Remarques sur la formation de la théorie abstraite des ensembles

On m’a fait l’honneur, récemment, de parler en public du renseignement au cinéma. La mission n’était pas facile, et je me suis efforcé de décrire à grands traits ce qu’on montre de ces métiers sur les écrans, de ce qu’on peut en penser, de ce qu’on ne voit pas, et de ce que ça dit de notre cinéma, de nos sociétés et du monde. Parmi les quelques points que j’ai présentés, un me tenait particulièrement à cœur. On peut ainsi apprendre beaucoup de l’espionnage, du renseignement, de la manipulation en regardant des films qui, de prime abord, ne traitent pas de ces sujets. Qu’on pense, par exemple à La Prisonnière espagnole (1997, David Mamet), qui traite d’espionnage industriel, ou de Kiss of Death (1995, Barbet Schroeder, d’après le film d’Henry Hathaway sorti en 1947), qui nous décrit une infiltration dans le monde de la pègre, ou des très grands films consacrés au journalisme d’investigation (Les Hommes du président, d’Alan J. Pakula, en 1976 ; Mille milliards de dollars, de Henri Verneuil, en 1982 ; Spotlight, de Tom McCarthy, en 2015), sans parler de la monumentale trilogie Millenium, d’après Stieg Larsson intégralement adaptée à la télévision en 2010, et à laquelle David Fincher s’est attaqué en 2011 avec le brio qu’on lui connaît.

Millenium

On trouve nombre de mentions des activités des services de renseignement dans le cinéma de guerre, qu’il s’agisse de montrer une opération spéciale (Les Canons de Navarone, de J. Lee Thompson, en 1961 ; Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola, en 1979 ;  Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, en 2012), de concevoir une offensive (Un Pont trop loin, de Richard Attenborough, en 1977) ou de se préparer au pire (Pearl Harbor, de Michael Bay, en 2001). Il est ainsi possible de revoir des films, chefs d’œuvre ou séries B, à cette seule aune. Il va de soi que la chose est moins pénible quand le film est un classique parmi les classiques, et c’est le cas de L’Armée des ombres, de Jean-Pierre Melville, d’après le roman éponyme de Joseph Kessel, écrit à Londres en 1943 et d’abord publié à Alger.

L'Armée des ombres

Tourné par un cinéaste au sommet de son art, et dont l’influence n’a cessé de croître depuis, L’Armée des ombres n’a pas pris une ride malgré le parti-pris esthétique de son réalisateur. On y parle peu, on ne s’y perd pas en vaines palabres ou en grands discours enflammés, et les images, d’un classicisme extrême, révèlent autant que les dialogues. La première scène, avant même le générique, nous montre des soldats allemands défilant sur les Champs-Elysées, l’Arc de triomphe dans leur dos. En quelques instants, l’humiliation et l’occupation d’un pays vaincu en deux mois sont rappelées au spectateur. Sorti en 1969, le film a d’ailleurs pu être interprété comme un hommage au général De Gaulle, mais cette analyse, pertinente, ne doit pas faire oublier que le récit, qui ne montre que brièvement l’homme de Londres, se concentre sur les résistants de l’intérieur, ceux qui loin des calculs stratégiques, des manœuvres diplomatiques et militaires, ne sont occupés qu’à combattre quotidiennement l’occupant. Personne ne se dit gaulliste, et on ne parle guère politique tout au long des 139 minutes du film.

Plus qu’une ode au Général, le film – et le roman avant lui – est d’abord le portrait d’une poignée de femmes et d’hommes d’exception qui, sans emphase, luttent et risquent leur vie. La résistance n’y est jamais verbalisée, explicitée, et les personnages mis en scène accomplissent ce qu’ils estiment être leur devoir le plus sacré. Très écrits, les dialogues frappent par leur sobriété, encore accrue par la minéralité du jeu des acteurs. On se souvient, en effet, que Melville a signé des œuvres extraordinaires, comme Le Samouraï (1967), et qu’on a vu chez le Michael Mann de Heat (1995), de Collateral (2004) ou de Miami Vice (2006) son héritier le plus naturel. Chez Melville, on ne s’agite pas, et les hystériques ne vivent pas longtemps.

Heat

Ce parti-pris est servi par des acteurs tous admirables, à commencer par Lino Ventura qui, loin des réjouissants rôles de pitres à grosses paluches chers à Georges Lautner, montre l’étendue de son talent. Solide, un petit sourire ironique souvent au coin des lèvres, il incarne les certitudes d’un homme de devoir, intellectuel devenu homme d’action au nom de la cause sacrée de la liberté. Il trouve en Simone Signoret son alter-ego, femme d’une audace et d’une volonté inouïes (la scène de l’évasion ratée de Felix est à cet égard glaçante), et les deux personnages s’avèrent être devenus des techniciens de haut-vol sous la pression des événements.

L'Armée des Ombres

L’Armée des ombres, en effet, nous raconte, pour paraphraser Michel Goya, comment des citoyens ordinaires en viennent à faire des choses extraordinaires, et parfois terribles. « Je ne croyais pas qu’on pouvait le faire », lâche ainsi une jeune recrue après l’assassinat d’un traître. Professionnels de l’action clandestine, traqués par un ennemi infiniment plus puissant, ils affrontent à la fois l’armée du Reich et la Milice et doivent se défier en permanence des trahisons ou des renseignements obtenus sous la tortures par la Gestapo. Dans le film, les héros tuent ainsi autant de Français que de soldats allemands, et leurs deux victimes françaises ne sont autres que d’anciens camarades de combat. La leçon est amère et rappelle que face aux résistants on trouve des collaborateurs, pas moins – hélas – convaincus de la justesse de leur cause et de la nécessité de la défendre. Nullement ambigu, le film ne cache rien de la complexité de la situation et de la pression qui s’exerce sur ceux qui ont choisi de résister : codes, cloisonnement, filatures, urgences, malchance, esprit d’initiative, rien n’est oublié pour montrer que l’honneur d’une nation ne tient parfois qu’à une poignée d’individus, différents, fragiles mais capables de surmonter leurs préventions pour se surpasser. On a rarement aussi bien montré la solitude ou la peur de membres d’une organisation secrète agissant en territoire ennemi – et pourtant dans leur propre pays. Les ombres de Kessel et de Melville ne sont pas tant des résistants que des vaincus dont le combat, admirable, est plus mené par principe que pour une victoire inaccessible sans l’aide des Alliés. Ces ombres, pourchassées, déracinées, promises à mille tourments en cas de capture, évoquent celles qu’évoquera James Welch dans son extraordinaire roman Comme des Ombres sur la terre (Fools Crow, 1986) décrivant l’errance des Indiens Blackfeet au Montana en 1970.

Comme des ombres sur la terre

Film éminemment politique, L’Armée des ombres est donc aussi un film noir, aux décors soignés (il manque un tableau sur le mur du Majestic, indice du pillage de la France vaincue), aux ambiances oppressantes (la planque de Ventura, le stand de tir de Balard – que l’on verra aussi dans la pochade de Jean-Marie Poiré Papy fait de la résistance, en 1983) et aux seconds rôles d’une exceptionnelle qualité : Jean-Pierre Cassel, Serge Reggiani, Paul Crauchet, Christian Barbier, Claude Mann, et l’immense Paul Meurisse. Surtout, Melville a le privilège de diriger André Dewavrin dans son propre rôle, celui du colonel Passy, véritable légende du renseignement français, fondateur du BCRA, dont les mémoires devraient figurer dans toutes les bibliothèques – et qui sont à l’origine de bien des vocations.

L'Armée des ombres

Sans concession, mettant en avant la nécessité de mesures extrêmes au nom d’une lutte à nulle autre pareille, le film constitue l’adaptation parfaite du roman de Joseph Kessel. Près de cinquante ans après sa sortie, il reste d’une exceptionnelle finesse et montre la force de ceux qui luttent. A ce titre, il pose aussi la question, qui ne cesse de hanter : serions-nous capables d’un tel courage, d’un tel dévouement, d’un tel engagement ?

 

Le renseignement au cinéma : débarquer en force chez un suspect

Débarouler chez un témoin, voire un suspect, et tomber sur une cellule de malfaisants peut arriver à tout service de police qui se respecte, et il faut donc se tenir prêt. On a vu à Bruxelles il y a déjà trois semaines, et à Toulouse il y a quatre ans, que vérifier les issues secondaires n’était jamais sans intérêt, et qu’avoir reconnu les lieux d’une intervention pouvait sauver des vies.

Les questions à se poser ne sont pas si nombreuses, et plutôt simples : Après qui courons-nous ? Sont-ils dangereux ? Et d’ailleurs, combien sont-ils ? Sont-ils armés ? Que faisons-nous si ça dégénère ? Des renforts sont-ils prévenus ? Avons-nous reconnu les lieux ? Et le quartier ? Et les itinéraires de fuite des suspects ? Bref, ça n’a rien d’anodin, ça peut être très dangereux, mais ça n’est pas non plus l’agrégation de philosophie ou une opération de chirurgie réparatrice.

Dans certains cas, évidemment, quand la piste suivie est brûlante et que le temps joue contre vous, il peut arriver qu’on ne s’embarrasse pas de certaines procédures, et même qu’on oublie de se demander où on vient de mettre les pieds. Au cinéma, cela peut donner des scènes d’action virtuoses ou des fusillades spectaculaires, mais il arrive aussi qu’on rigole franchement. Dans la réalité, hélas, les rires sont plus rares, surtout ces temps-ci, alors profitons-en.

Papy fait de la résistance, de Jean-Marie Poiré (1983)

Trente ans de fausse monnaie et pas un accroc. Un mec légendaire, quoi. Les gens de sa partie l’appellent le Dabe et enlèvent leur chapeau rien qu’en entendant son blase. Une épée, quoi !

Ça évoque furieusement la fin d’une bulle spéculative, comme dans le chef d’œuvre de J.C Chandor, Margin Call (2011), et comme à chaque fois qu’un tel événement se produit, on jette le bébé avec l’eau du bain. Il faut dire que le débat couvait depuis des années, nourri par l’exaspération croissante de certains (dont la mienne).

Qu’est-ce qu’un expert, puisqu’il s’agit de cela ? Je ne sais pas, à dire vrai. Le mot me fait rire tant il semble décrire une impossibilité. L’expert, en terrorisme, par exemple, serait infaillible, omniscient, paré de toutes les vertus, de toutes les qualités. Il serait à la fois immunisé contre l’erreur, dépourvu de biais, capable de lire dans de multiples langues (burgonde, deux autres patois burgondes), incollable sur l’histoire de la Somalie, de la ligne Durand, ou de la Guerre du Rif, très à l’aise au sujet de la sociologie des organisations et des rites d’initiation dans les sociétés paramilitaires nomades (ça existe, ça ? On ne sait pas, mais ça fait chic). Fin lettré, il serait également un opérationnel chevronné, capable de survivre dans le Tibesti en buvant sa propre urine recyclée comme un Fremen pendant 45 jours, de semer des ennemis forcément implacables entre Londres et Cercottes, d’écrire des livres comme d’autres des tweets, le tout en restant frais, affable et hâlé pour les médias. Forcément, ça ne marche pas comme ça, et la bulle spéculative des experts explose après une énième catastrophe en direct.

Il ne faudrait pas, cependant, être injuste. Ces experts du jihad, souvent sincèrement intéressés par leur sujet, n’ont pas commis de hold-up. Ils n’ont pas menacé la rédaction en chef pour obtenir des passages à l’antenne (euh, si, un), et ils trouvent régulièrement leur place dans des émissions prestigieuses. Certains, toujours invités aux Grosses têtes du jihad, sur France 5, sont parfois carbonisés depuis des lustres sans que cela fasse frémir ceux qui les sollicitent. Fiers détenteurs de la mention « Vu à la télé », nos héros n’ont que faire des critiques argumentées (« Vous êtes jaloux » a-t-on répondu un jour à un ami qui s’émouvait du très faible niveau d’un intervenant), ou des naufrages réguliers dont ils sont responsables. L’important, après tout, ce n’est pas le fond, mais l’audience.

Certains habitués ont pourtant des CV à faire pâlir Joe le Trembleur ou Léonard Michalon. Tel « ancien des Services » (lesquels ? On ne le sait pas et on ne lui demande jamais – c’est plus prudent) écrit des rapports de commande. Tel autre, après avoir piteusement abandonné le navire en 2002, réécrit sa carrière au mépris de toute décence (« Alors, moi j’ai dit à l’Empereur : A mon avis, il faut faire croire aux Russes et aux Autrichiens qu’on lève le camp ») et fréquente l’infréquentable. Tel autre, encore, affirmant régulièrement une chose et son contraire avec un admirable aplomb, a fait les délices de centaines de jeunes recrues du Service par sa voix de stentor et ses après-midis avinés. Pour cet homme-là, d’ailleurs, le jihad, au milieu des années ’90, n’existait pas et on se demande d’où lui vient sa science.

D’autres, flirtant avec l’imposture pure et simple, inventent des enquêtes, des parcours, des missions, bref des vies entières d’aventures au service d’une République que, par ailleurs, ils détestent souvent. D’autres (mais, il y en a combien, à la fin ?) hésitant entre faits divers et urgences psychiatriques, éructent et vocifèrent entre deux procès. Quelques-uns avancent masqués, comme ce garçon dont il se murmure qu’il fut un militant islamiste avant d’être sèchement retourné par un service (et ça, c’est moche) et qui, depuis, brûle ce qu’il a adoré. Ah, folle jeunesse.

Et à présent, la parole à nos experts
Et à présent, la parole à nos experts

Prévenus, mis en garde, confrontés à la dure réalité des faits, certains médias persistent cependant à donner la parole, et donc à favoriser ce qui relève parfois de la pure escroquerie intellectuelle. Et je ne parle même pas de ceux qui, après s’être trompés avec constance (qui ?) publient des livres qu’on nous présente comme des sommes indépassables – et qui ne sont, le plus souvent, que de pénibles compilations (on est où, maintenant que j’y pense, des SA-6 de l’Etat islamique dans le Sinaï ?). J’ai toujours préféré un esprit qui travaillait et qui s’exposait à l’erreur à un poseur qui ne produisait jamais rien mais la ramenait tout le temps.

Pour ma part, je ne suis pas un expert. Je récuse même le terme de toutes mes forces, et je ne suis guère plus à l’aise avec celui de spécialiste. Tout au plus puis-je espérer être qualifié de professionnel, mais c’est tout et c’est bien suffisant. S’agissant du jihadisme, le nombre de commentateurs et de chercheurs (bien plus qualifiés et plus pertinents que moi) offre de passionnantes et innombrables heures d’étude et de réflexion et illustre la complexité du phénomène. Ceux qui prétendent, en quelques minutes, apporter des réponses définitives se déconsidèrent, mais il ne faut pas oublier qu’ils ne sont pas là par hasard : ils ont été choisis, invités, invités à nouveau, et les absurdités qu’ils profèrent parfois ne sont JAMAIS reprises par ceux qui les interrogent. La responsabilité est collective, comme l’est ceux qui geignent de la médiocrité de la production musicale mais ne programment que de la soupe, mauvais rap, variété moisie ou rebelles de pacotille.

Le succès auprès du public de certains livres, authentiques pipotages, doit ainsi nous rappeler que les rédactions, à la radio comme à la télévision, sont composées d’hommes et de femmes qui, comme nous tous, peuvent être séduits par un beau parleur ou par des (supposées) vérités assénées avec conviction. Le public a besoin de réponses, et si celles des universitaires et des chercheurs sont trop absconses, il se tourne naturellement vers la facilité. Quant au monde politique, c’est pire, puisque la plupart de nos dirigeants ne veulent pas entendre parler de temps long ou de complexité et refusent surtout d’entendre qu’on ne peut pas tout contrôler, voire qu’il n’existe pas de solution à tous les problèmes.

Il ne s’agirait pas, par ailleurs, comme je le disais plus haut, de tout bazarder. Etre invité à la télévision, à la radio ou par un journal n’a rien d’infâmant. C’est ce que vous faites de cette invitation qui peut être embarrassant, voire catastrophique. Michel Goya, qui avait décidé cet automne de répondre à chaque sollicitation afin d’exprimer ses réserves à l’égard de nos frappes en Syrie, est un homme dont la parole compte. Ses travaux, d’ailleurs, régulièrement récompensés, font autorité et il n’a pas besoin, lui, de se draper dans ses souvenirs de guerre pour être entendu. David Thomson, qui a eu l’intégrité de défier les certitudes de sociologues déconnectés au sujet de la menace terroriste qui s’exerçait sur notre sol, n’est pas non plus à blâmer. De même qu’il est idiot de considérer le passage dans les médias comme une cérémonie de chevaliérisation, il est absurde de juger avec dédain tous ceux qui, de temps à autre, y mettent les pieds. Les exemples sont nombreux et le sujet mériterait autre chose qu’une avalanche d’articles parfois hâtifs.

Je n’hésite pas, d’ailleurs, à ajouter ici que ces escrocs, baratineurs, anciens du gaz et autres gourous omniscients me sont utiles. Ils m’obligent à réfléchir, à trouver un moyen de transmettre la complexité du jihadisme quand eux, justement, s’ingénient à caricaturer un phénomène qu’ils ne comprennent pas et qu’ils n’ont, malgré leurs affirmations, jamais vraiment affronté. Ils me forcent à être plus clair, plus rigoureux, car la légitimité, la seule, ne vient pas de votre carrière (surtout si elle est lointaine et/ou secrète), de votre grade ou de vos diplômes mais de votre travail et de ce qu’il produit. Pour certains, enfin, j’ai presque de l’admiration, voire de la tendresse : il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir écumer les plateaux pendant toute une soirée en racontant n’importe quoi, en prenant un air mystérieux, sans même savoir de quoi il est question.

L’Incorrigible, de Philippe de Broca (1975)

Le renseignement au cinéma : les interrogatoires sur le vif

Printemps 1999. Nous sommes dans une caserne de la banlieue d’Alger. Les locaux sont neufs, impersonnels, assez laids pour tout dire, et la salle de réunion est trop grande. La coopération que nous essayons d’initier avec nos homologues algériens ne démarre toujours pas, malgré des mois d’échanges. On parle du Sahel, de réseaux européens, de filières vers les camps afghans, mais on sent bien qu’ils sont plus intéressés par ce que nous faisons sur leurs propres cibles que par la gestion d’une menace globale. Il faut dire que c’est encore la guerre, ici, et je regarde le jeune homme assis en face de moi. Il risque de se faire descendre tous les jours, alors que le plus grand risque que je puisse prendre à la Centrale est de prendre un plat chaud à la cantine. Deux mondes si proches, et si différents.

La relation ne prend décidément pas. L’ambiance est amicale, mais déjà moins chaleureuse que l’année dernière, lorsque nous nous étions vus dans une autre villa, plus cossue, et que nous avions – certains plus que d’autres, d’ailleurs – picolé à l’ambassade. Les services algériens ne veulent pas de notre aide (et pour cause, ils ont déjà la pleine coopération de certains services de police), ils veulent simplement être certains que nous ne faisons rien contre eux. Autant dire qu’on part de loin.

Et nous ? Nous, nous tentons de discuter de façon apaisée avec un service qui nous déteste (et certaines de ses raisons sont plus que recevables), sur ordre d’une hiérarchie politique qui trouve un peu baroque qu’une vieille brouille empoisonne encore nos relations. Pour séduire nos homologues, nous sommes venus avec des propositions de coopération opérationnelle, et même une poignée de renseignements vaguement utiles. A Paris, nos chefs veulent que nous séduisions un service qui a vraiment mauvaise presse, et ils redoutent tout autant l’échec qu’un trop grand succès. Imaginez que nous revenions avec des listes de types à neutraliser… Comme souvent, la ligne du Parti est ambiguë : « Attention, ça pourrait marcher et on serait bien embêtés ». En l’occurrence, ici, ça ne risque pas de marcher.

Après les exposés des uns et des autres, chacun notant les réactions, les haussements de sourcils, le moment où le camp d’en face prend des notes et celui où il baille, vient le tour d’un responsable policier. Son intervention a été annoncée, et il semble s’agir d’un point technique que veulent souligner nos hôtes. Très vite, nous comprenons que l’orateur nous décrit véritablement la lutte de son service contre le GIA, sans fausse pudeur. C’est bien d’ailleurs plus la présentation d’une doctrine d’emploi qu’une simple énumération de méthodes, et on sent que c’est la partie la plus importante, la plus sensible, de la réunion.

Les Algériens font alors la guerre depuis des années. Après avoir été au bord du gouffre, ils sont désormais sur la bonne voie, même si la route est longue – et d’ailleurs, presque 20 ans après, ils ne sont toujours pas arrivés à bon port… L’homme qui parle décrit le quotidien d’une lutte sans merci qui se livre dans les rues, les terrains vagues, les campagnes et jusque dans les monts de Chréa ou les gorges de Kabylie.  L’exposé, froid, maîtrisé, est à la fois une démonstration technique et une leçon de vie. Les hommes présents dans cette salle mènent une guerre que nous ne faisons qu’observer, les attentats ont lieu dans leur quartier et ce sont leurs parents qu’on assassine dans la Mitidja ou dans l’Oranais.

Pour un analyste tel que moi, qui appartient à une génération que le Service surprotège, l’expérience est précieuse. Elle suscite l’admiration pour ces policiers et ces militaires qui prennent le temps de nous expliquer avant de retourner au front, et me permet de mesurer la chance qui est la mienne de vivre dans un pays en paix, touché marginalement par la violence jihadiste.

L’orateur nous présente ce qu’il appelle l’exploitation du renseignement. A Paris, à la Centrale, dans le confort de nos bureaux, l’expression recouvre la mise en forme des renseignements qui nous parviennent, et le travail technique indispensable à leur analyse : fichage, relance des sources, travail dans les archives, etc. Sans cette étape, pas d’enquêtes, pas d’opérations, pas de recrutements, rien. Ceux que je vois renâcler à ce travail m’évoquent des officiers de cavalerie désireux de charger mais qu’on ne verrait jamais sur le champ de manœuvres ou dans les écuries. A nos yeux, ils sont, au mieux des poseurs, au pire des branleurs. No guts no glory, et pas de bilan sans travail.

Ici, à Alger, l’exploitation est infiniment plus brutale, car elle concerne les terroristes que les services ramassent lors de leurs incessantes opérations. « Quand on arrête X, on l’exploite, et il nous mène à Y, qui nous mène à Z. Parfois ça tire, parfois non ». Le propos est rêche, et il n’est plus question ici de procédure judiciaire mais bien, à mots à peine couverts, de tabassage et même de torture. J’espère, en l’écoutant, que jamais l’orage qui gronde déjà en Europe ne nous conduira à de pareilles extrémités. Serais-je capable de supporter une telle pression ? D’oublier, même momentanément mes convictions pour combattre nos ennemis ? Je ne le saurai jamais.

Ce qu’on nous décrit, dans cette villa un peu glauque, est l’extraordinaire complexité des réseaux jihadistes, mélanges détonnants de terroristes et de guérilleros, et leur enchevêtrement résistant à toute explication simpliste. Je me nourris des paroles de notre interlocuteur. Son expérience du terrain vient compléter les hypothèses que je pose depuis quelques mois à Paris et que je tente de valider avec mes partenaires des polices européennes. Sans coup de menton, humblement, presque tristement, il nous explique comment les interrogatoires faits sur le vif, alors que les oreilles résonnent encore des détonations, permettent de continuer le combat. Il n’en tire aucune gloire, mais c’est la guerre.

Dans les rues d’Alger, où la tension est encore palpable et où nos chauffeurs et nos gardes-du-corps écartent les autres voitures, à grands renforts de klaxons et de pistolets brandis aux fenêtres, la guerre est invisible et pourtant elle est là. Nous contemplons un pays qui a basculé en quelques mois de la paix au jihad. Les membres des services ou des forces armées, comme les historiens, savent que rien ne dure, que rien n’est acquis, et que les tragédies sont parfois inévitables. Ils savent aussi que rien n’est perdu si les défis sont relevés froidement, à temps, à partir de constats. Il savent que sans intelligence rien n’est possible.

L.A. Confidential, de Curtis Hanson (1997)

Le renseignement au cinéma : le pot de miel

La pratique suscite nombre de polémiques et n’obtient pas que des résultats glorieux, mais elle existe et elle est vieille comme le métier : l’appât. En France, on a coutume de parler de pot de miel, mais l’idée est la même : attirer l’adversaire et le réduire. Tendre un piège à son adversaire fait partie du jeu, et il suffit de relire Homère pour se convaincre de l’efficacité de la manœuvre.

Dans le domaine du renseignement, et en particulier en matière de contre-espionnage, où le mensonge et la dissimulation sont une part essentielle du métier, on parle volontiers d’intoxication, mais le piège tendu ne sert pas à tant à détruire sèchement l’adversaire ou à procéder à des arrestations qu’à semer en son sein la plus extrême confusion. En matière de contre-terrorisme, en revanche, la mission consiste à gérer la menace en déjouant les plans des terroristes et en dégradant leurs capacités opérationnelles. La manœuvre devient ainsi rapidement très concrète.

Face aux jihadistes, toujours plus nombreux, certains Etats ont choisi, non pas d’attendre que les cellules menaçantes soient constituées, mais d’accompagner leur constitution, voire de la provoquer. La logique derrière ce choix se nourrit de la culture opérationnelle de quelques services de sécurité ou de renseignement pratiquant depuis des années l’infiltration de bandes criminelles. Elle vise à détecter le plus en amont possible la menace afin de l’accompagner puis de la neutraliser par l’arrestation des terroristes, les faits incriminants ayant été documentés par le fonctionnaire infiltré et l’équipe qui le soutient.

La manœuvre, évidemment, est risquée et n’infiltre pas un groupe clandestin qui veut. Le musée de la DEA, dans la banlieue de Washington, expose dans ses vitrines quelques souvenirs d’opérations menées dans les années ’70 à New York contre des narcos, et on mesure, devant ces objets parfois banals, l’ampleur du risque pris par les infiltrés. On pourra, ainsi, revoir le chef d’œuvre de Brian De Palma, Blow out (1981, avec John Travolta, Nancy, John Lithgow et Dennis Franz) ou celui de Michael Cimino, L’Année du Dragon (1985, avec Mickey Rourke, John Lone, Ariane et Raymond J. Barry) – qui vient d’ailleurs d’être réédité en coffret par Carlotta. Je ne vous ferai pas l’injure d’évoquer ici le monument de Martin Scorsese, The Departed (2006, avec Leonardo DiCaprio, Matt Damon, Jack Nicholson, Alec Baldwin, Martin Sheen, Mark Wahlberg et David O’Hara), remake d’Infernal Affairs, de Wai-Keung Lau et Alan Mak (2002, avec Andy Lau et Tony Chiu Wai Leung).

Blow Out Year of the Dragon

Une fois infiltré, votre collègue ou votre source peut observer et alimenter un dossier. Il peut aussi littéralement pousser au crime, et c’est là que se posent les questions éthiques : les types que vous allez arrêter au petit matin, en ayant bien pensé à vérifier la porte de derrière (#jemecomprends), étaient-ils justiciables AVANT le début de votre opération d’infiltration/provocation, ou le sont-ils devenus du fait de vos actions ? Avez-vous incité ces personnes à devenir dangereuses, ou n’avez-vous fait que révéler puis démontrer leur dangerosité ? Il ne s’agit pas ici de finasseries juridiques mais du sens que vous donnez à votre action et de l’image que vous diffusez de vos pratiques. Le FBI, qui sait conduire ce genre d’opérations, a ainsi été accusé de monter en épingle la menace jihadiste à des fins politico-administratives, et d’envoyer dans des pénitenciers fédéraux des jeunes hommes qu’il avait lui-même conduit sur la voie du jihad. On a vu meilleur moyen de légitimer la lutte contre le jihadisme, sans même parler de l’apaisement des tensions communautaires ou de la destruction des théories complotistes.

L’équilibre idéal, et donc très délicat à obtenir, est celui qui voit des services créer des points de ralliement, réels ou sur Internet, permettant d’attirer des jihadistes authentiques. Personne ne les a convertis, personne ne les a contraints, et s’il leur prend l’envie de proposer un projet terroriste à la mauvaise personne, on ne peut que leur souhaiter bonne chance pour les années qui viennent.

Sea of Love, de Harold Becker (1989).

On nous appelle les princes

La coopération récente entre Eric Rochant et la DGSE, qui a abouti à la série de Canal + Le Bureau des légendes (2015), n’est pas née soudainement. Le cinéaste jouit en effet au sein de cette noble maison d’une aura incomparable due au fait qu’un de ses films, Les Patriotes,  projeté (et massacré) à Cannes en 1994, y est présenté aux stagiaires et autres nouvelles recrues comme une des plus admirables illustrations à l’écran de ce qu’est le renseignement humain. Les historiens étudieront peut-être un jour, non pas comment la réalité du monde a influencé la représentation au cinéma de l’espionnage mais plutôt comment la représentation au cinéma du monde de l’espionnage a influencé la pratique du renseignement au sein des services, et même sa perception par les responsables politiques. Bref, ce sera dans une autre vie.

Consacré à l’itinéraire d’un membre du Mossad, à son entraînement, à ses différentes missions et à ses rencontres, le film de Rochant aurait tout aussi bien pu traiter d’un autre service de renseignement. L’important, ici, n’est pas tant dans les affaires traitées (un savant français ou un employé des services de renseignement de la Navy) que dans la manière, jamais racoleuse, dont le métier est montré. Evidemment, le Mossad n’est pas n’importe quel service, et le contexte compte. Les cas exposés sont d’ailleurs d’une extrême sensibilité. On reconnaît ainsi l’affaire Pollard, et, moins connue, l’opération Sphinx évoquée par Victor Ostrovsky dans son livre By Way of Deception: The Making and Unmaking of a Mossad Officer (1990, Saint Martin’s press). Eric Rochant, qui est aussi le scénariste de son film, n’a, à ma connaissance, jamais vraiment évoqué l’influence du récit d’Ostrovsky sur son travail. Il est difficile de l’ignorer.

By way of deception Les Patriotes

Pourtant, le film dépasse de loin Israël et aborde des questions essentielles du renseignement humain. Les dilemmes moraux posés par le recrutement puis la manipulation de sources humaines, qui avaient conduit l’amiral Turner, directeur de la CIA à la fin des années ’70, à tenter une improbable, radicale et suicidaire moralisation du métier, ne sont pas nouveaux. La gestion de sources, qui plus est recrutées sous la contrainte, nécessite des structures solides, des personnels formés, correctement commandés et aux solides principes éthiques. Comme me l’a dit l’année dernière un ancien DG, « nous sommes des corsaires » : accomplir des choses illégales pour l’Etat et la Nation en ne perdant jamais de vue les lois que nous violons et les motifs qui font que nous les violons, et en étant capable de revenir le plus vite possible derrière la ligne rouge qui a été franchie.

Le film, qui ne comprend aucune véritable violence physique et aucune scène spectaculaire, est d’une remarquable sobriété. Les hommes et les femmes à l’écran sont des professionnels, solides, calmes, exerçant sur eux-mêmes un contrôle permanent. Les Patriotes se situe ainsi dans la lignée des films de Lang ou de Hitchcock, à l’opposé des explosions de violence et d’actions auxquelles semble se réduire le monde du renseignement aux yeux de nombre de nos concitoyens (et de quelques observateurs qui parlent beaucoup de ce qu’ils n’ont jamais connu).

Alors que le débat public ne cesse de se focaliser sur le renseignement technique, qui n’est qu’une partie du monde du renseignement, le film d’Eric Rochant expose toute la complexité et toute la fragilité d’une opération de recrutement. On comprend, à voir et à revoir la longue partie consacrée à l’affaire du scientifique français, pourquoi le film est montré aux jeunes recrues. Tout, en effet, y est montré, de l’expression initiale de besoins (« il nous faut un atomiste ») à l’identification de l’objectif, l’exploration de son environnement, l’étude de ses failles, son approche, son recrutement, son traitement (y compris brutal) et la fin de l’opération (que je ne dévoile pas). On voit là que le métier n’est pas qu’une longue série de technique mais qu’il requiert une profonde connaissance de l’humanité, de celle qui ne vient qu’avec l’expérience.

Les comédiens sont tous parfaits, et Yvan Attal, jeune homme réservé à la voix si particulière, fait merveille. Jean-François Stévenin est impeccable, tout comme Emmanuelle Devos, Eva Darlan, Hippolyte Girardot, et Nancy Allen. Sandrine Kiberlain, dans un de ses premiers rôles, y brûle l’écran comme elle ne le fera jamais plus.

Ariel
Ariel
Marie-Claude
Marie-Claude

Quant à Bernard Le Coq, il incarne, à mes yeux, un des plus grands officiers traitants jamais vus au cinéma.

Les Patriotes reste, à ce jour, un des plus grands films français consacrés au renseignement, réaliste et intimiste sans être ennuyeux. Il est, à cet égard, infiniment supérieur à bien des productions plus ambitieuses (on pense, par exemple, au lamentable Secret Défense, de Philippe Haïm, sorti en 2008). Il fait, en particulier, réfléchir à la grandeur et aux méthodes d’un métier qu’on ne redécouvre que quand on en a besoin. On s’épargnera, du coup, la vision de Möbius, du même réalisateur (2013)…

Le renseignement au cinéma : partir en mission

Pas de terrain sans analyse, pas d’analyse sans terrain. Je ne cesse de répéter cette formule évidente, sur ce blog et ailleurs, et elle permet d’évaluer rapidement les contributions des uns et des autres. De l’éditorialiste omniscient qui ne sort pas du lobby du Semiramis à l’opérationnel qu’on n’a jamais vu rédiger autre chose que des bulletins de punition quand il était encore en service actif, notre monde regorge de ces esprits attachants dont la vacuité n’a d’égale que le charisme.

Il faut donc, pour tenter de connaître le monde, le parcourir. La règle est bien connue, mais elle ne s’appliquait pas aisément dans le monde du renseignement quand j’y ai fait mes débuts, il y a très longtemps. On ne partait alors pas à l’aventure impunément, et encore moins sans avoir reçu les sacrements délivrés par les stages et les exercices. Le monde du contre-terrorisme, nourri de la culture du contre-espionnage, ne badinait pas avec les compétences techniques de ses missionnaires, en particulier s’agissant des mesures minimales d’autodéfense, comme la contre-filature ou l’usage, prudent, des fausses identités.

On commençait par des missions protocolaires, des réunions avec des services plus ou moins amis, et on montait progressivement en puissance jusqu’à rencontrer des sources et/ou à partir seul vers des destinations mystérieuses. Là encore, soit dit en passant, on reconnaît les mythos et les imposteurs au fait qu’à les entendre une opération sensible ne peut se dérouler qu’à Kaboul ou Sanaa. Dangereuse, oui, mais sensible ? La sensibilité d’un contact tient plus à sa nature qu’à sa localisation, et certaines rencontres à Londres, Stockholm ou Bangkok se sont révélées bien plus complexes que d’autres au Caire ou à Abidjan.

Toujours est-il qu’un beau jour vient le moment où on vous désigne pour aller au contact d’un individu que vous ne connaissiez auparavant que sous son pseudo, Grossetanche 117 ou Rutabaga 112. En l’espèce, Grossetanche 117 est un industriel anglo-italien, Gary Gliano, marié à une Française, qui vit à Brest et se targue de pouvoir vous donner les horaires des marées à Pleumeur-Bodou. Votre hiérarchie, qui ignorait l’existence de ces marées, a sauté sur l’occasion et vous a donc envoyé en mission dans l’Ouest. A vous le trajet interminable, mais l’aventure la gloire au service de la République – en espérant que personne ne remarquera le fait que vous êtes un Gaulois de chez Tifus. Ce n’est pas certain.

Dead Man, de Jim Jarmusch (1995)

Le renseignement au cinéma : le briefing présidentiel

Instauré dans les années ’60, le briefing des services de renseignement fait au président des Etats-Unis marque le début de la journée du chef de l’Etat. Il lui permet, en quelques minutes, d’effectuer un tour d’horizon de l’actualité internationale et des menaces pesant sur le pays grâce au rapport présenté par des membres des agences spécialisées, parfois par leurs chefs en personne (comme ici).

Ces briefings sont évidemment l’occasion pour le président d’échanger de vive voix avec des responsables de services, ou certains de leurs cadres supérieurs. Parfois médiatisées, ces rencontres n’ont aucun caractère exceptionnel et participent de l’intégration du renseignement à la conduite des affaires du pays. Nul besoin d’être du même parti que lui ou d’être un camarade de promotion – voire un ancien mentor – pour avoir accès au président, et si vous n’êtes pas écouté, au moins êtes vous entendu. Le renseignement, s’il n’est peut-être ni folichon ni d’une parfaite rectitude morale, est intégré au processus de décision politique, et il semble plus compter aux Etats-Unis qu’en France, où les services sont concurrencés par des philosophes de comptoir, des éditorialistes omniscients et quelques personnalités médiatiques aux compétences mal cernées.

Jack

Le briefing présidentiel n’a donc rien d’inhabituel dans le cinéma américain, et on en compte même plusieurs dans Clear and present danger (1994, Philip Noyce), d’après Tom Clancy. C’est pourtant loin des intrigues d’espionnage et des récits de bataille qu’on en trouve une distrayante reconstitution.

Le Roi Lion (1994) de Roger Allers et Rob Minkoff.

Victor, mets-toi ailleurs.

Une rumeur persistante, qui court depuis des décennies, veut que Luc Besson soit un cinéaste. Il a, certes, réalisé des films (une vingtaine, selon IMDB) depuis le début des années ’80, mais le bilan général est calamiteux et notre homme s’est surtout imposé comme un industriel de talent, producteur ambitieux dont les réels succès économiques ont conduit à l’abandon de ses exigences esthétiques.

Tout avait pourtant bien commencé, et la critique avait même, à l’époque, salué Le Dernier combat (1983) ou Subway (1985), sorte de manifeste esthétique foutraque, clip géant typique d’une période où la forme primait sur le fond. Dans le paysage français du moment, d’un terrible ennui, ces deux films avaient eu un certain retentissement, mérité. Tout s’est pourtant rapidement gâté, et le troisième long métrage de Luc Besson, Le Grand bleu (1988) se révéla être un insupportable pensum, interminable, prétentieux, parfopis vaguement raciste (Ah, l’équipe japonaise…) bercé par la non-partition d’Éric Serra. On imagine sans mal un réalisateur de Plus belle la vie s’essayant à tourner comme Terence Malick, et on voit le résultat.

Jean Réno et Jean-Marc Barr

Il serait pourtant injuste d’affirmer que Luc Besson n’a pas de style, ou pas de vision, mais, simplement, son style et sa vision sont ceux d’un cinéaste qui n’a jamais quitté l’adolescence. Plus grave, ses scenarii et ses mises en scène ne visent qu’à flatter cette classe d’âge sans jamais exprimer la moindre ambition d’élévation, ou la moindre finesse. Le sentiment qui se dégage ainsi des films réalisés ou produits par Besson est celui d’une démagogie écœurante (Cf. la série des Taxi, des œuvres à peine dignes d’être qualifiées de téléfilms de consommation courante à côté desquels les épisodes de Fast and Furious, pourtant souvent lamentables, font figure de chocs esthétiques), aux personnages caricaturaux, recyclant sans fin les lieux communs les plus éculés (le pire étant Le Cinquième élément, recyclage poussif de toute la SF, de Métal hurlant à Blade Runner).

Taxi Le Cinquième Elément

Le cinéma de divertissement n’a rien d’infâmant, mais, de même que le manager d’un McDo n’a pas avoir à honte de ce qu’il fait mais doit être conscient de l’existence de brasseries ou de restaurants étoilés, le cinéaste qui se veut populaire doit faire son métier sans mépris pour ses spectateurs et sans illusion sur la portée artistique de ses œuvres. Manifestement, Luc Besson n’est pas Alain Chabat ou John Landis, et on ne peut que ressentir un malaise – grandissant au fur et à mesure de sa carrière – à la vision de ses films, de plus en plus démagogues, de plus en plus caricaturaux,  le pire étant probablement atteint à l’occasion de Jeanne d’Arc (1999), un récit ridicule et souvent hystérique – et qui ose passer après Carl Theodor Dreyer (1927), Victor Fleming (1948), Otto Preminger (1957), ou Jacques Rivette (1994), pas vraiment des cinéastes de seconde zone.

Jeanne d'Arc

Ça s’agitait déjà beaucoup dans Subway, mais le film était charmant de naïveté et reste, plus de trente ans après, plaisant (bien plus que, par exemple, le Robin des Bois de Ridley Scott). L’hystérie fait irruption dans le cinéma de Besson avec Nikita (1990), un des films d’espionnage les plus misérables et prétentieux qu’ii m’ait été donné de voir. Comme toujours, le cinéaste a su créer une belle distribution (ses acolytes Jean Réno, Tchéky Karyo, Jean-Hugues Anglade, et Anne Parillaud) mais il gâche tout, comme toujours. L’intrigue, vue et lue mille fois, aligne les clichés et relève du récit de grande consommation, de la Pulp fiction sans ironie, quatre avant le manifeste de Quentin Tarantino, autrement plus intéressant.

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Uma Thurman

Besson aurait pu faire date en livrant un thriller décomplexé, irréaliste mais fascinant par sa maîtrise. Hélas, il n’y a qu’un pas du choc esthétique à l’enflure, et il est ici franchi sans complexe. Le cinéma de Besson n’est finalement que de la mauvaise bande dessinée mise en image, et les limites du cinéaste rendent l’exercice insupportable. Anne Parillaud, dans son rôle de paumée sexy devenue exécutrice des basses œuvres d’un service secret caricatural, n’est pas convaincante une seconde tandis que Jean Réno, en nettoyeur minéral, crée un personnage qui aurait pu être fascinant mais qui n’est que ridicule. Cette vision, enfantine, du monde du renseignement sera reprise dans Léon (1994), avec un casting international de grande valeur (Natalie Portman, Gary Oldman, Danny Aiello), pour un résultat bien supérieur mais pas encore satisfaisant – surtout si on le compare à Ghost Dog, la voie du samouraï (1999), de Jim Jarmusch, sur un sujet voisin.

Léon, reviens, etc.

Dans ses récits sur le pouvoir et l’espionnage, Luc Besson révèle un cruel manque de l’humour et une vision à la fois simpliste et paranoïaque du monde. On ne saurait lui reprocher d’avoir ses propres opinions, mais le simplisme vu dans ses films ne favorise pas des mises en scène légères ou des directions d’acteur subtiles. Il pourrait se contenter du divertissement, enchaîner les péripéties et nous épargner des scènes qui rappellent parfois, dans leur naïveté, le calamiteux film d’Alexandre Arcady L’Union sacrée (1988).

Nikita, polar hystérique surjoué, est typique du cinéma de Luc Besson : se voulant populaire, il est d’abord populiste. Le cinéaste, comme d’autres, rejette d’ailleurs les critiques en invoquant leur supposé snobisme et en mettant en avant le nombre d’entrées. L’argument est un peu court, usé et usé, de Claude Lelouch à Patrick Sébastien, et le succès financier n’est pas toujours révélateur du talent.

I’m not sure I made the slightest difference. I tried. I really did.

Le 25 mars 2001, Julia Roberts remporte l’Oscar du Meilleur premier rôle féminin pour son interprétation d’Erin Brockovich dans le film éponyme réalisé par Steven Soderbergh. Quelques minutes avant elle, Benicio Del Toro a remporté celui du Meilleur second rôle masculin pour la façon dont il a donné vie à un policier mexicain dans Traffic, un autre film de Soderbergh. Le cinéaste surdoué, Palme d’Or à Cannes à 26 ans pour Sexes, mensonges et vidéo (1989), est en effet en compétition, cette nuit-là, avec deux films, également virtuoses mais très différents – et très politiques. Il est lui-même nommé deux fois, ce jour-là, pour l’Oscar du meilleur réalisateur.

Erin Brockovich Traffic

Erin Brockovich, à la mise en scène élégante et ludique, conte la lutte acharnée d’une femme contre une entreprise pollueuse – et pour sa dignité (un sujet qui sera à nouveau traité en 2007, avec plus de noirceur, par Tony Gilroy dans Michael Clayton, produit par le même Soderbergh et Clooney, via leur société Section Eight). Soderbergh y démontre sa maîtrise des codes hollywoodiens, mais y imprime sa marque et y glisse, une nouvelle fois, ses références aux années ’60 – comme dans L’Anglais (The Limey, avec Terence Stamp et Peter Fonda), l’année précédente.

The Limey

Traffic, adapté de la série britannique Traffik, (1989, Alastair Reid, diffusée sur Channel 4), se présente, pour sa part, comme un film choral traitant, selon différents points de vue, de la réalité du narcotrafic entre le Mexique et les Etats-Unis. Comme toujours, Soderbergh y économise ses effets (pas une seule véritable scène d’action en près de deux heures et demie, sur un sujet qui a donné le récent Sicario, de Denis Villeneuve) et offre une remarquable direction d’acteurs, tous admirablement choisis, par ailleurs. On trouve là certains des membres de sa bande (Don Cheadle, Luis Guzman, Albert Finney), tandis que d’autres personnalités intègrent ici son univers (Michael Douglas, Catherine Zeta-Jones, Benicio Del Toro, Topher Grace).

Le projet, pour le moins ambitieux, vise à exposer les enjeux du narcotrafic, policiers, sécuritaires, sociaux, politiques, administratifs, sans jamais délaisser les hommes et les femmes qui l’animent ou le combattent. Le récit s’articule ainsi autour de personnages révélateurs d’un aspect particulier du trafic de drogue : Benicio Del Toro, policier à Tijuana ; Michael Douglas, devenu le drug czar de l’Administration américaine à Washington ; sa fille, Erika Christensen, lycéenne et junkie à Cincinnati ; et en Californie, Don Cheadle et Luis Guzman, policiers, et Catherine Zeta-Jones, épouse du chef d’un cartel (Steven Bauer, clin d’œil au Scarface de Brian De Palma, 1983 – avant son apparition dans un rôle similaire dans la 4e saison de Breaking Bad, en 2011).

Steven Bauer dans Traffic

Steven Bauer dans Scarface

Ces personnages permettent au cinéaste, grâce à Stephen Gaghan (Oscar du meilleur scénario, et plus tard nommé pour celui de Syriana) de faire œuvre de pédagogie sans jamais tomber dans la démonstration, et encore moins dans le moralisme. Les uns et les autres font ce qu’ils ont à faire, selon leurs logiques propres, se croisent et interagissent parfois comme dans une version criminelle de Short Cuts (1993, Robert Altman, d’après Raymon Carver). La froideur, apparente, de Soderbergh, ne vaut cependant pas approbation, et on voit bien, à suivre Michael Douglas à la recherche de sa fille, Benicio Del Toro manœuvrant entre l’armée de son pays et la DEA américaine, ou Catherine Zeta-Jones succédant à son époux, qui sont les criminels, qui sont les victimes et qui sont ceux qui luttent contre le trafic de drogue.

Usant de filtres de couleur, Soderbergh donne à chacun de ces points de vue une identité visuelle liée aux personnages et aux lieux. Benicio Del Toro, policier à Tijuana, est filmé dans des teintes jaunes, au grain très visible, suggérant la chaleur étouffante du pays. Michael Douglas, juge devenu le drug czar de l’Administration américaine, et sa fille se meuvent dans des images d’un bleu glacé à Washington et Cincinnati. Catherine Zeta-Jones et le duo Cheadle/Guzman sont, quant à eux, filmés dans une lumière éclatante, sous le ciel bleu, presque paradisiaque, de la Californie du Sud.

Benicio Del Toro

Michael Douglas

Erika Christensen

Don Cheadle & Luis Guzman

Catherine Zeta-Jones

Aux côtés de ces têtes d’affiche peuvent être admirés de nombreux seconds rôles, tous impeccables : Jacob Vergas, Amy Irving, Miguel Ferrer, Viola Davis, Dennis Quaid, Benjamin Bratt, James Brolin, Jose Yenque, Enrique Murciano, Clifton Collins Jr., John Slattery, Jack Conley, autant de visages vus et revus à la télévision ou au cinéma depuis des années et qui donnent de la substance à leurs personnages. La qualité de la distribution confirme d’ailleurs l’exigence mise par Soderbergh dans la réalisation de son film, peut-être le plus grand de sa carrière, parfaite rencontre entre ses exigences artistiques (dans la narration, dans le montage, dans la musique) et celles d’un projet destiné au grand public. Il alternera ensuite la comédie de luxe (la série des Oceans’11, 12 et 13) et les films conceptuels (Full Frontal, The Bubble, The Girlfriend Experience) avant de revenir à des projets de genre (The Good German, The Informant, Haywire, Contagion ou Magic Mike, par exemple) mais sans retrouver le parfait équilibre qui caractérise Traffic.

A la différence de The Wire (2002-2008), qui étudiait le fonctionnement concret et les ravages du narcotrafic à Baltimore, Traffic se concentre sur la complexité du phénomène et les immenses difficultés auxquelles sont confrontés ceux qui le combattent. A mesure que le récit se développe, on voit ainsi le duo de policiers Guzman/Cheadle être la victime de la concurrence entre administrations, jusqu’à devenir la cible des trafiquants eux-mêmes. Les conversations avec Miguel Ferrer, devenu témoin protégé, au sujet de la logique du trafic et de la compétition entre organisations criminelles constituent de cruelles initiations pour les policiers, confrontés aux limites de leur action et à l’habileté de leurs adversaires.

C’est cependant pour Michael Douglas que l’initiation est la plus pénible. Nommé par le président à un poste très visible, il découvre rapidement qu’on va plus lui demander de faire bonne figure que d’obtenir des résultats. Son prédécesseur, un général (James Brolin, plus vieux baroudeur que jamais), l’accueille d’ailleurs sur le constat d’un échec comme il n’en avait sans doute jamais connu dans sa carrière : I’m not sure I made the slightest difference. I tried. I really did. Cet aveu n’est que la première étape d’un cheminement qui va conduire Michael Douglas a prendre la mesure de l’ampleur, proprement hors de contrôle, du trafic qu’on lui demande, au moins publiquement, de réduire.

Sans jamais être le moins du monde ambigu à l’égard des narcos, tous présentés comme des criminels froids et calculateurs, Soderbergh expose parfaitement les logiques infernales de la guerre contre la drogue. Impuissants à enrayer le trafic, les autorités américaines, piégées par leur discours martial, sont condamnées à alimenter sans cesse une machine répressive qui ne répond à presqu’aucune des questions posées par le phénomène. Devenue un enjeu politique dont le succès n’est mesuré qu’en nombre d’arrestations et de saisies, la politique antidrogue américaine que Michael Douglas est censée incarner et améliorer ne fonctionne pas, mais il est impensable de le reconnaître, en particulier après tant de morts, de milliards investis et d’années de discours binaire. L’inefficacité stratégique de la guerre contre la drogue ne doit cependant pas interrompre la nécessaire lutte, tactique, des services de police et des agences spécialisées contre les trafiquants, et le système, à la limite de la schizophrénie, devient tout autant incontrôlable que le trafic qu’il combat.

La visite de Michael Douglas à l’El Paso Intelligence Center (EPIC) le confirme dans ses (nos ?) craintes. La structure, méritoire tentative de l’administration de coordonner ses composantes et de produire des résultats, n’est en réalité qu’un montre impuissant face à un adversaire encore plus puissant que lui et, surtout, infiniment plus réactif et souple. Là, dans des locaux luxueux, avec des moyens particulièrement sophistiqués, les fonctionnaires de la première puissance militaire du monde ne peuvent que constater leur échec, sans jamais pouvoir admettre que leur pays est une partie du problème – si ce n’est son cœur. Le passage au sein de l’EPIC illustre, quelques mois avant la création du Department of Homeland Security (DHS), après les attentats du 11 septembre 2001, l’inanité de la création de nouvelles structures administratives massives, condamnées à passer plus de temps à gérer leur complexité interne qu’à affronter celle du monde, et d’autant plus inutiles que les constats à partir desquels elles ont été bâties sont faux, biaisés, incomplets. La leçon n’a toujours pas été apprise, d’ailleurs, et le cirque politico-médiatique autour de la lutte contre le narcotrafic n’a été que la répétition de celui qui s’est mis en branle autour de la lutte contre le jihad.

Les premières semaines de son mandat permettent à Michael Douglas de réaliser à quel point il est déconnecté, à Washington, de la réalité du terrain (LE TERRAIN, LES GARS), selon la règle bien connue qui dit que plus on est puissant et entouré, moins on voit vraiment les faits et les hommes. De fait, placé au sommet d’une pyramide administrative, scruté par la classe politique, entravé par les luttes entre structures et l’absence de consensus intellectuel autour du narcotrafic (la scène du cocktail à Georgetown est édifiante, à cet égard), le tsar antidrogue, qui vit au sein de sa famille la réalité la plus crue de l’addiction, finit par lâcher prise, non par renoncement mais par honnêteté intellectuelle face à une tâche impossible. La mission l’intéressait, mais pas le pouvoir. Tout le monde n’a pas de tels scrupules.

La sortie spectaculaire de Michael Douglas, que le film prend soin de ne pas nous montrer, est l’aboutissement d’un processus qui voit, au Mexique Benicio Del Toro avancer à petits pas (scène finale, pleine d’espoir) tandis que Catherine Zeta-Jones, impitoyable, reprend les rênes de l’empire. Dès sa visite à l’EPIC, Douglas a compris que toute la stratégie mise en œuvre, au mieux était sans effet, au pire aggravait le problème en suscitant plus de violence. De retour en avion, avec son équipe, il cherche de nouvelles idées et contemple l’impasse dans laquelle tous se trouvent.

Film magistral, Traffic, qui vaudra à Soderbergh l’Oscar du meilleur réalisateur, a eu, dès sa sortie, de terribles résonances au sein des services de contre-terrorisme. L’impuissance politique et intellectuelle des responsables américains, malgré leur puissance policière et technologique, ne pouvait, déjà en 2000, que nous frapper par sa cruelle pertinence et nous renvoyer à ce que nous vivions au bureau. Les enjeux multiples, croisés, d’un phénomène qui ne peut être réduit à sa simple dimension criminelle, évoquaient ceux que nous observions chaque jour. Si pas un des fonctionnaires ou militaires engagés contre le jihad n’a jamais remis en cause la nécessité de lutter, parfois violemment, parfois illégalement, aucun n’a jamais pensé que la répression était la seule solution et que la politique ou le travail social n’étaient pas pertinents. Encore faudrait-il, pour que nos dirigeants, s’en convainquent, qu’ils cessent de lire le monde avec des grilles qui, n’ayant jamais été pertinentes, ne le sont pas plus aujourd’hui qu’elles ne l’étaient hier.

Comme dans The Wire, le constat d’une guerre sans fin faute de solution est omniprésent dans le film et Traffic, malgré son sujet, est sans doute un des moyens les plus intelligents de comprendre pourquoi, dans un autre domaine, nous sommes encore et toujours tenus en échec – peut-être parce qu’il n’y a pas de solution à un phénomène historique intrinsèquement lié à ce que nous sommes.