Malgré des démarches répétées vers mon député, je ne suis toujours pas parvenu à obtenir l’examen d’une loi augmentant la durée de la journée. Vingt-quatre heures ne me suffisent pas, en effet, pour mener de front les différentes activités dans lesquelles je me suis engagé depuis des années, et il m’a fallu, récemment, faire des choix – dont les conséquences sur la marche du monde devraient être assez limitées, à la réflexion. Ainsi, et malgré un travail de rédaction quasiment achevé, je vais renoncer à mon projet de livre et me concentrer sur ce modeste blog. Je me prive ainsi du précieux travail de conseil d’un éditeur, mais je me débarrasse également du fardeau – à supposer que l’on ait voulu de moi – d’une promotion et surtout d’une exposition publique qui ne m’a jamais fasciné et qui n’aurait pas contribué à ma popularité. Je laisse volontiers à quelques uns le soin de monopoliser les plateaux de télévision pour me concentrer sur l’alimentation de ce blog, connu de quelques lecteurs fidèles – que je salue amicalement – et profiter de la souplesse de l’outil pour mêler remarques idiotes et propos plus prétentieux.
Ce blog se voudrait donc plus qu’un simple témoignage, et il est, évidemment, moins qu’un essai scientifiquement recevable. Comme d’autres, amis, camarades, collègues, adversaires, ennemis, j’ai eu la chance d’assister, depuis des postes d’observation parfois fort proches de l’action, à de nombreux évènements qu’il est d’usage de rattacher à ce qu’on appelle depuis le 11 septembre 2001 la mouvance jihadiste : attentats, enlèvements, arrestations, éliminations, bavures, ratés, polémiques futiles, faux débats, et jusqu’à quelques grands-messes.
Par goût comme par nécessité, je n’ai pas ménagé ma peine afin de mieux comprendre et de mieux combattre ce qui m’est apparu assez vite comme l’avant-garde d’une révolte du Sud contre le Nord. Non que je dénie des motifs a minima audibles à cette insurrection, mais le hasard a voulu que je me trouve de ce côté-ci de la barricade. Dès lors, mon appétence pour les énigmes et pour les enquêtes a largement trouvé de quoi se rassasier tout au long de ces années passées à courir, ou à faire courir, après des assassins drapés dans leur religion. Et j’aime à penser que j’aurais couru après d’autres intégristes à d’autres époques.
Que l’on ne se méprenne pas, les posts qui se succèdent ici n’ambitionnent nullement d’apporter des réponses définitives à un phénomène en constante évolution et qui, éclaté sur presque tous les continents, a déjà pris des formes multiples et en prendra encore bien d’autres. Bien des thèmes ou des régions, qui mériteraient plus que quelques phrases, ne seront pas évoqués. Rien ou si peu sur le Caucase, son terrorisme de masse, ses veuves noires, ses exactions russes. Rien sur l’Asie du Sud-Est et les réseaux, ô combien raffinés, de la Jemaah Islamiyaa ou du KMM ou la montée d’une forme largement ignorée en Europe, d’un islamisme moins en guerre avec la modernité. Rien ou presque sur le Yémen, berceau du jihad et matrice sans cesse fécondée de groupes innovants.
Il ne s’agit pas non plus de me décerner des lauriers, d’accabler d’hypothétiques ennemis ou de régler de vieux comptes. Mes affectations successives m’ont permis de passer du statut d’acteur à celui de spectateur privilégié, et très ponctuellement à celui de conseiller – du genre à connaître des satisfactions intellectuelles d’autant plus vives que les nouvelles sont mauvaises et que les certitudes sont bousculées. Il ne s’agit, enfin, pas plus de violer les secrets de la République ou d’exposer des fonctionnaires, je laisse ce plaisir aux aigris et autres mythomanes qui encombrent les plateaux de télévision ou les rayons de certaines librairies. Je n’entends, pour ma part, nullement chercher une gloire bien vaine au regard de la mise en danger de fonctionnaires ou de civils. Que voulez-vous, tout le monde n’a pas l’étoffe d’un Julian Assange.
Je n’ambitionne aucunement de livrer une relation complète de ces années de lutte, je me contente de narrer quelques épisodes et de m’attarder sur une poignée de faits et de thèmes. Les posts qui précèdent et qui suivent sont donc ma vérité, forcément incomplète, nécessairement partiale. Elles n’engagent que moi, les erreurs sont miennes, les oublis le sont tout autant.
Je ne suis pas du genre à résister à la tentation, c’est donc tout naturellement, malgré les terribles événements de la semaine, que je me permets de diffuser cette publicité de la chaîne de restaurants sud-africaine Nando’s. Et j’en profite pour remercier l’ami qui, bien que présentement sous des cieux inhospitaliers, ne perd pas son flegme et m’a fait découvrir ce bijou.
Plusieurs sources fiables m’ont récemment indiqué, sous le sceau du secret et contre de considérables sommes d’argent (note pour les bleus : faire signer les reçus et ne pas oublier les PJ) que l’Occident, dont on mesure chaque jour la faiblesse – même pas capable d’envoyer assez de navires au large de la Somalie, alors que ça menace de partir au large du Nigeria – avait commencé à se ruiner en jouets idiots pour des enfants qui, à l’entrée du lycée, ne seront, dans leur majorité, pas capables d’écrire leur prénom sans se tromper – à l’instar d’une proportion croissante de leurs jeunes enseignants, d’ailleurs.
N’écoutant que mon proverbial courage, et malgré mes scrupules, j’ai donc déambulé, ces derniers jours, dans quelques magasins afin d’y dénicher les présents qui sauront séduire ma turbulente et adorable progéniture et lui épargner l’opprobre populaire en cas d’absence de cadeaux conséquents. Il est, par ailleurs, absolument hors de question que l’on puisse dire de moi que je suis un adepte de la décroissance ou d’autres escroqueries intellectuelles actuellement en vogue chez des idéologues embourgeoisés vautrés dans l’opulence.
J’ai ainsi découvert l’existence d’une superbe série de Playmobil, sobrement nommée Top agents, et dont je vais me procurer l’intégrale pour mon usage personnel, au bureau comme en mission. Il faut savoir rompre sa solitude.
J’ai toujours préféré Playmobil à Lego, affaire de goût, mais je dois avouer être impressionné par la façon dont la firme danoise a su se donner un nouveau souffle, d’abord en investissant les franchises cinématographiques (Star Wars, Indiana Jones, Batman), puis en transférant les univers ainsi recréés sur les jeux vidéos. Initialement plutôt restreinte, du moins quand j’étais enfant, la gamme du fabricant est devenue pléthorique et plutôt séduisante. Surtout, la multiplication des univers a permis à quelques mordus particulièrement cinglés de détourner les briquettes et les personnages vers des univers plutôt incongrus.
Une des initiatives les plus démentes a été la création sur Internet d’une Bible illustrée par des Lego. Le projet, délicieusement appelé The brick testament, est d’une admirable imagination et n’a pas manqué de faire hurler les pisse-vinaigres et autres peine-à-jouir dont le Père Albert se moque si savoureusement – presque – tous les soirs chez Daniel Morin et Giulia Foïs (La Morinade) sur Le Mouv.
Mieux encore, et c’est bien sûr à cela que je voulais en venir, d’autres ont su illustrer notre sujet préféré avec un rare sens de l’observation, et je me dois ici de rendre hommage au génial Alex Eylar, auteur d’une série de scénettes proprement irrésistibles que je me permets, respectueusement, de reproduire plus bas. On y retrouve le kamikaze,
le moudjahidin,
l’inévitable détournement d’avion,
le testament du jihadiste sur Al Jazeera ou sur les vidéos du Global Islamic Media Front,
et surtout, la vie tranquille d’OBL à Abbottabad , devant « Qui veut gagner des dinars ? »,
légèrement interloqué devant les petits gars de la Navy SEALS Team 6,
sous le regard attentif de l’Empereur, de ses ministres et de ses prétoriens.
On attend la suite, de Mokhtar Belmokhtar au Nord Mali aux Shebab somaliens en passant par les insurgés irakiens et les combattants du sud de la Thaïlande.
Je trimballe un sacré paquet de défauts. Je suis snob, élitiste, arrogant – et même « délicieusement », selon un DRH que je salue. Je suis soupe-au-lait, je n’aime pas les cons (et je leur dis), je n’aime pas l’à-peu-près, je me méfie des amateurs et des autodidactes, je fume, je bois, je jure comme sous-officier cosaque, je suis facilement odieux et injuste, et j’ai rarement tort car je ne m’engage JAMAIS sur un terrain que je ne connais pas. Parmi mes autres défauts, il se trouve que j’éprouve pour les journalistes – ou l’image que je m’en fais – un profond respect, eux que je considère naïvement comme des éléments importants de notre vie démocratique. Evidemment, ce respect ne m’empêche pas de juger avec sévérité les Robert Capa du pauvre qui pensent pouvoir se déguiser en Afghans avec un pakol et un pantalon de treillis, mais passons.
Je lis pourtant avec une lassitude croissante les médias citoyens, ou autoproclamés tels, qui se mêlent de tout avec un enthousiasme hélas sans rapport avec la qualité de leurs articles. Je serais bien en peine de formuler un avis intelligent sur bon nombre de sujets, mais j’ai en revanche l’insupportable prétention de pouvoir aligner quelques idées simples sur le renseignement, une activité vitale – même pour une démocratie – dont les Français ignorent tout. Il faut dire, pour leur défense, que le XXe siècle n’a pas été nécessairement celui du renseignement hexagonal, plombé par la monumentale rouste de mai 1940, la tannée indochinoise, l’amère défaite algérienne et surtout la longue série d’horreurs africaines que le Général, l’intransigeance morale faite homme, nous a laissée.
On aurait pu espérer que les Français, simples citoyens, écrivains, universitaires ou journalistes tenteraient d’en donner une vision intelligente, et donc dépourvue de tout compliment déplacé ou de tout reproche injuste. Hélas, personne ne semble avoir lu ne serait-ce que les mémoires du Colonel Passy, de Jacques Soustelle, de Peter Wright ou de William Colby, sans parler des romans de Vladimir Volkoff, Robert Littell, James Grady, ni même consulté les encyclopédies de Jacques Baud ou les synthèses de Pascal Kropp. L’omniscience est décidément un don de grande valeur, et on se couvre avec un petit coup de Google. Hop, c’est fait.
Inutile, donc, de citer Bakchich, un site de grande valeur qui a publié à plusieurs reprises les fulgurances de Maurice Dufresse/Pierre Simary, un homme dont j’ai livré ici puis là ma modeste appréciation. Pas la peine, non plus, de s’attarder sur Rue89, plombé par une absence totale de rigueur intellectuelle et par l’incohérence de sa ligne éditoriale, mêlant authentiques spécialistes et parfaits escrocs, un reproche que l’on peut d’ailleurs également adresser à Agoravox, voire aux gamins d’Atlantico.
Je suis avec intérêt, depuis quelques mois, l’évolution d’OWNI, essentiellement en raison de la présence à sa tête de Guillaume Dasquié, dit Gueule d’Ange, dit Belle-mêche – mais sans aucun lien avec David Robicheaux.
Je dois avouer que je ne parviens toujours pas à me faire une opinion arrêtée de M. Dasquié. J’ai apprécié son démontage en règle, en coopération avec l’excellent Jean Guisnel, des thèses de Thierry Meyssan, et je dois confesser que j’ai même pris un certain plaisir à lire, malgré un 4e de couverture ridicule et un poussif style d’adolescent romantique, Al Qaïda vaincra, (2005, Flammarion) qui contient quelques pages fort pertinentes sur la mouvance jihadiste.
Comme tant d’autres, Guillaume Dasquié semble en effet plus qu’attiré par la part d’ombre de la République, et il aurait probablement fait un bon analyste, peut-être un brin trop littéraire, du côté du boulevard Mortier ou de la rue Nélaton. Mais il a choisi la lumière.
En 2007, M. Dasquié publie donc dans les colonnes du Monde, ravi de l’aubaine, les bonnes feuilles d’un épais dossier que la DGSE avait, semble-t-il, constitué à la hâte aux lendemains des attentats du 11 septembre pour rappeler aux autorités politiques qu’Al Qaïda n’était pas vraiment une divine surprise et que les services travaillaient sur le sujet depuis des années – malgré le virulent scepticisme de quelques uns, qui publient ces jours-ci leurs souvenirs en omettant ce détail. La publication de ce dossier, passionnant, avait alors, forcément, contrarié en haut lieu et conduit au dépôt d’une plainte, à l’ouverture d’une enquête et, in fine, à l’irruption matinale de policiers plutôt agacés au domicile de M. Dasquié.
Jusque là, rien d’anormal, et chacun jouait sa partition : « Le public a le droit de savoir » contre « Des hommes et femmes travaillant secrètement pour la France vivent cachés grâce à vous ». On le voit, le compromis – hein ? Quoi ? Qui a promis ? – n’était pas évident, et il le fut encore moins quand M. Dasquié, le Bob Woodward français, l’incarnation du Paul Kerjean de Mille milliards de dollars (1982, Henri Verneuil), pleura à chaudes larmes sur un plateau de télévision en racontant son interpellation, sans doute comparable à celles que connurent les rues de Santiago du Chili en 1973 ou de Saigon en avril 1975. Quand on veut jouer dans la cour des grands, on s’entraîne, c’est mieux.
Guillaume Dasquié a pris la tête de la rédaction d’OWNI en août 2011 et y a publié un papier, si j’ose dire, très intéressant sur le regard des universitaires et des journalistes d’investigation sur les attentats du 11 septembre (ici). Hélas, il est difficile d’aller contre sa nature, et le même a publié, avec un certain Pierre Alonso, le 21 octobre dernier, une consternante interview de Pierre Martinet dans laquelle l’immortel auteur de Un agent sort de l’ombre (2005, Flammarion, dans la même collection que Al Qaïda vaincra, soit dit en passant) nous livre les détails de son désastreux périple en Libye, au cours duquel Pierre Marziali, figure des Troupes aéroportées françaises et fondateur de la sulfureuse SMP (rires) Secopex , finira flingué à la surprise à Benghazi.
De façon assez sidérante, Dasquié et Alonso ont semblé boire les paroles de Pierre Martinet, un homme dont le nom est aussi méprisé dans les mess de Cercottes, Carcassonne, Perpignan ou Quélern (à Quélern, on ne dit pas « mess » mais « carré »), que l’est celui d’Elliot Belt dans les saloons du Texas en raison des révélations opérationnelles qu’il fit dans son livre.
Martinet est, ne l’oublions pas, l’homme qui, embauché par Canal+, acceptera sans sourciller de monter une surveillance plus qu’active de Bruno Gaccio et ne commencera à émettre quelques doutes que quand il sera question de le piéger, avec poudre et gagneuse, comme on le faisait à la grande époque du côté de Moscou. On le voit, Pierre Martinet est un homme d’honneur qui mûrit ses engagements et qui accomplissait probablement en Libye une mission humanitaire. On est d’ailleurs en droit de se demander pourquoi des journalistes aussi intransigeants ont gobé avec une telle candeur les déclarations d’une brebis égarée du renseignement français, devenue une caricature de personnage de polar avant de devenir, très officiellement, un mercenaire, une activité proscrite par le droit français. Dans le genre « soldat perdu follement romantique », on a quand même déjà vu mieux.
Comme d’autres, fascinée par ce monde interlope objet de mille fantasmes idiots, la rédaction d’OWNI aime donc le renseignement et en livre de puissantes analyses. La dernière en date, postée le 10 novembre, m’a tiré des larmes de rire, puisque mieux valait en rire.
Sous un titre tentateur, Les espions s’ouvrent au public, le site s’attaque au passionnant sujet de l’exploitation des sources ouvertes par les services de renseignement. Hélas, l’article commence mal, en citant comme référence une définition avancée par le CF2R, une structure dont on ne présente plus le fondateur et qui provoque sourires et haussements de sourcils dans le monde du renseignement. Il aurait été sans doute plus pertinent et plus professionnel de citer le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN) qui évoque sur son site les notions de sources ouvertes ou de sources fermées, ces dernières étant gérées par les services de renseignement et autres administrations spécialisées.
En affirmant que la France possédait son « propre système de renseignement via les sources ouvertes » qui ne serait pas autonome mais intégré à la DGSE, l’auteur commet une faute qui révèle une écriture plutôt rapide de son article. En réalité, la DSGE, comme la DCRI, la DRM ou la DPSD, mais aussi le Quai d’Orsay, le Ministère de l’Intérieur ou celui de la Défense, dispose d’un service de documentation – bien séparé du service de gestion des archives, qui, elles, sont secrètes – évidemment ! On veut croire que la rédaction d’OWNI a par ailleurs déjà entendu parler du Service d’information du Gouvernement SIG, mais c’est une autre histoire, qui nous ferait rappeler que Le Monde confond la DCRI avec les « services secrets », ou qu’Umberto Eco, commentant les fuites organisées par Wikileaks, confondait avec aplomb espions et diplomates. On ne peut décidément pas être bon en tout.
La République ne dispose pas, à ma connaissance, d’un service comparable à l’Open source center (OSC) impérial, chaque administration gérant ses propres moyens de documentation en fonction de ses missions et de ses moyens, au service des autorités politiques ou d’autres administrations. Ainsi, le service de documentation de la DGSE ne peut être directement interrogé par des acteurs extérieurs à la centrale de renseignement et il opère exclusivement au profit des entités chargées de recueillir du renseignement : Direction du renseignement (DR), Direction technique (DT) ou Direction des opérations.
Le travail des membres de ce service de documentation consiste à, d’une part, réaliser une veille sur l’ensemble des sources ouvertes (grande presse, presse spécialisée, travaux universitaires, sites Internet), à signaler les faits saillants aux unités chargées de recueillir et d’analyser le renseignement et qui se focalisent sur les vrais renseignements, c’est-à-dire ceux obtenus par des sources secrètes à l’étranger, et, enfin, à répondre aux demandes de ces unités.
Imaginons, par exemple, que la DGSE décide demain de s’intéresser à la police islandaise. Les responsables de cette mission découvriront, à n’en pas douter, l’absence totale de données au sein du service, et ils auront besoin, en premier lieu, de créer un fonds de connaissances pour affiner leurs besoins, leurs cibles et leurs méthodes. Le service de documentation devra alors hanter les librairies, réelles ou virtuelles, afin de rassembler des données qui seront synthétisées et transmises aux analystes, qui les moulineront à leur tour et, de fil en aiguille, parviendront à déboucher sur des besoins en renseignement qui seront alors donnés à la DT, à la DO ou à qui veut pour « creuser » et attendre la fameuse pointe de la pyramide, celle qui ne recouvre que les 10% de renseignements réellement secrets et cachés en conséquence aux yeux du monde.
Contrairement à ce qu’écrit OWNI, les membres du service de documentation, du moins à ma connaissance, ne se livrent donc pas à des activités illégales, telles que la pénétration d’ordinateurs. L’auteur cite bien imprudemment le Figaro magazine pour justifier ses doutes quant à la légalité des actions conduites par les documentalistes de la DGSE, et il a bien évidemment tort. Le piratage de données informatiques est, on veut le croire, pratiqué boulevard Mortier, mais au sein d’équipes spécialisées opérant au sein de la DT ou de la DR, selon le sacro-saint principe du cloisonnement et d’autres règles opérationnelles qu’il n’est pas utile de détailler ici. Le fait que la DSGE reconnaisse recruter des hackers n’implique pas que ceux-ci soient affectés à un service de documentation mais bien plutôt aux structures chargées de faire du renseignement, et organisées en conséquence.
S’agissant de l’identité des fonctionnaires, il va de soi, mais il semble que cela ne saute pas aux yeux de tout le monde, qu’elle est couverte par le secret défense. En France comme au Royaume-Uni ou en Allemagne, le statut des membres des services de renseignement est particulier (cf. ici, par exemple). Il s’agit aussi bien de les protéger que de protéger leur administration et les fuites sont rarissimes, aussi bien pour des raisons déontologiques que par crainte des sanctions pénales. On se souvient de la douloureuse affaire Plame aux Etats-Unis sous l’Administration Bush, qui a donné en 2010 un film passionnant, Fair Game, de Doug Liman (The Bourne identity, 2002), avec Sean Penn, Naomi Watts et Bruce McGill.
Qu’ils soient analystes, cuisiniers, chauffeurs ou affectés à l’exploitation des sources ouvertes, les fonctionnaires de la DGSE sont donc tenus au secret, et ça n’a rien à voir avec la réalité de leurs activités. Que les réponses du porte-parole de la DGSE, Nicolas Wuest Famose, n’aient pas été à la hauteur, admettons-le, même s’il me revient de toute part que l’homme est brillant, intègre et plutôt bon camarade. Que le journaliste fasse preuve de suspicion, c’est bien le moins, mais on aimerait voire cette suspicion s’exercer aussi au sujet du rôle de certaines unités françaises au Rwanda en 1994, ou de nos liens avec Hashim Taçi au Kosovo en 1999, ou des relations de certains de nos diplomates avec le défunt régime de Saddam Hussein. Mais, évidemment, voilà qui exposerait les poseurs de questions à des ripostes plus ou moins fines des autorités, et il est bien plus confortable de passer la main dans le dos du public et de le conforter dans sa vision caricaturale d’un métier pratiqué en France, dans des conditions parfois ubuesques, par des hommes et des femmes, policiers, gendarmes, douaniers, civils et militaires qui, sans toujours risquer leur vie, sacrifient beaucoup à la défense d’un peuple qui n’a conscience de rien. L’alimentation du soupçon, nécessaire dans une démocratie, conduit parfois à des abus, comme la pitoyable instruction de l’attentat de Karachi par le juge Trévidic, ou à des aberrations, comme ces articles qui en disent plus long sur leurs auteurs que sur leur objet.
Pour finir, on ne peut conseiller à M. Wuest Famose d’aiguiller ses interrogateurs d’OWNI, la prochaine fois que ceux-ci reprocheront à la DGSE de ne pas s’ouvrir au monde, vers deux ouvrages passionnants dont la parution était impensable il y a encore quelques années : Les espions français parlent, de Sébastien Laurent (2011, Nouveau Monde Editions) et l’indispensable Dans les archives inédites des services secrets, sous la direction de Bruno Fuligni (2010, Iconoclaste).
Comme on l’apprenait autrefois dans les universités de la République, il faut lire et lire encore avant d’écrire n’importe quoi. Disons simplement que c’est mieux.
Evidemment, je pourrais encore écrire tout le bien que je pense du crétin qui, vendredi dernier sur une des pages Facebook créées en soutien à Charlie Hebdo, affirmait, avec un abject mépris, que la France était gouvernée par « un sale juif ». Je pourrais citer les centaines de phrases suintant la haine et l’obscurantisme, les partisans de la théorie du complot, ou ceux qui pensent que les Etats-Unis ont provoqué les révolutions arabes pour nuire à l’islam (je suis preneur de toute explication un peu claire sur ce dernier point afin d’achever mon essai « Le jihad par les nuls », suite de « Le jihad pour les nuls »).
Je préfère pourtant célébrer ce 200e billet par un moment de légèreté, modeste remerciement adressé aux lecteurs fidèles dont les mails sont autant de précieux soutiens.
En 1973, auréolé du triomphe du premier volet des aventures du Grand blond avec une chaussure noire, (1972, Yves Robert), Pierre Richard écrit et tourne Je sais rien mais je dirai tout, une réjouissante charge contre la bourgeoisie, les notables, l’armée, l’église et l’ordre établi.
Sorte de Hair à la française, le film, qui ne brille pas par la finesse de son propos ou l’élégance de sa mise en scène, bénéficie de la présence de nombreux acteurs : Bernard Blier, Daniel Prévost, Pierre Tornade, Bernard Haller, Luis Rego (qui s’illustrera plus tard aux côtés de Pierre Desproges sur France Inter dans le Tribunal des flagrants délires), Francis Lax (immortelle voix française de Thomas Sullivan Magnum et de Kenneth Hutchinson), Pierre Repp ou Jean Saudray – une « gueule » mythique du cinéma français des années 70.
Illustrant les déboires du fils d’un magnat de l’industrie d’armement qui rêve de sortir quatre marginaux (Luis Rego et les insupportables Charlots) de leurs magouilles minables, Je sais rien mais je dirai tout explore un peu plus encore le personnage de rêveur – gaffeur qui sera la marque de l’acteur tout au long de sa carrière. On y trouve son goût pour le burlesque ou pour les délires verbaux, et son rire légendaire.
Serait-il possible de tourner un tel film en 2011 en France ? Antimilitariste, anticlérical, hostile à la police, peu amène envers les syndicats ou l’administration, il agacerait forcément les uns et les autres – ce qui lui donne, évidemment, toute sa valeur à mes yeux. Le comportement de certains policiers ne semble pas avoir beaucoup évolué, comme une de mes amies, qui se reconnaîtra, me le racontait encore il y a quelques jours.
De même, le fer de lance de l’industrie lourde du pays des Lumières et des Droits de l’Homme y est traitée avec ironie.
Après toutes ces années, je parviens encore à m’indigner, mais il paraît que c’est très tendance, un peu comme les jeans trop grands, les caleçons apparents et les mèches blondes collées sur le front. Il y a d’abord l’acte, le premier, le plus visible, celui de l’incendie, acte d’un grand courage dont j’ai salué ici la grandeur.
Puis il y a eu le piratage du site Internet de Charlie par une bande de charmants garnements planqués en Turquie, la sémillante démocratie d’outre-Bosphore qui tue des Kurdes après avoir tué des Arméniens. Et voilà qu’on apprend que les dessinateurs de l’hebdomadaire ont reçu des menaces de mort. Et tout cela s’accompagne de très solennelles demandes d’excuses, pour un blasphème qui, comme le rappelait fort opportunément Thomas Legrand ce matin dans son éditorial politique sur France Inter, n’a aucun fondement juridique. Il est en effet là, le point dur. Le droit et la raison contre une pratique imbécile et primitive de la religion.
Et on en vient à présent au pire, au plus agaçant, au plus exaspérant. On en vient aux condamnations hypocrites et aux explications attristées. Oui, mon bon Monsieur, c’est terrible, cet incendie, c’est malheureux. Quel gâchis. Mais quand même, quelle idée d’avoir insulté le Prophète (QLPSSL). Le problème n’est pas seulement dans le radicalisme de quelques crétins, il est dans le silence complice de leurs coreligionnaires, dans les propos à double sens, insigne preuve de lâcheté. Vous condamnez, oui ou non ? Etes-vous réellement et profondément choqués, ou au contraire vous réjouissez-vous que des gamins manipulés par d’autoproclamées autorités religieuses aient fait ce que votre faiblesse ou votre tiédeur vous ont interdit de faire ? Savez-vous que Dieu vomit les faibles ?
Le jihad ? La défense de la vraie foi ? La guerre aux incroyants ? En avant, les amis (mais passez devant, je dois vérifier que les fenêtres sont fermées. On se retrouve devant Antioche. A plus.). Les réactions lues sur la page Facebook de Charlie Hebdo sont édifiantes, et elles font, sans nul doute, les délices des petites frappes du Front national, celles qui sont censées défendre l’Occident chrétien mais qui ont peur dans le noir et finiront par épouser la voisine, la fille du colonel de cavalerie, l’aînée des 14 enfants, pas bien belle mais pas méchante et soumise.
On me disait hier soir : Et si c’était le Front national ? Ou d’autres idiots ? Et si c’était un complot ? Car – air mystérieux de celui qui a tout compris, qui comprend d’ailleurs toujours tout, parfois avant même que ça ne soit arrivé – en fait, à qui profite le crime, sinon aux durs de l’UMP et aux chefs du FN ? Hein, qu’est-ce que vous dîtes de ça ? Sauf que non, il n’y a pas que l’incendie, il y les hackers turcs, il y a les menaces de mort, il y a le rappel, presque hypnotique, sur Facebook et Twitter du premier pilier de l’islam : Il n’y a de dieu que Dieu, et Muhammad est son prophète. Et il y a les explications, les accusations de sacrilège. Pour tout dire, la thèse du complot ne me semble pas tenir debout une seconde – et si l’enquête me détrompe, je n’en serai pas plus rassuré car il restera les mots, et les écrits, ceux qui restent.
Un complot, donc. Et qui ? Et pourquoi ?
Qui ? Vous demandez qui ? Mais, les juifs bien sûr, toujours les juifs, ceux qui détiennent les banques, ceux qui attaquent l’islam sans cesse, ceux qui contrôlent les médias. Comment ? Vous ne les saviez pas ? Dès hier soir, la nauséabonde rengaine revenait, dans la bouche de gens qui ne réalisaient même pas, ou même plus, qui déliraient, qui ressassaient des décennies de conneries scandées par les régimes laïcs comme religieux du sud de la Méditerranée. Il faudra que je vous parle de cette étude faite par le CIA en 2005-2006 sur les manuels scolaires du monde arabe. Les résultats étaient terrifiants, et décourageants. Une autre fois, promis.
Les juifs donc, car à qui profite le crime ?
Aux juifs. !
Mais je croyais que c’était au Front national que ça rendait service ?
Vous jouez sur les mots, camarade. Méfiez-vous de votre attitude hostile aux vrais croyants !
On croit donc rester sur cette conclusion, d’une abyssale idiotie, mais qui a le mérite de la clarté. Puis, après un silence, votre interlocuteur vous dit : Quand même, c’est bien fait. Ils l’ont bien cherché.
Monsieur le Juge, cette salope portait une jupe ! Elle m’a provoqué ! Elle n’a eu que ce qu’elle cherchait, c’est bien fait !
L’hypocrisie est là, répugnante, abjecte, et si étroitement liée à la lâcheté. Ce qui a été fait n’est pas si grave, c’est la réponse du berger à la bergère, n’est-ce pas ? Et puis, il ne faut pas jouer avec ça. A un moment, il faut payer. Les locaux de Charlie ont brûlé ? Bah, qu’ils ne se plaignent pas, il n’y pas eu de victimes.
Sauf une, la démocratie, et donc l’idée que nous nous faisions de nos concitoyens d’une autre religion – surtout moi, qui me contrefous des croyances des uns et des autres, comme vous le savez. Et on passe à un autre argument, que ses défenseurs croient sans doute définitif, du genre à vous clouer le bec, à vous laisser statufié sur le trottoir, frappé de stupeur devant l’évidence. Pensez donc, jamais, jamais un musulman n’aurait fait ça, car c’est mal (en même temps, c’est mal, mais c’est bien fait car il y a blasphème. Il y a des jésuites dans le sunnisme ? Non non, simple curiosité)
Mais oui, les amis, quelle évidence ! Quelle fulgurante vérité ! Jamais un musulman ne ferait ça. Deux viols par heure en Egypte, nous dit-on. Mais pas par des musulmans. Des coptes, probablement. Ou alors les fils cachés des Templiers morts à la Masourah, avec l’autre dingue de Robert d’Artois.
Et le massacre du ravin de Babi-Yar, en Ukraine, en septembre 1941 ? Entre 100.000 et 150.000 personnes massacrées à la mitrailleuse par des SS et des unités de la Wehrmacht. Impossible, pourrait-on vous répondre. Et pourquoi ? Nous avons les archives, nous avons les témoignages, nous avons les aveux, nous avons les procès. Impossible car (roulement de tambour) jamais un chrétien ne ferait ça. Et les tueries de la guerre civile espagnole ? Impossible, car jamais un chrétien ne ferait ça. Et les expulsions de Palestiniens en 1948 ? Et les villages rasés ? Impossible car jamais un juif ne ferait ça. Les croyants seraient comme les lamas de Tintin, ils seraient prévisibles, pauvres créatures soumises à la volonté d’un dieu omniscient et omnipotent. Et le libre arbitre ? Qui ça ? Craig Joubert ? ‘Connais pas. Circulez.
Si nous nous résumons, c’est quand même assez gratiné. Voilà donc un incendie qui est grave mais surtout bien fait, sans doute commis par des juifs et/ou des militants d’extrême-droite qui sont des fumiers bien connus mais qui sont aussi de glorieux défenseurs du Très-Haut. Franchement, c’est pitoyable. A côté, la moindre émission de TF1 fait figure d’un cours au Collège de France.
Mais que ne m’a-t-on pas dit hier ? Qu’il y avait aussi des terroristes chrétiens (c’est vrai) et juifs (c’est vrai aussi). Et qu’il y avait aussi oppression de musulmans par des chrétiens (ça a été vrai, mais je suis curieux d’avoir l’avis des chrétiens d’Irak ou d’Alexandrie sur ce point). Et qu’au Nigeria les chrétiens massacraient des musulmans (c’est très très partiellement vrai). D’ailleurs, quand des chrétiens tuent des musulmans, c’est religieux. Mais quand des musulmans tuent des chrétiens, c’est tribal. Ben oui, je sais c’est compliqué, faut suivre. Tous ces exemples biaisés pour justifier un acte dont on ne veut surtout pas être un défenseur public mais qu’on approuve dans le secret de son cœur. On m’a même dit que des juifs profanaient en France des cimetières musulmans. Première nouvelle. De mémoire, mais j’accepte les remarques fondées, je vois surtout des cimetières juifs ET musulmans profanés par des nazillons de 15 ans ou de risibles adorateurs de Prince des Ténèbres (pas de chichis, appelez-moi Prince).
A ma grande tristesse, mais j’en ai déjà parlé souvent (ici, là ou encore là), c’est donc ces jours-ci que se tracent les lignes qu’il est ensuite impossible d’effacer, celles qui déterminent nos conceptions de la liberté, de la fraternité, de la vie publique et de l’intimité, du sacré et du profane. Avec stupeur, je réalise que mon frère n’est plus mon frère, et qu’il me sacrifiera au nom d’une idole que je ne reconnais pas et dont il invoque le nom comme un possédé. Certaines cicatrices ne s’effacent pas.
Alors, les gars, on s’agace ? On perd le contrôle ? On incendie l’immeuble d’un hebdomadaire kâfir pour le châtier de son irrévérence ? Vous avez raison, on en a assez de ces gens qui ne respectent rien. Et puis, franchement, ça, c’est de l’étoffe, du panache, la classe. Le jihad contre les mécréants de nuit dans Paris contre un bâtiment civil, ça a quand même une autre gueule que de combattre en Afghanistan, en Irak, ou en Algérie contre les croisés, les juifs et les taghouts.
Vous êtes des hommes d’actions, et en même temps des esthètes, ça se respecte. Courir sous les balles à Ramadi ou bombarder Bagram, c’est bon pour les petits bras, alors que jeter un cocktail Molotov contre les locaux d’un journal, voilà qui révèle à la fois un authentique courage physique et une grande imagination opérationnelle. Ah oui, j’oubliais, il y a aussi le piratage du site Internet de Charlie et la photo qui montre la Kaaba. Non, vraiment, chapeau bas.
Mais au fait, vous le saviez, vous, que la Kaaba était vénérée avant le Prophète ? Ou que Jérusalem avait été la première ville sainte de l’Islam, en raison de l’influence des tribus juives d’Arabie sur le Prophète ? Franchement, je pense que vous n’en savez rien parce que vous êtes des barbares incultes et que vous ignorez tout de votre propre culture.
En vérité, la foi est une chose admirable, mais les dogmes sont détestables. Incendier les locaux d’un journal ou un cinéma qui passe Persépolis, ou La dernière tentation du Christ, s’en prendre aux homosexuels, aux femmes seules, condamner l’avortement sans autre forme de procès, raconter des foutaises sur la création du monde, bannir le rock – c’est peut-être ça le plus grave, tous les radicalismes religieux sont à vomir, répugnants, détestables. Ils sont l’expression de la bêtise la plus crasse et de l’aveuglement le plus complet au monde qui vous entoure.
La religion a modelé nos sociétés, elle a répondu aux interrogations les plus profondes et les plus anciennes de l’humanité, elle a conduit à des merveilles philosophiques ou artistiques, à de magnifiques démonstrations de fraternité et de charité. Mais vous, vous les incendiaires, vous n’êtes pas mes frères, vous êtes mes ennemis, quelles que soient vos croyances si celles-ci vous prescrivent de brûler des livres et des journaux, de contraindre des écrivains à vivre cachés comme des bêtes traquées, d’enfermer femmes et filles dans des maisons et sous des voiles. Vous êtes mes ennemis, et à ce titre, au nom des Indiens exterminés en Amérique, des huguenots massacrés pendant la Saint-Barthélemy, au nom des juifs anéantis en Europe, au nom des musulmans morts à Antioche ou Jérusalem, je souhaite votre défaite et votre disparition.
Un des plus grands accomplissements de l’Occident chrétien est d’avoir su faire, après deux mille ans de tueries, du christianisme un cadre culturel et moral. Nos lois et coutumes proviennent de la Bible, comme vos lois viennent de la charia. Je ne pousse pas, comme tant d’autres, de cris d’orfraie quand on me parle de la charia comme source des nouvelles lois libyennes. Il n’y a rien là que de la logique culturelle. Mais, en revanche, je m’étouffe de stupeur et de rage quand j’entends Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahda, affirmer que Napoléon Bonaparte – Vive l’Empereur ! – s’est inspiré du malikisme lors de la rédaction du Code civil. Car, dans votre pratique démente et arriérée de la religion, vous pratiquez le révisionnisme et vous croyez à des conneries, d’ailleurs voisines que celles que d’autres, dans d’autres églises, au nom d’autres fois, tentent de nous inculquer. Non, il n’y pas la physique quantique dans le Coran, malgré les affirmations de vos imams. Non, la terre n’a pas été créée il y quelques milliers d’années, comme le disent les Témoins de Jéhovah. Non, l’homme n’est pas apparu sur terre d’un coup, nu dans un verger. La science, la vraie science, celle que vos savants pratiquaient il y a mille ans à Bagdad ou Alep, nous a appris le contraire. Et nous avons aussi appris que la raison dépassait la religion, le domaine de l’irrationnel, de la magie.
Ces leçons, chèrement apprises, nous ont également enseigné que la pratique superstitieuse de la foi était une erreur, une démarche au mieux idiote, au pire ostentatoire. Je ne m’agenouille pas à la messe, je ne crois pas un début de seconde à la transsubstantiation, je crois pas que Satan soit un ange déchu – je pense même qu’il est sans doute un assez bon camarade avec lequel on doit pouvoir bien rigoler. Je ne mange pas de poisson le vendredi parce que je sais que ça n’est pas dans la Bible et que je connais les raisons historiques de cette pratique. Et toi, incendiaire, as-tu lu le Coran, et la Sunna, et les grands théologiens du Xe siècle ? Lis-tu même l’arabe ? Peux-tu m’indiquer le passage où il est prescrit aux vrais croyants de ne pas se baigner pendant le Ramadan parce qu’ils risqueraient d’ingérer de l’eau par inadvertance et que c’est haram ? Ou la sourate qui interdit les crèmes sur le visage car il y a, là aussi, ingestion d’une forme d’aliment ? Superstition, foi des charbonniers, bêtise crasse, comme celle qui faisait sortir nos curés de leurs églises avec les restes de Sainte Ursule pour faire pleuvoir.
Que dirait le Prophète de voir des analphabètes aux barbes prépubères, aux pantalons trop courts et aux Nike rutilantes s’en prendre à des femmes, à des hommes de lettres ? Où sont passés les savants de Damas et de Bagdad, les médecins de Sicile, les philosophes d’Al Andalus, les architectes de Samarkand ? Où sont vos poètes, vos savants, vos architectes ? Où est le raffinement qui faisait du Califat abbaside le cœur du monde, quand Bagdad comptait 1 million d’habitants alors que Paris n’était qu’un cloaque nauséabond ? Ah, vous ne savez peut-être pas ce que désigne « abbasside »… Et entre nos écoles et vos écoles, vous n’êtes pas près de l’apprendre. Où a donc disparu cette grandeur arabe et musulmane qui me fascine depuis près de trente ans ? Dans vos régimes socialistes en faillite ? Dans vos pétro-théocraties décadentes ?
Vos frères d’Egypte viennent de couvrir à Alexandrie une statue de Zeus. Savez-vous que la ville a été fondée par Alexandre de Macédoine, tout comme Kandahar, la capitale des Taliban afghans, des pouilleux analphabètes qui osent se dire étudiants en religion ?Honte à vous, martiaux pudibonds, vous qui mourez en martyr au milieu des civils en espérant des dizaines de vierges au paradis ! Est-ce cela, le paradis d’hommes aussi chastes et pieux que vous ? Quels dégénérés êtes-vous donc, pour rêver d’un paradis qui ne serait que déflorations de gamines ? Mais peut-on espérer mieux d’hommes qui épousent des fillettes au Yémen et qui vitriolent des femmes au Pakistan ? Nous aussi, nous avons eu nos porcs – quoi ? J’ai dit « porcs » ? Ah bon, je n’avais pas fait attention – nos défenseurs de la vraie foi qui tuaient et violaient au nom du Christ sauveur. Mais nous les avons combattus et nous les avons vaincus. Et désormais, la superstition imbécile ou les diktats de religieux frustrés n’ont plus cours. Vous devriez y réfléchir, au lieu d’encourir les foudres de puissances dont vous êtes manifestement incapables de mesurer les moyens.
Ah, au fait, j’écris ces lignes en face d’une charmante jeune femme manifestement originaire de la Dar Al Islam. Et je pense à votre infinie médiocrité en me disant qu’elle a droit, comme mes filles, à une vie debout, sans une flopée de gamins faits à la va-vite par un Tartuffe barbu, qu’elle a le droit de divorcer, ou de ne pas se marier, d’avoir plusieurs amants dans sa vie, qu’elle a le droit de se maquiller et de me regarder dans les yeux comme une citoyenne libre, comme mon égale. C’est pour cette inconnue, pour nos filles, nos épouses, nos mères que nous ne plierons pas, pas devant la barbarie et l’ignorance de jeunes crétins qui ne valent pas mieux que les SS, les gardes rouges, les croisés, les conquistadors ou les tuniques bleues.
On règle ça à la régulière, en Afghanistan ou en Somalie, ou on vous chope et on vous envoie faire du prosélytisme sous les douches à Fleury ?
Ah oui, une dernière chose. Un ami de Ryad me demande s’il y avait de l’alcool dans vos cocktails Molotov. Ben oui, c’est important.
Je tiens Eddie Izzard pour un des types les plus drôles qu’il m’ait été donné d’entendre. Les Britanniques, qui ont déjà donné au monde quelques pointures dans ce domaine, lui vouent d’ailleurs un véritable culte – bien mérité.
Lors de ses spectacles, il a la curieuse habitude de se travestir, une démarche visuellement assez saisissante et qui renforce la puissance comique de ses textes. Eddie Izzard prend littéralement son public à la gorge et lui assène des sketchs comme une série d’uppercuts.
Parmi les nombreux textes hilarants qu’on lui doit, j’ai, comme vous l’imaginez, été particulièrement sensible à ceux dans lesquels Eddie Izzard livre sa vision de l’histoire. Sa description de l’impérialisme britannique au XIXe siècle est un monument :
De même, sa relecture de la fondation de l’Amérique anglaise et du mythe de Thanksgiving me tire des larmes :
Enfin, et pour finir sur une note impériale, il me semble impossible d’évoquer Mr. Izzard sans montrer son interprétation du Dark lord of the Siths, Darth Vader, un homme probablement légèrement névrosé.
Maman, ceci est ma dernière lettre. Je m’apprête à révéler une série de retentissants secrets d’Etat puisque les journalistes de notre pays sont muselés par l’omniprésente police politique et la crainte, toujours plus forte, d’une déportation définitive dans le Massif Central, en Corse, voire, pour ceux que nous ne reverrons sans doute jamais, en Bretagne.
Je vais donc prendre le maquis dès demain, probablement du côté de Fontainebleau, et j’ai bon espoir qu’un Lysander de la RAF viendra m’exfiltrer, d’ici une semaine, de ce pays fermé et apeuré qu’est devenue la France. Sinon, s’ils me retrouvent après mes terrifiantes révélations, je ne faillirai pas et je saurai mourir pour la liberté, en fier fils de la Gaule.
Mais vite, car j’entends déjà les véhicules de la milice boucler le quartier et résonner sur les trottoirs luisants de ce débuts d’automne les chaussures à clou des agents de l’infâme oppression. Quels sont donc ces secrets ? Les touches de ma Remington me semblent brûlantes, et chaque lettre tapée me rapproche de l’issue. Qu’importe, le peuple doit savoir.
Depuis plusieurs jours, les plus courageux de nos journalistes, ceux qui n’ont pas encore disparu dans les sinistres couloirs de l’hôtel Crillon, osent évoquer, dans les recoins les plus abrités de leurs rédactions assiégées, la mise en examen du préfet Squarcini, un des plus proches collaborateurs du chef de l’Etat. Les éditorialistes de la presse clandestine, celle qu’on ne trouve que dans les squats insalubres du nord de la Capitale et qu’on ne lit que sous la douche ou à la cave sans lumière, les rédacteurs en chef de ces quotidiens intransigeants que nous savons voués à disparaître lors du lancement du prochain plan quinquennal, ces fiers défenseurs de la liberté de pensée ont imprudemment écrit que M. Squarcini, dit « le Squale », dit « le mari de la Française Turpin », serait le chef du renseignement français.
Hélas, la réalité est bien plus horrible, et ça n’est qu’au prix de risques inconsidérés que j’ai découvert que ce redoutable personnage était en réalité le directeur de la DCRI, un organisme mystérieux dont le siège est habilement dissimulé dans une épicerie de Levallois, une ville interdite aux étrangers où résonnent chaque soir les hurlements des opposants. Alors, si M. Squarcini n’est pas le chef du renseignement français, qui cela peut-il être ? Un homme de l’ombre encore plus redoutable ? Il se murmure, mais j’ose à peine l’écrire, qu’il y aurait au-dessus de lui un autre serviteur impitoyable de la tyrannie, surnommé ironiquement Ange. Mais j’en ai déjà trop dit et je sens presque déjà le froid canon d’un Manurhin sur ma nuque moite de peur.
J’ai aussi dévoilé un autre secret, bien plus angoissant encore. Un exemplaire du Monde, que je consultais fébrilement il y a peu dans un souterrain de La Défense, titrait : « Affaire Bettencourt : les services secrets ont espionné un journaliste du Monde ». Une de mes sources m’a avoué, et elle a disparu depuis, qu’il ne s’agissait pas des services secrets mais du contre-espionnage, un service intérieur. Il existerait, dans un quartier désolé de Paris, une mystérieuse caserne abritant les VRAIS services secrets, des gens mystérieux utilisant des faux noms, travaillant hors du pays et se livrant aux pires turpitudes. J’en frissonne.
Un correspondant anonyme, qui vient de quitter le pays déguisé en cadre sup’ de L’Oréal, m’a d’ailleurs fourni deux schémas qui seront d’une grande utilité à nos amis du MI-6 et de l’OSS. Je crois que tout y est et l’invraisemblable cruauté du système répressif mis en place dans notre pays y est dévoilée dans son horreur. Le premier date de 2008, et on me dit que des gens sont morts pour que je puisse le tenir ce soir entre mes mains :
Et l’autre a été publié par un hebdomadaire révolutionnaire connu sous le nom de L’Express, mais j’avoue que je n’ai jamais eu la chance d’en lire un exemplaire.
Ah, on frappe à ma porte. Cette fois, c’est pour moi. Je saute dans le vide-ordures et je file à travers champs avec ma Sten.
NB : sérieusement les gars, avant d’écrire en une des trucs qui vous auraient fait virer du CFJ, essayez donc Google. Vous verrez, ça peut servir.