On a bluffé, et ils ont tenu. Cette mission est terminée.

Quand j’y repense, les années ’90 sont celles des nanars grand luxe, des blockbusters lamentables, des superproductions affligeantes. A dire vrai, je ne sais pas vraiment quand ça a commencé. Dans les années ’80, il y avait eu les films de Sylvester Stallone ou Arnold Schwarznegger, parfois excellents (First Blood, 1982, Ted Kotcheff ; Terminator, 1984, James Cameron ; Predator, 1987, John McTiernan), parfois consternants (Commando, 1985, Marl L. Lester ; Rambo: First Blood Part II, 1985, et Cobra, 1986, George P. Cosmatos), et je vous épargne les oeuvres de Chuck Norris, car je suis bon.

En 1993, John McTiernan, à l’origine de la série des Die Hard, s’était pourtant livré à une auto parodie réjouissante dans Last Action Hero, au titre faussement prémonitoire, avec le grand Arnold.

L’année suivante, James Cameron avait adapté pour le public américain le film de Claude Zidi La Totale ! (1991) sous le titre de True Lies, faisant de la plaisante comédie gauloise un film poussif dont je garde pour seul et vague souvenir un striptease de Jamie Lee Curtis. C’est dire.

La parodie n’a donc pas pris dans les années ’90, et il faudra attendre Red (2011, Robert Schwentke) ou même The Expendables (2010, Sylvester Stallone) pour une véritable relecture amusée de ces années.

En 1996, le duo infernal Don Simpson/Jerry Bruckheimer, habitué des films tapageurs, donne l’occasion à Michael Bay, un cinéaste venu du clip dont il a produit l’affligeant Bad Boys (1995, avec Wil Smith, Martin Lawrence et Tchéky Karyo) de monter en puissance en réalisant ce qui reste comme l’un des films les plus incroyables de la décennie.

Doté d’un budget conséquent, soutenu par le Pentagone, The Rock réunit une incroyable distribution (Sean Connery, Nicolas Cage, Ed Harris, David Morse, Michael Biehn, John Spencer, John C. McGinley, et on peut même y apercevoir Jim Caviezel dans son premier rôle sérieux au cinéma). Hélas, trois fois hélas…

Il y a pourtant de bonnes idées dans The Rock : aller débusquer des terroristes – qui plus est une unité des Marines dirigée par un général félon (Harris) – à Alcatraz, empêcher l’utilisation d’armes chimiques contre San Francisco, sortir de prison un espion anglais qui ressemble fortement à James Bond (et qui est d’ailleurs interprété par Sean Connery lui-même en personne) et l’associer à un rat de laboratoire du FBI (Cage, selon la vieille recette narrative du duo antagoniste), ajouter des otages, une petite amie enceinte, une haine recuite entre le chef du FBI et l’ancien du MI6, etc. Tout cela serait bien plaisant sans la tonalité générale du film, qui s’avère être d’abord une oeuvre de propagande à l’indulgence idéologique suspecte.

Le ton est d’ailleurs donné dès le début. Filtres, ralentis, drapeau, uniformes impeccables malgré la pluie qui noie Arlington, échanges radios en plein combat, rien ne manque pour ce qui pourrait être un clip de propagande pour les légions impériales.

La fascination manifeste du cinéaste et des producteurs pour l’armée, que je ne condamne pas, les conduit à aligner les clichés les plus éculés jusqu’à en faire un film entier. Homme droit et juste, comme se doit de l’être tout général du Corps, Hummel entreprend donc, au nom de sa soif éperdue de justice et de reconnaissance du sang versé pour la gloire de l’Empire, 1/ d’attaquer une base de l’armée, 2/ de voler un stock conséquent d’armes chimiques 3/ de capturer un site touristique 4/ de prendre en otages des civils 5/ de menacer de les tuer et 6/ de menacer SF. On le voit, notre homme est un garçon équilibré, et sa démarche est à la fois rationnelle et politiquement fondée. La motivation est, évidemment, parfaitement imbécile, et on s’étonne de voir un officier général d’un des corps d’élite de l’armée américaine, dont la vocation est justement d’aller faire le sale boulot partout où cela s’impose, s’émouvoir de cette injustice. Le colonel Jessup, vu dans A few good men (1992, Rob Reiner) est autrement plus crédible, mais mieux vaut un badass cynique qu’un boy scout hystérique, comme je dis toujours.

Une fois la première partie de son plan délirant accompli,  Hummel attend, comme tout acteur politique ayant engagé une épreuve de force, que le dialogue s’engage avec son adversaire, et donc que Washington réagisse.

Et là, on n’est pas déçu. A DC, en effet, sans surprise, les civils ne sont que des débiles, jeunes, immatures. Le chief of staff de la Maison blanche est un blanc bec, mais il est, fort heureusement, parfaitement encadré par les militaires de l’état-major et du NSC. Là, en revanche, on a des étoiles, des pendantes, des rubans, des gars qui ont vu du pays et qui, finalement, approuvent, sinon la démarche, au moins le constat initial fait par le général Hummel et à l’origine de son acte.

Le fait que ce général menace des milliers de ces concitoyens pour du cash et des médailles posthumes ne fait tousser personne, pas même le président qui, en décidant d’un raid aérien sur Alcatraz, ses marines renégats et ses civils pris en otage, va trouver le moyen de légitimer le coup de force qu’il a le devoir d’étouffer. Oui, je sais, c’est tragique.

Mais bon, légende ou pas, le général Hummel est aussi un terroriste pour le moins menaçant, et il s’agit de le neutraliser. Pour ce faire, les autorités décident d’engager un unité de SEALS, menée par l’inévitable Michael Biehn, accompagnée et conseillée, c’est une des trouvailles du film, par un détenu secret, John Patrick Mason, incarné par Sean Connery auquel on adjoint un bibelot du FBI, Nicolas Cage, immature, inexpérimenté, et qui, suprême horreur, écoute les Beatles.

Le film flatte, sans vergogne, les convictions d’un certain public américain, à commencer par une dose conséquente de clichés, dont certains ouvertement racistes. Sur les 81 otages retenus à Alcatraz, les deux seuls à protester sont noirs, ils jurent, et l’un d’eux, une vieille dame, regrette même de ne pas avoir pris son arme. Quant au coiffeur qui refait une beauté à Mason, il est, mais qui en doutait, gay.

Le pouvoir fédéral civil est, quant à lui, incapable, ou corrompu, ou les deux. Il est le gardien de secrets inavouables (la mort de JFK, celle d’Elvis, Roswell), cachés au bon peuple, et dont la découverte a d’ailleurs envoyé Mason dans un Guantanamo avant l’heure. Le FBI est, lui, peuplé de vieux fonctionnaires cyniques, de grosses brutes sans cervelle (qui s’empiffrent au Fairmont quand c’est gratuit au lieu de faire leur job) ou de jeunes branleurs payés à ne rien faire (comme dans la première scène dans le labo du Bureau), mais ces braves garçons se révèleront être des hommes, des vrais, avec un M4 ou un HK MP-5 en pogne, évidemment.

Le film, en vérité, est d’une incroyable complaisance. Il fait d’un scénario d’action, pas plus débile que bien d’autres, un authentique plaidoyer militariste, glorifiant sans vergogne l’armée américaine (dont une unité a fait défection, et qui a vu un de ses stocks de VX capturé, mais passons) et idolâtrant les Marines. Dans une scène devenue mythique et qui a inspiré par la suite les concepteurs de jeux vidéos (je ne sais plus si je l’ai jouée dans un Rainbow Six ou un Call of Duty), les soldats dissidents encerclent dans les douches d’Alcatraz (merci de ne pas faire de remarque sur le choix de ce lieu) les SEALS venus les maîtriser. Là s’engage un dialogue fascinant entre un général piégé par son propre plan et un jeune officier plein de déférence (God knows how I agree with you) mais qui doit accomplir sa mission. La fusillade qui suit, véritable carnage, permet de sauver l’honneur des deux camps, seuls le nombre et l’avantage du terrain assurant la victoire aux marines contre les commandos. Ouf.

Ce pauvre général Hummel, vivante incarnation de l’héroïsme sacrifié de sa génération, est hélas un bien piètre stratège. Son coup de force rate, évidemment grâce à l’alliance d’un vieux briscard britannique et d’un jeune Américain, de ceux qui se révèlent dans l’adversité. Comme il l’avoue lui-même à ses subordonnés, encore plus dingues que lui, « le plan reposait sur la menace » et la menace ne sera pas mise à exécution. Donc, c’est raté. Tout ça pour ça, serait-on tenté de dire… La perte de crédibilité qui s’ensuit doit conduire à la dispersion des félons, mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille.

Tandis que la menace terroriste meurt de l’intérieur, les autorités décident cependant de régler la question par un raid aérien. Passons sur les hangars des bases aériennes, où d’immenses drapeaux américains flottent au-dessus de Hornet abusivement attribués à l’Air Force. La dramaturgie de la scène finale a été vue mille fois, mais sa mise en scène, à l’image de tout le film, fait irrésistiblement penser à un mélange de John Milius et de John Woo.

 The Rock aurait pu être un divertissement sans conséquence, à l’idiotie assumée, aux invraisemblances sans importance. La lourdeur de la mise en scène, qui ferait passer les aventures de Casey Ryback pour un film d’Eric Rohmer, et ses messages idéologiques en font un authentique navet, que rien ne sauve.

Du coup, ce soir, je vais revoir Under Siege. Et si, à l’occasion, certains de nos dirigeants veulent réviser cette notion de dissuasion, de menace crédible, il me semble que c’est le moment.

Le renseignement à l’écran : traiter clandestinement une cible.

La délicate affaire syrienne nous renvoie à ces années où les services français menaient des actions violentes et clandestines pour rendre à Damas la monnaie de sa pièce. Je ne vais pas m’appesantir sur des détails qui ne sont pas nécessairement glorieux, mais le fait est que l’objectif prioritaire des services de la République n’a pas toujours été de recruter des jeunes gens surdiplômés. Je me comprends.

Conserver une capacité d’action clandestine, qu’il s’agisse de pratiquer le recueil de renseignement dans des zones où on prend soin de ne jamais envoyer de bibelots de ma trempe, de soustraire un adversaire à l’affection des siens ou d’éliminer un fâcheux, devrait être une priorité. La logique de ces manoeuvres ne relève pas de la chose militaire mais bien du renseignement, et il est inapproprié de ne voir dans tout cela que des opérations que pourraient mener les unités d’élite de notre armée, ou de ce qu’il en reste.

Trop souvent, en effet, on confond forces spéciales et actions clandestines, alors que les missions des uns et des autres sont différentes – bien que parfois voisines, et même conjointes, comme on a pu le voir ces derniers mois au Mali ou en Somalie. A contexte exceptionnel, mesures exceptionnelles.

En France, seul le Service action de la DO est ainsi censé conduire ces missions clandestines, en grande majorité non violentes, mais dangereuses et d’une grande technicité – quand on ne se fait pas ramasser par des villageois bulgares, évidemment. A la différence des membres des Forces spéciales, les hommes du SA ne portent ainsi pas d’insigne de nationalité sur leurs tenues, et ils ne sont pas censés systématiquement combattre. La plus grande discrétion est plutôt de mise, du début à la fin de la mission. Inutile, donc, d’appeler le numéro des missionnaires de la Tour en cas de pépin à Auckland.

Je ne vais évidemment pas vous narrer les exploits du SA, puisque je ne suis pas de la partie, que je n’en sais rien et que tout cela est secret, mais il faut savoir qu’il existe, depuis des années, un débat entre défenseurs du maintien d’une capacité d’action clandestine autonome et partisans d’une intégration de cette force au sein du Commandement des Opérations Spéciales (COS), pour un tas de bonnes et de mauvaises raisons.

L’essentiel est que notre pays conserve à terme, quelle que soit sa forme, cette capacité d’opération illégale permettant d’aller là où personne d’autre ne va, d’observer ce que personne d’autre ne voit, et de frapper, le cas échéant, là où personne d’autre ne frappe. J’ajoute que nombre de grands services disposent, en leur sein, d’unités paramilitaires spéciales, à commencer par la CIA ou le SVR, dont je garde un souvenir émerveillé. Le monde qui s’annonce devrait rendre automatique la sauvegarde d’une telle culture, mais on peut redouter que les tentatives actuelles de moralisation des services – rires – ne portent des coups fatals à ces moyens.

Les exemples d’actions clandestines violentes conduites par des services de renseignement abondent au cinéma, et le choix d’une scène rendant justice aux hommes et femmes qui agissent dans l’ombre a été difficile. Comme toujours, la plus belle illustration de notre savoir-faire a finalement été trouvée dans le cinéma français, et il faut saluer la belle démonstration technique donnée ici par Raoul Volfoni, ancien combattant d’Indochine, et son frère Paul.

Les Tontons flingueurs, de Georges Lautner (1963)

Vous êtes charmante, mais vous voyez déjà ce que ça fait, un million, Larmina ?

Ne boudons pas notre plaisir alors que le débat national qui s’est engagé autour de la douloureuse question syrienne tient toutes ses promesses d’excellence intellectuelle. Les arguments les plus raffinés s’opposent ainsi dans une enivrante joute qui confirme que notre pays, décidément et quoi qu’il arrive, est bien le phare qui éclaire le monde.

Subtilité, finesse, pondération, détachement, aucune de nos habituelles qualités gauloises n’a manqué depuis plusieurs jours, aussi bien au sein de la classe politique que sur Internet, où la fine fleur des observateurs de la vie internationale et les meilleurs connaisseurs de la chose militaire ont rivalisé d’intelligence afin d’offrir à nos décideurs une compréhension précieuse de la guerre civile qui déchire la Syrie et fait vaciller le Moyen-Orient.

Chacun y a fait honneur aux meilleurs principes d’une démocratie à la fois fière et apaisée, et personne, ainsi, ne s’est laissé aller à des attaques caricaturales. On n’a, ainsi, pas entendu une seule fois un esprit éclairé vous accuser de faire le jeu d’Al Qaïda – accusation proprement réjouissante me concernant, soit dit en passant – ou un responsable, parfois ayant exercé de hautes fonctions gouvernementales, accusant avec naturel nos services de renseignement et nos dirigeants de mentir et de manipuler les faits. On ne peut que s’en féliciter, d’ailleurs, car une telle démarche n’aurait pu que fragiliser, un peu plus, notre démocratie, déjà attaquée de toutes parts par les démagogues et les extrémistes.

De même faut-il saluer les toujours pertinentes interventions d’analystes spécialisés dans les photocopies sous les combles des Invalides et auteurs, par le passé, de rapports d’une rare indigence. Ne nous moquons pas, cependant, car, en France, l’ironie et la rhétorique ne sont permises qu’à vos contradicteurs. On attend de vous un attitude de soumission polie, seule garante de votre attachement aux valeurs républicaines de tolérance et d’écoute.

Force est de reconnaître que la publication d’une synthèse nationale de renseignement déclassifiée a donné lieu à une avalanche d’interventions, toutes plus affligeantes les unes que les autres, et on ne s’étonnera pas que ceux qui professent un nationalisme sans concession ou un amour immodéré pour l’uniforme se révèlent être les premiers pourfendeurs d’administrations régaliennes qui les ont toujours tenus à distance – où quand le dépit fait figure de raisonnement.

A la différence de nombre de mes concitoyens, je ne suis ni entraineur de football ni spécialiste des armes chimiques, et de même que je n’ai pas un avis définitif sur les matchs de l’équipe de France, je me garderai bien de me livrer à une analyse précise et argumentée des éléments contenus dans le rapport rendu public le 2 septembre dernier.

D’autres faits, cependant, méritent d’être signalés. Evacuons, d’entrée, le fait que le conseiller Com’ du ministre de la Défense, Sacha Mandel, ait mis sa touche à ce document comme cela apparaissait initialement dans les caractéristiques du PDF (première version). Le fait de déclassifier une telle synthèse, fait unique dans l’histoire de la République, relève évidemment, d’une opération de communication, et il n’y a rien de choquant dans le fait que le conseiller du ministre ait jeté un œil dessus, voire ait lissé une ou deux phrases. Le contraire, à dire vrai, eut été surprenant, et, comme l’aurait dit Léodagan, là, aux cuisines, ils étaient sur le repas du soir, alors on a confié la chose au conseiller. A quoi ça tient, quand même.

Le fait est que l’apparition du nom de Sacha Mandel a été une erreur, alimentant la suspicion et nourrissant les habituelles moqueries de sites de qualité, comme le bien nommé Aux infos du nain, qui ferait passer Closer pour les cours du Collège de France. Inutile, évidemment, de faire entendre raison à la meute, obnubilée comme une milice médiévale débusquant les sorcières, par la recherche des cabinets de conseils (ici, Euro RSCG) ou les banques.

Comme je le disais plus haut, je ne suis pas un spécialiste du programme non conventionnel syrien. J’ai cependant eu l’honneur, lors de l’invasion de l’Irak par l’Empire, au mois de mars 2003, de diriger une cellule de crise – et je ne le referai jamais, Dieu m’en préserve – et j’ai pu observer de près l’excellence française en matière d’ADM. Le fait est qu’il y a là un paradoxe qui n’effraie pas certains de nos députés et autres commentateurs patentés, et que je vais me faire un plaisir d’exposer.

Jusqu’au mois de novembre 2002 (Ou était-ce décembre ? Je ne m’en souviens pas), la France avait prévu de participer à l’invasion de l’Irak. Pas la peine de brailler, j’étais là, près du Seigneur, j’ai tout vu, tout entendu – et tout noté, car on ne se refait pas. La décision de ne pas y aller, salutaire, est tombée un jour, brutalement, et elle a rassuré tout le monde tant il était évident qu’il n’y avait pas le début d’un programme non conventionnel en Irak.

Déjà pilote national, à l’époque, en matière de contre-prolifération, le service auquel j’avais l’honneur d’appartenir maniait de façon remarquable toutes les facettes du recueil de renseignement dans ce domaine. Tout y passait, grâce à des analystes et des opérationnels de grande qualité, spécialistes de tel ou tel aspect, chimistes, ingénieurs, vétérans du contre-espionnage, etc. Bénéficiant de toutes les ressources d’une grande administration – de celles qui font gémir d’indignation certains élus de la République, ils étaient la brillante illustration de l’apport majeur du renseignement à la conduite d’une politique. C’est ainsi grâce à eux que la France fut capable, contre vents et marées, de s’opposer aux mensonges de l’Administration Bush Jr. en contrant chaque affirmation erronée ou incomplète. Je me souviens d’ailleurs de la fameuse séance au Conseil de Sécurité des Nations unies comme si c’était hier, car nous étions à la manœuvre, en coulisse, à alimenter le ministre en arguments démontant le discours de Colin Powell. Bref, je ne vais pas non plus vous raconter ma vie, hein.

Saluée à l’époque, l’excellence de la communauté française du renseignement, garante de notre indépendance, se serait donc dissoute dans les limbes, aurait été emportée par on ne sait quel vent mauvais, et nos services ne seraient donc plus capables que de produire de poussives synthèses de presse… Le fait est, pourtant, que jamais les moyens de nos services n’ont été aussi importants, et s’il y aurait beaucoup à dire, on ne peut que constater que la contre-prolifération reste LE domaine dans lequel la France fait figure de leader au sein des nations occidentales. Mais peu importe pour nos grands spécialistes de comptoir. Comme d’habitude, quand les positions officielles confortent leurs croyances, elles sont admirables. Lorsqu’elles les contredisent, elles sont mensongères, médiocres, dictées par l’étranger, cette mystérieuse anti-France, cette funeste ploutocratie apatride aux menées décidément bien noires.

Portées au pinacle en 2003, les compétences françaises en matière de compréhension des programmes militaires non conventionnels sont donc, désormais, sujettes à caution. Mieux, on ne compte plus les commentaires affirmant que le document publié le 2 septembre dernier n’est rien d’autre qu’une compilation de faits connus et largement relatés dans la presse. Félicitons-nous de la qualité des lecteurs de cette synthèse, vivants exemples des succès de notre système éducatif, pourtant si décrié, qui peuvent d’un regard, d’un seul, déceler dans ces pages mensonges, erreurs, faits publics connus de longue date, et approximations. Bravo, les gars, bravo, et merci pour vos éclairages.

Sans sourciller, les mêmes qui n’auraient pas manqué ce pénalty, auraient vaincu la Luftwaffe au-dessus de la Manche en quelques jours, ou ont la solution pour juguler le chômage de masse, pointent donc les faiblesses de la synthèse.

La chose n’est, finalement, pas autrement surprenante, et outre qu’elle illustre les dérives de nos opinions publiques, passées de l’exigence démocratique au doute permanent, elle confirme qu’il ne fallait pas déclassifier toutes ces données. Je ne veux même pas parler des difficultés techniques de l’exercice, conduisant à des impasses afin de ne pas compromettre certaines sources particulièrement sensibles, mais bien de l’inutilité absolue qu’il y a à essayer de convaincre des esprits qui doutent de tout, tout le temps, sauf de leur omniscience. Et moins ils en savent, plus ils pensent tout savoir.

« Où sont les preuves ? » ont ainsi demandé, en chœur, ceux qui confondent analyse du renseignement et procédures judiciaires. « Ça ne prouve rien », ont décrété ceux qui, mine de rien, accusent les services et le gouvernement de mentir au pays et de servir les intérêts de l’Empire. Dans le climat actuel, nauséabond et médiocre, personne ne s’est ému de tels propos, comme s’ils étaient anodins, banals, comme si on pouvait décidément tout dire.

La faiblesse des critiques n’a pas surpris, à dire vrai, mais on peut, en revanche, ricaner de celle des défenseurs de l’armée syrienne. Voilà un régime, en effet, qui combat avec détermination une insurrection armée depuis plus de deux ans, et qui la réduit doucement. On est en droit de penser que les redoutables services syriens, que personne ne qualifiera d’amateurs, ont une vision assez claire de leurs ennemis.

Pourtant, depuis le 21 août, pas une seule fois je n’ai entendu les partisans de Bachar El Assad accuser tel ou tel groupe de la rébellion. On pouvait penser que les autorités syriennes auraient une connaissance précise de ceux qu’elles affrontent dans les proches environs de la capitale. On attendait des noms de chefs rebelles ou de katibats, des numéros d’unités, mais non, rien. Simplement, de pitoyables jérémiades, une défense d’enfant surpris le visage de barbouillé de Nutella mais niant contre toute évidence en avoir mangé.

« Non, c’est pas nous », disent donc tous les défenseurs du régime syrien. Mais alors, c’est qui ? « Eux, pas nous. ». Le photocopieur des Invalides, que j’évoquais plus haut, pense effectuer une percée dans l’argumentation en rappelant que les jihadistes présents en Syrie, et venus de Syrie, sont des habitués des opérations sales, faisant, par exemple, exploser des camions de chlore. La chose est largement connue, et il est également avéré, depuis dix ans, que jamais les réseaux jihadistes n’ont eu la capacité de se doter d’un arsenal non conventionnel. J’ajoute, mais pour le savoir il faudrait faire autre chose que se pâmer à la télévision et travailler un minimum, que les laboratoires d’Al Qaïda en Afghanistan n’étaient rien de plus que des abris de jardin. Croyez-moi, j’ai eu la chance, si je puis dire, de trier d’étranges bocaux découverts à Darounta, et on était loin des stocks de VX maniés avec prudence dans The Rock (1996, Michael Bay).

Il en va de même en Irak, et il n’échappera à personne que faire sauter des camions de produits chimiques sur un marché de Bagdad, s’il s’agit de l’œuvre de types dont la mort par drones est éminemment souhaitable, ne demande pas la même technicité que l’emploi de munitions chimiques.

Le rapport officiel français ne dit pas autre chose, aboutissement d’un raisonnement d’analyste, mais certes pas de procureur :

Nos renseignements confirment que le régime redoutait une attaque d’ampleur de l’opposition sur Damas dans cette période. Notre évaluation est que le régime a cherché par cette attaque à desserrer l’étau et à sécuriser des sites stratégiques pour le contrôle de la capitale. A titre d’exemple, le quartier de Moadamiyé est localisé à proximité de l’aéroport militaire de Mezzeh, emprise des services de renseignement de l’Armée de l’Air.

Au demeurant, il est clair, à l’étude des points d’application de l’attaque, que nul autre que le régime ne pouvait s’en prendre ainsi à des positions stratégiques pour l’opposition. Nous estimons enfin que l’opposition syrienne n’a pas les capacités de conduire une opération d’une telle ampleur avec des agents chimiques. Aucun groupe appartenant à l’insurrection syrienne ne détient, à ce stade, la capacité de stocker et d’utiliser ces agents, a fortiori dans une proportion similaire à celle employée dans la nuit du 21 août 2013 à Damas. Ces groupes n’ont ni l’expérience ni le savoir-faire pour les mettre en œuvre, en particulier par des vecteurs tels que ceux utilisés lors de l’attaque du 21 août.

Ça me semble être clair, et on n’a pas assez pris la mesure de la fermeté de cette conclusion. De quel poids peut-elle être, cependant, face à un négationnisme du pauvre ?

Il existe, pourtant, quantité d’arguments permettant de contester la pertinence d’une opération contre la Syrie. Je précise d’ailleurs, et à nouveau, puisque la calomnie et la caricature font figure d’arguments pour certains, que je n’ai jamais caché mes préventions à l’égard d’une intervention armée, comme je l’ai indiqué ici puis . J’avais, en 2011, déjà exprimé des réserves quant à l’intervention contre le débonnaire colonel Kadhafi (tac, tac et tac). En Syrie, la chose est encore plus délicate : si nous intervenons, ce sera de toute façon trop tard, sans autre objectif politique que punir le régime pour son comportement alors que, selon ce raisonnement, il aurait fallu le frapper il y a bien – trop – longtemps. Nous n’avons, par ailleurs, nullement les reins pour tenir le choc en retour, qui pourrait toucher la région et même la dépasser, et nous ne sommes sans doute pas capables, nains militaires et politiques, de tenir la dragée haute à Moscou. Intervenir militairement nous exposera également à la colère d’une partie de la mouvance jihadiste, qui y verra, à raison, une nouvelle démonstration de notre ingérence, tout en faisant le jeu des plus radicaux d’une insurrection qui n’a guère de chance de l’emporter, faute de leadership, de projet politique et de moyens.

Les doutes quant à la faisabilité de frappes aériennes, que l’on peut lire ici, ne m’ont pas réellement convaincu. La chasse israélienne démontre ainsi égulièrement qu’il est possible de réaliser des raids aériens en Syrie, y compris sur Damas, et les moyens de l’Empire sur zone sont largement suffisants pour toucher QG, bases aériennes, sites de lancement et centres de stockage. La question, une fois de plus, est celle de la logique de ces raids : punir, détruire (ou entamer) l’arsenal non conventionnel, couper quelques têtes, voire donner une gifle assez sévère pour précipiter une pause dans les combats, dans le cadre de ce délicieux concept – dont je ne me lasse pas – nommé diplomatie coercitive ?

Faut-il rappeler que des frappes aériennes bien pensées peuvent avoir d’heureuses conséquences, qu’il s’agisse de la Libye en 1986 ou des Serbes de Bosnie en 1995, sans même parler de la guerre au Kosovo en 1999, qui a conduit, quoi qu’on dise, Belgrade sur la voie de la raison ? La diplomatie de la canonnière ne fait tousser que ceux contre lesquelles elle est employée, et il serait peut-être temps de se demander s’il y a la moindre grandeur à systématiquement défendre des fumiers.

Je ne vais pas revenir sur les biais de ceux qui vantent les positions de Moscou ou Téhéran et saluent la pertinence de leur raisonnement stratégique, tout en niant aux Occidentaux la simple possibilité de voir dans un régime du Sud un adversaire, un ennemi, voire une menace. Le fait que les Occidentaux aient colonisé nombre de peuples et leurs aient fait subir des horreurs n’excuse pas le fait que certains Etats ont des comportements inacceptables. L’histoire coloniale ne devrait pas être une excuse pour les tyrans, le plus souvent au moins aussi sanguinaires que les colonisateurs. Le mélange permanent entre le discours de victime et le rappel des crimes passés sert trop souvent à passer sous silence les douloureux échecs de certains, quant il n’est pas employé comme une justification à tous les crimes, le tout assorti de réflexions conspirationnistes aux relents racistes, du genre « Les Européens veulent soumettre les Arabes ». Mais oui, bien sûr.

On pourrait aussi s’étonner qu’il soit donc interdit d’intervenir au Moyen-Orient, mais que tuer des insurgés au Congo ou en RCI ne soit vraiment pas grave. Relativité de la valeur de la vie humaine, indignation tiers-mondiste à géométrie variable… On étouffe, enfin, difficilement un ricanement quand ceux qui défendent la clairvoyance et la grandeur de tyrans réclament à cor et à cri un débat au parlement. Quand le processus démocratique sert à défendre les dictatures…

Et pendant ce temps-là, il y a deux millions de Syriens réfugiés hors de leur pays. A la catastrophe humanitaire s’ajoute désormais une catastrophe stratégique pour les Occidentaux, et singulièrement les Européens. Nous voilà incapables de frapper le seul régime de la région qui soit un véritable adversaire, nous voilà coincés entre le maintien au pouvoir d’un système qui nous a toujours menacés, et parfois frappés, et qui, s’il se tire de cette épreuve, nous fera payer l’addition, et une insurrection qui se radicalise et dont la composante jihadiste entend bien utiliser le territoire syrien pour nous frapper, elle aussi. Nous voilà nus, exposant nos faiblesses, nos hésitations, notre incapacité à peser sur le cours des événements.

Faut-il, pour autant, tolérer le comportement de Damas ? Je veux croire que des actions limitées et parfaitement pensées – on peut toujours rêver – pourraient initier avec le régime syrien une forme, certes martiale, de dialogue politique lui fixant les limites qu’on ne franchit pas. Et tant pis si l’Empire se substitue à nous, puisqu’il faut bien faire le boulot. Notre éventuelle inaction, liée à celle de Washington, sera une nouvelle illustration, non pas de notre inféodation, mais simplement de notre faiblesse. Doit-on s’en réjouir ?

Que ferait Brian Boitano ?

Les mensonges de l’Administration Bush n’en finissent pas de polluer la vie internationale, dix ans après l’invasion de l’Irak par l’Empire et ses alliés. Les tenants du scepticisme permanent, que d’aucuns confondent avec une pensée indépendante, ont beau jeu d’évoquer la lamentable prestation de Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Que les Etats-Unis aient, de façon éhontée, menti en 2003 n’implique pourtant pas qu’ils mentent aujourd’hui, et on aimerait, même si c’est une demande bien vaine, que les pourfendeurs des mensonges américains soient d’une rigueur comparable à l’encontre des diplomaties russe, chinoise ou iranienne.

Le fait est que les temps ont changé, à Washington comme ailleurs, depuis que Barack Obama a été élu. A une diplomatie agressive et dogmatique a ainsi succédé une ligne politique floue, sans autre objectif que la sécurité immédiate des intérêts américains et de leurs proches alliés. La chose est légitime, mais elle manque singulièrement de souffle de la part de la dernière véritable puissance occidentale.

Le discours du Caire, prononcé le 4 juin 2009 par l’Empereur, avait suscité bien des espoirs. Quatre ans après, force est de constater que la volonté, alors affichée, d’améliorer les relations de l’Empire avec le monde arabo-musulman a disparu dans les convulsions d’une région qui ne cesse de se débattre dans ses contradictions, ses crises de gouvernance, ses conflits communautaires et une lutte presque séculaire entre modernité et tradition fantasmée, raison et rigorisme religieux.

Elu sur un programme de rupture, Barack Obama a quitté l’Irak et décidé d’un départ d’Afghanistan. Il a également opté pour une gestion à distance de la menace jihadiste, tactiquement efficace mais stratégiquement hasardeuse, et il faut croire que l’élan pris par l’Empire sous le règne de Bush Jr. était trop important pour pouvoir être rapidement stoppé. C’est, en effet, lors de son second mandat que le président Obama se voit contraint de gérer l’onde de choc des révoltes arabes, dont il y a tout lieu de penser que leur déclenchement a été accéléré par les excès et les impasses de la lutte mondiale contre Al Qaïda et ses disciples, à commencer par le renversement du régime irakien.

Cette affaire d’utilisation d’armes chimiques n’est, en effet, pas claire, et la plus grande prudence s’impose. Elle n’est, hélas, pas de mise chez ceux qui ne voient dans toute cette affaire qu’une nouvelle preuve de la duplicité des Occidentaux ou qui croient y déceler une manipulation des rebelles, jihadistes ou non. On nous sort des experts inconnus en armes non conventionnelles, et une poignée de stratèges qui doutent de l’existence même d’armes chimiques en Syrie, ou qui se demandent quelle mouche a bien pu piquer le régime de Damas.

De nombreuses hypothèses sont étudiées. Les rebelles, qui, comme cela s’écrit à Paris depuis des mois et des mois, sont en train de perdre la guerre, ont-ils commis l’irréparable pour provoquer une intervention occidentale ? Mais s’ils disposaient de tels stocks, pourquoi ne les ont-ils pas utilisés contre les troupes syriennes ? Ont-ils estimé, à raison, qu’une telle initiative détruirait le capital de sympathie qu’il leur reste ?

Le programme d’armes non conventionnelles de Damas est connu depuis des décennies, et les Israéliens n’ont jamais hésité à s’en mêler. Inutile, donc, de nous refaire le coup des doutes, légitimes, en Irak, car la situation est bien différente. Inutile, de même, de défendre la grandeur du régime syrien, principal facteur de désordre au Moyen-Orient (si l’on excepte l’Empire lui-même), sponsor de dizaines de groupes terroristes dans la région, responsable de milliers d’assassinats d’opposants, syriens ou libanais, ou de citoyens occidentaux, soutien cynique d’Al Qaïda en Irak entre 2003 et 2006, et j’en passe. Que les autorités syriennes aient déclenché une attaque chimique contre sa propre population, malgré le risque de sanction, n’a rien de sidérant.

Bachar El Assad, depuis le début de l’insurrection, donne au monde des leçons de volonté, et la répression, sauvage, qui frappe le pays depuis mars 2011 est la marque d’un régime fort, qui ne renonce pas et ne cédera jamais. L’emploi d’armes chimiques, qui reste à confirmer, relève-t-il d’une initiative locale ? S’agit-il, au contraire, d’une action assumée au sommet de l’Etat, qui illustrerait une nouvelle fois cette volonté inflexible de briser la révolte ? Doit-on y voir la preuve de la déconnexion de Bachar El Assad avec la réalité de la pression occidentale ? Le président syrien s’est-il dit, et on ne saurait lui reprocher, que les Occidentaux n’étaient bons qu’à se lamenter et que jamais ils ne sortiraient de leur posture moralisatrice ? Il ne serait pas le premier chef d’Etat à commettre une erreur d’interprétation, en particulier dans la région.

Il me revient, par ailleurs, cette confession d’un dirigeant soviétique, à la fin des années 80, qui racontait que Moscou avait souvent été désarçonné par la diplomatie impériale, et même occidentale, parfois apathique, parfois surréactive pour des motifs déconnectés des véritables enjeux stratégiques. Le pauvre homme, qui reprenait à son compte le lieu commun des parties d’échecs planétaires, ne pouvait que déplorer l’inconstance de ses adversaires occidentaux, agissant souvent sous le coup de l’émotion, entraînés par des considérations politiques internes, touchés par l’émotion devant des massacres, et incapables de mettre en œuvre une politique cohérente de longue haleine.

C’est probablement dans une telle situation que nous nous trouvons aujourd’hui, et chacun s’accorde pour juger bien tardive la volonté occidentale de punir, enfin, le régime syrien pour son comportement, actuel et passé. Il serait donc, en effet, infiniment plus grave de tuer quelques centaines de civils à l’aide de gaz que d’en massacrer des dizaines de milliers d’autres avec des armes conventionnelles, sans même parler des milices ou des viols et tortures systématiques en prison. La décision, qui ne fait plus guère de doute, de frapper des cibles en Syrie en réaction à l’utilisation d’armes chimiques est-elle d’abord une punition de Damas ou un sursaut après des mois de défi ? Ne tente-t-on pas, à Washington, de retrouver un semblant de crédibilité alors que la ligne rouge, martialement tracée par l’Empire, a été franchie, déplacée, franchie à nouveau sans provoquer autre chose que des envolées lyriques frémissant d’indignation ? N’allons-nous pas bombarder la Syrie simplement pour montrer que nous sommes encore capables de le faire ?

Une fois de plus, les nains militaires européens, prompts à jeter l’anathème, ont besoin de l’Empire pour agir, et on aimerait que le fait soit médité chez nos dirigeants. J’ai cependant toute confiance, et je suis donc convaincu qu’il n’en sera rien et que le déploiement d’une poignée de chasseurs sera salué, avec l’unanimité qui s’impose, comme un succès majeur.

Reste que frapper pour frapper, même si on ne va certainement pas défendre Damas dans ces colonnes, ne fait pas une politique. Le président Obama paraît plus contraint à agit par principe que pour suivre une authentique stratégie. Les incohérences et autres atermoiements des capitales occidentales sont autant d’indices qui permettent, comme toujours, de balayer les accusations de complots énoncés par les mêmes observateurs. Quels sont les buts de guerre ? Voulons-nous renverser le régime ? Le contraindre à des pourparlers avec le vaste merdier qu’est devenue l’insurrection syrienne, divisée, morcelée, travaillée au corps par le jihadisme et les poussées irrédentistes ? Avons-nous mesuré les risques d’une réaction ? Nos services, où le contre-espionnage fait figure d’activité artisanale réservée à quelques anciens, sont-ils mobilisés contre le Hezbollah, les réseaux des SR syriens et iraniens, sans même parler des services russes, toujours offensifs, eux ?

Peut-être peut-on même imaginer que les frappes sur Damas seront interprétées à Moscou comme une réponse périphérique à l’affaire Snowden, dans le cadre du dialogue entre empires dont les Européens, coincés par leur insupportable posture moralisatrice, sont exclus.

Il ne reste plus, pour l’heure, qu’à attendre et à observer. Agir militairement contre la Syrie ne va pas me tirer une larme, mais il faut déplorer un tel retard. Déclenchée avec plus d’un an de retard, une offensive contre Damas ne va rien régler, et, au contraire, ajouter au chaos régional. Il s’agit, sans doute, d’un enchaînement historique logique, typique du basculement de puissance que je ne cesse de décrire, et nous en sommes réduits à frapper un Etat ennemi qu’il nous est impossible de vaincre, faute de moyens et de volonté.

La guerre qui se prépare va, de surcroît, confirmer que la seule politique occidentale dans la région est celle de la canonnière, au coup par coup, et que nous pratiquons donc, plus que jamais, une stratégie de sujétion, presque coloniale. Voilà qui devrait réjouir les jihadistes, qui nous observent et condamnent par avance l’attaque de leurs ennemis par cet Occident honni. A Moscou, par ailleurs, après le Kosovo et l’Irak, le sentiment de n’être pas traité avec toute la considération requise ne va pas faiblir, quoi qu’on pense des pitoyables appels à la légalité internationale d’un Etat qui assassine ses opposants à Londres ou les enferme, avec une belle constance.

En attendant, je prends un plaisir de gourmet à lire les indignations de ceux qui, au nom de la morale et du droit des peuples, défendent le régime de Damas et vouent aux gémonies les démocraties occidentales. Pour eux, les Occidentaux, en effet, ne devraient pas avoir d’ennemis, et encore moins les attaquer. Il faudra, un jour, s’interroger – et on aimerait que le contre-espionnage s’intéresse aussi à cette question – sur les motivations et les sponsors des donneurs de leçon qui nous accablent, relayent d’absurdes théories conspirationnistes, parlent de droit et de morale, mais absolvent les tyrans, entre pacifisme dévoyé et subversion par aveuglement.

Si on nous tire dessus, nous riposterons sans compter nos munitions.

En 2002, Paul Greengrass est déjà un auteur reconnu. Journaliste, il a accompagné les confessions de Peter Wright, l’ancien N°2 du MI-5, et a permis la publication de Spycatcher, un exceptionnel tableau des activités de contre-espionnage au Royaume-Uni pendant la Guerre froide. Le livre est un classique, et il faudrait que ceux qui parlent de renseignement l’aient lu, soit dit en passant.

Réalisateur pour la télévision, Greengrass s’est également aventuré sur grand écran avec Resurrected (1989), l’histoire d’un soldat britannique isolé pendant les combats aux Malouines, et The Theory of Flight (1998).

Depuis le début de sa carrière, Paul Greengrass révèle les vérités qui dérangent et ne cesse d’explorer l’envers du décor. Son intérêt pour le renseignement ne s’est d’ailleurs jamais démenti depuis, et son goût pour les révélations gênantes ou les enquêtes explosives ne saurait le faire accuser d’antimilitarisme. Disons plutôt qu’il dit les choses comme il pense qu’elles sont, et tant pis si cela doit faire tousser. Il est donc logique qu’en 2002 il ait livré, avec Bloody Sunday, une saisissante reconstitution des événements du 30 janvier 1972 à Derry.

Avec le souci du détail qui fait sa force, caméra à l’épaule, Paul Greengrass s’est lancé là dans un projet pour le moins délicat. Au Royaume-Uni, en effet, et à la suite de la publication en 1997 du livre de Don Mullan Eyewitness Bloody Sunday, les autorités ont enfin accepté, sous la pression des familles des victimes, de déclencher une nouvelle enquête au sujet des violences de ce funeste dimanche 72. La tâche est confiée, en 1998, à un prestigieux magistrat, Mark Saville, baron Saville of Newdigate, et son rapport, sans appel, sera rendu en 2010.

Alors que l’insurrection avait déjà commencé en Irlande du Nord contre la présence britannique, le massacre du Bloody Sunday (26 civils visés par des tirs, dont 14 tués), le 30 janvier 1972, est ainsi considéré comme un tournant dans un conflit qui ne s’est toujours pas éteint. Une première enquête officielle diligentée par Londres avait rapidement conclu en faveur des troupes anglaises et validé toutes les affirmations des militaires engagés en opération ce jour. Les conclusions britanniques, comme de juste, avaient été rejetées par l’IRA, qui n’y voyait qu’une auto absolution.

En 2001, alors que la commission Saville est au travail (Le rapport est consultable ici, et il ne laisse pas une chance à l’armée anglaise ou aux autorités), Paul Greengrass, s’inspirant en partie du récit de Don Mullan, tourne Bloody Sunday en Irlande, près de Dublin, et en Irlande du Nord, à Derry même. A la manière d’un documentaire, il s’attache à nous faire revivre les évènements et leur enchainement, des derniers préparatifs d’une marche pour les droits civiques à la fusillade et à l’embrasement. Il montre ainsi tous les protagonistes : militants pacifiques, membres de l’IRA, jeunes désireux d’en découdre, parachutistes (1st Parachute Regiment) déployés sur le terrain et état-major britannique à la manœuvre.

Greengrass ne juge pas, mais ce qu’il montre est sans appel. Court (107 minutes), sans musique, Bloody Sunday est, en effet, l’autopsie glacée du naufrage du mouvement des droits civiques en Irlande du Nord face à des forces plus puissantes et plus violentes. D’un côté, le gouvernement britannique, qui n’entend pas céder par principe, entend décapiter la révolte par un vaste coup de filet dont la réalisation est confiée à une unité de parachutistes qui n’a, évidemment, aucune expérience du maintien de l’ordre et qui est évidemment incapable de réaliser ce qui relève, ou devrait relever, de la police judiciaire.

Les militaires filmés par Paul Greengrass sont des combattants, ils sont venus faire la guerre, venger des camarades morts et défendre la Couronne. Le film ne cache pas la tension qui règne avant la manifestation, et le spectateur sait que 43 policiers ou soldats ont été assassinés, tout comme il sait que chaque nuit des affrontements ont lieu dans les rues de Derry entre émeutiers irlandais et forces de l’ordre britanniques. Pour autant, et malgré cette situation pré insurrectionnelle, la présence de cette unité parachutiste est incongrue, et inquiétante.

Soldats d’élite, conscients de leur force et de leur valeur, les paras sont là pour incarner la volonté de l’Etat britannique. La fermeté est un mot d’ordre, répété sans fin de l’intérieur des véhicules blindés aux bureaux de l’état-major, à quelques kilomètres de là, où la mission est dirigée par un général et supervisée par un autre (incarné par Tim Pigott-Smith, authentiquement glaçant – à la différence de certains foulards ou tatouages). La manoeuvre, d’une terrible brutalité, ne vise ni plus ni moins qu’à piéger les manifestants pour décapiter le mouvement en se saisissant des jeunes meneurs radicaux. Le discours des officiers, sans langue de bois, ne laisse pas d’ambiguïté quant à leur perception de leurs adversaires, jeunes hooligans, exclus sociaux, terroristes.

Dans le camp d’en face, justement, les responsables du mouvement des droits civiques, entonnant les chants de Pete Seeger, tentent de contrôler ces jeunes qui, sans avoir encore rejoint l’IRA, n’en pensent pas moins que le pacifisme est sans utilité face à l’attitude de Londres. Le choc de trajectoires opposées ne saurait provoquer autre chose qu’une catastrophe, mais la force du film réside dans la précision clinique avec laquelle il détaille, minute par minute, la mise en route de l’engrenage. En 2010, Paul Greengrass reviendra sur cette thématique dans Green Zone, un film qui montre le debut de l’insurrection en Irak quelques semaines après la victoire initiale de l’Empire.

Dans le cortège des manifestants à Derry, la jeunesse radicale devient turbulente. Pendant ce temps, les paras, embusqués, découvrent que leur idée de manoeuvre n’est pas réalisable en raison d’obstacles que les planificateurs n’ont pas pris en compte. La volonté des officiers sur le terrain d’aller au clash s’impose d’autant plus aisément que l’absence de leadership du brigadier MacLellan entraîne, disons-le clairement, la perte de contrôle de deux compagnies de combat.

Il y a là, par ailleurs, une intéressante leçon de choses. Sur le terrain, la logique opérationnelle, froidement technique, impose d’aller au contact. A l’état-major, la logique politique, au contraire, impose de ne pas y aller, quitte à faire échouer l’opération. Hélas, le général aux commandes ne s’impose pas à ses subordonnés, et l’affaire dérape lourdement.

Au cours d’une fusillade déclenchée par les soldats, 13 Irlandais sont donc tués en quelques minutes, devant des centaines de manifestants terrorisés. Un 14e mourra quelques semaines plus tard. Le basculement de la situation est montré de façon magistrale. On lit la stupeur sur le visage des responsables politiques, comme sur celui du commissaire de police auquel l’armée a assuré au début de l’après-midi qu’il serait fait un usage raisonnable de la force. Très vite, les officiers sur le terrain avancent la thèse de snipers sur les toits, ou de jets de bombes à clous. Les sous-officiers tentent de monter rapidement un récit qui permettra de justifier que près de 200 munitions aient pu être tirées contre une foule manifestement désarmée.

Le film ne montre pas seulement un dérapage opérationnel, il montre aussi un dérapage institutionnel, lorsque la vérité officielle doit à tout prix s’imposer à la vérité du terrain. Et tandis que les membres de l’IRA se voient renforcés, et tandis que toute une jeunesse décide de passer à l’action violente, les autorités britanniques s’en tiennent à leur version, décorant des soldats et des officiers, tolérant les mensonges manifestes, parfois gênés, de certains qui n’osent pas parler, de peur des conséquences dans leurs unités. La conscience se tait donc, tant la raison d’Etat doit impérativement triompher.

Comme toujours, les certitudes des uns nourrissent la colère des autres. Le major général Ford, presque caricatural, ne se prive pas de saluer une victoire contre les terroristes de l’IRA, alors même que l’opération, justement, est un cadeau béni pour le mouvement.

Dans la soirée, de retour de l’hôpital où les familles des victimes côtoient des paras au visage camouflé, le député Ivan Cooper, laissant la colère le submerger, laisse échapper quelques phrases terribles :

I just want to say this to the British Government… You know what you’ve just done, don’t you? You’ve destroyed the civil rights movement, and you’ve given the IRA the biggest victory it will ever have. All over this city tonight, young men… boys will be joining the IRA, and you will reap a whirlwind.

Au-delà de la leçon, pourtant déjà bien connue à l’époque, qui veut qu’on ne confie pas des missions de police à des unités de combat (même si certaines veulent voir la troupe dans les rues de Marseille), le film montre que la situation dégénère en raison de l’incompréhension des autorités militaires britanniques. Sans doute l’insurrection nord-irlandaise aurait-elle démarré de toute façon, mais le massacre du Bloody Sunday repose sur une suite d’erreurs impardonnables, bien qu’explicables. Emportée par son élan, aveuglée par sa mission comme par son statut, décidée à ne rien lâcher, à Derry comme ailleurs, l’armée britannique n’analyse pas la situation. Au lieu de différencier les chiens fous des authentiques insurgés, elle décide de gérer comme un ensemble cohérent une foule pacifique, quelques dizaines d’adolescents exaltés et une poignée de combattants ennemis. De ce fait, en méprisant le renseignement au profit d’une lecture bravache du contexte, elle provoque une catastrophe qui l’entraîne dans une guerre longue et douloureuse.

Une situation qui en rappelle d’autres.

 

« We don’t know our ass from a hole in the ground. » (« Rednecks », Randy Newman)

Quand le Tour de France s’achève enfin et que le championnat de Ligue 1 n’a pas encore repris, il se crée une faille dans laquelle certains s’engouffrent  et le contre-terrorisme devient le sujet du moment qui enflamme au comptoir du coin. Là, des individus qui ne plaçaient pas le Yémen sur une carte il y a encore une semaine, ou qui croyaient qu’AQPA était le nom d’une crème miracle pour éliminer les plis sur le ventre, se permettent des analyses stratégiques qui ne font que révéler leur ignorance et les biais et autres lacunes de leurs réflexions.

Certains, sans doute par hasard, parviennent quand même à articuler quelques bonnes questions, mais reconnaissons avec tristesse que les contributions francophones sont toutes d’une indigence sidérante, alternant pitoyables coups de gueule (plutôt des gémissements, d’ailleurs) et thèses conspirationnistes moisies, jusqu’aux articles du quotidien de référence, dont certains journalistes semblent ignorer qu’Ayman Al Zawahiry, dit Le Bon Docteur, est l’émir d’Al Qaïda depuis 2011 et l’élimination du regretté Oussama Ben Laden.

(mantra) Il n’y a pas de menace Il n’y a pas de menace Il n’y a pas de menace

De quoi s’agit-il donc ?

Depuis le 1er août, l’Empire a déclenché une gigantesque alerte qui l’a conduit, décision unique par son importance, à fermer 22 représentations diplomatiques au Moyen-Orient et en Afrique en raison de craintes quant à des attentats de grande ampleur. L’affaire n’est pas banale, et Robert Baer a même confié qu’en 21 ans de CIA il n’avait jamais vu ça – et Dieu sait qu’il en a vu, le brave homme. Les choses sont donc sérieuses, mais il n’y a pas lieu, pour autant, de grimper au rideau car de telles alertes, vagues mais fébriles, ne manquent pas. Il suffirait, pour cela, de relire ses archives (encore faut-il en avoir, je suis d’accord). On pourrait ainsi, par exemple, se remémorer les craintes d’un attentat contre des lignes transatlantiques, en décembre 2003, celles révélées en Europe au mois de septembre 2010, ou d’autres du même genre en 2011.

Le contre-terrorisme est devenu un service public, dont chaque manifestation est commentée sans recul et sans la moindre compréhension de ce qui se joue derrière. Personne, de ce côté-ci de l’Atlantique, ne semble ainsi avoir pris la mesure du traumatisme administratif dont souffre la communauté impériale du renseignement et l’Empereur, qui qu’il soit, depuis le funeste briefing du 6 août 2001, et qui les conduit à systématiquement, parfois au détriment de l’intérêt opérationnel, à révéler les menaces, fussent-elles nébuleuses, afin de confirmer au public que les services travaillent – puisqu’il y a toujours au bar une épave avachie qui exprime des doutes d’autant plus pertinents qu’elle s’est longtemps demandé à quel poste pouvait bien jouer Alfredo Qaïda, dit Al. Comme pour chaque catastrophe ou chaque scandale sanitaire, la population exige des réponses, et c’est bien son droit, même si on aimerait qu’il soit parfois utilisé à bon escient. Reste que dans nos démocraties soumises à la dictature de la transparence il est de bon ton de raconter ce qu’on fait, et surtout si c’est secret. On ne remerciera d’ailleurs jamais assez M. Assange et ses admirateurs pour leur méritoire contribution à la sécurité collective, alors que le doute systématique est devenu pour les idiots l’illusion de l’intelligence.

– Gégé, tu me remets la petite sœur.

Du coup, dès qu’une menace paraît structurée et d’ampleur conséquente, les autorités impériales choisissent de la rendre publique. On pourra le déplorer, moquer cette fébrilité, regretter les conséquences opérationnelles de l’exposition de modes opératoires, mais c’est ainsi et il est inutile de pleurnicher. On serait en même droit d’attendre des critiques un peu plus structurées de la part de commentateurs supposément omniscients. S’agissant de la menace qui nous occupe, ceux qui roulent des yeux en criant à la supercherie et invoque M. Snowden, le héros des gogos, font la démonstration – mais en était-il besoin ? – de l’étendue de leur ignorance. Dès le début de cette affaire, en effet, il a été parfaitement clair que les renseignements à l’origine de cette alerte, et le général Martin Dempsey l’a lui-même reconnu sans détour, étaient imprécis. Imprécis, mais massifs et inquiétants, comme n’importe quel observateur civil un tant soit peu rigoureux a pu le percevoir.

On ne peut, en effet, que constater la convergence de signaux inquiétants, depuis des mois et des mois, et dont on espérait qu’ils n’avaient pas échappé aux experts en tout genre qui emplissent l’air de leurs cris d’indignation. Il faut croire, pourtant, que nos commentateurs ont manqué, disons, environ une vingtaine d’années de l’histoire du Yémen, sans même parler de leur compréhension du terrorisme, du jihad et d’Al Qaïda. Il se trouve, pourtant, que ce beau pays, aux paysages enchanteurs, n’est ni plus ni moins qu’une des terres les plus mythiques du jihadisme et que ce qu’il s’y passe donne le ton dans la région.

Par où commencer ? Si je ne ferai pas l’injure au lecteur de rappeler que la famille d’OBL est originaire de l’Hadramaout, il ne me semble pas inutile, en revanche, de mentionner que le premier attentat jamais revendiqué par Al Qaïda a été commis à Aden, le 29 décembre 1992, contre un hôtel qui abritaient des soldats impériaux engagés en Somalie. Ce détail n’est pas anodin quand on sait quels liens le jihad mondial entretient, de longue date, avec ce malheureux pays, où meurent parfois des légendes d’Al Qaïda.

Un peu d’histoire pour ceux du fond

Depuis plus de vingt ans, le Yémen n’a jamais cessé d’être une des terres d’élection de la mouvance islamiste radicale, à la fois lieu de recrutement, d’endoctrinement et d’entraînement, zone de transit vers la Corne de l’Afrique, le Pakistan et depuis deux ans le Sinaï. On y a beaucoup tué, aussi, avec l’amical assentiment du président Saleh, caricature de potentat moyen-oriental qui a réuni en 1990 les deux Yémen avec le soutien des islamistes et ne leur a, depuis, jamais refusés grand’ chose, à dire vrai. Et quand je serai bien plus vieux, je vous raconterai comment le Président Chirac et son équipe de défenseurs des Lumières ont couvert, et Saleh, et ses alliés les plus encombrants, dont le Sheikh Zindani, admirateur d’Al Qaïda et accessoirement membre de l’important parti Al Islah et qui a l’insigne honneur de figurer la liste du Comité 1267 du Conseil de sécurité (ici).  Cet homme, qui affirme également voir découvert un vaccin contre le SIDA, a décidément tous les talents.

Tout au long des années 90, nous avons donc observé le Yémen dériver du mauvais côté de la ligne rouge, tolérant le développement d’un réseau jihadiste dont le nom délicieusement exotique, l’Armée islamique d’Aden-Abyan, ne cachait pas la nature sanguinaire. Comme toujours, c’est quand la situation leur a échappé que les apprentis sorciers, sous la pression de leurs alliés occidentaux, ont essayé de reprendre la main. Fin décembre 1998, la capture de 16 otages anglo-saxons s’est ainsi mal finie à la suite d’un assaut brutal des forces yéménites, et il est alors devenu évident pour tout le monde que l’ambiance se dégradait plus vite que prévu.

Quelques mois plus tard, au mois de janvier 2000, les hommes d’Al Qaïda ont essayé de commettre un attentat contre l’USS The Sullivans (DDG-68). Le projet échoua, mais ce ne fut que partie remise puisque, le 12 octobre 2000, une embarcation suicide percuta l’USS Cole (DDG-67), causant la mort de 17 marins américains. Revendiquée par nos amis de l’Armée islamique d’Aden-Abyan, l’attaque fut un succès spectaculaire pour Al Qaïda et un nouveau coup de semonce pour l’Empire, durement frappé au Kenya et en Tanzanie le 7 août 1998. Soupir, oui, il y a déjà 15 ans, et mes compliments à ceux qui prétendent que l’Empire s’invente des ennemis.

Il se confirmait, à Washington, que les petits gars d’OBL étaient bien une priorité. Evidemment, pour ceux qui attendent encore les T-80 à Fulda, tout cela semble bien compliqué, et on tremble en pensant que ceux qui ne parviennent pas aujourd’hui à reconnaître une guerre étaient censés nous défendre il n’y a pas si longtemps.

Depuis cette funeste journée d’octobre 2000, donc, le Yémen est considéré comme un des pires foutoirs d’une région qui, pourtant, n’en manque pas. Les prises d’otages de touristes occidentaux, qui laissaient des souvenirs enchantés au début des années 90, sont devenues des cauchemars. Il est apparu également que le régime du président Saleh, malgré ses protestations, n’était pas, sans surprise, tout propre dans l’affaire. Depuis la fin de l’année 2001, les services de l’Empire ont ainsi la conviction que l’attentat contre le destroyer Cole a été commis avec la complicité d’importantes personnalités du régime, dont, peut-être des (très) proches du président Saleh. Mais chut…

Le fait est que le Yémen, en raison de son rôle capital dans l’organisation des réseaux jihadistes, se trouva après le 11 septembre 2001 sur la liste des terres de jihad que l’Empire entendait, à son attachante façon, pacifier. On y envoya donc des détachements de forces spéciales tandis que Washington installait à Djibouti, dans une ancienne installation de la Légion étrangère, le camp Lemonnier. C’est de là qu’opère toujours, fort logiquement, la Combined Joint Task Force – Horn of Africa (CJTF – HoA) et c’est de là que partent, depuis, les drones qui cueillent, dans les brumes matinales, les fâcheux qui agissent au Yémen.

C’est, en effet, dans ce beau pays que la première frappe de drone hors zone de guerre fut réalisée, le 5 novembre 2002, contre Abou Ali Al Harithi, responsable de l’attaque contre le Cole, et quelques uns de ses amis.

Non, ça n’est pas un iceberg.

L’attaque contre le Cole a été un coup de maître politique, et la menace du terrorisme maritime, qu’on avait un peu oubliée depuis l’affaire de l’Achille Lauro (1985) n’a plus quitté l’esprit des responsables sécuritaires. Et tout cela grâce à nos amis yéménites. Le 6 octobre 2002, le pétrolier français Limbourg a ainsi été attaqué dans le Golfe d’Aden, un marin bulgare périssant dans l’explosion d’une embarcation suicide. La rapport du commandant, d’ailleurs, est absolument passionnant.

En 2003, un projet contre des navires de l’OTAN depuis le Maroc a été déjoué, et en 2005 un des émirs les plus capés d’Al Qaïda en Irak a été intercepté en Turquie alors qu’il s’apprêtait à attaquer des navires de croisière à Antalya. Quel homme, ce Louai Sakka, quand même. Plus récemment, au mois d’août 2010, un pétrolier japonais a été touché, au large d’Oman, par une attaque revendiquée par des jihadistes. L’affaire est mystérieuse, mais le fait est qu’il n’y a qu’au large du Yémen qu’on tape les navires occidentaux. Il y a bien eu une vague affaire en Algérie il y a quelques années, mais ça n’allait pas bien loin.

L’élite du jihad

Je le précise pour les cancres, mais le Yémen n’est pas une île, et il ne faut pas le confondre avec le bâtiment dans lequel le Juge Ti rend fait régner la loi. Ses frontières avec l’Arabie saoudite sont ainsi d’une extrême importance dans l’affaire qui nous occupe.

Je n’ai ni le talent ni le temps de vous retracer l’histoire du jihad en Arabie saoudite, et je ne peux que vous conseiller la lecture du livre de Thomas Hegghammer, Jihad in Saudi Arabia: Violence and Pan-Islamism since 1979.

Il ne vous pas a échappé, cependant, que le royaume saoudien a subi une véritable guérilla urbaine jihadiste entre 2003 et 2006, évoquée ici mais déjà oubliée. A l’époque, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) était un mouvement centré sur l’Arabie saoudite, et lié, comme il se doit, aux petits gars agissant en Irak et en Jordanie. Finalement démantelé par les services saoudiens grâce à un mélange assez fascinant d’extrême brutalité et d’offres de réhabilitation religieuse, le groupe a disparu du royaume, mais quelques éclopés ont pu rejoindre, à partir de 2007, leurs cousins au Yémen.

C’est là que les rescapés d’AQPA ont fusionné avec AQY pour donner une nouvelle version d’AQPA, à partir de 2009. La renaissance du mouvement a été d’autant plus importante qu’à cette époque les chefs d’Al Qaïda au Pakistan envisageaient très sérieusement de quitter les zones tribales, où les raids de drones s’intensifiaient tandis que l’affrontement entre le TTP et Islamabad devenait véritablement un problème. Le déménagement, que les esthètes baptisaient déthéâtralisation, ne s’est finalement pas faite, la campagne aérienne voulue par le nouvel Empereur le rendait impossible. « Ça tombe comme à Gravelotte », se serait même exclamé Ayman Al Zawahiry, qui a des lettres. Je ne peux, ici, que vous inviter à lire l’ouvrage de Gregory D. Johnsen The Last Refuge: Yemen, Al-Qaeda, and America’s War in Arabia.

Le choix du Yémen par les plus hauts responsables d’Al Qaïda n’était évidemment pas anodin, et tout, en effet, indiquait que la nouvelle mouture d’AQPA allait donner bien du fil à retordre aux Occidentaux et à leurs alliés. Un pays en révolte quasi permanente, dont la frontière nord n’est pas réellement étanche, et qui entretient des relations maritimes incontrôlables avec la Corne de l’Afrique, offre nombre d’opportunités à un groupe de jeunes gens décidés. AQPA, qui plus est, disposait de l’association rarissime d’une base combattante recrutée parmi les tribus et d’un nombre raisonnable de cadres occidentalisés capables de lire nos sociétés et d’y déceler des vulnérabilités bien plus aisément qu’un vieux chef tribal.

Le rôle d’Anwar Al Awlaki, en particulier, doit ici être souligné. Lié à la cellule de Hambourg, l’homme, né et élevé aux Etats-Unis, brillant, charmeur (mais rappelé à Dieu le 30 septembre 2011 par un vilain drone) n’a cessé d’apparaître dans un nombre conséquent d’affaires de terrorisme visant l’Empire. Soupçonné d’avoir recruté le major Nidal Malik Hassan, auteur du massacre de Fort Hood (13 morts le 5 novembre 2009), il a aussi été en relation avec Omar Farouk Abdulmutallab, le jeune jihadiste nigérian ayant tenté, à l’aide d’explosifs dissimulés dans ses sous-vêtements, de détruire le vol Amsterdam Detroit (Northwest Airlines 253) du 25 décembre 2009 – quelques jours après le déclenchement par le président Saleh d’une campagne anti terroriste au succès, comment dire, incertain.

Je précise, par pure charité chrétienne, que les explosifs portés par Abdumutallab avaient déjà utilisés le 23 août 2009 à Djeddah par un kamikaze contre le vice-ministre de l’Intérieur saoudien, à l’occasion d’une véritable opération d’infiltration qui avait révélés les failles des services royaux en matière de contre-espionnage. Pour cacher l’étendue de leur fiasco, les Saoudiens avaient alors diffusé la fable des explosifs dissimulés dans le rectum, une impossibilité physiologique qui n’a trompé que les imbéciles – y compris les jihadistes isolés qui s’y sont essayés…

On retrouve bien sûr Anwar Al Awlaki dans d’autres affaires (attentat raté de New York, en mai 2010 entre autres), mais il est surtout considéré comme le propagandiste le plus doué de la sphère jihadiste, et le magazine Inspire, sa création, est devenu en quelques numéros la revue de référence de la mouvance. On la trouve désormais partout (je les ai tous, je suis un fan), et ceux qui cherchent des conseils opérationnels ou des articles vantant le jihad ne peuvent qu’apprécier sa mise en page soignée et son humour.

Ainsi, dans son numéro de novembre 2010, Inspire n’avait pas hésité à afficher en couverture le prix de l’envoi de deux imprimantes piégées à Chicago depuis le Yémen – un projet d’attentat déjoué grâce aux services saoudiens – et qui, bien que n’ayant pas abouti, avait semé une belle pagaille dans le ciel.

« Two Nokia mobiles, $150 each, two HP printers, $300 each, plus shipping, transportation and other miscellaneous expenses add up to a total bill of $4,200. That is all what Operation Hemorrhage cost us. » est-il crânement écrit dans Inspire, alors qu’AQPA démontrait avec maestria que l’imagination et l’innovation opérationnelle pouvaient déjouer les milliards investis par l’Empire dans des systèmes de surveillance.

Quand on attaque l’Empire, l’Empire contre-attaque.

En quelques mois, AQPA s’était donc imposée comme la filiale la plus innovante d’Al Qaïda, voire comme l’élément moteur du jihad mondial. Tenant tête à l’armée yéménite, pratiquant la guérilla (185 soldats tués le 3 mars 2012 – ici) ou le terrorisme dans sa forme la plus classique (96 morts le 23 mai 2012 – ici), le groupe sait agir avec doigté et assassine régulièrement des officiers des services de contre-terrorisme. Son rayonnement est immense, et il inspire, comme il se doit, aussi bien AQMI que les petites cellules isolées, comme à Bonn au mois de décembre 2012. Et, pour couronner le tout, voilà que le chef d’AQPA, Nassir Al Wuhayshi, serait devenu le N°2 d’Al Qaïda. Belle carrière, quand on y pense.

La menace n’a pas manqué d’alarmer les Etats-Unis, vous savez cette hyperpuissance peuplée d’imbéciles dont les défauts sont moqués par d’innombrables génies qui croupissent pourtant dans leurs échecs, et le soutien au régime yéménite a pris la forme habituelle que prennent les aides en temps de guerre : raids aériens, opérations au sol, assistance technique. Comme je le relevais ici, l’implication de l’Empire (drones, chasseurs-bombardiers, missiles de croisière) a parfois été détournée par Sanaa et le Pentagone ne se fie plus comme avant aux éléments transmis par ses encombrants alliés. Les Saoudiens sont également de la partie, puisqu’AQPA les menace directement, et les frappes aériennes dénoncées en Occident par les belles âmes habituelles sont parfois le fait de la Royal Saudi Air Force. Ça fait quand même beaucoup pour une menace inventée.

Orchestrales manœuvres dans l’obscurité.

Qui peut oser affirmer, surtout sans le moindre élément de preuve, que l’alerte déclenchée le 1er août l’a été pour détourner l’attention de l’affaire Snowden, déjà vieille de deux mois ? Qui peut s’émouvoir de voir la NSA ainsi justifiée alors que les programmes de surveillance qu’elle conduit sont légaux, qu’ils sont connus de tous depuis 2008 et qu’ils ont été utilisés à de nombreuses reprises depuis le 11 septembre, comme, par exemple, en 2004 après les arrestations au Pakistan de Mohamed Naeem Moor Khan et d’Ahmed Khalfan Ghailani ?

Qui peut penser que Washington va monter un tel barnum pour tenter de faire oublier, aussi grossièrement, une telle affaire et, pour ce faire, faire la démonstration de l’inutilité stratégique de l’emploi massif de drones contre Al Qaïda ? L’alerte régionale confirme, en effet, que ces charmants petits engins, diablement efficaces, ne permettent pas – mais qui le pensait vraiment ? – d’emporter la décision. Reste, comme je l’écrivais ici, qu’ à défaut d’autre chose il faut bien flinguer les ennemis, et que toutes ces guerres sont bien à la fois indispensables et inutiles. Depuis le 27 juillet, d’ailleurs, pas moins de 7 raids de drones ont ainsi été effectués contre AQPA, et ça n’est sans doute pas faire oublier que la NSA fait son travail. En 2010, alors que tous les services occidentaux tentaient de faire avorter des projets d’attentat Mumbai like en Europe, et que les drones impériaux traquaient impitoyablement les responsables du MIO et de l’UJI dans les zones tribales, aucun de nos découvreurs de complot ne voyaient un lien avec une quelconque affaire qu’il aurait fallu retirer des médias.

Il est également possible, mais la thèse est audacieuse, que certains ne cherchent jamais du bon côté. Tenez, par exemple, cette timeline réalisée par Joshua Foust au sujet de l’affaire Snowden ne fait-elle pas réfléchir ? Et la révélation, le 7 août, par les autorités yéménites, de la découverte d’un complot d’AQPA pour s’emparer simultanément de deux ports et de plusieurs sites gaziers et pétroliers dans le pays n’est-elle pas troublante ? Qui peut penser sérieusement que le groupe est capable d’une telle opération, qui ferait passer l’attaque d’In Amenas pour un jamborée ? Nos stratèges de garde n’ont-ils pas noté que ce complot, dont doutent d’ailleurs plusieurs officiels yéménites, vient à point pour le pouvoir, qui tente ainsi de fragiliser certaines tribus qui s’en prennent aux gazoducs en les assimilant à des jihadistes ? La manœuvre, manifestement, n’a pas pris, et il semble qu’on ne reprendra pas de si tôt la Navy à raser un village  sans histoire au nom de la lutte contre Al Qaïda. Comme le soulignait récemment Gregory Johnsen dans Foreign Policy, les Etats-Unis ont perdu au Yémen, et ils ont perdu le Yémen.

La menace jihadiste, comme elle en a la délicieuse habitude, ne cesse d’évoluer. Les signaux se font de plus en plus inquiétants, et on ne sait plus à quel saint se vouer, des jihadistes européens isolés aux conséquences des révoltes arabes, en passant par la guerre au Mali qui n’en finit pas de s’achever ou la crise syrienne qui devient un désastre historique. La fin de la récréation égyptienne sifflée par l’armée a provoqué la bien compréhensible fureur d’Ayman Al Zawahiry, qui a dénoncé un complot – c’est une manie, décidément – des Etats-Unis (déjà accusés par les révolutionnaires d’avoir placé Mohamed Morsy au pouvoir. Oui, je sais, ne dîtes rien). On dirait bien, par ailleurs, à en croire la presse US, que la NSA ait intercepté ce qui a été abusivement qualifié de conf call entre émirs jihadistes et qui aurait été en réalité un chat imprudent. A moins, à moins, que l’Empire soit enfin capable d’écouter la voix sur Internet (VOIP)… Le fait est que les éléments recueillis ont été transmis aux alliés, et que ceux-ci (Londres, Paris, Berlin, Bruxelles, La Haye) les ont trouvés assez convaincants pour fermer à leur tour leurs ambassades – voire de les évacuer.

Alain Marsaud, dont on se demande toujours ce qu’il a de si intéressant à dire sur le jihad puisqu’il ne l’a jamais combattu et n’y entend manifestement rien, vociférait sur BFM, cette semaine, en expliquant que la France faisait preuve de suivisme à l’égard des Etats-Unis. Il va de soi que cette appréciation, finement dosée, est valable pour l’Allemagne, qui ne décolère pas depuis, devinez quoi, l’affaire Snowden… M. Marsaud n’a sans doute pas lu les récents communiqués de la mouvance jihadiste appelant à frapper l’Empire, et il ne sait probablement pas qu’une récente série d’évasions (Libye, Irak, Pakistan) de jihadistes fait craindre un renforcement rapide des capacités des réseaux. Sait-il, d’ailleurs, que l’attentat de Benghazi, réalisé par des Libyens, des Tunisiens et des membres d’AQMI, a été conçu par un jihadiste égyptien justement évadé de prison ? Et que tout ce petit monde a été financé par AQPA, qui aide aussi, car c’est la famille, les Shebab et Boko Haram ?

La menace jihadiste s’intensifie et change toujours plus vite, et il n’est donc pas étonnant qu’elle laisse désemparés des commentateurs qui, on peut le craindre, n’ont sans doute jamais été en avance, de toute façon sauf sur l’heure du dîner. Je ne peux que les assurer de ma pitié, car il doit être très douloureux de vivre dans un monde auquel on ne comprend rien.

A force de jamais rien comprendre, un jour il va vous arriver des bricoles.

Depuis combien d’années n’ai-je pas été autant affligé ? A quand remonte la dernière fois où j’ai ressenti un véritable malaise physique en lisant dans la presse de tels monceaux de médiocrité ? Où j’ai été littéralement submergé par la honte ?

Des réactions et commentaires qui nous assaillent depuis quelques jours, il n’y a quasiment rien à sauver et guère plus à retenir. Comme à leur habitude, nos dirigeants et ceux qui aspirent à les remplacer rivalisent de déclarations outragées, condamnant, vitupérant. Comme d’habitude, on geint, on se roule par terre, on déchire ses vêtements et on offre le spectacle désolant d’une classe politique hystérique et ignorante tandis qu’un silence consterné s’installe chez les professionnels du renseignement et chez les citoyens dotés d’un cerveau en état de marche.

Un de mes amis m’a dit, cet hiver, alors que nous évoquions les chocs culturels qui frappent les nouvelles recrues : « Le renseignement est un métier de prédateur ». La formule m’a frappé par sa justesse, et je ne peux que la reproduire ici in extenso. Oui, le renseignement est un métier de prédateur : avoir le secret le premier, agir le premier, manipuler, mentir, faire pression, écouter aux portes, recueillir le plus de fragments pour les assembler et comprendre.

On le sait, en démocratie, tout le monde n’a pas le droit de surveiller le territoire national. En France, cette mission est confiée à des administrations parfaitement encadrées (DGPN, DGGN, DCRI, DPSD, DNRED, TRACFIN), le reste du vaste du monde est scruté par la DGSE et la DRM. Je pense, ici, qu’il faut être particulièrement clair et lister quelques vérités qui devraient pourtant être connues et comprises de tous, en particulier de ceux censés nous diriger :

– Il n’y a quasiment pas d’ami dans le monde du renseignement.

– Dans ce monde, allié ne veut pas dire ami.

– On espionne toujours le plus possible.

– Les lois qui régissent le renseignement intérieur ne concernent pas le renseignement extérieur.

Du coup, à partir de ces quelques idées simples, il est possible de préciser que les services européens s’espionnent entre eux et que les autorités allemandes, par exemple, feraient bien de ne pas trop la ramener…

La recherche permanente de renseignement est évidemment difficile à concevoir, mais elle est au cœur de ce métier, et elle en fait tout le sel. Au printemps 2001, j’eus par exemple un entretien avec un des membres du poste de la CIA à Paris (je crois bien que c’était au sujet des réseaux du GIA au Niger, mais bon) et il était manifeste que mon homologue de l’Empire s’intéressait tout autant à l‘objet de notre réunion qu’aux méthodes employées par mon service pour aboutir à ses conclusions et même à ma modeste personne. Tout est intéressant, tout est bon à prendre, tout peut être utile, tout est peut-être important. Et donc, on recueille, on classe, on stocke, on analyse.

Un service de renseignement est un écosystème fermé, qui scrute le monde extérieur, tente de comprendre ses ressorts secrets et d’y placer des sources tout en se gardant des menées exactement identiques de ses alliés. C’est pour cette raison que chaque structure sérieuse dispose en son sein d’un service de sécurité intérieure et d’une unité de contre-espionnage. Mieux, chaque jour, des services montent des opérations en commun contre des ennemis tout en se regardant du coin de l’œil. Quel est le vrai nom de Rachid, ce colonel si sympathique avec lequel on prépare une infiltration en Syrie depuis la Jordanie ? Et où donc a servi Mike, cet analyste civil qui arbore la chevalière d’Annapolis ? Et quel est le nom exact de l’université où Karen, cette redoutable analyste irlandaise, a fait ses études ?

Evidemment, tout cela demande de la souplesse, du pragmatisme, et il ne s’agit pas de s’effondrer en larmes quand on découvre que les services suédois ont piégé votre chambre d’hôtel et vous ont donc vu vous débattre pendant dix minutes avec l’absurde robinet de la douche de votre salle de bains. Et il ne s’agit pas non plus de paniquer quand un jeune diplomate britannique, parfaitement francophone, vous harponne dans un cocktail à Bruxelles et commence à tenter de vous faire raconter votre vie. On veut tout savoir, et on ne veut rien dire.

Quand je suis devenu fonctionnaire, une des premières choses qui m’a été dite a concerné la sécurité des communications. « Les Américains interceptent 100% des communications mondiales », nous a ainsi asséné un responsable, qui a ensuite décliné les mesures de sécurité qui s’imposaient. La domination impériale dans le domaine du SIGINT n’a jamais été sérieusement contestée que par les Soviétiques (qui étaient même meilleurs dans le domaine de la guerre électronique, m’a-t-on dit) et cette supériorité est désormais sans égale. Il nous raconta même comment un Premier ministre français qui venait d’arracher un colossal contrat en Amérique du Sud et en avait détaillé le contenu en téléphonant depuis son avion au-dessus de l’Atlantique avait été écouté par la NSA, qui avait transmis tout cela à qui de droit, conduisant à la perte du contrat…

Dans ses mémoires de DGSE (Au cœur du secret, Fayard, 1995), Claude Silberzahn révèle que 25% du budget du service était, de son temps, consacré au renseignement économique. Je ne vais évidemment pas entrer dans les détails, mais qui croit vraiment que ce budget était exclusivement consacré à des abonnements aux Echos et au Wall Street Journal ? Les gars, quand même, un peu de sérieux.

Le fait d’être des alliés politiques et militaires et d’entretenir des relations de confiance depuis des décennies, malgré des désaccords parfois profonds, n’empêche pas la compétition industrielle et économique. Inutile de regarder vers Londres ou Washington, puisque l’exemple de Berlin est aussi parlant. La France et l’Allemagne, autoproclamées moteur de l’Europe, coopèrent dans certains programmes majeurs mais se concurrencent sans pitié sur d’autres (avions de chasse, blindés, nucléaire civil, transport ferroviaire) et bien naïf serait celui qui croirait que les décisions des uns et des autres ne sont prises que sur des considérations techniques.

Qu’offre le concurrent ? En quoi son produit est-il meilleur ? De quels relais dispose-t-il au sein de l’appareil d’Etat ? Quelle est sa stratégie ? Pouvoir répondre à ces questions, c’est aider l’entreprise française, la soutenir, défendre des emplois et un savoir-faire technique parfois stratégique. Mais en France, aveuglés que nous sommes par notre capacité à construire de magnifiques raisonnements sans nous soucier de leur efficacité, enivrés par notre panache, cette expression qui transforme miraculeusement nos naufrages en posture esthétique, nous ne nous soucions guère de ces pratiques honteuses qui font qu’une crise peut s’achever par une victoire plutôt que par une nouvelle humiliation.

Je ne compte plus les négociations où la position française, défendue avec force par des esprits brillants, a été in fine balayée par la volonté moins raffinée mais plus solide de nos adversaires. Croire que le plus beau peut gagner sans se salir par la grâce de sa seule beauté est une attitude typique de notre beau pays. Et vient un jour où on doit envoyer 4.500 hommes au Sahel traquer et tuer des types que notre supposée supériorité morale n’a aucunement conduits à se rendre.

Le renseignement, comme la guerre, est affaire de volonté. Quels sont nos besoins ? Pour quelle politique ? Quels sont les risques à prendre ? Suis-je prêt à encaisser le choc d’une mission ratée ? Suis-je capable de gérer un succès spectaculaire ?

Je n’ai pas l’étourdissante puissance intellectuelle de certains des responsables politiques entendus encore récemment, mais il ne m’apparaît pas si étonnant que l’hyperpuissance américaine ait tout fait pour préserver son statut. Et si je ne saurais me réjouir de me savoir potentiellement écouté par un service étranger, je n’ai pas la stupéfiante candeur de m’étonner qu’une agence de renseignement, où qu’elle se trouve, fasse du renseignement.

Surtout, je ne commence pas à me ridiculiser en jouant les parangons de vertu quand le pays que je gouverne, certes péniblement, attribue chaque année à ses propres services de renseignement pas loin d’un milliard d’euros de budget et que je me félicite des succès d’Ariane quand la fusée européenne met sur orbite des satellites militaires. Je vais d’ailleurs vous confier un secret : cet argent ne sert pas à acheter des dosettes de café, et si ce satellite est militaire, ce n’est pas parce que les ingénieurs qui l’ont conçu portaient des rangers.

Tous les alliés s’espionnent, et ceux qui le découvrent aujourd’hui se disqualifient pour l’exercice du pouvoir. Certains dirigeants français sont connus dans les services aussi bien pour leur mépris du renseignement que pour leur mépris de ceux qui le pratiquent. Les mêmes vont amasser des secrets gênants sur tel ou tel rival, faire courir des bruits, pour ensuite donner des leçons de noblesse. Entre les cris de diva blessée d’un héraut de la révolution prolétarienne qui ne vole qu’en première, les déclarations d’une Jeanne d’Arc sur le retour qui défend l’indépendance de la France mais dont certains partisans idolâtrent ceux qui se sont battus sur le front de l’Est sous l’uniforme de leurs occupants et les leçons de morale d’élus écologistes prêts à toutes les bassesses et toutes les contradictions, aucune des réactions entendues n’a de valeur, et encore moins de portée.

L’idée même de vouloir accorder l’asile politique à Edward Snowden relève, par ailleurs, de la plus ahurissante confusion mentale. Snowden, en effet, n’est pas Léonard Peltier. Il n’a pas lutté toute sa vie contre un régime dictatorial, il n’est pas issu d’une communauté opprimée depuis des siècles, le pays qu’il fuit est une démocratie et il a sciemment trahi ses engagements pour des raisons qui ont plus à voir avec la notoriété qu’avec la défense de la justice.

Une fois de plus, et avec la constance dans l’erreur et l’ombrageuse médiocrité qui font le charme de notre classe politique (et de certaines de nos éminences), on se trompe de débat, et on pose les mauvaises questions. Tout cela n’est, comme toujours, qu’assaut d’impuissance, d’incompétence, de fausse candeur, ou même de vraie bêtise.

Le renseignement américain est tout puissant ? Très bien. Comment nous protégeons-nous ? Le renseignement américain est le plus puissant de l’Histoire ? Très bien. Avons-nous relevé le gant ? Le renseignement américain écoute nos ambassades ? Très bien. Mais qu’entend-il ? Le renseignement américain soutient les entreprises américaines ? Très bien. Que faisons-nous ? (Et inutile de me parler de la nouvelle direction du Quai, j’en ris encore). La question n’est pas de savoir comment on pourrait gagner plus de contrats, mais bien de comprendre par quel miracle on n’en perd pas plus. Bref.

Décidément très actif, Le Monde n’a pas raté son coup et s’est porté une nouvelle fois en tête de l’émotion nationale

Sans surprise, sa une du 2 juillet est donc d’un parfait ridicule, mais deux phrases de l’éditorial retiennent l’attention :

« Les Européens sont plus attachés à la protection des données privées que les Américains. Ils sont d’autant plus sensibles à cette agression commise par des services de renseignement d’un pays censé les protéger. »

Oui, chers amis, le quotidien de référence de notre beau pays est lucide, peut-être sous le coup de l’émotion. C’est donc bien l’Empire qui nous protège, et non plus nos faibles autorités, et les cris d’orfraie de nos dirigeants ne sont, finalement, que des démonstrations hypocrites qui ne peuvent cacher leur impuissance et leur dénuement. Ceux qui crient le plus fort se considèreraient-ils déjà (enfin !) comme des citoyens de l’Empire ? Auraient-ils déjà intégré la totale vacuité de leurs postures outragées ? On n’ose l’espérer.

Mes Marines sont des combattants, mon général. Ils ne devraient pas rester le cul vissé sur leur chaises à remplir des formulaires pour du matériel qu’ils devraient déjà avoir.

La liste des sales types au cinéma est interminable, mais quelques acteurs se détachent quand même : James Cagney, Jack Palance, Lee Marvin, Robert Mitchum, Lee Marvin, Lee Van Cleef, Jack Nicholson, Nick Nolte, Robert De Niro, Brian Dennehy, Joe Pesci, Harvey Keitel, pour ne citer que les plus importants. Inutile de me rappeler mes omissions, je sais qu’il manque Mads Mikkelsen, Rugter Hauer, James Woods, Ray Liotta, Tom Berenger, et même Vin Diesel puisque je suis un fan sans complexe de ce garnement de Riddick. Mais le plus grand d’entre eux, le plus flegmatique, le plus déterminé, le plus glaçant des sales types, celui qui ne tremble pas, n’a pas mal, c’est Clint Eastwood, the ultimate badass.

En 1986, Clint Eastwood est, aux yeux du monde, l’homme qui joue les flics réacs à Frisco et les cowboys solitaires dans l’Ouest. Il s’est évadé d’Alcatraz, a volé un chasseur soviétique, et il a même volé l’or du Reich avec Richard Burton. Ses méthodes sont radicales, expéditives, mais efficaces, et il les assume – et il assume de les jouer et de donner un visage à l’Américain que les Européens adorent haïr (et admirent en secret dans la France bien pensante).

Jim Carrey, au début d’une cérémonie célébrant le grand homme, le qualifie même d’American Icon :

Eastwood a en effet succédé à John Wayne et incarne l’Américain rêvé, celui des mythes fondateurs de l’Empire, dur à la douleur, solide sur ses appuis, pas effrayé par un échange de tartes et qui envisage avec calme la guerre pour défendre son pays et son modèle. Mais à la différence du Duke, dont les rôles sont toujours courtois (quoique rudes) et fair play, Clint Eastwood incarne des personnages qui jurent comme des charretiers et tuent sans pitié.

En 1986, alors que l’Empire vit la plénitude des années Reagan, Eastwood tourne Heartbreak Ridge, mélange mystérieux de propagande et d’ironie. S’agit-il d’un autoportrait de l’auteur en sergent des Marines ou d’un manifeste politique ? D’une ode à la juste domination impériale ou d’un film de guerre raté ? Le fait est qu’il s’agit de la première contribution du cinéaste à ce genre consubstantiel à Hollywood et que pour ce faire il a bénéficié du soutien massif du Pentagone, y compris en filmant des manoeuvres dans les Caraïbes.

A Washington, en effet, on a confiance et on imagine pas une seconde qu’Eastwood pourrait trahir la geste américaine. Il faut dire que le scénario du film, simplissime, offre, au premier regard, toutes les garanties et correspond aux standards les plus éculés du cinéma de guerre : un vieux sous-officier du Corps, vétéran de la Corée et du Vietnam, obtient de revenir dans une unité de combat où il reprend en main un groupe de jeunes branleurs pour en faire des soldats tout en affrontant un rond-de-cuir mythomane qui rêve de buccins et de sang sur le sable chaud. Et tout cela finit, non par des chansons, mais par la conquête de la Grenade en 1983.

Heartbreak Ridge est donc un film de guerre des plus classiques, tourné alors qu’Hollywood s’empare du Vietnam et le revisite, pour le meilleur comme pour le pire, de Missing in Action à Platoon. On y retrouve les figures habituelles du genre : des sous-officiers expérimentés, des lieutenants que l’on imagine plus volontiers dans des bars branchés qu’en train de demander un appui aérien, des officiers supérieurs incompétents et/ou dangereux, et une poignée de colonels et de généraux qui en ont vu d’autres et qui font que l’Empire gagne à la fin, envers et contre tout.

La figure du sergent qui botte le train est décidément omniprésente dans le cinéma de guerre impérial. On la trouve dans les classiques de John Ford, personnifiée par Victor McLaglen dans une poignée de chefs d’oeuvre, on la trouve dans l’espace (Aliens, 1986, James Cameron), on la trouve pendant le conflit vietnamien (Full Metal Jacket, 1987, Stanley Kubrick) et même dans une école de l’aéronavale (Officier et Gentleman, 1982, Taylor Hackford). On la verra aussi plus tard dans Starship Troopers (1997, Paul Verhoeven).

Face à ces vieux soldats au cuir tanné, la troupe, typiquement américaine, est insolente, indisciplinée, et on ose à peine imaginer ce que seraient devenus les petits gars confiés au sergent tirailleur Highway s’ils avaient été incorporés à une unité française, britannique ou russe…

A aucun moment Eastwood ne s’intéresse à l’entraînement des soldats. Il s’agit de volontaires, membres d’une unité d’élite (enfin, pas tellement d’élite quand on la voit au début du film), et ils ont signé pour en vous-savez-quoi. Du coup, tout l’entraînement, pas bien méchant, est montré comme une phase d’apprentissage routinière dont l’issue ne peut être que la transformation de ces braves garçons en bêtes de guerre.

Le film, en effet, met en avant des combattants, des tueurs, des types qui aiment se battre et savent reconnaître en un coup d’oeil le commandant exalté ou le tire-au-flanc. Ce sont de vrais soldats, rustiques, expérimentés, ne manquant pas une occasion de picoler, de se battre comme des chiffonniers et qui disent ce qu’ils pensent avec toute la franchise qui sied au baroudeur qui voit le mitard comme une étape inévitable.

Les autorités américaines retirèrent leur imprimatur au film d’Eastwood pour un certain nombre d’excellentes raisons. En premier lieu, le vocabulaire imagé des personnages principaux déplut vivement à certains responsables. Tuer à mains nues, oui, mais prononcer le F… word, jamais. L’image renvoyée par certains cadres du Corps fit également tousser en haut lieu, du major Powers (réjouissant Everett McGill) au sergent Webster, remarquablement servile. Et que dire de la troupe prise en main par Highway, sinon qu’elle aurait presque pu jouer dans Les Guerriers de la Nuit (1979, Walter Hill) ?

Le film, surtout, est plus ambigu qu’il n’y paraît. Si l’intervention à la Grenade est vantée, on y voit la fameuse et authentique scène de demande d’appui par téléphone, assez peu glorieuse. Et si la combativité des Marines est célébrée, on ne cache rien de la réalité qu’elle recouvre et de la violence sans limite qu’elle implique. Dès le générique, les images de combats en Corée sont ainsi accompagnées de roulements de tambours martiaux, auxquels succède une ballade joyeuse et sautillante tandis que l’écran montre de jeunes enfants pleurant dans la neige. Cruelle ironie, cruelle lucidité.

Le message est là : le sergent tirailleur Highway et ses amis aiment la guerre, mais la guerre n’est ni fraiche ni joyeuse. Ils aiment la guerre parce qu’ils aiment la violence, sans pour autant être des psychopathes, et s’ils aiment se battre, c’est d’abord pour le drapeau. Vous ne devez pas vous voiler la face sur la nature de ceux dont vous vantez les exploits.

Sans jamais condamner la guerre ou l’armée, sans jamais moquer le patriotisme, y compris le plus cocardier, Eastwood prend donc ses distances avec la propagande et les images trop belles. Il dresse le portrait d’un homme de tradition, dépassé, inadapté au monde civil, perdu quand il ne porte pas de treillis, déçu par la paix, qui en est réduit à lire des magazines féminins pour reconquérir sa femme. Le sergent Highway incarne la tradition, le conservatisme face à un monde qui s’englue dans l’administratif. Et la justesse des valeurs auxquelles il adhère est (censée être) confirmée par la conversion au réalisme de Stitch (Mario Van Peebles, qui en fait des tonnes, mélange de Marty McFly et de Prince), qui annonce, de retour au bercail après les combats de la Grenade, qu’il a signé un nouvel engagement…

Au final, Heartbreak Ridge est un film mineur d’Eastwood, à la fois personnel et anecdotique. On est encore loin des monuments des années 90 et 2000

 

 

 

 

 

Eastwood est le cinéaste de la violence légitime, du devoir que l’on accomplit malgré les risques, les modes et le regard changeant de la société. Il est le cinéaste conservateur par excellence, loin d’être le fasciste décrit par nombre d’andouilles. Sa vision du monde est celle d’une poignée de valeureux qui luttent contre la multitude, au risque de s’aigrir. Imaginez si le sergent tirailleur Highway avait quitté l’armée pour entrer chez Ford…

Entre les canines du petit rongeur

Après des années d’un silence pesant, le monde de l’édition s’attaque enfin au Sahel, et ses motivations relèvent, hélas, bien plus de la logique économique que de la volonté d’enfin exposer au public les enjeux et les crises d’une région fascinante à bien des points de vue.

Notre guerre secrète au Mali. Les nouvelles menaces contre la France d’Isabelle Lasserre et Thierry Oberlé, vient ainsi opportunément de paraître chez Fayard afin, soi disant, de nous éclairer.

Je ne m’attendais à rien de précis, et je ne suis donc pas déçu. Le livre est une honnête synthèse de sources ouvertes, comme aurait pu en rédiger un étudiant en licence. On n’y apprend rien, et il faut quand même déplorer que deux journalistes employés par un grand quotidien national, unissant leurs efforts, ne parviennent qu’à aligner des lieux communs. Il faut surtout regretter que deux professionnels de l’investigation se contentent de compiler, sans presque jamais nous donner des informations inédites. « Cet ouvrage, rédigé dans l’urgence, est le fruit d’un long et patient travail », nous dit-on dans l’avant-propos, et il faut saluer l’absurde beauté de la phrase.

Soyons juste, le livre ne contient aucune énormité, mais les approximations et les lieux communs qu’on y trouve, tout au long de ses 252 pages, sont bien décevants. S’agissant de la menace jihadiste, un de ses aspects essentiels, on se surprend même parfois à soupirer devant tant d’ignorance. Affirmer, ainsi, que la France est désignée ennemie principale d’AQMI en 2005 est plutôt surprenant. Le nom d’AQMI n’est apparu qu’en janvier 2007, tandis que la France a TOUJOURS été l’ennemie principale du jihad algérien. Du coup, on ne sait si les auteurs ne se sont pas relus ou si, et on le redoute, ils n’entendent rien à ces histoires de barbus.

De même, ne pas mentionner qu’AQMI et ses alliés locaux géraient, de facto, une partie du Nord Mali depuis 2009 révèle une mémoire bien courte, ou une cruelle méconnaissance des origines de cette guerre. Je n’aurais, évidemment, pas l’outrecuidance de renvoyer les auteurs à ce post

N’y voyez aucune malice de ma part, mais il ne me paraît pas inintéressant de citer quelques unes des perles pêchées dans cet ouvrage. Saviez-vous, par exemple, que le GIA est l’ancêtre d’Al Qaïda ? Ben voilà, vous voilà édifiés. Et aviez-vous noté qu’AQMI a revendiqué l’attentat de Benghazi au cours duquel le légat impérial est mort ? Cela vous avait manifestement échappé, comme à moi, mais la vérité est à présent rétablie – à moins qu’il soit possible de confondre un texte de soutien à des terroristes à un communiqué de revendication… Placiez-vous la Tanzanie et le Kenya en Afrique occidentale ? Non ? Vous aviez tort.

Manifestement mal renseignés, les auteurs ne se contentent pas de parsemer leur propos d’erreurs qui font désordre. Ils relaient aussi quelques banalités et autres idées reçues qui, à force de nous être serinées, pourraient presque devenir des vérités. Une étude attentive de la région aurait ainsi pu leur éviter d’écrire, comme d’autres avant eux, que la crise malienne est la conséquence directe de la guerre en Libye. Personne ne nie les conséquences de la chute du colonel Kadhafi, mais la lecture de quelques bons auteurs et la fréquentation du terrain auraient pu les déniaiser quand aux racines du mal – et nous épargner des phrases débutant par « Dès 2007, des prédicateurs venus du Pakistan ». Pas une seule fois dans le livre ne sont, par ailleurs, mentionnés le wahabbisme ou les ONG du Golfe…

De même faut-il regretter la confusion mentale qui fait écrire que les jihadistes sont « combattus au Mali, soutenus en Syrie et en Libye ». Il ne faut pas toujours croire la presse algérienne, ou certains retraités qui hantent les médias quand ils sortent de l’hospice. De même, citer Olivier Roy, un homme que l’on a connu si brillant mais que l’on a perdu en route, n’était sans doute pas indispensable. Au moins nous a-t-on épargné BHL et Michel Onfray…

S’agissant du narcotrafic, le panorama offert par les auteurs n’est guère plus convaincant, mais au moins n’est-il pas fait mention du narcojihad, cette imposture inventée par quelques uns. Mokhtar Belmokhtar y est, sans surprise, affublé de son surnom de Mr. Marlboro, et les auteurs ne peuvent s’empêcher de le comparer au regretté Abou Zeid, présenté comme un « prédateur et un assassin ». Belmokhtar, quant à lui, reste naturellement connu, comme Arthur de Bretagne, sous le nom de «Gentillet ».

On l’a compris, le livre ne pèche pas seulement par ses approximations, il souffre aussi des lieux communs et des banalités qu’il reprend, du rôle supposé des services algériens (« Le DRS est passé maître dans l’art de manipuler des groupes clandestins grâce à des taupes ») à l’amusante description de Philippe Verdon et Serge Lazarevic (« géologues ») en passant par les fulgurances de Marc Trévidic (« Nos schémas sont dépassés »). Evoquant les personnalités pour le moins intéressantes de Jean-Marc Gadoullet ou de Moustapha Limam Chaffi, le livre est, en revanche, bien plus prudent alors qu’il y avait là matière à bien des révélations. Ne comptez pas sur moi, je ne suis pas journaliste, moi.

Il faut également relever une certaine candeur dans le domaine militaire qui confine parfois au sublime (« Rarement une opération militaire aura été aussi bien préparée ») dès qu’on évoque le déroulement – par ailleurs admirable – de l’opération Serval. Pour une des toutes premières fois dans l’histoire de la guerre, une armée aurait donc préparé son coup. Ni César ni Napoléon ni Tamerlan ni Alexandre ni Eisenhower ni Foch n’y avaient pensé…

Livre express, au même titre que ceux parus après l’arrestation de DSK à New York, Notre guerre secrète au Mali ne tient donc pas ses promesses. Ceux qui connaissent le sujet en relèveront les faiblesses sans jamais rien apprendre de cette fameuse guerre secrète, bien mieux traitée par les blogs spécialisés (à commencer par celui-ci), et ceux qui le découvrent seront intoxiqués par de nombreuses erreurs, parfois bien gênantes. Il faut cependant saluer une conclusion qui met bien en évidence le caractère international de la mouvance jihadiste. De là à dire qu’il s’agit d’une découverte, il y a cependant un pas que je ne franchirai pas.

Vite écrit, vite lu, et hélas vite oublié.

 

Si la pluie continue, les fraisiers seront en retard.

A chaque attentat, c’est pareil. La même macabre et complexe routine se met en place. Les secours se ruent sur les lieux pour secourir ceux qui peuvent l’être, tandis que les services de police tentent, tant bien que mal, de préserver les indices de la scène de crime, de localiser les caméras de surveillance et d’identifier les témoins.

Dans les services de sécurité et de renseignement règne alors un étonnant mélange d’abattement (« Bon Dieu, on ne l’a pas vu venir, celui-là ») et d’excitation (« Bon Dieu, on va se les faire »), voire d’admiration (« Bon Dieu, ils sont forts, quand même »). Très vite, on met en place une cellule de crise, les meilleurs plumes sont chargées de rédiger des hypothèses, et on désigne quelques heureux que l’on dépêche sur place.

Si l’attentat a eu lieu en France, ils iront quémander aux policiers des bribes d’informations. S’il a eu lieu en Europe, ils auront sans doute plus de chance avec les policiers locaux qu’avec leurs cousins français. S’il a eu lieu dans une contrée plus lointaine, le charme vénéneux d’un service de renseignement devrait suffire à délier les langues. Et sinon, il y a toujours CNN ou les journaux utilisés par la place Beauvau, comme Le Figaro ou l’Est Républicain, pour apprendre deux ou trois choses. En dernier ressort, les plus capés pourront même jouer sur la fibre des promotions (INHESJ, IHEDN) ou des souvenirs communs (« Les volets rouges. Et la taulière, une blonde comaque, comment donc qu’elle s’appelait, nom de Dieu ? ») pour se faire narrer le dossier.

Et la presse s’en mêle – forcément. A la radio, à la télévision, des tables rondes s’organisent dans l’urgence, on invite de vieilles gloires ou d’authentiques escrocs, les rares universitaires pertinents, les spécialistes plus ou moins crédibles du monde du renseignement – avec le clin d’œil mystérieux de circonstance – ou les mythomanes aux CV bidonnés et aux placards emplis de cadavres.

Dans le même temps, les hommes politiques, sollicités ou désireux d’éclairer le monde de leurs puissantes analyses (« une attaque odieuse », « un acte particulièrement lâche », « des victimes innocentes », « une condamnation sans réserve ») inondent les rédactions de communiqués bien sentis. Parfois, sous le coup de l’émotion, le masque tombe et la bêtise apparaît dans sa cruelle nudité, comme en mars 2004 lorsqu’une ministre irlandaise avait appelé à des négociations avec Al Qaïda. Il n’y a rien de pire qu’un belliciste, si ce n’est un pacifiste bêlant.

Chez les hauts fonctionnaires dont le mandat s’arrête aux frontières de l’enquête, on rivalise d’idées : des réunions ad hoc à Bruxelles ? Ou à New York ? Un livre blanc ? Un article ambitieux dans Le Monde ? Ou, mieux, bien mieux, une réforme ambitieuse des services censée donner à la lutte contre le terrorisme un souffle nouveau ? C’est alors qu’interviennent les conseillers plus ou moins occultes, proches des ministres, de leurs prédécesseurs et de leurs successeurs, fidèlement liés à quelques nostalgiques de l’Occident chrétien disséminés dans quelques universités ou centres de recherche. Peu leur importe de craindre aujourd’hui ce qu’ils moquaient hier, car l’idée n’est pas tant de défendre le pays que leurs intérêts, leurs réseaux, leurs amitiés fraternelles et leur fraternité amicale.

Réformons donc les services. Après tout, notre histoire récente montre à quel point notre pays aime les réformes, avec quelle maestria il les conçoit, les met en œuvre et les mène à bien. Et s’agissant de la communauté du renseignement, le succès, salué par tous, de la création de la DCRI ne peut que nous inciter à ajouter encore un peu de désordre. Les menaces sont nombreuses, nous faisons la guerre au Mali et bientôt au Niger et en Libye, nous soutenons de toutes nos faiblesses la révolution syrienne, il est évidemment plus que temps de retourner la table et de secouer un peu plus une communauté dont on me dit que son moral n’est pas bien haut et qui tente de contrer des menaces dont la population et bon nombre de dirigeants n’ont pas idée – voire s’en moquent.

Réformons, réformons, c’est toujours plus facile que de simplement faire fonctionner des administrations qui, déjà soumises à des crises incessantes depuis plus de dix ans, ont plus besoin d’ajustements intelligents que de chocs technocratiques, qui plus est assénés avec la finesse et le doigté que l’on imagine.

Contrairement à bien des idées reçues, complaisamment entretenues par quelques uns (qui se reconnaîtront), le renseignement (intérieur, extérieur, civil, militaire, policier ou clandestin) est un art délicat qui n’aime rien tant que les procédures, les codes, les processus rodés. L’improvisation opérationnelle existe, naturellement, mais elle est le fait d’individus expérimentés, très éloignés des fantasmes et sans doute bien plus fascinants, qui n’agissent que dans des contextes très particuliers. J’en parle d’autant plus librement que je ne suis pas le plus à l’aise des hommes sur le terrain…

Il n’a échappé à personne, si ce n’est à quelques esprits un peu lents que l’on peut désormais juger perdus pour la cause, que la nature de la menace terroriste évolue. Evitons le terme de rupture, qui fait toujours penser à Sedan. Evitons également de clamer partout que les terroristes isolés sont une terrible nouveauté, puisqu’il n’en est rien.

L’histoire du jihad regorge de ces individus agissant seuls, de l’assassinat du rabbin Meir Kahane aux meurtres commis par Mohamed Merah, en passant par la tuerie de Fort Hood ou le kamikaze de Stockholm. Le terrorisme, soit dit en passant, est une activité bien solitaire, toute la question étant de savoir combien de temps on va se retrouver coupé du groupe.

Ne nous voilons donc pas la face, nous ne sommes pas au bout de nos peines, car non seulement la menace évolue, mais elle mute. Il faut, en effet, non seulement lutter contre des groupes organisés actifs au Maghreb, en Afrique sub-saharienne, au Moyen-Orient et en Asie du Sud, mais il faut aussi compter avec des cellules auto-générées sur notre sol et des individus agissant seuls, qu’ils aient été envoyés ou recrutés par des mouvements structurés ou qu’ils se soient radicalisés dans leur coin.

Depuis des années, chacune des opérations menées par cette dernière catégorie est l’occasion de découvrir que le ou les jihadistes étaient connus, réperés, identifiés, dûment fichés, et même que les plus chanceux d’entre eux avaient été approchés par les services intérieurs, toujours à l’affût d’une source bien placée. De tels faillites ne sont, elles non plus, pas nouvelles, et le FBI a même battu tous les records d’impéritie au cours de l’été 2001, le siège de Washington ne tenant pas compte des alertes envoyées par les bureaux de Phoenix ou de Miami.

La question, plus que jamais, n’est donc pas celle du recueil du renseignement, mais bien son exploitation, son analyse et son intégration à une politique plus vaste – quand il y en a une, ce qui n’est pas trop notre genre, admettons-le. Le fait que des terroristes connus passent régulièrement à travers les mailles des filets tendus, avec des moyens toujours plus importants, démontre, à mes yeux, deux choses.

En premier lieu, après vingt ans de lutte contre l’islamisme radical armé, on ne sait toujours pas, ni ici ni ailleurs, lutter contre la radicalisation. Toutes les méthodes répressives ont été utilisées, des plus subtiles aux plus brutales, et elles ont donné d’authentiques résultats, mais elles n’ont pas eu, sur la durée, d’effet dissuasif et elles n’ont pas éteint l’épidémie. En attendant, donc, de concevoir une véritable stratégie, voire, pourquoi pas, une authentique politique, il faut s’interroger sur les raisons de ces échecs à répétition. Ceux-ci ne sont pas seulement tragiques en raison des pertes humaines, ils sont terribles, et c’est leur but, en raison des chocs politiques et sociaux qu’ils nous infligent. Surtout, ils sont effrayants par la vulnérabilité qu’ils mettent à nu.

Recrutés depuis le Pakistan ou le Yémen, radicalisés sur Internet ou par un imam du coin,  les jeunes hommes qui passent à l’action démontrent que nos milliards et nos cerveaux de plus en plus brillants sont faillibles. Je ne veux certainement pas dire qu’ils sont inutiles, quels que soient les services qui les emploient, mais ils sont loin d’être la muraille dont nous avons besoin, et que nos dirigeants nous vantent.

Ensuite, disons franchement que ça ne marche pas. L’histoire de la stratégie nous a, à maintes reprises, montré que les défenses fixes étaient inopérantes contre une menace évolutive. La croissance, incontrôlée, des administrations occidentales chargée de la lutte contre le terrorisme a donné naissance à des monstres technocratiques de plus en plus accaparés par leur propre gestion, engagés dans de complexes processus administratifs qui laissent de côté le coeur de leur mission. Nos services, malgré la bonne volonté de leurs membres, sont handicapés par leur immobilisme. Leurs capacités d’évaluation de la menace ont baissé, et la douloureuse affaire Merah a bien montré qu’il existait des faiblesses dans nos capacités d’analyse – et dans nos capacités à faire dialoguer les administrations, et dans nos capacités à adapter rapidement nos structures à la menace.

Le constat est peut-être brutal, il va sans doute sembler excessif, et même injuste, mais force est de reconnaître que nos services souffrent d’une inquiétante inadaptation à la menace jihadiste telle qu’elle se manifeste. Les manques sont, ainsi, nombreux.

Que dire de l’absence plus que regrettable de relations sérieuses et suivies entre la communauté des services de sécurité et de renseignement et les services sociaux qui sont témoins des dérives vers le jihadisme ? Que dire du fossé persistant entre l’Etat et le monde universitaire ? Que dire de cette organisation administrative qui a évacué toute analyse globale de la menace et gère des pays au lieu de gérer des réseaux, pourtant plus internationaux que jamais ? Que dire de cette obsession, absurde et irresponsable, pour la rentabilité (laquelle, d’ailleurs ?) immédiate qui conduit à gonfler les statistiques et néglige le travail de longue haleine, le seul qui vaille, le seul qui paie, mais le seul qui ne flatte ni les carrières ni les égos ?

Au lieu de vouloir réformer les services après les drames de Woolwich, de Boston ou de La Défense, il serait plutôt temps de regarder la menace en face, de l’évaluer enfin, et de la gérer sans chercher autre chose que l’accomplissement de la mission. Et tant pis pour les paillettes.