Le petit chien est sur la pente fatale.

Le 24 mai, dans l’indifférence quasi générale des médias français a été commis un attentat suicide à Djibouti contre un restaurant fréquenté par des Occidentaux. En plus des deux kamikazes – un homme et une femme – est mort un ressortissant turc. Une vingtaine de personnes ont été blessées, parmi lesquelles des marins néerlandais et des employés d’une société française de conseils. Une telle attaque dans ce petit Etat stratégique, dont le régime, malgré sa conception très particulière de la démocratie ou de la justice, bénéficie du soutien indéfectible des démocrates que nous sommes, est évidemment un événement majeur.

Il faut dire que Djibouti est une base opérationnelle occidentale depuis des décennies, utilisée par la France (qui y stationne des unités de la Légion, de la Colo, du COS, une unité de chasse de l’Armée de l’Air, des moyens de soutien et tout un tas de systèmes de renseignement technique) et par l’Empire depuis le début des années 90. Bien avant le 11 septembre 2001, on pouvait ainsi apercevoir au bout des pistes de l’aéroport des AC-130 employés pour faire le ménage en Somalie.

AC-130U

Peu de temps après les attentats de 2001, les Etats-Unis ont établi une liste de terres de jihad, actives ou en devenir, qui nécessitaient à leurs yeux des actions politico-militaires. La Somalie, de cruel souvenir, figurait évidemment en bonne place dans cette liste, et Washington proposa même à Paris de prendre la tête, depuis Djibouti, d’une coalition régionale qui irait casser du jihadiste dans le pays. Sans surprise, et avec raison, la France refusa, et la guerre contre les Shebab fut finalement déclenchée en 2006 par l’Ethiopie. Mais ne nous égarons pas.

Djibouti est un poste avancé contre les Shebab, mais aussi une base utilisée intensivement contre AQPA (cf. ici) et la piraterie régionale. On y voit des F-15E ou des drones armés qui frappent au Yémen ou en Somalie, on y stationne des forces spéciales, (toujours plus, d’ailleurs), et on y prépare des actions plus ou moins clandestines, comme le raid français raté du mois de janvier 2013 qui visait à sauver un otage de la DGSE. Djibouti est donc une cible militaire naturelle pour les mouvements jihadistes régionaux, et chacun y redoutait une action terroriste, sans pouvoir évidemment la prédire.

Roland Marchal, qui est prompt à voir des échecs politiques américains derrière chaque évènement (y compris, sans doute, la récente panne de mon sèche-linge), devrait d’abord se concentrer sur les difficultés françaises avec ses anciennes possessions africaines. On aimerait également connaître les propositions de nos universitaires sur la façon dont on peut circonvenir par la seule politique une menace qui a juré notre perte.

Le fait est que cet attentat est un affront, et aussi un avertissement. Bien peu ont noté que la revendication des Shebab diffusée le 27 mai mettait nommément en cause la France pour ses actions militaires « contre les musulmans », en particulier en RCA. Il s’agit là d’une nouvelle et éclatante illustration du phénomène qui veut que les jihadistes non seulement inscrivent leurs actions locales dans un contexte global (glocal) mais soient également inspirés par les combats de leurs coreligionnaires, voire s’emparent de l’actualité pour justifier leurs actions. A cet égard, l’attentat du 24 mai est un cas d’école, qui voit un groupe somalien (qui a déjà frappé au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie – et qui a formellement fusionné avec Al Qaïda en 2012) s’en prendre à la France dans son arrière-cour djiboutienne en prenant prétexte d’une guerre qui s’en déroule bien loin.

L’impression qui naît en observant une carte de l’Afrique, ces jours-ci, est celle d’une progressive perte de contrôle de la situation sécuritaire dans toute une partie du continent. Bien sûr, nombre d’Etats vivent en paix, et il faut se garder des généralisations, mais plusieurs régions sont bel et bien menacées par des groupes jihadistes que personne ne parvient réellement à dominer. Plus grave, et comme nous avions été quelques uns à le prévoir, toutes ces crises sécuritaires convergent et s’alimentent au point de défier nos capacités de réponse et d’analyse. Le jihadisme n’est évidemment pas le seul phénomène d’importance qui se déploie dans le continent, mais son impact politique, militaire, diplomatique, social et même économique le rend, comme le diraient les militaires, particulièrement dimensionnant.

Je ne vais pas revenir sur les révolutions arabes, qui génèrent sans surprise une instabilité à la hauteur de leur ampleur. Seule une poignée de garçons intellectuellement ralentis peut encore s’étonner d’un tel désordre, qui devrait nous renvoyer aux périodes agitées ayant suivi les révolutions européennes depuis quelques siècles. De même faut-il être d’une belle mauvaise foi pour voir dans les révoltes libyenne, tunisienne ou égyptienne le début ex nihilo du jihad, alors que ces trois pays sont confrontés depuis des années, sinon des décennies, au terrorisme d’inspiration religieuse.

Le fait est, cependant, que ces brutaux changements de régime ont été autant d’occasions que des forces longtemps étouffées ont su saisir, de même que les coups de force en Egypte ou en Libye ont parfaitement confirmé les analyses et prédictions de l’émir d’Al Qaïda, le bon docteur Ayman Al Zawahiry. Face à des Etats fragiles, fatigués ou en pleine recomposition, les jihadistes d’Afrique du Nord ou du Sahel ont su profiter de ce moment pour imposer, sinon leur domination, du moins leur présence dans le paysage régional.

La situation que je décrivais au mois d’octobre 2012 n’a donc fait qu’empirer et prend désormais des allures de conflit régional. Je ne vais pas me lancer dans une énumération exhaustive, mais il ne me semble pas inutile d’énoncer quelques faits, autour des principales organisations jihadistes actives dans une vaste partie Nord du continent africain.

AQMI, le plus ancien des groupes actifs, lointain descendant du GIA, héritier direct du GSPC, poursuit la lutte en Kabylie et ne cesse d’étendre ses réseaux dans la région. Conformément à une ambition déjà ancienne, le groupe, qui a rallié AQ en septembre 2006, continue d’implanter des cellules au Maroc tout en participant directement aux combats en Tunisie, où il est partie prenante à la réorganisation des réseaux. AQMI est également active en Libye. Elle y a obtenu quantité d’armes en 2011, et certains de ses membres étaient de l’attaque du consulat américain de Benghazi. On a appris récemment qu’Ansar Al Sharia – Libye comptait des Algériens dans ses rangs.

Après plus de 15 ans de présence au Sahel (une donnée qui échappe à certains et que j’avais tenté de présenter il y a deux ans), les jihadistes algériens ont réussi à susciter des vocations et à structurer une mouvance locale, constituée – schématiquement – autour d’Ansardine, un mouvement islamo-irrédentiste touareg qui ne cesse de muer, et du MUJAO. Ce dernier, qui mène la guérilla au Mali et a déjà frappé au Niger a fusionné avec le groupe de Mokhtar Belmokhtar au mois d’août 2013 pour créer Al Mourabitoun, officialisant ainsi une coopération porteuse de bien des dangers. Demandez donc aux types d’Arlit, qui ont eu chaud au printemps 2013.

Cette nouvelle entité, QUI N’EST PAS UNE DISSIDENCE D’AQMI, s’est directement mise aux ordres d’AQ (ce qui dément, une fois, de plus, les affirmations de certains qui voient en MBM un narcojihadiste), comme l’a confirmé l’arrivée à sa tête d’un vétéran du jihad, Abou Bakr Al Masri, récemment dézingué par nos petits gars. Al Mourabitoun est un mouvement en devenir, dont les ambitions, dans la bande sahélienne et en Libye, complètent celles d’AQMI, et ce n’est pas un hasard si le dispositif français s’emploie à le casser autant faire se peut. Comme toujours, ces mouvements coopèrent informellement, partageant les mêmes routes logistiques, adaptant leurs objectifs et choisissant leurs cibles en fonction des projets des autres groupes.

Plus au sud, Boko Haram (BH), secte devenue mouvement islamiste combattant aux accents jihadistes, a créé au Nord Nigeria et au Cameroun voisin un autre pôle de violence qui déstabilise lentement la région. Ansaru, son émanation purement internationaliste, est tellement silencieux depuis des mois qu’on ne peut exclure qu’il ait réintégré la maison mère. Ces deux groupes ont beaucoup appris au contact d’AQMI en 2012 et 2013, et il se murmure qu’ils auraient envoyé une poignée de combattants en RCA. Je n’en sais rien, pour ma part.

La bande saharo-sahélienne (BSS), comme on dit dans le kaki, est donc coincée entre la crise nigériane et la crise nord-africaine tout en abritant en son sein ses propres acteurs violents. Je ne vais pas revenir sur les liens entre tous ces braves gens, ils sont largement documentés pour peu qu’on prenne le soin de travailler un minimum et de poser les questions aux bonnes personnes. Mais il paraît que c’est de l’académisme que de vérifier ses sources.

A l’est du continent, l’insurrection islamiste somalienne, que je me garderai bien de comparer à celle du Nigeria, est un autre mélange, tout aussi complexe, de luttes locales, de rivalités, et de volonté d’en découdre avec le monde selon le crédo jihadiste bien connu. Le jihad en Afrique de l’Est est un phénomène ancien, et on ne dira jamais assez que le premier attentat attribué par AQ, à Aden le 29 décembre 1992, a été suscité par l’intervention impériale en Somalie. Et je ne me lasse pas de méditer sur la mort, le 23 mai 1996, du premier adjoint égyptien d’Oussama Ben Laden, Abu Ubaidah Al Banshiri, disparu dans le naufrage d’un ferry sur le lac Victoria. A quoi ça tient, quand même.

Je pourrais aussi bien vous parler du regretté Fazul, mais il suffit de préciser que la Corne de l’Afrique est une terre ancienne du jihad, alimenté par les réseaux yéménites et par des siècles d’influences mutuelles avec la Péninsule arabique. Il paraît même qu’il y a une traite négrière entre les deux régions, mais c’est sans doute mal de le rappeler. On trouve là, de Djibouti, et même du Soudan, jusqu’à la Tanzanie ou l’Ouganda, des réseaux et des cellules qui ne sont pas toutes directement liées aux Shebab. Il n’est pas inapproprié, quand on parle de certains, d’évoquer une sorte d’Al Qaïda en Afrique de l’Est, même si la chose est plus complexe.

Résumons-nous. Un premier foyer de violence en Algérie, rayonnant dans toutes les directions. Un deuxième au Sahel, entre le Nord Mali et le sud de la Libye, lui aussi multidirectionnel. Un troisième au Nord Nigeria, contaminant le Cameroun et le Niger, et peut-être la RCA. Un quatrième en Libye, essentiellement dans le grand Est, lié au premier et déjà connecté au jihad du Sinaï. Un cinquième en Somalie, lié au premier et au troisième, et menaçant une grande partie de l’Afrique orientale tout en se faisant l’écho des luttes menées ailleurs. Autant dire que tout va bien.

De même que le jihad syrien est inédit par l’ampleur des filières de volontaires qu’il suscite, la crise jihadiste en Afrique constitue en effet un défi unique par son étendue et sa complexité, et la France y est en première ligne.

Le colonel Goya a récemment analysé la posture française, et je ne vais évidemment pas revenir sur ce point. Je veux, en revanche, partager son inquiétude quant à nos capacités à faire face à un défi qui ne cesse d’évoluer et de gagner en ampleur, tandis que les budgets alloués à nos forces sont soumis à une incessante pression à la baisse.

Le redéploiement en cours de nos moyens dans la BSS, du Sénégal à Djibouti, avait été initialement pensé pour regarder vers le nord. Alors que s’esquisse enfin une certaine coopération avec l’Algérie, la menace vient des confins libyens mais également du Grand Sud algérien, sillonné en tous sens par de petits groupes de jihadistes faisant la navette entre les crises. Alger a bien du mal à sécuriser ses frontières orientales, et éprouve de naturelles réticences à laisser les Etats-Unis utiliser leurs drones de combat au-dessus de son territoire.

Ces appareils sont devenus un des éléments indispensables de toute stratégie anti terroriste, et j’éprouve une intense satisfaction à voir la France enfin, après des années de déni, mettre en œuvre une campagne d’élimination de chefs ennemis afin d’empêcher la reconstitution des groupes au Sahel. Je suis bien conscient des limites à moyen terme des seules opérations de ciblage, mais on ne peut pas se contenter d’attendre que l’ennemi agisse sous prétexte que le tuer ne réglera pas la crise sociopolitique qui le pousse à nous combattre.

Il faut ici, d’ailleurs, saluer les succès de plus en plus impressionnants du dispositif français, qui semble avoir enfin réussi une intégration opérationnellement efficace des moyens et des capteurs. L’élimination d’Abou Bakr Al Masri, révélée par Le Monde, illustre ainsi la façon dont la force Serval (et toutes ses composantes) suit les méthodes américaines de ciblage et confirme que les difficultés de coordination entre services français ont été en grande partie surmontées.

Ces réussites opérationnelles, qui auraient peut-être pu intervenir plus tôt, ne doivent pas faire oublier le fait que Paris se débat dans un dangereux isolement dans la BSS. J’ai déjà écrit que les conflits en cours étaient la manifestation du naufrage de notre politique postcoloniale. Pas un des Etats sur lesquels nous sommes censés nous appuyer n’est réellement fiable. La Mauritanie ou le Burkina sont ainsi de bien ambigus partenaires, tandis que la persistance de la lamentable crise politique malienne fragilise nos positions. Au Niger, un Etat dont nous avons cruellement besoin, la situation politico-sécuritaire est plus que médiocre, et le Tchad n’est pas un allié de tout repos. Le Cameroun est au bord du gouffre, et la RCA y est tombée depuis longtemps.

Accusée d’être le gendarme de l’Afrique, la France donne surtout l’impression qu’elle en est le pompier, courant de fenêtre en fenêtre avec une bâche qui ne cesse de rétrécir pour sauver ce qui peut l’être. Le dispositif de la BSS sera-t-il capable de gérer des crises majeures simultanées au nord et au sud ? Les Etats-Unis, dont le président a clairement indiqué qu’ils nous soutiendraient, sont-ils prêts à faire autre chose que déployer des forces spéciales et des drones – il est vrai, dans de nombreux pays ? Et d’ailleurs, à eux deux, Paris et Washington sont-ils vraiment capables d’empêcher une région de basculer lentement mais sûrement ?

La question n’a rien de rhétorique, et elle pose de difficiles défis organisationnels. Il y a un monde entre gérer une dizaine de crises localisées, aussi délicates soient-elles, et mener une guerre semi clandestine à l’échelle d’un continent. Le 23 mai, à l’occasion de la grand-messe qu’il organisait à l’Ecole militaire pour célébrer le renseignement en opération, le général Gomart, patron de la DRM et ancien chef du COS, n’a pas caché ses ambitions en la matière. On y a parlé analyse, et aussi sources humaines, task forces, moyens techniques. J’ai même failli déposer mon CV aux pieds du grand homme, mais je me suis ressaisi à temps.

Le DRM n’a pas tort s’il pense que la perspective d’un engagement de longue durée en Afrique contre les groupes jihadistes va nécessiter une révolution culturelle au sein de son service, qui va devoir adapter les méthodes d’enquête et d’analyse qui font la force des deux grands services de renseignement de la République. Et la DGSE, qui a déjà accompli bien des révolutions, va peut-être devoir admettre qu’une partie du renseignement de terrain doit être le fait des militaires qui y sont déployés.

Plus de dix ans après le lancement de la campagne anti terroriste mondiale de l’Empire, la France, à son échelle, paraît confrontée aux mêmes défis : intégration opérationnelle du renseignement multi capteurs, chaîne de commandement raccourcie, coopération entre services et administrations, gestion d’une menace évolutive au profit d’alliés changeants, parfois parties du problème à résoudre. Mais à la différence de la France, les Etats-Unis, depuis le 11 septembre 2001, et malgré leurs erreurs ou leurs tâtonnements, n’ont jamais envisagé de réduire les moyens, matériels ou humains, alloués à la guerre qu’ils menaient, et les projets grandioses des différents services de renseignement français se heurtent, eux aussi, aux limites budgétaires.

Engagée au Mali et en RCA, visée à Djibouti ou au Niger, menacée depuis le Nigeria ou la Libye, la France s’expose à des déconvenues qui pourraient être d’autant plus cruelles qu’elles illustreraient la déconnexion croissante entre ses ambitions et ses moyens. Vient toujours un moment où la réalité reprend le dessus, et où les discours glorieux ne sont plus que des oraisons funèbres ampoulées.

L’Afrique, c’est chic.

Un mois après l’enlèvement de plus de deux cents jeunes filles à Chibok par les poètes incompris de Boko Haram, la secte islamiste radicale qui sévit dans le nord du Nigeria depuis 2000, le monde paraît prendre conscience de l’existence dans ce pays d’une menace terroriste particulièrement virulente. Elle n’a pourtant rien de nouveau et fait l’objet, depuis des années, du suivi attentif de nombre de services et d’universitaires. On pourra ainsi consulter avec profit les travaux de Marc-Antoine Pérouse de Montclos ou, par exemple, les études régulières du Combating Terrorism Center (CTC) de West Point.

Je ne vais évidemment pas revenir sur l’émergence déjà ancienne d’un islamisme combattant au Nord Nigeria. J’avais d’ailleurs, il y a déjà deux ans, rapidement évoqué ceux qui, un temps, se présentèrent comme des Taliban nigérians, provoquant à Paris quelques moqueries méprisantes (« Ah la la, ces Africains, quand même ») associées aux habituelles invocations (« L’islam africain est pacifique »). Pour beaucoup d’observateurs, ces sanglantes turbulences dans une région déjà frappée par bien des maux (pauvreté, corruption, défaillance de l’Etat, tensions ethniques) étaient localisées et ne devaient être vues que comme les vicissitudes de la vie d’un Etat complexe et instable au cœur d’une région souvent observée avec paternalisme.

Comme souvent se heurtèrent là l’approche transversale et volontiers pessimiste d’une génération de contre-terroristes qui poursuivaient leur mission (et leurs cibles) comme ils le pouvaient et les réflexes d’analystes politiques excellents dans le suivi de leurs dossiers géographiques mais parfois incapables de saisir l’ampleur des interconnexions. Alors que nos enquêtes nous conduisaient d’un bout à l’autre de la carte, ceux qui auraient pu nous éclairer nous percevaient d’abord comme une bande d’hystériques capables de dévaster la planète pour s’opposer à une menace dont ils ne percevaient pas l’originalité.

Je ne vais donc pas me risquer à expliquer ou décrire dans le détail la vie et l’œuvre de Boko Haram – même si certains articles récemment parus en France pourraient rendre ce projet nécessaire. Il ne me semble, en revanche, pas inutile d’aligner quelques réflexions, comme toujours de bon sens.

Commençons donc par la campagne d’indignation, probablement sincère à ses débuts, lancée sur les réseaux sociaux. Devenu un phénomène mondial grâce à l’Impératrice, qui l’a relayé, le fameux slogan #bringbackourgirls, inventé au Nigeria, n’en finit pas de s’afficher sur nos écrans, dans les mains de personnalités qu’on n’imaginait pas si sensibles à la violence au Nigeria. On y brûle pourtant des écoles et églises depuis plus de dix ans, et les attaques contre les enfants ou les adolescents y sont monnaie courante. Pas plus tard que le 25 février dernier, 42 adolescents ont été massacrés dans le dortoir de leur lycée à Buni Yadi, dans l’Etat de Yobe, sans que leur mort provoque autre chose qu’une poignée d’articles. De même, le jour où étaient enlevées les jeunes filles de Chibok était commis à Abuja un attentat dans une gare routière dont le bilan a atteint le score très honorable de 75 morts. J’ajoute qu’un suspect de cet attentat a été arrêté au Soudan le 14 mai.

#bringbackourgirls

Gare routière d'Abuja le 14 avril

De tous les Etats confrontés à la violence islamiste radicale, le Nigeria, aux côtés du Yémen ou de l’Irak, est un des plus durement touchés, sans autrement attirer l’attention des grands médias. Comme en Algérie, où seule la violence commise dans la capitale provoque un vague intérêt par chez nous, le Nigeria ne fait la une qu’en cas d’authentique carnage ou de frappes symboliques. Le reste du temps, les attentats réguliers à Maiduguri ont bien moins d’écho ici que les déclarations ordurières d’un tapin espagnol exprimant avec élégance son dépit de ne pas voir son petit ami s’envoler au Brésil avec l’équipe de France de balle aux prisonniers. Qui sait, par exemple, que la capitale fédérale nigériane a été touchée par des attentats en 2010, 2011, 2012, avant ceux de ce début d’année, et qu’ils ont visé des bâtiments de la police, le siège des agences des Nations unies ou un quotidien ?

Personne ne déplore évidemment la mobilisation initiale en faveur des jeunes filles de Chibok. Nombreux, en revanche, sont les observateurs du pays, sur place ou à Paris, qui s’agacent de son incohérence, de son caractère tardif et partiel, et de sa totale inefficacité – comme dans cet intéressant article de L’Express. Certains, et je peux entendre leurs arguments, estiment même que cette soudaine furie sert les intérêts de Boko Haram en lui donnant une audience mondiale.

Il me semble, en réalité, que le groupe, certes peu ou pas connu du grand public occidental, était depuis longtemps l’objet de toutes les attentions des Etats que la situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest préoccupe. Responsable de plusieurs enlèvements d’Occidentaux, lié à AQMI et aux Shebab somaliens avec lesquels il entretient d’étroites relations (y compris financières), maison mère d’Ansaru, un autre groupe de charmants bambins, le mouvement inquiète et mobilise. On a vu des membres de Boko Haram au Mali, et les recrutements au Niger, parmi les réfugiés sont nombreux et aisés. Plusieurs services ont même longtemps cherché le coordinateur algérien présent au Nord Nigeria qui œuvrait pour tout ce petit monde.

Dans le nord du Cameroun voisin, BH est très à son aise et défie les autorités de Yaoundé, décidément bien impuissantes. Il y bénéficie du développement, déjà ancien, de l’islam radical, selon un schéma bien connu que j’ai rapidement exposé ici. L’armée nigériane, qui ne fait pas dans la dentelle, effectue d’ailleurs de régulières incursions chez son voisin afin d’y poursuivre les opérations de combat qu’elle mène depuis des mois contre le mouvement. Je rappelle d’ailleurs que les récentes libérations d’otages français détenus au Nord Nigeria se sont faites grâce à d’obligeantes décisions de la justice camerounaise relâchant des membres de BH. Et à Niamey, le 1er juin 2013, une audacieuse attaque de la prison de la ville a permis à plusieurs jihadistes de se faire la belle, dont des petits gars de Boko Haram. Autant dire que ça va, merci, le mouvement est plutôt observé de près.

La mobilisation médiatique qui se développe en Occident exaspère, à dire vrai, les spécialistes du Nigeria. Je n’en suis pas un, mais j’en côtoie plusieurs de (très) près et je partage leur agacement devant cet emballement qui semble découvrir la violence qui ensanglante le pays depuis si longtemps, dans l’indifférence générale. Même la récente visite du Président, il n’y a pas si longtemps, n’a manifestement conduit nos compatriotes ou notre chère presse à s’intéresser intelligemment à notre premier partenaire économique en Afrique sub-saharienne. N’y avait-il pas moyen de s’émouvoir, avant la tragédie de Chibok, du terrorisme qui ravage le nord du pays, jette des milliers de civils sur les routes et déstabilise toute une région ?

On en vient alors à contempler avec consternation, non pas tant les #bringbackourgirls qui fleurissent sur Internet que le rassemblement mondain tardif et indécent, au Trocadéro, de personnalités aux indignations sélectives et à l’ignorance quasi complète. Mesdames, si la situation des populations au Nigeria, en particulier dans les Etats où est appliquée la charia, vous choque tant, pourquoi ne pas avoir réagi après les combats du 19 et du 20 avril 2013 dans le village de Baga, sur les rives du lac Tchad, au cours desquels 185 personnes sont mortes ? Ou après l’attaque d’une résidence universitaire, le 2 octobre 2012, qui a vu près de 30 étudiants égorgés ou abattus par les terroristes de Boko Haram ? Il faut sans doute conclure, après vous avoir entendues aligner les truismes au sujet d’un pays que vous ne placiez pas sur une carte il y a une semaine, que vous êtes là, au mieux parce que vous êtes des ignorantes repenties, au pire par que c’est follement trendy d’aller manifester contre des jihadistes avant d’aller passer un casting et que ça renforce votre image de people responsable. Celles qui ont un peu de temps pourraient d’ailleurs se mobiliser pour sauver cette jeune Soudanaise condamnée à la pendaison pour apostasie.

Se pose alors la question des conséquences pour Boko Haram de cette bruyante mobilisation. Comme souvent, on nous dit qu’il ne s’agit pas de donner trop de visibilité à un groupe terroriste, qui, et c’est vrai, fait ce qu’il fait pour créer un effet médiatique qui se transformera en pression politique. C’est vrai, mais c’est impossible à réaliser, et sans doute pas totalement pertinent.

Boko Haram, qui n’est plus une secte, n’est pas non plus un véritable mouvement jihadiste. Les racines communautaires de son combat en font un groupe véritablement à part au sein de la mouvance islamiste combattante mondiale (il faudrait regarder de près le TTP pakistanais, pour essayer de modéliser tout ça, puisque l’Armée islamique de l’Ogaden n’est plus qu’un souvenir romantique). Par ailleurs, la puissance des coups qu’il porte aux autorités, comparable à ce qu’on observe au Yémen de la part d’AQPA, lui garantit une notoriété régionale et toute l’attention des autorités, directement et violemment défiées dans leur existence même. Considérer, ainsi, qu’en se mobilisant ici on fait le jeu de groupe là-bas révèle une profonde méconnaissance du contexte nigérian, et néglige les circonstances de cette mobilisation.

Les caractéristiques de Boko Haram, que j’ai évoquées plus haut (ancienne secte, lutte communautaire, attaques répétées contre les populations), font donc du mouvement un groupe singulier. L’enlèvement de Chibok – une ville où devait se rendre le président Jonathan avant de se rendre à Paris et où il n’ira finalement pas – doit être vue comme une nouvelle déclinaison de la Prise d’otages de masse (POM). Ces opérations, lourdes et complexes (Boudennovsk, Moscou, Beslan, Bombay, In Amenas, Arlit, Nairobi) visent à obtenir un impact politique majeur en faisant durer l’événement le plus longtemps possible (jusqu’à trois jours, pour l’instant) et en révélant les faiblesses des autorités. La capture de plus de deux cents jeunes filles par un groupe de terroristes, leur déplacement, les affirmations selon lesquelles elles seraient vendues une par une à des jihadistes esseulés, et les rumeurs qui en voient certaines en RCA, sont autant de facteurs qui ne pouvaient que provoquer un retentissement maximal, sans que les exclamations occidentales y soient pour quelque chose.

Dès l’enlèvement connu, l’émotion a été très vive et a placé les autorités sous un flot ininterrompu de critiques. Initiées par les familles des captives, elles ont été relayées par la presse et les observateurs, dans le pays comme ailleurs. Imaginer que le phénomène relayé sur Internet ait pu être déterminant relève d’une forme sournoise de paternalisme, comme si les Nigérians avaient besoin des Occidentaux pour se révolter quand un groupe terroriste s’en prend à leurs enfants. De même, penser que toute l’affaire serait restée dans l’ombre sans ce fameux hashtag révèle un regard bien lointain sur le pays et la région.

A dire vrai, au lieu de se lamenter ou d’aligner les lieux communs, il ne serait pas inutile de mesurer les conséquences négatives pour le groupe de cette opération. L’émir de Boko Haram, Abubakar Shekau, n’est certes pas l’homme des demi-mesures et il mène depuis des années une stratégie particulièrement violente, associant attentats, guérilla et massacres. Il a cependant manifestement franchi un palier avec cette affaire, qui lui échappe désormais et qui lui offre une notoriété qui lui dessert. Condamnés par Al Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite, les enlèvements de Chibok et les déclarations incendiaires qui ont suivi peuvent éloigner Boko Haram du reste de la mouvance islamiste combattante.

Au lieu d’affirmer, par pure ignorance, que le mouvement n’a pas de lien avec les autres groupes de la région (alors que, par exemple, la montée en gamme des opérations conduites depuis des mois tient d’abord aux formations reçues au Mali en 2012 des instructeurs du MUJAO et d’AQMI), il serait bon de s’interroger sur l’effet de l’affaire de Chibok sur ses relations régionales. A ce sujet, il n’est sans doute pas inutile de se rappeler des lourdes conséquences pour le GIA des massacres de 1997 et 1998, à commencer par la perte de ses idéologues londoniens, de ses réseaux européens et son expulsion des camps des afghans et pakistanais.

Outre que l’affaire de Chibok pourrait donc isoler Boko Haram, et peut-être même fragiliser son émir, il faut constater que la mobilisation internationale n’est pas que médiatique. La France, qui suit la situation au Nord Nigeria depuis des années et ne voit pas d’un bon œil s’étendre ce foutoir vers le nord ou l’est, tente de développer avec le pays une coopération sécuritaire sérieuse. La chose n’est pas aisée, tant les services nigérians sont attachés à leur indépendance. Jusqu’aux attentats d’Abuja en 2011, les autorités refusaient toute aide extérieure, mais elle leur a été aimablement imposée par l’Empire, qui a ouvert une légation du FBI dans le pays. Les Britanniques, également fort mal considérés dans ce domaine, ont réussi à convaincre leur ancienne possession qu’elle ne pouvait pas poursuivre seule dans cette voie.

Pour autant, la stratégie nigériane contre Boko Haram est d’abord militaire, et donc, quand on connaît l’armée nigériane, sans grande finesse. On est loin de la COIN préconisée dans les pays occidentaux, sans même parler du fait que certaines unités se comportent au moins aussi mal sur le terrain que l’ennemi qu’elles pourchassent. Enfin, les deux principales agences de renseignement nigérianes, le SSS et le NIA, si elles sont compétentes, se livrent une terrible guerre de périmètre et n’entendaient pas, jusqu’à il y a peu, réellement coopérer avec les services occidentaux.

Le fait est que le sommet de Paris pour la sécurité au Nigeria, prévu le 17 mai, signe un terrible désaveu pour la plus grande puissance d’Afrique de l’Ouest. Voilà, en effet, qu’un Etat européen convoque abruptement une conférence internationale au cours de laquelle doit être évoquée une situation de crise intérieure dont les conséquences menacent toute la région. Il y a là une terrible perte de souveraineté, même symbolique, et si on voit mal comment les services français ou britanniques vont aider en si peu de temps à retrouver les captives (on leur souhaite évidemment tout le succès possible) il est désormais publiquement admis que le Nigeria ne maîtrise pas le nord de son territoire. On a déjà vu meilleur signal.

Alors que la France réorganise en profondeur son dispositif sahélien en le tournant vers le nord, il va falloir s’interroger sur nos capacités à gérer une crise nigériane qui pourrait fusionner avec d’autres, ou pour le moins interagir avec elle. Le Cameroun, dont la radicalisation du Nord est documentée depuis des années sans qu’aucune action n’ait été entreprise, fait figure de maillon faible. Je suis, pour ma part, extrêmement préoccupé par la situation au Niger, au cœur de la région. Une crise majeure dans ce pays aurait d’immenses conséquences, pour tout le monde, et nous forcerait à mener une guerre dont nous n’avons, malgré nos succès, peut-être plus les moyens. L’Empire ne s’y trompe pas, étudie la question et renforce à la fois ses positions et ses moyens.

Autant dire que si ça a commencé il y a déjà longtemps ce n’est pas près de finir.

Si ça doit tomber comme à Stalingrad, une fois ça suffit. J’aime autant garder mes distances.

La doctrine américaine a changé, qu’ils disaient. Moitié moins de frappes que l’année dernière, c’est un signe, qu’ils se réjouissaient. Et toujours les mêmes foutaises, répétées comme un mantra, entre jeu de mots mille fois entendu (« La guerre des drones ») et abyssale ignorance aimablement relayée par Arte, décidément plus en pointe dans le domaine des arts vivants que de la guerre aérienne et condamnations morales à deux balles.

Nous avions été quelques uns, pourtant, à contester aussi bien les arguments idiots – car il y en a de fort pertinents, mais encore faut-il les chercher – que les conclusions hâtives quant à l’éventuel renoncement impérial à ses attaques contre les membres d’Al Qaïda. Déjà, au mois d’août 2013, tandis que des idiots, utiles ou pas, glosaient sans comprendre sur le Yémen et voyaient des complots quand il fallait contempler un échec, le discours du président Obama tenu au printemps précédent s’était estompé dans la poussière et la fumée des explosions de Hellfire.

L’insensée banalité des réflexions d’une poignée de stratèges de salon paraissait, désespérément, peser d’un plus grand poids que le travail d’auteurs autrement plus sérieux (parmi lesquels je ne me compte évidemment pas), et il était donc établi pour le plus grand nombre, à la fois que les drones révolutionnaient la guerre et que les Etats-Unis allaient y renoncer. La démonstration était même faite, une fois de plus, qu’une bêtise fausse répétée en boucle a plus de force qu’une vérité manifestement trop complexe pour être livrée au public, et finit même par s’y substituer.

Au Pakistan, soyons juste, il était manifeste, malgré la confirmation, aimablement fournie par Wikileaks, que les autorités d’Islamabad approuvaient officiellement mais en secret les frappes de l’Empire sur le TTP, le réseau Haqqani et les autres petits comiques du coin, que Washington avait levé le pied. Si on en croit le recensement scrupuleusement établi par les concepteurs de l’application Metadata, le dernier raid dans le pays daterait même du 25 décembre dernier. Difficile, dans ces conditions, de ne pas parler de pause.

Seulement voilà, la réalité est toujours différente de celle que décrivent les journalistes qui rédigent leurs articles avant de poser les questions, et qui, en tout logique, ne tiennent pas compte des réponses. Au Yémen, ainsi, les frappes aériennes n’ont jamais cessé, et elles prennent même, depuis quelques jours, une importance rarement vue. Pour une fois, sans doute occupé à nous expliquer comment la libération de nos quatre otages n’est qu’une vaste manœuvre présidentielle, aucun de nos amis bloggeurs omniscients ne s’est penché sur cet intéressant phénomène.

Il y aurait pourtant à dire. On pourrait, par exemple, rappeler que le 31 mars dernier le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi a publiquement salué les frappes américaines sur son territoire contre les cellules d’AQPA, sans s’attarder, évidemment, sur le fait anecdotique de savoir si elles étaient réalisées par des drones armés, des avions de combat ou des missiles de croisière. Sans doute par pudeur, il n’a même pas précisé que certains de ces raids étaient peut-être le fait de F-15S saoudiens, venus du grand voisin du nord, qui sait ce qu’il doit craindre du groupe jihadiste.

F-15S

Au moins 55 personnes ont été tuées par au moins 5 raids réalisés les 19 et 20 avril contre des bases d’AQPA, et plus que jamais Washington s’engage militairement au Yémen, au profit de Sanaa et d’autres Etats de la région, au Moyen-Orient comme dans la Corne, menacés par cette franchise d’Al Qaïda. Le recours massif à de telles actions confirme, de façon spectaculaire, que la doctrine n’a pas changé (« Hit them wherever we can »), ni même, peut-être, évolué, mais que simplement le contexte politique local pèse plus dans la prise de décision. Il ne s’agit donc pas de doctrine, mais des modalités de sa mise en œuvre, sans aucune remise en question des moyens.

Oui, je sais, tout cela est d’une ébouriffante subtilité.

I’m the captain, now.

Peu de cinéastes suivent d’aussi près les évolutions de l’actualité internationale que Paul Greengrass. Témoin des tensions de notre temps, il a déjà traité de l’Irlande du Nord (Bloody Sunday, 2002), du terrorisme (United 93, 2006), de l’invasion de l’Irak par l’Empire (Green Zone, 2010), tout en contribuant à la métamorphose du film d’espionnage musclé (The Bourne Supremacy, 2004, puis The Bourne Ultimatum, 2007). A cet égard, il est, aux côtés de Kathryn Bigelow, un des rares réalisateurs capables de sublimer la réalité – quitte à s’en éloigner – pour la présenter au public occidental et lui faire toucher du doigt des événements, des enjeux ou des ambiances. En 2013, son adaptation du livre de Richard Phillips, A Captain’s Duty: Somali Pirates, Navy SEALs, and Dangerous Days at Sea (publié en 2010) constitue ainsi une nouvelle étape, plus que cohérente, dans une filmographie déjà remarquable.

A Captain's Duty Captain Phillips

Captain Phillips a été filmé en partie caméra à l’épaule, un procédé qui est désormais la marque de fabrique de Greengrass. Ce choix permet de suivre au plus près les personnages, de scruter leurs visages, et autorise aussi bien l’exploration d’un porte containers géant, le Maersk Alabama, que celle du poste de commandement d’un destroyer ou d’un canot de survie. Tout ici, en effet, ou presque, se passe en mer, et le cinéaste ne perd pas de temps. Ce n’est, de toute façon, pas dans ses habitudes.

Comme souvent chez Paul Greengrass, il est d’abord question de lutte, d’un affrontement de volontés entre des individus aux buts contradictoires, voire franchement hostiles. A Derry, il s’agissait de décrire le choc entre des manifestants irlandais et les parachutistes britanniques – et comme à Bagdad on y voyait une situation irrémédiablement basculer. A Berlin ou Moscou, on assistait (notamment) au choc entre Jason Bourne et la CIA et dans United 93 on contemplait, impuissants, le combat à mort entre les pirates de l’air d’Al Qaïda et les passagers du Boeing détourné.

United 93

Captain Phillips constitue, d’ailleurs, une nouvelle exploration, à la fois du film de pirates et du huis clos. Les navires y remplacent les avions et les pêcheurs y succèdent aux jihadistes, mais on reste dans la logique de la rencontre, incroyablement brutale, entre deux projets antagonistes. En quelques minutes, et selon un procédé classique maintes fois vu et ici parfaitement maîtrisé, le cinéaste plante le décor.

D’un côté, un Américain bien tranquille, vivant en banlieue, en famille, s’inquiétant pour ses enfants et partant à Oman prendre le commandement d’un navire géant dont la destination est Mombasa (Kenya). De l’autre, des pêcheurs somaliens devenus pirates et cherchant, eux aussi, à assurer leur subsistance. On ne saurait imaginer univers plus éloignés, et pourtant des préoccupations voisines (gagner sa vie, élever les enfants) les font évoluer sur des trajectoires en apparence parallèles, ou du moins comparables. Richard Phillips n’a manifestement pas envie de longer les côtes somaliennes, et pourtant il va devoir le faire car telle est la mission confiée par l’armateur. Muse, le chef des pirates, n’a guère envie d’aborder l’Alabama, mais il va devoir le faire car telle est la mission imposée par ses commanditaires.

A la différence de Kaprigen (Hijacking), le film du cinéaste danois Tobias Lindholm sorti en 2012, Captain Phillips ne quitte jamais les côtes somaliennes. Greengrass ne s’intéresse qu’à l’action, et il délaisse d’autant plus aisément les familles des marins capturés ou la question d’une éventuelle rançon qu’il ne saurait y avoir de négociations avec les pirates. La doctrine américaine est bien connue, et dès la capture du navire on sait qu’une intervention armée va avoir lieu.

Il ne s’agit pourtant pas d’un film de guerre, ou même d’un thriller. Les scènes d’action sont rares, et comme dans Zero Dark Thirty l’issue est brutale et rondement menée. On est bien plus dans le registre du survival movie mettant en scène un héros ordinaire et désormais solitaire, séparé du reste de ses compagnons et en butte à un ennemi que, pour une fois, il comprend.

N’en déplaise, en effet, à certains critiques qui jugent avant d’avoir vu, Captain Phillips n’est aucunement un film raciste, et les pirates somaliens, à la différence des combattants anonymes de Black Hawk Down (Ridley Scott, 2002), ont des noms, des visages et des personnalités. On connaît également leurs motivations, et elles ne semblent, hélas, absurdes ni aux spectateurs ni au capitaine Phillips, remarquablement interprété par Tom Hanks. Face à lui, Barkhad Abdi, dont c’est le premier rôle, est stupéfiant. Sa réplique improvisée, I’m the captain, now, lui a même valu une nomination aux Oscars.

Evitant les scènes lourdement psychologiques, le cinéaste dresse des portraits intéressants de ses personnages, mais l’important est manifestement ailleurs. Capturé sur navire géant, prisonnier de la passerelle, le capitaine Phillips, piégé par les pirates, passe une partie du film dans le canot de survie. Il passe presque de l’infiniment grand à l’infiniment étroit. Cet espace extrêmement confiné devient une prison pour tous ceux qui y sont, tandis que se prépare l’inexorable intervention des forces spéciales, dont on mesure, sans jamais s’y attarder, la technicité et la rapidité. La scène qui montre le négociateur des SEALs dérouler le pédigrée complet des pirates est, à cet égard, une sacrée démonstration. Elle rappelle que l’Empire connaît très bien bien la région et possède des capacités de recueil de renseignement unique au monde.

C’est là, dans cet univers de puissance militaire et technologique, que la caméra de Greengrass est la plus à l’aise. Comme dans United 93, elle suit les ordres, observe les officiers prendre des décisions, accompagne les préparatifs. Trois navires de la Navy suivent la minuscule embarcation, dont le porte-hélicoptères d’assaut USS Boxer (LHD-4), et la détermination impériale est sans ambiguïté. Le Maersk Alabama est le premier navire américain capturé par des pirates depuis plus d’un siècle, et l’affront va donc être lavé. Il n’est, de plus, pas question une seconde qu’un otage soit détenu en Somalie.

Le capitaine Phillips comprend rapidement ce qui est en train de se jouer, et il sait que sa vie ne pèsera pas face à la volonté de son pays de ne pas transiger. Sans être une oeuvre de propagande, le film n’en dépeint pas moins, en effet, une organisation sans faille, en apparence invincible et capable de projeter en quelques heures en pleine mer des commandos pour sauver un seul homme et éliminer autant d’ennemis qu’il le faudra. Paul Greengrass est le cinéaste de la force armée, de la violence professionnelle, de la volonté inébranlable. Il sait, malgré tout, éviter les caricatures, et l’effondrement de son personnage principal, à l’infirmerie du bord, prouve qu’il ne filme pas que des rocs.

S’achevant sur l’arrestation du pirate survivant, Muse, presque hagard devant tant de luxe et de puissance, Captain Phillips décrit, en réalité, la confrontation d’une superpuissance et de va-nu-pieds qui ont osé la défier. Face à eux, l’Empire, fort logiquement, montre, plus que sa force brute, sa supériorité matérielle. Il pourchasse et neutralise, mais prend soin de lire les droits au survivant des barbares puisqu’ils n’étaient, après tout, que des pillards incapables de formaliser ou de verbaliser un projet politique hostile. On comprend pourquoi, à plusieurs reprises, les pirates prennent soin de préciser qu’ils n’appartiennent pas à Al Qaïda. Il y a des mots qui fâchent.

A l’ouest, le relief dessinait de petites ravines et des parois rocheuses entremêlées, vers la Little Big Horn.

Genre majeur du cinéma occidental, le western a connu bien des vies, du classicisme le plus élégant au réalisme le plus cru, en passant par la parodie, les drames intimistes personnages ou les fresques grandioses, etc. Certains de ces films, parfois tournés dès les débuts du cinéma, se sont imposés comme des chefs d’œuvres immortels, réalisés par les plus grands, comme Howard Hawks, Raoul Walsh, Michael Curtiz, John Ford, Anthony Mann,  Sergio Leone, Sam Peckinpah, Clint Eastwood, Richard Brooks, Michael Cimino ou John Huston.

On ignore cependant souvent, en Europe, que le western, avant d’être un genre cinématographique, a été nourri par des milliers de romans et de comics, et que de grands auteurs s’y sont illustrés. Elmore Leonard, mort le 20 août dernier, n’était ainsi pas seulement le prolifique auteur de polars réjouissants, adaptés par Quentin Tarantino (Jackie Brown, 1997), Steven Soderbergh (Out of Sight, 1998), Barry Sonnenfeld (Get Shorty, 1995) ou F. Gary Gray (Be Cool, 2005). Il était d’abord un auteur de westerns, à l’origine de plusieurs classiques décrivant la conquête de l’Ouest sauvage : L’Homme de l’Arizona (Bud Boetticher, 1957), 3h10 pour Yuma (Delmer Daves, 1957, puis James Mangold, 2007), Hombre (Martin Ritt, 1967), ou Valdez (Edwin Sherin, 1971).

3h10 pour Yuma

Moins connu en France qu’Elmore Leonard, Ernest Haycox est considéré aux Etats-Unis comme un des écrivains les plus importants du genre, et les adaptations de ses romans comptent parmi les plus grands titres du western classique : La Chevauchée Fantastique (John Ford, 1939), Pacific Express (Cecil B. DeMille, 1939) ou Le Passage du Canyon (Jacques Tourneur, 1946).

En 1952, alors qu’il ne travaille plus pour la MGM, Roy Howland, un vétéran d’Hollywood spécialisé dans les séries B, réalise pour le compte de la société de William Cagney Bugles in the Afternoon (Les Clairons sonnent la charge) à partir du roman de Haycox, publié en 1944. Sans grand relief, le film ne rend pas hommage au livre, que les éditions Actes Sud viennent de publier dans leur nouvelle collection L’Ouest, le vrai sous son tire original : Des clairons dans l’après-midi.

Bugles in the Afternoon Des clairons dans l'après-midi

A l’instar de Bertrand Tavernier, qui dirige cette collection et qui a écrit une postface au roman, j’ai été subjugué par ce récit. Centré sur l’itinéraire d’un homme complexe, ancien officier pendant la guerre de Sécession qui s’engage dans le 7e de Cavalerie dirigé par le lieutenant-colonel Custer, le roman est l’occasion de présenter quelques personnages passionnants et de les faire converger vers la bataille de Little Bighorn, les 25 et 26 juin 1876.

Combat mythique entre les Tuniques bleues et un rassemblement de Sioux lakotas et de Cheyennes, Little Bighorn est une défaite cinglante pour l’armée des Etats-Unis, qui y perd plus de 250 hommes, dont Custer lui-même. La bataille est encore abondamment étudiée aux Etats-Unis, même si elle n’est connue par chez nous que via le cinéma ou la télévision.

Habilement, Haycox a choisi de nous décrire la marche à la guerre puis la fameuse défaite du point de vue de ses participants, sans jamais tomber dans la défense d’un certain héroïsme colonial ou au contraire la dénonciation stérile des menées militaires américaines. Dans un style d’une admirable sobriété, et dans le même temps très élégant, l’auteur s’attache à la fois à des études de personnalités et à la description, en toile de fond, de la vie sur la Frontière et de la guerre contre les Indiens des Plaines.

On a tendance, en effet, à oublier que toute l’épopée artistique du western, au cinéma, à la télévision ou dans la littérature, est d’abord le récit d’une conquête coloniale brutale, impitoyable, et de l’installation chaotique d’une société blanche sédentaire dans d’immenses territoires sillonnés pendant des siècles par des nomades. Dans ces espaces vides, qui donnèrent le vertige aux expéditions espagnoles qui s’y aventurèrent en provenance d’Amérique centrale, les colons américains affrontent, en plus des tribus qu’ils chassent, une nature extrême, infiniment hostile, dépourvue de la moindre infrastructure.

Le western est donc aussi cela : la chronique de ces étés torrides, de ces hivers interminables, de ces plantes vénéneuses, de la faiblesse numérique de l’occupation humaine, de ces mois d’isolement, et aussi de la vie de ce monde interlope, sur la Frontière. Les garnisons s’y installent, avec femmes en enfants, entourés de villages et de commerces, et on pense aux place fortes romaines sur le limes. On y trouve des aventuriers, des bordels, des trafiquants qui alimentent les tribus en armes, des représentants de Washington incapables de faire régner l’ordre et la loi, et la lutte, maintes fois relatée, entre riches et pauvres.

Cette société violente, qui tente de dompter son environnement, vit dans la menace permanente des raids des tribus spoliées et compte sur les unités de l’armée fédérale pour imposer la paix, quitte à participer à une entreprise génocidaire.

Haycox, qui a écrit ce roman pendant la Seconde Guerre mondiale, ne se laisser aller à aucune facilité patriotique, à aucun réflexe cocardier. Il y montre des officiers talentueux ou médiocres, des soldats épuisés pas systématiquement héroïques, des morts idiotes, des erreurs tactiques, et il ne cache rien de l’ampleur de la défaite subie par le 7e de Cavalerie de Custer. La plupart des commentateurs s’accordent d’ailleurs pour estimer que le récit des combats livré par Haycox figure parmi les meilleures descriptions disponibles de la bataille. L’auteur, se tenant à distance du mythe, prend soin de se concentrer sur d’autres actions que celles de Custer, dont, de toute façon, on connaît le sort.

Drame intimiste, triangle amoureux tragique, Des clairons dans l’après-midi est donc également un instantané de ce moment où, défié par les Sioux et les Cheyennes, l’Empire lance une nouvelle grande campagne qu’il n’est sans doute pas absurde de qualifier de contre insurrectionnelle. Face à un ennemi insaisissable, qui lutte non plus pour sa liberté mais contre son anéantissement, dans des territoires immenses – et grandioses, l’armée américaine poursuit l’impitoyable conquête de son hinterland.

Plus d’un siècle plus tard, et malgré le réveil des nations amérindiennes et la prise de conscience du génocide, le western reste comme une page de gloire de l’histoire américaine, et ça n’est pas le moindre des paradoxes pour un monde occidental que ne cesse d’expier son histoire. Il faut, une fois de plus, admettre que les conditions dans lesquelles nos Etats s’établissent ne souffrent aucune discussion. La lucidité avec laquelle Ernest Haycox, qui ne fait jamais parler les Sioux, décrit la brutalité de la conquête de l’espace intérieur américain n’est pas la moindre des qualités d’un livre absolument remarquable.

A l’affût sous les arbres, ils auraient eu leur chance, seulement de nos jours il y a de moins en moins de techniciens pour le combat à pied, l’esprit fantassin n’existe plus. C’est un tort.

Le colonel Goya n’est pas seulement un soldat. Produit de l’université, il est aussi un auteur reconnu, un écrivain récompensé, le tôlier du blog de référence La voie de l’épée – et un membre émérite de l’Alliance géostratégique, ce qui n’est évidemment pas la moindre de ses qualités.

Cette double compétence de combattant et de penseur en fait un acteur rare, voire unique, de la scène intellectuelle française étudiant la guerre, peuplée en majorité d’universitaires consacrant leurs travaux aux conflits armés sans les avoir vécus, et de militaires faisant le récit, parfois brillant, parfois convenu, des opérations qu’ils ont menées ou auxquelles ils ont participé.

Déjà auteur de plusieurs ouvrages salués pour leur apport et leur rigueur, Michel Goya poursuit son exploration de la guerre et livre, dans Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail (Taillandier, 2014), un texte passionnant qui confronte le lecteur aux réalités les plus concrètes du combat d’infanterie.

Sous le feu.

En un peu plus de 250 pages, l’auteur, dans le style sobre auquel il nous a habitué, sans jamais se perdre dans de pénibles digressions tactiques ou de lourdes considérations techniques (« Mon M-4 est bien meilleur que mon G-36 qui est bien plus lourd que mon épluche patate mais moins pratique pour faire des frites »), entreprend de décrire le combat, ses différentes phases, ses conséquences physiques, la peur, le bruit, la sidération ou l’extrême concentration. Multipliant les citations d’études comme celles de récits anciens, il approfondit ainsi les travaux lancés depuis longtemps par, notamment, John Keegan, et place le lecteur au plus près du terrain. Dense, précis, son texte n’est jamais une apologie de la violence, mais il ne cache, pour autant, rien de la profondeur de la vocation de son auteur pour le métier des armes.

Sous le feu apparaît ainsi comme un livre très personnel. Les réflexions de Michel Goya, qui fait appel à la sociologie comme aux mathématiques ou à la médecine pour expliquer les phénomènes qu’il décrit, apparaissent comme la marque d’une quête intérieure. En étudiant le combat dans ce qu’il a de plus physique, en s’attardant sur les super combattants comme sur les anonymes, en écrivant qu’il n’a jamais rien ressenti en tuant un ennemi, le colonel Goya nous livre, non pas sa vérité, mais les conclusions auxquelles il est parvenu en s’observant et en sondant sa carrière.

Loin des clichés véhiculés par les mythomanes ou les antimilitaristes qui font le charme des réseaux sociaux, son livre est une somme, remarquable, qui offre l’opportunité de regarder et de comprendre le champ de bataille et ceux qui y évoluent. En ce sens, cet ouvrage s’impose déjà comme un texte indispensable, à faire lire à tous ceux qui entendent pratiquer le métier des armes, et plus encore à ceux, philosophes omniscients ou politiciens de seconde zone, qui se piquent de commenter les affaires de défense.

Comme à son habitude, Michel Goya agrémente également son propos de quelques réflexions bien senties. Sa présentation des « opérations de maintien de la paix » devrait être méditée en haut lieu – elle ne le sera évidemment pas – et elle contient cette remarque, terrible, sans nul doute tirée d’une expérience personnelle :

Le succès est le père du succès et il est obtenu par des hommes. Leur proposer uniquement le risque sans la possibilité de vaincre, c’est faire du bruit avant l’humiliation finale.

Ouvrage personnel, donc, presqu’intimiste, Sous le feu est aussi l’occasion de rappeler quelques vérités douloureuses, qui n’ont rien à voir avec un quelconque corporatisme mais rappellent que la possession d’une armée entrainée et équipée n’est pas un simple atout parmi d’autres mais simplement une des conditions de la souveraineté :

On se trouve dans cette configuration inédite d’un effort de défense qui se réduit depuis 1990 (depuis cette période, les dépenses de l’Etat ont augmenté de 80%, le budget de la défense de 1%) alors même que les engagements et les pertes augmentent.

En décrivant le combat, les corps mutilés, la peur, le courage, et la technicité tactique, le colonel Goya rappelle, sans doute crûment pour ceux qui entendent gérer une armée comme des stocks alimentaires et ne tolèrent pas les divergences de vue, qu’une nation et un Etat ne peuvent vivre que grâce au sacrifice de certains. Que ceux-ci soient des héros, des psychopathes ou des individus banals importe finalement peu, du moment qu’on admet la nécessité de leur existence au sein de la communauté nationale.

Dog One is open

Génie du cinéma de divertissement, réalisateur capable de créer des personnages de légende, Steven Spielberg s’est imposé comme l’incarnation d’un certain cinéma américain, revisitant les mythes fondateurs de la nation, alternant œuvres graves et comédies, touchant à tous les genres avec bonheur. Je ne suis pourtant pas, à proprement parler, un admirateur sans nuance de Spielberg. Parfois pompier, parfois tenté par les effets faciles et victime d’un certain goût pour le pathos, il a pu se laisser aller à commettre quelques œuvres larmoyantes ou commerciales, mais son apport au cinéma reste majeur.

Régulièrement, il a ainsi su se sublimer pour réaliser des films qui sont autant de dates dans l’histoire. Il est, évidemment, inutile de revenir sur Duel (1971), le mythique téléfilm, et c’est à regret que je ne vais pas m’attarder sur Jaws (1975), géniale interprétation de la trame du western : un homme seul défend sa communauté, isolée, contre un prédateur extérieur, malgré les doutes et/ou la lâcheté des édiles, en compagnie de deux hommes improbables et parvient à surmonter sa peur, entre High Noon (Fred Zinnemann – 1952) et Rio Bravo (Howard Hawks – 1959).

Jaws

Sans jamais prétendre à des œuvres d’une grande tenue artistique, Spielberg, qui ne se place pas sur le même plan que Francis Ford Coopola ou Akira Kurosawa, a, tout au long de sa filmographie, fait franchir des étapes au cinéma de genre. En 1998, alors qu’il ne s’est jamais vraiment intéressé à la chose militaire, et a même réalisé, avec 1941 (1979) une réjouissante comédie parodique, il s’attaque à une des pages les plus mythiques de l’histoire américaine contemporaine, le débarquement allié en Normandie en réalisant Saving Private Ryan.

Saving Private Ryan Il faut sauver le soldat Ryan

La tâche est ardue, et chacun a en mémoire la fresque sortie en 1962 et réalisée par Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, Gerd Oswald et Darryl F. Zanuck. Le film de Spielberg n’a rien à voir, et plus rien ne sera comme avant lorsque sa propre vision du D-Day sortira.

The Longest Day The Longest Day 1

Alors que le film de 1962 visait à couvrir l’ensemble du débarquement, des casernements anglais à la Pointe du Hoc en passant par les chalands et les bunkers, celui de Spielberg choisit une approche à hauteur d’hommes, loin des doutes du haut commandement allié et des erreurs allemandes. C’est la guerre, filmée dans le sable mouillé, dans sa terrible violence, qui nous est montrée. Après un prologue un peu théâtral filmé dans le cimetière américain d’Omaha – un lieu qui m’étreint à chaque fois que je foule ses travées, le cinéaste nous place dans une péniche de débarquement. Vingt-cinq minutes plus tard, c’est hagard, écrasé, que le spectateur peut reprendre son souffle.

Par son ampleur, par sa précision, par sa virtuosité, par ce qu’elle montre, la scène de débarquement est unique. Elle définit un nouveau standard, et certains de ses procédés seront repris plus tard, par d’autres, comme autant d’hommages. Qu’on pense, par exemple, aux combats filmés par Peter Weir dans Master and Commander (2003) ou à ceux de Black Hawk Down (2002) un des derniers bons films de Ridley Scott.

En 1995, dans Heat, Michael Mann avait filmé la plus exceptionnelle fusillade de l’histoire du cinéma, aboutissement de décennies d’expérimentations (cf., notamment, la première scène de The Wild Bunch, de Sam Peckinpah, en 1969). En 1998, Spielberg fait de même, et nous ensevelit sous les images, les sons, les impressions. Le spectateur, un peu comme le soldat– et je prie ici les militaires de pardonner cette audacieuse comparaison – est pris dans un tourbillon d’informations, de sensations : le bruit des impacts sur les corps, l’eau et le sang mêlés, la pluie de balles, les explosions incessantes, les blessures épouvantables, et la nécessité d’avancer, de se mettre à l’abri, de progresser. Spielberg filme ça comme jamais personne avant lui ne l’a fait, reproduisant la violence extrême sans jamais devenir racoleur, et sa mise en scène est d’une virtuosité rarement atteinte. Il prouve, d’ailleurs, qu’il est aussi un excellent technicien, utilisant au mieux les avancées les plus récentes de son art.

Passée cette scène, qui ne nous cache rien des exécutions de prisonniers allemands ou de la peur de soldats qui n’ont rien de héros sans peur, le film peut enfin commencer et prendre un rythme bien plus classique, presque familier. Car Spielberg, là encore, revisite ses classiques. Saving Private Ryan, en effet, adopte la forme de la quête, réunissant un groupe d’hommes, tous différents, tous dotés de talents particuliers, tous unis par la commune confrontation au danger, partis en territoire inconnu chercher, non pas un objet magique, mais un autre homme, que le commandement militaire américain veut sauver.

Oh God help me

Constituée d’une poignée de combattants aguerris choisis au sein d’une compagnie de Rangers, nos personnages sont, habilement campés par le scénariste Robert Rodat, tous des Américains « typiques » – à supposer qu’il en existe : citadins ou campagnards, juifs ou chrétiens, anglo-saxons ou originaires d’Italie, ils sont l’Amérique rêvée luttant contre l’Allemagne nazie, parfois grandes gueules parfois discrets, courageux mais pas intrépides. Chacun peut y retrouver un personnage de prédilection, et la distribution, exemplaire, est menée par Tom Hanks et Tom Sizemore, impeccables dans des rôles qui les marquent à jamais.

Cette équipe, menée par un officier admiré et un sergent, dur à cuire comme il se doit, s’enfonce donc dans la Normandie en guerre pour extraire de cet enfer un autre Américain, solide jeune homme natif de l’Iowa qui refusera finalement de quitter son poste.

Matt Damon

Comme dans toute quête qui se respecte, les épreuves et les péripéties vont se multiplier, avec ou sans civils français, dans les ruines de villages, dans le bocage, jusqu’à une bataille finale que le capitaine Miller perçoit, avant même qu’elle ne débute, comme un Alamo. Cette progression vers l’objet de la quête, le soldat Ryan, permet au cinéaste de présenter le drame des largages de paras, de mettre en scène des cas de conscience, de faire évoluer ses personnages. Il n’y a rien de novateur dans cet ensemble cohérent, mais la qualité de la mise en scène permet de rendre hommage à ceux que Michel Goya qualifie d’hommes ordinaires accomplissant des choses extraordinaires.

Cette quête s’achève par une victoire tragique, par le sacrifice de quelques héros malgré eux, au profit d’un homme seul, qui aura donc à cœur de mériter cette vie. Quête, ode morale, portrait de groupe, film d’action, Saving Private Ryan s’achève par les témoignages, bien inutiles, de familles ayant perdu des proches dans la guerre, et on a alors la désagréable impression que Spielberg a découvert en réalisant son chef d’œuvre que l’Amérique avait donc connu la guerre, la douleur, l’angoisse. Cette fausse note n’enlève rien, cependant, à la force d’un monument, indépassable, que complètera à sa façon, la même année, Terence Malick avec The Thin Red Line, remarquable œuvre intimiste, méditation philosophique, située loin d’Omaha Beach, à Guadalcanal.

You’re not afraid of the dark, are you?

Un an après le déclenchement audacieux et précipité de l’opération Serval au Mali contre AQMI et ses alliés, on se bat encore dans le pays. Tenez, pas plus tard que le 23 janvier dernier, des affrontements ont encore eu lieu entre nos soldats et des jihadistes au nord de Tombouctou, une dizaine de ces derniers restant sur le carreau. Bon, en même temps, on ne va pas pleurer non plus. Sur le terrain, les découvertes d’IED se font, par ailleurs plus nombreuses, sans doute les premières manifestations du retour du printemps, et certains responsables tremblent encore en pensant au convoi de l’armée togolaise qui n’a pas sauté sur la charge qui lui était destinée et qui, loué soit le Très haut, n’a pas détonné.

Autant dire que si l’intervention française a bien abouti au départ des groupes terroristes, et à la mort d’environ 700 de leurs membres, on est loin de leur éradication complète, appelée de ses vœux par le Président au mois de janvier 2013. En dépit de cette situation, il est cependant fermement conseillé de ne pas émettre de critiques ou de réserves, car la liberté d’expression en France ne concerne pas les affaires militaires, réservées à leurs seuls praticiens, priés de célébrer réglementairement les succès de la République. Toute manifestation s’éloignant de la ligne du Parti est défaitiste, contre-révolutionnaire et vendue à la main de l’étranger – et pas celui de Camus.

Il n’y a pourtant pas à rougir du bilan, que j’ai déjà évoqué à plusieurs reprises (ici), à commencer par la restauration de la souveraineté malienne. Il faut, sans doute, avoir l’âme d’un chef, un vrai, comme l’était le regretté Raoul Volfoni, pour ne pas s’arrêter aux détails insignifiants que sont la résurgence de la menace terroriste au Mali, la dégradation continue de la situation dans le grand sud algérien ou l’extrême fragilité du Niger.

Toujours chaleureux, un brin moqueurs, les jihadistes supposément vaincus ont même tiré une poignée de roquettes, dans la direction générale de mon bras, sur Gao alors que l’amiral Guillaud, le CEMA sur le départ, y effectuait sa tournée d’adieu, le 4 février. « Sans doute le nouvel an chinois », a-t-il peut-être commenté, lui qui avait estimé au mois de janvier 2013 que les jihadistes seraient « balayés en une semaine ». En Algérie, on aurait parlé de « terrorisme résiduel ». Simple question de vocabulaire, me direz-vous avec raison.

Victorieux en Libye en 2011, victorieux au Mali en 2013, donc, Guillaud l’Africain, dont on trouve déjà le profil sur des bas-reliefs à Carthage ou Leptis Magna, a récemment déclaré qu’une intervention armée dans le sud libyen contre les groupes jihadistes qui y ont trouvé refuge pourrait bien être nécessaire. Rapidement corrigée par le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, cette déclaration a reçu un écho assez large, jusqu’au Niger. Le ministre nigérien de l’Intérieur, Massoudou Hassoumi, a ainsi demandé, lui-même en personne, une intervention en Libye pas plus tard qu’hier, quelques jours après les déclarations du DNI impérial, James Clapper, devant le Congrès, comparant le pays à un « incubateur jihadiste ». J’ajoute, car je suis taquin, que le même Clapper a proposé à notre ministre de la Défense de devenir « analyste Sahel ». J’en ai conclu avec mon habituelle finesse qu’un analyste de l’Empire pouvait donc, selon le bon vieux principe de réciprocité, devenir ministre de la République, mais j’en étais déjà convaincu, à dire vrai.

Soyons juste, l’idée d’aller lâcher quelques GBU, plus ou moins discrètement, en Libye est dans l’air depuis des mois. Il se murmurait dès cet été que les petits gars du CPCO étaient devenus de vrais spécialistes de la géographie de la zone, et les chasseurs stationnés au Tchad semblent effectuer d’attentives reconnaissances de la frontière sud de la Libye, histoire de prévenir des infiltrations vers le Niger.

La Libye, qui n’a plus grand chose d’un Etat (et merci de m’épargner les foutaises sur les avantages supposés du régime Kadhafi, qui n’avait rien d’un Etat moderne et ne fonctionnait pas), est en train de s’effondrer sur elle-même, et on y trouve tout un tas de charmants garçons, à commencer par Mokhtar Belmokhtar, l’homme qui a promis de nous refaire le coup d’In Amenas et qui a déjà frappé Arlit et ses mines. Autant dire qu’il existe pas mal de bonnes raisons de faire une visite de courtoisie dans le sud de la Libye.

Il existe, hélas, un certain nombre d’excellentes raisons de ne pas y aller. En premier lieu, même si ça peut sembler un détail pour l’arrogante puissance mondiale que nous sommes, la Libye est encore un Etat souverain, aux frontières garanties, et il va être délicat de débarquer avec armes et bagages sans avoir été invité. Ensuite, et malgré son efficacité et son courage, on voit mal comment l’armée française, engagée au Mali et en RCA, épuisée, mal équipée, au moral chancelant et au budget, comment dire, contraint, pourrait se lancer dans une nouvelle folle équipée dans les sables libyens. Peut-être M. Le Drian, s’il renonce finalement à son emploi d’analyste en Virginie occidentale (notez bien que, moi, je peux me libérer), rêve-t-il d’un nouveau serment de Koufra devant les décombres d’une colonne de pick-ups ravagée par nos Rafale et autres Tigre. Allez savoir.

Par ailleurs, il n’est sans doute pas si pertinent d’étirer à l’infini notre dispositif africain, même en voie de réorganisation, et de faire le coup de feu dans une région que l’on sait incontrôlable, à la poursuite d’un ennemi d’autant plus insaisissable qu’il s’adapte plus vite que nous et qu’il compte bien plus d’alliés que nous. Avec qui, en effet, se lancer dans l’aventure ? Avec l’Union européenne, dont on mesure chaque jour la puissance et la solidarité ? Avec l’OTAN ? Avec l’Union africaine, dont les contingents déployés au Mali ne sont pas d’une grande efficacité ? Avec des amis serviables, dont le Tchad ? Avec l’Empire, dont on dit que les forces spéciales seraient déjà à la manœuvre ?

Les points d'appui français en Afrique

Les jihadistes, eux, pourront compter sur l’amitié indéfectible des mouvements jihadistes locaux comme sur celle des mouvements qui chérissent le nom de la France, en Egypte, en Algérie, au Liban, au Yémen. Je ne vais pas vous refaire le coup du jihad glocal, ça en agace, et c’est vraiment pas mon genre, ah ça non.

Courir après des jihadistes pour les dézinguer ne manque pas d’attrait, je suis le premier à le reconnaître, mais encore faut-il s’en donner les moyens et ne pas rater le coche. Toujours sans drones de combat, et donc incapable d’exercer une pression permanente sur l’adversaire, la France n’est pas en mesure de déclencher, seule, une traque agressive. On le déplore, mais c’est comme ça. Envisager de poursuivre l’ennemi presque un an après sa fuite révèle, par ailleurs, les impasses stratégiques de l’opération Serval. La dispersion des jihadistes, en particulier vers les zones les plus instables, ne devrait pas être une surprise, mais on sait à quel point nos responsables sont méfiants à l’égard des porteurs de mauvaise nouvelle. Mieux vaut les courtisans, c’est plus reposant – jusqu’au moment où l’ennemi fait irruption dans votre ambassade. Du coup, faut-il les actuelles déclarations des uns et des autres comme la répétition de l’automne 2012, quand une opération au Mali était évoquée avec insistance, mais sans cohérence, par nos chefs ? Ou faut-il simplement comprendre que la réalité est en passe de s’imposer ?

De tout cela je retire la modeste satisfaction de voir enfin mon pays mener une guerre contre le jihadisme après avoir, pendant près de vingt ans, obstinément refusé de lire les intentions de l’ennemi et avoir écouté les remarques imbéciles de responsables d’un autre temps, niant l’existence d’Al Qaïda, attendant les T-80 à Fulda et les Typhoon à Brest et ne voyant dans les jihadistes que des adolescents psychologiquement perturbés. On les lit encore parfois dans la mauvaise presse, et il serait sans doute plus pertinent pour nos chefs de lire de pseudos experts autoproclamés, comme, par exemple, J.M Berger, voire même, horreur, quelques auteurs français.

Moi, si je devais résumer ma vie, aujourd’hui, avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres.

Depuis quelques jours, on serait presque tenté d’arrêter de compter les cadavres en Egypte. Rien que le 24 janvier, par exemple, quatre attentats ont été commis au Caire. Le lendemain, 25 janvier, 3e anniversaire de la révolution, trois autres explosions ont retenti, tandis que manifestants et forces de l’ordre, ayant de toute évidence de sérieuses différences d’appréciation quant à la teneur de l’héritage révolutionnaire, s’affrontaient avec une violence rarement – mais déjà trop souvent – vue dans les rues égyptiennes. Au moins 49 personnes sont ainsi mortes en quelques heures, parfois victimes d’une police qui n’a rien perdu de son charme désuet, parfois prises à partie par une foule qui n’a plus rien de charmant mais évoque, terriblement, furieusement, des hordes haineuses de crétins fanatiques. Quand des milices favorables à un pouvoir militaire apparaissent, spontanément, on peut difficilement parler d’embellie.

Et pendant que la révolution égyptienne mourait doucement dans l’indifférence des chancelleries occidentales, la guerre continuait dans le Sinaï. Là, malgré plus de deux ans d’opérations de l’armée, de ratissages ratés en raids imprécis, l’Egypte ne parvient pas à enrayer la croissance d’une insurrection jihadiste qui ne cesse d’impressionner par son audace et sa technicité. On y dénombre plusieurs groupes, dont la Katibat Al Furquan, qui a revendiqué deux attaques contre des navires transitant par le Canal, ou Ansar Al Jihad, adoubé par Al Qaïda, ou al Salafiyya al Jihadiyya, ou, évidemment, la pointe de diamant du jihad égyptien, les exigeants esthètes d’Ansar Bayt Al Maqdis (ABM). Ceux-ci, malgré leur jeune âge, se sont d’ores et déjà imposés comme un mouvement à suivre de près. Leur bilan, en effet, parle pour eux : embuscades contre l’armée ou la police et attentats dans le Sinaï, attentats à l’ouest du Canal – 15 morts à Mansourah le 24 décembre, tentative d’assassinat du ministre de l’Intérieur le 5 septembre dernier et assassinat d’un de ses adjoints, le 28 janvier, etc. Des gars sérieux, on vous dit, qui se réclament d’Al Qaïda, ont été reconnus comme des frères par leurs camarades de jihad syrien, et manifestent bien des ambitions.

Ansar Bayt Al Maqdis

Tenez, pas plus tard que le 25 janvier, sans doute afin de célébrer dignement la révolution, les garçons d’ABM ont, sans prévenir, comme ça, abattu un hélicoptère militaire dans le Sinaï à l’aide d’un missile sol-air portable (MANPADS). Et comme pour ridiculiser un peu plus la glorieuse armée égyptienne qui affirmait que la perte du Mi-8 était un accident, ils ont revendiqué la chose, d’abord par un communiqué, puis par une vidéo.

(Supprimée par YouTube, la vidéo est visible chez Jihadology, ici)

Après cette vidéo, terrifiante, qui nous voit assister à la mort de cinq soldats, peut-être peut-on réévaluer notre jugement et comprendre la thèse de l’accident avancée par les autorités égyptiennes. Car il s’agit bien d’un accident, en effet, d’un terrible événement, imprévu, et, pour tout dire, d’un échec. L’hélicoptère abattu effectuait un vol de routine, à une altitude et une vitesse de routine, sans se douter le moins du monde que les terroristes présents dans la région possédaient des missiles sol-air en état de marche, et qu’ils savaient s’en servir.

La rumeur courait pourtant depuis des mois, et on sait, par exemple, que des missiles sol-air, aimablement fournis par l’Iran, sont présents à Gaza, tandis que d’autres sont dans les mains de groupes jihadistes en Syrie. Et sans doute est-il inutile de rappeler que près de 10.000 missiles sol-air portables ont quitté les arsenaux libyens lors de la révolution puis de l’intervention occidentale de 2011 et qu’on les cherche encore, dans toute l’Afrique et même ailleurs. Les spécialistes de Jane’s ont, pour leur part, diffusé une série de remarques techniques fort intéressantes.

La question de l’origine du missile utilisé ici est certes passionnante, mais il faut surtout s’intéresser au saut opérationnel qui vient d’être franchi. Les tirs de MANPADS hors des zones de guerre ne sont pas si courants, et ils sont, naturellement, un des principaux cauchemars des services de sécurité. On peut, d’ailleurs, consulter un rapport, perfectible, du Congrès impérial (téléchargeable ici) à ce sujet. En abattant un hélicoptère militaire, les jihadistes égyptiens viennent de lancer un message fort, aussi bien au Caire qu’à tous leurs petits camarades qui, dans la région, affirment détenir des armes identiques mais ne s’en servent pas.

Une vidéo d’AQMI, diffusée à la fin du mois d’octobre dernier, montrait un lanceur portable aux mains des jihadistes que la France tente d’éradiquer au Sahel. Quand on sait que plusieurs de ces engins ont été découverts en état de marche, dans le massif des Ifoghas, par nos troupes, et que l’armée algérienne effectue de temps en temps d’intéressantes saisies à la frontière libyenne, on est bien obligé, sinon de s’inquiéter, du moins d’être raisonnablement attentif à cette menace. C’est bien là notre drame, à nous autres, pseudos experts autoproclamés, de nous inquiéter pendant que tombent les hélicoptères.

« Fuck the police, for my dead homies/Fuck the police, for your freedom/Fuck the police, don’t be a pussy/Fuck the police, have some muthafuckin’ courage » (« Cop Killer », Body Count)

A l’heure où j’écris ces quelques lignes, quatre bombes ont déjà explosé au Caire, contre des bâtiments des services de police, causant la mort d’au moins 10 personnes (bilan encore incertain) et en blessant des dizaines d’autres. Il faut dire que la police égyptienne (attention : euphémisme) n’a pas très bonne presse.

Des rumeurs ont rapidement circulé quant à la responsabilité des petits plaisantins d’Anṣar Bayt Al Maqdis, les poètes du Sinaï, dont les communiqués sont recensés chez Jihadology. Je n’ai, pour ma part, pas encore vu de revendication officielle, mais la thèse est plus que crédible. Le premier attentat, spectaculaire, a été filmé par les caméras de surveillance, et les images montrent un véhicule piégé dont l’explosion, d’une respectable puissance – qui a d’ailleurs ravagé le musée d’art islamique tout proche – indique, sinon un déclenchement à distance, au moins un minutage.

Musée d'art islamique du Caire

Comme vous le savez, je vous dis tout ça en amateur, mais il ne me semblait pas qu’un si grand nombre d’attentats avait déjà été commis au Caire en si peu de temps. Nous ne sommes évidemment pas à Bagdad, mais il va désormais être difficile de nier, même pour un régime qui innove chaque semaine en matière de propagande, que tout est sous contrôle. A dire vrai, la menace jihadiste ne cesse de s’étendre, débordant de plus en plus régulièrement du Sinaï malgré les ratissages de l’armée égyptienne et prenant manifestement racine à l’ouest du Canal, dans les mégapoles égyptiennes.

Récemment adoubés par les jihadistes syriens – dont on mesure depuis le 3 janvier dernier le sens de la fête et du partage, les terroristes actifs dans le Sinaï profitent évidemment de la brutalité du régime pour intensifier leurs actions. On oublie trop souvent, d’ailleurs, de préciser que ces braves garçons, en guerre contre Le Caire, le sont également contre Tel-Aviv. Comme ses prestigieux homologues, AQMI, AQPA ou l’EIIl, et même le Jabhat Al Nusra, Anṣar Bayt Al Maqdis tente en effet de frapper deux pays en même temps, Israël et l’Egypte. Le projet national n’est qu’une composante d’un tout plus grand et plus ambitieux, mais voilà que je m’égare. L’âge, sans doute.

Higgins

Commis à la veille du 3e anniversaire d’une révolution qui semble déjà bien loin, ces attentats sont la poursuite de la réponse apportée par la mouvance jihadiste au putsch du 3 juillet 2013, puis au coup de force du 14 août suivant. Cette mouvance existait, évidemment, bien avant la révolution du 25 janvier 2011, mais elle a, sans surprise, et comme je n’ai cessé de l’écrire depuis plus de trois ans (ici), largement profité du désordre, de l’inexpérience, des calculs des uns et des autres et d’une crise socioéconomique sans issue pour prospérer.

Ayman Al Zawahiry, le bon docteur, l’avait bien dit, et la confiscation du processus démocratique par les généraux égyptiens lui a donné raison : la démocratie, pour les islamistes, est un piège. Ils ne sont pas seulement incapables de gouverner (ça, c’est plutôt moi qui le pense, pas Doc Ayman, le pauvre homme), ils sont condamnés à être renversés par un système qui, depuis les indépendances, contrôle l’appareil répressif et les combat. Le poids de l’Histoire, des intérêts et des réflexes, est ici trop important pour être négligé. J’ajoute, car, il n’est pas inutile de le préciser même si cela n’est pas l’objet de ma présente divagation, que la douloureuse expérience des Frères depuis 18 mois, au pouvoir puis en prison, est attentivement étudiée par leurs coreligionnaires, par exemple en Tunisie ou en Jordanie, qui en tirent d’enrichissantes conclusions sur la meilleure façon de gérer une situation ingérable.

La restauration en cours en Egypte, que j’évoquais ici et il y a quelques semaines, semble, de plus, oublier un détail : la Confrérie, pour la première fois de son histoire, a gouverné, et quand bien même elle l’a fait comme un manche, son éviction brutale n’a pu, à la fois, que confirmer aux jihadistes qu’ils avaient encore eu raison et conduire certains Frères à choisir la violence. De fait, il existe désormais en Egypte trois forces face à face : le pouvoir, les jihadistes, et certains cadres de la Confrérie décidés à lutter par tous les moyens. Vous comprendrez que la comparaison avec l’année 1992 en Algérie ne cesse de me hanter depuis des mois. Sans doute les autorités et les terroristes jouent-ils la montée aux extrêmes pour affermir leurs pouvoirs respectifs, mais tout cela semble bien hors de contrôle.

Ce passage à l’action violente d’une poignée de membres de la Confrérie pourrait expliquer pourquoi, parmi les 68 attentats recensés dans le pays depuis le mois de juillet 2013 certains ont été des succès opérationnels, manifestement réalisés par des professionnels, tandis que d’autres n’ont été que de médiocres expérimentations à peine dignes d’un apprenti chimiste. Il faut, sans doute, admettre qu’il existe actuellement en Egypte, aux côtés des groupes jihadistes bien connus, des cellules autonomes, et même un nouveau mouvement, baptisé, en toute simplicité, Brigades du Loup solitaire. Ces gars sont des artistes, et il aurait fallu leur confier la saison 3 de Homeland.

Les violences du jour interviennent donc dans un contexte qui ne cesse de se dégrader. Hier, 5 policiers ont été tués à un check point au sud du Caire, et l’ambiance est quand même largement plombée par le harcèlement dont sont victimes les journalistes dans la glorieuse Egypte postrévolutionnaire, ultranationaliste, capable de trouver des complots terroristes dans des pubs Vodafone, et dont certains vont même jusqu’à penser qu’elle est en train d’inventer un fascisme arabe qui promet déjà des développements fascinants.

D’ailleurs, l’approbation de la nouvelle constitution par 98,1% des votants la semaine dernière, lors d’un scrutin à la transparence discutable, a été, en réalité, un plébiscite pour le général Al Sissi, désormais assuré, sauf accident bête, de devenir le nouveau pharaon. Gouvernée par une armée qui, comme d’autres, ne lâche rien et veut croire que tout va redevenir comme avant, quand les pauvres ne la ramenaient pas et que les Frères écrivaient d’incompréhensibles commentaires du Coran dans des camps de concentration, l’Egypte a dépassé la croisée des chemins. La mouvance jihadiste y prospère, elle y recrute, et le moment approche où le pays va devenir une nouvelle étape du jihad tour, un nouveau foyer de violences sans fin. Vous avez aimé les tueries en Syrie, les carnages en Irak, les massacres en Algérie ? Vous allez adorer les boucheries en Egypte.