« Can you hear the drums, Fernando? » (« Fernando », ABBA)

Le 15 septembre dernier, mes pas m’ont conduit à Meudon-la-Forêt, dans les Hauts de Seine, où je me suis négligemment mêlé aux familles et amis de nos otages au Sahel. J’ai longtemps hésité avant de me rendre à cette manifestation de soutien, mais il m’a, finalement, paru important de côtoyer les proches de nos concitoyens détenus au Mali par AQMI, aussi bien pour leur montrer mon modeste soutien que pour bien garder à l’esprit que la lutte contre le terrorisme, ou, me concernant désormais, l’étude de ce phénomène, ne sont pas des activités froides mais au contraire bien humaines.

Il faut saluer ici la présence aux côtés des familles de plusieurs élus, maires, députés et sénateurs venus pour certains de Martinique, ainsi que celle d’anciens otages, dont Hervé Ghesquière qui, toujours très marqué par sa longue captivité en Afghanistan, a prononcé quelques paroles émouvantes et nous a épargné ses récentes et peu glorieuses sorties sur l’armée française. Je précise, enfin, que toutes ces bonnes volontés agissent sans grand soutien. Les orateurs nous ont bien affirmé que des représentants des autorités françaises étaient présents, mais force est de reconnaître qu’ils ont été bien discrets. Je sais que c’est un métier, mais quand même. J’ai, par ailleurs, été frappé par le manque de moyens de ceux qui soutiennent les familles de nos otages, et j’ai ainsi appris, en bavardant avec mes voisines, que les T-shirts étaient imprimés à la maison et les flyers au bureau. Tout le monde ne peut pas avoir une carte de presse ou être l’ancienne élève d’un ex-Premier ministre. Je me comprends.

Mais c’est surtout en écoutant la porte-parole du comité de soutien aux otages du Sahel que j’ai réalisé, même si je m’en doutais, à quel point elles étaient seules, à quel point personne ne leur expliquait rien, à quel point tout cette affaire leur semblait mystérieuse – une dame manifestement exaltée évoquant même des intérêts cachés. Allons allons, il ne faut pas croire tout ce qu’on lit sur les sites des médias citoyens.

Il faut pourtant reconnaître que la mission de nos hommes politiques et autres fonctionnaires n’est pas facile. Allez donc expliquer à une femme enlevée avec son époux mais libérée seule que non seulement les terroristes ne veulent rien entendre, qu’ils vont sans doute descendre un ou deux otages pour faire bonne mesure et que de toute façon on va leur tomber dessus comme une bande d’adolescentes sur un stock de chemises de chez Hollister. Difficile de convaincre, malgré les récentes déclarations du président, que tout sera fait pour libérer les otages alors qu’on promet une mort spectaculaire à leurs ravisseurs. La méthode n’est pas vraiment conseillée par l’amicale des négociateurs (note pour demain : vérifier auprès des Russes ce qu’ils en pensent, et s’ils ont même encore des négociateurs).

Il y a, traditionnellement, trois méthodes pour obtenir la libération d’un otage : céder aux exigences, convaincre – peu importe comment – les ravisseurs qu’il serait de bon ton de laisser filer le malheureux, ou tenter le coup de force. Au Sahel, la France – comme d’autres – a cédé à plusieurs reprises. Elle a ainsi payé et/ou fait libérer des jihadistes détenus par des pays de la région. Elle a également essayé la manière forte, en juillet 2010 pour libérer le malheureux Michel Germaneau, et en janvier 2011 en interceptant le convoi dans lequel se trouvaient Vincent Delory et Antoine de Léocour, avec les résultats que l’on sait.

Malgré les tragédies qu’ont été ces décès, on ne peut s’empêcher de penser, malgré tout, qu’il faut savoir mettre un terme au règne de certains criminels, faute de quoi les enlèvements se poursuivront indéfiniment Comme je m’échine à le répéter, la lutte contre le terrorisme ne vise pas tant à contrer une menace somme toute moins prégnante que celle du crime organisé ou que les menées de puissances étrangères qu’à défendre coûte que coûte la souveraineté nationale et un certain modèle sociopolitique. Le hic, c’est que cette posture implique une certaine intransigeance – ni Washington ni Pékin ni Londres ni Moscou ne négocient – et donc une véritable force de caractère quand vous allez au devant des familles pour leur annoncer que leur mari, père, fils ne sera pas échangé contre de l’argent, des armes, ou un quelconque prisonnier qui ferait bien de ne pas trop la ramener, d’ailleurs. Je n’ai jamais eu à accomplir cette pénible mission, et, le 15 septembre, vous pensez bien que je n’allais pas commencer à parler au nom de la République ou de mon ancien employeur. Tout le monde n’a pas ces scrupules, mais j’ai reçu une éducation intransigeante et je suis conscient de ma place en ce monde.

Alors qu’il est déjà difficile de tenir un discours sincère aux familles de nos otages, imaginez, depuis quelques mois, leurs tourments alors que les bruits de bottes s’amplifient dans la région. La porte-parole du comité de soutien a bien exhorté les autorités françaises à agir, mais je ne sais pas si elle pensait à une audacieuse opération du COS…

Il ne vous a probablement pas échappé que je porte à la région un intérêt tout particulier. Même si rien de ce qui est jihadiste ne saurait m’être étranger, on revient toujours sur les lieux de son crime et le nord du Niger, ses notables acoquinés avec le GIA, ses pistes caravanières et ses 4X4 armés m’ont longtemps occupé – depuis Paris, évidemment, car je suis un bibelot, un Gaulois de chez Tifus… C’est donc avec satisfaction que j’ai entendu le discours officiel français changer au sujet des opérations d’AQMI au Mali, et avec curiosité que j’ai réalisé que nos dirigeants envisageaient très sérieusement d’aller mener dans ces lointaines contrées une guerre qui s’annonce d’ores et déjà singulièrement complexe. J’ai déjà, longuement, décrit ici à quel point le refus d’intervenir en 2000 avait été une erreur majeure, et à quel point l’aveuglement de certains responsables avait été dommageable. Depuis le printemps dernier, le ton a changé, et si on peut penser que le Président a repris à son compte les plans de son prédécesseur, il faut saluer sa détermination. Pourtant, bien que la parole du chef de l’Etat soit intrinsèquement, à mes yeux, d’une grande valeur, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur une poignée de points. Et plutôt que de vous assommer avec un interminable exposé, je vais tenter de les présenter de façon, comme on dit au Quai, sexy et opérationnelle. Attention, néanmoins, puisque cette fascinante expression n’implique pas que l’expérience soit, au final, plaisante.

Quelle est la mission ?

A plusieurs reprises depuis le début de l’été, la France a clairement manifesté son intention de recourir à l’action armée contre les jihadistes qui règnent au Nord Mali. Le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a ainsi déclaré, le 12 juillet, que l’usage de la force au nord contre AQMI était probable. Ce discours n’a fait que se renforcer depuis, et les démentis français au sujet d’une planification dans la zone ne sont pas plus crédibles que les bulletins de santé de certains chefs d’Etat.

La mission est double, et, pour tout dire, elle me paraît singulièrement confuse – au moins lorsqu’elle est évoquée publiquement. Le Président l’a, en effet, dit le 11 octobre (cf., par exemple, ici), il s’agit de libérer le nord du Mali ET de libérer nos otages :

Comprenez moi bien. Penser que la position de la France peut être dépendante d’une prise d’otage? Nous avons deux devoirs: libérer nos otages et libérer le Mali du terrorisme. Ils ne sont pas contradictoires. Au contraire même. […] Je pense que les ravisseurs savent bien ce qui peut arriver, et donc peuvent être dans une disposition de relâcher le plus rapidement possible nos ressortissants. […] Qu’ils m’entendent bien, s’ils sont devant l’écran ou à la radio : nous voulons la libération de nos otages, et nous ferons tout pour qu’il en soit ainsi.

Passons sur le Comprenez-moi bien, qui rappelle le Make no mistake du précédent Empereur (J’ADORE cette expression, on imagine l’orateur poser un coude sur le pupitre avant de pointer un doigt martial vers la caméra), et posons-nous la question : comment va-t-on tomber sur le râble des jihadistes et obtenir d’eux, dans le même temps, la libération de nos concitoyens ?

Soit on veut la libération des otages à tout prix, et alors on négocie, on fait des concessions, on joue même l’apaisement, on fait pleuvoir les euros et les dollars sur les intermédiaires et on sort les détenus au compte-goutte, en plusieurs mois. Mais alors, forcément, inévitablement, on arrête de menacer.

Soit on estime que la liberté des otages passe après notre souveraineté, et on décide que la fermeté, comme la liberté dans la chanson, guide nos pas et on dit aux ravisseurs : vous les relâchez, et vous survivez, ou alors vous jouez les durs et on est plus durs que vous, fidèles que nous sommes à la fameuse Chicago way de Jim Malone (The Untouchables, Brian De Palma, 1987) – dont je ne me lasse pas.

Soit on décide que de toute façon c’est trop tard et qu’il n’est pas question, une seconde de plus, de transiger avec un groupe de fanatiques que nous ne parviendrons, de toute façon, jamais à ramener à la raison, et alors on attaque afin d’éliminer le plus possible de terroristes et on considère – en l’assumant – que les otages sont les premières victimes de la guerre (ce qui est vrai, soit dit en passant).

Les plus taquins d’entre vous pensent sans doute qu’une opération audacieuse, lancée au début d’une offensive de grande ampleur, pourrait extraire les otages dès les premières heures des combats. En revanche, et en toute franchise, vu de loin, je vois mal comment nous pourrions parvenir à un deal avec AQMI, le MUJAO et Ansar Al Din, malgré les efforts du Burkina Faso, alors que notre diplomatie est toute entière tournée vers leur éviction du Mali et que leurs fondamentaux idéologiques nous vouent aux gémonies. Et ce ne sont pas les récentes affaires en France qui vont les calmer, et encore moins les propos du Président : Il y a des cellules – je ne sais pas encore l’importance, des enquêtes sont en cours – qui veulent faire de l’islamisme radical une cause de haine et d’agression. Nous ne les lâcherons pas, nous les pourchasserons, nous les éliminerons. Comme quoi, on peut éviter son ex dans le hall des Nations unies et ne pas reculer devant ses responsabilités stratégiques. Moi aussi, je suis un grand timide.

Quel est l’adversaire ?

Il s’agit donc de récupérer nos otages – et ceux des autres, dont 3 diplomates algériens capturés à Gao en avril dernier et pour lesquels leur pays, certes très lointain et peu fait de la région, ne semble pas beaucoup se démener. Non, laissez, on va le faire. Ça nous fait plaisir. Non, ne nous remerciez pas, c’est tout naturel.

Et il s’agit donc de déloger, et si possible de réduire à néant, les groupes islamistes présents au Nord Mali. Pour faire simple et vous épargner l’inventaire fastidieux des katibats, disons qu’il y a là un contingent très conséquent d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), la quasi totalité des effectifs du Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), la branche africaine d’AQMI, et les fiers Touaregs islamistes Ansar Al Din, qui jouent à domicile, et même quelques amis de Boko Haram venus du Nigeria s’initier aux joies du désert.

Tous ces braves garçons se connaissent de longue date. Les jihadistes algériens sont, par exemple, là depuis presqu’une génération, comme je l’ai longuement relaté ici. Ils connaissent désormais la région mieux que l’Oranais ou la Kabylie, ils parcourent les pistes en tous sens, disposent de solides relais dans toute la zone grâce à leur grande générosité, une vraie solidarité ethnique et quelques judicieuses alliances matrimoniales. Les membres du MUJAO et d’Ansar Al Din sont, quant à eux, des enfants du pays, négro-mauritaniens ou Touaregs combattants pour la Vraie Foi comme pour leur autonomie politique ou la reconnaissance de leurs droits.

La valeur militaire des ces hommes, dont on estime le nombre à 3.000 au total, ne doit certes pas être surestimée, mais il ne s’agit pas non plus de penser que tout s’annonce au mieux. Estimons que, sur ces 3.000 combattants, au moins 1.000 ont une véritable expérience guerrière, acquise en Algérie depuis des années, en Libye l’année dernière ou depuis avril dernier, contre ce qui fait office d’armée malienne ou contre les girouettes du MNLA. Equipés comme tout groupe irrégulier de fusils d’assaut, de mitrailleuses légères et de RPG, ils ont pris à l’armée malienne des véhicules blindés, quelques pièces d’artillerie, des mitrailleuses lourdes et autres joujoux. Le véritable danger provient des stocks d’armes libyennes, et chacun a cherché, l’année dernière, à mettre la main sur les missiles sol-air portables SA-7 et sur les missiles antichars volés ou achetés du côté de Benghazi après le début de la révolte.

Dépourvus de moyens de communication militaires ou de toute informatique de combat, les jihadistes du Mali sont probablement aussi rustiques que les Taliban afghans, et comme eux ils vont éviter d’affronter des forces régulières dotées d’une confortable puissance de feu. Comme les autres mouvements islamistes radicaux combattants, AQMI et le MUJAO ont en effet la capacité de mener des combats urbains comme de perpétrer des attentats-suicides. Du coup, soit les jihadistes vont s’accrocher aux villes et nous jouer une poignée de mini-Fallujah, soit ils vont s’éparpiller en refusant le combat et donner corps à un cauchemar dont la perspective a, je l’espère, été prise en compte par nos chefs.

Quels sont les moyens ?

Mais avant d’envisager les combats et leurs conséquences, jetons un œil à ce que nous pouvons aligner face à AQMI. Alors que les travaux du prochain Livre blanc ont commencé malgré l’absentéisme d’une proportion non négligeable des membres de la commission, et alors que notre effort principal est tourné vers le rapatriement de nos hommes et de leur matériel d’Afghanistan, tous les facteurs de la crise malienne nous conduisent à privilégier l’option des forces spéciales. Nous ne disposons pas, de toute façon, des moyens nous permettant de déployer dans la région les effectifs pléthoriques qui seraient nécessaires en cas d’opération classique. Et quand bien même aurions-nous les régiments et tout leur fourniment que nous ne pourrions pas les transporter. Varus, où sont mes C-17 ?

Les forces spéciales françaises, qu’il s’agit du COS ou des petits gars de Cercottes ou de Perpignan, sont censées bien connaître le nord du Mali et le nord du Niger, explorés depuis des années. Leurs capacités d’infiltration, leur endurance et leurs moyens sont, là comme ailleurs, les plus adaptés à une opération coup de poing contre AQMI et ses alliés.

A ces quelques centaines de « conseillers » français, dont nos dirigeants continuent de dire qu’ils ne seront pas là (Alésia, c’est où ça, Alésia ?) doivent s’ajouter environ 3.000 hommes de la CEDEAO, pauvrement équipés, pas forcément très motivés, dont on ne connaît pas la valeur au combat et dont on ne peut qu’espérer que leurs chefs savent travailler au sein d’une coalition. C’était le but des manœuvres Flintlock de l’Empire, que j’ai rapidement évoquées ici, mais qui peut savoir ? Pour l’heure, on ne peut que constater que les Etats sur lesquels on comptait se tiennent en retrait, comme le Sénégal ou la Mauritanie, et que d’autres, comme le Niger, n’y vont que parce que de toute façon ils sont déjà impliqués dans la crise. L’armée tchadienne est plus que crédible, mais se pose alors la question de la gestion par le gouvernement de ses troupes, parfois un peu, comment dire, turbulentes. Et tout ce petit monde, qui se débat dans une pauvreté biblique, demande des aides financières. Ça tombe bien, nous sommes d’une indécente richesse, ces temps-ci.

3.000 soldats réguliers, dont les échelons arrière, contre 3.000 maquisards motivés… Il me semble que le rapport de force n’est pas favorable aux assaillants, et le recours à des forces spéciales est donc une obligation opérationnelle, quoi qu’on dise à Paris. Les FS ne peuvent cependant pas tout, et il nous faut aussi des moyens plus lourds, dont des avions de combat et des drones. La France ne dispose plus d’avions antiguérilla et seules les aviations tchadienne ou mauritanienne sont capables de faire du strafing. Il nous manque surtout des drones armés, malgré les affirmations de certains quotidiens algériens et de quelques observateurs qui ignorent manifestement tout de Jane’s ou d’Air et Cosmos. Ce réel déficit capacitaire est un handicap majeur si on ambitionne de frapper des groupes terroristes et qu’on n’a manifestement pas les moyens de les écraser sous les bombes ou qu’on n’a pas envie de réduire les villes maliennes à l’état de parkings de centres commerciaux.

En l’absence de drones armés – dont je doute, de toute façon, que nous soyons capables de les employer aussi rapidement que l’Empire, il nous reste les Mirage qui font des déploiements réguliers à N’Djamena et nos vaillants Super Etendard Modernisés (SEM). Le hic, comme on le sait depuis le Vietnam, c’est que la contre-guérilla avec des jets supersoniques est un art délicat. Quand en plus les cibles sont très mobiles, que le nombre d’avions disponible est très faible, et qu’il manque dans les arsenaux des dizaines de bombes guidées utilisées en Libye ou en Afghanistan et pas encore rachetées, la mission devient plus complexe.

Cette réflexion nous conduit au point suivant, le plus important : Quels sont les risques ?

Que ce soit seule, avec la CEDEAO ou derrière elle, la France s’apprête donc à jeter un pavé dans la mare. On pourra dire que c’est trop tard, mais au moins ne pourra-t-on plus nous reprocher de rester là à contempler le désastre. Un de mes amis, qui navigue sur les sept mers à bord d’un de nos orgueilleux bâtiments, me faisait récemment la réflexion suivante. Pour éliminer une espèce dans un biotope, m’écrivait-il, il faut adapter le biotope pour rejeter l’espèce, ou introduire un prédateur spécifique qui ne détruira pas le biotope. Manifestement, le rejet n’a pas eu lieu et les islamistes radicaux, malgré la courageuse résistance de quelques uns et de quelques uns, ont su, depuis des années, et grâce à l’aveuglement de Paris, s’implanter profondément. Ceux qui parlent avec dédain d’un épiphénomène historique sont dans des bureaux de la rive droite, loin des lapidations et des viols. Nous allons, par cette offensive, tenter de jouer le rôle du prédateur. Sommes-nous sûrs que le biotope n’a pas été contaminé et que notre mission ne va pas changer de nature en quelques semaines ?

Que faire si les populations du Nord ne nous accueillent pas en libérateurs mais en occupants, ou en supplétifs d’un pouvoir qui, au sud, a montré l’étendue de son incurie ? Que faire lorsque certains, après les combats, nous reprocheront de vouloir restaurer de force, contre l’évidence, l’unité d’un pays qui est, quoi qu’on dise, divisé entre nord et sud, musulmans et chrétiens ou animistes, entre Touaregs, Kountas et Bambaras ?

Que faire lorsque, après la première bavure touchant des civils, on nous ressortira le vieux discours sur nos visées néocoloniales, nos intérêts plus ou moins cachés ? Certaines plumes d’un grand quotidien du soir en sont déjà à affirmer que le but poursuivi par le Président n’est ni plus ni moins qu’intérieur, et que la lutte contre AQMI n’est qu’un moyen de ressouder les Français… J’espère que dans le plan de bataille figure un chapitre prévoyant une poignée d’éléments de langage permettant de répondre à ceux qui verront une nouvelle croisade et une démonstration du complot de la France contre l’islam.

Mais les risques vont bien au-delà des polémiques politiques. AQMI est un mouvement terroriste dont l’expansion est ininterrompue depuis six ans et qui est, désormais, étroitement connecté au reste de la mouvance jihadiste africaine. On a vu des membres d’AQMI faire le coup de la Mauritanie au Niger, en Tunisie et jusqu’en Libye. Le groupe coopère avec Boko Haram, et c’est même un Algérien qui coordonne tout ce petit monde, depuis le nord du Nigeria. Les éléments sahéliens d’AQMI sont également en excellents termes avec les Shebab somaliens, eux-mêmes copains comme الخنازير  avec les réseaux d’Afrique de l’Est ou les esthètes d’AQPA au Yémen.

D’ailleurs, et comme par hasard, les Shebab ont diffusé une vidéo de Denis Allex implorant le Président d’agir. Une pensée pour lui, mes amis.

Le message est, me semble-t-il, clair. Attaquez nos frères au Mali, et les ripostes interviendront partout, partout où des cellules jihadistes brûlent d’envie d’en découdre avec la France, sa laïcité sourcilleuse, ses dessinateurs insolents, sa démocratie impie et son alliance avec l’Empire. Il est évidemment possible que rien ne se passe et que les combats au Mali se déroulent dans un silence poli, sans que les jihadistes de Tunisie, du Pakistan, du Yémen ou de France se décident à répondre à l’attaque. Mais j’aimerais être certain que dans le plan de bataille a également été prévue cette hypothèse. Nos ambassades sont-elles prévenues ? Les entreprises ont-elles été sensibilisées ? Avons-nous, par exemple, je réfléchis à voix haute, envisagé de nouveaux enlèvements ? Et si chaque émir d’AQMI ne se déplaçait qu’avec un otage collé à ses basques ? Adieu, les frappes ciblées que l’Empire prépare avec d’autant plus de soin que la présence de maquisards d’AQMI aux côtés des jihadistes libyens, le 11 septembre dernier à Benghazi, a tendu tout le monde à Washington.

Et tant pis, soit dit en passant, pour cette nouvelle illustration du fiasco algérien. Les Algériens, en laissant en 2009 AQMI, bloquée dans une impasse opérationnelle en Kabylie, transférer des centaines d’hommes au Mali, pensaient sans doute se débarrasser du problème. Et pour se donner bonne conscience tout en affirmant leur très surestimé leadership régional, ils avaient même créé une coalition tournée contre AQMI, et qui n’a jamais combattu. Trois ans après cette brillante manoeuvre, les voilà qui observent avec stupeur les jihadistes en Tunisie et en Libye, liés à des anciens d’AQ évadés de prison en Egypte et bien décidés à mettre un peu d’ambiance. L’encerclement actuel de l’Algérie par des mouvements islamistes radicaux est une sanction brutale mais attendue d’une décennie gâchée à ne pas écraser le GSPC sous les bombes en Kabylie. Et inutile de chercher un master plan derrière tout ça. Comme dans les domaines économiques ou sociaux, les autorités algériennes sont simplement consternantes, et elles ne retirent aucun avantage de ce nouvel échec. Passons, je sens que je m’agace.

Les risques sont donc de trois ordres : enlisement, dissémination et retour de bâton. J’ai déjà évoqué ce dernier point plus haut, mais qu’en est-il d’un enlisement ? Et si nous étions confrontés à une guérilla jihadiste touchant l’ensemble du Mali, mêlant représailles à l’intervention et revendications sécessionnistes sous forme d’une agitation politico-religieuse qui provoquerait manifestations, harcèlement des Occidentaux, enlèvements, assassinats et attentats ? Et si nous étions contraints de rester des mois, des années, afin de participer, comme dans les Balkans, à un long processus de stabilisation qui, par ailleurs, nous exposerait d’autant plus aux terroristes ? Lancer une guerre n’est déjà pas facile, mais nous savons tous que la finir, surtout quand les victoires semblent de moins en moins nettes, est parfois douloureux, ou impossible. Quels sont nos plans pour l’après-guerre ? Que voulons-nous faire après l’eventuelle destruction d’AQMI ? Avons-nous une idée de ce que devrait être le Mali dans un an ?

Le pire des scénarii, du point de vue d’un monomaniaque tel que moi, est cependant celui d’une dissémination des jihadistes dans toute la région avant la constitution d’une authentique terre de jihad internationale et la création de filières de volontaires. Nous avons déjà au Mali des Nigérians, des Pakistanais, des Sénégalais, des Français, sans parler des Algériens, des Mauritaniens, des Nigériens, sans parler des Maliens eux-mêmes, évidemment. Je ne suis pas un spécialiste de la contre-insurrection, à la différence de certains de mes camarades d’AGS, mais il me semble que frapper, même très fortement, un adversaire irrégulier dans un environnement intrinsèquement incontrôlable implique que toute la région soit maillée et qu’on se tienne prêt à un retour des combattants ennemis survivants dans les pays voisins.

Les terroristes vont donc non seulement frapper au Mali mais également s’éparpiller, façon puzzle dans le meilleur des cas, et susciter des vocations dans des villes déjà très vulnérables, comme Nouakchott ou Niamey. S’en prendre à la branche locale d’un mouvement international implique, non pas une stratégie locale, mais une stratégie internationale prenant en compte le fait que nous risquons d’être pris sur nos flancs en Europe ou au Maghreb, loin de la zone des combats. Quant aux otages, mon Dieu, espérons que nos responsables ont, soit une manoeuvre habile et osée pour les sortir de là, soit la force de caractère qui les verra assumer le fait qu’on ne fait pas entendre raison à des fanatiques et qu’on ne plie face à des barbares, sous peine de passer sa vie un genou à terre.

 

« The morning sun, when it’s in your face, really shows your age » (« Maggie May », Rod Stewart)

Mohamed Merah ? Un dingue. Jérémie Louis-Sidney ? Un sociopathe. Oussama Ben Laden ? Un type qui compensait ses handicaps physiques.

Avec des analyses d’une telle profondeur, on ne s’étonne plus des étonnants résultats de la communauté française du renseignement contre la menace jihadiste, ni de l’étourdissant éventail de sources humaines que certains responsables ont laissé lors de leur retraite, évidemment bien méritée.

Mais, qui parle donc avec autant d’autorité ? Qui assène de telles affirmations, drapé dans la toge du vieux professionnel qui en a vu d’autres ? Qui balaye avec un tel mépris les travaux de centaines d’analystes, universitaires et autres journalistes qui, depuis près de vingt ans, tentent de comprendre ? Qui réduit tout cela à un simple déséquilibre mental ?

Voyons, cherchons. Un homme qui a porté de rudes coups à Al Qaïda ? Ah non, il n’y a jamais cru, et il a même essayé de dissoudre la seule équipe de spécialistes de France, en juin 2001 – même s’il prétend désormais le contraire. Ou alors un homme qui a recruté un idéologue du jihad à Londres ? Ah non, il préférait fréquenter des journalistes libanais concentrés sur leur propre pays. Ou alors un homme qui a démasqué les horribles manœuvres des SR algériens ? Ah non, il n’a jamais rien trouvé. Ou alors un homme qui a pressenti les révolutions arabes des mois avant les autres ? Ah non, il n’a rien vu venir et répète partout que toutes ces révoltes ont été lancées par les Frères – non, pas les siens, les autres. Le suicide de Mohamed Bouazizi ? Une manip’, voyons.

Mais parlons-nous de celui qui, le nez sur le disque dur d’un PC d’Al Qaïda découvert dans une planque de Kandahar, persistait à dire qu’il ne croyait pas à tout ça ? Ou parlons-nous de celui qui contraignit, sur la foi de ses seules obsessions – pardon, convictions – des analystes à écrire que les attentats du 7 août 1998 au Kenya et en Tanzanie étaient le fait des services soudanais ? Ou parlons-nous de celui qui refusa toujours d’aborder la modélisation des réseaux jihadistes ? Ou parlons-nous de celui qui essaya, en vain, de tordre le bras des spécialistes d’AQ afin qu’ils écrivent qu’il y avait des membres des SR irakiens aux côtés des Taliban, en octobre 2001 ? Ou parlons-nous de celui dont les critères moraux exceptionnellement élevés le conduisirent à fréquenter de près les phalangistes libanais au début des années 80 ? Ou parlons-nous de celui qui vante sa sagesse alors que les rues de Beyrouth ne furent pas plus sûres malgré l’enivrante habileté de ses manœuvres à trois bandes ? Ou parlons-nous de l’homme qui, grâce à cette belle sagesse de vieux guerrier, quitta brutalement le navire sur un caprice d’enfant, laissant derrière lui un champ de ruines commandé par une poignée d’authentiques pervers patiemment mis en place ?

Comment évaluer la contribution d’un vénérable ancien, authentique légende des années 80, qui ne sait que proférer banalités au sujet des terroristes ? Tous ces hommes seraient donc fous parce qu’ils tuent ? Venant d’un homme qui a fait sienne la raison d’Etat, parfois la plus sale, tout au long de sa carrière, il y a de quoi ricaner. Et s’ils sont fous parce qu’ils tuent, comment envisager nos propres tueurs, nos commandos, nos opérationnels, ceux qui dans l’ombre liquident les ennemis de la République, avant-hier en Algérie ou au Liban, hier en Afghanistan ou en Libye, demain au Mali ? Alors, tous des dingues, des sociopathes ? Et si les terroristes, comme ceux qui les combattent, croyaient à la justesse de leur cause, à la supériorité de leurs valeurs ? Et si considérer avec une telle arrogance nos adversaires ne relevaient pas seulement de l’aveuglement, mais aussi d’une forme non assumée d’ignorance, voire de racisme ? Et si la folie n’avait rien à voir là-dedans ? Nos propres combattants, nos fiers héros aux torses bombés recouverts de médailles, ceux qui ne sont heureux que dans les djebels, les rizières, les dunes ou les rues de villes en guerre, seraient-ils donc des malades ? On préfère ne pas répondre.

Et comment considérer les propos d’un homme qui, du haut de sa supériorité morale, préfère les tyrans d’hier aux rêves d’aujourd’hui. Personne ne nie – et surtout pas moi – que les islamistes étaient en embuscade lorsque les révolutions arabes ont éclaté. N’ayant pas de livre à vendre ni de place au soleil à défendre, et étant par ailleurs totalement insouciant, je l’ai même écrit régulièrement, dès mars 2011, puis ici, , encore ici, à nouveau là, et même ici.

On peut déplorer, même si c’était largement prévisible, que ces révolutions accouchent aujourd’hui de régimes qui nous sont hostiles. On peut même dire que cette hostilité est une conséquence de notre trop grande et trop longue proximité avec des régimes qui étaient des hontes. Mais de là à les regretter, de là à souhaiter la victoire de Bachar El Assad, un homme qui, héritier d’un système répressif que nous avons combattu et qui a tué plusieurs de nos concitoyens, dont un ambassadeur, il y a un pas infranchissable pour qui conserve un peu de décence.

En venir à souhaiter la victoire d’un vieil ennemi par peur d’un nouveau, qu’on ne comprend pas et qu’on refuse même d’étudier, n’est pas seulement une erreur, il s’agit d’un signal fort. Le signal d’un changement d’époque, le signal qu’il faut, enfin, se retirer, et ne plus jouer les Caton de seconde zone. Et si on ne se retire pas dans une lointaine bastide entouré des souvenirs d’une grandeur passée, si on ne se tait pas, si on persiste dans les errements, si on s’obstine dans les veilles rengaines, alors, on n’est pas seulement celui qui induit ses concitoyens en erreur, on est pitoyable.

« I thought we had this conversation already » (« Hot mess », Chromeo)

Ce pauvre Jérémie Louis-Sidney est à peine froid, flingué à la surprise, que déjà on se bouscule pour modéliser, disserter, lancer de nouveaux concepts. Après les arrestations d’hier, on parle même de néo-jihadisme, et bien que friand de nouveautés, je ne peux cacher mon scepticisme.

En quoi les islamistes radicaux arrêtés en France le 6 octobre diffèrent-ils donc de ceux qu’on arrête depuis des années ? Essayons de lister, rapidement, les quelques affirmations lues ou entendues ces dernières heures.

1/ Non, les garçons – et les filles – de ce groupe ne sont pas de nouveaux Mohamed Merah. D’un faible niveau opérationnel, ils ne semblent aucunement liés à des groupes jihadistes internationaux et semblent bien totalement autonomes. De ce fait, ils appartiendraient même à ce 4e cercle du jihad, dont quelques uns, dont votre serviteur, pressentaient l’existence dès 2006. Frustes, autoradicalisés, totalement déconnectés du cœur de la mouvance mais abreuvés de propagande, ils sont les électrons libres de l’islamisme combattant, loin, très loin d’un Merah.

2/ Non, le concept de homegrown terrorist n’est pas né aux Etats-Unis en 2009, puisqu’il y a fait l’objet d’un texte de loi en 2007, et qu’il était débattu au sein de la communauté du renseignement depuis des années. On travaillait, par ailleurs, sur ce point à Bruxelles, on en parlait entre services, les RG français creusaient la question avant même le 11 septembre en observant la croissance du nombre de conversions à l’islam le plus intransigeant parmi les post adolescents nés en France, dans toutes les communautés. Je rappelle pour ceux qui voudraient ne pas se ridiculiser sur les plateaux de télévision qu’en 2005 Muriel Degauque, une citoyenne belge convertie à l’occasion de son mariage, a commis en Irak un attentat-suicide. C’était il y a sept ans… Question nouveauté, pardon. Si j’étais cruel, je pourrais même évoquer Willy Brigitte, Johan Bonté, ou même Kamel Daoudi, né en Algérie mais élevé en France. De grâce, les gars, un peu de rigueur.

3/ Non, le phénomène des délinquants du jihad n’est pas nouveau. Dans les années 90, à Londres, les militants du GIA et du GSPC escroquaient le système de protection sociale britannique pour financer leurs activités. A la fin de cette même décennie, les jihadistes présents aux Pays-Bas ou en Belgique recelaient des marchandises volées. En Allemagne, j’en ai même vus qui fréquentaient de près des dealers. A aucun moment de leur histoire les réseaux opérationnels n’ont refusé d’intégrer d’anciens délinquants. Pour peu que ces derniers soient jugés sincères, ils étaient même appréciés pour leurs compétences. Souvenez-vous de Khaled Kelkal.

4/ Non, on ne découvre pas aujourd’hui l’immense problème de la radicalisation en milieu carcéral. Là aussi, les administrations planchent sur le sujet depuis des années. On en a discuté à Londres en 2005 lors d’une réunion du G8 – dont je vous parlerai bientôt, on en a discuté avec des alliés, et personne ne sait comment éviter la conversion ou la radicalisation en prison. Il y a plus de dix ans, nos relations avec l’administration carcérale avaient provoqué une cruelle prise de conscience. Le problème se pose depuis de nombreuses années, et il ne me semble pas qu’une solution soit en vue. Allez donc jeter un oeil à Quand Al Qaïda parle, de Farhad Khosrokhavar (2006, Grasset), si ça vous amuse.

5/ Et non, bon Dieu, non, l’antisémitisme de ces imbéciles n’est pas une nouveauté ou une évolution récente. En 1995, Khaled Kelkal et sa bande de rigolos avaient posé une bombe devant une école juive de Villeurbanne, blessant 11 personnes, dont des enfants. Sur les forums, dans les communiqués, dans les conversations mêmes parfois surprises dans les transports, on entend les pires horreurs antisémites de la part de gens qui trouvent quantités d’excuses aux islamistes radicaux. Le fait que personne n’ose publiquement dire les choses ne fait pas de ce phénomène une apparition subite.

Quant à invoquer les pertes de repères d’une certaine jeunesse… On mesure la portée de ce constat, aussi novateur qu’audacieux.

Je comprends les besoins des médias de remplir les plateaux, je comprends – pour les vivre de temps à autre – les impératifs des interviews, quand il faut faire simple pour le plus grand nombre, mais j’aimerais, chers amis, un peu d’ambition dans les propos. Et pendant ce temps-là, comme nous le disions il y a longtemps, « les terroristes travaillent ».  Par ailleurs, il faut noter le silence de nos amis conspirationnistes, commentateurs de comptoir, enquêteurs de salon, stratèges en chambre. Personne n’a pris, à ma connaissance, d’air mystérieux en évoquant une « stratégie de la tension », ou une opération de police qui tomberait bien pour donner du gouvernement et du Président une image plus décidée, celle de meneurs d’hommes durs à la douleur ? Alors, les gars, elles sont où, vos théories ?

 

Toccata président !

Toujours au plus près de l’actualité, AGS lance la nouvelle saison de ses cafés stratégiques le 11 octobre prochain.

Ce soir-là, Maya Kandel, de l’IRSEM nous présentera les conséquences stratégiques des élections américaines tandis que les deux colistiers de Barack Obama et Mitt Romney, Joe Biden et Paul Ryan, se prépareront à débattre à Danville (Kentucky).

Afin d’éviter de pénibles complications logistiques, et pour ne pas accaparer l’attention des commentateurs, AGS a choisi, une fois encore, de prendre ses quartiers au café Le Concorde et de ne pas se déplacer dans le Kentucky, déjà frais en cette saison.

Plusieurs membres d’AGS seront bien sûr présents, dont le colonel Michel Goya, qui présentera notre invitée et animera les échanges.

Get another source

« Où est la pièce de base ? » demandions-nous à nos jeunes recrues. Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette question posée par nos chefs lorsque nous leur présentions un télégramme à envoyer sur le terrain ou une note à adresser à nos autorités politiques. « Quelle est la source ? As-tu vérifié les conditions dans lesquelles ce renseignement a été recueilli ? Peux-tu poser la question à cette autre source sans mettre en danger la première ? Peux-tu donner cette information au ministre sans risque de griller tout le dispositif ? Es-tu sûr que cette information ne nous a pas été donnée pour obtenir un effet que nous ne discernons pas encore ? Crois-tu que nous puissions être manipulés/intoxiqués ? As-tu bien conscience qu’en nous manipulant/intoxicant, on  manipule/intoxique nos lecteurs ? Bref, es-tu sûr de ton coup ? Ah, au fait, si tu as un doute, soit tu l’écris avec un conditionnel, soit tu le gardes pour toi et tu cherches encore ».

La leçon d’humilité était pénible pour certains, mais pour d’autres, qui avaient traîné leurs guêtres à la Sorbonne et avaient fréquenté la Bibliothèque nationale, ce réflexe était plus que naturel. Remonter aux sources primaires, aux archives, aux vestiges, voire aux témoins, n’est pas seulement une démarche scientifique, c’est simplement du bon sens.

Ce réflexe était le garant de la solidité de nos analyses, il était l’assurance pour notre hiérarchie, administrative et politique, de pouvoir construire ses propres opérations sans se demander si les dossiers étaient fiables. Imaginez les conséquences humaines, opérationnelles et diplomatiques si vous donnez le mauvais nom à vos amis policiers, surtout s’ils ne sont pas européens… Oups, vous allez rire, cher Monsieur, ce vol en Transall entre le Yémen et l’Afghanistan vous a été offert par la France…

Cette rigueur, cette méthodologie, nous étions bien conscients du temps qu’elles nous prenaient, comme nous étions conscients des limites qu’elles nous imposaient. Pas question, surtout dans une administration frileuse, de trop nous avancer, et la prudence confinait même parfois à la lâcheté. Figurez-vous que certains de nos responsables n’auraient pas osé signer de leur nom le moindre formulaire sans avoir leur passeport (le vrai) à portée de main pour vérifier leur identité. Mais, avec le recul, nous avons sans doute évité une poignée d’erreurs et quelques bavures, et nous pouvions alors nous réjouir de ne faire sourire dans les ministères qu’en raison des fautes d’orthographe que 17 relecteurs n’avaient pas été capables de corriger – quand ils ne les avaient pas ajoutées.

Quelques uns de nos responsables fantasmaient sur la presse, sa réactivité, sa souplesse. Les mêmes qui passaient leur journée à lire nos mails grâce à des dérivations de nos messageries et qui passaient des heures sur une virgule vantaient l’autonomie des grands reporters anglo-saxons. Ces envies de grandeur, qui nous exaspéraient par leur naïveté et leur petitesse, se heurtaient aux lourdeurs d’une administration intrinsèquement méfiante et d’un système au fonctionnement suranné. Transformer un char d’assaut en voiture de sport n’est pas une mince affaire, surtout quand on ne sait conduire ni l’un ni l’autre.

Cette formation exigeante nous rend, forcément, intolérants avec les amateurs, mais il me semble, malgré tout, que nous savons apprécier l’enthousiasme de certains commentateurs passionnés par notre métier – ancien métier, me concernant – et nos sujets. Dans bien des cas, évidemment, ces passionnés sont cruellement dépourvus de méthode, de sources, et il leur manque souvent des pièces du puzzle. Il leur arrive même, parfois, de se fourvoyer avec les mauvaises pièces. Autant d’erreurs qu’on n’imagine pas observer chez des professionnels.

Et pourtant… Faut-il blâmer la course au scoop ? Faut-il accuser la pression commerciale qui s’exerce sur les sites Internet qui ne vivent que de la publicité ? Faut-il, plus grave, y voir de l’arrogance, des certitudes, un aveuglement lié à des obsessions politiques ou à un orgueil démesuré ? On dirait bien que certains, en effet, ne s’embarrassent pas de concepts aussi datés que le contexte, ou la validation des sources, ou l’analyse de l’information.

Prenons, par hasard, les récentes informations, relayées par des medias italiens, puis britanniques et français, au sujet du possible meurtre du regretté colonel Kadhafi par un agent français. L’affaire est plaisamment résumée ici.

Je ne vais pas me prononcer sur le fond, car je n’ai pas vraiment réfléchi à l’affaire, et encore moins pu poser de questions autour de moi. Tout au plus puis-je, une fois de plus, me féliciter de la mort du Guide, douter de la présence d’un officier français parmi les maquisards qui ont cerné le convoi touché par un raid, m’étonner de la foi donnée d’emblée aux affirmations de deux responsables politiques libyens au passé trouble et aux connexions douteuses, noter en passant que cette nouvelle affaire intervient après le risible fiasco d’un certain média citoyen au sujet du financement de la campagne de Tracassin à hauteur de 50 millions d’euros par le colonel K (campagne dont les comptes ont été validés par le Conseil constitutionnel) ou le mémorable numéro de claquette de Me Mokhtari au sujet des fameux enregistrements de Mohamed Merah, ou remarquer benoîtement qu’on tente depuis six mois de déstabiliser la diplomatie française dans la région alors qu’une guerre couve au Mali et que Paris aide, plus que jamais, les rebelles syriens…

Je pourrais aussi glisser, mais ce n’est pas mon genre, que les porteurs du message semblent totalement ignorer qui, en 2000, depuis Paris, a relancé la coopération avec Tripoli, ou qui, à Paris depuis 2011, relaie une certaine propagande hostile aux révoltes arabes. Je pourrais aussi remarquer, mais je m’en voudrais alors terriblement, que les mêmes cherchent toujours du même côté et paraissent sciemment ignorer l’essentiel. Je pourrais, mais ce serait détestable, moquer la façon dont certains dénoncent des manipulations sans être manifestement capables d’envisager qu’ils puissent eux-mêmes être manipulés. Je pourrais, honte à moi, demander où sont les témoins, les archives, les preuves directes. Je pourrais m’interroger sur le sérieux et les motivations de journalistes qui semblent bien être, en réalité, des propagandistes modérément doués. Et je pourrais même ajouter, sans y être évidemment contraint, qu’il va être difficile de démontrer mon allégeance au précédent gouvernement, et que ma carrière, mes articles et autres désopilantes saillies devraient m’exonérer des aboiements de quelques Saint-Just de seconde zone.

Je pourrais, mais je n’en ferai rien, car le spectacle d’un nouveau naufrage est un plaisir dont je ne saurais me priver.

Vous n’êtes pas capable de mettre une femme dans un hélico ?

Combien de manifestations pour protester contre les massacres autour des Grands Lacs ? Combien pour condamner les tueries au nord du Nigeria ? Combien pour évoquer les récents massacres à Madagascar ou les violences électorales au Kenya ? Heureusement, George Clooney est là pour parler du Darfour, mais le silence du reste du monde est étonnant, à croire que les caricatures d’une figure religieuse sont infiniment plus choquantes que les 1.000 viols quotidiens commis dans l’est de la RDC. Ou le sort des Africains serait-il moins tragique que celui des Arabes, surtout s’ils sont musulmans ? On ne sait pas, et on préfère ne pas savoir.

Combien de films sur l’Afrique ? Combien de films occidentaux sur l’Afrique ? Et combien de films tournés à Hollywood sur l’Afrique ? Ne cherchez pas, vous y passeriez la journée pour n’en trouver qu’une poignée.

En 2002, Antoine Fuqua, qui a permis à Denzel Washington de remporter son deuxième Oscar avec Training Day (2001), un très honorable polar, entame le tournage de Tears of the Sun, un film de guerre qui décrit une opération d’évacuation de civils dans un Nigeria ravagé par un conflit ethnique.

 

Cette production assez riche, dont le casting est dominé par un Bruce Willis manifestement exaspéré – par le cinéaste – et une Monica Bellucci qui fait son possible, veut brasser trop de sujets et se révèle, au final, une vraie déception. Antoine Fuqua, qui a pourtant bénéficié du soutien – désintéressé – du Pentagone, qui a prêté l’USS Harry S. Truman (CVN-75), des SH-60B Sea Hawk de la HSL-37 et deux F/A-18A Hornet de la VFA-204, avait pourtant tout en main pour faire un honnête film de guerre. Mais, emporté par leur élan, les scénaristes de Fuqua en font trop. Choisissant de placer leur intrigue au Nigeria, ils y simplifient à l’extrême les enjeux ethniques, religieux, énergétiques et stratégiques pour finalement ne raconter que des âneries. Quelques scènes bâclées autour d’un coup d’Etat simpliste apparaissent dans la première partie du film, et on sent bien que les auteurs ont voulu traiter des relations Afrique-Occident, ou du poids du pétrole, ou du cynisme en politique, mais leur propos ne dépasse pas le niveau de ce qu’on lit dans les commentaires de certains articles sur le net, ou sur Facebook, voire même sur quelques blogs omniscients.

Le cinéaste est un peu plus à l’aise dans les scènes d’action. Le film, qui nous raconte la marche dans la jungle d’une poignée de SEALS ayant choisi, en désobéissant, de sauver et une humanitaire occidentale et ses patients africains, est ainsi le prétexte à quelques scènes marquantes. La violence ethnique y est montrée sans fausse pudeur, et le nettoyage d’un village de ses génocidaires par les soldats impériaux apporte une satisfaction brutale au spectateur. Un homme simple, des joies simples.

Hélas, on assiste aussi à quelques moments particulièrement gratinés, comme lorsqu’un Nigérian s’approche d’un commando américain et lui annonce, après avoir étudié ses traits, qu’ils sont originaires de la même région d’Afrique. A les voir, pourtant, on ne le dirait pas. En réalité, Fuqua, un peu comme John Wayne lorsqu’il tourna son calamiteux Green Berets (1968), filme à côté de son sujet. Il recycle les concertos pour violons sur fond de jungle et d’hélicoptères, comme Oliver Stone (Platoon, 1986), montre des hordes de soldats nigérians capables de courir pendant des heures avec leurs armes, glisse quelques fusillades nourries et finit par un raid de la cavalerie, pardon de la Navy.

Sur une musique alternativement pompière ou larmoyante, tout est donc bien qui finit bien, mais on est loin de Ridley Scott, de Steven Spielberg, et évidemment de Francis Ford Coppola, de Sam Peckinpah ou de Terrence Malick. Tout au plus doit-on reconnaître à Fuqua d’avoir réalisé à Hollywood un film de guerre africain, loin de l’Asie du Sud-Est ou du Moyen-Orient. Reste que tout cela, sincère et engagé, est à peine mieux et moins naïf que Les Oies sauvages (The Wild Geese, 1978, Andrew V. Laghlen) ou Dogs of War (1980, John Irvin).

 

Sur les conflits ethniques en Afrique, on doit plutôt voir Hotel Rwanda (2004, Terry George), Shooting Dogs (2005, Michael Caton-Jones) et le terrifiant Johnny Mad Dog (2008, Jean-Stéphane Sauvaire).

 

Enfin, je n’ai pas encore vu Kinyarwanda (2011, Alrick Brown).

En 2006, Edward Zwick, l’homme qui avait compris dès 1998 le jihadisme (The Siege) alors que d’augustes professionnels du renseignement en sont encore à nier l’évidence, ajouta Blood Diamond à sa filmographie. Là où Fuqua avait simplifié jusqu’à la caricature, Zwick, grâce à un scénario infiniment plus subtil et de grands acteurs (Leonardo DiCaprio, Jennifer Connelly, Arnold Vosloo et Djimon Hounso), rendait compte au grand public d’une réalité largement ignorée.

Il faut également mentionner ici, même si le sujet ne concerne pas seulement l’Afrique, le film d’Andrew Niccol, Lord of War, (2005, avec Nicolas Cage, Jared Leto, Ethan Hawke, Ian Holm et Donald Sutherland) qui, inspiré de la vie de Viktor Bout, décrit les trafics d’armes planétaires qui nourrissent les conflits, en Afrique comme ailleurs.

La scène d’ouverture du film, brillantissime, nous plonge en quelques minutes au milieu d’un conflit.

Remis à sa place, Antoine Fuqua, après un catastrophique King Arthur (2004) et un très moyen Shooter (2007), est revenu aux affaires en 2009 avec un bon polar, L’élite de Brooklyn. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il se tienne loin du cinéma de guerre.

« Les experts/Minneapolis » : Peter Bergen

Peter Bergen is THE MAN. Si vous ne devez en lire qu’un seul, parmi tous les esprits plus ou bien intentionnés qui écrivent sur le jihad depuis plus de 10 ans, c’est lui, Peter Bergen, le spécialiste des questions de sécurité pour CNN, qu’il faut choisir et dont il faut acheter les livres.

A la différence d’un Woodward, qui collectionne les sources mais n’est pas décidément pas un grand écrivain et n’entend rien au terrorisme, à la différence d’un Fisk qui parle surtout de lui, à la différence d’un Burke qui systématise un peu trop, à la différence d’un Filiu qui a surtout aligné les poncifs, à la différence d’un Philippe migaux trop scolaire, Peter Bergen a livré, le premier pour le grand public, une vision à la fois complète et pertinente de la mouvance jihadiste.

 

 

N’ayons pas peur des mots, je tiens Guerre sainte, multinationale (Jihad, Inc, 2001) pour un livre fondateur, un authentique monument de la littérature désormais abondante sur le sujet. Dans ce premier ouvrage comme dans les trois suivants, Peter Bergen a su avec un infini talent décrire l’extrême complexité d’un phénomène mondial.

 

 

Même traduit de façon approximative, et Dieu sait qu’il y aurait à redire au sujet de la version française du dernier, son style reste incroyablement accrocheur et vivant. Evidemment, et malgré l’étendue de ses contacts au sein de la communauté impériale du renseignement, certains points restent discutables et on a le droit, comme votre serviteur, de ne pas adhérer aux conclusions de son dernier livre, Chasse à l’homme  (Manhunt, 2012). Bergen y souligne à raison les dérives et les excès du contre-terrorisme armé, mais il laisse de côté l’aspect fondamental de la lutte contre les groupes terroristes, la défense de l’Etat, de sa souveraineté et de son intégrité, et ne relève donc pas l’impérieuse nécessité qu’il y a à lutter partout et par presque tous les moyens. De même, on a le droit de ne pas être d’accord avec lui quand il affirme qu’OBL était obsédé par Israël. Les débriefings de membres d’AQ et les nombreuses enquêtes ont largement démontré que le grand barbu était obsédé par l’Empire, son désintérêt pour la Palestine ayant même provoqué les rares tensions au sein de l’organisation. Tant pis, on ne peut pas tout avoir.

Dans ses quatre livres comme dans ses articles et ses interventions, Peter Bergen démontre une remarquable compréhension de son sujet, un fait d’autant plus notable que dans notre cher et vieux pays d’anciens responsables de nos services, de grands universitaires, et quelques apprentis criminologues habitués aux antichambres ministériels se trompent avec une constance et un aveuglement qui forcent le respect. Complet sans être exhaustif, clair, fin, il offre un tableau saisissant de justesse et de nuances du jihad et de l’islam radical. Mieux, sans jamais être sensationnaliste, il sait vous faire tourner les pages les unes après les autres. De ce point de vue, et sur des sujets pourtant voisins, Chasse à l’homme est bien plus intéressant et mieux écrit que les Guerres d’Obama, du grand Woodward.

Je n’ai pas honte de dire qu’en 2002, alors que j’étais plongé dans la fournaise de l’immédiat après-11 septembre, le premier livre de Peter Bergen a été d’un secours précieux lorsqu’il s’agissait lever le nez du tableau de bord, de Djerba, de Karachi, du Yémen, de Kandahar de Moroni. Pour l’heure, aucun auteur francophone ne lui arrive à la cheville et la démonstration est tristement faite, une nouvelle fois, que pas une de nos plumes autorisées n’a encore produit des initiations aussi puissantes au jihad et au contre jihad.

Plus que recommandé. Indispensable.

 

 

Et j’en profite pour glisser que Peter Bergen sait s’entourer de remarquables espoirs, comme l’excellent Andrew Lebovich (TweetsintheME et membre du blog collectif de référence Al Wasat), un analyste à suivre et à lire pour qui s’intéresse au Sahel.

« Something’s wrong in this house today/While the master was riding the servants decided to play. » (« Maybe a price to pay », The Alan Parsons Project)

Je ne vais pas m’étendre sur le sujet qui occupe tout le monde depuis mardi soir et l’annonce de la publication par Charlie d’une poignée de dessins débiles.

Je ne vais pas non plus me lancer dans une série de puissantes réflexions sur le liberté d’expression, le droit au blasphème, les doubles standards et la responsabilité des éditeurs. Je vais plutôt jeter ici quelques remarques de bon sens qu’un homme un peu simple tel que moi se fait depuis des jours.

Oui, mille fois oui, on peut se moquer des religions. Il ne s’agit pas de se pointer devant un croyant en l’injuriant, mais le droit de ne pas croire, celui de se moquer de certaines pratiques, celui de blasphémer doivent être garantis. Non que je pratique le blasphème, non que j’apostrophe les prêtres ou les imams dans la rue, non que je pointe un doigt moqueur vers les rabbins, mais je n’ai pas l’arrogance de penser que la loi et les pratiques sociales doivent être calquées sur mon propre comportement. Malgré tous mes efforts, il se trouve que je ne suis pas le centre du monde et j’admets volontiers que les règles sociales votées par nos élus puissent être plus complexes que mon comportement. Et, pour des raisons évidentes, il se trouve que je me conforme aux lois de la République.

Oui, mille fois oui, Charlie Hebdo a mis les pieds dans le plat au pire moment, alors que le Moyen-Orient connaît des tensions croissantes. Mais je rappelle que Charlie n’en est pas à son coup d’essai. Souvenez-vous des caricatures du Prophète, en 2006, ou de Charia Hebdo, en octobre dernier. Je ne lis que rarement cette revue, presque tout ce qui y est écrit et dessiné heurte mes convictions, ma sensibilité, mon intelligence, qu’il s’agisse d’économie, de faits de société, de politique étrangère, de comportements individuels. Mais, même choqué par les foutaises que j’entendais rue Mouffetard quand j’y faisais mon marché, je n’ai jamais sauté à la gorge du vendeur à la criée, un vieil anar assis sur un tabouret et qui nous faisait l’article. On ne discute pas la liberté d’expression, on ne la modère pas, on ne la raisonne pas.

Mais au fait, comment se fait-il que les centaines de blagues racistes proférées sur les ondes en Occident chaque semaine ne provoquent pas plus de manifestations ? Comment expliquer qu’un film tourné par des acteurs de troisième zone il y a des mois ait été, comme par miracle, mis en avant sur YouTube par un homme choqué par ce qu’il voyait mais assez patient pour traduire les dialogues ? Qui, dans des pays pauvres où les analphabètes sont millions, a vu ce film, et qui plus est sur Internet ? Qui, dans ces conditions, peut aller manifester en son âme et conscience ?

Et qui a lu Charlie Hebdo à Karachi ou Tunis ? On ricane, certes, mais on attend que nos Munichois, qui prônent la modération et la responsabilité, s’interrogent sur les agendas cachés des salafistes tunisiens ou égyptiens et sur les prétextes pris ici et là afin de peser sur des vies politiques agitées dont nos chroniqueurs et éditorialistes omniscients et omniprésents ignorent tout. Et on attend qu’on nous explique que la haine que nous vouent les jihadistes est due à l’irrespect dont font preuve nos caricaturistes. Et on attend que nos commentateurs diplomatiques relèvent que les plus hautes autorités de l’islam sunnite, au lieu de condamner les excès, les aient presque justifiés en plaçant sur le même plan un film idiot et des dessins minables et des émeutiers.

Je l’ai dit, je l’ai écrit : entre notre incapacité à défendre sans haine certaines valeurs fondamentales et le refus, par lâcheté ou complicité, de certaines autorités morales de condamner la violence religieuse, la brèche est immense et les radicaux auraient tort de ne pas s’y engouffrer.

Ainsi donc, au lieu de s’interroger sur l’opportunisme des islamistes radicaux, on se laisse aller à accuser Charlie de monter des coups financiers, et d’aucuns, toujours les mêmes imbéciles confits dans leurs certitudes, y voient même une manœuvre de l’Empire. Pour faire quoi ? On ne sait pas, mais même le fait de ne pas le savoir incite à penser que c’est un coup des Américains. Pas d’Obama, pourtant, qui n’a vraiment pas besoin de gérer un tel cirque à quelques semaines des élections. Et pas Romney, qui, lui, ne sait pas gérer un tel cirque. Bref, (air concerné), c’est louche.

Et, in fine, qui est responsable ? Celui qui ricane ou celui qui, énervé par les ricanements, tue ? La confusion mentale de nos élites est affligeante, et s’apparente à celle de certains imams et autres chefs d’Etat, qui par calculs politiques ou conviction, mettent sur le même plan le clown et l’assassin.

Without victory, there will be no peace

En 2001, Ridley Scott, qui s’est remis en selle grâce à Gladiator (2000, 5 Oscars dont celui du meilleur rôle masculin pour Russell Crowe), s’attaque à autre sujet martial, la bataille de Mogadiscio qui a vu, en octobre 1993, les forces spéciales impériales sévèrement accrochées dans la capitale somalienne par des milices à l’occasion d’une opération de capture devenue une opération de combat search and rescue.

Ridley, le frère de feu Tony, n’est pas un petit cinéaste, et j’ai déjà évoqué ici sa longue et irrégulière carrière, ainsi que son goût pour les sujets ayant un minimum d’ampleur. Les combats de Mogadiscio, et l’intervention militaire occidentale dans son ensemble sont des sujets passionnants, la région elle-même étant proprement fascinante – et j’en profite pour conseiller ici la lecture de ce numéro de Sécurité globale consacrée à la Corne de l’Afrique.

L’intervention militaire en Somalie, après la deuxième Guerre du Golfe (1990-1991), marqua le début de la décennie des interventions humanitaires occidentales, quand l’Empire et ses alliés, enivrés par leur puissance et la victoire sur l’URSS, croyaient que l’heure était à la pacification du monde, à l’imposition par la force de leur modèle sociopolitique. Récemment sur Facebook, quelqu’un critiquait l’interventionnisme impérial de la période et je ne peux m’empêcher de trouver ce jugement négatif, vingt ans après, assez facile. Nous avons tous cru, finalement, à ce moment de projection de puissance militaro-moral, avant de réaliser que les conflits régionaux dans lesquels nous nous immiscions avaient leur propre temporalité et leurs propres logiques, et que nous n’allions que les aggraver si nous refusions de mener de véritables guerres.

En Somalie, mais aussi et surtout dans les Balkans, l’invention des soldats de la paix, venus mourir mais surtout pas tuer, a sans doute constitué un authentique recul militaire occidental, dont l’échec est désormais patent en Afghanistan. Le refus, tellement politiquement correct, de s’engager pour un camp, l’incapacité à déterminer une ligne dépassant l’incantation pacifique stérile, et l’auto-intoxication de nos décideurs au sujet du supposé refus des opinions publiques de toute mort de militaire occidental, ont été et sont encore d’authentiques handicaps, alors que les puissances émergées ou émergentes ne sont pas parvenues à ce stade de dégénérescence de leur pensée stratégique.

Ridley Scott parvient à retranscrire cette nouvelle réalité militaire. Porté par un casting fleuve (Sam Shepard, Josh Hartnett dans son seul rôle valable, Tom Sizemore, Ewan McGregor,  Eric Bana, William Fichtner, Kim Coates, Jason Isaacs, Orlando Bloom, etc.) qui rappelle les superproductions sur la Seconde Guerre mondiale, il décrit une armée impériale surpuissante (mais manifestement pas encore assez), suréquipée, vivant dans un luxueux camp retranché et animé d’une volonté pacificatrice finalement très paternaliste.

La trame du film est parfaitement classique : mise en place du contexte et des nombreux personnages, préparatifs et début de l’opération, rebondissements au fur et à mesure que la mission tourne à la catastrophe, et fin de l’opération, qui sans être une déroute n’en reste pas moins une défaite assez sévère, aussi bien militaire que politique. Pour le spectateur peu ou pas initié, le plan de bataille présenté par Sam Shepard ne présente pas faille majeure. En réalité, et en l’absence de moyens aériens lourds, l’opération du général Garrison ne peut que tourner à la catastrophe. Le fait que jamais au cours de la première partie du récit ne soit évoquée la capacité de réaction des milices somaliennes est très révélateur de la nature d’une opération conçue pour exfiltrer d’une zone perçue comme figée les responsables somaliens visés. Il se trouve, hélas, que la zone n’est pas figée et que, comme le fait remarquer Garrison, « toute la ville tombe sur ses hommes ». Une telle naïveté laisse pantois, et le général, qui se fera connaître par la suite par ses déclarations bien senties (« Certaines personnes méritent de mourir »), bien que véritable légende vivante au sein de la communauté des forces spéciales, vécut là un authentique échec.

Reprenant le film de guerre là où Steven Spielberg l’avait laissé (Saving private Ryan, 1998) en terme de réalisme et de reconstitution, Ridley Scott ajoute des filtres et, comme son frère, esthétise, parfois même à outrance. Il cite aussi Coppola et nous montre les fameux MH-60 Blackhawk, dignes successeurs des UH-1 Iroquois. On retrouve même le délicieux OH-6 Cayuse qui apparaissait dans Apocalypse Now – mais il est devenu MH-6.

Il met du rock (le grand Rachid Taha),

et, suprême clin d’œil aux 60s, nous offre Jimi Hendrix repris par Stevie Ray Vaughan. Il faudra un jour écrire quelques lignes sur le rock, la bande-son des guerres occidentales et de la décolonisation…

Le film montre l’extrême puissance de feu d’une troupe moderne, son suréquipement, sa condition physique, son entraînement et la disproportion de ses moyens face à des milices. Face à elle, les combattants somaliens pauvrement équipés et à peine commandés paraissent innombrables – certaines sources, contestées, évoquent près d’un millier de morts – mais Scott prend soin de ne pas nous montrer les mort civiles. On a peine à croire, pourtant, que tous les Somaliens non armés tués pendant ces heures de combat ne l’ont été que par leurs concitoyens et pas par un Ranger

Scott évoque également le renseignement de terrain, un thème qu’il reprendra en 2008 dans Body of lies et qui semble le fasciner. Il faut dire que ces hommes seuls dans une ville pour le moins hostile ne peuvent que susciter l’admiration.

Tourné avant le 11 septembre, le film est sorti en 2002, dénoncé par une certaine critique comme une ode à l’impérialisme yankee et un éloge des troupes impériales – qui faisaient au même moment le coup de feu en Afghanistan. En réalité, Scott, qui n’évite en effet pas l’écueil d’une trop grande proximité avec les soldats US, essaye malgré tout de porter un regard froid sur les combats. S’il a adopté le point de vue américain, il ne cache rien du désarroi du commandement ou du merdier au sol, quand les colonnes doivent faire demi-tour ou les sections se rassembler dans des conditions dantesques. Les combattants somaliens, quant à eux, sont tous anonymes, et seule surnage dans cet océan de visages la figure du vétéran qui sait comment abattre les hélicoptères. La légende veut même que certains de ces miliciens aient été des vétérans du jihad afghan. Il faudra que je vous parle un jour des réseaux d’Al Qaïda en Afrique de l’Est, et de l’attentat de décembre 92 au Yémen contre les troupes américaines engagées en Somalie.

 

 

Black Hawk down est sans nul doute un des plus grands films de Ridley Scott, et d’ores et déjà un classique de film de guerre. Un de mes binômes, qui se reconnaîtra, me glissa en 2002 que ce film le mettait mal à l’aise tant il était réaliste. Venant d’un des officiers les plus brillants de l’armée française, la remarque m’avait frappé. Hélas, et comme souvent, le film, qui décrit une défaite et une faillite, est devenu également culte auprès d’un certain public qui porte des pijamas camouflés, collectionne les répliques de M-4, appelle à la croisade et pense que la guerre est un spectacle comme un autre.

A l’heure où vont à nouveau se poser les douloureuses questions de nos interventions armées au sud (vaincre et partir  ? soumettre et rester  ? perdre et rester ? corriger et regarder ?), le dernier mot revient à un des adjoints du général Aidid, qui déclare à son prisonnier américain que l’imposition de la paix ne se fera pas sans une véritable victoire militaire, et on imagine que cette victoire, dans son esprit, ne se fera pas tant par la conquête des coeurs et des esprits que par l’annihilation militaire de l’adversaire. Oui, je sais, c’est mal.

Ka tū te ihiihi

Le Rugbynistère, bien connu des amateurs de ballon rond et de grandes mandales envoyées avec le sourire, a récemment diffusé cette vidéo tournée par la New Zealand Defence Force (NZDF) et postée par ses soins sur YouTube le 25 août dernier.

Ce clip, très émouvant, m’a été signalé aujourd’hui par l’excellent blogueur qui tient Si vis pacem (AGS !), sensible, comme votre serviteur, à cet hommage rendu par leurs camarades à trois soldats néozélandais tombés en Afghanistan. C’est dans cet esprit de respect pour ceux qui tombent pour nous que je me permets de le reposter ici.