« Just because you’re paranoid/Don’t mean they’re not after you » » (« Territorial Pissings », Nirvana)

On me pardonnera peut-être de ne pas avoir pu dépasser le premier épisode de Totems, la série d’espionnage d’Amazon supposée se dérouler pendant la Guerre froide et dont pas un dialogue ne sonnait juste – sans parler de l’intrigue, aussi convaincante qu’un essai de Michel Onfray ou qu’une analyse militaire de Xavier Moreau. La même mésaventure a bien failli se reproduire lorsque j’ai regardé Cœurs noirs, une autre production française consacrée au monde du renseignement et de l’action clandestine, diffusée elle aussi par Amazon.

On comprend aisément la lassitude de certains face à l’obsession du public, des scénaristes et des décideurs politiques pour les forces spéciales, certes diablement séduisantes mais destinées à des missions très précises et dont on ne sait pas comment elles sont devenues l’alpha et l’oméga de l’art de la guerre occidental. Ici, cependant (et pour une fois), les auteurs ont bien perçu les contours généraux de leur sujet en mettant en scène un groupe d’opérateurs français engagés en Irak contre des éléments de l’État islamique. Là, au moins, on est dans cœur des missions des FS. Hélas, une fois ce contexte posé, la série ne va nulle part et on ne croit pas un instant à la traque par ces commandos de la famille d’un émir dont la coopération permettrait d’éviter un nouvel attentat de masse en France.

Non seulement on n’y croit pas, mais, en réalité, dès les premières phrases du briefing réalisé par Adèle, et surtout dès l’interrogatoire de cet émir capturé dans des conditions bien saumâtres, on se dit que tout ça va très mal se finir. Les scénaristes se sont peut-être documentés, et ils ont beau avoir bénéficié du soutien de l’Armée française, ils ne comprennent manifestement rien au traitement de source et l’intrigue laisse de côté des points essentiels (contrôle de la dite source, exploitation des données recueillies, et – bon Dieu de bon Dieu, c’est quand même la base -, analyse critique de la manœuvre, recherche des motivations du gars qui s’est mis à table et identification des risques). De fait, cette lacune permet à l’intrigue de se déployer, sans qu’il soit acquis que ses auteurs aient sciemment généré une telle faille chez les Français. L’hypothèse d’une intoxication menée par le responsable jihadiste (qui rappellera l’affaire Beghal à celles et ceux qui bossent) s’impose pourtant d’entrée au spectateur alors qu’elle n’est même pas envisagée sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) et on se demande s’ils ne sont pas tous complètement nuls (hypothèse : c’est bien possible, comme le suggère le personnage d’Adèle, mal écrit, épouvantablement mal joué par Marie Dompnier, aussi crédible en analyste déployée sur zone que votre serviteur le serait en danseuse-étoile sur la scène de l’Opéra Garnier.

Les acteurs peuvent certes se réjouir, avec une candeur charmante, d’avoir été vaguement entraînés (comme ici, dans cette interview qui évoque Oui-Oui prend cher à Collioure), mais la série, contrairement à ce qui en est dit, n’est pas seulement un concentré d’action mais bien le récit d’une opération de contre-terrorisme. La série atteint ses limites exactement sur ce point, d’abord en faisant montre d’une ignorance troublante des réalités de la communauté française du renseignement (mais que vient donc faire l’UCLAT dans une visioconférence opérationnelle ? On se le demande), ensuite en faisant de l’équipe au centre de l’intrigue une entité parfaitement autonome, recueillant du renseignement, l’exploitant, l’analysant et en tirant des conclusions rapidement transformées en opérations. C’est peu de dire qu’on est loin du compte.

Vous me rétorquerez, et vous n’aurez pas tort, que l’essentiel est que l’objet soit distrayant. De fait, il l’est, pour peu que la faible ampleur des personnages vous satisfasse et que vous vous contentiez de la reconstitution timorée de Mossoul, loin du réalisme terrible de Mosul (2019), une récente production de Netflix. Manifestement bien conseillés par la Mission cinéma et industries créatives du ministère des Armées (à laquelle on doit notamment le navrant Cri du caniche), les auteurs de Cœurs noirs connaissent leurs classiques. La longue et tragique scène d’embuscade dans le village – une authentique réussite – qui marque la fin de la première saison mêle habilement des éléments tirés d’un échec américain en Afghanistan et d’un terrible échec français en Somalie.

A défaut d’être convaincante (évitons ici le débat inepte sur le réalisme, qu’on nous sert à chaque fois, y compris dans Télérama, amère déception), la série n’est pas déplaisante. Peu de personnages sont vraiment attachants, à part ceux du colonel (admirable Thierry Godard) et de Nina (remarquable Nina Meurisse), et quelques-uns auraient même mérité de rentrer en France (Spit, pour commencer, comme le faisait remarquer Marko Ramius, mais aussi Martin, dont le séjour est inexplicablement prolongé, et Adèle, qui rate à peu près tout ce qu’elle entreprend et est, in fine, responsable de l’ensemble du merdier jusqu’à devenir l’exacte contraire de Maya).

Bien supérieure à Forces spéciales, la série n’apporte pourtant pas grand-chose (tout au plus des soldats qui pleurent un camarade tombé, ce qui n’est pas si courant) et pique parfois les yeux (les Huey avec des cocardes tricolores, c’est non et ça n’est pas négociable), mais elle a le mérite d’être ambitieuse. Elle confirme également que des producteurs, parfois à la limite de la fascination, n’hésitent plus à s’emparer de sujets récents. Un des points les plus problématiques reste le titre lui-même : les Cœurs noirs sont ces jihadistes francophones après lequel courent nos héros, mais on ne les voit jamais et jamais on ne sent véritablement la menace qu’ils représentent. C’est, sans nul doute, le plus grand échec de la mise en scène.

On déplorera, enfin, que tout le monde se félicite d’une scène au cours de laquelle on entend une épouvantable chanson de Pierre Bachelet, comme si c’était ça, la France. Jean Michelin, dans sa vallée, écoutait Radiohead et tous les commandos que je connais sont plus des adeptes de hard rock ou de musique électronique que de variété indigente. Non mais sans blague.

« Someday everything is gonna sound like a rhapsody/When I paint my masterpiece » (« When I Paint My Masterpiece », The Band)

La sortie au cœur de l’été 2021 du premier film tiré de la série d’Alexandre Astier Kaamelott (2004-2009) fut saluée comme l’événement culturel de l’année, sinon de la décennie, et provoqua des scènes de liesse devant les cinémas. Des records de fréquentation furent battus et on observa même les excès d’admirateurs ayant perdu tout sens commun, comme le jeune Arnaud Klein, qui vit le film 204 fois (et y claqua donc un salaire) et eut même l’honneur de le voir (à l’occasion de la 202e séance) avec le maître lui-même.

Il faut dire que ce premier volet d’une trilogie adaptée de l’exceptionnelle série, dont votre serviteur est un admirateur éperdu, était attendu depuis des années comme le furent, en leur temps, les épisodes I, II et III de la Guerre des étoiles (étant bien entendu que les VII, VIII et IX sont des bouses boursouflées). Tous les fans, qui avaient vu et revu les 6 saisons de la saga arthurienne d’Astier, espéraient savoir si Arthur allait enfin se décider à assumer son destin, retirer l’épée et corriger Lancelot, parvenu au pouvoir dans les circonstances que l’on sait. Las, la déception fut à la hauteur des attentes, et l’outrance de certaines critiques (Xavier Leherpeur, par exemple, fidèle à lui-même, y alla même de sa petite touche de mépris lors d’une émission du Masque et la plume) ne doit pas occulter le fait que le film est complètement raté et constitue une amère déception, quand bien même elle était prévisible.

Au risque d’énoncer une évidence, le passage d’un format de narration à un autre n’est pas chose aisée, et la démarche est même singulièrement risquée quand il s’agit de passer de vignettes enlevées au premier volet d’une saga médiévale-fantastique. En décidant de revisiter la Matière de Bretagne sous forme de dizaines de scènes courtes puis d’une ultime saison aux épisodes plus long, Astier avait choisi le pointillisme pour décrire les chevaliers de la Table ronde. Les innombrables moments humoristiques, parfois burlesques, de la série dressaient le tableau, bien plus nuancé qu’il n’y paraissait, d’une communauté complexe faite d’individualités diverses aux ambitions et aux personnalités parfois antagonistes. Derrière l’humour et les rafales de grossièretés se dessinaient des destins bouleversants (Arthur, écrasé par son destin ; Guenièvre, prisonnière de sa fonction, solitaire et malheureuse ; Perceval, dont la bêtise en apparence insondable cache des merveilles de sensibilité et des talents mathématiques et conceptuels rares ; Mevanwi, mariée à un sanglier et prête à toutes les bassesses pour s’extraire de ce piège, etc.) et une description de l’exercice du pouvoir (quand on fait ce qu’on peut et pas ce qu’on veut, et avec ce qu’on a) d’une remarquable misanthropie à la lassitude à peine déguisée.

Porté par son immense succès commercial et par la ferveur de millions de fans, Alexandre Astier a donc tenté le franchir le gouffre qui sépare les formats télévisuels courts des épopées cinématographiques, et son échec est patent. On aimerait croire qu’une autre issue était possible mais, à bien y réfléchir, pouvait-il réellement en être autrement alors que le succès de Kaamelott reposait d’abord sur le sens de la formule de son créateur et les situations absurdes dans lesquelles se débattaient les personnages ?

Le choix était simple à poser : poursuivre dans la veine comique et irrévérencieuse des premières saisons de la série, ou prolonger la gravité de la saison V et le sérieux de la saison VI. Coincé entre le souhait de contenter les fans de la première heure et l’ambition de se hisser au niveau de John Boorman, John Steinbeck ou Michel Rio grâce à des moyens lui permettant d’exalter la quête du Graal, Astier ne fait ni l’un ni l’autre. Comme un trop grand nombre de superproductions françaises, son film croûle sous les acteurs connus, auxquels il faut bien accorder quelques lignes, mais ne parvient pas à articuler un récit. Les enjeux sont mal exposés, et aucun rythme n’émerge tant l’ensemble est d’abord une suite de saynètes dont certaines ne sont que de poussifs exercices de fan service pour des hordes d’admirateurs répétant à l’envi des « C’est pas faux » ou des « le gras, c’est la vie » sans avoir rien saisi de la grandeur et de la finesse du projet. La présence à l’écran de Sting est par ailleurs incongrue – le pauvre homme est bien plus à l’aise Only Murders in the Building (2021 – ) – et confirme que le film souffre aussi de problèmes lourds de construction et d’articulation de l’intrigue. On passe, par exemple, trop ou pas assez de temps avec les pirates, tandis que l’intervention du duc d’Aquitaine est bâclée. Tout le film souffre de cette absence de choix de mise-en-scène.

Dans une série faite de dizaines d’épisodes courts, le récit général émerge progressivement et le spectateur se fait sans à-coups à l’univers qui se déploie devant lui. Dans un film, il ne saurait être question d’une telle méthode et tout doit s’enchaîner harmonieusement. Seuls les maîtres comme Robert Altman, Woody Allen, Paul Thomas Anderson, Lawrence Kasdan ou Agnès Jaoui savent construire des films-choraux, et Astier, immense dialoguiste et immense créateur, n’est pas capable d’une telle prouesse.

Son premier film, mal conçu, mal monté, n’est rien de plus qu’un œuvre de télévision réalisée sans la fantaisie et les fulgurances qui font de Kaamelott une série d’une richesse stupéfiante. La déception est sévère, mais il n’est pas trop tard pour sauver la suite. C’est, en tout cas, tout ce qu’on souhaite, à Alexandre Astier et à ceux qui l’admirent.

« Emancipate yourself from the mental slavery/None but ourselves can free our minds » (« Redemption Song », Bob Marley & The Wailers)

L’amphithéâtre Desvallières, lundi soir, était plein comme une morgue de campagne de l’armée russe car il accueillait Sonia Le Gouriellec (@MorningAfrika) venue présenter, à l’invitation de l’IHEDN, son dernier livre, Pourquoi l’Afrique est entrée dans l’Histoire (sans nous) ?, publié chez Hikari il y a quelques mois.

Dans cet ouvrage, vif et parfaitement argumenté, la chercheuse décrit et tente d’expliquer les biais qui nous empêchent d’appréhender un continent complexe et nous font retomber encore et encore, dans l’usage de clichés, au mieux paternalistes, au pire ouvertement racistes. A cet égard, la conférence de lundi soir a permis de mesurer l’ampleur du défi à relever pour celles et ceux qui veulent ôter les œillères qui obscurcissent la vue de nos compatriotes.

Dans un premier temps, l’auteure a répondu aux questions ciselées de Guillaume Lasconjarias, le directeur des études et de la recherche de l’IHEDN, et a pu exposer son propos de façon limpide et très vivante. C’est ensuite que l’ambiance a changé et que l’amphithéâtre de l’IH s’est transformé en une sorte de vivarium à l’intérieur duquel les spectateurs de la conférence ont entrepris, avec un enthousiasme et une candeur qu’il faut saluer, de démontrer à quel point Mme Le Gouriellec avait porté le fer exactement au centre de la plaie.

Alors que les 45 minutes qui venaient de s’écouler n’avaient été que recherche de la nuance, affirmation de la complexité d’un continent aux 54 États et refus de considérer que la vie à Tanger est la même qu’au Cap, les premières questions ont durement rappelé la réalité, sous le regard discrètement affligé du général Durieux (https://twitter.com/DIRIHEDN) et de quelques autres responsables. En quelques instants et une poignée de questions, tous les clichés dénoncés auparavant ont été repris comme une vieille rengaine. Du très classique « Je connais l’Afrique » d’un retraité qui ne cessait de maugréer à une intervention très sèche (« l’analyse n’est pas bonne ») d’une dame qui aurait pu éviter de se donner ainsi en spectacle, il a été rapidement acquis que bon nombre des membres du public n’avaient rien écouté et, surtout, ne voulaient rien entendre, leurs certitudes anciennes étant bien plus convaincantes que des raisonnements complexes et riches de nombreux exemples.

Comme dans un vertige, tout ce que Sonia Le Gouriellec venait de présenter a pris corps dans cet amphithéâtre de l’École militaire : racisme latent, nostalgie à peine déguisée pour le bon temps des colonies (mais sans le charme suave de Frank Buck – je me comprends), accusation à peine voilée d’angélisme, et sans aucun doute une pointe de misogynie envers une chercheuse, nécessairement moins consciente du terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) que tous ces messieurs aux yeux desquels la fréquentation du BMC du coin ou des hôtels pour touristes suffit largement à comprendre un pays. On retiendra également la question parfaitement hors-sujet d’une journaliste au sujet du Rwanda et sa mauvaise humeur, plus que déplacée, quand la conférencière, surprise, eut achevé une réponse improvisée.

Bref, lundi soir, le spectacle était aussi dans la salle mais ceux venus réfléchir n’ont pas perdu leur temps. Et si vous n’y étiez pas, il ne vous reste plus qu’à lire ce petit ouvrage, au format idéal pour les doudounes et les manteaux.

« You see I’m just like you » (« Cabron », Red Hot Chili Peppers)

On reconnaît les vrais fans de rock au fait qu’à un moment de la conversation ils commencent à parler du disque que tel ou tel groupe ou chanteur n’aurait jamais dû enregistrer parce qu’il amorçait une descente vers la normalité, la banalité, le commercial, loin de l’urgence créatrice qui l’avait justement porté au sommet. Springsteen après The River ? U2 après The Joshua Tree ? Dylan après Blood on the Tracks ? Dire Straits après Love over Gold ?

La question s’est posée à plusieurs reprises au sujet de Ridley Scott, réalisateur entre 1977 et 1982 de The Duellists (d’après Joseph Conrad), d’Alien et de Blade Runner (d’après Philip K. Dick), trois monuments indétrônables du cinéma – dont deux sont mêmes devenus iconiques – puis auteur d’une série de films esthétisants boursouflés : Legend (1985), Traquée (1987), Black Rain (1989), Thelma & Louise (1991), 1492 : Christophe Colomb (1992), Lame de fond (1996), et surtout le ridicule G.I. Jane (1997). Technicien extrêmement talentueux, réalisateur recherché de clips publicitaires, Scott a cependant rebondi en 2000 avec Gladiator, triomphe mondial, et a ensuite réalisé un des plus grands films de guerre jamais tournés (Black Hawk Down, 2001), une remarquable épopée médiévale (Kingdom of Heaven, 2005, sur fond de guerre en Irak), un très bon polar (American Gangster, 2007) et un film d’espionnage plutôt convainquant (Mensonges d’État, 2008).

Hélas, entre temps, il avait aussi filmé le risible Hannibal (2001), le terne  Les Associés (2003), et le charmant – mais quand même mièvre – Une Grande année (2006). Depuis, et c’est là que tout s’est irrémédiablement gâté, il a enchaîné les superproductions invariablement prétentieuses et ratées : un des plus mauvais Robin des Bois de l’histoire (2010 – le meilleur étant évidemment celui de Disney, en 1973), un pitoyable remake, en 2014, des Dix commandements (1956), un thriller lourdaud (Tout l’argent du monde, 2017) et, surtout, la destruction méthodique de la saga Alien par deux films incompréhensibles à la métaphysique ridiculement prétentieuse : Prometheus (2012) et Alien: Covenant (2017). On pourra éventuellement sauver son survival movie martien (Seul sur mars, 2015), et j’avoue humblement avoir évité Le Dernier duel et  House of Gucci, tous deux sortis en 2021, parce que, à un moment, ça va bien.

Le vif intérêt que je porte à la lutte contre le narcotrafic m’a cependant conduit à voir le film que Ridley Scott a consacré au sujet. Sorti en 2013, The Counselor (en français, Cartel, puisque les distributeurs de notre pays s’obstinent à massacrer les titres des films étrangers), était un projet ambitieux, porté par une impressionnante distribution et écrit par un grand écrivain. La médiocrité du résultat n’en est que plus accablante.

De fait, la combinaison de tous ces talents aurait pu nous offrir un classique, un film-fresque de l’ampleur de Traffic (Steven Soderbergh, 2000) ou un thriller poisseux ou haletant comme le fera Denis Villeneuve en 2015 avec Sicario, deux ans après Cartel. Il n’en est rien, et le film passe à côté de son sujet pour n’être qu’un polar raté, écrasé par le cabotinage de ses acteurs et une mise en scène qui ne semble pas savoir ce qu’elle raconte.

La cupidité du personnage de Michael Fassbender, bien trop proche de ses clients pour être honnête, n’est pas véritablement traitée, tandis que son complice chez les narcos, joué par un Javier Bardem manifestement pas dirigé, est une caricature dont la coiffure, à peine digne de Robert Smith, se veut sans doute la réponse à celle qu’il arborait dans No Country for Old Men 2007), le chef-d’œuvre indépassable des frères Coen.

C’est que le film repose d’abord sur le fait que son scénario – original, s’il-vous-plaît – est signé par Cormac McCarthy, l’immense romancier américain dont le roman a justement donné No Country for Old Men. Ridley Scott, qui est d’abord un faiseur, tente ici d’appliquer une recette : un écrivain de stature mondiale pour l’histoire, des acteurs pas moins mythiques pour lui donner vie, et des scènes racoleuses pour pimenter l’ensemble et s’approcher des récits vénéneux réalisés par Martin Scorsese, William Friedkin, Michael Mann ou Brian De Palma. Malgré tous ces ingrédients de grande qualité, la recette ne fonctionne cependant  pas et on se moque éperdument du sort de tous ces gens, riches oisifs, trafiquants idiots et intermédiaires médiocres se prenant pour les rejetons de Michael Corleone.

Il aurait pourtant été possible d’explorer les deux seuls personnages féminins, attribués à Penélope Cruz et Cameron Diaz. La première, à la fin tragique, joue une délicieuse irresponsable victime de son crétin de futur mari, et la deuxième, prédatrice désaxée à la jeunesse sordide, aurait pu être le centre du film si Ridley Scott avait le moindre sens de la dramaturgie. Glacial, incapable de la moindre empathie pour ses personnages – il est vrai tous détestables -, il filme cette petite bande de criminels disparaître sous les coups d’un ennemi invisible et impitoyable (non, je ne vais pas comparer les cartels mexicains aux aliens de la saga) comme on filmerait dans la brousse des tigres dévorer des zèbres.

Cartel est un film plat, linéaire, qui ne crée aucune tension, si ce n’est une ponctuelle envie de rire, notamment au début lors d’une scène sous les draps (au sens propre) ou lorsque Cameron Diaz s’assoit sur un pare-brise. Les passages fugaces à l’écran de John Leguizamo, Dean Norris, Edgar Ramírez ou Bruno Ganz délassent mais ne nous sauvent ni de l’ennui ni du sentiment d’un immense gâchis.

Au cœur des ténèbres

C’est un livre qui vous agrippe et vous gifle violemment. A plusieurs reprises, parfois de façons répétées, parfois après un long répit. Journaliste à la carrière jalonnée de nombreux prix, Jean-Paul Mari offre dans Oublier la nuit, publié il y a quelques mois, un texte d’une force stupéfiante.

Récit de son enfance, de sa carrière mais aussi de sa vie privée, Oublier la nuit est, bien plus qu’une autobiographie, une suite de souvenirs horrifiés, de scènes terribles et de portraits de victimes et de naufragés. Sans pathos mais avec effroi, l’auteur revient sur son enfance à Alger et les crimes des deux camps lors de la guerre d’Indépendance. Sa plume, précise, presque clinique, n’oublie pas un détail et nous place à ses côtés face à l’horreur.

Jean-Paul Mari, correspondant de guerre, a couvert l’enfer à de multiples reprises. De façon admirable et presque incompréhensible, il ne désespère toujours pas de l’humanité alors même que, toute sa vie, il n’a fait que côtoyer des assassins, des génocidaires et des violeurs. Ce qu’il raconte du Rwanda du printemps 1994, avec ces crocodiles repus de cadavres ou cette école transformée en fosse commune, ou des camps de Sabra et Chatila en 1982, vous marque à jamais.

Jamais lyrique mais toujours profondément empathique, Mari nous entraîne de souvenirs en souvenirs, de tragédie en crime de masse, sans juger mais avec une souffrance insondable. Admirablement, pourtant, son humanité, malgré tout ce à quoi il a assisté, paraît intacte. On reste pétrifié à la lecture de certains épisodes, et la façon dont le journaliste se perd dans certaines quêtes évoque la fascination pour les crises extrêmes que révélait l’immense Michael Herr dans Putain de mort.

D’une rare lucidité, et aussi d’une grande franchise quant à sa propre vie, Jean-Paul Mari signe, plus qu’une suite de « choses vues » à la Hugo, un livre poignant, en colère, qui reste longtemps en tête. Son honnêteté, ses indignations, sa souffrance et son courage font qu’on lui pardonnera, très respectueusement, quelques pages trop lyriques ou des analyses stratégiques un peu légères. On n’oubliera jamais ce soldat israélien défiguré, les raids de B-52 sur les lignes irakiennes, les pédophiles européens en Thaïlande, les migrants en Méditerranée ou, au cours de cette plongée hallucinée parmi les SDF parisiens, cette jeune fille violée, assise en larmes sur un trottoir à côté de son caddie renversé.

« You piled up the corpses/Exhausted your sources » (« Strange Game », Mick Jagger)

Les Français ont ri pendant des décennies de leurs services de renseignement tandis que leurs dirigeants leur accordaient peu de crédit. Les Britanniques, pour leur part, ont littéralement inventé la littérature d’espionnage (Joseph Conrad, William Somerset Maugham, Arthur Conan Doyle, etc.), jusqu’à faire à la fois du métier lui-même et de leurs propres services des mythes planétaires qu’il est aujourd’hui impossible de distinguer de la réalité.

Les rôles s’inversent, cependant, et alors que la France commence à produire des films et des séries hésitant entre le respect scolaire pour la fonction et la fascination candide pour celles et ceux qui l’exercent, le Royaume-Uni secoue depuis longtemps ses vieilles idoles et regarde ses légendaires MI5 (British Security Service) et MI6 (Secret Intelligence Service) avec ironie ou suspicion – ou les deux.

Diffusée en 2018 par Netlfix, la série Bodyguard, par exemple, raconte un complot politique impliquant des responsables des services de sécurité intérieure sur fond de menace jihadiste, de montée des populismes et d’âpre compétition politique.

De même, également diffusée par Netflix, Anatomy of a Scandal (2022) jette-t-elle un regard sans complaisance sur les élites sociales et politiques britanniques en faisant le récit du procès pour viol d’un ministre de l’Intérieur et en décrivant la crise politique et le drame intime qui en découlent.

Loin de l’élégance charmante et surannée de Downton Abbey (2010-2015), ces séries montrent des dirigeants et leurs conseillers vulgaires, agressifs, hypocrites, dépourvus de la moindre morale et aveuglés par la défense de leurs propres intérêts, évidemment à courte vue. La violence des rapports sociaux montrés dans ces séries tranche avec les clichés trop souvent lus et entendus au sujet de la supposée politesse insubmersible des Britanniques, de leur flegme et de leur courtoisie distante. A cet égard, les rapports entre services intérieurs, armée et police locales décrits dans Vigil (2021) sont bien loin de l’ambiance idyllique censée régner dans la communauté britannique du renseignement, du moins à en croire certains commentateurs.

Cette entreprise de démystification ne date pas d’hier, et on pourrait revoir avec profit le réjouissant In The Loop (2009,  Armando Iannucci) et son cortège de responsables hystériques ou incompétents et leurs bordées d’injures. Le romancier britannique Mick Herron, avec sa série de romans consacrés à la Slough House, s’est quant à lui attaqué à l’efficacité fantasmée des services secrets britanniques en créant le personnage de Jackson Lamb, infect cadre du MI5 placardisé et placé à la tête d’une équipe d’agents mauvais ou punis. Trois romans ont déjà été publiés en français et Apple TV+ a commencé à les adapter pour sa plate-forme.

La première saison, disponible depuis le printemps, met à l’écran La Maison des tocards, roman fondateur de la série et ne lésine pas sur les moyens. Sir Mick Jagger lui-même chante le générique :

Quant à la distribution, menée par l’immense Gary Oldman figurant un George Smiley qui aurait mal vieilli et Kristin Scott Thomas, plus glaciale que jamais, elle est impeccable et offre un divertissement de grande qualité.

Toujours sur fond de menace terroriste mais cette fois d’extrême-droite, une audacieuse opération (un montage, aurait dit Vladimir Volkoff) d’une responsable du MI5 dérape jusqu’à échapper à tout contrôle et créer une situation sauvée de justesse par les tocards de la Slough House. Ironique, violente, admirablement interprétée et efficacement mise en scène (à défaut d’être crédible), cette première saison est d’abord sombre, cynique, et dépourvue de la moindre morale. Les uns et les autres ne pensent qu’à leurs intérêts et à leur carrière au détriment de leur mission et commettent, pour cacher leurs erreurs, des crimes pires que ceux qu’ils étaient censés éviter. On ressort des six épisodes ravi et impatient de déguster les trois prochaines séries qu’Apple TV+ a commandées.

La légende des bureaux

Le renseignement au cinéma : les stagiaires sur le terrain (3)

Avoir réussi le concours vous a conduit à suivre les cours du stage terrain. Ces premiers exercices, pour lesquels tout le monde n’est pas nécessairement fait, ont permis d’identifier celles et ceux qui géraient mal les imprévus, voire la simple pression (et je ne parle pas des bières au Bistrot du Poinçonneur), et les autres, à l’enthousiasme parfois hors de contrôle. Une autre catégorie, plus complexe à détecter, émergera plus tard, au gré des circonstances : les boulets, les maladroits, les distraits et les malchanceux.

Pour eux, le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !) est une souffrance tant il demande une concentration de chaque seconde, non pas seulement pour détecter le dispositif adverse et évaluer l’environnement, que pour maîtriser leur tendance naturelle à laisser divaguer leur esprit ou à gaffer. Chaque mission leur demande des efforts particuliers, chaque contact un contrôle absolu et leurs instructeurs leur reprochent souvent un manque de naturel, aussi bien lors de leurs déplacements que lors des entretiens. Naturellement, l’aisance vient avec la pratique, au fur et à mesure que naissent les automatismes partir en mission n’est plus une angoisse telle qu’elle vous paralyse.

Reste l’épineuse question des chats noirs. A l’entraînement, à défaut de briller, ils s’en sont sortis et personne n’a vraiment relevé leur capacité à systématiquement se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, à retrouver leur source au point de rendez-vous fixé, envahi par une manifestation imprévue ou à croiser un camarade de collège dans un aéroport au bout du monde. Certains seront malades comme des chiens après avoir imprudemment dîné dans le souk, d’autres auront égaré leur passeport, perdu la clé de leur chambre, oublié leur liasse de billets locaux on ne sait où, etc.

Dans la plupart des cas, ces incidents n’auront pas de conséquences. Le passeport était au fond du sac, l’argent sur la table de nuit dans la chambre, et sauf intoxication carabinée, tout passe avec des médicaments et du Coca. Parfois, cependant, la malchance, combinée à une bonne dose d’amateurisme, peut provoquer des catastrophes, comme le montre la douloureuse affaire du Rainbow Warrior. Quand vous vous présentez devant le jury du concours, dites-vous que les question que se posent ses membres sont les suivantes : pourrais-je partir en mission avec elle ou lui ? Sera-t-il un atout ou un poids-mort ? Quelle sera sa fiabilité ? La seule interrogation qui vaille, finalement, est celle de la confiance que l’on peut placer en vous.

The Spy Ninja, de Yoshinari Kamiya (2004)

« There’s no spark/No light in the dark » (« Analyse », Thom Yorke)

On ne sort pas d’une confortable retraite et d’un silence moelleux sans raison. Il était cependant impossible de ne pas saluer le deuxième livre (et premier roman) de Jean Michelin, Ceux qui restent, paru il y a quelques semaines et qui connaît depuis un succès public et critique plus que mérité. L’auteur lui-même, avec les doutes et la fraicheur qui le rendent si attachant, ne revient toujours pas de voir ce récit, qu’il a porté si longtemps, sur la liste des finalistes du Grand prix du roman de l’Académie française. Ses lecteurs savent que ce choix est plus que mérité et ils espèrent même plus, bien que la sélection de la vénérable institution soit d’une remarquable qualité.

En 2017, Jean-Michelin avait publié chez Gallimard Jonquille, récit sobre et émouvant d’un séjour en Afghanistan à la tête d’une compagnie de l’Armée de terre marqué par la perte de quatre hommes lors d’une embuscade. Son texte, maîtrisé, humain, émouvant, avait déjà fait forte impression. 5 ans plus tard, ce premier roman, qu’il avait annoncé très rapidement après la publication de Jonquille, vient confirmer que Jean Michelin n’est pas seulement un soldat mais qu’il est aussi un écrivain.

Délaissant les reconstitutions de combats et les longues réflexions sur l’injustice de l’Histoire ou la violence du monde, il s’attache dans ce roman à nous faire connaître l’intimité d’une poignée de soldats, vétérans de toutes les interventions que la France mène depuis des décennies au nom de ses valeurs, de ses intérêts et d’un mélange subtil des unes et des autres. Ceux qui restent n’est pas un roman guerrier mais un roman sur des guerriers, décrits par petites touches dans leur intimité, chez eux, à la caserne ou sur le terrain (Le terrain, les gars !), dans des tentes, des villages ou des blindés.

Sans juger, sans expliquer, Jean Michelin met en scène dans ce roman, impressionnant de maîtrise et retenue, des personnages bien trop réels pour qu’on n’y devine pas l’auteur, avec ses doutes, ses questions, son regard à la fois acéré et distant sur son environnement. Certains passages, certaines remarques sont bien trop parfaitement vus pour ne pas avoir été vécus par l’auteur. On retrouve même dans quelques phrases les accents du chef-d’œuvre de Roland Dorgelès Les Croix de bois, publié en 1919. On pense surtout au film de Hal Ashby, Retour (1978), récemment réédité par Carlotta, et à toutes les œuvres tentant de faire comprendre la fraternité d’armes, l’incommunicabilité du combat et les traces indélébiles que laisse la guerre sur les corps et les esprits.

Texte court, attachant, personnel et universel, Ceux qui restent est nimbé d’une mélancolie qui dure chez le lecteur et qui révèle les complexités du soldat : l’amour de la paix, le goût du combat, le plaisir de revenir pour pouvoir repartir. Un roman qu’on ne lâche pas, qui émeut, saisit et secoue et confirme que Jean Michelin, soldat devenu écrivain, est à présent un écrivain qui a été soldat.

“Self-preservation is what’s really going on today” (“Young Hearts Run Free”, Candi Staton)

Enseignant, historien versé dans l’étude des conflits contemporains, le taulier d’Historicoblog nous observait avec curiosité lorsque, en 2013, l’évolution de la crise syrienne et l’intervention française au Sahel, venus confirmer notre inquiétude, le convainquirent que nous n’étions peut-être pas que des esprits dérangés. Appliquant des méthodes d’analyse éprouvées, il entreprit alors de décrypter l’abondante propagande que les groupes jihadistes consacraient à leurs opérations de combat. Il fut ainsi un des premiers à évoquer en France les Inghimasi avant d’acquérir, l’air de rien, une connaissance du théâtre syro-irakien que très peu, dans notre pays, peuvent concurrencer.

Esprit méthodique à l’extrême rigueur, il a largement partagé ses réflexions au profit de tous ceux qui voulaient comprendre et anticiper les projets opérationnels  des jihadistes. Menacé par les jihadistes, qui lui reprochaient la pertinence de ses travaux, il a également subi les injures, forcément misérables, des admirateurs de la bienveillante social-démocratie syrienne, à commencer par les queues de promo et autres petits télégraphistes de l’axe Damas-Moscou-Téhéran.

Convaincu du danger mortel que représentent les jihadistes, notre homme sait aussi que le régime syrien n’est pas moins abject et criminel. Spécialiste froid, il n’a jamais oublié les grands principes moraux qui font qu’on peut étudier un sujet avec rigueur sans s’aveugler. Explorer un tel sujet, cependant, use, et il a récemment annoncé mettre un terme à ses analyses.

Compréhensible, cette décision n’en est pas moins terrible. Lu par les services comme par les forces armées, abondamment cité par les journalistes comme par les chercheurs et les étudiants, il n’aura jamais eu au sein de l’État la place qu’il méritait afin de produire ce dont nous avons tous besoin, alors que le calme que nous vivons est trompeur. Il faut désormais souhaiter que la masse proprement ahurissante de travail qu’il a accomplie depuis toutes ces années se transforme en livre, ou en cours dans une école militaire ou une université courageuse. Imaginer qu’une telle connaissance des méthodes de combat jihadistes puisse disparaître constitue en effet un crève-cœur.

D’ici là, qu’il me soit permis de le remercier pour tout, pour ses réflexions, nos échanges, son acharnement à comprendre et à transmettre. La fin de ses travaux doit être vue comme la fin, glorieuse, d’une période incroyable de sa vie et de sa carrière, et nous lui souhaitons, avec toute notre amitié, le meilleur pour la suite.

“Oh, you can’t get even with this kind of pain/But to see you steady brings the calm, again” (“Only The Ones We Love”, Tanita Tikaram)

Qu’il me soit permis, alors qu’une poignée de débris harcèlent une rescapée des attentats du 13-Novembre, de rappeler quelques points simples mais essentiels :

1/ Le terrorisme est un mode opératoire (auquel on ne peut donc faire la guerre, mais passons) ;

2/ Ce mode opératoire, à la fois choix tactique et choix politique, permet de s’en prendre à la population d’un État, par essence peu ou pas protégée, et/ou à des cibles symboliques afin de peser sur ses choix diplomatiques ou stratégiques et sa cohésion sociale ;

3/ Le terrorisme est mis en œuvre par des acteurs faibles ou par des États désireux d’éviter un affrontement direct avec leur adversaire – comme l’admirable régime syrien, la regrettée satrapie libyenne ou la bienveillante démocratie iranienne ;

4/ Pour ces groupes ou ces États, tuer n’est donc pas une fin en soi (souvenons-nous ici qu’il est impératif de séparer les motivations des opérationnels de celles de leurs commanditaires) mais un moyen. Massacrer des innocents en grand nombre est cependant assez simple pour peu qu’on dispose d’armes ou d’explosifs et d’assassins motivés et c’est le chemin qu’empruntent la plupart des organisations terroristes ;

5/ Les victimes civiles sont donc utilisées par les terroristes comme des caisses de résonnance. Incapables de frapper directement l’État, ou ayant fait le choix de ne pas l’attaquer, les terroristes tuent, de façon plus ou moins indiscriminée (le Père Hamel ou les membres de la rédaction de Charlie Hebdo ont évidemment été visés pour ce qu’ils incarnaient), afin de provoquer un choc politique qui va toucher les autorités gouvernementales. Et ils tueront jusqu’à ce qu’ils aient été neutralisés, qu’ils aient obtenu ce qu’ils voulaient ou qu’ils se soient lassés devant notre admirable résistance – cette dernière hypothèse n’étant posée ici que par souci d’exhaustivité ;

5Bis/ Ainsi, et comme je pense l’avoir déjà écrit, l’objectif ultime des services chargés de la lutte contre le terrorisme n’est pas de sauver des vies mais bien d’empêcher que des tragédies ne pèsent sur la cohésion de la nation et sur la marche de l’État. Le terrorisme, en effet, menace directement la souveraineté nationale, et c’est pour cette raison que des moyens très importants sont mobilisés contre les groupes qui le pratiquent (toute personne comparant les victimes du terrorisme avec celles des accidents de la route est donc parfaitement débile : les chauffards ne menacent pas la souveraineté nationale). Quand les médecins ou les pompiers sauvent des individus en traitant leur blessures, les services antiterroristes sauvent la collectivité en prévenant les attaques qui les visent et en neutralisant, le plus souvent possible, ceux qui les planifient et ceux qui les commettent. Pour faire simple, les toubibs soignent les blessures déjà infligées alors que les services spécialisés essaient de les empêcher ;

6/ Les victimes ont été attaquées, tuées, blessées, traumatisées, peut-être pour ce qu’elles faisaient (cf. point 5) mais aussi et surtout pour ce qu’elles incarnaient : Françaises ou résidant en France, civiles, inoffensives et innocentes, elles représentaient une société qui tente d’avancer malgré les tensions. Ces victimes ont encaissé le choc pour nous tous, en notre nom à tous. Elles ne l’ont pas choisi, elles n’étaient pas volontaires pour assister à des carnages, elles n’ont pas demandé à être enlevées, à être grièvement blessées ou à perdre leurs proches dans une attaque intrinsèquement lâche, mais la suprême injustice du terrorisme les a frappées.

7/ Je ne suis pas certain qu’elles soient des victimes de guerre ou qu’elles aient besoin d’une médaille, mais il est absolument essentiel que l’État ET la société les traitent avec le respect et la reconnaissance qu’elles méritent. Ce respect et cette reconnaissance n’impliquent pas que nous soyons d’accord avec ce qu’elles disent ou pensent, et encore moins que leur parole soit devenue digne des Évangiles, mais nous devons absolument les considérer comme des membres à part de notre communauté. On pourrait résumer ce statut ainsi : les victimes sont sacrées, mais leur parole ne l’est pas ;

8/ Sacrées, parce qu’elles ont payé le prix le plus fort à notre place, et qu’elles ont été visées parce qu’elles étaient nos sœurs et nos frères, elles ne détiennent pas pour autant la vérité. Simplement, il convient de prendre leur parole avec prudence quand elle est caricaturale ou quand elle nous déplaît, et de, comme toujours, la juger sur le fond et dans son contexte. C’est exactement pour cette raison que je me suis tenu loin des polémiques douloureuses autour des propos répétés de Patrick Jardin. De même que je ne peux en aucune façon affirmer que j’aurais rejoint la Résistance en 1940, je ne peux nullement garantir que la mort d’un de mes enfants dans un attentat jihadiste n’aurait pas fait de moi une boule de haine à la colère inextinguible. Je sais ce que je pense de certaines positions, je les explique sans les approuver, et j’ai la décence de ne pas les juger.

9/ Une victime d’attentat est à la fois un individu dans sa singularité et le stigmate de l’attaque commise contre la communauté tout entière. Sa parole est donc particulière et à manier avec précaution, aussi bien parce qu’il ne s’agit pas de lui accorder une qualité excessive que pour éviter d’accentuer la douleur d’une blessure qui ne guérira jamais vraiment. Ceux qui font le tri entre les bonnes victimes, qui pensent comme eux, et les mauvaises victimes, qui professent des opinions contraires, sont des saboteurs et les collaborateurs objectifs des terroristes. En attaquant des victimes, en les conspuant, en les harcelant, ils ne font que prolonger les effets de l’attentat initial en entretenant les tensions politiques et sociales et font donc, sans le moindre doute, le jeu de l’ennemi. Il faut ajouter ici que quand on les lit on n’est pas autrement surpris de les voir collaborer avec un adversaire, il s’agit d’une longue tradition.

10/ Critiquer des survivants parce qu’ils ne correspondent pas au fantasme de la victime avide de vengeance est indigne. Ceux qui osent affirmer que les victimes affichant des opinions modérées sont des moutons qu’on dirige à l’abattoir ou, pire, des « collabos du jihad » sont la lie de ce pays. Personne ne vous empêche de penser ce que vous pensez du rapatriement des enfants des camps syriens, mais injurier des victimes parce qu’elles ne vous approuvent pas est d’une rare abjection. Et souvenez-vous que personne ne pourra m’accuser d’être mou, faible ou soumis aux islamistes radicaux.

Que ceux qui ont été frappés directement restent capables de raison alors que des trolls sous pseudonymes, farouches défenseurs de la France éternelle depuis leur canapé, geignent et vocifèrent ((ils vocigeignent) est d’une grande tristesse. Le combat continue, pour la sécurité, pour la paix par la victoire, et surtout pour la survie d’une société où la dignité dans la douleur n’est pas synonyme de faiblesse. Aurélia, Catherine, Georges, Emmanuel, Nicolas, nous sommes avec vous et  nous ne faiblirons jamais.