Joe Barnett n’est pas celle que vous croyez.

Ecrivain infatigable, lecteur insatiable, amateur de thrillers et de cigares, Patrick de Friberg, que l’on pourrait classer, à l’instar de Boris Vassiliev, dans la catégorie des esthètes turbulents, est aussi un découvreur de talents. C’est ainsi qu’il a entrepris, depuis quelques années, de traduire, pour le plus grand profit du public francophone, les romans noirs délirants d’un écrivain bien oublié, John Barnett.

Reconnaissons que nous n’avons pas souvent l’occasion de rire, voire même de sourire, ces temps-ci, et les récits fantasques de Barnett sont donc autant d’occasions de se gondoler. Celui-ci a, en effet, entrepris de détourner les codes du polar et du roman d’espionnage à l’aide d’une solide dose de non sens et d’un goût prononcé, que l’on critiquera pas, pour la gaudriole et les rebondissements incessants.

La véritable histoire de l'assassinat de Marylin Monroe La véritable histoire du crash de Roswell

Truffés de formules heureuses, comme cette définition de la détente (La détente : homonyme utilisé pour nommer ce délicieux petit morceau d’acier qui viendra cogner contre le pontet pour déclencher un tir mortel, in La véritable histoire de la Guerre froide, Publie Noir, page 35), ces textes, s’ils provoquent rarement des éclats de rire, maintiennent en permanence un sourire de contentement sur le visage du lecteur, sans doute également séduit par la personnalité de Joe Barnett, la bondissante et pulpeuse héroïne de la série.

Détournant avec bonheur les codes du roman noir, entre bas de soie et imperméables beiges, John Barnett, auquel Patrick de Friberg rend admirablement justice, est une signature attachante, dont on se dit qu’elle a pu inspirer le grand Carl Reiner, réalisateur en 1982 du désormais classique Dead men don’t wear plaid (Les Cadavres ne portent pas de costards).

A lire, donc, d’un œil léger.

Le renseignement au cinéma : laisser tomber

Il faut savoir s’écouter, détecter les signes de fatigue, de lassitude, et décrocher avant qu’il ne soit trop tard. Il faut aussi savoir, quand le combat est perdu, abandonner le terrain pour mieux revenir – éventuellement.

On voit parfois mieux les choses de loin, et parfois on souhaite aussi simplement ne plus les voir, laisser le monde poursuivre sa course folle, et observer son cheminement. Vient un moment où le fatalisme l’emporte sur la lassitude, où on se dit, après un déjeuner avec des amis eux-mêmes dépités, que tout est trop imbriqué pour espérer une solution, ou même un diagnostic à peu près réfléchi.

Quand à la violence aveugle de l’ennemi répondent les niaiseries de queues de promo, quand la stratégie de l’adversaire est savamment décryptée par des stratèges de salon et des sociologues de boudoir, quand ce qui devrait être un débat politique et intellectuel à la hauteur des enjeux est à peine digne de figurer dans un recueil des Brèves de comptoir, quand les documentaires censés éclairer le bon peuple sont réalisés par des personnes dont le regard devient fixe dès que les phrases s’allongent, on est en droit de se dire que c’est perdu, que tout ce cirque ne sert à rien et qu’il s’agira, pour l’essentiel, de sombrer dignement.

Quand les querelles de structures sont plus importantes que les missions qui leur sont confiées, quand on passe plus de temps à cacher les cadavres dans les armoires qu’à empiler ceux des ennemis abattus, on peut légitiment estimer que la situation prend une tournure préoccupante. Et alors, se déplaçant habilement entre les épaves, les naufragés et les naufrageurs, on se retire dignement et on gagne un bord hospitalier.

Fort heureusement, c’est pas bien mon genre… Gniark gniark

Traffic, de Steven Soderbergh (2000)

Une radio au pays des frères tristes.

Raphaël Krafft (@RafAvelo) n’a pas fait le choix de l’action et de l’aventure en se réfugiant dans un claque thaïlandais mais celui de la radio et du vélo à travers le vaste monde. Il a d’ailleurs raconté ses périples de vélo-reporter dans deux livres et l’a développé ici.

Un petit tour chez les Français Un petit tour au Proche-Orient

Le citoyen Krafft n’est, en effet, pas un gars comme les autres, et on peut affirmer sans trop de risque que les réservistes de l’armée française ayant porté le béret vert en Afghanistan ne sont pas légion (alerte jeu de mots glacé et sophistiqué) dans les couloirs de France Culture. C’est pourtant dans ce pays, à l’occasion de la participation française à la guerre contre les Taliban et Al Qaïda, que notre homme a créé une radio communautaire dans le district de Surobi, au nord-est du pays.

Là, intégré au 2e Régiment étranger d’infanterie (2E REI), il a en quelques mois, avec une petite équipe d’Afghans et le soutien du chef de corps, monté une radio indépendante – mais apolitique – dans un environnement pour le moins complexe. C’est la vie de cette radio, sa croissance, ses succès et sa récupération par les états-majors que Raphaël Krafft raconte dans Captain Teacher (Buchet-Chastel, 2013, 297 pages), un livre très attachant.

Captain Teacher

Avec humour, et en portant un regard très humain sur les protagonistes de son récit, l’auteur décrit le fonctionnement de Radio Surobi. On y assiste à des leçons de journalisme, on y apprend quantité de détails sur la vie en Afghanistan et le livre, sans que cela soit son ambition première, complète heureusement les récits militaires ou les études universitaires publiés depuis des années au sujet de notre engagement dans le pays. On y voit, de loin, les dérives de l’intervention militaire, prisonnière de ses certitudes, bloquée par ses propres règles et plus concentrée sur une gestion du conflit que par sa résolution.

Radio Surobi

Captain Teacher est le témoignage d’un honnête homme, une de ces petites histoires qui font la grande, comme semblent l’ignorer nombre de nos commentateurs attitrés, ces jours-ci. Un livre à lire, donc, et à conseiller.

Toute résilience est inutile

L’attaque perpétrée contre Charlie Hebdo est l’acte de terrorisme le plus meurtrier réalisé dans notre pays depuis des décennies. Il est également l’attentat jihadiste le plus sanglant commis en Europe depuis ceux de Londres, au mois de juillet 2005 (57 morts).

Ce crime intervient dans un contexte sécuritaire très tendu, marqué par la croissance hors contrôle de la menace jihadiste et la saturation progressive des services de sécurité et de renseignement, confrontés à un phénomène d’une ampleur inédite.

Malgré les affirmations hâtives de quelques commentateurs, opportunistes, sous le choc ou simplement médiocres, il ne s’agit évidemment aucunement d’une rupture opérationnelle (le mode opératoire a été vu maintes fois, de Bombay à Nairobi en passant par Peshawar ou Fort Hood), ni d’une évolution doctrinale (les journalistes sont des cibles privilégiées des jihadistes, d’Alger à Mogadiscio), la chose ayant même été théorisée et encouragée depuis des années. Ceux qui observent avec un effroi comique la planification de l’attentat découvrent sans doute le phénomène – qui n’a, il est vrai, qu’une grosse trentaine d’années – et on peut légitimement penser qu’ils sont la réincarnation de certains des dirigeants qui furent balayés en 1940 par un ennemi qui eut alors l’outrecuidance de manœuvrer selon ses plans et non les nôtres, sans jamais être rendu muet par notre évidente supériorité. Les fumiers.

L’attaque contre Charlie Hebdo est une agression inqualifiable contre ce qui fait de nous des Français, irrévérencieux, arrogants, ricaneurs, raisonneurs, amoureux de la vie, des bons mots et des grosses rigolades. En tuant des journalistes, des dessinateurs, des chroniqueurs, les jihadistes ont frappé des symboles, une partie de notre identité. En tuant des policiers, ils ont confirmé – ce que d’aucuns semblent découvrir, ces jours-ci – que l’autorité républicaine ne les concernait pas, et même qu’elle était leur ennemie. En tuant des citoyens moins connus, employés, mais tout aussi respectables, ils ont montré que nous étions tous leurs ennemis.

Les rassemblements spontanés d’hier soir ont, en retour, exprimé la réponse intransigeante d’une population consciente de ce qui se joue. Le Président, en décrétant un deuil national, a répondu à l’émotion du pays et à la solennité que requiert un tel moment.

Je vais me tenir éloigné des commentaires trop poussés alors que l’affaire n’est pas finie, qu’on a encore tué une policière ce matin porte de Châtillon, que des héros anonymes, farouches et intrépides défenseurs de la République, s’en prennent courageusement à des mosquées et que les alertes à la bombe se multiplient dans la capitale. Je vais, de même, ne pas laisser s’exprimer ma colère contre ceux qui justifient l’injustifiable, évoquent l’irrespect de Charlie Hebdo et renvoient la souffrance des uns, en France, à celle, ni plus ni moins insupportable d’autres, en Syrie ou ailleurs. Ceux-là ont le droit de parler, mais rien ne nous oblige à les écouter.

Je ne vais pas non plus laisser parler mon émotion, parce qu’elle est mienne, que je dois l’encaisser pour pouvoir la surmonter, qu’elle m’empêche de réfléchir, d’établir les faits et de poser mes réflexions, et parce qu’elle est observée par ma famille, mes amis, mes collègues et même ceux qui perdent du temps à me lire.

L’onde de choc n’a pas fini de secouer le pays, et elle demande, pour qu’elle ne nous renverse pas, que nous respirions lentement et que nos réflexions sèchent nos yeux. Je dois donc écrire ici que la une du Monde de cet après-midi m’afflige. Non, l’attentat du 7 janvier 2015 à Paris n’est pas le « 11 septembre français ». Cette affirmation, brutale, définitive, péremptoire, a manifestement été écrite sous le coup de l’émotion, et semble tragiquement déconnectée de la réalité. Ce crime, conjonction de l’assassinat de douze personnes et d’une attaque contre un des symboles de notre société, met-il en péril la République et l’Etat ? Non. Va-t-il faire vaciller notre économie, et celle du monde ? Non. Va-t-il nous conduire à lancer dans une opération militaire punitive contre les soutiens des terroristes ? Non. Les pertes humaines subies hier – et même ce matin – ont-elles un caractère inédit nous renvoyant aux grandes guerres du 20e siècle ? Non.

Ben non

Raison garder n’est pas nier l’horreur, ou même la relativiser, mais la réflexion, aussi froide que possible dans ces circonstances, doit nous éviter le piège que l’on nous tend et dans lequel certains sont déjà tentés de nous précipiter. L’émotion, nécessaire, indéniable, doit être acceptée, puis dépassée, afin que la riposte soit digne de nous. La résilience est là, et on n’attend pas d’un organe de presse respecté et responsable qu’il cède ainsi. Il ne faudrait surtout pas, enfin, que le drame d’hier soit perçu comme le pire de ce qui peut arriver. Le 7 janvier 2015 n’est pas le 11 septembre, c’est le 7 janvier 2015, un crime, un drame, un défi. Et c’est déjà beaucoup.

Le renseignement au cinéma : le briefing avec le bureau des affaires réservées.

Imaginons donc qu’il ait été décidé, sur l’idée de votre chef, de tenter de déstabiliser un réseau d’Al Qaïda en Europe en offrant de la layette à la femme du responsable des volontaires maghrébins en Afghanistan.

L’idée ne vous pas a convaincu, mais on ne vous paye pas pour être d’accord. La machine se met donc lentement en branle, et on commence par déterminer le plus important, le nom de l’opération. Les vétérans de la cave, mémoire du Service, ont interrogé leurs fichiers, vérifié notre longue histoire et finalement rendu leur oracle. Le pseudonyme choisi, qui figurera sur les télégrammes et les notes, est Babigros. Le clin d’œil, comme souvent,  est subtil, et a même arraché un sourire au conseiller du directeur, un homme pourtant peu connu pour son goût de la poilade.

L’opération nommée, il s’agit de ne pas s’endormir. Afin d’obtenir des fonds, on commence à écrire des notes. Certaines détaillent l’intérêt qu’il y aurait à perturber le réseau jihadiste visé (lié, rappelons-le, à Al Qaïda, l’organisation qui n’existe pas selon le chef de service mais fait quand même l’objet de multiples actions offensives de la part de grands services alliés ou rivaux), d’autres se concentrent sur l’idée de manœuvre, les leviers utilisés, les effets attendus, à quelle échéance et pour quelles conséquences éventuellement néfastes.

Le projet, qui n’était pas le vôtre, évolue et vous met peu à peu sur la touche tandis que vos dossiers ne sont plus accessibles, stockés dans son bureau par votre chef qui se pique de mieux les comprendre que vous (ce dont vous doutez fortement, entre autre raison parce qu’il ne parle pas un mot d’anglais et que les échanges les plus importants sur votre cible ont lieu, depuis des mois, avec vos collègues suédois, tous parfaitement anglophones et qui vous épargnent l’apprentissage de leur langue).

Le chef suédois

En haut lieu, de vifs débats opposent des praticiens chevronnés au sujet de détails cruciaux : quelle marque de layette choisir ? Onéreuse ou modeste ? Raffinée ou simple ? Horrible ou charmante ? Fille ou garçon ? Connaît-on le sexe du bébé de l’émir Abou Djaffar ? La tension est palpable. Faut-il, par exemple, solliciter le chef de poste à Copenhague afin qu’il aille acheter l’objet du délit dans une boutique danoise, sans doute comparable à celles que l’on trouve à Stockholm ? Si notre homme au Danemark est désigné, doit-il le faire aux heures de bureau ou plutôt en week-end ? Doit-il vérifier qu’il est suivi par le PET, les services danois ? Et s’il réalise un IS, va-t-il inutilement attirer leur attention ? Ces derniers vont-ils s’étonner de voir notre lieutenant-colonel au long cours, un cavalier raide comme la justice qui ne quitte jamais ses gants, déambuler dans les allées d’un magasin pour bébés et soupçonner, voire compromettre, la sécurité de notre ambitieuse opération Babigros ? Doit-on les prévenir, alors, ou plutôt dépêcher le secrétaire du poste, un célibataire notoirement gay dont la présence entre les couches et les biberons ne manquera pas d’attirer l’attention ? Toutes les énergies sont sollicitées pour répondre au mieux à ces questions fondamentales, afin d’éviter un nouveau naufrage opérationnel qui pourrait tous nous envoyer sur le front de l’Est – ou pire.

Vient enfin le moment tant attendu du briefing final avant le lancement. Les semaines ont passé, et vous avez renoncé à faire savoir qu’il serait bon, sans doute, à l’occasion, comme ça, histoire d’être sûr, de savoir si le missionnaire de la DO, un para du 13 expédié à Copenhague sous une fausse identité afin d’acheter un body et un petit bonnet avec des billets usagés (attention à ne pas perdre la PJ pour la compta, sinon l’adjudant-chef-qui-ne-rit-jamais va râler) a bien été informé qu’on achetait pas du 3 mois à un gros bébé de 9 mois.

Dans la salle de réunion, quelques visages connus, et pas mal de têtes importantes entraperçues à la cantine ou dans les couloirs de la direction. Des carrières mystérieuses, quelques légendes, et aussi de purs rats d’antichambre, allant de cabinets en états-majors, de commissions en détachements obscurs. Tous ces gens se toisent, votre chef expose la philosophie générale de l’opération, prend des airs mystérieux sans savoir que presque tous les participants ont lu les télégrammes, y compris les réservés, sur leurs ordinateurs grâce à une faille découverte dans le logiciel maison réalisé à grand frais par un pilote de l’ALAT devenu, par la grâce d’un coup de tampon sur son dossier, le grand spécialiste maison de la chose. Mais passons, ça m’agace.

L’affaire est donc lancée, mais elle n’aboutira pas, comme de juste. La source chargée de poster le colis à Mme Abou Djaffar, Pampers 101, commettra une fausse manip’ (mauvaise adresse ? pas les bons timbres ? mystère) et jamais les vêtements ne parviendront à destination. Pas grave, puisqu’Abou Djaffar mourra dans les montagnes afghanes lors de combats avec les forces spéciales américaines. Quand même, à quoi ça tient.

The Departed, de Martin Scorsese (2006), d’après Infernal Affairs, de Wai-Keung Lau et Alan Mak (2002).

Les trois jours du pigeon

Les quelques jours qui viennent de s’écouler ont, bien plus que nombre d’articles savants ou de notes parfaitement renseignées, illustré l’impact de la menace jihadiste sur nos vies. Les drames successifs de Joué-Lès-Tours, Dijon puis Nantes, par leurs caractéristiques comme par le contexte dans lequel ils sont intervenus ont, un instant, fait redouter le pire. Passés les premiers moments de stupeur, et quand les premiers éléments recueillis ont mis en évidence l’absence de liens entre les événements, sont restées des impressions plus que troublantes.

Alors que certains commentateurs irresponsables en étaient déjà à accuser les autorités de mollesse (en oubliant avec quelle magnanimité ils avaient pardonné aux précédentes le stupéfiant naufrage de l’affaire Merah), les pouvoirs publics ont multiplié les annonces, les déclarations rassurantes (ou se voulant telles) et les appels au calme. Au regard de l’examen froid des faits, l’annonce du renforcement – par ailleurs traditionnel – des patrouilles armées dans nos gares a pu paraître un brin exagérée. Ce sont surtout, en réalité, les appels à la vigilance du Président et des membres les plus éminents du gouvernement qui ont retenu l’attention. Pourquoi, en effet, réagir avec une telle énergie alors que, sur les trois drames du week-end, un seul peut être lié au jihad, les deux autres relevant plutôt de la pathologie mentale – comme le montre ce rapide tableau récapitulatif ?

L'attentat est-il caractérisé dans ces trois affaires ?
L’attentat est-il caractérisé dans ces trois affaires ?

L’important, malgré les morts, malgré les blessés, malgré le choc et les questions autour de ces trois événements, est ailleurs. La menace terroriste, en effet, est devenue un élément presque constitutif de nos sociétés, sans rapport avec les pertes humaines qu’elle occasionne réellement ici. Les habitants du Nigeria, d’Irak, de Syrie, du Pakistan ou de Libye savent bien, eux, que le jihadisme n’est pas un fantasme relayé par des médias hystériques, et ceux qui ne jugent la réalité d’une menace qu’en la comparant aux accidents de la route ou aux grandes guerres européennes du siècle passé démontrent, sans doute sans le vouloir, l’étendue de leur incompréhension du phénomène.

Le terrorisme, comme je tentais de l’exposer ici, est une méthode, un choix tactique au service d’une cause. Oublions la cause, et restons sur la méthode. Un acte de terrorisme, (attentat à l’explosif, fusillade aveugle, prise d’otages, peu importe) vise à produire un effet politique par la violence, plus ou moins aveugle, plus ou moins maîtrisée, exercée sur une cible. Inutile, ici, de rentrer dans les catégorisations, mais il faut retenir que l’effet politique recherché ne peut être obtenu que si l’acte de terrorisme réalisé a eu des témoins et s’il a retenu l’attention des autorités. Faites exploser demain un cabanon de jardin sans que quiconque puisse en témoigner, et sans qu’aucune perte soit à déplorer, et votre appel à l’AFP pour revendiquer votre action au nom d’Al Qaïda dans la Somme ou de la Wilaya Haute-Normandie sera, au mieux analysé par la SR locale de la Gendarmerie, au pire mis de côté par le standardiste. Il fera, en tout cas, bien rigoler dans les bureaux de l’UCLAT.

Votre attentat, s’il n’est pas le plus meurtrier de l’histoire, doit avoir un sens, et une revendication crédible s’inscrivant dans un contexte particulier. Plus vous êtes crédible, moins vous avez besoin de provoquer un carnage pour entamer le dialogue politique que vous recherchez avec la cible que vous frappez. Vous pouvez, naturellement, opter pour le carnage – les exemples sont nombreux – mais vous recherchez alors, plus qu’une prise de contact, plus que le rappel de votre existence, un effet majeur : une mobilisation internationale, le déclenchement d’une répression sauvage ou d’un conflit armé, une crise politique profonde. Les attentats du 11 septembre en sont l’exemple le plus évident, déclencheurs d’une guerre en Afghanistan – et de bien d’autres choses ailleurs – dont on nous dit qu’elle est achevée alors qu’il n’en est rien.

Et maintenant, la guerre

Depuis plus de vingt ans que le terrorisme islamiste radical s’en prend aux intérêts occidentaux, il n’a fait que gagner en puissance et en maîtrise opérationnelle en s’adaptant aux évolutions des services de sécurité et de renseignement. Pour des raisons que j’ai déjà évoquées à plusieurs reprises, la mouvance jihadiste a abandonné les réseaux massifs dans le monde occidental et privilégie depuis une dizaine d’années les petites cellules ou les actions isolées – qu’il convient de ne pas confondre avec les loups solitaires, fantasme ultime des commentateurs et crainte permanente des responsables sécuritaires.

Déjà, dans les années ’90, Oussama Ben Laden préconisait le recrutement de volontaires au sein des communautés musulmanes majoritaires dans les pays visés. Cette approche ethnico-culturelle, qui rejoignait la réalité sociale des réseaux préexistants, visait non seulement à utiliser au mieux les bassins de recrutements potentiels mais aussi à jouer sur les inévitables rancœurs économiques ou politiques attachées à des populations anciennement colonisées et majoritairement confrontées à des situations difficiles (chômage, racisme ou discriminations rampantes, tensions religieuses et/ou communautaires). La volonté, exprimée bien avant les récents communiqués de l’Etat islamique, d’employer des individus isolés « sur les arrières de l’ennemi » a été au cœur de la stratégie d’Al Qaïda à la fin des années 2000, et principalement mise en œuvre par AQPA. Sans nier le particularisme de l’Etat islamique, il serait bon de se rappeler que certaines des caractéristiques les plus contemporaines du jihadisme ont été définies et mises en œuvre par le groupe saoudo-yéménite, qu’il s’agisse des innovations opérationnelles ou de la communication professionnelle. Dabiq, la revue de l’EI, doit ainsi beaucoup à Inspire, mais c’est un autre sujet.

Inspire Dabiq

La multiplication des cas de jihadistes isolés, bien que rarement solitaires, doit tout autant à l’évolution du contexte sécuritaire occidental qu’à celle de la mouvance elle-même, recrutant de plus en plus largement et diffusant de plus en plus aisément, malgré les tentatives de la bloquer, sa propagande. De plus en plus de volontaires n’ont plus besoin d’être au contact direct d’un imam radical pour choisir la voie du jihad, et on sait, depuis l’affaire d’Ottawa, que les priver de passeports pour les bloquer ne peut que conduire à agir ici – puisqu’ils ne peuvent aller là-bas. Ça semblait logique, mais la logique ne touche que rarement les législateurs plus désireux d’esbroufe que de résultats. On ne se refait pas, me direz-vous, et vous aurez raison, comme toujours.

Du coup, à quoi assistons-nous ? A la rencontre d’un phénomène de recrutement massif, bien que passablement désordonné, et d’un contexte politico-sécuritaire tendu, même de façon irrationnelle. D’un côté, comme le souligne Raffaello Pantucci ici, la menace terroriste réelle dans nos pays pourrait bien être en baisse si on prend en considération les pertes humaines et les dégâts matériels potentiels ou la nature des acteurs de  la violence. Mais, d’un autre côté, en raison de la perception que nous avons de la puissance des groupes jihadistes, au Moyen-Orient, au Pakistan ou ailleurs, la menace terroriste ressentie est en hausse. Ceux qui se refusent toujours comprendre que le terrorisme, au-delà des considérations tactiques, est aussi un phénomène politique sont condamnés à répéter en boucle les mêmes grommellements de vieux bougons. Les jihadistes ont choisi le terrorisme – et la question est posée, en passant, de savoir si le terrorisme est consubstantiel du jihadisme ou si on peut être un jihadiste sans être un terroriste – et ce choix opérationnel est politique. De même, en face, les gouvernements et les populations visées sont également des acteurs politiques, et par là même leur réaction peut échapper à la rationalité basique que certains souhaiteraient les voir manifester. Le bon sens, censé être la chose du monde la mieux partagée, n’est pas une valeur en hausse.

Le paradoxe visible ici est fascinant. En raison de la menace jihadiste initiale, les Etats occidentaux ont pris des mesures qui, si elles sont incapables de freiner les recrutements de terroristes, empêchent pour l’heure la réalisation d’attentats majeurs. Du coup, les organisations terroristes désireuses de frapper en Occident ont choisi de réduire leurs ambitions opérationnelles en optant, non plus pour des opérations de grande ampleur (qu’elles réalisent ailleurs, en Inde, au Kenya, au Pakistan) mais pour de petites actions, moins meurtrières mais visiblement imprévisibles et donc génératrices d’une peur plus ou moins diffuse. L’efficacité des politiques sécuritaires a, sans surprise, fait évoluer la menace, désormais moins sanglante en Europe ou aux Etats-Unis mais tout autant, si ce n’est plus, politiquement redoutable. Plus nous sommes efficaces, plus nos concitoyens ont peur. Et si nous sommes moins efficaces, si le pire se produit, leur sentiment se verra conforté alors qu’aucun des succès enregistrés ne les rassure.

La situation actuelle constitue un authentique succès pour la mouvance jihadiste, ses organisations, leurs chefs, leurs idéologues comme leurs membres les plus humbles. Il ne leur est plus nécessaire de recruter des terroristes, d’envoyer des professionnels ou de construire des réseaux. Leur vision du jihad séduit désormais sans effort, pousse à l’action, inspire des militants sincères, mais habille aussi la folie ou l’errance personnelle d’individus fragiles. Bertrand Nzohabonayo voulait-il, au-delà de sa sympathie affichée pour le jihad syro-irakien, commettre un attentat contre des policiers français, symboles de l’ordre républicain ? On n’en sait rien. Les deux agresseurs de Dijon et de Nantes le voulaient-ils ? Non, et pourtant les trois événements se sont mêlés pour produire un effet politique incontestable. La vérité est sans doute trop douloureuse à énoncer : ce n’est pas parce que ce ne sont pas des terroristes que ça n’est pas du terrorisme. Dabiq, d’ailleurs, ne s’y trompe pas et compte déjà Bertrand Nzohabonayo parmi ses héros du moment. La récupération politique est une pratique partagée par tous, et elle est facilitée par le contexte. Quelques jours avant l’affaire de Joué-Lès-Tours, on massacrait des enfants à Peshawar, on prenait des otages à Sydney et on s’en prenait à des centres culturels français à Kaboul et à Gaza. Difficile de ne pas voir là la manifestation d’une menace globale directe.

Bilal Un des nouveaux héros de Dabiq

La question de la folie, d’ailleurs, mériterait bien plus de réflexions que les propos de café du commerce de certains (très) hauts fonctionnaires tant les conclusions hâtives, au-delà des cas avérés de pathologie mentale, font fi d’innombrables travaux sur les phénomènes de violence collective ou sur, mais c’est sans doute un détail, quelques millénaires de violence humaine. Il s’écrit même des choses très intelligentes, ici ou , mais leurs auteurs ne sont pas publiés au Seuil ni invités à l’INHESJ. On se demande bien pourquoi.

Le moindre acte de violence paré des atours du jihad mobilise donc, désormais, médias et commentateurs, provoque des avalanches de fortes réflexions et nourrit les certitudes de ceux qui, au sein de la classe politique ou de la société civile, voient un terroriste derrière chaque Français d’origine étrangère ou, au contraire, sont persuadés que tout cela relève d’un vaste complot judéo-américain visant à nuire à l’islam. Le jihadisme fait peur sans qu’il ait besoin de réellement frapper, et c’est d’autant plus un succès pour lui qu’il est, pour l’instant – mais pour l’instant seulement – incapable de faire autre chose dans nos pays.

A la fébrilité de la population et de la presse a rapidement fait écho celle de nos gouvernants. Leur adversaire déclaré, qu’ils combattent au Sahel, en Libye ou en Irak, comme l’ont fait leurs prédécesseurs sur d’autres théâtres, provoque des effets politiques sans rapport avec les efforts qu’il déploie pour les obtenir. Si le jihad est loin d’avoir triomphé, on ne peut en revanche ne pas penser que ses fondateurs ont pris l’avantage tant leur lutte a gagné en ampleur et en visibilité. Les appels à la raison sont donc capitaux, mais ils ne doivent pas se tromper d’objet : la question n’est pas de savoir si Machin ou Truc sont des terroristes mais bien de tenir la position, de se montrer ferme et réfléchi afin de faire preuve, comme l’écrivait Joseph Henrotin en 2007, de résilience. Le pire, en effet, est sans doute à venir. L’inquiétude visible de nos dirigeants n’est pas liée, en effet, à une hypothétique faiblesse, mais à la lecture de signaux (très) inquiétants relayés par les services de sécurité et de renseignement.

A Paris comme à Londres, la question n’est plus de savoir si un attentat majeur va être commis mais quand et où. Très probablement, d’ailleurs, ne sera-t-il pas réalisé par un réseau structuré, espèce devenue excessivement rare et que les policiers tentent d’éradiquer, mais par une poignée de terroristes isolés, réunis au sein d’une cellule ponctuelle. Alors que les responsables sécuritaires sont plus que jamais mobilisés pour empêcher une telle occurrence, les responsables politiques planifient d’ailleurs déjà la réponse politique à une crise qui sera en proportion du choc subi. Les dirigeants britanniques ne cachent plus la vérité à leurs concitoyens, comme ils le faisaient en 2004, quelques mois avant les attentats du mois de juillet 2005. Nos propres gouvernants, fidèles, quant à eux, à la ligne officielle traditionnelle, préfèrent affirmer que l’Etat, omnipotent et intrinsèquement infaillible, ne cèdera pas, comme à Azincourt, comme face au Reich ou au nuage radioactif de Tchernobyl. Les tensions sociales et politiques françaises mériteraient sans doute une autre approche, mais est-elle encore possible ?

Il faut, en tout cas, accepter que les jihadistes isolés, les cellules d’amateurs et les esprits dérangés se réclamant de la cause ne sont qu’un des visages de la menace. Il est encore bien trop tôt pour affirmer que les actions de faible intensité observées à Boston, Bruxelles ou Woolwich sont tout ce que le jihadisme peut nous infliger. La lutte va donc se poursuivre, et croire qu’un seul camp marquera des points serait la marque d’un terrible aveuglement.

Le renseignement au cinéma : les idées… originales

Mars 2001. Nous avons un nouveau chef. Il a été nommé là par surprise, après le départ brutal du précédent, épuisé par la médiocrité du commandement, et il a rapidement pris ses marques. Sa réputation est exécrable, et on le dit autoritaire, brutal, plein de morgue, tout en lui reconnaissant de beaux succès sur le terrain. Préférant de loin une séance chez le dentiste à un passage de frontière sous un faux nom, je ne peux, pour ma part, dissimuler mon admiration, malgré tous ses défauts, pour cet homme dont la carrière est déjà en passe de devenir légendaire et que j’ai eu le privilège de voir travailler de près, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !).

Ses goûts personnels le conduiraient sans doute plus vers les activités des services syriens ou iraniens ou les agissements des mouvements radicaux palestiniens que vers nos jihadistes, auxquels il ne comprend manifestement rien, mais l’actualité le pousse à s’intéresser à nous et à nos réseaux hermétiques. Très vite, nous comprenons qu’il ne le fait pas parce qu’il est persuadé que cette menace doit être gérée en priorité, mais bien parce que le sujet est au cœur des préoccupations de certains de nos responsables politiques, de nos cousins policiers et de l’ensemble de nos grands alliés. Que notre service soit à la traîne en matière de mobilisation est une chose, mais il est impensable que nous ne donnions pas le sentiment d’être mobilisés. A dire vrai, nous le sommes, d’ailleurs, mais nos moyens sont risibles, et aucun de nos chefs, jusqu’au Directeur général, ne nous prend vraiment au sérieux.

Le climat va même se dégrader au printemps, quand il nous sera expliqué que les travaux sur les groupes islamistes exotiques, aux Philippines, au Cachemire, en Indonésie, en Somalie, au Kenya ou au Kurdistan irakien ne présentent aucun intérêt. On nous dira alors que les recherches sur Al Qaïda ne sont d’aucune utilité, et certains d’entre nous devront même batailler de longues journées pour sauver le groupe d’analystes qui se démène depuis des années au sujet de l’organisation d’Oussama Ben Laden. Trois mois avant les attentats du 11 septembre, et alors que nos principaux partenaires, au Moyen-Orient ou dans le monde occidental, s’inquiètent ouvertement de la montée en puissance d’AQ ou des rapprochements entre réseaux, nos chefs expriment donc ouvertement à la fois leur scepticisme face à une ahurissante accumulation de signaux et la foi dans leurs anciennes certitudes. Ils auront beau se justifier par la suite, inventer des excuses, réécrire l’histoire, les faits sont terribles et les témoins ne manquent pas.

Je ne suis, pour ma part, pas directement concerné par ce débat. J’ai, en effet, la chance de travailler avec d’autres sur les réseaux jihadistes en provenance d’Afrique du Nord, et là, il n’est pas question de baisser la garde. Peu importe que nos tentatives de modélisation ne soient pas écoutées, si ce n’est pas comprises, puisque nous sommes mobilisés face à la menace terroriste la plus immédiate. On nous laisse une relative autonomie – bien que notre nouveau chef ait déjà la fâcheuse tendance à rependre les dossiers tout seul et à se prendre pour un analyste, ce qu’il n’a jamais été et qu’il ne sera jamais.

Il a envie de marquer des points, moins pour affaiblir l’adversaire que pour montrer qu’il est à la hauteur et que la machine fonctionne. Le renseignement a aussi une réalité administrative, purement comptable (combien d’opérations ? combien de sources recrutées ? combien de stagiaires convaincus lors des séances de retape ? combien de papiers diffusés ? combien de réunions avec des services étrangers ? etc.) et on ne fait pas une carrière en étant le meilleur connaisseur d’un sujet. On monte les échelons en répondant aux exigences de la gestion d’une machine d’une terrible complexité, et il serait bien vain de protester. Faut-il, après tout, privilégier la mission ou la pérennité d’une structure dont le rôle s’étend bien au-delà de son mandat ? L’excellence permanente étant impossible, faut-il donc tout jouer sur un coup ou essayer de durer, quitte à ne pas toujours être au mieux de sa forme ?

The Wire

Alors que nos camarades s’échinant sur le Lashkar-e-Tayyeba ou Al Qaïda doivent justifier de leur existence, nous sommes confortés dans notre mission. Et il est inutile d’expliquer que le groupe de Francfort, les réseaux suédois ou la cellule d’Abou Doha à Londres sont reliés à AQ, car nous sommes inaudibles. La hiérarchie ne voit que ce qu’elle veut voir, des noms dans des organigrammes incomplets, des cibles à la portée d’un service qui essaye de rapprendre ce que sont les opérations offensives.

En cette belle matinée de mars 2001, nous voilà donc convoqués chez le chef. Nous sommes quatre, peut-être cinq, dans son bureau, à attendre qu’on nous explique l’objet de cette réunion imprévue. Comme à son habitude, il dessine en nous parlant, des triangles avec un œil l’intérieur entourés de rayons de soleil, ou des graffitis moins aisément déchiffrables. Il ne nous a pas convoqués pour nous demander notre avis, ça n’est pas son genre, mais pour nous informer d’une opération dont il a eu l’idée sur une de nos cibles principales.

A force de nous lire et de signer notes ou télégrammes, il sait que la personnalité que nous jugeons la plus menaçante pour nous est le jihadiste algérien Omar Chabani, alias Abou Djaffar, un ancien du GIA devenu le chef des filières maghrébines en Afghanistan et qui œuvre, sans en être membre, pour Al Qaïda. Les policiers français pensent que leur ennemi principal est Abou Doha de Londres, mais nous pensons qu’il s’agit plutôt d’Abou Djaffar, un petit gars ambitieux, déjà capé, qui a connu le feu et entretient des relations avec la fine fleur du jihad européen. Abou Doha est dans le viseur des services de sécurité, mais Abou Djaffar, en Afghanistan, est censé être sur notre théâtre de jeu, loin de l’espace européen et de ses pénibles contraintes opérationnelles ou juridiques.

Comment, donc, allons-nous nous occuper de son cas ? Une coopération opérationnelle avec les Jordaniens, les Américains, ou même les Algériens ? Pas du tout. « Nous allons offrir des cadeaux à sa femme », nous lance, le chef, pas mécontent de son idée.

Le silence se fait. L’épouse d’Abou Djaffar vit toujours en Suède, au sein d’une cellule de sympathisants islamistes radicaux étroitement surveillés par la Sapö. Je suis perdu dans mes pensées. Le chef veut-il la compromettre ? Lui faire passer des messages ? Va-t-il essayer de monter un barnum avec les services suédois, mes alliés préférés ?

Il nous regarde et explique son idée de manœuvre. « Nous savons qu’elle vient d’avoir un bébé, et qu’elle est pauvre. Nous allons lui faire passer des vêtements, des couches, des trucs pour bébé, sans en indiquer la provenance. Ça va attirer l’attention, et ils vont tous se demander d’où ça vient. Nous allons la déstabiliser, elle, pour l’atteindre, lui ». Il jubile, ravi de son idée. Son adjoint ne dit rien.  Il est plus ancien que nous et il a appris à durer sur la passerelle.

Dans l’absolu, le projet de s’en prendre à une cible en visant son entourage n’est pas bête. Il s’agit même d’une méthode classique dans le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, et elle peut donner des résultats intéressants (merci, ici, de m’épargner les moues écœurées). Tout dépend, évidemment, de la nature de la cible, du contexte, et même des moyens. Comment allons-nous procéder ? Disposons-nous d’une source au contact nous permettant de lancer le projet ? Pourquoi ne pas en discuter avec les Suédois ? On sent le chef impatient de lancer le projet, car il s’agit pour lui de sa première opération dans le domaine en tant que concepteur.

Il sent bien, malgré tout le respect que nous avons – encore – pour lui, que nous ne débordons pas d’enthousiasme. Trop d’éléments inconnus nous échappent encore, et, surtout, nous doutons fortement de l’impact de la manœuvre sur Chabani. Sa crédibilité est solidement établie, ses garants sont nombreux, et parfois prestigieux – dont le propre frère d’Oussama Ben Laden, nous a-t-on dit. S’il ne voit pas la provocation, d’autres la verront pour lui, et lui exposeront. Quel sera d’ailleurs l’effet sur ses actions en Afghanistan de notre attaque périphérique ? Est-on certain que celle-ci portera ? Qu’elle réduira la menace terroriste ?

La réunion s’achève. Quelque chose s’est brisé ce jour-là, lorsque nous n’avons pas bondi d’enthousiasme à l’énoncé d’un projet opérationnel déconnecté du sujet. Dans les semaines qui suivront, sans doute vexé et échaudé, notre chef évoluera dans un sens qu’il n’est pas utile de raconter ici, maintenant, ou même un jour. Mais ceux qui étaient là à cette époque n’oublieront pas le jour où nous avons essayé de casser notre principal adversaire au sein des réseaux jihadistes maghrébins en offrant de la layette à son épouse.

Astérix & Obélix : mission Cléopâtre, d’Alain Chabat (2002)

Il n’y aurait pas de tambour cette nuit. La Danse des Esprits était finie.

Le 28 décembre 1890, un détachement du 7e Régiment de Cavalerie de l’US Army intercepta un groupe de Sioux Lakota au sein de la Pine Ridge Indian Reservation, dans le Dakota du Sud. Les autorités américaines tentaient alors de juguler un mouvement politico-spirituel, connu sous le nom de Danse des Esprits (Ghost Dance), qui agitait les populations soumises et déjà parquées dans des réserves. Les hommes saisis par le 7e de Cavalerie furent conduits dans la journée vers un campement installé dans la Wounded Knee Creek, sur la White River, où ils se mêlèrent à des dizaines d’autres captifs, y compris des femmes et des enfants.

Le 29 décembre, alors qu’ils avaient entrepris de désarmer les combattants sioux, les soldats américains furent pris à partie, et une violente fusillade éclata. Le campement, encerclé depuis la veille par une compagnie de mitrailleuses du 1er Régiment d’Artillerie, fut alors soumis à un feu nourri. A l’issue d’un court affrontement, on dénombra près de 300 morts parmi les Sioux, tandis que 29 soldats étaient tués. Les historiens estiment que cette dernière tuerie, réalisée par l’unité qui avait été lourdement vaincue  lors de la bataille de la Little Big Horn, marqua la fin de la résistance des populations amérindiennes à la colonisation américaine.

Malgré des romans et des films remarquables, la bonne conscience des vainqueurs ne fut véritablement ébranlée que dans les années ’70, à la suite du naufrage moral de la guerre du Vietnam, à l’occasion des incidents à Oglala. La conquête de l’Ouest sauvage et le franchissement de la Frontière, authentiquement fascinants, s’ils comprennent bien des épisodes glorieux et s’ils ont toujours un grand retentissement dans un monde occidental confronté à une planète désormais trop petite pour sa soif de territoires et de richesses, sont aussi marqués par une suite de guerres coloniales qui n’ont rien à envier aux pratiques des Européens.

La question des guerres indiennes, largement ignorée par chez nous, fait l’objet d’une production littéraire et scientifique conséquente, aux Etats-Unis comme au Canada, et alimente des débats politiques, moraux, mais aussi juridiques. Les milliers de traités violés par Washington sont autant de fragilités, alors que se posent de nouvelles questions, comme la protection de l’environnement, ou que persistent des tensions raciales, véritable pêché originel des Etats-Unis.

Des centaines d’auteurs ont, depuis plus d’un siècle, chroniqué cette conquête, ses moments de grandeurs comme ses tueries, ses aventuriers solitaires comme ses entreprises prédatrices. Le western est d’ailleurs souvent, mais je me répète sans doute, la chronique de la lutte entre une poignée d’hommes justes et de grands propriétaires féodaux ou des hommes d’affaires bâtisseurs d’empires.

Rio Bravo Silverado

Parmi les grandes plumes contemporaines figure Dan O’Brien. Ecrivain des Grandes Plaines et de la Prairie, membre émérite de l’Ecole du Montana, il est l’ami de Jim Harrison ou de Thomas McGuane et partage avec eux l’amour des espaces nord-américains et la colère devant leur dévastation. Dans une langue simple mais subtile, il n’a sans doute pas son pareil pour décrire les Etats du centre de l’Empire, leur immensité, leur majesté et leurs habitants, actuels ou passés. L’amour qu’il porte à son pays est lucide, et ses textes sont tous porteurs d’une réelle exigence morale.

La profonde humanité de l’écriture de Dan O’Brien lui évite toute emphase, et on se sent, à le lire, écrasé devant les territoires du Wyoming, de l’Idaho, de l’Iowa, du Colorado ou des deux Dakota. Associant étude de personnages et description d’une nature écrasante, il s’inscrit dans la lignée des écrivains américains de l’Ouest et de sa conquête, dont le grand A. B. Guthrie, dont Actes Sud a récemment commencé à republier les romans les plus remarquables.

La captive aux yeux clairs La route de l'Ouest

L’œuvre littéraire d’O’Brien ne se signale pas par le nombre de livres publiés (une dizaine depuis 1987) mais par son éclectisme. On trouve là des nouvelles (Eminent Domain, 1987), un thriller (L’Esprit des Collines, 1988), ou des romans (Au cœur du pays, 1991). Mais Dan O’Brien n’est pas qu’un romancier, et son amour de la nature n’est pas celui d’un urbain jouant les cowboys le temps d’un week-end.

L'esprit des collines Rites d'automne

En 1988, dans son inoubliable Rites d’Automne, il décrivit ainsi comment il réapprit la vie sauvage à un faucon pèlerin, de la frontière canadienne au Golfe du Mexique. Et en 2001, dans Les Bisons de Broken Heart, qui ressemble fort à une autobiographie, il relata les étapes l’ayant conduit à entamer l’élevage de bisons au Cheyenne River Ranch, dans le Dakota du Sud. Fondateur d’une société commercialisant de la viande de bisons, la Wild Idea Buffalo Company, il est capable de disserter pendant des pages, et sans jamais perdre son lecteur, de l’écosystème des Grandes Plaines, du renouvellement de l’herbe à pâturage, de l’inanité des aides gouvernementales ou du destin tragique des pionniers.

C’est que Dan O’Brien est un grand conteur, simple, profondément humain, et il n’a guère d’équivalent pour évoquer l’Ouest gâché, sa beauté majestueuse (voir, par exemple, le blog Journeys with Judy) et les drames qui s’y sont produits.

Le parc national des Badlands. Photo tirée du blog http://journeyswithjudy.blogspot.fr/
Le parc national des Badlands. Photo tirée du blog http://journeyswithjudy.blogspot.fr/

Nous savons tous qu’on vient souvent à l’étude de l’Histoire par la fiction, et qu’il n’est de meilleure introduction à certaines périodes que de grands romans. L’Agent indien (2004) est, à cet égard typique, de la production d’O’Brien, et probablement son texte le plus achevé.

L'agent indien

Délaissant le récit épique de folles chevauchées ou de batailles enragées, refusant la facilité d’une approche trop empathique, voire lacrymale, il y adopte le point de vue, rarement lu, d’un administrateur de réserve. On est alors ni dans l’éloge de la conquête ni dans la description de la colonisation ou le procès de l’abandon des populations amérindiennes mais dans ce pénible moment de transition, après les combats, et avant la paix, lorsque la puissance victorieuse se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire des vaincus.

Le personnage central choisi par O’Brien est le docteur Valentine McGillycuddy, ancien des guerres indiennes, chirurgien devenu gestionnaire, d’autant plus désireux de préparer les Sioux au monde qui s’annonce qu’il sait à quel point leur univers est sur le point de disparaître. L’Agent indien, roman écrit à partir de faits réels, se veut ainsi la description d’un processus complexe, irréversible, de domination totale d’une culture vaincue par un empire en création qui surgit avec sa puissance militaire, son système socio-économique, ses débats politico-moraux et ses luttes de pouvoir internes. McGillycuddy, personnage intègre, tente de limiter la casse alors qu’il prend la tête de la réserve de Pine Ridge. Il doit compter avec les guerriers sioux refusant, au-delà de leur défaite, la disparition de leur civilisation, mais aussi avec les idéalistes de l’Est qui, ignorant des réalités, agitent de grands principes et attisent le feu, avec les affrontements à Washington entre Républicains et Démocrates et les jeux de pouvoir au sein de l’administration, ou avec ceux qui, au sein de la réserve, veulent faire d’abord du commerce ou convoitent sa place. Le massacre de Wounded Knee, plus que l’échec de McGillycuddy, est l’aboutissement presque inévitable du processus complexe et chaotique d’intégration forcée des Sioux dans un système politique qui ne peut, intrinsèquement, les accueillir comme ils sont.

Défenseur d’un peuple qu’il a contribué à vaincre, McGillycuddy incarne le pragmatisme attristé d’un homme qui aime les Plaines et les nomades mais qui a conscience que ce monde est sur le point d’être effacé. Sa position, toute de raison, le place entre les radicaux des deux camps, Sioux refusant l’écrasement et fonctionnaires impériaux insensibles. Lui-même, qui veut sédentariser et apaiser des guerriers nomades pour éviter d’ultimes bains de sang, commet les erreurs que ne peuvent éviter ceux qui choisissent d’agir au lieu de simplement observer.

En décrivant ce monde qui finit, Dan O’Brien livre un texte qui dépasse l’histoire des guerres indiennes et tend vers l’universel. Les questions qu’il laisse sans réponse sont troublantes, à commencer par son refus de juger un phénomène historique sur lequel ni lui ni son héros n’ont de prise. Il décrit également une situation dont la complexité, humaine et politique, est parfaitement décrite et pourrait en remontrer aux commentateurs engagés de situations plus récentes. A cet égard, ce roman relève d’une démarche historique infiniment supérieure à bien des essais publiés récemment.

‘Twas the night before Christmas, and all through the house, not a creature was stirring, except… the four assholes coming in the rear in standard two-by-two cover formation.

Après s’être fait remarquer grâce à Nomads (1986) puis Predator (1987), John McTiernan a désormais assez de crédit auprès des studios, en 1988, pour se voir confier la réalisation d’un film d’action urbain dont Bruce Willis, une étoile montante (qui vient de la télévision comme Pierce Brosnan) serait le personnage principal. Le résultat s’impose dès sa sortie comme une étape majeure du cinéma de divertissement viril, et place son réalisateur à la pointe du genre. Le cinéma d’auteur est bien loin, mais le style comme la manière sont là, et ils vaudront à McTiernan le respect d’une partie de la critique, et même des marques de respect. Il était ainsi à la cinémathèque de Paris au mois de septembre dernier.

Après une décennie marquée par la lente dérive du cinéma hollywoodien, entre John Rambo et James Braddock, vers un militarisme particulièrement inepte et une foi aveugle dans une poignée de brutasses surentraînées, Die Hard se recentre sur le héros américain traditionnel, père de famille en apparence souriant mais qu’on ferait bien de ne pas serrer de trop près. Bruce Willis, qui triomphe alors dans Clair de Lune, et qui vient de tourner avec Blake Edwards (Boires et déboires – Blind date, avec Kim Bassinger, en 1987), est le candidat rêvé pour un tel rôle. Solide, volontiers goguenard, doté d’un authentique potentiel comique (qui sera même un handicap plus tard), il incarne à merveille le personnage de John McClane, flic new-yorkais blasé, malin, calme mais totalement décomplexé par rapport à la violence, et terriblement dur à cuire.

Clair de Lune John McClane, toujours impeccable.

La série des Die Hard, qui compte cinq films entre 1988 et 2013, est typique de la façon dont les grands studios, obsédés par la seule rentabilité, s’appuient sur des franchises (on le voit avec les super héros) jusqu’à les user jusqu’à la corde et à leur faire perdre tout intérêt.

Die Hard Die Hard 2 Die Hard 3

A défaut d’être révolutionnaire, voire simplement originale, l’idée de départ promettait quand même quelques heures de détente, et le procédé a fonctionné jusqu’en 1995. Au départ, donc, il s’agissait d’opposer un policier increvable à des criminels ambitieux tirés de romans de gare ou des pires James Bond, et de voir comment, seul ou presque, il allait faire capoter les plans les plus raffinés et mettre en échec les adversaires les plus puissants. Observer comment une belle mécanique, parfaitement huilée, se grippe pour finalement casser est en effet un procédé narratif classique mais imparable.

John McClane, flic au cuir déjà tanné, est le grain de sable par excellence. Têtu, intelligent, courageux, il est porté par une volonté inflexible qui lui fait accomplir à chaque film des exploits physiques que n’envisageraient pas la plupart des héros hollywoodiens et qui feraient même réfléchir Jason Bourne, pourtant spécialement formé par la CIA. McClane, lui, n’est pas un espion, il n’a pas appris la vie dans une mystérieuse unité de Fort Bragg, mais il est policier à NY et cela semble valoir, surtout à la fin des années ’80, bien des séances d’aguerrissement.

Viens passer Noël à LA.

A cette idée de voir un policier solitaire, et toujours en délicatesse avec l’autorité, affronter des ennemis dont les motivations et le comportement les rendent indéfendables s’ajoute le fait de situer l’action dans un lieu complexe et fermé, la veille de Noël. Dans Die Hard, McClane et les cambrioleurs se traquent mutuellement au cœur de la tour Nakatomi, à Los Angeles, alors que la soirée du 24 décembre a été irrémédiablement compromise. Dans la suite, Die Hard 2 (1990), réalisé par Renny Halrin, c’est l’aéroport international de Washington qui est le théâtre d’une bataille homérique entre McClane et des soldats américains renégats payés par un tyran sud-américain.

Ce dispositif est abandonné en 1995, lorsque McTiernan revient à la série (Die hard with a vengeance) et que McClane, pour la première fois, non seulement se voit affublé d’un compère (le scénario avait été écrit pour l’autre franchise des bourrins, L’Arme fatale) mais opère dans une ville (en l’occurrence, New York, de Harlem au Financial district en passant par le métro, des autoroutes et même des routes de campagne). Les deux épisodes suivants, le distrayant Live free or die hard (2007, par Len Wiseman) puis le navrant A good day to die hard (2013, par John Moore) achèvent d’effacer les caractéristiques originales de la série. Le seul point commun aux cinq films est l’état dans lequel finit John McClane après deux heures de fusillades, de cavalcades, de corps-à-corps, d’explosions et autres passages à tabac, et il n’est plus question de Noël.

Die Hard 4 Die Hard 5

Par pur snobisme, j’aurais donc tendance à estimer que seuls les deux premiers épisodes de la franchise sont fidèles au projet initial. La violence, omniprésente, y est comparable à celle des westerns classiques, et on s’y flingue avec enthousiasme, sans guère compter ses munitions. La résistance, prodigieuse, de McClane a très certainement inspiré celle de Jack Bauer, l’agent quasi immortel de la CIA, mais l’humour et la légèreté se sont perdus en route. Les seules interrogations résident dans le nombre de cadavres (50 ? 100 ?) laissés dans leur sillage par les protagonistes et l’épaisseur de la couche de crasse déposée sur McClane. Aucun des films de la série n’est ainsi porteur du moindre enjeu politique, et il s’agit avant tout de célébrer la victoire d’un petit gars malin et honnête contre un méchant bien trop puissant. C’est aussi ça, l’esprit de Noël.

Maintenant j'ai un PM

Tout ce que tu ne tues pas te rend plus faible.

Authentique film de propagande, commandé par la Navy en 2007 pour vanter les mérites des SEALs, Act of Valor, sorti en 2012, mélange l’esthétisme de Tony Scott (filtres, contre-jours, images léchées) et les attachants parti-pris idéologiques (« Massacrez-moi tout ça ») de John Milius, le véritable Walter Sobchak. Tourné en décors réels, aux Philippines, au Costa-Rica, au Mexique et dans plusieurs bases aux Etats-Unis, le film est un gigantesque clip, assumé, à la gloire de cette composante des forces spéciales américaines et mérite, à ce titre, d’être vu, même s’il est loin, très loin, de la qualité de certains films récents, comme Lone survivor ou Zero Dark Thirty.

Act of Valor

Réalisé par deux cinéastes aux CV assez courts, Scott Waugh et Mike McCoy, tous deux cascadeurs, et tous deux réalisateurs en 2007 du documentaire initial, Navy SWCC, consacré au centre de formation des SEALs, Act of Valor aurait pu être une œuvre mineure mais honorable sans le caractère démonstratif de sa mise en scène. Autant, en effet, les très nombreuses scènes d’action sont impressionnantes, autant les passages censés être psychologiques et les professions de foi patriotiques sont d’une lourdeur à faire passer un film de Steven Seagal pour du cinéma d’auteur iranien.

Act of Valor Act of Valor

Act of Valor Act of Valor

Il faut dire que la Navy n’a pas seulement prêté ses bases et son matériel, elle a aussi prêté ses hommes. Les commandos que nous voyons à l’écran ne sont ainsi pas des acteurs professionnels mais de véritables membres des forces spéciales impériales, et on ne peut qu’approuver leur choix de carrière. Les missions secrètes, sans problème, mais la comédie, comment dire… Les dialogues deviennent d’ailleurs plus supportables dès que les quelques acteurs professionnels (Roselyn Sanchez, Alex Veadov ou Nestor Serrano, notamment) s’en mêlent. Reconnaissons cependant qu’on ne se plante pas devant Act of Valor comme devant Hannah et ses soeurs ou Perceval le Gallois.

Si on a le droit de sourire pendant les scènes intimes, force est de reconnaître que les missions de combat sont, du moins pour un amateur tel que moi, très intéressantes. Bénéficiant d’une image magnifique, elles sont par ailleurs d’autant plus impressionnantes que les acteurs sont d’abord des professionnels surentraînés, ayant manifestement fait très tôt le choix de l’action et de l’aventure, et que la caméra les suit partout. On saute donc d’une tranche arrière de C-130, on jaillit des flancs d’un SH-60, on progresse dans des bâtiments délabrés, et on tue l’adversaire de multiples façons, et si possible à l’aide d’une puissance de feu considérable. Faut ce qu’il faut.

Désireuse de montrer l’étendue des savoir-faire de son élite, la Navy s’est fait tailler un scénario sur mesure, mêlant narcotrafic et jihad dans la plus pure tradition des imbécilités habituelles. L’association des deux menaces les plus connues du grand public offre en effet un vaste échantillon de missions d’infiltration et de combat (jungle, zone urbaine, désert, pleine mer ou fleuve), et on réalise soudain, lors d’une fusillade dans un gourbi crasseux, qu’on ne regarde pas un  film mais un jeu vidéo plus réaliste que les autres.

Un petit sourire ?

Act of Valor n’est, en effet, ni plus ni moins, qu’un épisode de Call of Duty (Modern Warfare, ou Black Ops, au choix) ou de Battlefield, et on y retrouve les passages obligés des FPS modernes : combat, exfiltration, succession de théâtres et de milieux, et, évidemment, un scénario d’une rare indigence agrémenté de fortes réflexions sur la vie, la mort, le pouvoir, la virilité, la puissance et toute cette sorte de choses.

Battlefield

L’essentiel n’est pas ici dans l’histoire mais dans l’action. Peu importent les ennemis, du moment qu’on peut les tuer. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace.