eu le mérite de prouver au monde, ou du moins à cette partie du monde qui se cachait la vérité, que le droit international est une fiction destinée à habiller la vie diplomatique. Le système de sécurité mondial sorti de la 2e Guerre mondiale a cessé d’exister en 1990, lorsque l’Irak, prenant acte des changements en cours, a osé violer le tabou de la frontière en envahissant le Koweït. Dans les années qui ont suivi, plusieurs Etats ont implosé, des frontières vieilles de plusieurs décennies ont été redessinées, d’autres Etats se sont créés, et plusieurs régions du monde se sont révélées ingouvernables. Il convient donc de ne pas s’acharner à imposer des solutions artificielles alors que nous n’en avons ni la volonté ni les moyens.

S’agissant de l’Afghanistan, dont la situation actuelle est une conséquence de la catastrophique partition de l’Empire des Indes sur des bases religieuses puis des conflits indo-pakistanais et de la profonde crise qui secoue le monde musulman depuis près d’un demi-siècle, il nous revient de faire preuve de discernement . Comme je crois l’avoir déjà dit, une victoire militaire est désormais exclue, même si les chefs militaires américains, aveuglés par leur puissance et animés par une admirable volonté de combattre l’estiment possible –  le syndrome Westmoreland ? L’option du retrait pur et simple, que j’ai également évoquée plus haut, est sans doute la pire de toutes en raison du signal de faiblesse qu’elle enverrait. Souvenons-nous de la terrible appréciation de Georges Bernanos : « Ce sont les Chamberlain qui font les Hitler ».

Il ne nous reste donc plus qu’à opérer une véritable révolution diplomatique et stratégique en reconnaissant les limites, actuelles, de notre mode de résolution des conflits et en admettant que certaines situations, certaines crises, ne peuvent trouver leur solution que dans l’affrontement de volontés par le biais des armes. Il ne s’agit nullement de laisser se réaliser des projets génocidaires ou d’abandonner des peuples, il s’agit au contraire d’appliquer à fond le principe de l’ingérence humanitaire, ce fameux principe inventé par la France mais qui n’empêcha nullement les horreurs commises dans les Balkans ou autour des Grands lacs.

Mais l’intervention humanitaire ne devrait pas conduire à des présences permanentes. La Russie a récemment publiquement assumé son rôle de gendarme du Caucase. A nous d’assumer la défense de nos intérêts en utilisant nos moyens militaires. N’imposons pas aux Afghans un régime dont ils n’ont ni l’envie ni le besoin, mais intervenons au nom de nos intérêts bien compris en frappant nos adversaires dans le but pleinement revendiqué de leur infliger une cinglante défaite. Le limes marque la frontière au-delà de laquelle nous considérons ne pas/plus avoir de territoires à conquérir. Il ne nous interdit pas de le dépasser pour frapper l’ennemi avant qu’il ne nous frappe. Qui saura convaincre nos concitoyens ?

« … And then we fucked up the endgame. » (Charlie Wilson)

Avez-vous déjà essayé d’expliquer à votre belle-soeur, à l’occasion d’un repas de famille, pour quelle raison 1/ les Occidentaux avaient aidé les Afghans dans les années 80s 2/ s’étaient désintéressés de leur sort dans les années 90s 3/ avaient finalement envahi le pays dans les années 2000 ? Croyez-moi, c’est pas bien facile.

Alors, évidemment, comme votre famille vous admire pour les 20 ans que vous venez de passer à parcourir le monde pour le salut de la République, elle vous écoute sagement parler de la CIA, de Massoud, de l’ISI, des salafistes, des Mi-24 Hind, du Bureau des Services de Peshawar (qui ça ?), des Taliban, du Soudan, d’Oussama Ben Laden, d’Abdallah Azzam. Et puis un des enfants demande s’il peut quitter la table, on change de sujet, et vous surprenez – car c’est votre métier – le regard de compassion que votre belle-soeur décoche à votre épouse, une femme merveilleuse qui ne s’offusque pas de la présence d’un pakol dans la salon. Les grands esprits sont bien seuls. Mais vous pouvez poursuivre l’édification des foules en offrant à votre entourage La guerre selon Charlie Wilson, de Mike Nichols (2007).

Le film raconte, avec une légèreté qui n’e s’interdit pas des moments de gravité (cf. les scènes dans les camps de Peshawar), comment Charlie Wilson, un représentant du Texas à la Chambre, a initié le soutien massif des Etats-Unis puis des Occidentaux à la résistance afghane. Buveur, coucheur, entouré d’une nuée de secrétaires plutôt accortes, Wilson est un habile tacticien qui siège dans des sous-commissions stratégiques et utilise son influence pour mettre en musique la grande ambition d’une de ses amies, et maîtresse occasionnelle, milliardaire texane interprétée par une Julia Roberts impeccable malgré une coiffure improbable. L’équipe est complétée par un vieux routier de la CIA, (terrible Philip Seymour Hoffman) dont le caractère entier m’a rappelé un type que j’ai très bien connu – et qui ne s’appelait pas Frieda.

Evidemment, les esprits les plus rigoureux s’interrogeront peut-être sur quelques scènes (la rencontre, hilarante, entre Wilson et le Président Zia, par exemple) et noteront quelques grossières erreurs dans le domaine aéronautique (pour illustrer la puissance anti-aérienne des Afghans, on nous montre la chute d’un Phantom, d’un Intruder, et même d’un F-16, ce qui est d’autant plus cocasse qu’en 1987 la chasse pakistanaise a justement abattu deux Mig-23 soviétiques qui attaquaient un camp de réfugiés dans la NWFP). Mais le film, sans temps mort, et porté par des dialogues vifs, expose clairement la stratégie américaine en Afghanistan, sa mise en oeuvre – y compris le soutien français, puisque le missile Milan est un des héros de l’histoire avec le Stinger – et son abandon, une fois la victoire acquise, du théâtre des opérations pour d’autres lieux.

Le personnage de Philip Seymour Hoffman, Gust, attire d’ailleurs l’attention de Wilson sur l’après-guerre en lui racontant une énigmatique parabole où il est question d’un maître zen qui dit régulièrement « on verra »… Et on a vu, en effet. Wilson ne s’y est pas trompé, puisqu’il a tenté, en vain, de convaincre ses collègues parlementaires de financer la reconstruction tout en essayant de juguler les ardeurs religieuses de Julia Roberts. La scène où le Président de la Chambre crie Allah uh Akhbar avec des moudjahiddin dit tout sur la connivance des Etats-Unis, nation religieuse s’il en est, avec les pires régimes du monde musulman.

Et comme l’a dit Wilson, qui avait le langage des hommes d’action cher à l’Empereur Smith :

These things happened. They were glorious and they changed the world… and then we fucked up the endgame.

C’est le moins qu’on puisse dire.

« Les experts/Beyrouth » : Roland Jacquard

Il se produit, après un attentat ou un enlèvement imputé à Al Qaïda, un phénomène fascinant que les initiés appellent « la multiplication des nains ». Il s’agit, pour faire simple, d’une apparition soudaine d’experts en terrorisme que les médias, qui se passent et se repassent la même liste d’intervenants depuis des lustres, invitent sur leurs plateaux afin de leur faire commenter l’actualité.

Le plus réjouissant spécimen de cette engeance n’est autre que Roland Jacquard, l’homme au teint de surfeur et aux costumes de souteneur levantin, spécialiste national du scoop moisi.

Un des premiers souvenirs que je garde de M. Jacquard est une carte des maquis islamistes en Algérie, publiée par France Soir, le fameux quotidien français de référence, et qu’un de mes analystes fut obligé de commenter en décembre 1996, peu de temps après l’attentat de Port-Royal (3 décembre, à Paris). Notre hiérarchie, toujours à la pointe du combat, n’avait rien de trouvé de mieux que de demander à ceux qui enquêtaient sur cet attentat, attribué au Groupe Islamique Armé (GIA), que de passer une matinée à étudier une carte minable, truffée d’erreurs grossières et manifestement conçue par un amateur n’ayant qu’une vague idée de ce que pouvait être la terreur islamiste en Algérie.

Je ne me suis jamais vraiment expliqué la réputation flatteuse dont M. Jacquard jouit encore au sein de nos cercles dirigeants, malgré les « coups de 12 » qui lui sont régulièrement infligés par les services de sécurité et de renseignement de la République, et malgré les gaffes qu’il commet avec l’aplomb des grands professionnels. Il se murmure qu’il entrediendrait des relations étroites avec quelques hauts fonctionnaires, cotoyés au sein d’associations à but non lucratif. Passons.

Président de l’Observatoire International du Terrorisme, un organisme tellement secret qu’il ne dispose même pas d’adresse sur le web, auteur d’un coup de génie éditorial en publiant en septembre 2001 Au nom d’Oussama Ben Laden, une compilation maladroite de données sur AQ, expert auprès des « pays du Conseil de Sécurité de l’ONU et du Conseil de l’Europe », Roland Jacquard n’a pourtant jamais été aperçu dans les parages de ces organismes, de mémoire de diplomates en tout cas. Il n’est en revanche jamais loin d’une caméra ou d’un micro, et je me souviens de sa lumineuse présence, en novembre 2005, au Centre de Conférence International de l’avenue Kléber, lors de la restitution du Livre blanc du gouvernement sur la sécurité intérieure face au terrorisme (cf. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/064000275/index.shtml). Il paradait dans les couloirs du vénérable batiment devant la presse nationale pendant que Gilles Képel s’adressait à l’assistance sous le regard des chefs de services français. Chacun son métier, n’est-ce-pas ?

En octobre 2001, Le Figaro Magazine, autre journal aux qualités appréciées des ménagères de la bourgeoisie de province, entreprit de faire l’éducation des foules sur Al Qaïda en publiant, tous les samedis, les fortes pensées de Roland Jacquard et de son fidèle acolyte, Atmane Tazaghart – l’homme avec lequel il affirma en juillet 2007 que la Mosquée rouge d’Islamabad était le coeur d’Al Qaïda… En 2001, donc, Roland Jacquard et son ami décrivirent avec force détails dans le FigMag les moyens de communication des jihadistes stationnés en Afganistan, et pour frapper les esprits, ils balancèrent un numéro de valise Inmarsat en affirmant que l’état-major d’AQ pouvait y être joint.

Pas de chance, car ce matin-là je prolongeais au bureau ma semaine de contre-terroriste dans le calme précaire d’un début de week-end, et je n’eus donc qu’à vérifier dans les bases de données de la République si le numéro livré par Jacquard était connu de nos services. Il l’était, en effet, puisqu’il s’agissait d’un des numéros dont la Croix Rouge, cette terrible organisation jihadiste, disposait dans la zone pakistano-afghane. Fort heureusement, la CIA ne suit pas les conseils de Jacquard pour guider ses raids de drones..

L’assassinat de Michel Germaneau par AQMI a, donc comme prévu, provoqué une multiplication des nains, et dès lundi dernier, le 26 juillet, Roland Jacquard brandissait sur le plateau de C dans l’air, sur France 5, un mystérieux document prouvant qu’Al Qaïda donnait à ses cadres des consignes précises quant à l’utilisation d’Internet. Jusque là, rien de nouveau. On imagine mal les chefs de l’organisation dire à leurs subordonnés : allez-y, ne prenez aucune précaution, ne changez pas de téléphone ou d’adresse électronique, tout est cool.

Mais là où Jacquard a, une fois de plus, fait fort, c’est en nous assénant qu’il s’agissait d’un scoop. Grossière erreur, mais l’homme ne connaît pas la honte. Le soir même, la communauté des geeks en rigolait et rappelait que l’info n’était pas neuve (on la trouvait dès mai sur quelques blogs). Malgré les rires de plus en plus assourdissants, (cf. http://www.zataz.com/news/20513/inspire–al-qaeda-.html), notre ami persiste (http://www.numerama.com/magazine/16343-c-et-terrorisme-roland-jacquard-persiste-et-signe.html).

Errare humanum est sed perseverare diabolicum, comme on disait à Rome, mais depuis qu’il a été démontré que le ridicule ne tuait pas, on comprend l’aisance de certains.

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– Allo, la Croix Rouge à Kaboul ?

– Oui ?

– Ça va couper, chérie.

« In The Loop » : derrière la porte de verre.

Souvenez-vous de 2002. Le 21 avril, la déroute du PS, la victoire miraculeuse de Chirac, les attentats à Djerba, Karachi, Bali, l’opération Anaconda en Afghanistan, et surtout, surtout, les bruits de bottes autour de l’Irak.

Le hasard des affectations m’a conduit à suivre de près, de très près même, les préparatifs anglo-américains puis la guerre elle-meme, et ce que j’ai vu m’a plutôt donner envie de rire – ou de pleurer, selon qu’on croie ou pas à la grandeur de l’administration française.

Personne ne veut s’en souvenir, mais jusqu’en novembre 2002 la France, malgré ses réserves, se préparait à intervenir en Irak au sein de la coalition conduite par les Etats-Unis. Les services de renseignement dressaient des listes de cibles à traiter, d’objectifs à atteindre, l’armée recensait dans la douleur les moyens qu’elle pouvait mettre à disposition du grand dessein de l’Administration Bush.

Tous pourtant, ceux qui s’opposaient à cette guerre comme ceux qui y étaient favorables, nous savions qu’il n’y avait pas le début d’une preuve liant le régime de Saddam Hussein à Al Qaïda. Tous, nous savions aussi que les programmes non conventionnels de l’armée irakienne avaient, depuis longtemps, été abandonnés. Mais, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la légende dorée du chiraquisme et du villepinisme, nous étions prêts à y aller. Bien sûr, et comme toujours, nous étions à la recherche d’une forme de blanc-seing juridique, une résolution des Nations unies nous déchargeant de cette terrible responsabilité. Pour les plus curieux, il faut lire Plan d’attaque, de Bob Woodward.

Jusqu’en novembre 2002, donc, nous comptions et recomptions nos moyens. Il n’était plus question d’envoyer dans le Golfe un corps expéditionnaire bricolé, comme en 1990 lorsque la division Daguet avait réussi, au prix d’un miracle typiquement gaulois, à rassembler des hommes et des moyens pour en faire une force crédible, évidemment en déshabillant la moitié des unités opérationnelles de l’Armée de Terre.

En novembre 2002, le format retenu était celui d’une brigade de forces spéciales constituée à partir du Commandement des Opérations Spéciales (COS), officiellement en raison de l’extrême – et réel – savoir-faire de ces unités, en réalité parce que la France était parfaitement incapable de projeter si loin une dizaine de milliers d’hommes avec leurs matériels. Je garde le souvenir de quelques généraux – surtout un, en fait – qui n’étaient pas les derniers à vanter la disponibilité de leurs troupes mais pâlissaient dès qu’on parlait de combat, de pertes, de missions dangereuses :

– Mais ce sont de vraies balles ! comme s’écriait Steve Martin (au centre) dans Three Amigos (1986, John Landis).

Bref, au soulagement général tomba fin 2002 l’ordre tant attendu : la France n’irait pas en Irak, ne participerait pas à ce déni de droit international, ne se commettrait pas avec l’Empire. Oubliée, l’intervention, illégale, au Kosovo. Oubliées, les dizaines d’opérations en Afrique pour maintenir au pouvoir des tyrans sanguinaires mais tellement sympathiques.  La France restait du côté du faible.

Tiens, ça me rappelle qu’un de mes amis, vétéran du contre-espionnage (vous savez, cet art ancestral qui consiste à détecter les espions qui volent nos secrets, écoutent nos conversations et influencent notre diplomatie), me confia, un soir de spleen alcoolisé, qu’il y avait, quelque part près du pouvoir, un agent russe qui avait tordu le bras de la France et nous avait conduits à rejoindre la coalition des pacifistes, au premier des rangs desquels la prude et vertueuse Russie, ennemie de la violence, adversaire de la force, adepte du compromis.

Bien sûr, je n’en crois rien. Pensez donc, des espions en France, l’amie du monde entier, et des espions russes de surcroît… N’importe quoi, et ce n’est pas parce que le FBI vient encore de cueillir 10 clandestins qu’il faut en conclure que le FSB poursuit la politique du défunt KGB. Au contraire, bien au contraire. De même, le fait que certains de nos ambassadeurs et hommes politiques aient profité des largesses de Saddam Hussein n’a bien sûr pas compté dans notre décision…

Tout ça pour dire qu’Antonio Ianucci, déjà auteur de la série de la BBC The Thick Of It,

consacrée à la vie au sein du gouvernement britannique, a utilisé cette remarquable matière première pour réaliser en 2009 In The Loop, une hilarante plongée au coeur du pouvoir londonien alors qu’une mystérieuse intervention militaire se prépare au Moyen-Orient.

Caméra à l’épaule, un peu comme un Peter Greengrass qui s’essaierait à la comédie, Iannucci suit à la trace ses personnages et dresse le portrait peu reluisant d’une bande d’incapables et d’intrigants menés à la baguette par le directeur de la communication du Premier ministre de Sa Gracieuse Majesté, Malcolm Tucker, authentique psychopathe à intégrer au panthéon des pires malades mentaux de l’histoire du cinéma.

Evidemment, Malcolm Tucker sait s’entourer d’hommes de sa trempe, et il travaille ainsi avec un autre dingue de compétition, Jamie McDonald, affectueusement qualifié de crossest man in Scotland. Tout un programme…

Les opposants à la guerre contre l’Irak en 2003 se sont bien sûr réjouis de cette satire, grinçante, remarquablement jouée, parfaitement écrite. Faut-il préciser que la vie quotidienne dans les couloirs du Quai d’Orsay, du Foreign Office ou du Département d’Etat n’était pas risible à ce point ? Le trait est grossi par les auteurs, mais je dois confesser avoir retrouvé quelques souvenirs personnels dans ce film, des missions montées à l’improviste pour aller négocier on ne sait trop quoi aux réunions improbables, en passant par les soirées pourries dans un Hilton à regarder le plateau du room service tout en gérant le jet lag. Et je préfère ne pas m’étendre sur les réunions multilatérales à New-York ou Bruxelles, je pourrais devenir franchement ironique.

Pouvez-vous vous dispenser de regarder In The Loop, évidemment en VO ? Malcolm Tucker a la réponse…

Barbares un jour, barbares toujours.

Un responsable d’AQMI a confirmé aujourd’hui à Al Jazeera la mort de l’otage français Michel Germaneau, tué « en réponse » à la mort de 6 jihadistes lors du raid franco-mauritanien du 22 juillet.

Mes pensées vont d’abord à la famille du malheureux, assassiné par des  barbares aux motivations absurdes, aux croyances archaïques et aux méthodes criminelles. Au moins nous sera épargné à leur sujet l’habituel couplet sur les freedom fighters, les damnés de la terre et les forçats de la faim, tout juste capables de tuer froidement un homme de 78 ans.

Qu’il me soit également permis de rendre un modeste hommage aux fonctionnaires et militaires français qui, mobilisés à Paris, Bamako, Niamey et Nouakchott, n’ont pas épargné leurs efforts pour sauver notre compatriote. J’ai une pensée particulière pour les membres de nos forces spéciales qui ont eu l’honneur de frapper le 22 juillet des terroristes qui nous narguent depuis plus de dix ans. La tristesse de ces hommes et ces femmes, silencieux serviteurs de la République, doit être grande ce soir.

On peut toujours espérer que la vie publique française ne nous offrira pas, cette fois, le désolant spectacle d’une indécente polémique sur la dépouille d’un compatriote, certes bien imprudent – mais il sera beaucoup pardonné à un rêveur insensible aux menaces de quelques brutes.

Il faut en effet souhaiter que le choeur des critiques ne se trompera pas de cible. Au lieu de se perdre en vaines vociférations contre l’opération militaire lancée le 22 juillet, il ne faudra pas oublier qui étaient les agresseurs. Si le raid a été déclenché, c’est sans nul doute qu’il n’y avait plus beaucoup d’espoir de sauver Michel Germaneau. Il se trouvera sans doute quelques révolutionnaires en pantoufles pour y voir un nouvel échec de la présidence Sarkozy, quelques comploteurs d’opérette – sans doute à chercher du côté de http://www.algeria-watch.org ou du Monde diplomatique – pour déceler une chronologie troublante, des intérêts cachés, la main de la CIA ou celle du sempiternel complot judéo-maçonnique et suggérer que le malheureux M. Germaneau avait en réalité 31 ans, était capitaine au 1er RPIMa et se livrait à de malfaisantes activités lorsqu’il a été enlevé. On connaît la chanson.

Le pauvre homme a donc le triste honneur d’être le premier otage français tué par des terroristes algériens depuis les moines de Tibéhirine, et on ne peut s’empêcher de penser que la persistante incapacité de l’Algérie à venir à bout de sa crise socio-politique, un cauchemar humain qui dure depuis près de 20 ans, a des répercussions dans une bonne partie de l’Afrique. Le bilan des généraux au pouvoir à Alger fait décidément rêver.

On ne peut désormais que souhaiter que le chasse aux jihadistes se poursuive au Sahel, en Mauritanie, au Mali, au Niger, au Tchad et jusqu’au sud de l’Algérie si le Président Bouteflika accepte d’oublier les rengaines sur le colonialisme et s’il parvient, malgré son état de santé, à se souvenir qu’il est censé oeuvrer pour le bien de son peuple.

Notre détermination doit être renforcée après cet assassinat. Soyons prêts à assumer la défense de nos valeurs, même si ce terme, galvaudé par l’extrême-droite, est tourné en ridicule par une partie des Occidentaux, volontiers sourds aux avertissements qui leur parviennent de plus en plus souvent par dessus le limes. Malgré le brouhaha des débats qui nous agitent, il s’agit ici de comprendre que du Maroc au sud des Philippines, du nord du Nigeria à l’Afghanistan, nous nous battons contre une tenace forme d’obscurantisme. La menace, si elle n’est pas mortelle, mérite quand même que nous nous mobilisions, quoi qu’en disent les modernes défenseurs des accords de Munich.

Don’t fear them, my child. We are going to kill them all.

Figurez-vous que 15 des 19 terroristes du 11 septembre étaient saoudiens. Je sais, je vous dis ça un peu brutalement, mais bon, c’est comme ça. Forcément, ça fait réfléchir. Je me souviens encore d’un de mes supérieurs qui, il y a bien longtemps, avait rangé dans un tiroir une note que j’avais écrite sur le rôle de l’Arabie saoudite dans le terrorisme islamiste radical – à l’époque, on ne disait pas encore jihadiste.

Pas question de dire à nos autorités politiques, qui de toute façon le savaient et s’en moquaient, que les Saoudiens, auxquels nous rêvions de vendre des Rafale, des Leclerc, des TGV et auxquels nous vendions déjà du parfum et des bijoux, armaient, avec l’argent du pétrole que nous leur achetions, des types assez énervés en Somalie, au Liban, en Algérie, au Niger ou ailleurs (euh, pour l’Afghanistan, c’est autre chose, mais c’est un secret, on a dit qu’on en parlait pas).

Pas le droit de dire que l’un des suspects des attentats de 1995 à Paris vivait paisiblement à Médine.

Pas le droit de dire que le principal trafiquant d’armes du GIA algérien actif au Niger appelait régulièrement un officier de la garde royale saoudienne à Riyad.

Pas le droit de dire que les richissimes ONG du Golfe déversaient des millions de dollars en Afrique sub-saharienne où, sous prétexte d’éducation, elles endoctrinaient la jeunesse – enfin, pas toute, hein, seulement les garçons – et transformaient la pratique millénaire d’un islam pacifique en une idéologie haineuse qui conspuait l’Occident, les juifs, les chrétiens, les homosexuels, les femmes éduquées, la démocratie, la science.

Pas question de rappeler, même en passant, que les rebelles tchétchènes donnaient du fil à retordre à la soldatesque russe grâce à l’argent d’Al Haramein, l’ONG saoudienne qui transportaient les missiles Milan que NOUS avions fournis à la résistance afghane dans les années ’80 vers le Caucase pour une autre cause. Il faut dire ici que donner des Milan aux rebelles tchétchènes était une source de grande satisfaction pour quelques ingénieurs. Pensez donc, ces barbus avaient réussi à abattre un hélicoptère de combat russe avec un missile anti-char français ! Ah, les braves gens. Mais je m’égare.

Le 11 septembre au soir a été le moment de la grande prise de conscience. Alliés fidèles et délicieusement riches, nos amis saoudiens devenaient d’un coup – et quel coup – des alliés un peu, comment dire ? turbulents ? encombrants ? gênants ? voilà, c’est ça, gênants – et trop riches. Alors tout le monde s’est dépêché de rapatrier ces messieurs-dames dans leur royaume, avec un arrêt sur l’aéroport du Bourget entre les Etats-Unis et le Golfe, et on a fait les gros yeux avec plus ou moins de talent et de conviction.

Mais il aura fallu attendre pour que cette triste et fascinante réalité soit portée à la connaissance du grand public. Pas celui qui lit Le Monde ou le Washington Post, mais celui qui va au cinéma voir des films dans lesquels on se flingue avec entrain. C’est Peter Berg qui s’y est collé, et il faut lui tirer notre chapeau.

Acteur, producteur, réalisateur, Peter Berg, un ami du grand Michael Mann (Heat, The Insider, Collateral, etc.) a choisi, avec le Royaume, de nous donner une leçon de géopolitique et de contre-terrorisme sous couvert d’une intrigue  policière assez classique : après un attentat contre un compound en Arabie saoudite, le FBI envoie une équipe d’enquêteurs qui se heurte au silence plus ou moins gêné des autorités locales mais parvient à remonter la piste des terroristes.

(les puristes noteront la présence de la chanson de U2 Bullet the blue sky (The Joshua Tree, 1987)

Le film est bien fait et, s’il n’évite pas les clichés (personnalités des enquêteurs) et les invraisemblances (on voit mal le FBI prendre le risque de saboter une enquête en envoyant une femme en Arabie saoudite, même s’il s’agit de Jennifer Garner), il a le mérite de montrer un des attentats les plus réalistes qu’il m’ait été donné de voir au cinéma (mieux, même, que ceux vus dans The Siege) et une scène de fusillade, assez voisine de celle de Clear and present danger, où l’on sent la patte de Michael Mann.

 

Tourné à Abou Dhabi, The Kingdom reproduit parfaitement l’ambiance qui règne en Arabie saoudite, ces autoroutes sillonnées de voitures américaines, l’omniprésence de l’armée et la police, ce mélange fascinant d’archaïsme socio-politique et de richissime modernité technique.

Comme je le disais plus haut, l’attentat contre le compound est d’un réalisme terrifiant, et il mériterait d’être montré aux stagiaires de plusieurs administrations (je ne me prive pas pour le faire, de mon côté). On sent que le réalisateur et les scénaristes ont planché sur les attentats de mai 2003 à Riyad. Opération complexe, avec diversion, double charge, mitraillages, terroristes portant des uniformes officiels – comme dans la réalité, il ne manque rien.

Une photo d’un des compounds attaqués par Al Qaïda à l’époque :

Bienvenue à Riyad

Le second atout du film réside dans ses seconds rôles. Chris Cooper est, comme d’habitude parfait, mais il faut saluer la performance d’Ashraf Barhom, un acteur arabe israélien déjà vu dans Paradise Now (2005, Hani Abou Assad), un film exceptionnel sur des kamikazes palestiniens, et d’Ali Suliman, également arabe israélien, vu dans Body of Lies (2008, Ridley Scott).

Mais surtout, surtout, le film vaut par son générique de début, véritable opening scene stratégique, leçon accélérée d’histoire qui en quelques minutes vous résume ce que d’autres mettraient des dizaines de pages à expliquer, en plus caricatural.

Ne serait-ce que pour cette introduction, il faut impérativement voir The Kingdom. Et les deux dialogues parallèles qui clôturent le film, entre agents du FBI et entre un grand-père saoudien et son petit-fils, se répondent cruellement tout en illustrant la nature de cette guerre : We are going to kill them all, affirment les deux camps…

Négatif, Ghostrider, il y a du monde dans la boucle.

Dans quelques siècles, quand les historiens tenteront d’identifier le film le plus représentatif des années ’80 du 20e siècle, ils pourront placer Top Gun en tête de liste. Difficile aujourd’hui d’imaginer, en effet, plus clinquant, plus tape-à-l’œil, plus creux et malgré tout, par-delà nos scrupules d’hommes et femmes de goût, plus séduisant.

dis donc, étranger, ici, on n’aime pas tellement les voleurs de chevaux.

Au plus fort du reaganisme triomphant, alors que James Braddock et John Rambo viennent d’infliger une tannée à ces salauds de Viet-Congs, voilà qu’Hollywood nous la fait high-tech avec la complicité active de la Navy, alors engagée dans sa fameuse campagne de recrutement « It’s not just a job, it’s an adventure » – on aperçoit d’ailleurs l’affiche dans les vestiaires de ces messieurs. Il faut dire que l’US Air Force a refusé de participer à l’aventure, sans doute en raison de ses bien connues exigences culturelles.

Papier ciseaux caillou

Par où commencer ? Le casting ?

Un casting de classe, avec une foule de jeunes acteurs promis à un brillant avenir, et quelques vétérans :

– Tom Cruise, bien sûr, le petit scientologue qui monte (il vient alors de tourner dans un épouvantable navet, Risky business (1983, Paul Brickman), mais aussi avec Ridley Scott dans Legend (1985), et Francis Ford Coppola dans Outsiders (1983) ;

– Kelly McGillis, vue avec Harrison Ford dans Witness (1985, Peter Weir) et Jodie Foster dans Les accusées  (1988, Jonathan Caplan) ;

– Val Kilmer, qu’on ne présente plus (on peut quand même citer Les Doors, d’Oliver Stone (1991), Cœur de Tonnerre, de Michael Apted (1992), Heat, de Michael Mann (1995) ou Spartan, déjà évoqué ici) ;

– Tom Skerritt, inoubliable Dallas dans Alien (1979, Ridley Scott) ;

– Michael Ironside, une vraie sale gueule, vu entre autres dans la série culte V (1984), Total Recall (1990, Paul Verhoeven), ou Starship troopers (1997, du même) ;

– Anthony Edwards, le sympathique Dr. Greene de l’interminable série Urgences (1994) ;

– Tim Robbins, à la carrière exemplaire – malgré Top Gun : The Player (1992, Robert Altman), Le grand saut (1992, les frères Coen), Mystic River (2003, Clint Eastwood), entre autres – et je ne parle pas des films qu’il a réalisés : Bob Roberts (1992) ou Dead Man Walking (1995) ;

– Meg Ryan, la seule et unique Sally (Quand Harry rencontre Sally, 1989, Rob Reiner) à la carrière par ailleurs assez terne.

Alors le scénario ?

Un équipage de F-14, plutôt casse-cou, est envoyé en stage à l’école de chasse de Top Gun, après un accrochage dans l’Océan Indien contre un mystérieux pays hostile (sans doute des Arabes musulmans et communistes, voire, pire, des Iraniens, bref, des gars dangereux). Le copilote meurt dans un accident, son pilote déprime mais retrouve du poil de la bête et donne une leçon à ces salauds de l’Océan Indien. Evidemment, on est loin de l’Oscar du meilleur scénario, et même John Milius aurait fait mieux (d’ailleurs, quand j’y pense, il a effectivement fait mieux).

Bon, donc pas le scénario.
Alors quoi ?

Alors les avions. Le seul intérêt du film réside dans ses scènes aéronautiques, filmées sur l’USS Enterprise et sur les bases de Fallon (Nevada, www.cnic.navy.mil/Fallon, la version pour l’aéronavale de Nellis AFB, http://www.nellis.af.mil), et Miramar (Californie, http://www.miramar.usmc.mil, une Naval Air Station de la Navy cédée depuis aux Marines et qui abritait la fameuse Navy Fighter Weapons School).

Tourné avec le Learjet qui manquera si cruellement au réalisateur de Iron Eagle, Top Gun marque une étape importante dans l’histoire du cinéma aéronautique. On y voit des chasseurs – et quels chasseurs : Grumman F-14A Tomcat et McDonnell Douglas A-4F Skyhawk – s’y livrer à des dogfights enragés au-dessus de la Sierra Nevada. Les images sont superbes, et elles doivent beaucoup à C.J « Heater » Heatley III, un pilote de la Navy diplômé en journalisme (profil LinkedIn : http://www.linkedin.com/pub/c-j-%22heater%22-heatley-iii/11/4b4/b19) et auteur de splendides recueils de photographies, parmi lesquels on peut citer The cutting edge (en français : Les ailes d’or, chez Atlas) et Forged in steel: US Marine Corps Aviation (D’acier et de feu, Atlas).

Evidemment, pour les besoins du film, de nombreuses inexactitudes ont été introduites : les insignes d’escadron portés par les F-14 sont tous fantaisistes ou issus d’autres unités, tandis que les fameux Mig-28 rencontrés au début et à la fin sont des Northrop F-5E (monoplace) et F (biplace) peints en noir et affublés d’étoiles rouges. Pour mémoire :

– les Mig portent toujours des numéros impairs (à la notable exception du Mig-30, version syrienne du Mig-29 Fulcrum)

– les F-5 de la Navy – désormais appelés F-5N – étaient employés pour simuler les Mig-19 Farmer et -21 Fishbed lors de Dyssymetric Air Combat Training inspirés des exercices de l’Air Force à Nellis AFB. La livrée noire a néanmoins été conservée sur certains chasseurs de Top Gun et fait forte impression sur le public lors des JPO.

F-5F Tiger II

– les A-4F (monoplace) et TA-4F (biplace), dont les canons avaient été démontés et qui, dotés du même réacteur que les Skyhawk des Blue Angels, étaient censés simuler le Mig-17 Fresco.

– en revanche, la vrille plate est en effet mortelle sur le F-14, et le manuel de vol ordonne même l’éjection immédiate. Il est quasiment impossible de récupérer d’une telle vrille en raison de la dépression qui se crée sous l’appareil entre les deux moteurs.

Médiocrement écrit, médiocrement joué, médiocrement réalisé, Top Gun n’est qu’un immense clip à la gloire de l’aéronavale américaine. La musique, mauvaise comme il se doit, y est omniprésente. Kenny Loggins, habitué des bandes originales de navets, y livre un Danger zone formaté pour la FM…

… mais la palme du comique revient à Harold Faltermeyer, l’homme qui composa le thème du Beverly Hills Cop (« Axel F »). Il balance ici un hymne pompier dans lequel le piano de Richard Clayderman s’associe à la guitare de Steve Stevens, le guitariste ébouriffé de Billy Idol. Question ridicule, on est en effet « plus haut avec les meilleurs des meilleurs »…

Alors que le nombre de volontaires pour l’aéronavale grimpe en flèche après la sortie du film, Pepsi s’inspire du film et diffuse une publicité réjouissante :

Pendant ce temps, Quentin Tarantino se livre à une analyse décapante du film et conclut qu’il incarne la quintessence de la fiction gay, une conclusion hilarante – mais logique quand on pense au match de volley sur la plage – et on se prend à rêver de la présence d’un pilote de chasse au sein des Village People.

Bref, Top Gun est surtout l’occasion de revoir deux films plus sérieux, bien que très différents. D’abord, Nimitz ou le retour vers l’enfer/The final countdwon (1980, Don Taylor, qui réalisera également en 1981 un assez mauvais téléfilm sur les manoeuvres à Nellis appelé Red Flag: The Ultimate Game), une aimable serie B de SF tournée sur l’USS Nimitz avec Kirk Douglas, Martin Sheen, James Farantino et Ron O’Neal, l’inoubliable sultan de Johore de Franck, chasseur de fauves/Bring Em Back Alive (1982)

et surtout L’étoffe des héros/The Right Stuff, de Philip Kaufman (1983) d’après Tom Wolfe, avec la fine fleur des acteurs du moment (Ed Harris, Fred Ward, Scott Glenn, Sam Shepard, Jeff Goldblum, Lance Henriksen, etc.)

Je ne peux que vous conseiller le superbe ouvrage de Donna Brackeen Top Gun Miramar (Atlas), que l’on trouve chez quelques soldeurs ou sur Internet, et je vous laisse sur cette image, rare, d’un pilote faisant l’imbécile près, très près, de l’USS Stennis.

Reconnaissons cependant – même si c’est vivement déconseillé par tous les manuels, que la scène d’ouverture reste indépassable :

L’Afghanistan a désormais sa « Section Anderson »

Le 2 juillet dernier est sorti dans quelques salles américaines le documentaire de Tim Hetherington et Sebastian Jünger Restrepo, tiré du récit de ce dernier, War. Ce film, qui a remporté le grand prix du jury au festival de Sundance, est d’ores et déjà considéré comme un monument par les critiques qui l’ont vu, et je ne peux que vous conseiller la visite de son site Internet www.restrepothemovie.com.

La comparaison avec le film de Pierre Schoendoerffer, La section Anderson (1967, oscar du meilleur film étranger en 1968) vient naturellement à l’esprit tant les démarches et les guerres filmées sont proches. Il faut désormais attendre l’hypothétique sortie du film en France, ou plus probablement son édition en DVD dans les mois qui viennent, pour se faire une idée.

Abou Daoud : les bourreaux meurent aussi.

Mohamed Daoud Oudeh, connu sous le nom du guerre d’Abou Daoud, est mort à Damas le 3 juillet. Ce turbulent « résistan » palestinien était connu pour son rôle majeur dans la terrible affaire de Munich, les 5 et 6 septembre 1972, alors que les Jeux olympiques se déroulaient dans la capitale bavaroise.Pour ceux qui ignorent tout de cette opération, aux répercussions majeures, je ne peux que conseiller le documentaire de Kevin MacDonald, Un jour en septembre (1999), qui expose l’affaire clairement.

https://dailymotion.com/video/x9dt6e_un-jour-en-septembre-bande-annonce_shortfilms

Cette opération entraînera une riposte du Mossad, que Steven Spielberg, avec ses qualités et ses défauts, a relaté dans  Munich (2005, avec Eric Bana, Daniel Craig, Mathieu Kassovitz, Mickaël Lonsdale, Mathieu Amalric) tiré du récit de George Jonas, Vengeance.

L’échec total des forces allemandes à la fin de la prise d’otages, le 6 septembre 1972, aboutira à la création du GSGS 9, une des unités d’intervention les plus réputées du monde. J’ajoute, pour finir, deux faits à méditer :

– la France, qui arrête en 1977 Abou Daoud, refuse de le remettre à la RFA ou à Israël en prétextant des obstacles juridiques et préfère le laisser s’envoler vers l’Algérie, qu’il quitte évidemment libre. Inutile d’en dire davantage.

– la Syrie est décidément une terre aimée des grands humanistes. Avant Abou Daoud y sont ainsi morts Imad Moughnieh, le chef de l’Organisation de la Sécurité Extérieure (OSE) du Hezbollah libanais, responsable des attentats de 1983 contre les contingents américains et français à Beyrouth, et Alois Brunner, ancien chef du camp de Drancy.

La Syrie moderne est donc bien loin de se montrer à la hauteur de ce qu’elle fut lorsqu’elle était la capitale du califat omeyyade, mais c’est une autre histoire. N’empêche, ils doivent avoir de la gueule, les cimetières, à Damas.