Si ça doit tomber comme à Stalingrad, une fois ça suffit. J’aime autant garder mes distances.

La doctrine américaine a changé, qu’ils disaient. Moitié moins de frappes que l’année dernière, c’est un signe, qu’ils se réjouissaient. Et toujours les mêmes foutaises, répétées comme un mantra, entre jeu de mots mille fois entendu (« La guerre des drones ») et abyssale ignorance aimablement relayée par Arte, décidément plus en pointe dans le domaine des arts vivants que de la guerre aérienne et condamnations morales à deux balles.

Nous avions été quelques uns, pourtant, à contester aussi bien les arguments idiots – car il y en a de fort pertinents, mais encore faut-il les chercher – que les conclusions hâtives quant à l’éventuel renoncement impérial à ses attaques contre les membres d’Al Qaïda. Déjà, au mois d’août 2013, tandis que des idiots, utiles ou pas, glosaient sans comprendre sur le Yémen et voyaient des complots quand il fallait contempler un échec, le discours du président Obama tenu au printemps précédent s’était estompé dans la poussière et la fumée des explosions de Hellfire.

L’insensée banalité des réflexions d’une poignée de stratèges de salon paraissait, désespérément, peser d’un plus grand poids que le travail d’auteurs autrement plus sérieux (parmi lesquels je ne me compte évidemment pas), et il était donc établi pour le plus grand nombre, à la fois que les drones révolutionnaient la guerre et que les Etats-Unis allaient y renoncer. La démonstration était même faite, une fois de plus, qu’une bêtise fausse répétée en boucle a plus de force qu’une vérité manifestement trop complexe pour être livrée au public, et finit même par s’y substituer.

Au Pakistan, soyons juste, il était manifeste, malgré la confirmation, aimablement fournie par Wikileaks, que les autorités d’Islamabad approuvaient officiellement mais en secret les frappes de l’Empire sur le TTP, le réseau Haqqani et les autres petits comiques du coin, que Washington avait levé le pied. Si on en croit le recensement scrupuleusement établi par les concepteurs de l’application Metadata, le dernier raid dans le pays daterait même du 25 décembre dernier. Difficile, dans ces conditions, de ne pas parler de pause.

Seulement voilà, la réalité est toujours différente de celle que décrivent les journalistes qui rédigent leurs articles avant de poser les questions, et qui, en tout logique, ne tiennent pas compte des réponses. Au Yémen, ainsi, les frappes aériennes n’ont jamais cessé, et elles prennent même, depuis quelques jours, une importance rarement vue. Pour une fois, sans doute occupé à nous expliquer comment la libération de nos quatre otages n’est qu’une vaste manœuvre présidentielle, aucun de nos amis bloggeurs omniscients ne s’est penché sur cet intéressant phénomène.

Il y aurait pourtant à dire. On pourrait, par exemple, rappeler que le 31 mars dernier le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi a publiquement salué les frappes américaines sur son territoire contre les cellules d’AQPA, sans s’attarder, évidemment, sur le fait anecdotique de savoir si elles étaient réalisées par des drones armés, des avions de combat ou des missiles de croisière. Sans doute par pudeur, il n’a même pas précisé que certains de ces raids étaient peut-être le fait de F-15S saoudiens, venus du grand voisin du nord, qui sait ce qu’il doit craindre du groupe jihadiste.

F-15S

Au moins 55 personnes ont été tuées par au moins 5 raids réalisés les 19 et 20 avril contre des bases d’AQPA, et plus que jamais Washington s’engage militairement au Yémen, au profit de Sanaa et d’autres Etats de la région, au Moyen-Orient comme dans la Corne, menacés par cette franchise d’Al Qaïda. Le recours massif à de telles actions confirme, de façon spectaculaire, que la doctrine n’a pas changé (« Hit them wherever we can »), ni même, peut-être, évolué, mais que simplement le contexte politique local pèse plus dans la prise de décision. Il ne s’agit donc pas de doctrine, mais des modalités de sa mise en œuvre, sans aucune remise en question des moyens.

Oui, je sais, tout cela est d’une ébouriffante subtilité.

I’m the captain, now.

Peu de cinéastes suivent d’aussi près les évolutions de l’actualité internationale que Paul Greengrass. Témoin des tensions de notre temps, il a déjà traité de l’Irlande du Nord (Bloody Sunday, 2002), du terrorisme (United 93, 2006), de l’invasion de l’Irak par l’Empire (Green Zone, 2010), tout en contribuant à la métamorphose du film d’espionnage musclé (The Bourne Supremacy, 2004, puis The Bourne Ultimatum, 2007). A cet égard, il est, aux côtés de Kathryn Bigelow, un des rares réalisateurs capables de sublimer la réalité – quitte à s’en éloigner – pour la présenter au public occidental et lui faire toucher du doigt des événements, des enjeux ou des ambiances. En 2013, son adaptation du livre de Richard Phillips, A Captain’s Duty: Somali Pirates, Navy SEALs, and Dangerous Days at Sea (publié en 2010) constitue ainsi une nouvelle étape, plus que cohérente, dans une filmographie déjà remarquable.

A Captain's Duty Captain Phillips

Captain Phillips a été filmé en partie caméra à l’épaule, un procédé qui est désormais la marque de fabrique de Greengrass. Ce choix permet de suivre au plus près les personnages, de scruter leurs visages, et autorise aussi bien l’exploration d’un porte containers géant, le Maersk Alabama, que celle du poste de commandement d’un destroyer ou d’un canot de survie. Tout ici, en effet, ou presque, se passe en mer, et le cinéaste ne perd pas de temps. Ce n’est, de toute façon, pas dans ses habitudes.

Comme souvent chez Paul Greengrass, il est d’abord question de lutte, d’un affrontement de volontés entre des individus aux buts contradictoires, voire franchement hostiles. A Derry, il s’agissait de décrire le choc entre des manifestants irlandais et les parachutistes britanniques – et comme à Bagdad on y voyait une situation irrémédiablement basculer. A Berlin ou Moscou, on assistait (notamment) au choc entre Jason Bourne et la CIA et dans United 93 on contemplait, impuissants, le combat à mort entre les pirates de l’air d’Al Qaïda et les passagers du Boeing détourné.

United 93

Captain Phillips constitue, d’ailleurs, une nouvelle exploration, à la fois du film de pirates et du huis clos. Les navires y remplacent les avions et les pêcheurs y succèdent aux jihadistes, mais on reste dans la logique de la rencontre, incroyablement brutale, entre deux projets antagonistes. En quelques minutes, et selon un procédé classique maintes fois vu et ici parfaitement maîtrisé, le cinéaste plante le décor.

D’un côté, un Américain bien tranquille, vivant en banlieue, en famille, s’inquiétant pour ses enfants et partant à Oman prendre le commandement d’un navire géant dont la destination est Mombasa (Kenya). De l’autre, des pêcheurs somaliens devenus pirates et cherchant, eux aussi, à assurer leur subsistance. On ne saurait imaginer univers plus éloignés, et pourtant des préoccupations voisines (gagner sa vie, élever les enfants) les font évoluer sur des trajectoires en apparence parallèles, ou du moins comparables. Richard Phillips n’a manifestement pas envie de longer les côtes somaliennes, et pourtant il va devoir le faire car telle est la mission confiée par l’armateur. Muse, le chef des pirates, n’a guère envie d’aborder l’Alabama, mais il va devoir le faire car telle est la mission imposée par ses commanditaires.

A la différence de Kaprigen (Hijacking), le film du cinéaste danois Tobias Lindholm sorti en 2012, Captain Phillips ne quitte jamais les côtes somaliennes. Greengrass ne s’intéresse qu’à l’action, et il délaisse d’autant plus aisément les familles des marins capturés ou la question d’une éventuelle rançon qu’il ne saurait y avoir de négociations avec les pirates. La doctrine américaine est bien connue, et dès la capture du navire on sait qu’une intervention armée va avoir lieu.

Il ne s’agit pourtant pas d’un film de guerre, ou même d’un thriller. Les scènes d’action sont rares, et comme dans Zero Dark Thirty l’issue est brutale et rondement menée. On est bien plus dans le registre du survival movie mettant en scène un héros ordinaire et désormais solitaire, séparé du reste de ses compagnons et en butte à un ennemi que, pour une fois, il comprend.

N’en déplaise, en effet, à certains critiques qui jugent avant d’avoir vu, Captain Phillips n’est aucunement un film raciste, et les pirates somaliens, à la différence des combattants anonymes de Black Hawk Down (Ridley Scott, 2002), ont des noms, des visages et des personnalités. On connaît également leurs motivations, et elles ne semblent, hélas, absurdes ni aux spectateurs ni au capitaine Phillips, remarquablement interprété par Tom Hanks. Face à lui, Barkhad Abdi, dont c’est le premier rôle, est stupéfiant. Sa réplique improvisée, I’m the captain, now, lui a même valu une nomination aux Oscars.

Evitant les scènes lourdement psychologiques, le cinéaste dresse des portraits intéressants de ses personnages, mais l’important est manifestement ailleurs. Capturé sur navire géant, prisonnier de la passerelle, le capitaine Phillips, piégé par les pirates, passe une partie du film dans le canot de survie. Il passe presque de l’infiniment grand à l’infiniment étroit. Cet espace extrêmement confiné devient une prison pour tous ceux qui y sont, tandis que se prépare l’inexorable intervention des forces spéciales, dont on mesure, sans jamais s’y attarder, la technicité et la rapidité. La scène qui montre le négociateur des SEALs dérouler le pédigrée complet des pirates est, à cet égard, une sacrée démonstration. Elle rappelle que l’Empire connaît très bien bien la région et possède des capacités de recueil de renseignement unique au monde.

C’est là, dans cet univers de puissance militaire et technologique, que la caméra de Greengrass est la plus à l’aise. Comme dans United 93, elle suit les ordres, observe les officiers prendre des décisions, accompagne les préparatifs. Trois navires de la Navy suivent la minuscule embarcation, dont le porte-hélicoptères d’assaut USS Boxer (LHD-4), et la détermination impériale est sans ambiguïté. Le Maersk Alabama est le premier navire américain capturé par des pirates depuis plus d’un siècle, et l’affront va donc être lavé. Il n’est, de plus, pas question une seconde qu’un otage soit détenu en Somalie.

Le capitaine Phillips comprend rapidement ce qui est en train de se jouer, et il sait que sa vie ne pèsera pas face à la volonté de son pays de ne pas transiger. Sans être une oeuvre de propagande, le film n’en dépeint pas moins, en effet, une organisation sans faille, en apparence invincible et capable de projeter en quelques heures en pleine mer des commandos pour sauver un seul homme et éliminer autant d’ennemis qu’il le faudra. Paul Greengrass est le cinéaste de la force armée, de la violence professionnelle, de la volonté inébranlable. Il sait, malgré tout, éviter les caricatures, et l’effondrement de son personnage principal, à l’infirmerie du bord, prouve qu’il ne filme pas que des rocs.

S’achevant sur l’arrestation du pirate survivant, Muse, presque hagard devant tant de luxe et de puissance, Captain Phillips décrit, en réalité, la confrontation d’une superpuissance et de va-nu-pieds qui ont osé la défier. Face à eux, l’Empire, fort logiquement, montre, plus que sa force brute, sa supériorité matérielle. Il pourchasse et neutralise, mais prend soin de lire les droits au survivant des barbares puisqu’ils n’étaient, après tout, que des pillards incapables de formaliser ou de verbaliser un projet politique hostile. On comprend pourquoi, à plusieurs reprises, les pirates prennent soin de préciser qu’ils n’appartiennent pas à Al Qaïda. Il y a des mots qui fâchent.

A l’ouest, le relief dessinait de petites ravines et des parois rocheuses entremêlées, vers la Little Big Horn.

Genre majeur du cinéma occidental, le western a connu bien des vies, du classicisme le plus élégant au réalisme le plus cru, en passant par la parodie, les drames intimistes personnages ou les fresques grandioses, etc. Certains de ces films, parfois tournés dès les débuts du cinéma, se sont imposés comme des chefs d’œuvres immortels, réalisés par les plus grands, comme Howard Hawks, Raoul Walsh, Michael Curtiz, John Ford, Anthony Mann,  Sergio Leone, Sam Peckinpah, Clint Eastwood, Richard Brooks, Michael Cimino ou John Huston.

On ignore cependant souvent, en Europe, que le western, avant d’être un genre cinématographique, a été nourri par des milliers de romans et de comics, et que de grands auteurs s’y sont illustrés. Elmore Leonard, mort le 20 août dernier, n’était ainsi pas seulement le prolifique auteur de polars réjouissants, adaptés par Quentin Tarantino (Jackie Brown, 1997), Steven Soderbergh (Out of Sight, 1998), Barry Sonnenfeld (Get Shorty, 1995) ou F. Gary Gray (Be Cool, 2005). Il était d’abord un auteur de westerns, à l’origine de plusieurs classiques décrivant la conquête de l’Ouest sauvage : L’Homme de l’Arizona (Bud Boetticher, 1957), 3h10 pour Yuma (Delmer Daves, 1957, puis James Mangold, 2007), Hombre (Martin Ritt, 1967), ou Valdez (Edwin Sherin, 1971).

3h10 pour Yuma

Moins connu en France qu’Elmore Leonard, Ernest Haycox est considéré aux Etats-Unis comme un des écrivains les plus importants du genre, et les adaptations de ses romans comptent parmi les plus grands titres du western classique : La Chevauchée Fantastique (John Ford, 1939), Pacific Express (Cecil B. DeMille, 1939) ou Le Passage du Canyon (Jacques Tourneur, 1946).

En 1952, alors qu’il ne travaille plus pour la MGM, Roy Howland, un vétéran d’Hollywood spécialisé dans les séries B, réalise pour le compte de la société de William Cagney Bugles in the Afternoon (Les Clairons sonnent la charge) à partir du roman de Haycox, publié en 1944. Sans grand relief, le film ne rend pas hommage au livre, que les éditions Actes Sud viennent de publier dans leur nouvelle collection L’Ouest, le vrai sous son tire original : Des clairons dans l’après-midi.

Bugles in the Afternoon Des clairons dans l'après-midi

A l’instar de Bertrand Tavernier, qui dirige cette collection et qui a écrit une postface au roman, j’ai été subjugué par ce récit. Centré sur l’itinéraire d’un homme complexe, ancien officier pendant la guerre de Sécession qui s’engage dans le 7e de Cavalerie dirigé par le lieutenant-colonel Custer, le roman est l’occasion de présenter quelques personnages passionnants et de les faire converger vers la bataille de Little Bighorn, les 25 et 26 juin 1876.

Combat mythique entre les Tuniques bleues et un rassemblement de Sioux lakotas et de Cheyennes, Little Bighorn est une défaite cinglante pour l’armée des Etats-Unis, qui y perd plus de 250 hommes, dont Custer lui-même. La bataille est encore abondamment étudiée aux Etats-Unis, même si elle n’est connue par chez nous que via le cinéma ou la télévision.

Habilement, Haycox a choisi de nous décrire la marche à la guerre puis la fameuse défaite du point de vue de ses participants, sans jamais tomber dans la défense d’un certain héroïsme colonial ou au contraire la dénonciation stérile des menées militaires américaines. Dans un style d’une admirable sobriété, et dans le même temps très élégant, l’auteur s’attache à la fois à des études de personnalités et à la description, en toile de fond, de la vie sur la Frontière et de la guerre contre les Indiens des Plaines.

On a tendance, en effet, à oublier que toute l’épopée artistique du western, au cinéma, à la télévision ou dans la littérature, est d’abord le récit d’une conquête coloniale brutale, impitoyable, et de l’installation chaotique d’une société blanche sédentaire dans d’immenses territoires sillonnés pendant des siècles par des nomades. Dans ces espaces vides, qui donnèrent le vertige aux expéditions espagnoles qui s’y aventurèrent en provenance d’Amérique centrale, les colons américains affrontent, en plus des tribus qu’ils chassent, une nature extrême, infiniment hostile, dépourvue de la moindre infrastructure.

Le western est donc aussi cela : la chronique de ces étés torrides, de ces hivers interminables, de ces plantes vénéneuses, de la faiblesse numérique de l’occupation humaine, de ces mois d’isolement, et aussi de la vie de ce monde interlope, sur la Frontière. Les garnisons s’y installent, avec femmes en enfants, entourés de villages et de commerces, et on pense aux place fortes romaines sur le limes. On y trouve des aventuriers, des bordels, des trafiquants qui alimentent les tribus en armes, des représentants de Washington incapables de faire régner l’ordre et la loi, et la lutte, maintes fois relatée, entre riches et pauvres.

Cette société violente, qui tente de dompter son environnement, vit dans la menace permanente des raids des tribus spoliées et compte sur les unités de l’armée fédérale pour imposer la paix, quitte à participer à une entreprise génocidaire.

Haycox, qui a écrit ce roman pendant la Seconde Guerre mondiale, ne se laisser aller à aucune facilité patriotique, à aucun réflexe cocardier. Il y montre des officiers talentueux ou médiocres, des soldats épuisés pas systématiquement héroïques, des morts idiotes, des erreurs tactiques, et il ne cache rien de l’ampleur de la défaite subie par le 7e de Cavalerie de Custer. La plupart des commentateurs s’accordent d’ailleurs pour estimer que le récit des combats livré par Haycox figure parmi les meilleures descriptions disponibles de la bataille. L’auteur, se tenant à distance du mythe, prend soin de se concentrer sur d’autres actions que celles de Custer, dont, de toute façon, on connaît le sort.

Drame intimiste, triangle amoureux tragique, Des clairons dans l’après-midi est donc également un instantané de ce moment où, défié par les Sioux et les Cheyennes, l’Empire lance une nouvelle grande campagne qu’il n’est sans doute pas absurde de qualifier de contre insurrectionnelle. Face à un ennemi insaisissable, qui lutte non plus pour sa liberté mais contre son anéantissement, dans des territoires immenses – et grandioses, l’armée américaine poursuit l’impitoyable conquête de son hinterland.

Plus d’un siècle plus tard, et malgré le réveil des nations amérindiennes et la prise de conscience du génocide, le western reste comme une page de gloire de l’histoire américaine, et ça n’est pas le moindre des paradoxes pour un monde occidental que ne cesse d’expier son histoire. Il faut, une fois de plus, admettre que les conditions dans lesquelles nos Etats s’établissent ne souffrent aucune discussion. La lucidité avec laquelle Ernest Haycox, qui ne fait jamais parler les Sioux, décrit la brutalité de la conquête de l’espace intérieur américain n’est pas la moindre des qualités d’un livre absolument remarquable.

A l’affût sous les arbres, ils auraient eu leur chance, seulement de nos jours il y a de moins en moins de techniciens pour le combat à pied, l’esprit fantassin n’existe plus. C’est un tort.

Le colonel Goya n’est pas seulement un soldat. Produit de l’université, il est aussi un auteur reconnu, un écrivain récompensé, le tôlier du blog de référence La voie de l’épée – et un membre émérite de l’Alliance géostratégique, ce qui n’est évidemment pas la moindre de ses qualités.

Cette double compétence de combattant et de penseur en fait un acteur rare, voire unique, de la scène intellectuelle française étudiant la guerre, peuplée en majorité d’universitaires consacrant leurs travaux aux conflits armés sans les avoir vécus, et de militaires faisant le récit, parfois brillant, parfois convenu, des opérations qu’ils ont menées ou auxquelles ils ont participé.

Déjà auteur de plusieurs ouvrages salués pour leur apport et leur rigueur, Michel Goya poursuit son exploration de la guerre et livre, dans Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail (Taillandier, 2014), un texte passionnant qui confronte le lecteur aux réalités les plus concrètes du combat d’infanterie.

Sous le feu.

En un peu plus de 250 pages, l’auteur, dans le style sobre auquel il nous a habitué, sans jamais se perdre dans de pénibles digressions tactiques ou de lourdes considérations techniques (« Mon M-4 est bien meilleur que mon G-36 qui est bien plus lourd que mon épluche patate mais moins pratique pour faire des frites »), entreprend de décrire le combat, ses différentes phases, ses conséquences physiques, la peur, le bruit, la sidération ou l’extrême concentration. Multipliant les citations d’études comme celles de récits anciens, il approfondit ainsi les travaux lancés depuis longtemps par, notamment, John Keegan, et place le lecteur au plus près du terrain. Dense, précis, son texte n’est jamais une apologie de la violence, mais il ne cache, pour autant, rien de la profondeur de la vocation de son auteur pour le métier des armes.

Sous le feu apparaît ainsi comme un livre très personnel. Les réflexions de Michel Goya, qui fait appel à la sociologie comme aux mathématiques ou à la médecine pour expliquer les phénomènes qu’il décrit, apparaissent comme la marque d’une quête intérieure. En étudiant le combat dans ce qu’il a de plus physique, en s’attardant sur les super combattants comme sur les anonymes, en écrivant qu’il n’a jamais rien ressenti en tuant un ennemi, le colonel Goya nous livre, non pas sa vérité, mais les conclusions auxquelles il est parvenu en s’observant et en sondant sa carrière.

Loin des clichés véhiculés par les mythomanes ou les antimilitaristes qui font le charme des réseaux sociaux, son livre est une somme, remarquable, qui offre l’opportunité de regarder et de comprendre le champ de bataille et ceux qui y évoluent. En ce sens, cet ouvrage s’impose déjà comme un texte indispensable, à faire lire à tous ceux qui entendent pratiquer le métier des armes, et plus encore à ceux, philosophes omniscients ou politiciens de seconde zone, qui se piquent de commenter les affaires de défense.

Comme à son habitude, Michel Goya agrémente également son propos de quelques réflexions bien senties. Sa présentation des « opérations de maintien de la paix » devrait être méditée en haut lieu – elle ne le sera évidemment pas – et elle contient cette remarque, terrible, sans nul doute tirée d’une expérience personnelle :

Le succès est le père du succès et il est obtenu par des hommes. Leur proposer uniquement le risque sans la possibilité de vaincre, c’est faire du bruit avant l’humiliation finale.

Ouvrage personnel, donc, presqu’intimiste, Sous le feu est aussi l’occasion de rappeler quelques vérités douloureuses, qui n’ont rien à voir avec un quelconque corporatisme mais rappellent que la possession d’une armée entrainée et équipée n’est pas un simple atout parmi d’autres mais simplement une des conditions de la souveraineté :

On se trouve dans cette configuration inédite d’un effort de défense qui se réduit depuis 1990 (depuis cette période, les dépenses de l’Etat ont augmenté de 80%, le budget de la défense de 1%) alors même que les engagements et les pertes augmentent.

En décrivant le combat, les corps mutilés, la peur, le courage, et la technicité tactique, le colonel Goya rappelle, sans doute crûment pour ceux qui entendent gérer une armée comme des stocks alimentaires et ne tolèrent pas les divergences de vue, qu’une nation et un Etat ne peuvent vivre que grâce au sacrifice de certains. Que ceux-ci soient des héros, des psychopathes ou des individus banals importe finalement peu, du moment qu’on admet la nécessité de leur existence au sein de la communauté nationale.

Dog One is open

Génie du cinéma de divertissement, réalisateur capable de créer des personnages de légende, Steven Spielberg s’est imposé comme l’incarnation d’un certain cinéma américain, revisitant les mythes fondateurs de la nation, alternant œuvres graves et comédies, touchant à tous les genres avec bonheur. Je ne suis pourtant pas, à proprement parler, un admirateur sans nuance de Spielberg. Parfois pompier, parfois tenté par les effets faciles et victime d’un certain goût pour le pathos, il a pu se laisser aller à commettre quelques œuvres larmoyantes ou commerciales, mais son apport au cinéma reste majeur.

Régulièrement, il a ainsi su se sublimer pour réaliser des films qui sont autant de dates dans l’histoire. Il est, évidemment, inutile de revenir sur Duel (1971), le mythique téléfilm, et c’est à regret que je ne vais pas m’attarder sur Jaws (1975), géniale interprétation de la trame du western : un homme seul défend sa communauté, isolée, contre un prédateur extérieur, malgré les doutes et/ou la lâcheté des édiles, en compagnie de deux hommes improbables et parvient à surmonter sa peur, entre High Noon (Fred Zinnemann – 1952) et Rio Bravo (Howard Hawks – 1959).

Jaws

Sans jamais prétendre à des œuvres d’une grande tenue artistique, Spielberg, qui ne se place pas sur le même plan que Francis Ford Coopola ou Akira Kurosawa, a, tout au long de sa filmographie, fait franchir des étapes au cinéma de genre. En 1998, alors qu’il ne s’est jamais vraiment intéressé à la chose militaire, et a même réalisé, avec 1941 (1979) une réjouissante comédie parodique, il s’attaque à une des pages les plus mythiques de l’histoire américaine contemporaine, le débarquement allié en Normandie en réalisant Saving Private Ryan.

Saving Private Ryan Il faut sauver le soldat Ryan

La tâche est ardue, et chacun a en mémoire la fresque sortie en 1962 et réalisée par Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, Gerd Oswald et Darryl F. Zanuck. Le film de Spielberg n’a rien à voir, et plus rien ne sera comme avant lorsque sa propre vision du D-Day sortira.

The Longest Day The Longest Day 1

Alors que le film de 1962 visait à couvrir l’ensemble du débarquement, des casernements anglais à la Pointe du Hoc en passant par les chalands et les bunkers, celui de Spielberg choisit une approche à hauteur d’hommes, loin des doutes du haut commandement allié et des erreurs allemandes. C’est la guerre, filmée dans le sable mouillé, dans sa terrible violence, qui nous est montrée. Après un prologue un peu théâtral filmé dans le cimetière américain d’Omaha – un lieu qui m’étreint à chaque fois que je foule ses travées, le cinéaste nous place dans une péniche de débarquement. Vingt-cinq minutes plus tard, c’est hagard, écrasé, que le spectateur peut reprendre son souffle.

Par son ampleur, par sa précision, par sa virtuosité, par ce qu’elle montre, la scène de débarquement est unique. Elle définit un nouveau standard, et certains de ses procédés seront repris plus tard, par d’autres, comme autant d’hommages. Qu’on pense, par exemple, aux combats filmés par Peter Weir dans Master and Commander (2003) ou à ceux de Black Hawk Down (2002) un des derniers bons films de Ridley Scott.

En 1995, dans Heat, Michael Mann avait filmé la plus exceptionnelle fusillade de l’histoire du cinéma, aboutissement de décennies d’expérimentations (cf., notamment, la première scène de The Wild Bunch, de Sam Peckinpah, en 1969). En 1998, Spielberg fait de même, et nous ensevelit sous les images, les sons, les impressions. Le spectateur, un peu comme le soldat– et je prie ici les militaires de pardonner cette audacieuse comparaison – est pris dans un tourbillon d’informations, de sensations : le bruit des impacts sur les corps, l’eau et le sang mêlés, la pluie de balles, les explosions incessantes, les blessures épouvantables, et la nécessité d’avancer, de se mettre à l’abri, de progresser. Spielberg filme ça comme jamais personne avant lui ne l’a fait, reproduisant la violence extrême sans jamais devenir racoleur, et sa mise en scène est d’une virtuosité rarement atteinte. Il prouve, d’ailleurs, qu’il est aussi un excellent technicien, utilisant au mieux les avancées les plus récentes de son art.

Passée cette scène, qui ne nous cache rien des exécutions de prisonniers allemands ou de la peur de soldats qui n’ont rien de héros sans peur, le film peut enfin commencer et prendre un rythme bien plus classique, presque familier. Car Spielberg, là encore, revisite ses classiques. Saving Private Ryan, en effet, adopte la forme de la quête, réunissant un groupe d’hommes, tous différents, tous dotés de talents particuliers, tous unis par la commune confrontation au danger, partis en territoire inconnu chercher, non pas un objet magique, mais un autre homme, que le commandement militaire américain veut sauver.

Oh God help me

Constituée d’une poignée de combattants aguerris choisis au sein d’une compagnie de Rangers, nos personnages sont, habilement campés par le scénariste Robert Rodat, tous des Américains « typiques » – à supposer qu’il en existe : citadins ou campagnards, juifs ou chrétiens, anglo-saxons ou originaires d’Italie, ils sont l’Amérique rêvée luttant contre l’Allemagne nazie, parfois grandes gueules parfois discrets, courageux mais pas intrépides. Chacun peut y retrouver un personnage de prédilection, et la distribution, exemplaire, est menée par Tom Hanks et Tom Sizemore, impeccables dans des rôles qui les marquent à jamais.

Cette équipe, menée par un officier admiré et un sergent, dur à cuire comme il se doit, s’enfonce donc dans la Normandie en guerre pour extraire de cet enfer un autre Américain, solide jeune homme natif de l’Iowa qui refusera finalement de quitter son poste.

Matt Damon

Comme dans toute quête qui se respecte, les épreuves et les péripéties vont se multiplier, avec ou sans civils français, dans les ruines de villages, dans le bocage, jusqu’à une bataille finale que le capitaine Miller perçoit, avant même qu’elle ne débute, comme un Alamo. Cette progression vers l’objet de la quête, le soldat Ryan, permet au cinéaste de présenter le drame des largages de paras, de mettre en scène des cas de conscience, de faire évoluer ses personnages. Il n’y a rien de novateur dans cet ensemble cohérent, mais la qualité de la mise en scène permet de rendre hommage à ceux que Michel Goya qualifie d’hommes ordinaires accomplissant des choses extraordinaires.

Cette quête s’achève par une victoire tragique, par le sacrifice de quelques héros malgré eux, au profit d’un homme seul, qui aura donc à cœur de mériter cette vie. Quête, ode morale, portrait de groupe, film d’action, Saving Private Ryan s’achève par les témoignages, bien inutiles, de familles ayant perdu des proches dans la guerre, et on a alors la désagréable impression que Spielberg a découvert en réalisant son chef d’œuvre que l’Amérique avait donc connu la guerre, la douleur, l’angoisse. Cette fausse note n’enlève rien, cependant, à la force d’un monument, indépassable, que complètera à sa façon, la même année, Terence Malick avec The Thin Red Line, remarquable œuvre intimiste, méditation philosophique, située loin d’Omaha Beach, à Guadalcanal.

You’re not afraid of the dark, are you?

Un an après le déclenchement audacieux et précipité de l’opération Serval au Mali contre AQMI et ses alliés, on se bat encore dans le pays. Tenez, pas plus tard que le 23 janvier dernier, des affrontements ont encore eu lieu entre nos soldats et des jihadistes au nord de Tombouctou, une dizaine de ces derniers restant sur le carreau. Bon, en même temps, on ne va pas pleurer non plus. Sur le terrain, les découvertes d’IED se font, par ailleurs plus nombreuses, sans doute les premières manifestations du retour du printemps, et certains responsables tremblent encore en pensant au convoi de l’armée togolaise qui n’a pas sauté sur la charge qui lui était destinée et qui, loué soit le Très haut, n’a pas détonné.

Autant dire que si l’intervention française a bien abouti au départ des groupes terroristes, et à la mort d’environ 700 de leurs membres, on est loin de leur éradication complète, appelée de ses vœux par le Président au mois de janvier 2013. En dépit de cette situation, il est cependant fermement conseillé de ne pas émettre de critiques ou de réserves, car la liberté d’expression en France ne concerne pas les affaires militaires, réservées à leurs seuls praticiens, priés de célébrer réglementairement les succès de la République. Toute manifestation s’éloignant de la ligne du Parti est défaitiste, contre-révolutionnaire et vendue à la main de l’étranger – et pas celui de Camus.

Il n’y a pourtant pas à rougir du bilan, que j’ai déjà évoqué à plusieurs reprises (ici), à commencer par la restauration de la souveraineté malienne. Il faut, sans doute, avoir l’âme d’un chef, un vrai, comme l’était le regretté Raoul Volfoni, pour ne pas s’arrêter aux détails insignifiants que sont la résurgence de la menace terroriste au Mali, la dégradation continue de la situation dans le grand sud algérien ou l’extrême fragilité du Niger.

Toujours chaleureux, un brin moqueurs, les jihadistes supposément vaincus ont même tiré une poignée de roquettes, dans la direction générale de mon bras, sur Gao alors que l’amiral Guillaud, le CEMA sur le départ, y effectuait sa tournée d’adieu, le 4 février. « Sans doute le nouvel an chinois », a-t-il peut-être commenté, lui qui avait estimé au mois de janvier 2013 que les jihadistes seraient « balayés en une semaine ». En Algérie, on aurait parlé de « terrorisme résiduel ». Simple question de vocabulaire, me direz-vous avec raison.

Victorieux en Libye en 2011, victorieux au Mali en 2013, donc, Guillaud l’Africain, dont on trouve déjà le profil sur des bas-reliefs à Carthage ou Leptis Magna, a récemment déclaré qu’une intervention armée dans le sud libyen contre les groupes jihadistes qui y ont trouvé refuge pourrait bien être nécessaire. Rapidement corrigée par le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, cette déclaration a reçu un écho assez large, jusqu’au Niger. Le ministre nigérien de l’Intérieur, Massoudou Hassoumi, a ainsi demandé, lui-même en personne, une intervention en Libye pas plus tard qu’hier, quelques jours après les déclarations du DNI impérial, James Clapper, devant le Congrès, comparant le pays à un « incubateur jihadiste ». J’ajoute, car je suis taquin, que le même Clapper a proposé à notre ministre de la Défense de devenir « analyste Sahel ». J’en ai conclu avec mon habituelle finesse qu’un analyste de l’Empire pouvait donc, selon le bon vieux principe de réciprocité, devenir ministre de la République, mais j’en étais déjà convaincu, à dire vrai.

Soyons juste, l’idée d’aller lâcher quelques GBU, plus ou moins discrètement, en Libye est dans l’air depuis des mois. Il se murmurait dès cet été que les petits gars du CPCO étaient devenus de vrais spécialistes de la géographie de la zone, et les chasseurs stationnés au Tchad semblent effectuer d’attentives reconnaissances de la frontière sud de la Libye, histoire de prévenir des infiltrations vers le Niger.

La Libye, qui n’a plus grand chose d’un Etat (et merci de m’épargner les foutaises sur les avantages supposés du régime Kadhafi, qui n’avait rien d’un Etat moderne et ne fonctionnait pas), est en train de s’effondrer sur elle-même, et on y trouve tout un tas de charmants garçons, à commencer par Mokhtar Belmokhtar, l’homme qui a promis de nous refaire le coup d’In Amenas et qui a déjà frappé Arlit et ses mines. Autant dire qu’il existe pas mal de bonnes raisons de faire une visite de courtoisie dans le sud de la Libye.

Il existe, hélas, un certain nombre d’excellentes raisons de ne pas y aller. En premier lieu, même si ça peut sembler un détail pour l’arrogante puissance mondiale que nous sommes, la Libye est encore un Etat souverain, aux frontières garanties, et il va être délicat de débarquer avec armes et bagages sans avoir été invité. Ensuite, et malgré son efficacité et son courage, on voit mal comment l’armée française, engagée au Mali et en RCA, épuisée, mal équipée, au moral chancelant et au budget, comment dire, contraint, pourrait se lancer dans une nouvelle folle équipée dans les sables libyens. Peut-être M. Le Drian, s’il renonce finalement à son emploi d’analyste en Virginie occidentale (notez bien que, moi, je peux me libérer), rêve-t-il d’un nouveau serment de Koufra devant les décombres d’une colonne de pick-ups ravagée par nos Rafale et autres Tigre. Allez savoir.

Par ailleurs, il n’est sans doute pas si pertinent d’étirer à l’infini notre dispositif africain, même en voie de réorganisation, et de faire le coup de feu dans une région que l’on sait incontrôlable, à la poursuite d’un ennemi d’autant plus insaisissable qu’il s’adapte plus vite que nous et qu’il compte bien plus d’alliés que nous. Avec qui, en effet, se lancer dans l’aventure ? Avec l’Union européenne, dont on mesure chaque jour la puissance et la solidarité ? Avec l’OTAN ? Avec l’Union africaine, dont les contingents déployés au Mali ne sont pas d’une grande efficacité ? Avec des amis serviables, dont le Tchad ? Avec l’Empire, dont on dit que les forces spéciales seraient déjà à la manœuvre ?

Les points d'appui français en Afrique

Les jihadistes, eux, pourront compter sur l’amitié indéfectible des mouvements jihadistes locaux comme sur celle des mouvements qui chérissent le nom de la France, en Egypte, en Algérie, au Liban, au Yémen. Je ne vais pas vous refaire le coup du jihad glocal, ça en agace, et c’est vraiment pas mon genre, ah ça non.

Courir après des jihadistes pour les dézinguer ne manque pas d’attrait, je suis le premier à le reconnaître, mais encore faut-il s’en donner les moyens et ne pas rater le coche. Toujours sans drones de combat, et donc incapable d’exercer une pression permanente sur l’adversaire, la France n’est pas en mesure de déclencher, seule, une traque agressive. On le déplore, mais c’est comme ça. Envisager de poursuivre l’ennemi presque un an après sa fuite révèle, par ailleurs, les impasses stratégiques de l’opération Serval. La dispersion des jihadistes, en particulier vers les zones les plus instables, ne devrait pas être une surprise, mais on sait à quel point nos responsables sont méfiants à l’égard des porteurs de mauvaise nouvelle. Mieux vaut les courtisans, c’est plus reposant – jusqu’au moment où l’ennemi fait irruption dans votre ambassade. Du coup, faut-il les actuelles déclarations des uns et des autres comme la répétition de l’automne 2012, quand une opération au Mali était évoquée avec insistance, mais sans cohérence, par nos chefs ? Ou faut-il simplement comprendre que la réalité est en passe de s’imposer ?

De tout cela je retire la modeste satisfaction de voir enfin mon pays mener une guerre contre le jihadisme après avoir, pendant près de vingt ans, obstinément refusé de lire les intentions de l’ennemi et avoir écouté les remarques imbéciles de responsables d’un autre temps, niant l’existence d’Al Qaïda, attendant les T-80 à Fulda et les Typhoon à Brest et ne voyant dans les jihadistes que des adolescents psychologiquement perturbés. On les lit encore parfois dans la mauvaise presse, et il serait sans doute plus pertinent pour nos chefs de lire de pseudos experts autoproclamés, comme, par exemple, J.M Berger, voire même, horreur, quelques auteurs français.

Moi, si je devais résumer ma vie, aujourd’hui, avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres.

Depuis quelques jours, on serait presque tenté d’arrêter de compter les cadavres en Egypte. Rien que le 24 janvier, par exemple, quatre attentats ont été commis au Caire. Le lendemain, 25 janvier, 3e anniversaire de la révolution, trois autres explosions ont retenti, tandis que manifestants et forces de l’ordre, ayant de toute évidence de sérieuses différences d’appréciation quant à la teneur de l’héritage révolutionnaire, s’affrontaient avec une violence rarement – mais déjà trop souvent – vue dans les rues égyptiennes. Au moins 49 personnes sont ainsi mortes en quelques heures, parfois victimes d’une police qui n’a rien perdu de son charme désuet, parfois prises à partie par une foule qui n’a plus rien de charmant mais évoque, terriblement, furieusement, des hordes haineuses de crétins fanatiques. Quand des milices favorables à un pouvoir militaire apparaissent, spontanément, on peut difficilement parler d’embellie.

Et pendant que la révolution égyptienne mourait doucement dans l’indifférence des chancelleries occidentales, la guerre continuait dans le Sinaï. Là, malgré plus de deux ans d’opérations de l’armée, de ratissages ratés en raids imprécis, l’Egypte ne parvient pas à enrayer la croissance d’une insurrection jihadiste qui ne cesse d’impressionner par son audace et sa technicité. On y dénombre plusieurs groupes, dont la Katibat Al Furquan, qui a revendiqué deux attaques contre des navires transitant par le Canal, ou Ansar Al Jihad, adoubé par Al Qaïda, ou al Salafiyya al Jihadiyya, ou, évidemment, la pointe de diamant du jihad égyptien, les exigeants esthètes d’Ansar Bayt Al Maqdis (ABM). Ceux-ci, malgré leur jeune âge, se sont d’ores et déjà imposés comme un mouvement à suivre de près. Leur bilan, en effet, parle pour eux : embuscades contre l’armée ou la police et attentats dans le Sinaï, attentats à l’ouest du Canal – 15 morts à Mansourah le 24 décembre, tentative d’assassinat du ministre de l’Intérieur le 5 septembre dernier et assassinat d’un de ses adjoints, le 28 janvier, etc. Des gars sérieux, on vous dit, qui se réclament d’Al Qaïda, ont été reconnus comme des frères par leurs camarades de jihad syrien, et manifestent bien des ambitions.

Ansar Bayt Al Maqdis

Tenez, pas plus tard que le 25 janvier, sans doute afin de célébrer dignement la révolution, les garçons d’ABM ont, sans prévenir, comme ça, abattu un hélicoptère militaire dans le Sinaï à l’aide d’un missile sol-air portable (MANPADS). Et comme pour ridiculiser un peu plus la glorieuse armée égyptienne qui affirmait que la perte du Mi-8 était un accident, ils ont revendiqué la chose, d’abord par un communiqué, puis par une vidéo.

(Supprimée par YouTube, la vidéo est visible chez Jihadology, ici)

Après cette vidéo, terrifiante, qui nous voit assister à la mort de cinq soldats, peut-être peut-on réévaluer notre jugement et comprendre la thèse de l’accident avancée par les autorités égyptiennes. Car il s’agit bien d’un accident, en effet, d’un terrible événement, imprévu, et, pour tout dire, d’un échec. L’hélicoptère abattu effectuait un vol de routine, à une altitude et une vitesse de routine, sans se douter le moins du monde que les terroristes présents dans la région possédaient des missiles sol-air en état de marche, et qu’ils savaient s’en servir.

La rumeur courait pourtant depuis des mois, et on sait, par exemple, que des missiles sol-air, aimablement fournis par l’Iran, sont présents à Gaza, tandis que d’autres sont dans les mains de groupes jihadistes en Syrie. Et sans doute est-il inutile de rappeler que près de 10.000 missiles sol-air portables ont quitté les arsenaux libyens lors de la révolution puis de l’intervention occidentale de 2011 et qu’on les cherche encore, dans toute l’Afrique et même ailleurs. Les spécialistes de Jane’s ont, pour leur part, diffusé une série de remarques techniques fort intéressantes.

La question de l’origine du missile utilisé ici est certes passionnante, mais il faut surtout s’intéresser au saut opérationnel qui vient d’être franchi. Les tirs de MANPADS hors des zones de guerre ne sont pas si courants, et ils sont, naturellement, un des principaux cauchemars des services de sécurité. On peut, d’ailleurs, consulter un rapport, perfectible, du Congrès impérial (téléchargeable ici) à ce sujet. En abattant un hélicoptère militaire, les jihadistes égyptiens viennent de lancer un message fort, aussi bien au Caire qu’à tous leurs petits camarades qui, dans la région, affirment détenir des armes identiques mais ne s’en servent pas.

Une vidéo d’AQMI, diffusée à la fin du mois d’octobre dernier, montrait un lanceur portable aux mains des jihadistes que la France tente d’éradiquer au Sahel. Quand on sait que plusieurs de ces engins ont été découverts en état de marche, dans le massif des Ifoghas, par nos troupes, et que l’armée algérienne effectue de temps en temps d’intéressantes saisies à la frontière libyenne, on est bien obligé, sinon de s’inquiéter, du moins d’être raisonnablement attentif à cette menace. C’est bien là notre drame, à nous autres, pseudos experts autoproclamés, de nous inquiéter pendant que tombent les hélicoptères.

« Fuck the police, for my dead homies/Fuck the police, for your freedom/Fuck the police, don’t be a pussy/Fuck the police, have some muthafuckin’ courage » (« Cop Killer », Body Count)

A l’heure où j’écris ces quelques lignes, quatre bombes ont déjà explosé au Caire, contre des bâtiments des services de police, causant la mort d’au moins 10 personnes (bilan encore incertain) et en blessant des dizaines d’autres. Il faut dire que la police égyptienne (attention : euphémisme) n’a pas très bonne presse.

Des rumeurs ont rapidement circulé quant à la responsabilité des petits plaisantins d’Anṣar Bayt Al Maqdis, les poètes du Sinaï, dont les communiqués sont recensés chez Jihadology. Je n’ai, pour ma part, pas encore vu de revendication officielle, mais la thèse est plus que crédible. Le premier attentat, spectaculaire, a été filmé par les caméras de surveillance, et les images montrent un véhicule piégé dont l’explosion, d’une respectable puissance – qui a d’ailleurs ravagé le musée d’art islamique tout proche – indique, sinon un déclenchement à distance, au moins un minutage.

Musée d'art islamique du Caire

Comme vous le savez, je vous dis tout ça en amateur, mais il ne me semblait pas qu’un si grand nombre d’attentats avait déjà été commis au Caire en si peu de temps. Nous ne sommes évidemment pas à Bagdad, mais il va désormais être difficile de nier, même pour un régime qui innove chaque semaine en matière de propagande, que tout est sous contrôle. A dire vrai, la menace jihadiste ne cesse de s’étendre, débordant de plus en plus régulièrement du Sinaï malgré les ratissages de l’armée égyptienne et prenant manifestement racine à l’ouest du Canal, dans les mégapoles égyptiennes.

Récemment adoubés par les jihadistes syriens – dont on mesure depuis le 3 janvier dernier le sens de la fête et du partage, les terroristes actifs dans le Sinaï profitent évidemment de la brutalité du régime pour intensifier leurs actions. On oublie trop souvent, d’ailleurs, de préciser que ces braves garçons, en guerre contre Le Caire, le sont également contre Tel-Aviv. Comme ses prestigieux homologues, AQMI, AQPA ou l’EIIl, et même le Jabhat Al Nusra, Anṣar Bayt Al Maqdis tente en effet de frapper deux pays en même temps, Israël et l’Egypte. Le projet national n’est qu’une composante d’un tout plus grand et plus ambitieux, mais voilà que je m’égare. L’âge, sans doute.

Higgins

Commis à la veille du 3e anniversaire d’une révolution qui semble déjà bien loin, ces attentats sont la poursuite de la réponse apportée par la mouvance jihadiste au putsch du 3 juillet 2013, puis au coup de force du 14 août suivant. Cette mouvance existait, évidemment, bien avant la révolution du 25 janvier 2011, mais elle a, sans surprise, et comme je n’ai cessé de l’écrire depuis plus de trois ans (ici), largement profité du désordre, de l’inexpérience, des calculs des uns et des autres et d’une crise socioéconomique sans issue pour prospérer.

Ayman Al Zawahiry, le bon docteur, l’avait bien dit, et la confiscation du processus démocratique par les généraux égyptiens lui a donné raison : la démocratie, pour les islamistes, est un piège. Ils ne sont pas seulement incapables de gouverner (ça, c’est plutôt moi qui le pense, pas Doc Ayman, le pauvre homme), ils sont condamnés à être renversés par un système qui, depuis les indépendances, contrôle l’appareil répressif et les combat. Le poids de l’Histoire, des intérêts et des réflexes, est ici trop important pour être négligé. J’ajoute, car, il n’est pas inutile de le préciser même si cela n’est pas l’objet de ma présente divagation, que la douloureuse expérience des Frères depuis 18 mois, au pouvoir puis en prison, est attentivement étudiée par leurs coreligionnaires, par exemple en Tunisie ou en Jordanie, qui en tirent d’enrichissantes conclusions sur la meilleure façon de gérer une situation ingérable.

La restauration en cours en Egypte, que j’évoquais ici et il y a quelques semaines, semble, de plus, oublier un détail : la Confrérie, pour la première fois de son histoire, a gouverné, et quand bien même elle l’a fait comme un manche, son éviction brutale n’a pu, à la fois, que confirmer aux jihadistes qu’ils avaient encore eu raison et conduire certains Frères à choisir la violence. De fait, il existe désormais en Egypte trois forces face à face : le pouvoir, les jihadistes, et certains cadres de la Confrérie décidés à lutter par tous les moyens. Vous comprendrez que la comparaison avec l’année 1992 en Algérie ne cesse de me hanter depuis des mois. Sans doute les autorités et les terroristes jouent-ils la montée aux extrêmes pour affermir leurs pouvoirs respectifs, mais tout cela semble bien hors de contrôle.

Ce passage à l’action violente d’une poignée de membres de la Confrérie pourrait expliquer pourquoi, parmi les 68 attentats recensés dans le pays depuis le mois de juillet 2013 certains ont été des succès opérationnels, manifestement réalisés par des professionnels, tandis que d’autres n’ont été que de médiocres expérimentations à peine dignes d’un apprenti chimiste. Il faut, sans doute, admettre qu’il existe actuellement en Egypte, aux côtés des groupes jihadistes bien connus, des cellules autonomes, et même un nouveau mouvement, baptisé, en toute simplicité, Brigades du Loup solitaire. Ces gars sont des artistes, et il aurait fallu leur confier la saison 3 de Homeland.

Les violences du jour interviennent donc dans un contexte qui ne cesse de se dégrader. Hier, 5 policiers ont été tués à un check point au sud du Caire, et l’ambiance est quand même largement plombée par le harcèlement dont sont victimes les journalistes dans la glorieuse Egypte postrévolutionnaire, ultranationaliste, capable de trouver des complots terroristes dans des pubs Vodafone, et dont certains vont même jusqu’à penser qu’elle est en train d’inventer un fascisme arabe qui promet déjà des développements fascinants.

D’ailleurs, l’approbation de la nouvelle constitution par 98,1% des votants la semaine dernière, lors d’un scrutin à la transparence discutable, a été, en réalité, un plébiscite pour le général Al Sissi, désormais assuré, sauf accident bête, de devenir le nouveau pharaon. Gouvernée par une armée qui, comme d’autres, ne lâche rien et veut croire que tout va redevenir comme avant, quand les pauvres ne la ramenaient pas et que les Frères écrivaient d’incompréhensibles commentaires du Coran dans des camps de concentration, l’Egypte a dépassé la croisée des chemins. La mouvance jihadiste y prospère, elle y recrute, et le moment approche où le pays va devenir une nouvelle étape du jihad tour, un nouveau foyer de violences sans fin. Vous avez aimé les tueries en Syrie, les carnages en Irak, les massacres en Algérie ? Vous allez adorer les boucheries en Egypte.

L’Allemagne paiera.

Venu partager à Bangui le rata de la piétaille, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a tenu, et on le comprend, à saluer le courage et l’engagement de nos soldats en Afrique. Il convient, évidemment, de rendre hommage, une nouvelle fois, à cette armée française qui, malgré des coupes sombres imposées par des stratèges que l’on prendrait aisément pour des épiciers, n’en continue pas moins de se battre avec abnégation sur des théâtres qui sont autant de témoignages du désastre qu’a constitué notre politique africaine depuis les indépendances.

Volontiers ferme, en particulier à l’égard d’une institution qui n’a que le droit de la boucler, et si possible règlementairement (et compte-rendu à l’issue), le ministre n’est pas non plus avare de coups de menton, par exemple à l’égard de services dont il semble ignorer qu’ils ne sont dans son ministère que pour des raisons politiques. Sans doute, à l’occasion, sera-t-il bon pour son cabinet, peut-être trop occupé à trouver de bonnes places dans les entreprises publiques, de se demander qui diable pouvait bien être Benjamin Barka, dit Ben.

Grâce à l’extrême efficacité d’une communication au cordeau, dont la souplesse rappelle irrésistiblement celle de la défunte Union soviétique, le ministre est manifestement en droit de s’en prendre aux « experts autoproclamés », comme le relate, très respectueusement, le blog Défense globale de La Voix du Nord, le quotidien régional bien connu.

« Je me souviens qu’au mois de février de l’année dernière, des experts – vous savez, il faut toujours faire attention parce que les experts sont souvent autoproclamés – disaient « ah mais au Mali – trois semaines après le déclenchement de l’opération Serval – la France s’enlise ». Heureusement que nous n’avons pas écouté les experts. Et que la détermination de nos forces, leurs compétences, a permis le résultat que l’on connait. Je le dis pour le Mali mais je le dis aussi pour la République Centrafricaine. »

Et bing !, ajoute d’ailleurs le patron de Défense globale, complimentant ainsi le ministre pour sa saillie et s’assurant, l’air de rien, une place de choix parmi les blogs dont l’état-major des armées autorise la lecture à nos soldat(e)s, qui, sans cette aide désintéressée, seraient soumis à de bien vilaines pensées. Ah la la, c’est bien compliqué, tout ça.

Que faut-il donc retenir des fortes déclarations du ministre ? Qu’il existerait des « experts autoproclamés » se permettant – et, disons-le tout net, c’est un comble – de tenir des propos éloignés de la ligne du parti ? Ou, pire, que la France ne serait enlisée ni au Mali ni en RCA ?

Avant de répondre, commençons par dire que M. Le Drian, en assimilant les questionnements des observateurs à une remise en cause des compétences de notre armée, fait preuve d’une mauvaise foi indigne d’un homme de son rang. Hélas, et à mesure que se passe ce quinquennat, force est de constater que la mauvaise foi fait souvent figure d’argumentaire. Et sinon, ça avance, cette courbe du chômage ?

Si l’on en vient à la douloureuse question de l’enlisement dans les deux conflits ouverts en 2013, elle se pose de façon insistante en RCA, et la presse la plus farouchement antigouvernementale, comme Le Monde, s’interroge sur les conditions de notre engagement dans le pays. S’agissant du Sahel, dont j’ai déjà évoqué ici, à maintes reprises la situation sous le seul angle de la menace jihadiste, je pense pouvoir affirmer sans me dédire que si j’ai toujours soutenu une opération armée contre AQMI et ses alliés j’ai également mis en garde contre son déroulement, ses risques et ses conséquences. Autant dire que si je ne me sens nullement concerné par les déclarations du ministre, j’éprouve néanmoins l’envie d’y répondre. Un défaut qui m’a valu bien des froncements de sourcils dans ma carrière – ou ce qui en tient lieu.

Près d’un an après le début de l’opération Serval, il est tout à l’honneur de la France d’avoir rétabli la souveraineté de Bamako sur l’ensemble de son territoire. Pour autant, et comme prévu, la chose se prolonge. Au mois de novembre dernier, un officier du 1er RHP confiait ainsi dans la presse que « l’ennemi s’était dilué dans la population. » Noooon ? Sans rire ? Ah les fumiers. Quel dommage que des experts autoproclamés aient envisagé cette opportunité des semaines avant le début des opérations. Et quelle tristesse qu’un conseiller militaire de Matignon ait été surpris de la combativité de nos adversaires. Et quel soulagement de savoir que l’amiral Guillaud, parfaitement renseigné par de vrais experts, claironnait, quelques heures après le début des combats, que les jihadistes seraient balayés. On a les chefs qu’on mérite, et croyez-moi, je sais de quoi je parle.

Où sont les montagnes de crânes des émirs tués ? Qui a noté qu’il y avait eu plus d’attentats au Mali depuis le printemps 2013 que dans toute l’histoire du pays ? Qui souligne que la France va maintenir au Mali un millier d’hommes « pour des années » et en déploie encore 2.500 sur le terrain ? Et qui va célébrer l’efficacité opérationnelle de l’armée nigérienne, pourtant soutenue à bout de bras, lors des attentats d’Arlit et Agadez ? Et qui va dire que l’armée française, persuadée de réduire l’ennemi en miettes, n’avait, jusqu’à il y a peu, ni planifié ni budgété l’installation de bases permanentes au Mali ? Et puisqu’on parle de sujets qui fâchent, qui va rappeler à certains services que quand on n’a ni le mandat ni la technique pour traiter des sources humaines clandestines on laisse ça aux grandes personnes, afin d’éviter des drames ?

Le ministre de la Défense, sans doute gagné par l’attachante culture du dialogue qui règne dans son ministère, ne semble pas goûter la pensée hétérodoxe ou les interrogations, certes plus ou moins pertinentes, de la société civile. Mais tout le monde n’est pas Michel Onfray ou Xavier Cantat, et certains commentaires sont d’abord le fait de citoyens désireux, profondément, sincèrement, de voir triompher notre pays mais qui croient, tout autant profondément, que réfléchir ce n’est pas commencer à désobéir.

Just because you wear those sergeant’s stripes don’t mean you ain’t gonna die.

Cinéaste inégal, capable de tourner les deux pires Batman de l’histoire (Batman forever en 1995, Batman & Robin en 1997) comme de réaliser un beau portrait de femme (Veronica Guerin en 2003), Joel Schumacher est d’abord un cinéaste ambigu, tentant parfois de dénoncer une violence qui, en réalité, le fascine.

Auteur de près d’une trentaine de films, ayant fait tourner les plus grands (Tommy Lee Jones, Susan Sarandon, George Clooney, Julia Roberts, Cate Blanchett, Kevin Spacey, Forest Whitaker, et même Nicolas Cage), Joel Schumacher a quand même livré quelques films marquants (The Lost Boys, 1987 ; Chute libre, 1992 ; Phone game, 2002).

The Lost Boys Chute libre

En 2000, désormais connu pour avoir massacré la franchise Batman, pour avoir réalisé un film pour le moins dérangeant autour de l’autodéfense (Le droit de tuer ? en 1996) et un autre, éprouvant, autour des snuff movies (8 mm en 1999), il cède à son tour au besoin qu’ont les cinéastes américains d’évoquer la guerre du Vietnam et réalise Tigerland.

Le droit de tuer ? Tigerland

Le film, porté par une distribution modeste mais talentueuse (Colin Farrell, pour la première fois tête d’affiche, Matthew Davis, Clifton Collins Jr, Shea Whigham, Matt Gerald, et même Michael Shannon avant qu’il ne devienne l’acteur fétiche de Jeff Nichols), ne montre aucune image du Vietnam et suit le parcours d’appelés envoyés à Fort Polk (Louisiane) se préparer au combat.

Tigerland

A bien des égards, Tigerland fait penser à Full metal jacket, le film ô combien surestimé de Stanley Kubrick (1987), mais sans jamais parvenir à se départir d’une certaine lourdeur. Prisonnier des règles d’un récit vu ou lu des dizaines de fois, il ne fait qu’aligner les épisodes ou les scènes classiques : instructeurs sadiques, soldats craquant sous la pression, racisme au sein de l’unité, personnalités s’opposant autour de la question de l’autorité et de la nécessaire cohérence de l’armée ou du caractère aliénant de la discipline.

Tigerland, le nom de ce centre d’aguerrissement, aurait pu être le personnage principal du film. On le ne voit, finalement, que très peu, et même la pluie ou la boue ne sont pas aussi bien rendues que dans des films sans ambition, comme Basic, de John McTiernan (2003, avec John Travolta, Samuel Jackson, et Connie Nielsen). De même, la personnalité du personnage interprété par Colin Farrell n’est pas assez mise en valeur, alors qu’il y avait là l’occasion de créer presque un mythe.

De vexations en affrontements avec la hiérarchie, de punitions en coups d’éclat, Colin Farrell joue honnêtement sa partition, mais l’ensemble manque de souffle. Le film, cependant, frémit lorsque, exaspéré, un officier explique au héros qu’il n’est qu’un lâche parce qu’il refuse d’assumer ses talents de meneur d’hommes, de chef né et préfère son égoïsme.

A ce moment, on se dit que peut-être enfin les blessures secrètes du personnage vont être exposées. Et on se dit aussi que Joel Schumacher a enfin atteint son sujet. Cinéaste controversé, n’aurait-il donc commencé son film par des scènes sans complaisance pour l’armée pour mieux, ensuite, exalter, en particulier par les figures, très humaines, des sergents Landers et Eveland, la nécessité de s’aguerrir, de s’endurcir, pour mieux affronter une guerre que le pays mène, fut-elle injuste et impopulaire ? Hélas, il n’en est rien et les questions, à peine esquissées, ne créent qu’un peu plus de frustration devant ce qui aurait pu être un bon film.

Hésitant entre le récit d’initiation, le portrait d’une personnalité atypique, le tableau d’une société malade dont l’armée est, décidément, bien indisciplinée et minée par le racisme, ou une authentique intrigue, Tigerland n’en reste pas moins un petit film attachant, finalement assez personnel, loin, cependant, de pouvoir figurer parmi les oeuvres majeures consacrées à la guerre du Vietnam.