C’était une morne matinée de novembre, il y a dix ans. Le ciel était bas, il avait plu ou il allait pleuvoir, et les murs de l’ancienne caserne étaient encore plus laids et tristes que d’habitude. Nos bureaux étaient, dans mon souvenir, vides, sans doute en raison des vacances scolaires. Nous étions, comme souvent, occupés par l’Irak, et je crois bien que je rédigeais le point de situation hebdomadaire du déploiement des troupes de l’Empire dans le Golfe. Rien qu’à la lecture de la presse régionale américaine, il n’était pas bien difficile de savoir que les Irakiens allaient bientôt manger chaud. On ne déploie pas pour la seule beauté du geste des milliers de blindés et des centaines d’avions à l’autre bout du monde, mais cette logique semblait échapper à nombre de commentateurs qui péroraient dans les médias.
Notre chef nous a fait monter dans son bureau et nous a tendu une dépêche AFP.
– Vous avez vu ça ? nous a-t-il demandé, un brin exalté.
Il n’était pas question de répondre non, puisque rien n’était censé nous échapper, mais j’avais de toute façon apprécié la nouvelle avec jubilation, la veille, en berçant ma fille. La pauvre enfant, quand j’y pense.
– Un drone US a tué un type d’Al Qaïda hier au Yémen. Vous vous rendez compte ? Et nous, on peut le faire ? a-t-il lancé.
Je ne sais plus ce que je lui ai répondu, mais ça n’a pas dû être très positif. La France n’avait pas de drones armés – je ne pensais pas à l’époque que cette phrase serait toujours valable dix ans après, même si j’aurais dû m’en douter – et quant à l’idée de tuer un adversaire dans un pays souverain en l’assumant parfaitement, c’était tout simplement ridicule. A l’époque, l’initiative et la souplesse opérationnelle n’étaient pas les qualités premières que l’on demandait aux responsables du contre-terrorisme, et le simple fait de ne pas provoquer de catastrophe était déjà considéré comme un accomplissement majeur. On a les succès que l’on peut s’offrir, comme je l’ai longuement relaté ici, et c’est sans doute plus le système dans son ensemble que tel ou tel individu qu’il faut blâmer.
Non, donc, nous n’étions pas capables de tuer un jihadiste comme venait de le faire l’Empire. Non seulement nous n’en avions pas la volonté politique, mais nous n’avions ni drone, ni forces spéciales au sol capables d’identifier la cible, voire de la désigner, ni liaisons assez rapides pour, en moins de 30 minutes, décider depuis Paris s’il fallait frapper. Et de toute façon, nous n’avions pas à l’époque de renseignements assez frais et précis pour traquer des terroristes à l’autre bout du monde.
Une poignée de Français étaient morts le 11 septembre à New York, et si nous avions envoyé nos forces spéciales en Afghanistan, nous n’étions pas en guerre. L’idée même faisait d’ailleurs horreur à nos dirigeants, drapés dans un moralisme de jardin d’enfants ou dans une nouvelle déclinaison, toujours hilarante, du gaullisme légaliste. Le SAC, oui, l’argent des tyrans de Côte d’Ivoire ou du Gabon, oui, mais tuer des terroristes, jamais, ô grand jamais.
Comme je l’ai déjà écrit, les constats stratégiques de l’Administration Bush, malgré les outrances de certains de ses membres, n’ont pas été remis en cause par l’équipe Obama. On pourrait parler de Guantanamo, mais là n’est pas la question. S’agissant des drones, je dois confesser un certain scepticisme face aux passionnants débats moraux, qui – et je suis conscient de l’outrecuidance de mon propos – se trompent d’objet. On lit beaucoup, essentiellement dans la presse impériale, de récriminations parfaitement argumentées contestant les frappes ciblées menées par les drones, mais aussi par des chasseurs et même par quelques équipes au sol, contre des responsables jihadistes. Pour les auteurs de ces tribunes, tous portés par une admirable et sincère indignation, la question centrale est celle d’une exécution capitale imposée sans que les cibles aient pu faire valoir leurs droits. De ce point de vue, les frappes de Reaper et autres Predator ne seraient donc que la moderne version de la peine de mort et, donc, l’émanation de la justice. Le GCHQ britannique a d’ailleurs été récemment accusé (ici) de complicité de meurtre par des activistes. Grandeur et servitude.
On comprend, naturellement, l’horreur que peuvent ressentir les juristes, et même les citoyens attachés au respect du droit et à ce qui fonde nos démocraties et nous rend si différents d’un bon paquet de régimes sur notre bonne vieille terre. On comprend leur désapprobation face à une stratégie qui, avec une fascinante régularité, frappe au Pakistan, au Yémen ou en Somalie et prélève un lourd tribut dans les rangs de nos ennemis.
Ennemis, car il s’agit bien de ça. Nous ne sommes pas, en effet, face à un processus judiciaire mais face à un processus militaire. Les individus traités par les blade runners de l’Empire le sont en tant que combattants et non en tant que criminels. Les informations qui circulent au sujet du processus de désignation et de traitement des cibles mentionnent la CIA, la DIA, les forces spéciales, mais jamais le FBI, le Département de la Justice, ou celui du Trésor. Pour l’Empire, il s’agit donc bien d’une guerre, sans ambiguïté, et les propos tenus en public par des responsables de la stature de John Brennan (aka The Lethal Bureaucrat) ou l’amiral William McRaven montrent, plus que jamais, que cette position est assumée par l’Administration Obama. Le terme d’assassinat ciblé est ainsi un double non-sens. Non seulement un assassinat est toujours ciblé mais en plus il ne s’agit pas ici d’assassinat mais d’actes de guerre, très éloignés des mesures de rétorsion des services israéliens après Munich, en septembre 1972, ou des opérations de Moscou en Europe ou au Moyen-Orient depuis une dizaine d’années. La remarquable base de données UMas Drone utilise le terme d’Operational Neutralization Events, que je préfère, et de loin, pour sa froideur. En France, la pudeur n’est plus de mise et certains de nos chefs militaires, comme le général Gomart, chef du COS, disent assez franchement les choses (ici, dans une interview au Figaro) :
« Ce que je constate actuellement, c’est une coopération accrue entre le COS et les forces spéciales étrangères dans des actions visant à combattre les réseaux terroristes dans la profondeur, là où ils sont vulnérables ; je pense notamment aux zones refuges ou aux lignes de communication. » Ça me semble assez clair.
Le choix de pratiquer ces opérations militaires révèle aussi l’impasse dans laquelle les Etats-Unis, et leurs alliés avec eux, se débattent depuis des années. Face à une menace avérée qu’il est impossible de contrer par des moyens judiciaires et qui, par ailleurs, a pris une dimension sans commune mesure avec ce pour quoi les systèmes répressifs ont été conçus (cf., une fois de plus, ici), l’option militaire, si elle est moralement discutable et politiquement dommageable, reste la moins pire. Il ne s’agit, en fait, que la manifestation la plus spectaculaire de la campagne de contre-guérilla que conduit Washington depuis dix ans contre les réseaux jihadistes qui mènent de leur côté, une guérilla mondiale aux caractéristiques inédites, comme je m’use la santé à l’écrire depuis 2005.
D’un strict point de vue opérationnel et tactique, cette campagne de frappes ciblées est un authentique succès, comme le notait récemment Richard Clarke, un professionnel qu’on ne présente plus. Au Yémen comme au Pakistan, les pertes dans les rangs des insurgés jihadistes ont eu de profondes conséquences sur leurs capacités de nuisance. A la fin de l’été 2010, par exemple, les raids contre les réseaux du MIO ou de l’UJI dans les zones tribales ont contribué à faire échouer les projets d’attentats en Europe. Au Yémen, le harcèlement des combattants d’AQPA m’a récemment été décrit par un homme de l’art comme « d’une rare efficacité », le groupe le plus novateur de la nébuleuse jihadiste ayant perdu en quelques mois une très grande partie de ses meilleurs stratèges, artificiers et autres opérationnels.
Evidemment, sur le long terme, cette pluie de bombes et de missiles, ce déferlement technologique ne règlent rien. Au Pakistan, les raids dans les zones tribales visent aussi bien des membres d’Al Qaïda que des combattants du TTP, que le gouvernement pakistanais combat officiellement mais qu’une partie de l’appareil sécuritaire soutient dans le cadre du fascinant jeu de billard à 14 bandes qui se joue dans le pays. Ce faisant, l’Empire élimine des ennemis du Pakistan mais alimente l’opposition au gouvernement d’Islamabad, jusque dans des cercles qui ne partagent en rien les projets des islamistes. Ne rien faire, c’est laisser la menace croître. Agir, c’est, certes, la combattre mais sans garantie de résultat sur le long terme. Le cauchemar que connaît aujourd’hui l’Empire au Pakistan ou au Yémen pourrait bien être le nôtre demain au Mali.
Au Yémen, justement, l’implication américaine n’a pas seulement des conséquences sur les réseaux jihadistes et sur les collaborateurs des forces spéciales. A plusieurs reprises, comme le note très justement Gregory Johnsen, l’Empire a été manipulé par le pouvoir local pour servir ses propres intérêts, et il est même permis de penser que les drones et autres chasseurs-bombardiers engagés au-dessus de ce pays sont devenus, comme le dit Micah Zenko dans cet article de Justin Elliott, une « véritable force aérienne de contre-insurrection au service des alliés de Washington ». On comprend, naturellement, que cette évolution provoque aux Etats-Unis un débat intense, mais du modeste point de vue qui est le mien, la question n’est finalement pas là.
Peu importe, en effet, de savoir si l’usage des drones est propre ou pas. Un raid de Reaper fait moins de victimes civiles qu’une volée de Tomahawks, et leur capacité à survoler pendant des heures une vaste étendue sans y être menacés (je parle ici de contre-guérilla, pas d’attaquer l’Iran) est infiniment précieuse.
On est loin des horreurs vues pendant la guerre du Vietnam. En tant que père de famille, je ne peux me satisfaire de ces enfants tués par des missiles, mais en tant que fonctionnaire chargé de défendre mon pays, je me satisfaisais, hélas, de certaines opérations. Les bavures sont pourtant rarissimes, et les pertes collatérales, pour dramatiques qu’elles soient, sont hélas le lot des actions de guerre. Elles sont même le reflet de notre volonté. Si j’étais désagréable, mais ce n’est pas mon genre, je répondrais même à certains détracteurs que ces opérations ne sont que la conséquence des échecs de certains Etats à juguler eux-mêmes les groupes violents actifs sur leur territoire. Mais je m’abstiendrais, fidèle à l’esprit de Noël qui m’anime, comme vous vous en doutez.
Pour le passionné d’aviation que je suis depuis plusieurs décennies, j’ajoute que ces drones de combats ne sont qu’une évolution, certes notable, de dispositifs et de processus que toutes les armées de l’air puissantes étudient. De même, les raids de rétorsion et d’élimination sont-ils une pratique courante, observée au Liban, en Tunisie, en Libye, en Irak ou en Afghanistan depuis près trente ans. On les voit même au cinéma et dans la sous-littérature d’espionnage, qu’il s’agisse de raids terrestres (Patriot Games, 1992, Philip Noyce) ou de frappes aériennes (Clear and present danger, 1994, Philip Noyce)
L’idée de pouvoir frapper en permanence des cibles partout dans le monde a d’ailleurs conduit à des travaux passionnants, visant à disposer à terme de drones prépositionnés, ou même de missiles capables de frapper rapidement en moins d’une heure n’importe quelle cible, selon le concept de prompt global strike (PGS) décrit dans un rapport du Congrès impérial (téléchargeable ici).
Par leurs capacités, les drones armés sont donc bien une évolution importante, mais ils ne constituent pas – ou ne devraient pas constituer – une telle rupture, tant leur mise en service était attendue et espérée, anticipée, même. On est loin de la révolution provoquée par l’usage de la poudre, par exemple. Il y a plus 40 ans, au Vietnam, on attendait des Skyraider engagés dans les missions de SCAR qu’ils orbitent des heures en attendant que les pilotes abattus soient récupérés par les équipes spécialisées. Et on a beaucoup vanté l’autonomie au-dessus du champ de bataille des A-10, sans parler de celle des gunships. Survoler longtemps, frapper, rôder, a toujours été une ambition majeure.
A mon sens, la véritable rupture intervient ainsi, non pas au-dessus des zones tribales ou de l’Hadramaout, mais bien dans les bureaux de Washington ou de Langley, où il a été décidé de mener cette campagne de frappes mondiale et où on peut, grâce à des outils à la puissance inédite, traquer, identifier, localiser et éliminer des individus avec une précision proprement sidérante. Les drones ne sont pas la rupture, ils sont une des manifestations de cette rupture, au même titre qu’un raid de F-15E en Somalie. Ils nous renvoient également à la nécessité de repenser, profondément et sans tabou, notre politique antiterroriste. La répression légale ne marche plus, la réponse militaire donne des signes de faiblesse, et aucune solution politique ne semble en vue. Excellente année 2013 à tous, donc.
Le jeudi 13 décembre, nous aurons l’occasion de recevoir, au café Le Concorde, Patricia Allemonière. Grand reporter qu’on ne présente plus, elle nous fera l’honneur de parler de son travail et de ses évolutions. L’état du monde devrait nous permettre d’avoir avec elle des échanges passionnants.
Ecrire sur le jihad, c’est écrire sur une longue série d’échecs, une suite ininterrompue de défaites stratégiques ponctuée de quelques succès tactiques et de contre-offensives maladroites, toutes menées sans que de vrais objectifs aient été fixés.
Décrire le jihad, un phénomène non pas mineur mais malgré tout secondaire, c’est décrire la lutte de quelques milliers de radicaux contre un Occident pataud, indécis, qui hésite entre répression brutale et capitulation, sans jamais trancher.
Etudier le contre-jihadisme en Europe ou en Amérique du Nord, c’est contempler vingt ans d’aveuglement, de présupposés, d’incompréhension, de tâtonnements, d’impasses, d’erreurs et d’inadaptation. C’est aussi constater la complexité croissante d’une lutte qui ne donne pas de résultat probant, et la militarisation d’une réponse à un défi dont personne ne semble, en France par exemple, saisir tous les enjeux. C’est enfin prendre conscience de la faiblesse de son pays, incapable de procéder aux réformes, prisonnier de son passé, sans imagination, sans volonté, engoncé dans ses habitudes, paralysé par les querelles administratives et les chocs d’égos, intoxiqué par quelques vieilles ganaches ressassant leurs obsessions et une poignée d’imposteurs qui vendent du contre-terrorisme comme ils vendraient des implants capillaires. C’est contempler son pays se confronter à la si cruelle réalité de son impuissance.
Qui oserait dire, en effet, que la menace islamiste radicale, désormais connue sous le nom de jihadisme, n’a pas cru depuis plus de vingt ans ? Qui oserait affirmer qu’elle ne s’est pas étendue, qu’elle n’a pas gagné en intensité, qu’elle n’a pas innové, et qu’elle ne cesse de nous prendre de court ? Qui de nos si brillants orientalistes pourra encore affirmer sans rire que les révoltes arabes marquent la défaite inéluctable d’Al Qaïda ? Sans vouloir être outrageusement désagréable, force est de reconnaître qu’à part lancer des réformes à contretemps de nos alliés et allouer des moyens quand on n’a plus besoin, on n’est plus bons à grand’ chose. Une sorte de tradition, me direz-vous.
Reprenons les choses dans l’ordre, si c’est possible. Le terrorisme, tel que le code pénal le définit, a le plus souvent été le fait de mouvements politiques ou séparatistes, poursuivant des buts précis. Dans certains cas, des Etats leur prêtaient même une amicale assistance, financière, logistique, militaire, mais nous restions dans le schéma parfaitement défini d’un acteur politique exerçant une pression sur un Etat par la réalisation d’actions violentes, ciblées ou aveugles. Comme je l’ai déjà souvent écrit, c’est avant tout l’atteinte à la souveraineté nationale qui justifie la mobilisation de la justice française, et, à son service, l’entière communauté des services répressifs.
A défaut d’être simples, les choses étaient donc, somme toute, assez claires : d’une main, l’Etat enquêtait, identifiait et neutralisait les auteurs, et de l’autre main essayait de convaincre les commanditaires que la méthode employée pour atteindre les buts poursuivis n’était ni acceptable ni pertinente, et que les diplomates feraient bien de, rapidement, prendre le pas sur les hommes d’action.
Disons, pour faire court, que cette méthode a été très efficace jusqu’au début des années 90. Depuis 1945, la justice française avait été confrontée à des dizaines d’attentats sur le territoire national, aussi bien perpétrés par des gens sérieux (FLN, OAS, Action Directe, etc.) que par des groupuscules moins crédibles – mais parfois meurtriers, comme les irrédentistes bretons. Les pouvoirs donnés aux services d’enquête par la justice, et à la justice par le législateur, étaient sans commune mesure avec tout ce qu’on pouvait observer dans les démocraties, et les sombres opérations du FBI de Hoover ne pouvaient être comparées puisqu’elles avaient le plus souvent été à la fois clandestines et illégales. En France, le parquet antiterroriste et les services du ministère de l’Intérieur agissaient, eux, en toute légalité. L’incrimination pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » permettait de ramasser tout un réseau, y compris le cousin qui vous avait naïvement prêté sa voiture ou le concierge qui gardait vos lettres pendant que vous prépariez la révolution mondiale et prolétarienne en assassinant des hauts fonctionnaires dans la rue ou des touristes dans les aéroports. On faisait le tri après, quand on y pensait.
Va dire à César que tu as été vaincu par des Gaulois de la Gaule celtique
L’irruption en France de la guerre civile algérienne, à partir de 1992, a lentement changé la donne, mais personne ne s’en est véritablement rendu compte – une constante nationale dont nous devons être fiers. Sans doute l’urgence puis la frénésie ont-elles empêché de prendre de la hauteur.
Dans un premier temps, après les premiers assassinats de Français en Algérie par des Afghans arabes (ah, ce brave Kada Benchiha Larbi – le garçon coiffeur de Sidi-Bel-Abbès, comme l’appelait un ami – et sa bande de dégénérés…), on a commencé à arrêter en France des soutiens du GIA (rappel : aucun observateur sérieux ne dit « les GIA »). Il s’agissait parfois d’arrestations liées à un meurtre, parfois liées à la diffusion d’un communiqué de menaces, parfois d’une simple convocation dans les locaux de la DST ou de la 6e DCPJ, pour un entretien cordial (Ben quoi, tu vas pas pleurer pour une gifle, non plus ? Un grand gars comme toi !). Ces arrestations visaient à la fois à identifier les réseaux de soutien de l’insurrection islamiste, à les casser autant que possible en s’appuyant sur les délits commis, à recruter quelques sources et à envoyer des messages aux responsables des mouvements.
S’agissant de l’ex-FIS et des maquis de l’AIS, son bras armé, les choses étaient assez simples. Le parti dissous disposait à Bruxelles de l’Instance exécutive du FIS en exil (IEFE), une petite équipe de ténors de seconde zone connectés à leur mouvement en Algérie et à l’ensemble de la mouvance islamiste radicale algérienne dans le monde, à commencer par l’Europe (il faut vraiment que je vous raconte ça, un jour). Pour le GIA, c’était plus compliqué, mais il y avait des contacts à Londres, en Suède, en Belgique et en Allemagne, et évidemment des liens avec le Pakistan où tout ce petit monde avait gardé des amis, du temps des grandes heures.
Chacun suivait évidemment avec grande attention les développements des relations entre maquis algériens afin de lire les évolutions des réseaux actifs en Europe, et donc de pouvoir frapper le moment venu. Pourtant, au fil des mois, la scène jihadiste algérienne devint de moins en moins lisible et la belle mécanique justice/diplomatie secrète se grippa. A Paris, certains cherchaient les maitres cachés du jihad algérien – quelques uns cherchent encore – et ne comprenaient pas qu’ils étaient confrontés à une des premières manifestations du jihad mondial, qui bientôt se développerait au Yémen, aux Philippines, en Egypte, dans le Caucase ou en Afghanistan. Du coup, arrêter des terroristes et casser des cellules, tout en limitant la menace immédiate, ne suffisait plus à circonvenir l’ensemble de la mouvance, dont on cherchait les financiers, les idéologues, les inspirateurs, les soutiens et les points de convergence.
S’engagea alors une course contre la montre, d’abord continentale puis planétaire, entre les réseaux jihadistes et les services de sécurité et de renseignement. Ce furent de passionnantes années…
Ramasser les miettes, vous appelez ça la sécurité ?
Deux logiques s’affrontaient, et elles s’affrontent encore : police contre renseignement. Et cette lutte qui se menait dans les couloirs de Beauvau ou dans d’autres lieux moins recommandables était encore épicée par des enjeux qui, au lieu d’être annexes, étaient devenus centraux. Combien de carrières faites sur des arrestations ? Combien de primes très conséquentes versées à tel ou tel haut fonctionnaire pour son rôle supposément décisif ? Combien de ministre paradant devant les caméras, à coup de déclarations martiales, de formules choc, de poses conquérantes ? Inutile de rappeler ici que le terrorisme est, plus que tout autre défi criminel, un enjeu politique majeur dans nos sociétés, et peu importe la rationalité de cet état de fait.
La ST et la PJ estimaient, à raison, qu’il fallait arrêter, casser des réseaux, prévenir, ne pas attendre. Leurs chefs considéraient que nous autres espions, habitués à travailler à l’étranger, n’étions pas impliqués comme eux dans la défense du territoire, et qu’un attentat serait d’abord leur échec. Sur ce dernier point, ils avaient raison, mais penser que nous ne serions pas ulcérés par le succès d’une entreprise terroriste contre notre pays, que nous ne nous sentirions pas frappés au cœur, était pour le moins insultant. Il faut dire que ces policiers d’élite, qui nourrissaient des sentiments voisins à l’encontre de leurs collègues des RG, sans parler des gendarmes, méprisés et surnommés les gardes-champêtres, étaient bien conscients de leur valeur et n’acceptaient pas de notre part nos méthodes et ce qu’ils considéraient comme un refus de jouer en équipe.
Dans leur esprit, me semble-t-il, il y avait comme le sentiment que nous n’aurions dû être que des supplétifs soumis, bien utiles pour leurs moyens techniques ou leurs capacités opérationnelles mais quand même pas bien malins. Le fait que nos chefs soient le plus souvent dociles, pour des raisons plus ou moins avouables, ne pouvait les détromper. On avait beau se réunir pieusement, le mardi matin, dans le bureau du chef de l’UCLAT, la coopération entre services pouvait plus facilement ressembler à la confrontation entre l’inspecteur Valentin et Roberto Texador (Q&A, Sidney Lumet, 1990, avec Timothy Hutton, Nick Nolte, Luis Guzman, Armand Assante et Paul Calderon) qu’à une réunion de catéchèses.
Il faut bien reconnaître, malgré tout, que nos philosophies différaient – et on me dit qu’elles diffèrent manifestement toujours. Cette opposition donnait souvent lieu à des situations cocasses, entre gamineries et mauvaises manières. Comme cette voiture avec gyrophare garée dans la cour d’une certaine caserne du boulevard Mortier, ou ce commissaire entrant dans le bureau du directeur adjoint avec son holster (go ahead, punk, make my day), ou encore ce responsable nous demandant au début d’une réunion de crise le nom de notre source principale dans une certaine affaire. Plutôt mourir, mon vieux, surtout quand on voit comment vos sources, quand vous en avez, sont traitées.
Parfois, l’arrogance, la pression de la hiérarchie politique, et même une forme sourde de compétition (ne nous voilons pas la face) conduisaient à des écarts de conduite bien plus graves. Je me souviens de cet ami me racontant, devant les grilles de la place Beauvau, comment ses collègues d’un certain service avaient suivi, pendant la campagne terroriste de 1995, un policier allant voir sa source infiltrée au sein du GIA et avaient arrêté son indic afin de pouvoir plastronner devant le ministre le lendemain. Des haines inextinguibles sont nées pendant ces heures difficiles et avoir imposé la fusion des RG avec la ST a ressemblé à la fusion du PSG avec l’OM. Ça ne pouvait pas marcher, et ça ne marche d’ailleurs pas, à bien y regarder. Nous, de notre côté, puisque nous ne faisions rien ou si peu, il aurait été difficile de nous surprendre en train de faire autre chose que nous lamenter.
La création d’une équipe anti terroriste inter services, après le 11 septembre, vit même certains donneurs de leçon piller le pot commun dans lequel les autres administrations versaient consciencieusement dossiers et affaires. Il est certes plus facile de copier que d’apprendre ses leçons, mais ça se paie un jour. Mohamed Merah, ça vous dit quelque chose ? Bref, enchaînons, sinon je vais vider mon sac et ça va casser l’ambiance.
Le fait est que le contre-terrorisme est devenu un enjeu de pouvoir aux retombées immédiates, qui fait vivre son petit monde, entre ceux qui hantent les commissions de chaque Livre blanc, les réformateurs hystériques, et les donneurs de leçons qui ne croyaient pas à Al Qaïda en juin 2001 ou ceux qui, en 2002, dissolvaient les équipes travaillant sur l’Europe puisque celle-ci, supposément sanctuarisée, ne risquait plus rien. Ce sont eux, les références publiques françaises en matière de contre-terrorisme. C’est vous dire si on est bien protégés et c’est donc sans surprise qu’on ne peut que constater que rien n’a changé depuis vingt ans, ni dans la doctrine, ni dans l’articulation des services ni dans les buts à atteindre – puisque je veux croire qu’il y en a.
Celui qu’a des lunettes, c’est Rey. Le plus dangereux, c’est Rey. Le plus con, c’est Rey. L’autre, c’est Massart.
L’arme absolue des policiers français dans ces années était, et reste, la commission rogatoire internationale (CRI). De façon finalement très française, nos collègues du ministère de l’Intérieur pouvaient ainsi se mêler des affaires du monde, puisqu’on trouvait toujours un jeune crétin dans une banlieue de Mossoul, dans un hôtel miteux de Peshawar ou même dans la jungle thaïlandaise à jouer avec un M-16. La CRI était précieuse par bien des aspects, et il s‘agissait, comme la Force, d’un puissant allié. Elle permettait à un service de devenir leader (il en faut bien un), elle lui permettait d’obtenir la coopération des services judicaires des démocraties (allez savoir pourquoi la vue d’une CRI n’a jamais fait réagir la police syrienne), et elle marginalisait tous les autres services. Ah non, mon cher camarade, ce que vous me dîtes est passionnant mais tout est versé en procédure et je ne devrais même pas parler à un espion. Encore un rollmops ?
La méthode Bruguière, qui reposait sur la ST et marginalisait les RG, pourtant plus pertinents s’agissant de la lutte contre le jihadisme, connut quand même quelques ratés. Le procès du réseau Chalabi, qui dut se tenir dans un gymnase tant le nombre de prévenus était élevé, aboutit à une gifle judiciaire en janvier 1999 : très peu de condamnations, pas mal de relaxes totales, et la confirmation qu’avoir prêté votre voiture à votre imbécile de cousin parti venger le Prophète (QLPSSL) en tuant des enfants ne faisait pas de vous un fou de Dieu. Ou alors un crétin de Dieu ?
Après le 11 septembre, j’assistai à quelques réunions secrètes d’anthologie au cours desquelles j’entendis de véritables perles. Ces moments, fascinants pour le professionnel du renseignement que j’étais à l’époque comme pour l’historien que j’avais failli être, m’affligèrent véritablement car j’y pris conscience de l’ignorance ou de l’aveuglement de la plupart de nos chefs. Ainsi donc, même eux ne lisaient pas nos notes, et très peu, par ailleurs, semblaient avoir pris conscience du caractère inédit de la menace contre laquelle nous luttions. Je compris alors, en écoutant ces vieux routiers du contre-espionnage rappeler avec effroi que les terroristes du 11 septembre s’étaient dissimulés dans nos sociétés (rendez-vous compte, les fumiers), que ceux qui veillaient à la bonne organisation de notre défense n’y étaient pas du tout. Demandez à l’entraîneur des Washington Red Skins de prendre en main le Spartak de Moscou…
Entre choc générationnel, idées fixes, mépris pour ces jeunes hommes un peu exaltés et manifeste incompréhension du monde qui changeait à vue d’œil, il y avait de quoi être inquiet. Certains responsables pensaient qu’il ne fallait toucher à rien, d’autres qu’il fallait réformer à tout prix, quelques mythomanes issus d’autres administrations (je pense ici à au moins un transfuge de l’Education nationale qui donna une autre ampleur au mot imposture) rêvaient d’opérations spéciales et de recrutements offensifs, et bien peu pensaient à la menace plutôt qu’à leur carrière… Quand il faut monter sur les remparts et que vos chefs choisissent la couleur de leur tunique, vous savez que vous allez avoir un problème.
Assure-toi qu’il s’est recouché
Les attentats du 11 septembre furent évidemment un choc en Europe où les services étaient mobilisés, (sauf en Allemagne, où on voyait essentiellement dans la lutte contre le jihadisme une idée fixe raciste) et redoutaient plus ou moins consciemment un big one – mais personne ne pensait que cela pourrait être autre chose qu’une nouvelle attaque contre une ambassade. Si on trouvait dans tous ces services des analystes conscients de la nature de cette nouvelle menace, aucun n’avait vraiment envisagé la réalisation de ce qu’il faut bien considérer comme une véritable rupture.
Le cataclysme au sein de la communauté américaine du renseignement fut plus provoqué par l’ampleur de l’échec du système, dans son ensemble, que par un refus de comprendre le phénomène. D’abord réticents ou dubitatifs, les services de Washington, confrontés aux attentats de 1996 en Arabie saoudite, puis aux remarquables attaques simultanées de 1998 au Kenya et en Tanzanie, et enfin à l’opération de 2000 contre l’USS Cole au Yémen, commençaient à se faire une idée du merdier qu’il fallait combattre. Avec le recul, il ne me semble pas que la doctrine impériale ait, depuis, vraiment changé sur le fond : toujours une forme raffinée de vengeance, tempérée par une touche de justice. Seule l’ampleur changea et aux attaques du 11 septembre répondit le déclenchement de la plus vaste campagne anti terroriste de l’Histoire, à la fascinante brutalité.
Peut-on dire que l’Administration Bush fit de pertinents constats au sujet du jihadisme ? Portée par les théories, somme toute assez séduisantes, des néoconservateurs et poussée par les obsessions de Dick Cheney et de Paul Wolfowitz, elle se servit de l’islamisme radical combattant pour nourrir un vaste projet stratégique de refonte du Moyen-Orient. On ignore souvent que cette stratégie s’accompagna d’un authentique effort d’ouverture vers la région, mais doit-on être reconnaissant au pyromane du verre d’eau qu’il vide sur le brasier qu’il vient de provoquer ? La logique de l’Administration Bush en matière de contre-terrorisme fut très largement répressive, entre soif de vengeance et contemplation de sa propre puissance.
Pendant un peu plus d’une semaine après le choc, l’Empire resta muet. Nous pressentions qu’à la stupeur allait rapidement succéder une colère froide. Le 12 septembre, j’avais dit à mon équipe : Nous nous sommes préparés pendant des années pour un moment comme celui-là, et mon chef avait ajouté, en pointant du doigt une carte de l’Afghanistan que montrait CNN : Il faut se demander si eux ont conscience de ce qu’ils ont déclenché et de ce qu’ils vont ramasser.
Le fait est que nous fûmes débordés, immédiatement, aussi bien par l’ampleur des attentats que par celle de la riposte impériale. Qu’aurions-nous fait si un groupe basé à l’étranger nous avait infligé de telles pertes humaines et de tels dégâts matériels ? La réponse militaire ne faisait pas de doute, et l’issue de l’expédition afghane ne change rien à la donne. Face à des centaines de combattants jihadistes et à leurs milliers d’alliés taliban, comment envisager sérieusement une action judiciaire classique ? Et comment envisager, politiquement, l’inaction ? Comment justifier auprès de son opinion le refus de l’option militaire ? Ceux qui étaient aux affaires à l’époque à Paris peuvent bien dénoncer l’inefficacité de la politique de la canonnière, on ne se souvient pas les avoir entendus proposer d’alternatives. Et pour cause. Quand on ne croît pas à la réalité d’une menace et qu’elle vous surprend dans votre sommeil…
L’intervention militaire en Afghanistan, que j’ai longuement évoquée ici, a été la première indéniable illustration de la nature décidément évolutive du défi jihadiste. Manifestement, les moyens judiciaires classiques ne suffisaient plus à circonscrire une menace mondiale dont les membres étaient mobiles, rapides, de plus en plus professionnels et capables de mener, au Moyen-Orient des actions de guérilla, et en Europe des actions purement clandestines. Eux pouvaient tout faire, se jouaient des frontières, tandis que nous étions, pour des raisons parfaitement compréhensibles, soumis aux lois qui font, par ailleurs, la force de nos démocraties. Sauf que la loi, c’est bien joli, mais ça n’a pas réponse à tout, quoi qu’on pense en France où on légifère sur à peu près n’importe quoi.
Le choix d’intervenir militairement en Afghanistan répondait, en réalité, à un impératif sécuritaire immédiat. Parachuter des agents du FBI avec des mandats aux portes des camps de Khalden ou de Darunta n’aurait sans doute pas eu le même impact que les frappes de B-52 et les raids de forces spéciales. Mais sans aucun doute eut-il mieux valu que les jihadistes et autres combattants soient d’abord traités selon les conventions de Genève puis, après examen, remis à la justice. Quitte à innover, il y avait là matière à associer justice et armée, sans tomber dans l’inconnu juridique d’un statut bâtard (« ennemi combattant ») ou l’excessive judiciarisation du champ de bataille dont on débâtait ces jours-ci entre gens de bonne compagnie. Le fait est qu’il n’existait aucune réponse prête à ce cas de figure inédit, et le fait est que, onze ans après, rien n’a été inventé alors que nous allons – peut-être – bientôt combattre au Mali contre des terroristes. Prisonniers de guerre ou terroristes présumés mis en examen sur le champ de bataille ? Personne ne semble savoir, et surtout pas ceux qui devraient savoir.
Ceux qui condamnent les interventions armées occidentales, au nom d’un souverainisme le plus souvent bien nauséabond, n’ont manifestement pas réfléchi à l’ampleur de la menace – quand ils ne l’ont pas niée – et, évidemment, ne proposent rien. Face à des groupes de petite taille, géographiquement localisés, l’action judiciaire, avec ce qu’il faut d’adaptations et de coopération internationale, a toujours donné satisfaction. Nous sommes, en revanche, loin du compte face à la mouvance jihadiste, souple, imaginative, aux foyers de recrutement multiples, aux motivations différentes et aux détestations communes.
Le prix s’oublie, la qualité reste
Je me souviens parfaitement de ces photos satellite des camps de Darunta sur mon bureau, en octobre 2001. Elles furent remises à l’Empire quelques heures plus tard, et il me plaît de penser qu’elles ont servi à préparer les raids qui ont écrasé les infrastructures d’Al Qaïda et de ses alliés. Dans notre esprit, et bien avant les attentats de New York et de Washington, il ne faisait pas de doute que nous livrions une guerre. Il ne s’agissait pas pour autant d’abattre les suspects dans les rues de nos villes, mais le constat de notre impuissance était terrible. Pas un seul d’entre nous n’imaginait l’ampleur des attentats de septembre 2001, mais cette catastrophe, outre qu’elle révéla les failles du dispositif impérial, nous confirma dans nos craintes. Nous étions en guerre, et nos méthodes nous contraignaient, comme dans une partie mondiale de Space Invaders, à tenter de parer les attaques.
Les pudeurs de nos chefs avaient fait des services de renseignement extérieurs de simples prestataires des services intérieurs, contraints de coopérer avec les autorités locales, fuyant toute activité clandestine, évitant les risques comme on évite un malade de la peste. Cette stratégie, directement héritée du fiasco du Rainbow Warrior, avait entrainé depuis des années une terrible perte de compétences, la disparition progressive de la culture de l’action secrète et la montée en puissance d’une génération de cadres dont bien peu avaient le courage de dire à leurs chefs qu’il fallait se mouiller. Cette dégradation du dispositif n’est, évidemment, pas pour rien dans la montée en puissance, concomitante, des services de renseignement judiciaires, y compris à l’étranger, y compris loin, très loin de l’Europe. Comme le dit un soir de crise un directeur adjoint, « nous sommes le meilleur service de renseignement du 20e arrondissement ». Effet garanti sur la troupe.
Inutile de nier les grandes ambitions du Ministère de l’Intérieur. Inutile de réfuter ses arguments selon lesquels il fallait, pour gérer la menace, aller la combattre à sa source. Ainsi donc, les policiers français, fidèles à leur mission, occupaient sur la ligne de front une place laissée vacante par une administration qui, en tout cas à l’époque, se ridiculisait régulièrement en diffusant, pour se couvrir, des notes indigentes dont aurait eu honte un jeune journaliste de la Pravda.
Loin de moi, donc, toute volonté de blâmer mes anciens collègues de la place Beauvau ou du 15e arrondissement.Si on pouvait, en effet, leur reprocher leur manque de courtoisie, il nous était hélas difficile de contester la profondeur de leur engagement pour la sécurité de notre pays, illustrée par leur réactivité, leur imagination, leur audace – leur culot ? – et le courage de leurs chefs. A cette époque, il n’était pas rare de voir revenir de réunion un de nos collègues, écœuré, demandant à mi-voix s’il existait des passerelles entre administrations. « Ne cherche pas, on a déjà essayé », lui disions-nous.
Un matin, je filai à Amman y rencontrer une poignée de garçons un peu turbulents – la mission fut un échec complet – juste pour que mon service puisse se prouver qu’il était capable de projeter en 24 heures un blanc-bec de mon espèce. A l’aube des années 2000, cet aveu d’un de mes chefs me consterna. On en était donc là, à vérifier, au prix de plusieurs dizaines de milliers de francs, que si on allumait une lampe munie d’une ampoule on aurait de la lumière ?
Nos collègues policiers, certes ambitieux, certes convaincus d’être des seigneurs quand nous n’aurions été que d’aimables amateurs, illustraient ce vieux précepte qui veut que la nature ait horreur du vide administratif. Puisque nous ne pouvions rien faire seuls, puisque nous refusions de faire en secret, alors ils le faisaient, au grand jour, avec une CRI, avec des téléphones civils que la planète entière pouvait écouter. Je me souviens encore de l’effroi sur le visage d’un DG quand il découvrit que le policier membre de la mission commune que nous venions d’envoyer sur une scène d’attentat, au Moyen-Orient, parvenait à transmettre à sa hiérarchie des renseignements avec cinq ou six heures d’avance sur notre homme. Et que, du coup, ses renseignements, recueillis en commun sur le terrain, arrivaient chez son ministre avec douze heures d’avance sur notre propre note…
En nous expliquant qu’ils remontaient à la source de la menace, les policiers nous expliquaient en fait qu’ils faisaient notre métier en plus du leur. Croyez-moi, ça pique les yeux. Mais au moins le travail était-il fait, et ce constat nous consolait, à défaut de nous satisfaire.
Moi, mon truc, c’est la loi, pas toi ?
Le paradoxe était délicieusement gaulois. Nous étions en guerre (nous le sommes toujours, d’ailleurs), et elle était faite par des policiers. La chose aurait plu à Fouché, elle plaisait assurément à bon nombre de nos responsables, qui passaient le dossier dès qu’il devenait un peu chaud. L’affaire des menaces contre le rallye Paris-Dakar-Le Caire, en janvier 2000, que j’ai rapidement relatée ici, fut littéralement arrachée des mains de la police pour nous être confiée. Et si je retire une réelle fierté de la gestion de cette crise, je ne peux m’empêcher de penser que nous ne l’avons pas conclue comme nous aurions dû le faire, puisque Mokhtar Belmokhtar, le borgne le plus célèbre du Sahel, est encore en vie, et qu’il nous menace même.
Lorsque vous demandez à des militaires de réaliser des missions de police, ça se passe rarement bien. Mais lorsque vous demandez à des policiers de faire la guerre, rien ne se passe, ou si peu. A l’aide de leurs CRI, de leur très habile stratégie de coopération avec les grands services occidentaux, de leurs relations de confiance avec quelques homologues au Moyen-Orient, les policiers français voyaient venir la plupart des coups. Mais rien n’était fait contre les structures terroristes embusquées au Niger, en Somalie, au Yémen, et aucune stratégie nationale ne se dessinait. La partie de Space Invaders était simplement devenue multi-joueurs.
Les prises d’otages en Irak donnèrent l’occasion de démontrer un savoir-faire, et un potentiel, au point que l’unité de contre-terrorisme fut un temps surnommée « service de contre-kidnappings ». L’appellation était flatteuse, car elle reconnaissait le talent et l’engagement de ceux et celles qui travaillaient à libérer nos compatriotes, même ceux qui étaient de parfaits imbéciles inconséquents, mais elle était aussi, à bien y réfléchir, cruelle : qu’était devenu le contre-terrorisme ? Qui analysait la menace, ses évolutions, ses pics et ses creux ?
Dieu sait qu’elle avait pourtant évolué. L’Europe avait été assez aisément nettoyée de ses réseaux en 2001/2002, ce qui avait semblé conforter nos Weygand et nos Gamelin dans la certitude que se désengager du Vieux continent avait été un choix pertinent. Sauf que ce désengagement n’avait pas donné lieu, quoi qu’on dise, à une croissance exponentielle des opérations clandestines ou à ce fameux recentrage, maintes fois annoncées, sur le « cœur de métier ». Et sauf que l’apparition de filières liées au conflit irakien, dès 2003, avait redonné au jihad européen une impulsion, encore accrue par notre enlisement en Afghanistan. En 2004 à Madrid et en 2005 à Londres, preuve fut cruellement faite que l’Europe n’était pas sanctuarisée. L’évolution des modes opératoires – des kamikazes au Royaume-Uni – et la détermination sans faille des terroristes, comme à Leganés, confirma que l’action judiciaire classique ne suffisait plus. Que faire face à des hommes qui veulent mourir en vous tuant ? La lecture d’une commission rogatoire pourrait bien ne pas suffire, et on a vu à Toulouse comment ça peut finir – et ce ne sont pas les lamentables jérémiades corporatistes (téléchargeables ici) d’un syndicat de police qui y feront quelque chose. Faut casquer, gros père, faut casquer.
Animal factory
De même, le recours à l’emprisonnement, dans le cadre de peines de prison infligées par une justice indépendante – et, en France, spécialisée – a démontré sa totale inefficacité. Je ne suis pas partisan des exécutions extrajudiciaires ou des systèmes d’exception, mais le fait est qu’emprisonner des terroristes n’est utile que tant qu’ils restent enfermés. Depuis plus de dix ans, chacun sait au sein de la communauté du renseignement que les peines de prison, mises en place dans un Etat de droit pour punir, isoler puis réinsérer dans la société des criminels, ne sont d’aucune utilité contre les radicaux. Qu’ils soient nazis, révolutionnaires marxisants ou jihadistes, aucun ne sort de détention, à l’issue de sa peine, calmé, convaincu de s’être égaré dans la violence et d’avoir eu tort de tuer des innocents pour sa cause.
Pire, la prison est devenue un lieu de radicalisation, de recrutement, voire d’organisation de réseaux, et les administrations carcérales ne peuvent qu’avouer leur impuissance face à un phénomène qu’elles ne peuvent combattre autrement que par des mesures disciplinaires qui, à terme, font le jeu des fauteurs de troubles en les stigmatisant. En France, ceux qui mènent les contestations religieuses dans les prisons sont finalement déplacés vers d’autres centres de détention, où ils recommencent. Ainsi, au lieu de les isoler, l’administration française n’a d’autre solution, pour les sanctionner, que de leur permettre de poursuivre leur œuvre de prosélytisme. Notre impuissance, malgré les efforts des uns et des autres, est totale, et le constat, lors des réunions du G8 de 2005, n’avait pas manqué d’amuser nos collègues russes, dont les méthodes sont nettement plus expéditives. Si Guantanamo a été un gâchis juridique et diplomatique, il faut en revanche convenir qu’on y a appris bien des choses intéressantes, dont l’existence d’un homme dont la traque a conduit jusqu’à Oussama Ben Laden. Soupir d’aise.
Il ne s’agit aucunement ici pour moi de promouvoir la peine de mort, des traitements inhumains ou une violence étatique sans nuance. Le fait est, simplement, que nos outils actuels n’apportent pas de solution satisfaisante, dans le respect de nos valeurs, à ceux dont la mission est de lutter contre le terrorisme. Le dernier numéro de la vénérable Revue de la défense nationale (RDN) établit ainsi quelques constats intéressants, à défaut d’être indiscutables, sur ce point.
Qu’est-ce qui te gêne, toi ?
La question de la pertinence de la solution carcérale, comme celle de l’efficacité à moyen terme de la réponse pénale, et même comme celle de l’action armée, n’est pas seulement légitime, elle est inévitable. Comme d’habitude, je n’ai pas de solution, mais je constate simplement, pour le peu de temps qu’il me reste à travailler sur le terrorisme, que la France, qui disposait d’une solide expertise, a laissé filer le temps et se réveille, après l’affaire Merah, dans une situation d’extrême vulnérabilité.
Plus grave, notre volonté, affichée mais manifestement mollissante, d’aller combattre au Mali nous place dans la même situation que l’Empire lorsqu’il lui fallut détruire avec des moyens militaires classiques des groupes terroristes devenus de véritables mouvements de guérilla. Au Sahel comme en Somalie, au Yémen comme en Irak, aux Philippines comme au Pakistan, des organisations qui relèvent du code pénal ne peuvent plus être sérieusement affrontées qu’avec des moyens militaires. Depuis 2001, la mouvance jihadiste a déjà mué plusieurs fois, perdant son centre (AQ core) au profit d’affidés innovants (Irak, Yémen, Algérie et Sahel, Somalie/Kenya), suscitant des vocations, déléguant à de brillants héritiers en Asie centrale le soin d’avancer et de promouvoir le jihad. En Europe, les réseaux structurés ont disparu, remplacés par des individus isolés agissant sur ordre ou des cellules autogénérées saturant les défenses. Jihad global et jihad local sont plus que jamais imbriqués, et les polémiques religieuses qui n’agitaient avant que les révolutionnaires du vendredi sont désormais reprises et alimentées par des salafistes de plus en plus audacieux, qui sont la dernière étape avant le terrorisme.
Posons la question brutalement. Sommes-nous en mesure de répondre à ces nouveaux défis ? L’expertise française existe-t-elle toujours ? Il est permis d’en douter.
Comme aux Etats-Unis depuis 2001, le terrorisme est devenu un enjeu industriel et administratif. Les logiques d’appareils ont remplacé, dans bien des cas, l’accomplissement de la mission. L’acharnement avec lequel les anciens de la ST étouffent toute velléité de recréer de véritables RG illustre à merveille, en plus de certitudes pourtant démenties par les faits, la survivance de rivalités d’un autre âge. Les auteurs du rapport sur l’affaire Merah (téléchargeable ici) l’ont écrit, certes très poliment, mais ils l’ont écrit quand même : perte de compétences, mauvaise coordination, manque de formation, absence de confiance, etc. Le constat est désastreux, et force est de constater que si les uns et les autres avaient passé plus de temps à travailler au lieu de regarder chez le voisin s’il a plus de primes ou de RTT, certaines dérives auraient pu être arrêtées. Ce n’est pas le tout, de vouloir le pouvoir, encore faut-il avoir les épaules.
Les temps sont durs, Camille.
Avoir définitivement mis la main sur la lutte contre le terrorisme aurait dû donner aux grands vainqueurs de cette lutte de vingt ans une autre attitude, plus responsable. Hélas, certains restent manifestement tributaires du travail des autres, en France comme à l’étranger. Le temps des sources humaines intelligemment recrutées et correctement traitées est bien passé de mode, et on s’appuie, toujours plus, sur le bon vouloir de grands alliés. Ailleurs, dans d’autres services, la mécanique administrative s’est emballée, et comme elle ne tournait déjà pas bien, vous imaginez son état. Les indicateurs, les tableaux de bord, les réunions de comptables ont remplacé le cœur du métier. Comme au temps béni, non pas des colonies mais de l’Union soviétique, l’administration passe plus de temps à se contrôler elle-même qu’à agir.
Il a été révélé récemment que les structures de coordination mises en place dans l’Empire après le 11 septembre produisaient essentiellement des foutaises. D’un strict point de vue technique, cette découverte n’a rien de surprenant et est même plutôt logique. Engagé dans un conflit mondial, enseveli sous sa propre puissance, l’Empire a multiplié les agences et les intiatives, alourdissant du même coup sa communauté du renseignement. Le récit de la traque d’OBL par Peter Bergen, par exemple, met en scène une petite équipe d’acharnés, soutenue par des moyens colossaux. L’expérience montre qu’il vaut mieux une poignée de gros cerveaux qu’une pléthore de cerveaux médiocres, ne serait-ce que pour des raisons d’organisation.
La croissance trop rapide d’une structure met celle-ci en danger : elle se fragilise, elle risque de se disperser, de perdre de vue ses missions, son premier métier. Comment intégrer des contingents de jeunes cadres, auxquels, en plus, des recruteurs ont vendu du glamour et de la gloire alors qu’il s’agit d’abord de remuer la boue et de recoller des milliers de morceaux ? Croyez-moi, ça ne se passe pas si bien, et avoir décidé de n’embaucher que des forts en thème quand le Quai, de son côté, réduisait sa voilure, a conduit à bien des erreurs d’orientation. Et le problème est voisin s’agissant des officiers. On trouve dans certains couloirs une telle proportion de jeunes brevetés de l’Ecole de guerre qu’on a l’impression de visiter un état-major de force. Brillants civils comme militaires, tout le monde attend une carrière, des promotions, des missions. Le hic, c’est que beaucoup de ces beaux esprits sont trop pressés. Dans le renseignement, ça n’est vraiment pas une qualité.
La course à la production, de notes, de dossiers, d’opérations (appelons ça comme ça, par charité chrétienne), la crainte permanente, si caractéristique du ministère de la Défense, de déplaire ou de faire une boulette paralyse un système qui, de toute façon, n’aime guère les pensées hétérodoxes – mais qui survit grâce à elles. Face à cette lourdeur, face à ce centralisme démocratique que Staline a sans doute volé au génie français, il était naturel que le ministère de l’Intérieur sorte grand vainqueur d’une confrontation de méthodes, mais aussi de réseaux et de personnes.
La pensée est donc sclérosée. Les liens entre les services et le monde universitaires sont ténus, incomplets. Les grands penseurs que nos dirigeants politiques adoubent ou flattent dans les salons de la République, malgré leur ignorance crasse des réalités du jihadisme, sont plus écoutés que les analystes des services spécialisés. Et ces derniers n’ont ni le temps ni l’envie d’aller écouter un conférencier ou de lire les actes d’un colloque. Sans parler du mépris des uns envers les autres, constant, solide, porté comme une médaille.
Du coup, qui réfléchit VRAIMENT ? Qui discute encore du terme de « guerre », sinon ceux qui répètent les lieux communs du moment en espérant obtenir des postes, ou ceux qui, n’ayant jamais rien compris, ne comprennent toujours rien ? La guerre ne serait-elle, immuablement, que le choc dans une plaine ou un bras de mer de deux formations militaires pareillement organisées ?
Qui, donc, dans ce pays envisage le phénomène de l’islam radical combattant dans sa globalité, des poussées salafistes en Tunisie, en Libye ou en Egypte aux maquis caucasiens en passant par l’irrédentisme du sud de la Thaïlande, le Sahel ou la mystérieuse Asie centrale ? Depuis 2001, la doctrine française n’a pas évolué, et seuls les textes répressifs se sont, certes utilement, étoffés. La seule évolution visible a été la fusion entre les RG et la DST, dont on a pu mesurer l’extrême efficacité à Toulouse au printemps.
Y a-t-il une doctrine ? Une stratégie ? Nationale ? Internationale ? Des relais ? Une offensive médiatico-intellectuelle conçue sur plusieurs années pour détacher du jihadisme une population qui trouve dans cette idéologie, que ça plaise ou non, des réponses ? Entre angélisme et racisme, entre orientalisme dévoyé et pains au chocolat populistes, qui se lance ? Qui écrit des notes désagréables à nos chefs ? Les liraient-ils, de toute façon ? Nous avons cru compenser notre incapacité à nous adapter à l’adversaire par un accroissement des moyens. L’ennemi s’est déplacé, a pris des coups, s’est adapté, et il a su rebondir avec une agilité qui nous était désormais interdite par notre montée en puissance. Je crois, plus que jamais, à l’articulation entre les services clandestins et judiciaires. Je crois à l’importance de l’action légale et à la nécessité de l’action illégale, je crois au soft power et aux raids de drones, je crois qu’il faut avoir une doctrine mais pas de dogme, je crois aux forces spéciales de l’analyse, à ces policiers, espions, diplomates, militaires, universitaires, qui ruent dans les brancards, et je crois au besoin impérieux d’avoir des chefs qui n’ont pas peur et qui ont des convictions. Forcément, donc, je n’ai pas d’espoir.
Je n’ai vu qu’une seule saison de 24, la deuxième, et je dois avouer que les dernières heures ont été éprouvantes. Initialement séduit par le procédé, j’en ai été rapidement lassé, et ce n’est que par pure rigueur intellectuelle que j’ai choisi d’aller au bout de l’intrigue. J’ai même souvenir d’avoir ressenti un léger malaise devant ce qui m’a semblé être, sur la fin, une incohérence dans le comportement du Vice-Empereur, mais bon, c’est loin tout ça.
En réalité, je n’aime pas 24, même si l’idée de départ est brillante et pose de passionnantes questions en terme d’écriture cinématographique. Autant le dire tout de suite, les histoires sont idiotes (je les ai lues sur les nombreux sites de fans), les rebondissements absurdes, les personnages ont la psychologie d’une huître et l’omnipotence de Jack Bauer a un côté lassant. Quant aux dialogues, ils ont le naturel des pires films de Rohmer.
C’est pourtant avec gourmandise que j’ai lu l’essai de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, 24 heures chrono : le choix du mal (PUF, 2012). L’analyse de la série par un garçon aussi brillant promettait d’être passionnante, tant j’avais été impressionné par la qualité de son précédent ouvrage, tiré de sa thèse, La guerre au nom de l’humanité. Tuer ou laisser mourir (PUF, 2012).
Dans la lignée d’un Pierre Bayard (Qui a tué Roger Ackroyd ?, Editions de Minuit, 1998) ou d’un Emmanuel Burdeau (La passion de Tony Soprano, Capricci Editions, 2010) , Jeangène Vilmer se livre à une véritable lecture critique, érudite et attentive, sans snobisme et sans idolâtrie.
Délaissant une approche technique, il s’empare de la série et l’analyse d’un point de vue moral, en la replaçant dans le contexte de l’Empire post-11 septembre. Ce faisant, il aborde des sujets centraux, à commencer par le recours à la violence illégale et à la torture et, comme à son habitude car ce garçon est brillant, lance des formules définitives, dont celle-ci : « Si l’on ne peut jamais tout surveiller, le risque n’est jamais nul ».
A partir du personnage de Jack Bauer, dont la posture christique est parfaitement explicitée, l’auteur décortique l’ensemble de la série, citant ses personnages, ses scénaristes, ses producteurs, cassant l’image de brutalité minérale qui s’en dégage parfois et que relaient nombre de commentateurs. Dans Le jardin des supplices, la réflexion devient proprement renversante de clarté alors que le sujet – torture et renseignement – conduit le plus souvent à des discours moralisateurs déconnectés de la terrible réalité du terrain. C’est ainsi dans ce petit ouvrage (170 pages) que j’ai lu l’argumentation la plus solide et la plus convaincante contre la torture, loin des discours théoriques auxquels, comme vous l’imaginez, la brute épaisse que je suis est le plus souvent insensible.
A mesure que l’on avance dans la lecture de cet essai, on est saisi par l’implacable rigueur du raisonnement, la solidité des références – on passe sans mal de Jack Bauer à Charles Baudelaire – et l’insolente aisance de l’auteur. Celui-ci parvient, sans jamais être pédant ou hermétique, à présenter au public les tourments moraux du contre-terrorisme et de la défense de l’Etat. Sa conclusion est, ainsi, d’une audacieuse franchise, assumée et probablement attristée : « 24 offre en réalité une troisième voie entre l’utilitarisme cynique et l’idéalisme naïf. L’utilitarisme prétend annuler les dilemmes : 24 montre au contraire qu’ils sont parfois insolubles, qu’il y a donc des impasses morales et que la vie est tragique. L’utilitarisme innocente le mal, 24l’assume. Dans la lignée de Machiavel et de Walzer, la série fait « un choix du mal qui se comprend et qui se donne pour tel à celui qui le fait et le prend pour soi ». 24, c’est le mal se connaissant. » (Page 159).
Bravo. Moi, je dis bravo. Et je m’incline. Notre septième concitoyen capturé le 20 novembre au Mali, cette fois par le MUJAO – qui N’EST PAS UNE DISSIDENCE D’AQMI – est là pour confirmer l’extrême pertinence de la stratégie française contre les jihadistes au Sahel. Manifestement, les petits gars d’AQMI et leurs alliés ne sont pas vraiment impressionnés par les déclarations martiales de notre Président, mais, comme ils ne sont pas non plus tombés du dernier drone, ils font tranquillement croître leur cheptel de Français. Du coup, ils peuvent se sentir libres d’en liquider un, histoire de montrer à la France qu’ils ne se laisseront pas faire, un peu comme des John McLane du jihad annonçant, moqueurs : Maintenant, j’ai une arme !
Oui, je sais, la déception est terrible. Nous qui pensions que les menaces allaient suffire, nous qui étions certains que la force de nos convictions laïques et progressistes allait contraindre l’ennemi à se rendre sans combattre, nous voilà obliger de passer à l’acte. Sauf que voilà, finalement, ça n’est pas si simple, et puis on n’en a pas tellement envie. A force de fréquenter certains cercles bien connectés, j’en viens même à me demander si nous avions vraiment prévu de combattre. Mais quand on voit la fermeté avec laquelle ce pays est dirigé, tous les doutes sont permis.
Pourtant, à bien y regarder, le ridicule achevé de la situation n’a rien de bien surprenant, et paraît même cruellement logique. En avril dernier, j’ai longuement présenté, de mon humble point de vue, les origines de la crise que subissent les habitants de la région, avant, car je suis la proie des idées fixes, de revenir sur nos projets d’intervention puis d’en préciser les risques. Il y a encore un mois, je fondais mes quelques remarques sur la certitude, bien naïve, que nous savions où nous allions, à peu près de quelle façon et avec quels moyens, que toutes les remarques agressives de nos dirigeants étaient le reflet d’une ferme résolution, et que la guerre que nous annoncions sur tous les tons « dans les prochaines semaines » allait exprimer la volonté de la France (ici, adopter un ton solennel).
Après tout, quand on pointe du doigt, depuis le printemps, des ennemis, et qu’on annonce qu’on est en train de monter une coalition pour les déloger du Nord Mali, on est en droit d’espérer qu’il ne s’agit pas que de rodomontades. Parce que, en face, les méchants garçons d’AQMI et consorts, ils sont vraiment méchants. Et ils n’ont aucun humour. Quand on leur dit qu’on va les ratiboiser, ces imbéciles le croient et, forcément, parce qu’ils ont leur petit orgueil, ils se formalisent.
Pensez donc. Pendant quinze ans ou presque, ils ont bâti leur domaine, défiant les puissances régionales (question : l’Algérie est-elle une puissance régionale ? Vous avez trois heures), fragilisant les Etats du champ, s’alliant avec leurs camarades de jihad en Somalie, au Nigeria, jusqu’au Yémen, accompagnant la résurgence de réseaux terroristes en Tunisie ou en Libye. Pendant quinze ans, on les a scrutés, suivis, étudiés, on a payé des rançons et fait libérer quelques nuisibles avant de, soudainement, en juillet 2010, tenter d’en corriger quelques uns. On a même essayé, en janvier 2011, de libérer par la force deux jeunes hommes enlevés au Niger. Malgré le bilan dramatique de ces deux actions, je reste, par ailleurs persuadé qu’il vaut mieux avoir essayé et n’avoir pas pu plutôt qu’être resté paralysé par les doutes, puis les remords.
Discrètes avant les élections présidentielles, les autorités françaises, après le changement de Président puis de majorité, ont paru d’un coup pleines d’allant. Très vite, des constats sévères ont été faits par les ministres concernés, et par le chef de l’Etat lui-même. On a parlé de solution militaire, d’intervention inévitable, de soutien français. On a commencé, dès juillet, à bâtir une coalition avec les Etats de la région, à étudier des plans de bataille, à recenser les moyens et à préparer une validation internationale.
A Paris, il ne faisait de doute pour personne que les forces françaises en seraient, au moins pour le ciblage, l’accompagnement des unités africaines affectées à l’opération par la CEDEAO, et sans doute quelques frappes précises contre des émirs, sans parler des otages. La presse spécialisée et quelques blogs de référence ont opportunément diffusé des détails sur nos unités déployées sur place depuis des mois. Dès juillet, il m’avait été dit que la reconquête du Nord Mali serait « notre prochaine guerre », mobilisant hommes, moyens, argent. Les hommes de l’art évoquaient des actions spéciales, des opérations audacieuses, celles qui ont fait la réputation de l’armée française.
Et puis, sournoisement, le ton a changé. Alors que l’Empire, échaudé par l’attentat du 11 septembre contre son consulat à Benghazi, changeait de posture et décidait enfin, après des années d’hésitation, d’y aller, la France semblait mollir. « Pas de troupes combattantes », a-t-on entendu. « Que des unités africaines », a-t-on précisé. Puis, on a accéléré le processus diplomatique et militaire, on a tenu la main de nos partenaires africains aux Nations unies, on a obtenu de haute lutte un peu plus de 3.000 hommes et on s’est laissé aller à confier que l’opération aurait lieu rapidement. Dont acte.
Dès juillet, Laurent Fabius a, fort justement, qualifié les terroristes d’AQMI d’ennemis. Au mois de novembre, au cours de sa conférence de presse, le Président a clairement indiqué que « notre sécurité [était] en jeu ». Quelques jours avant, son ministre de la Défense, M. Le Drian avait indiqué qu’il n’y aurait pas d’appui aérien de la part de la France au profit de la coalition africaine. Du coup, un esprit fragile comme le mien s’est troublé. AQMI et ses alliés sont des ennemis, une menace directe, mais on ne les combattra ni au sol ni dans les airs ? Donc, seulement du renseignement, de l’accompagnement et du travail d’état-major ? Peut-être aussi un concours de poésie au mess ? Non ? Tant pis, ça aurait eu de la gueule, autour du feu de camp, un peu de Rimbaud.
Alors ? Alors, la France, soucieuse de ne pas apparaître comme une nation impérialiste, désireuse de ne pas attiser les tensions avec l’Algérie (qui est un des nœuds du problème) se tourne vers ses partenaires africains et leur dit, en substance : Les amis, on a un problème, une bande de débiles nous enlèvent des gars et menacent nos ambassades, mais on n’ose pas aller les corriger et donc, bande de petits veinards, vous allez faire le boulot pour nous. Non, ne nous remerciez pas, c’est tout naturel. Comment, avec quels moyens ? Allons, ne faites pas les mijaurées, ça va bien se passer. Du soutien ? Vous n’y pensez pas…
En fait, la France ne veut pas jouer les puissances impériales – et de toute façon, elle aurait du mal, dans son état – mais elle force quand même la main de pays parmi les plus pauvres du monde pour aller castagner des terroristes qui vivent à la dure depuis vingt ans. Question impérialisme à peine assumé, ça se pose quand même là. Et l’issue fait frémir.
Pas de troupes combattantes, pas d’appui aérien. Soit. Et en face ? Environ 3.000 hommes plus ou moins motivés, dont un millier de vraiment sérieux selon les estimations de Washington. Mobiles, aguerris, disposant de soutiens locaux. Face à eux, entre 3.000 et 5.000 soldats africains pas motivés, mal armés, mal commandés, pas habitués à travailler ensemble, sans moyens aériens corrects, sans réelles capacités de coordination. Un observateur délicieusement ironique faisait remarquer, cet après-midi sur Twitter, que l’armée yéménite avait engagé près de 45.000 hommes contre AQPA, et que les 5.000 soldats de la CEDEAO n’allaient pas peser lourds face aux terroristes. Bon, moi, je dis ça, j’espère évidemment me tromper, mais quand j’entends que certains colonels, habitués de nos opérations africaines, pensent que les jihadistes seront balayés comme l’ont été les milices ivoiriennes, je suis bien obligé de me dire que le mur s’approche à grande vitesse. Il va y avoir des réveils pénibles.
J’ai déjà présenté les risques liés à cette nécessaire intervention, et les actions à entreprendre. Plus d’un mois après cet article, il semble que la France soit de moins en moins décidée à s’engager directement dans une guerre dont toute la région se passerait volontiers, et qui va être menée, de son propre aveu, pour défendre ses intérêts. Les actions à entreprendre ont-elles été entreprises ? Hélas non.
La coalition régionale n’est toujours pas convaincante. Le calendrier voulu par les états-majors parisiens (d’ici le printemps 2013) semble intenable sans une implication directe de nos forces. Selon Romano Prodi, envoyé spécial de l’ONU pour la région, une offensive pourrait même ne pas avoir lieu avant l’automne 2013… La sécurité dans les Etats voisins de la crise est toujours illusoire : enlèvement de six humanitaires au Niger en octobre, enlèvement d’un Français au Mali à quelques centaines de kilomètres des frontières mauritanienne, sénégalaise et burkinabée, arrivée de volontaires jihadistes, etc. On le voit, tout va bien.
Et à Paris ? A Paris, il se murmure que les administrations ne se parlent pas, que ceux qui savent ne veulent pas y aller, et que ceux qui vont peut-être y aller n’en savent pas assez pour le faire dans de bonnes conditions. Il paraît même qu’il existerait des difficultés de coordination, mais il s’agit sans doute de calomnies. Ça n’est vraiment pas le genre, en France. Il paraît qu’il y a un ambassadeur chargé du Sahel, mais il semble aussi performant à son poste qu’il l’a été au Caire, en 2011, lorsqu’il minimisait le poids des Frères musulmans. Une épée, quoi.
Comme à son habitude, la France a confondu la puissance de ses principes et la justesse de sa cause avec les moyens nécessaires à leur défense. Mieux, une fois de plus, un pouvoir politique se trouve pris de vertige quand il doit tenir ses engagements (on me dit dans l’oreillette que ça n’arrive pas qu’au Sahel, mais passons.). Dans un tel cas de figure, un Etat désireux d’intervenir a le choix entre menacer et mobiliser à son rythme, ou ne pas prévenir et frapper. Nous ne pouvions frapper au printemps, pour des raisons aussi bien politiques qu’opérationnelles. Il nous restait donc à mobiliser avec le calme qui sied aux vraies puissances, sans déclaration à l’emporte-pièces, sans vocifération vengeresse, avec la certitude que le choc allait intervenir.
Nous avons fait, avec ce talent si gaulois, tout le contraire. Après avoir menacé, après avoir – sans l’avouer, à la différence des véritables puissances – abandonné nos otages, après avoir créé une coalition à notre service, nous semblons réaliser que l’affaire est délicate. Les services de sécurité des pays qui bordent le futur théâtre des opérations se tiennent-ils prêts à réaliser des arrestations préventives quand les combats auront commencé ? En sont-ils même capables ? Avons-nous un discours explicatif destiné aux populations locales et pas à nos partenaires de New York ou Bruxelles ? Avons-nous conscience que l’implication de l’Union européenne, au Niger et bientôt au Mali, crée de la complexité diplomatico-administrative et expose d’autres Occidentaux à des enlèvements, pour un apport opérationnel faible ? Avons-nous conscience que la faiblesse de nos moyens est ridicule ? Que nos pudeurs de jeune fille nous fragilisent ? Je souhaite naturellement me tromper, mais on ne voit pas pourquoi les terroristes qui détiennent sept de nos concitoyens n’en liquideraient pas un, disons fin décembre, pour nous signifier toute la crainte que leur inspirent les déclarations de notre Président.
Déclencher une guerre, c’est démontrer sa volonté, celle de compter les cadavres, dans son camp comme dans celui d’en face. Déclencher une guerre, c’est avoir conscience des enjeux, c’est avoir conscience des risques, c’est avoir conscience des défis qui se présenteront après les combats. Déclencher une guerre, c’est se dire qu’on est capable de durer.
Je crois profondément que cette guerre est nécessaire, mais je commence à me demander si elle va être correctement menée. Je me demande même si elle est correctement conçue. Pour tout dire, j’ai l’impression que comme à son habitude la France, en déclenchant une guerre, ne va pas projeter sa volonté mais au contraire sa faiblesse.
Il y a quelque chose d’infiniment gênant à voir agoniser un peuple vaincu. Et il y a quelque chose d’agaçant à voir certaines réactions, dans les deux camps. Quant aux commentaires publiés ici ou là, ils confirment surtout que personne ne réfléchît plus froidement, comme si nous étions entrés dans une ère où seules les passions prévalent.
A quoi assistons-nous, en vérité ? A un conflit colonial de basse intensité, qui dure depuis des décennies et dont les vainqueurs et les vaincus sont connus depuis le début. Je pense profondément qu’Israël a le droit de vivre en paix, et je trouve légitimes les aspirations qui ont conduit à la fondation d’un foyer national juif, puis à celle de l’Etat hébreu. Et je pense tout aussi profondément que les Palestiniens ont le droit de vivre en paix au sein d’un Etat. Cette position est naturellement parfaitement schizophrène, mais le Moyen-Orient rend fou les Occidentaux…
Le processus de paix a été un rêve, porté par des hommes d’exception, dans un contexte historique qui enflammait les imaginations et nous enivrait des possibles qui s’offraient. Mais les radicaux ont besoin des radicaux, et l’assassinat de Rabin, la montée des extrêmes en Israël et dans les Territoires, le besoin viscéral de Damas et de Téhéran de s’appuyer sur des mouvements extrémistes alliés en Palestine, tous ces facteurs ont balayé les espoirs en quelques mois. Et il y a la logique historique. Car si l’Histoire ne se répète pas, elle nous donne des clés pour comprendre. En Palestine, en Judée, quel que soit le nom qu’on donne à cette terre trois fois sainte et manifestement maudite, Israël a gagné parce qu’il n’a jamais dévié de son but, n’a jamais renoncé, a toujours fait front. Et les Palestiniens ont perdu parce qu’ils ont été trahis, manipulés, divisés par les Etats arabes qui ne les ont jamais soutenus mais les ont toujours utilisés. Irak, Syrie, Egypte, Libye, Iran : qui n’a pas eu son groupe palestinien, nécessairement plus résistant que les autres, évidemment plus intègre, plus pur, meilleur socialiste, meilleur musulman que celui du voisin ?
Disons-le tout net, la défense sacrée de la Palestine et sa libération ne sont que des farces mises en avant par des régimes confits dans leur cynisme qui n’agitent le malheur des Palestiniens que pour canaliser la colère de leur propre peuple et faire oublier l’étendue de leurs échecs. Défaits en 1948, avertis en 1956 à Suez, balayés en 1967, vaincus en 1973 – sans parler de la correction infligée à la seule Syrie en 1982, les Etats engagés dans la défense de la Palestine ont brillé par leur incompétence. En France, nous savons bien que le seul courage ne fait pas gagner les guerres…
La politique de colonisation israélienne est logique, elle a été annoncée, elle repose sur l’idéologie qui a présidé à la création du pays, elle est systématique, elle est menée avec constance et elle ne s’arrêtera pas, en particulier parce que les terres colonisées sont autant de gages territoriaux à négocier si le vent devait tourner.
Et elle ne s’arrêtera pas parce qu’elle est victorieuse, et qu’on n’a jamais vu un colonisateur victorieux faire preuve de retenue. On pourrait disserter sans fin du poids déterminant de l’Empire, de la lâcheté insigne de l’Europe, du jeu trouble de la Russie, de la fascinante incapacité arabe à monter des coalitions sérieuses et des projets politiques, mais on ne discute pas de la couleur du ciel ou des points cardinaux. C’est comme ça. On peut se lamenter, pester, mais c’est cuit.
Devant l’inéluctabilité de la conquête israélienne comme devant leurs épouvantables conditions de vie ou leur isolement, les Palestiniens sont à la merci des pires idéologies, et ils sont naturellement tentés par la violence. Les attentats commis jusqu’à l’érection de la barrière de séparation et les tirs de roquettes depuis ne sont que des piqûres d’insectes, au bilan, certes tragique, mais finalement gérable. Le fait que ces tirs soient dirigés à l’aveugle vers des zones civiles en fait des actes de terrorisme, même s’ils s’inscrivent dans une stratégie de résistance. Mais comme je me suis épuisé à l’expliquer pendant des années, la résistance est une démarche politique, tandis que le terrorisme est une tactique. On pourrait aussi bien résister en menant des grèves de la faim ou en inondant le monde de films ou de livres.
Israël est un Etat occidental, ou en partie occidental, engagé dans une entreprise de colonisation. A ce titre, au début du 21e siècle, cinquante ans après la vague des indépendances, il fait figure d’anomalie, mais le souligner ne change rien aux faits. Face à un adversaire vaincu, cet Etat occidental, développé, démocratique, dont les dirigeants vont parfois en prison et dont la justice est indépendante, ne peut pas faire montre de la même brutalité que d’autres, il y a cent ou cent cinquante ans, et il ne peut pas non plus parachever rapidement sa conquête. On est loin des menées françaises, belges ou britanniques en Afrique, et de leur violence aveugle, et c’est cette lenteur qui rend l’agonie palestinienne si insupportable. Elle contraint également les dirigeants israéliens, qu’il est absolument indécent de comparer, comme le font les crétins, à certains responsables politiques européens du 20e siècle, à une certaine mesure opérationnelle. J’invite les esprits les plus curieux à reprendre les données de la prise de Falloujah, en 2004, ou de la seconde bataille de Grozny, en 1999/2000, pour mesurer quelles pertes humaines peuvent provoquer des unités modernes. Quoi qu’on dise, le conflit israélo-palestinien, malgré sa très forte charge émotionnelle, est peu meurtrier – mais les morts sont toujours de trop, surtout quand il s’agit d’enfants.
Face à une résistance qui ne peut que pratiquer le terrorisme puisqu’elle est incapable de conduire des actions conventionnelles, Israël pratique la prévention par des actions ciblées plutôt précises et doit, de temps à autre, intervenir plus massivement quand la menace est insupportable. Mais la menace représentée par le Hamas n’est pas insupportable comme peuvent l’être des raids aériens ou des déboulés de chars, et elle ne remet pas en cause l’existence de l’Etat hébreu. La menace représentée par le Hamas est insupportable comme le sont des attentats à Paris : il s’agit d’actes de terrorisme qui visent à faire peser sur la population civile une pression qui doit au moins autant à l’irrationalité qu’à la réelle valeur militaire des roquettes.
Les frappes lancées le 14 novembre dernier, qui ont fait suite à des raids ponctuels, sont donc d’abord une réponse militaire à un problème sécuritaire, déjà en partie géré par le système Iron Dome. Il s’agit de casser l’appareil militaire du Hamas et, évidemment, de démontrer la volonté de s’attaquer militairement à une menace, malgré l’inévitable réprobation internationale. Il s’agit aussi, évidemment, d’envoyer un message au Qatar, à l’Egypte, et aussi de favoriser l’émergence de nouveaux responsables palestiniens encore plus radicaux.
La disproportion des moyens est fascinante à observer, de même que la différence entre les bidonvilles d’où partent les roquettes et les villes en pleine croissance où elles tombent – parfois. Mais Israël est un Etat occidental, disais-je, et sa population n’accepte plus la glorieuse incertitude de la vie – et encore moins de la conquête et de la colonisation. Du coup, malgré toute la sympathie que je peux nourrir pour Israël, je suis bien obligé de repenser aux dernières révoltes indiennes contre l’Empire, à la fin du 19e siècle, lorsque des unités de cavalerie ont défait, sans pitié, des tribus de vieillards brisés et de jeunes hommes désespérés. C’est pas joli joli, les gars.
A la différence des Indiens des plaines, pourtant, les Palestiniens ne sont pas seuls. Assiégés, oui, sans aucun doute, mais pas seuls. Et on en revient à cette malédiction moyen-orientale qui veut que depuis près de mille ans les Arabes se divisent et se déchirent. Repensez à l’Europe sortant du Moyen-Age, repensez à ces Etats modernes tentant de soumettre des duchés et des princes. Le Moyen-Orient n’est pas autre chose, qu’un continent toujours pas à parvenu à une véritable maturité politique, et dont les dirigeants n’ont longtemps été que de sales gamins essentiellement occupés à faire des vacheries à leurs voisins tout en enrichissant leur clan au lieu de construire des Etats modernes et stables. On verra ce que donneront les nouveaux leaders islamistes.
Reste l’entêtante question de la perception de ce conflit, et de son bilan. Loin de moi l’idée d’établir des classements entre tueries, mais force est de constater qu’on tue assez peu en Palestine, surtout si on regarde vers l’Irak ou la Syrie. Et je ne parle même pas du Darfour. Selon les estimations habituellement retenues, 13.000 Palestiniens seraient ainsi morts dans les combats avec Israël entre 1948 et 1996 (ici), ce qui doit nous donner un peu moins de 16.000 morts à ce jour. Pour mémoire, lors de Plomb durci, décembre 2008/janvier 2009, plus de 1.300 personnes sont mortes à Gaza. C’est évidemment horrible, et intolérable, mais les accusations de génocide proférées par pas mal de gens sont tout simplement intolérables. En Syrie, le président El Assad, défenseur bien connu de la Palestine, mène une répression qui a, en en 20 mois, tué 39.000 personnes…
Aux ignorants, et aux pauvres imbéciles qui parlent de génocide, je ne rien peux que conseiller que la lecture de quelques récits de rescapés de la Shoah, du génocide arménien, de la conquête du Mexique par les Espagnols, du génocide rwandais, voire de la famine en Ukraine. Mais l’époque n’est pas à la subtilité ou à la rigueur. Le moindre film comique à succès est qualifié de génial, et chaque tuerie devient un génocide. Sauf que non, justement. La politique israélienne est loin d’être satisfaisante, mais la comparer à la Shoah relève d’un raisonnement d’une rare obscénité qui rend inaudibles ceux qui le tiennent – sans parler du fait qu’on les méprise.
Il me vient, pour finir – puisque mes invités m’attendent et que je dois quitter la cuisine, deux réflexions. La première est que la mansuétude dont font preuve à l’égard du président soudanais, en comparaison, un grand nombre de citoyens du monde arabe est troublante. Comme si voir tuer des Africains animistes était bien plus supportable que voir tuer des Palestiniens. Pourtant, les amis, si vous voulez un génocidaire, mis en examen par la CPI, le président El Bechir est votre candidat. Je ne sais pas si c’est du racisme, mais les commentateurs qui se répandent en invectives au sujet du deux poids/deux mesures feraient bien d’y réfléchir.
La seconde réflexion est que cette opération israélienne, par la supériorité militaire qu’elle démontre (qui possède un système comparable à Iron Dome ?) et par son impunité diplomatique (induite) ne fait que renforcer ce profond sentiment d’humiliation, de domination et d’oppression que ressent le Moyen-Orient depuis des siècles, et que la dernière décennie n’a fait que confirmer. En affirmant aujourd’hui que le but de l’attaque en cours était de « renvoyer Gaza au Moyen-Age » (ici), le ministre de l’Intérieur israélien, Eli Yishai, montre qu’il vaut à peine mieux que les chefs du Hamas. Il montre aussi qu’on peut dire en public des choses qu’on ne confie d’habitude que dans les boxons à une gagneuse fatiguée. Il laisse enfin à penser à ceux qui n’attendaient que ça qu’Israël a tort de se défendre.
Une fois de plus, alors que le silence de l’Europe récemment nobélisée est une honte, c’est à un concours de bêtise que nous assistons. Et ce sont toujours les mêmes dont on ramasse les corps dans les rues ou les jardins.
Depuis près de six ans, le Mexique est la proie d’un violent conflit intérieur opposant cartels de narcos et Etat fédéral. Le basculement en quelques années de cet Etat a quelque chose de vertigineux, et le bilan des tueries et autres fusillades n’a rien à envier à ce qu’on peut observer au Pakistan ou au Nigeria.
C’est afin de mieux comprendre les enjeux de cet affrontement, aux portes de l’Empire, que nous recevons, le jeudi 8 novembre à 19h, au Concorde, Marion Trovo-Harlay, observatrice attentive du Mexique. Elle nous livrera sa vision du conflit avant de répondre à vos questions.
James Cameron est le cinéaste du chaos industriel. Dès son deuxième film (Terminator, 1984, Grand prix du festival d’Avoriaz), il expose sa vision d’un futur proche où le monde dévasté par une guerre nucléaire serait dominé par des robots guerriers. Terminator est un choc visuel, un film novateur qui remet en cause la confiance aveugle que l’Empire triomphant place dans sa toute puissance industrielle et technologique. Interprété par Arnold Schwarzenegger, qui vient de triompher dans Conan le Barbare (1982, John Milius) puis Conan le Destructeur (1984, Richard Fleisher), le film de Cameron donne sa chance à Michael Biehn, qui va devenir son acteur fétiche.
Le triomphe commercial et critique de Terminator, considéré comme un des films de SF les plus influents de l’histoire du genre, permet à son réalisateur de s’attaquer à la suite d’Alien (1979, Ridley Scott), un autre monument. Déjà culte, le film est considéré comme une œuvre indépassable, tant par sa distribution (Tom Skerritt, Sigourney Weaver, Harry Dean Stanton, Veronica Cartwright, Yaphet Kotto, Ian Holm, John Hurt, quand même !) que par sa mise en scène virtuose et ses innovations visuelles. Cameron, en 1986, alors que le cinéma hollywoodien s’est lancé dans une pénible série de films d’action, abandonne les ambitions de Scott et imprime sa marque. Pas de virtuosité, mais des moyens.
Aliens (1986) est un film long, (2h17) qui, comme souvent chez Cameron, se caractérise par une patiente mise en place. Ellen Ripley, qui a survécu à sa rencontre avec la créature du premier film, accepte, après bien des hésitations, d’accompagner sur une planète récemment colonisée un détachement de colonial marines chargé de rétablir le contact avec une implantation qui ne répond plus. Ripley, persuadée de trouver sur cette planète des représentants du monstre qui a décimé son équipage, se mêle donc à cette patrouille de soldats.
De fait, Cameron, suivant les règles du survival movie que j’ai déjà évoquées ici et là, ne réalise pas tant un film de SF qu’un authentique film de guerre. Les colonial marines de l’USS Sulaco se lancent dans l’exploration et la reconquête de la base manifestement abandonnée, et le cinéaste nous sert, sciemment, tous les clichés qui collent à l’armée impériale depuis le Vietnam, voire depuis bien plus longtemps.
Suréquipés, surarmés, peu disciplinés, grandes gueules, les marines veulent en découdre et s’ils écoutent leur sergent ils n’ont que mépris pour leur jeune officier, nerveux et inexpérimenté. Dans cette troupe d’élite, on répond à ses supérieurs, on porte des bandanas, on discute les ordres, et on n’est là que pour la castagne.
A cet égard, Aliens, qui est un sommet dans son genre, fut acclamé par les amateurs de ces films où on vide encore plus de chargeurs que de canettes, et on put y voir une ode à la toute puissance de feu. Pourtant, et malgré leurs armes et leur équipement, les marines sont impitoyablement décimés, et c’est encore une fois Ripley, qui à l’aide d’une machine, vient à bout d’une dernière créature.
La vision qu’a James Cameron des space marines est celle de combattants à peine mieux équipés que leurs camarades terriens, tout comme Paul Verhoeven dans son Starship troopers (1997), d’après Robert Heinlein. Et de fait, on est loin des soldats du futur, en armure, que décrit Michel Goya ici et dont les plus grandes déclinaisons sont données depuis 1977 par George Lucas dans l’univers de Star Wars.
Dans Aliens, comme plus tard dans Abyss (1989, encore avec Michael Biehn), Terminator 2 (1991), ou Titanic (1997), James Cameron décrit la lutte des hommes contre des machines hostiles ou contre des mécanismes incontrôlables.
Mais dans Aliens, James Cameron, mieux que Scott qui s’était livré à un brillant exercice de style, raconte l’histoire d’une espèce prédatrice, les hommes, confrontée, pour la première fois depuis des millénaires, à des prédateurs qu’elle ne peut vaincre qu’en se détruisant elle-même. Cette idée sera largement explorée par David Fincher (Alien 3, 1992) puis Jean-Pierre Jeunet (Alien: resurrection, 1997), mais sans que ces-derniers, malgré leur talent, ne parviennent à atteindre la perfection visuelle de Ridley Scott ou la démesure de James Cameron.
Près de trente ans après, Aliens est surtout une magistrale anticipation des guerres que mène désormais l’Empire, dans des compounds dévastés, contre des ennemis innombrables et invisibles que la simple puissance de feu ne parvient pas à abattre durablement. Tout reste alors question de volonté.
Dans l’histoire du cinéma comme dans celle de la peinture, on compte des maîtres, des petits et des grands. Akira Kurosawa, à l’instar de son ami Francis Ford Coppola, de Jean Renoir, d’Howard Hawks, d’Ingmar Bergman, ou de Federico Fellini, compte sans nul doute parmi les plus grands maîtres du 7e art.
Récompensé à de multiples reprises (Lion d’Or à Venise en 1951 pour Rashômon, Lion d’Argent en 1954 pour Les sept samouraïs, Prix Spécial du Jury à Berlin la même année pour Vivre, Ours d’Argent à Berlin en 1957 pour La forteresse cachée, Prix de l’Organisation Catholique Internationale du Cinéma/OCIC à Venise en 1965 pour Barberousse, Palme d’Or à Cannes en 1980 pour Kagemusha, l’ombre du guerrier, Oscar d’honneur en 1990, etc.), Kurosawa s’est rapidement imposé comme un cinéaste à la fois héritier de l’art dramatique japonais et porté vers l’universalité. Ses films, qui ont inspiré les plus grands cinéastes, dénotent une vision cruellement lucide de l’humanité et il est considéré comme le plus grand artiste japonais du 20e siècle.
A plusieurs reprises au cours de sa carrière, Akira Kurosawa a montré avec flamboyance, mais sans ostentation, l’art de la guerre du Japon féodal. Et si la guerre n’a jamais été au centre de son œuvre, elle a régulièrement servi de toile de fond à ses fresques ou à ses portraits, toujours teintés d’un profond pessimisme.
A deux reprises, il a porté Shakespeare à l’écran – comme c’est brillamment rapporté ici par Critikat.com. En 1957, Le château de l’araignée est inspiré de Macbeth (1623). En 1985, Ran est l’adaptation du Roi Lear (1606). Et nombreux sont ceux qui estiment, apr ailleurs, que Les salauds dorment en paix (1960) puise sa source dans Hamlet (1603). Quoi de plus logique, finalement, qu’un des plus grands auteurs dramatiques de l’Histoire ait nourri l’oeuvre d’un cinéaste tout aussi ambitieux et tout aussi universel ?
En 1980, Kagesmusha – L’ombre du guerrier, produit par George Lucas et Francis Ford Coppola, remporte à Cannes, ex-aequo avec Que le spectacle commence, de Bob Fosse (All that jazz, 1979), une Palme d’Or qui récompense la maîtrise formelle atteinte par le cinéaste japonais.
Ran suit Kagemusha de cinq ans, et se révèle être un film encore plus abouti, mêlant dans de somptueux décors naturels scènes de bataille hollywoodiennes et scènes intimes dont la mise en scène doit tout au théâtre traditionnel japonais. Les critiques considèrent d’ailleurs qu’il s’agit du plus grand film réalisé par Kurosawa, sommet indépassable de la fresque tragique à la subjuguante beauté, pour lequel il n’obtiendra cependant pas de nouvel Oscar en raison d’obscures complications administratives, mais qui sera quand même présenté à Cannes, hors compétition.
Le cinéaste expose dans Ran son profond pessimisme et utilise, en la simplifiant, la trame du chef d’œuvre de Shakespeare. Au 16e siècle, un grand féodal japonais, Hidetora Ichimanji, parvenu au faîte de sa puissance et voyant la fin arriver, décide de répartir entre ses trois fils ses possessions, et de confier la tête du clan à son aîné.
Mais le plan, cyniquement accepté par deux des enfants, est repoussé par le troisième, qui y voit la fin du clan et l’annonce de futures divisions. C’est sur ce profond désaccord que commence le film, qui n’est ensuite qu’une longue suite de cruelles et sanglantes désillusions pour Ichimonji, trahi, déçu, abandonné.
Tout est tragique, désespéré, et le film s’achève, comme la pièce, par une succession de drames à peine supportables. Kurosawa et ses scénaristes ont su tirer l’essence même de du texte de Shakespeare pour en livrer une vision visuellement somptueuse mais, paradoxalement, dépouillée. N’étant pas, loin s’en faut, un spécialiste de la chose, je me permets, à ce stade, de vous renvoyer vers ce passionnant article de la Société française Shakespeare, ainsi que vers vers ce mémoire de Jean-Baptiste Lenglet, L’expérience du désastre. Etude de l’espace dans “Le château de l’araignée”, d’Akira Kurosawa.
Produit par un Français, Serge Silberman, Ran a bénéficié d’une minutieuse préparation, dont la fabrication par un artisan de centaines d’armures traditionnelles japonaises.
Manoeuvres d’infanterie, charges de cavalerie, embuscades d’arquebusiers, siège, pluie de flèches, tout y passe dans des tableaux que l’on sait composés avec une extrême minutie par le maître. Comme rarement, la guerre trouve là une représentation fascinante mais jamais complaisante, l’illustration du choc de volontés entre stratèges et le poids du chaos, du hasard, de ce que Kurosawa appelait sans doute la terrible fatalité. Fresque visuellement profondément marquée par le Japon féodal, Ran est aussi une oeuvre universelle dont le propos n’a rien à envier à nos classiques grecs, et qui ne saurait rougir de la comparaison avec la tragédie anglaise dont il s’inspire. Un authentique chef d’oeuvre, qui redonne à ce terme toute sa force.
James Bond, Hubert Bonisseur de la Bath, Matt Helm, Mike Myers, Johnny English, Maxwell Smart, Harry Palmer, Bob St Clar, etc. Les espions au cinéma, en plus d’être souvent ridicules, sont blancs, officiers, parfois issus de la bourgeoisie ou de l’aristocratie. Mais connaissez-vous Undercover Brother, l’espion black sorti du ghetto, avec coupe afro et pattes d’eph ?
En 2002, Malcolm D. Lee, un cinéaste de seconde zone qui a travaillé aux côtés de Spike Lee du temps des grandes heures – et qui est son cousin – se lance dans l’adaptation au cinéma d’une série animée mettant en scène un agent secret afro-américain aussi caricatural que peut l’être le commodore Bond dans un autre genre.
Porté par une bande-son ébouriffante, où l’on retrouve Kool and the Gang, The Commodores, Wild Cherry, James Brown ou Carl Carlton, Undercover Brother est une réjouissante pochade qui reprend les poncifs de la série Z d’espionnage en y ajoutant quelques touches de conscience raciale et d’autoparodie.
Grâce à une distribution qui s’amuse visiblement, à commencer par Eddie Griffin, venu du stand up, Dave Chappelle, Chi McBride, Chris Kattan, sans oublier Billy Dee « Lando » Williams, Undercover Brother envisage sans complexe un vaste complot blanc qui, après avoir drogué un possible président américain, directement inspiré de Colin Powell, vise à nettoyer l’Empire de la culture noire qui l’a corrompue. L’idée du complot blanc est solidement ancrée dans une partie de la communauté afro-américaine, et la ridiculiser, grâce à Conspiracy Brother, n’est pas le moindre des mérites du film.
Undercover Brother, qui n’aurait pas fait tâche dans une production des 70s aux côtés de Pam Grier (Coffy, 1973, Jack Hill) ou de Richard Roundtree (Shaft, 1971, Gordon Parks), conduit avec maestria, non pas une Aston Martin, mais une Cadillac DeVille…
Et, ultime signe de reconnaissance, pour pénétrer dans les QG souterrain de la Brotherhood, il doit montrer patte blanche…
Il sait aussi se déguiser…
Bref, il sait tout faire !
En ces temps troublés, rien de tel qu’un peu de funk et de disco…
Si les services secrets étaient aussi cools, nul doute qu’ils seraient plus efficaces. Je me comprends.