There was a demon that lived in the air. They said whoever challenged him would die.

Peu de sujets se prêtent mieux à la photographie que l’aviation de combat. La puissance, la technicité et souvent la beauté des chasseurs ou des bombardiers permettent au plus médiocre des photographes de sauver l’honneur. Et quand le cliché est pris par un professionnel talentueux, ça donne ça :

B-1B Lancer au décollage
B-1B Lancer au décollage
F-15E dans le fameux loop du Pays de Galles
F-15E dans le fameux loop du Pays de Galles

On pourrait donc imaginer qu’un sujet aussi spectaculaire ait été l’occasion de dizaines de films magnifiques, mais le bilan est, en réalité, bien maigre. Les images d’avions ne parlent pas, et elles ne racontent pas grand chose. Trop souvent, les films consacrés à la chasse souffrent ainsi d’une terrible faiblesse scénaristique. On imagine bien volontiers que le cinéaste et son équipe aient été fascinés par les machines qu’ils filmaient, mais le résultat est bien souvent assez fade. Les avions, comme les voitures (qu’on compare l’insipide Le Mans ou le médiocre Jours de tonnerre à  Rush, après avoir comparé le clinquant Top Gun au sobre The Final Countdown) doivent servir un récit, être des enjeux ou des prétextes mais pas les personnages principaux. Les lecteurs de Buck Danny savent ainsi qu’il est difficile de sortir des histoires de prototypes volés ou sabotés ou des mercenaires et des guerres postcoloniales. Les meilleurs épisodes des aventures de l’inoxydable pilote sont d’ailleurs ceux au cours desquels une véritable intrigue se déploie loin des hangars et des tarmacs.

Les grands films d’aviation ne sont donc pas si nombreux. En 1983, pourtant, Philip Kaufman, cinéaste honnête qui s’est déjà fait remarquer en réalisant un remake du classique de Don Siegel, L’Invasion des profanateurs de sépultures, d’après le roman de Jack Finney, ou une adaptation de Richard Price, Les Seigneurs, porte à l’écran le monument que Tom Wolfe, un des promoteurs du nouveau journalisme, a consacré en 1979 à l’épopée spatiale américaine. L’Etoffe des héros est, en effet, probablement un des livres les plus remarquables jamais consacrés au monde de l’aéronautique. On y suit les pilotes d’essai américains partis à la conquête du ciel puis de l’espace, on y assiste aux tâtonnements des ingénieurs, et on y voit le poids croissant des responsables politiques et de leurs ambitions dans cette aventure qui n’eut rien d’un processus industriel parfaitement maîtrisé. Tom Wolfe ne s’est pas contenté d’écrire froidement l’histoire de cette période, il nous a placés dans l’intimité des pilotes et de leurs conjointes et nous a montrés les doutes, les drames, les fragilités et les faiblesses. Sans jamais ignorer les progrès technologiques, il a su mettre en avant l’humanité des protagonistes et a révélé les petites histoires sans lesquelles la grande histoire aurait peut-être été différente.

L'Etoffe des Héros The Right Stuff

Kaufman, qui écrit l’adaptation du livre de Wolfe, dispose en tant que réalisateur de moyens considérables. Des bases aériennes, dont la mythique Edwards AFB ou le centre de recherche Ames, à Moffett Field, ont été ouvertes, et le réalisateur a même pu tourner à bord de l’USS Coral Sea.

Le film s’appuie cependant d’abord sur une distribution proprement exceptionnelle : Sam Shepard, Scott Glenn, Ed Harris, Dennis Quaid, Fred Ward, Barbara Hershey, Veronica Cartwright, Pamela Reed, Scott Paulin, Lance Henriksen, Donald Moffat, Scott Wilson, Jeff Goldblum, Harry Shearer et Kim Stanley dans le rôle de la légendaire Pancho Barnes. Ce casting, qui n’est en rien un gadget ou un argument commercial (Kaufman n’est pas Lelouch), sert une fresque de plus de trois heures au cours de laquelle on passe des tentatives de franchir le mur du son aux premiers vols spatiaux habités américains. Le film met en avant de nombreux points de vue, s’attarde sur des couples en crise ou au contraire unis comme jamais et, trait essentiel, prend son temps. L’Etoffe des héros n’est en rien un clip survolté bercé par du rock ou de la variété.

Sans être grave ou écrasé par l’ampleur de son sujet, Philip Kaufman réalise ainsi une œuvre plutôt sérieuse, où les quelques moments comiques ne nous font que sourire. Fidèle au livre de Wolfe, il met d’abord en scène des personnages et non des avions, et s’attache à décrire leur humanité. Les premières images, dans le désert du Mojave et dans le bar de Pancho Barnes, restent parmi les plus belles jamais tournées dans un film consacré à l’aviation, tout comme sont bouleversantes les scènes où on annonce la mort d’un pilote. Il est question ici d’aventure humaine, de courage, d’exploits, et de personnalités hors du commun.

Les héros
Les héros
Les rigolos
Les rigolos
Les zozos
Les zozos

Tout cela serait cependant d’une terrible platitude si tous ces fameux héros étaient parfaits. Orgueilleux ou modestes, flamboyants ou discrets, bavards ou taiseux, loyaux ou infidèles, ils ne sont que des hommes, avec leur grandeur et leurs petitesses, et les voir fendre le ciel ou tourner autour de la Terre nous rappelle la nature réelle de leurs exploits. A ce titre, le passage du mur du son par Yeager reste un modèle de cinéma, et on tremble en songeant à ce que le regretté Tony Scott ou même James Cameron auraient pu faire de ce moment, entre filtres colorés et démesure.

Loin d’être un film cocardier, L’Etoffe des héros décrit des responsables politiques peu ou pas conscients des enjeux et surtout attachés au bénéfice qu’ils pourraient tirer des exploits de quelques uns. La contribution de Wernher von Braun, concepteur du V2, n’est pas plus occultée, tandis que le patriotisme un peu épais ou la bigoterie de certains des protagonistes sont exposés sans fard. Le film, comme le livre dont il est tiré, est bien plus une ode aux pilotes qu’aux Etats-Unis ou à leurs forces armées. La scène, devenue mythique, qui voit Yeager pousser son F-104 au-delà des limites ne nous montre ainsi pas un héros immaculé mais bien un pilote enragé, obsédé par le dépassement et qui, par ses exploits au-dessus du désert californien, tient à rappeler que c’est l’homme qui contrôle la machine, et non l’inverse.

L’Etoffe des héros, qui dispose depuis quelques années d’une très belle édition en Blu-ray  reste, à bien des égards, un chef-d’œuvre inégalé, admirable d’équilibre, hommage parfait à une poignée de personnalités d’exception unies par leur amour de l’aviation et leur volonté inébranlable. Il s’en dégage une puissante nostalgie, celle de ce bar détruit près d’Edwards, celle de ces pilotes plus pionniers que militaires, et celle de ces ambitieux programmes habités qui faisaient rêver.

Plus possible de boire un verre chez Pancho
Plus possible de boire un verre chez Pancho

Ce n’était pas un chantier, Karen. C’était notre devoir.

Les chemins de la connaissance sont parfois imprévus, pour peu qu’on ait un peu de curiosité. C’est ainsi en lisant un remarquable roman sur les Mohawks employés à la construction des gratte-ciels nord-américains que j’ai découvert la plus stupéfiante et la plus émouvante description des attentats du 11 septembre 2001.

Ciel d'acier

Il faut dire que l’auteur de Ciel d’acier, Michel Moutot, n’est pas le premier venu. Journaliste à l’AFP, habitué des terrains difficiles, en Afrique, en Europe ou au Moyen-Orient, il était à New York, ce funeste mardi matin, quand les tours du World Trade Center, frappées par deux avions de ligne, se sont effondrées, entraînant notre monde dans leur chute.

Michel Moutot était aux premières loges, ce jour-là, et il a choisi de revenir sur cet événement à travers la vie d’une dynastie d’ironworkers mohawks, employés à la construction de bâtiments géants. Relatant la vie des membres d’une dynastie de ces acrobates, de 1885 au Québec à 2012 à New York, il nous décrit le quotidien d’ouvriers plus que spécialisés, capables d’assembler des poutrelles d’acier à des dizaines sinon des centaines de mètres du sol. Ces destins, entremêlés tout au long du roman, nous disent tout d’un métier fascinant, et on est pris de vertige à la lecture de certaines pages.

Les chapitres les plus impressionnants racontent les heures ayant suivi l’effondrement des tours jumelles, le courage et la ferveur des sauveteurs (et leur sacrifice) affrontant des décombres dantesques, le dévouement des New-yorkais, mais aussi l’hystérie patriotique de certains et la sidération du pays devant l’ampleur du drame. Les passages consacrés à la construction du WTC, au début des années ’70, sont passionnantes et se lisent bien plus aisément que n’importe quelle étude technique, grâce au style de l’auteur, sobre et apaisé.

Le livre, dont les dialogues très écrits peuvent initialement dérouter, se révèle très attachant, d’une profonde humanité sans jamais céder à la facilité du pathos. On y suit les péripéties de ces existences, entre amours, deuils, injustices, et chantiers pharaoniques, et on le referme plus riche. Une lecture vivement conseillée.

« My mother told me before she passed away/Said, « Son, when I’m gone, don’t forget to pray/’Cause there’ll be hard times, Lord those hard times – Who knows better than I? »» (« Hard Time », Ray Charles)

Les services chargés de la lutte contre le terrorisme sont en grande partie autonomes, comme le sont tous les professionnels conscients de leur mission et maîtres de leurs savoir-faire. Acteurs opérationnels, ils adaptent en permanence leur posture en fonction de l’évaluation qu’ils font de la menace. Celle-ci, souvent au grand désarroi des décideurs, n’apporte cependant jamais de réponse simple, et encore moins de prédictions à la fiabilité absolue. Ce serait trop facile, et ça manquerait donc d’intérêt.

Cette absence de certitudes détaillées, inhérentes aux sciences du chaos que sont les sciences humaines, constitue une difficulté politique difficilement niable. Contrairement aux propos de quelques esprits sans doute dépassés, la peur du terrorisme ne provient pas seulement de la violence exercée mais de son caractère imprévisible. On ne dira d’ailleurs jamais assez à quel point ceux qui ricanent en comparant les morts du terrorisme à ceux des accidents de la route n’ont décidément rien compris. Face à une population qui s’inquiète – et qui vote, les politiques ont besoin de réponses simples, si possible binaires. Il se trouve, hélas, que les services sont intrinsèquement incapables de les leur fournir. Il est évidemment possible de réduire cette incertitude en renforçant les capacités de recueil de renseignement (ça a été fait, brutalement) et les capacités d’analyse (ça a été fait, à peu près n’importe comment), puis en adaptant le système à la menace principale (ça n’a pas été fait, puisqu’il n’y a pas de failles), mais la meilleure organisation du monde ne permettra jamais d’évaluer parfaitement la menace et donc, puisque c’est l’objectif recherché, de prévoir tous les attentats.

Cette réalité, ardemment niée par ceux qui veulent nous imposer des systèmes de détection automatisés, repose sur quelques faits pourtant difficilement contestables. D’une part, sur un territoire en paix où on ne dénombre pas des dizaines d’actes de terrorisme par semaine, la modélisation est un exercice impossible faute d’un nombre suffisant de données. Je vous renvoie à vos cours de statistiques de 3e puis à votre première année à la fac d’histoire. D’autre part, le terrorisme étant une activité de clandestins (alerte percée conceptuelle), vous allez éprouver de sérieuses difficultés à documenter les fameux signaux faibles censés précéder la réalisation d’une attaque puisque, justement, vous ne les avez pas détectés (ou, que vous ne savez pas que vous les avez détectés, ou que vous les avez détectés sans les comprendre). Et j’ajoute que ces mêmes signaux faibles dorment très probablement dans les archives des services ou dans les procédures judiciaires établies par les magistrats et que personne n’a le temps de les en extraire et encore moins de les exploiter sérieusement. Autant dire que votre modélisation ressemble fort à un élixir de charlatan – y compris pour son pouvoir rassurant et sa totale inefficacité. Nous avons tous rêvé, en réalité, de pouvoir utiliser les formules mathématiques utilisées dans le domaine des risques financiers ou industriels, mais comment les adapter alors que tant de facteurs échappaient à notre perception ?

A quel moment ça a mal tourné ?
A quel moment ça a mal tourné ?

En l’absence de réponse nette, vous voilà donc contraint de réaliser une évaluation à l’imperfection assumée. Celle-ci, imparfaite car incomplète, a la lourde responsabilité d’éclairer votre lecteur – probablement un décideur – sur les dangers, immédiats et plus lointains. Evaluer la menace terroriste revient, en effet, aider à décider, à inspirer, et à, sans relever de la divination, anticiper les coups qui vont être portés. La tâche n’est pas aisée, mais elle n’est pas non plus totalement insurmontable, pour peu qu’on accepte l’impossibilité de l’infaillibilité.

L’évaluation de la menace terroriste, et singulièrement jihadiste, constitue, en effet, un exercice délicat, complexe, profondément insatisfaisant et qui exige qu’on s’expose à l’erreur. Pour des raisons politiques évidentes, il peut pourtant être tentant d’écrire à longueur de pages que les méchants ne sont pas moins méchants aujourd’hui qu’ils l’étaient hier. Ainsi, si un attentat a lieu ou si un innocent est enlevé au Niger, vous pourrez toujours prendre un air blasé et glisser que vous l’aviez bien dit. Certains, sur Twitter par exemple, passent leur journée à ça, et il arrive donc, plus ou moins périodiquement, qu’ils aient eu raison en affirmant que ça allait bien finir par péter quelque part. On pense alors au devin auquel s’oppose Astérix, jamais avare de puissantes prophéties (« Après la pluie, le beau temps »), ou aux prédictions de Nostradamus revisitées par Woody Allen (« Deux pays se feront la guerre, et l’un des deux gagnera »). Sauf que parvenir à un bon résultat à l’aide d’un mauvais raisonnement ne démontre rien, et n’a guère de chance de se reproduire.

"Le Devin", p. 8, de René Goscinny et Albert Uderzo, 1972, Dargaud.
« Le Devin », p. 8, de René Goscinny et Albert Uderzo, 1972, Dargaud.

L’importance d’une évaluation exacte de la menace terroriste exige, de façon impérieuse, que vous ne cédiez pas à la facilité. Combien de fois, au juste, ma génération d’analystes a-t-elle écrit que « la menace [perdurait] » ? La formule, devenue objet de plaisanteries tant elle a servi, cherchait à transmettre les certitudes – hélas jamais démenties – que le jihad ne cessait de gagner en intensité sans que nous soyons capables de l’expliquer à des lecteurs lointains, pressés, et pour tout dire assez peu curieux des détails. Nous aurions été ravis de pouvoir écrire « Le dernier jihadiste connu vient d’être capturé et sera mis sous cloche pour l’édification des générations futures », en attendant d’être réaffectés à d’autres missions, devenues urgentes, mais non, hélas…

Cette formule, donc, constituait la conclusion, inévitable, de notes plus ou moins longues dans lesquelles nous exposions des faits avant de les analyser. En réalité, ces papiers n’étaient pas de véritables analyses mais des constats. Affirmer que la menace perdurait, du ton sans appel que nous autorisait, supposions-nous, notre appartenance au Service, était une façon de transmettre une certitude sans avoir à exposer le raisonnement qui nous avait conduits là. Nous aurions, en réalité, été bien embêtés par une commande nous intimant l’ordre d’expliquer précisément notre cheminement. L’évaluation de la menace jihadiste, en effet, ne repose pas seulement sur des renseignements bruts. Rares, d’ailleurs, sont ceux qui ne nécessitent aucun raffinage et se révèlent immédiatement utiles. Elle nécessite une grille de lecture, établie à partir de l’expérience des uns et des autres, et même de l’intuition, cette forme particulière d’intelligence amalgamant parfois inconsciemment des faits ou des données et établissant des connexions dont les machines sont, en tout cas pour l’heure, incapables.

Evaluer l’intensité de cette menace, alors que nombre d’éléments nécessaires sont intrinsèquement dissimulés, implique de faire appel à son imagination, de prendre en compte le contexte, de faire appel au passé. Souvent, par exemple, le silence n’a rien de rassurant, et les périodes de calme m’ont toujours paru porteuses de bien des dangers. Certaines anomalies s’expliquent, évidemment, et il est possible que rien ne se passe parce que le chef d’un commando a été ramassé par la patrouille. Parfois, même, il peut arriver que vous déjouiez un attentat sans le savoir, à l’occasion d’une arrestation de routine mettant à l’ombre un homme dont vous ignoriez la dangerosité. Pas réellement involontaire, mais inconscient, votre succès ne peut pas être analysé, mais des vies ont été épargnées. On ne saura jamais comment, mais c’est ainsi. Il peut aussi arriver qu’un authentique succès, comme l’arrestation de Salah Abdeslam, entraîne une catastrophe qu’il vous a été impossible de prévoir. Chaque action provoque sa réaction, comme on l’a encore vu à Bruxelles au mois de mars dernier.

Le mécanisme du passage à l’acte reste, au moins à mes yeux, très mystérieux, sans doute parce qu’il est profondément humain. L’évaluation de la menace jihadiste, différente de l’étude de la manœuvre d’une armée en campagne, ne peut pas ne pas tenir compte de l’imprévisibilité ou de l’irrationalité des terroristes, qui sont des humains malgré toutes les foutaises qu’on nous assène. Les services français, par exemple, sont confrontés à des centaines, sinon des milliers, d’individus jugés dangereux, et pourtant notre pays n’est pas à feu et à sang. Comment expliquer que ces jihadistes, tous liés à l’Etat islamique ou à Al Qaïda (ou au moins inspirés par ces organisations) ne soient pas passés à l’acte ? Quels sont les facteurs les ayant conduits à ne pas agir ? Je mourrai sans doute sans avoir eu de réponse à ces questions.

Il reste qu’il est impossible de procéder à une évaluation de la menace dont la conclusion serait un aveu d’incompréhension. La question posée n’est pas anodine, et il est capital d’y répondre : quelle est l’intensité du danger qui pèse sur nous ? La prise en compte de nombreux facteurs, certains chiffrés (tant de jihadistes identifiés ; accroissement du nombre de communications captées entre ici et là-bas, etc.), doit se faire en ne négligeant pas le contexte (telle frappe aérienne, tel communiqué de menace, etc.) et en comprenant le fonctionnement des réseaux, la façon dont les ordres sont transmis et celle dont ils sont exécutés. Rien de tout cela ne peut être réduit à des suites de valeurs, et il faut donc admettre que l’esprit humain, avec sa capacité infinie à associer des faits, des interrogations et des nuances reste notre meilleure arme. Il reste que les voyants, comme dans une usine, ne peuvent rester éternellement rouges. Pour l’heure, donc, la menace perdure.

« Midnight ronkers/City slickers/Gunmen and maniacs/All will feature on the freakshow/And I can’t do nothing ’bout that, no/But if you hurt what’s mine/I’ll sure as hell retaliate » (« Safe from Harm », Massive Attack)

De quoi est donc faite une démocratie ? D’institutions solides organisées selon le principe de la séparation des pouvoirs, d’une presse libre enquêtant, interrogeant les puissants et informant la population, et de citoyens bénéficiant, selon le contrat bien connu les liant à l’Etat, de la protection de forces dédiées, correctement formées, équipées et commandées.

Depuis quelques jours, deux mouvements, sans lien apparent, viennent achever de faire de cette fin de mandat un naufrage aux proportions rarement observées. On trouve ainsi dans les rues des policiers manifestant leur exaspération après les attaques dont ils sont l’objet. Que leur métier soit intrinsèquement exposé à la violence des délinquants est une évidence que personne ne conteste, mais certaines attaques montrent des évolutions préoccupantes. Les femmes et les hommes chargées d’assurer notre sécurité quotidienne et de lutter contre la petite délinquance comme contre la grande criminalité ne sont pas parfaits (mais qui l’est ?), mais ils méritent d’être respectés à la fois comme des êtres humains, comme nos concitoyens, et comme nos défenseurs. Je ne conteste pas les excès de certains comportements au sein de la Grande maison, les abus de pouvoir ou les dérives, mais je ne fais pas de cas personnels un constat général.

Que des policiers en soient venus à manifester publiquement une colère, maladroite mais sincère, en dit long sur le sentiment d’abandon et d’inutilité qui est le leur et qui ne cesse de croître depuis des décennies. Et que, après avoir tenté un misérable garde-à-vous, les autorités politiques et administratives qui les commandent aient soudainement jugé leurs revendications justifiées confirme que dans ce pays personne ne gère rien, personne n’anticipe rien et que seules les crises font – parfois – bouger les lignes. On notera d’ailleurs, en passant, que Bernard « Y a pas de failles » Westmoreland n’a pas été long à réaliser le danger de la situation. Peut-être aurait-il fallu que les membres des services de sécurité et de renseignement défilassent après le 13 novembre ou après le 14 juillet pour que d’autres évidences finissent par s’imposer à nos gouvernants. Les cadavres ont moins de poids politique que des policiers cagoulés.

Fort logiquement, les uns et les autres ont tenté de s’emparer de ce mouvement, qui échappe au contrôle de syndicats bien trop proches – et parfois bien trop redevables – du ministère de l’Intérieur. Les policiers expriment dans la rue leur inquiétude, largement partagée, face à une crise sociale et politique profonde, que les facteurs économiques seuls ne suffisent pas à expliquer. Leur ressentiment à l’égard de la justice – mais le Président ne dit pas vraiment autre chose – est désagréable, en partie injuste, mais il nous envoie un message qu’il est urgent de décrypter. En réclamant, sans doute de façon excessive, le retour d’une certaine autorité, les policiers – et les gendarmes en ont autant sur le cœur – nous rappellent que les ministres de l’Intérieur qui se succèdent depuis des années n’ont d’ambitions que personnelles. De postures martiales en poses avantageuses, de Kärcher en voix blanche, tous ne font qu’utiliser leur fonction à des fins politiques. Le contexte ne les aide assurément pas, mais que d’échecs, que de renoncements, que de terrain perdu. Les policiers, avec leurs formules maladroites et leur vision parfois trop tactique des choses, nous jettent au visage l’image d’une société à l’état de plus en plus inquiétant. Sans adhérer à tous leurs propos, on est bien obligé de leur trouver des accents troublants.

Et pendant que des policiers exaspérés et épuisés manifestent, certes en toute illégalité, leur colère, d’autres garants de notre démocratie, journalistes cette fois, font grève afin d’éviter que leur métier ne devienne une farce. Les partisans de l’arrivée de Jean-Marc Morandini ont beau jeu de rappeler que la présomption d’innocence s’applique à tous, même aux citoyens les plus connus, mais ils évitent soigneusement de revenir sur les états de service de leur recrue. Si la justice, en effet, n’a pas à se prononcer sur le bilan journalistique de M. Morandini, importateur en France du merveilleux concept de télé poubelle, vulgaire, putassière, racoleuse, et parfois bidonnée, les spectateurs que nous sommes ne vont pas s’en priver.

Que le PAF compte parmi ses émissions de telles horreurs, pourquoi pas ? Il n’est pas question de discuter des goûts des uns et des autres. Il est, en revanche, permis de s’étonner de la décision d’imposer à une des principales chaînes d’information de ce pays, qui plus est en pleine année électorale, une personnalité dont l’engagement éthique ne saute pas aux yeux. Divertissement, infotainment à la limite, mais pas sur iTélé, pas au cœur d’une rédaction dont la qualité est reconnue, et pas alors que nous n’avons jamais autant eu besoin d’être correctement informés.

On s’interroge, par conséquent, sur la logique ayant conduit à cette décision. La stratégie de M. Bolloré au sujet de Canal+ n’était déjà pas d’une grande limpidité, mais je ne suis pas, il est vrai, un spécialiste des médias. Grand consommateur d’informations et d’analyses, j’estime en revanche avoir toute légitimité à m’étonner de la nomination de M. Morandini. Par quel mystérieux cheminement des décideurs en sont-ils venus à placer un tel homme à une telle place ? On aimerait croire à un plan machiavélique, ou même à un renvoi d’ascenseur entre deux hommes amis de longue date, mais il n’est sans doute pas inutile de rappeler cette vérité, attribuée à l’Empereur : N’attribuez jamais à la malveillance ce qui s’explique très bien par l’incompétence.

Cette forte pensée, où il serait possible de remplacer incompétence par aveuglement, est valable pour l’affaire Morandini comme pour le mouvement policier actuel. Soumis à des décisions prises pour des raisons sans rapport avec les mandats ou les missions, victimes de responsables ayant abdiqué toute décence, toute responsabilité, et incapables de se ressaisir, policiers et journalistes en sont réduits à manifester, non pas pour moins travailler ou pour défendre des avantages, mais bien pour correctement travailler, dans des conditions décentes en rapport avec l’importance de leurs tâches. D’autres auraient d’ailleurs bien des motifs de les rejoindre, comme les enseignants ou les magistrats, pas moins essentiels à la vie de notre démocratie et pas moins délaissés.

On l’aura compris. #JesoutiensiTélé #JesoutienslaPoliceNationale Oui, les deux.

« The Beatles and the Stones/Sucked the marrow out of bone/Put the V in Vietnam/The Beatles and the Stones/Made it good to be alone/To be alone » (« Beatles And The Stones », House of Love)

Tout au long des années 80, Hollywood explore un nouveau genre, le film consacré à la guerre du Vietnam. On a pu voir, dès les années 70’, des œuvres remarquables exposant tel ou tel aspect du conflit, comme le premier chef d’œuvre de Michael Cimino, The Deer Hunter (1978), Go Tell the Spartans (1978, Ted Post), Coming Home (1978, Hal Ashby), et le chef-d’œuvre immortel de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now (1979). La sortie en 1982 de Rambo (Ted Kotcheff) ne constitue ainsi pas une rupture mais une évolution notable de la production cinématographique, désormais focalisée sur l’âpreté des combats et des situations. Deux sous-genres vont alors émerger : les films d’action, de plus en plus caricaturaux (Retour vers l’enfer, 1983, Ted Kotcheff ; Portés disparus, 1984, Joseph Zito ; Rambo 2, 1985, George P. Cosmatos), et les récits plus réalistes dont l’ambition est de montrer au public américain la cruelle réalité de la guerre du Vietnam alors que les Etats-Unis, sous la présidence de Ronald Reagan, semblent oublieux de la décennie passée. On trouve dans cette seconde catégorie quelques films marquants, dont Platoon (1986, Oliver Stone), Hamburger Hill (1987, John Irvin), et même le plus mauvais film de Stanley Kubrick, Full Metal Jacket (1987).

La colline des jeunes hommes perdus
La colline des jeunes hommes perdus

Au milieu de tous ces films, sérieux, martiaux, politiquement engagés ou ridicules, on trouve Good Morning, Vietnam (1987), une comédie sans prétention réalisée autour d’un acteur déchaîné, vedette comique de la télévision dont la carrière au cinéma n’est pas véritablement convaincante (Popeye , 1980, Robert Altman ; Le Monde selon Garp, 1982, George Roy Hill ; The Survivors, 1983, Michael Ritchie ; Moscou à New York, 1984, Paul Mazursky ; etc.). Robin Williams, amuseur exubérant, personnalité extrême dont les performances flirtent parfois avec la folie, a, en effet, eu souvent du mal à se glisser dans des rôles posés, et les cinéastes semblent eux-mêmes éprouver de réelles difficultés à le maîtriser sans l’étouffer.

Faut pas s'y fier
Faut pas s’y fier

En 1987, Barry Levinson, honnête réalisateur, parvient cependant à canaliser l’énergie de Robin Williams en adaptant très librement au cinéma pour le compte de Touchstone, la nouvelle société de production créée par Disney, la vie d’Adrian Cronauer. De l’aveu même de ce dernier, le film n’a presque rien à voir avec son propre passage au micro de la radio des forces armées américaines présentes au Sud-Vietnam, mais l’ambition des auteurs n’est pas de faire œuvre d’historiens. Il s’agit d’offrir à Robin Williams son premier vrai grand rôle comique en le glissant dans la peau d’un animateur de radio affecté à Saïgon en 1965, dans les premiers mois de l’intervention militaire américaine.

Le film, d’un agréable classicisme, est tout entier construit autour de la performance de son acteur principal. Déchaîné, Williams, qui y récoltera la première de ses quatre nominations aux Oscars, y occupe l’écran aux côtés d’un tout jeune Forest Whitaker (comme toujours impeccable) et face à un Bruno Kirby parfait en crétin bigot persuadé d’avoir un authentique talent comique. L’opposition avec Robin Williams, qui transforme le film en one man show, est évidemment saisissante et prétexte à quelques scènes véritablement réjouissantes.

Le téléphone sonne
Le téléphone sonne
On s'éclate en studio
On s’éclate en studio

Good Morning, Vietnam ne relate cependant pas seulement les mésaventures d’un DJ incontrôlable victime de la petitesse de ses chefs directs. Les téléscripteurs, dont les dépêches sont pieusement censurées par les frères Stanton, signalent régulièrement la dégradation de la situation militaire et sécuritaire, à laquelle répondent les annonces d’envoi de renforts américains. Cette escalade, sur laquelle le cinéaste ne s’appesantit pas, est visible à l’écran. D’abord en tenue de service, les militaires de l’état-major portent ensuite des treillis tandis que les équipages des vedettes qui patrouillent dans le Delta abandonnent progressivement les séances de bronzage pour leurs postes de combat.

Les jumeaux d'Anastasie sont à Saïgon
Les jumeaux d’Anastasie sont à Saïgon

Derrière son micro, le personnage de Robin Williams semble ignorant de ces évolutions. La censure le gêne par principe, mais les informations bloquées paraissent concerner un pays lointain. Lui, occupé par son émission, sa hiérarchie, ses élèves vietnamiens – auxquels il enseigne l’argot américain – et son idylle avec une jeune femme, est comme déphasé. Le retour à la réalité se fait sèchement lors d’un attentat commis par le Viêt-Cong contre un bar fréquenté par des Américains. Cronauer prend soudain conscience qu’une guerre est en cours et que l’armée à laquelle il appartient n’est pas la bienvenue.

Cette révélation est évidemment un choc, et on voit le DJ comprendre que tous les personnages de ses blagues (l’espion, le fantassin, le météo, etc.) font référence à une réalité qu’il refusait et qui s’appelle la guerre. Plus tard, c’est en croisant un convoi de soldats partant vers une zone de combat qu’il met des visages sur ses auditeurs.

Comme nombre de films consacrés à la guerre du Vietnam, la bande-son est une compilation de classiques indémodables des années ’60. On y croise, en plus de Louis Armstrong, les Beach Boys, James Brown ou Martha and The Vandellas. On sent bien derrière ces choix la nostalgie d’une époque rêvée qui s’achevait, avant l’offensive du Têt (vue dans Platoon) et les dérives d’une guerre dont les belligérants ont perdu le contrôle (Apocalypse Now). Cette insouciance est celle de Cronauer, personnalité immature – incarnation de l’Amérique triomphante – qui passe des pitreries les plus absurdes à la brutale prise de conscience. Le personnage a été écrit pour Williams, et on trouvera par la suite dans plusieurs de ses grands rôles cette immaturité aux excès incontrôlables (Le Cercle des Poètes disparus, 1989, Peter Weir ; The Fisher King, 1991, Terry Gilliam ; Aladdin, 1992, Ron Clements et John Musker ; Mrs. Doubtfire, 1993, Chris Columbus ;  Jack, 1996, Francis Ford Coppola). Ce n’est que dans la dernière partie de sa carrière qu’il trouvera de la gravité, d’abord dans Will Hunting (1997, Gus Van Sant) puis dans Insomnia (2002, Christopher Nolan).

Oscar du meilleur second rôle masculin en 1998 pour Will Hunting
Oscar du meilleur second rôle masculin en 1998 pour Will Hunting

Good Morning, Vietnam restera comme le film grâce auquel Williams est devenu un acteur mondialement connu. C’est aussi la seule véritable comédie hollywoodienne de cette importance consacrée au conflit vietnamien, discrètement pacifiste, paternaliste, et, sans surprise, focalisée sur le point de vue américain.

Le renseignement au cinéma : de l’importance des procédures

Le cinéma s’intéresse parfois à l’entraînement des membres des services de renseignement, de façon convaincante, spectaculaire, comique ou risible, mais il montre bien plus rarement la mise en œuvre, sur le terrain (LE TERRAIN, LES GARS !), de ce qui a été appris durant les longs mois de stage. C’est pourtant là que se démontre l’efficacité et la pertinence de l’enseignement reçu.

Tout est donc question de transmission puis d’assimilation d’un savoir issu de l’expérience de vos anciens. Comme le disent les pilotes, les check-lists sont faites des catastrophes successives, et il en est ainsi de toutes les activités complexes et/ou dangereuses. Le monde de l’espionnage et de l’action clandestine n’échappe à pas à cette loi, dont il vous faut apprendre puis expérimenter méthodiquement tous les articles. Les héros des films à grand spectacle, souvent véritables monstres d’efficacité et de sang-froid, sont tous issus de forces ou de services où ils ont été littéralement modelés. De Jason Bourne à Jack Reacher en passant par Scott, tous ne sont que l’aboutissement d’un processus de sélection puis d’aguerrissement auquel le commun des mortels, à commencer par votre serviteur, ne survivrait pas.

Moins spectaculaire, mais pas moins sensible, la vie d’officier traitant ou d’analyste obéit, elle aussi, à des procédures complexes et exigeantes. Il faut savoir, parfois, les faire évoluer ou s’en affranchir, mais il faut d’abord les connaître et les respecter. Elles vous évitent bien des échecs, et vous servent, quotidiennement, de guide. Indispensables, elles doivent nourrir des automatismes. Il ne s’agit pas non plus de devenir un exécutant sans cervelle, mais maîtriser les techniques et savoir sans effort quelle est la conduite à tenir peut sauver des vies. C’est un des enjeux essentiels de la mobilisation actuelle contre la menace jihadiste.

Zombieland, de Ruben Fleischer (2009)

Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes

En 1953, Sir Winston Churchill reçoit le Prix Nobel de littérature, ultime couronnement d’une carrière et d’une vie exceptionnelles. Le Vieux lion, l’homme qui proposa l’union à la France en 1940 alors que la défaite était là, celui qui se tint seul contre le Reich pendant de longs mois, n’avait cessé depuis sa jeunesse d’écrire et de faire la guerre. Il faut, à ce sujet, lire ses Mémoires d’un jeune homme (My Early Life, 1930) ou ses discours de Premier ministre. Personnalité exubérante, fourmillant d’idées géniales et de fulgurances lamentables conduisant parfois à des catastrophes (la bataille des Dardanelles, pour citer la plus connue), Churchill frappe par son énergie, sa compréhension des enjeux, sa vision de l’Histoire. L’homme, bien sûr, est d’un orgueil insupportable, et il est parfaitement admis que son récit de la Seconde Guerre mondiale, d’un intérêt véritablement exceptionnel, prend des libertés avec la vérité historique. Pour autant, il reste un des plus grands hommes d’Etat du siècle passé, agissant puis écrivant, conscient de sa mission, digne et habité.

Les grandes personnalités de l’Histoire ne sont que rarement monolithiques, parfaites et admirables en tout point. Leurs zones d’ombre et leur complexité les rendent plus fascinantes encore en raison de l’humanité qu’elles révèlent, voire de la lutte qu’elles exposent entre le sublime et l’infiniment médiocre. Nous semblons souffrir, en France, de ce mal qui consiste à parer de toutes les vertus ceux qui nous gouvernent, ou au contraire à les accabler sans la moindre considération pour leurs aspérités. Le culte voué au général De Gaulle, dont la figure et l’héritage constitutionnel écrasent notre vie politique, symbolise ainsi notre approche du pouvoir, qui ne serait donc exercé que par des demi-dieux jamais bien loin de l’Olympe ou par des créatures sorties des égouts.

François Hollande n’est ni le demi-Dieu de ses (derniers) partisans ou l’abjection faite homme dénoncée par certains de ses opposants. La question de sa stature présidentielle, posée de façon entêtante, sera débattue dans des décennies, et on retiendra de lui l’intervention au Mali et celle contre l’EI, tout comme la loi sur le mariage pour tous ou celle, pas moins contestée, consacrée au travail. On pourra aussi retenir des records d’impopularité, le persistant amateurisme de nombre de ses ministres (assorti de quelques retentissantes erreurs de casting), une impuissance économique à peu près totale, une diplomatie à la stratégie difficilement lisible et le refus acharné de prendre la menace jihadiste à bras le corps – sans doute à cause de la satisfaction inébranlable de Bernard Westmoreland à l’égard de son bilan.

A quelques mois du scrutin présidentiel, l’image qui se dégage, et depuis trop longtemps, est celle d’un homme écrasé par sa charge comme par le contexte dans lequel il l’exerce. Sans doute les années qui viennent de s’écouler n’ont-elles pas été de tout repos, mais invoquer le manque de chance pour justifier l’absence de résultat n’est guère satisfaisant. On ne l’accepte pas d’un entraîneur de football, alors du Président… Le plus troublant reste cette obsession, alors que le mandat presque achevé n’incitera pas le Sénat à accorder un triomphe, à laisser une « trace ». Le chef de l’Etat, malgré ses qualités, semble ignorer qu’on ne devrait pas gouverner pour sa propre gloire. Cette dernière ne se construit pas comme une campagne publicitaire, et l’Histoire ne retient d’ailleurs pas les formules creuses. A quoi riment donc ces innombrables heures d’entretien, ces confidences de plus en plus insignifiantes, ces réflexions de plus en plus vides, voire inconstantes, qui montrent que le chef de l’Etat, chef de nos armées, garant de la Constitution, est, bien que plus normal, simplement banal ? On l’imaginait Père de la Nation, on le retrouve à un barbecue entre voisins.

Penser constamment à sa place dans l’Histoire laisse craindre que tout ce qui est entrepris ne soit, finalement, qu’affaire de coups plus ou moins fumants. On est également en droit de penser que cette posture implique qu’il n’y ait aucune vision, aucune stratégie, aucune véritable politique, mais simplement une gestion au jour le jour, peut-être sincère mais désespérément tactique. A l’Elysée, je n’en sais rien, mais à Balard ou place Beauvau, c’est en tout cas avéré.

Se regarder agir en pensant au souvenir qu’on va laisser plus qu’à l’effet qu’on va produire évoque furieusement un soldat devenu général, comme dans La Grande-duchesse de Gerolstein (Jacques Offenbach, Henri Meilhac et Ludovc Halévy, 1867), dont le nouvel uniforme serait bien trop grand. François Hollande, dans ses récentes confessions, paraît ainsi tristement sous-dimensionné à la fois au regard de sa fonction et des défis que notre pays a à relever. En prenant plaisir à la construction de son propre roman de chef d’Etat, il montre comme une immaturité bien embêtante. Normal, oui, l’homme est désespérément normal.

Le voilà, par exemple, qui admet publiquement, pour la première fois peut-être dans notre histoire, que la République dispose de ses ennemis par la force et en secret quand elle ne peut le faire autrement. La chose, naturellement, était connue et abondamment racontée, par exemple par Vincent Nouzille ou Pascal Krop, et même par quelques anciens d’autant plus bavards qu’ils n’ont finalement pas fait grand chose, mais elle n’était jamais commentée publiquement. La règle est simple, pourtant : de même qu’on ne parle pas du Fight Club, on ne parle pas des opérations secrètes. Et pourquoi ? Mais parce qu’elles sont secrètes. Et pourquoi sont-elles secrètes, je vous prie ? Mais parce qu’elles sont illégales (alerte choc conceptuel).

François le Destructeur
François le Destructeur

De fait, dans Un Président ne devrait pas dire ça, de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, François Hollande expose assez clairement les raisons qui poussent un Etat comme la France à liquider des fâcheux. La chose est sérieuse, et elle peut choquer, évidemment, mais les arguments avancés sont audibles. Le problème est qu’ils ne devraient pas être entendus dans la bouche du Président. A lire les réflexions rapportées par les auteurs du livre, on s’interroge d’ailleurs sur les motivations ayant conduit François Hollande à évoquer un sujet aussi sensible et complexe.

Il existe une véritable grandeur à ne pas divulguer ce dont on est le plus fier, tout en assumant publiquement ses échecs. Celles et ceux qui servent dans les services de renseignement le savent et l’acceptent. Ils ont raison de s’en glorifier. Au sommet de l’Etat, la règle doit être la même, fût-elle néfaste à la construction d’une stature (qui, en toute logique, devrait d’ailleurs se bâtir seule, au fil du temps). Il ne s’agit pas tant d’être fier d’avoir fait tuer des ennemis que d’être fier d’avoir disposé d’un outil performant et d’avoir été capable de décider de son emploi. Il faut laisser aux professionnels dont c’est la mission et la vocation (me concernant, en tout cas) le soin de poursuivre en secret les ennemis de la République à l’aide de méthodes que personne n’a intérêt à dévoiler. Pour tout dire, on n’a pas à se vanter d’avoir fait son devoir, et on n’a pas à confier ses interrogations ou ses confidences alors que la lutte continue – et qu’elle ne tourne pas à notre avantage.

« Misguided angel hangin’ over me/Heart like a Gabriel, pure and white as ivory/Soul like a Lucifer, black and cold like a piece of lead/Misguided angel, love you ’til I’m dead » (« Misguided Angel », Cowboy Junkies)

Les premières pages sont déroutantes, écrites dans une langue vaguement prétentieuse – mais qui, en réalité, ne l’est pas. Elles troublent également car on se surprend à craindre un énième roman d’espionnage aux ambitions trop élevées, comme si l’auteur tentait d’associer en un seul texte la noirceur de Joseph Conrad et les souvenirs si élégants de Somerset Maugham de son passage au sein des services britanniques, pendant la Première Guerre mondiale.

Ecoutez nos défaites

Le doute se nourrit ensuite de la méconnaissance manifeste qu’a l’auteur du monde si particulier des services secrets, mais les quelques imprécisions relevées sont sans importance tant le roman, après avoir intrigué, séduit par son ampleur. Il n’est pas question ici de se livrer à un travail documentaire mais de bien de sonder l’âme d’une poignée de personnages et d’observer comment se bâtissent les mythes, comment se construisent les victoires et comment se supportent les défaites.

Mêlant les époques et les guerres, Laurent Gaudé nous fait ainsi partager les pensées d’Hannibal défiant Rome avant d’être vaincu par elle, ou celles de Grant mettant un terme à la Guerre de Sécession, ou celles du Négus affrontant l’Italie en 1935. Il les mêle aux itinéraires d’une archéologue irakienne acharnée à sauver le patrimoine de son pays et d’un opérationnel français, au bord d’un gouffre (p. 30), vétéran des guerres secrètes de la République, que l’on a chargé de retrouver un ancien SEAL qui pourrait bien être son colonel Kurtz.

Roman choral, Ecoutez nos défaites nous montre le vrai visage de l’Histoire, infiniment tragique et désespérée, et illustre à sa façon les formules mille fois entendues au sujet des lendemains de victoire et des armées vaincues. Gaudé, saisissant l’air du temps, prend manifestement plaisir à évoquer le désordre du monde, les tourments des généraux coupables d’être si brillants ou des tueurs pris de vertige après des années de missions clandestines. Il décrit le chaos permanent, les forces qui ne cessent de se heurter, et le combat sans fin des empires contre leurs ennemis, un point au-dessus de tout où l’hélicoptère vole dans les airs gracieusement et où le chant des femmes en pleurs a encore le temps de résonner parce que c’est la seule chose, à cet instant, que le monde doit entendre : le deuil des mères vaincues (p. 38).

Les héros de Laurent Gaudé, figures légendaires ou commandos anonymes, ont honte de leur talent, de l’habileté qu’ils déploient à tuer et asservir. Les pages consacrées à la chute finale du Sud sont terrifiantes, tout comme le sont celles décrivant l’irruption des combattants de l’Etat islamique et leur rage contre les musées. Ils accomplissent pourtant leur mission, avec presque de l’effroi :

Tant d’hommes sont morts aujourd’hui. Mais il refuse qu’on dise qu’il a perdu à Shiloh. C’est une victoire. C’est à cela que ressemblent les victoires : les blessés claudiquent et les mourants gémissent, comme dans une défaite. La seule chose qui compte, c’est que Beauregard recule et que lui, Ulysses S. Grant, avance. Et tant pis si c’est en enfer. Puisque c’est la guerre, il faut bien la gagner (p. 81).

Ou :

C’est l’été. Les pierres sont brûlantes de toute la chaleur accumulée dans la journée. Quarante-cinq mille corps qui mettent des jours, des semaines à se décomposer. Elle sera là, sa victoire : laide comme une boucherie sans nom. C’est le plus grand massacre de l’Histoire. Jamais aucune bataille ne fera autant de morts en si peu de temps. Il regarde les hommes à ses pieds. Ils en ont perdu dix fois moins que les Romains, mais ils ont perdu ceux à qui ils doivent la victoire : les Celtes. Alors, il se penche, touche parfois la main de l’un d’entre eux, raidie de mort, car la gloire, c’est d’eux qu’il veut la recevoir. Bientôt le sénat apprendra la nouvelle. Bientôt Carthage fêtera son audace. Il sera, à jamais, celui qui a gagné à Cannes et a renversé le cours des choses. La victoire qu’il attendait depuis si longtemps, depuis le jour où il a traversé le détroit de Gibraltar, et bien avant, même, depuis que son père lui racontait comment il avait pris et tenu le mont Pellegrino en Sicile, sa victoire, elle est là, mais il veut se souvenir que ce sont des morts qui la lui offrent. Il en est toujours ainsi et malheur à qui l’oublie. Les grandes batailles qui restent dans les mémoires sont des charniers atroces qui font tourner les oiseaux. Est-il fier de cela ? des quarante-cinq mille Romains qui gisent à ses pieds ? Peut-on l’être vraiment… ? Il veut se souvenir des viscères qui se mêlent au vent de l’été, car si l’Histoire a un parfum, c’est celui-là (pp. 125-126)

Sans doute Gaudé exprime-t-il par de tels développements son horreur de tels carnages, que le temps fait paraître cruellement vains. Son unique personnage féminin, le seul à être véritablement attachant, ne se bat d’ailleurs pas pour la victoire mais pour la sauvegarde de la mémoire, face à ces hommes dont le surgissement signifie l’éclipse de notre monde (p. 113). Elle tente ainsi de préserver les témoignages d’une grandeur dont l’auteur nous dit à quel point elle a pu être sauvagement bâtie. Il y a là comme une ironie qui n’est peut-être pas volontaire, et le texte est par moment naïf, voire plein d’emphase. C’est aussi que le roman semble n’être, finalement, que le long monologue d’un conteur nous faisant partager ces moments suspendus où le sort des puissances se joue autour du courage et du sacrifice.

Sans être le chef d’œuvre salué par tous, Ecoutez nos défaites se révèle une lecture attachante, parfois émouvante, qui pourrait presque inciter à la méditation sur le sens de l’Histoire et la vanité des empires. Il lui manque cependant la subversion que l’on trouve chez Conrad et Jünger, et en particulier l’idée, peut-être insupportable, qu’il est possible de n’aimer que le tragique et le désordre.

Car enfin ce n’était pas le hasard ni quelque aventure qui commençait à faire surgir des bois le Vieux avec son peuple de Lémures, déployant leur activité. Autrefois, on réglait son compte à cette engeance comme à de simples filous, et l’assurance qu’elle avait prise était le signe de profonds changements dans l’ordre, dans la santé, dans la fortune profonde du peuple. Il s’agissait dans ces conditions d’intervenir efficacement, et c’est pourquoi le besoin se faisait sentir d’ordonnateurs et de nouveaux théologiens aptes à voir clairement le mal depuis ses apparences extérieures jusqu’à ses racines les plus déliées ; alors seulement viendrait l’heure de frapper avec l’épée sacrée, qui fend l’obscurité comme un éclair. Aussi chaque homme avait-il le devoir de former une idée plus nette et plus forte que jamais du lien qui l’unissait à tous les autres, et de travailler à rassembler un nouveau trésor de légitimité.

Certains livres laissent, une fois achevée leur lecture, une durable sensation de bien-être, mélange d’exaltation intellectuelle, d’admiration et de reconnaissance pour leurs auteurs. Leur empreinte est immédiate, et vous sentez très vite que votre vision du monde a changé, ou que ce que vous ne parveniez pas à exprimer vient d’être écrit avec une clarté et hauteur de vue admirables. De tels textes ne manquent pas, romans, nouvelles, pièces de théâtre, poésie, mémoires, essais ou travaux scientifiques. Dans quelques trop rares cas, ce choc presque esthétique vous est asséné avec d’autant plus de force que les phrases que vous lisez n’évoquent pas Hadrien ou Cortez mais l’actualité la plus immédiate. L’Histoire nous enseigne que tous les défis ne peuvent être relevés victorieusement, mais il devrait être possible de donner un sens à ce que nous vivons. C’est exactement ce à quoi s’attelle Gabriel Martinez-Gros dans son dernier essai, Fascination du djihad. Fureurs islamistes et défaite de la paix, sorti il y a quelques jours.

Fascination du djihad

Spécialiste d’Al Andalus – on lui doit notamment la traduction du classique de Juan Vernet Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne – et d’Ibn Khaldun, Gabriel Martinez-Gros avait publié en 2014 un premier essai théorique, Brève histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, particulièrement stimulant et directement inspiré de la pensée du célèbre historien. Sans nul doute conscient que notre époque a besoin d’être lue et éclairée, il récidive donc avec un court livre tentant de donner un sens à la violence jihadiste. Le texte s’impose comme une des réflexions les plus enrichissantes lues depuis des années sur le sujet, à placer d’urgence entre toutes les mains.

Reprenant à son compte les modèles d’Ibn Khaldun opposant bédouins et sédentaires, Martinez-Gros décrit un espace mondial cohérent au sein duquel subsistent ou émergent des zones de violence. Il le dit parfaitement ici :

[…] Ces indéniables avancées de la civilisation laissent subsister des poches de résistance qui cultivent des formes de refus et de violence d’autant plus radicales qu’elles sont plus efficaces face à des populations majoritaires de plus en plus désarmées matériellement et psychologiquement par leur sédentarisation, c’est-à-dire par les protections mêmes que leur offrent les États. En un mot, notre monde moderne est en train de recréer des tribus pillardes, des confins barbares, d’abord et avant tout parce qu’il existe un monde à piller, un monde sédentaire au sens d’Ibn Khaldoun, un monde éduqué, ouvert, attaché à produire et à échanger bien plus qu’à se défendre.

La violence jihadiste doit donc être comprise comme la violence de marges intérieures, apparues au cœur d’un système international fini. Il s’agit, ni plus ni moins, de révoltes d’éléments insoumis rejetant la norme et se nourrissant d’une violence unanimement rejetée. Gabriel Martinez-Gros, dont il faut saluer la clarté de l’expression, affirme ainsi que c’est l’exacerbation de la non-violence centrale qui crée la violence marginale. Il explique en particulier que le désarmement idéologique des États renforce partout la dissidence armée de leurs confins. Ce faisant, il oppose à l’absence de modèle et au relativisme général la soif d’absolu et la quête de sens exprimées plus ou moins habilement par les jihadistes. Il constate également, quitte à choquer, la domination sans partage du discours non violent. Il n’est pas de recours à la force, si légitime qu’en semble la cause, qui ne suscite réticence. Il n’est pas de guerre qu’on ne déclare absurde, ou dont on accepte d’examiner les raisons.

Cette remarque est essentielle, et elle fait écho aux cris de stupeur entendus à chaque attentat puis aux explications vaguement psychologisantes avancées sans le moindre raisonnement scientifique. L’auteur n’est d’ailleurs pas tendre avec les supposés contre-discours, et les oreilles de l’équipe de StopDjihadisme ont dû siffler :

Loin d’être affaibli par la réprobation des écoles et des médias, le djihadisme se constitue et se renforce pour une large part de l’aversion et de l’indignation qu’il suscite dans les majorités, dont il ne recherche pas l’assentiment. Forts de leur violence, qui est leur preuve, ces bédouins se moquent des bons sentiments du troupeau sédentaire. Premier mouvement à le faire aussi nettement depuis deux siècles, le djihadisme rompt avec la morale des masses, et se revendique en élite de guerriers.

De même les explications purement sociales sont-elles évacuées sans ménagement :

Sûrs des vérités universelles de la sédentarisation et de la justesse du discours pacifiant de l’empire, les États ne répugnent pas à reconnaître des difficultés sociales. Ils ne permettent en revanche à personne d’imaginer que les « barbares » de leurs banlieues sont autre chose que des civilisés potentiels, malheureux d’être privés des bénéfices de la civilisation. Un délinquant, surtout s’il est jeune, a dû manquer d’affection, d’école, de soin, de théâtre, d’art, de salle de sport…, de mille autres choses sans doute à condition qu’on les fasse précéder du verbe « manquer ».

A la lecture de ces phrases, on se surprend à penser qu’un médiéviste en sait donc plus long que bien des commentateurs et autres professionnels de la déradicalisation. Il est alors, une fois de plus, démontré que la lutte contre le terrorisme a plus besoin des historiens que des publicitaires et que le bon sens, qui n’a jamais servi qu’à brûler des innocentes à Salem, n’est d’aucun recours face à des phénomènes complexes. Martinez-Gros ne refuse pas sèchement la fameuse théorie de l’islamisation de la radicalité, mais il connaît assez son affaire pour rappeler une vérité qui, comme dirait l’autre, dérange et questionne.

Mais après avoir approuvé le principe général de la thèse de l’islamisation de la violence des banlieues, il faut aussitôt en dénoncer les soubassements erronés qui la disqualifient. La première préoccupation de ceux qui la soutiennent est en effet de disculper l’Islam, et surtout la religion musulmane, de toute implication dans la violence du djihadisme – ou plutôt du terrorisme, selon les mots que la réserve médiatique et politique impose le plus souvent. Ces événements, disent-ils, pourraient survenir n’importe où. C’est évidemment faux.

Son ironie, cruelle, est d’abord terriblement justifiée :

Ce choix de l’Islam, effectué par des millions de militants dans le monde, n’est ni fortuit, ni superficiel. Tout étudiant en sciences humaines sait – ou devrait savoir – qu’il est impossible d’analyser un phénomène – ethnologique, sociologique, historique – hors des mots dans lesquels il se donne. Imagine-t-on d’analyser le nazisme comme on prétend aujourd’hui analyser le djihadisme, en détachant sa « base sociale » de son « propos idéologique » ? On en conclurait que les nazis furent des ouvriers malchanceux, des petits commerçants ruinés par la crise, des intellectuels au chômage, des des ratés du système capitalise… La guerre mondiale, la hiérarchie des races, l’extermination des juifs ? Simple habillage infantile d’une violence de déshérités…

Au reste, le lecteur averti aura repéré, dans cette dichotomie qu’on veut opérer entre base sociale et discours idéologique la vieille distinction marxiste de l’infrastructure et de la superstructure, aussi vénérable qu’inopérante. Pour celui qui l’emploie, elle présente cependant un avantage considérable : elle permet de dessaisir les djihadistes de ce qu’ils pensent et disent, et d’y substituer sa propre explication. S’ils se prétendent soldats de l’Islam, c’est seulement qu’ils sont idiots ou malheureux. Nous, qui avons fait les écoles, nous allons vous dire ce qu’ils ont vraiment dans la tête…

Une telle démarche est évidemment inacceptable. Si odieux que soient les actes des djihadistes, et précisément parce qu’ils sont en rupture brutale avec la morale commune, ils méritent qu’on écoute les raisons que leurs auteurs en donnent.

On est loin de ceux qui veulent interdire les films sur les salafistes ou qui taxent les journalistes de propagandistes irresponsables : il faut écouter l’ennemi, le contextualiser et essayer de comprendre ce qui l’anime. C’est un peu la stratégie contre la criminologie : A lire distraitement la presse, on croirait que le djihad syrien est un sous-produit du banditisme de la banlieue, parisienne ou londonienne.

Spécialiste de l’islam médiéval, Gabriel Martinez-Gros est en mesure d’avancer des constats problématiques au sujet de la religion. Sans tirer de conclusion définitive, il rappelle ainsi que l’islam est le seul monothéisme qui implique les devoirs de la guerre dans ceux de la religion. La remarque est évidemment fondamentale, et culottée, et l’auteur se garde bien, à raison, d’en tirer des conclusions au sujet des croyants. Son propos n’est même pas collectif, il est de l’ordre du système et tente de porter une vision globale prenant en compte les grandes lignes de force sans critiquer les individus. Il ouvre  des pistes en matière de culture politique et de réaction aux évolutions du monde, en indiquant par exemple que le jihadisme, comme les grands totalitarismes du XXe siècle, est un récit historique sacralisé.

L’essai, qui cherche à donner du sens, tente d’identifier les biais et les tabous qui nous empêchent de voir. Il est donc sans pitié pour le tiers-mondisme, qu’il juge dépassé, et pour le débat français qui, marqué à ses yeux par la Guerre d’Algérie, refuse d’observer froidement le monde et en délaisse par confort des régions entières :

La première, que le morcellement des expertises universitaires encourage, consiste à nier l’unité du phénomène djihadiste, désormais étendu sur la plus grande partie du monde islamique, de la Turquie et du Caucase au Bangladesh, de la Mauritanie au Xinjiang. Toutes les zones de conflit qui n’ont jamais connu d’intervention occidentale sont à peu près passées sous silence – ainsi le Bangladesh, l’Indonésie, l’Asie Centrale, la Corne de l’Afrique, voire le Xinjiang, où l’information sur les troubles se limite à en nier le caractère islamiste et à dénoncer l’oppression chinoise. […] Là où l’Occident n’a pas passé, il ne se passe donc rien par définition.

La pensée exposée ici est vive, sans détour, et elle n’épargne rien ni personne. Fidèle à la démarche historique qui ne juge pas, et condamne encore moins mais pousse les raisonnements à leur extrémité, l’auteur met sèchement les points sur les i :

Mais l’empire n’a pas d’histoire, pas d’identité, pas de combat à mener, puisqu’il n’a, par définition, ni rival ni ennemi. Il est le monde – la communauté internationale. Il peut identifier la délinquance – des hommes armés sur des véhicules civils qu’on a détournés de leur usage – mais pas un ennemi. L’empire admet les opérations de police, mais la guerre est impensable. Se reconnaître un ennemi serait signer son arrêt de mort, avouer qu’il ne recouvre pas la totalité de l’humain, qu’il existe d’autres vérités que l’évidence où il se donne. Si l’ennemi est nommé, si des valeurs et une Histoire sont proclamées, si des frontières sont établies entre ce que l’on défend et ce que l’on rejette en toute connaissance de cause, il n’y plus d’empire : mépriser le propos de l’ennemi comme celui d’un barbare, même et surtout si le barbare doit être excusé pour son « enfance malheureuse », est l’ultime et nécessaire mécanisme de défense d’un consensus imposé.  En un mot, on l’aura compris, ce sont les djihadistes qui vivent dans l’Histoire, et nous qui en sommes sortis.

Un livre magistral, indispensable, particulièrement stimulant et hautement subversif en ces temps de médiocrité érigée en programme électoral.

« Nous ne quitterons pas cette île de rêve/Sans jeter un dernier regard/A colorier chez soi ou à consumer sur place » (« Malédiction », Alain Bashung)

Fidèle à sa longue tradition historique faite d’humanisme et de défense sourcilleuse des peuples, la Sainte Russie nous éblouit une fois de plus par l’habileté et la mesure avec laquelle elle tente d’apporter une solution au cruel conflit syrien. Faisant fi des abjects calculs stratégiques des empires décadents occidentaux, corrompus et amollis par un excessif confort matériel et une fâcheuse ambiguïté sexuelle, Moscou s’engage courageusement au profit de son alliée syrienne sans arrière-pensée.

Après la regrettable chute du si progressiste Saddam Hussein ou de l’attachant colonel Kadhafi, il était, après tout, bien naturel que la Russie, dont l’engagement démocrate est une constante séculaire, s’engageât au profit de Bachar El Assad, sans doute le plus éclairé et le plus prometteur des dirigeants de la région. Etat laïc férocement engagé contre les pires excès de la religion, société apaisée qui chérit la diversité et le débat d’idées, il est tout aussi naturel que la Russie ait choisi d’affronter bravement la barbarie wahhabite, et cela en s’associant à l’Iran, touchante démocratie progressiste, et au Hezbollah, le fameux parti politique libanais qui n’a pas hésité à impliquer ses jeunes militants scouts. Cette admirable posture a permis à Moscou de remporter d’entrée, et haut la main, la bataille morale qui se déroule en Syrie.

Mais la morale seule ne suffit pas toujours à s’imposer, et c’est donc fort courageusement que l’armée russe, sacrifiant les meilleurs de ses fils, se bat aujourd’hui sur une terre étrangère pour les valeurs les plus élevées de l’humanité. Comme en Hongrie en 1956, comme en Tchécoslovaquie en 1968, comme en Ukraine en 1932, comme en Afghanistan en 1979, comme dans le Caucase depuis deux siècles, Moscou s’engage sans compter pour la sauvegarde des peuples, et se dresse face à l’oppression menée par des forces sournoises, mues par l’appât du gain ou la soif éperdue de pouvoir.

Là où les Etats-Unis et leurs alliés mettent en œuvre une stratégie hypocrite faite de mandats internationaux et de frappes ciblées révélatrices de leur dévirilisation (point Chamayou), la Sainte Russie montre sa froide détermination et son infinie puissance en déployant ses unités aériennes. Faisant fi du concept risible de modération, elle déchaîne les foudres de son juste courroux sur ses ennemis et accepte le dur prix à payer d’une guerre qui, ne nous le cachons pas, est sacrée et se mène à notre profit. A Alep, Moscou tue des enfants pour protéger leurs parents de la barbarie, et nous devrions tous lui en être reconnaissants.