Un sketch vaut parfois bien plus que de longs exposés, et en 2007 la chaîne américaine Mad TV a livré une vision hilarante, à la fois de Steve Jobs, le gourou visionnaire d’Apple, et de l’aventure irakienne des Etats-Unis. Un must, à déguster ici.
Auteur : Jacques Raillane
Qui peut dire quand tout a commencé ?
Qui peut dire quand tout cela a VRAIMENT commencé ? Certainement pas un matin de septembre 2001 à New-York, ni même à Nairobi ou Dar-es-Salam en 1998.

Alors, à Brooklyn en 1993 ? Ou bien à Koweït City le 2 août 1990 ? À Kaboul en décembre 1979 ? Ou au Caire en octobre 1981 ? Peut-être en 1967 en Palestine et dans le Sinaï ? Ou alors dans la nuit du 14 au 15 mai 1948 en Israël ? Le 11 avril 1929 en Egypte ? Le 10 août 1920 à Sèvres ?
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Peut-on arbitrairement établir qu’un phénomène historique a débuté un jour précis, comme il est communément admis que la chute de Rome, le 4 septembre 476, a marqué la fin de l’Antiquité, ou que le 14 octobre 1492, lorsque Christophe Colomb découvrit l’Amérique, fut la fin du Moyen-âge ?
Nos dirigeants et nos concitoyens sont naturellement attirés, à l’heure de la surconsommation médiatique, et de la simplification excessive des événements mondiaux qui l’accompagne, par les explications tranchées, les raisonnements simples, les réponses immédiatement assimilables. Chaque semaine, dans les dernières pages de nos hebdomadaires, des observateurs plus ou moins inspirés nous livrent leurs réflexions sur le monde, sans parfois s’encombrer de rigueur ou d’humilité.
Entre raccourcis, caricatures et dénis d’évidence, force est de constater que notre perception de la menace jihadiste est fortement biaisée et ne nous incite pas à une véritable mobilisation.
Pourtant, même les autorités gouvernementales françaises et leur administrations spécialisées ont admis, au prix d’une douloureuse, tardive, et incomplète prise de conscience, que le terrorisme contemporain était un défi majeur : « Ancrée dans une génération encore jeune, la menace présentée par le terrorisme mondial devrait être durable. Elle a acquis une dimension stratégique. La France est l’une de ses cibles. »
Mais, paradoxalement, et sans doute d’abord pour s’opposer de façon enfantine à la désastreuse rhétorique de l’Administration Bush, la France refuse obstinément de parler de guerre (cf. sur ce point précis l’article de Jefferey F. Addicott : www.ict.org.il/Articles/tabid/66/Articlsid/474/currentpage/1/Default.aspx). Comment alors qualifier cette lutte quotidienne ?
En 2005, le Centre d’Analyse et de Prévision (CAP) du Quai d’Orsay écrivait que « la lutte contre Al Qaïda emprunte à la guerre, tout en étant plus qu’une guerre, et autre chose qu’une guerre ». Les réticences françaises sont aisément compréhensibles : le terrorisme, qui est avant tout un modus operandi, un moyen d’action choisi parmi d’autres, relève du droit pénal. A la justice et aux services de police, la prévention et/ou la répression du terrorisme, aux forces armées la lutte contre la guérilla, la contre-insurrection. Mais quand les terroristes se font guérilleros, quand les guérilleros se font terroristes, qui doit-on envoyer en première ligne ? Et si on fait des prisonniers, quel doit être leur sort ?
Jusqu’en 2001, les manifestations – les militaires préféreront « points d’application » – de la menace permettaient un partage du fardeau : on arrêtait (souvent) en Europe ceux qu’on n’avait pu éliminer (très souvent) en Afghanistan ou en Afrique. Là encore, la France tenait un discours public très moralisateur (respect du droit, importance des Nations unies, etc.) mais se réjouissait en secret de la volonté, parfois brouillonne, de l’Empire de frapper les ennemis sans s’arrêter à des objections juridiques. D’ailleurs, l’arrestation de Djamel Beghal, en juillet 2001 à Dubaï, malgré des motifs juridiques plutôt minces (cf. www.guardian.co.uk/world/2001/sep/30/terrorism.afghanistan6) ne nous émut pas plus que ça, et le rapatriement de ce turbulent jeune homme, à bord d’un avion de transport militaire dépourvu de ses cocardes tricolores, ne fut pas un véritable cas de conscience pour le gouvernement socialiste du moment – le même qui autorisa les missions de fonctionnaires d’élite à Guantanamo (Cf. www.lefigaro.fr/actualite/2006/12/29/01001-20061229ARTFIG90005-la_dst_et_la_dgse_entendues_sur_leurs_visites_a_guantanamo.php).

Après tout, le devoir moral d’un Etat n’est-il pas de défendre ses citoyens coûte que coûte ? En novembre 2002, l’élimination – je me refuse à parler d’assassinat – au Yémen du membre d’Al Qaïda responsable de l’attentat contre l’USS Cole souleva dans certains bureaux du Ministère de la Défense un enthousiasme teinté d’envie. Alors que nous nous refusions toujours à frapper au Niger les terroristes qui y sévissaient sous nos yeux depuis des années, la CIA nous montrait ce qu’une volonté politique soutenue par des moyens peut donner.
Sans présager de l’issue de la profonde crise qui déchire le monde musulman, et donc sans renoncer à accompagner l’émergence d’un islam apaisé compatible avec l’idée que nous nous faisons de la modernité (égalité entre les hommes et le femmes, laïcité, prédominance du temporel sur le spirituel, confinement du religieux à la sphère privée, démocratie, accès libre à l’éducation, etc.), il nous appartient pour l’heure de nous défendre, de répondre aux attentats, voire de les anticiper selon le principe de la frappe préventive.
Les interrogations morales de la France à ce sujet – on aimerait voir notre pays tout aussi attentif à la morale et au droit en Tunisie, en Russie ou Gabon – ne révèlent, finalement, que la volonté obstinée d’être l’élève le plus apprécié de la classe, quel que soit le prix de cette ambition. Le refus têtu de la violence, en soi défendable, est ainsi rendu intenable face à la réalité du monde. Notre condamnation de la simple idée de guerre nous conduit à tenir des raisonnements d’une grande naïveté. En 2005, François Heisbourg affirmait ainsi à l’occasion d’une conférence que les Etats-Unis étaient « comme ivres de leur propre puissance » et n’envisageaient plus le règlement des crises que par la seule force.
Cette analyse est révélatrice de l’incompréhension dont les intellectuels et les dirigeants français font souvent preuve, à la fois face au phénomène mondial de l’islamisme radical et face aux réactions américaines, aux conséquences également mondiales. Heureusement que nous avons Olivier Roy, dont les écrits sur le sujet sont lumineux.


Des Etats, dont il est d’usage de rire, à Paris, comme l’Australie (Cf. http://www.dfat.gov.au/publications/terrorism) ou Singapour, sont bien plus lucides – ou courageux – sans pour autant tomber dans des excès racistes, voire, pour reprendre un terme inventé en 1979 par les révolutionnaires iraniens, islamophobes. Sylvain Gouguenheim a d’ailleurs défini le terme de façon lumineuse :
« C’est un concept utilisé sans avoir été soumis à un examen critique. Au sens propre, il désigne la peur de l’islam, qu’il assimile à une phobie, donc à une réaction maladive, dépourvue de fondement rationnel : l’islamophobe est un déséquilibré. L’accusation discrédite d’emblée celui contre qui elle est lancée et permet de biaiser à l’avance ou d’esquiver le débat sur le contenu des thèses incriminées. Elle suggère également que les critiques sont le produit d’arrière-pensées racistes. L’islamophobe passe donc pour un malade mental et un individu infréquentable. A partir de là, plus aucune discussion n’est possible. » (Lire, n°378, p. 79). En vérité, il semble bien que ce phénomène cristallise à nouveau, dans notre pays comme ailleurs, les tensions politiques et surtout communautaires d’un Occident en proie au(x) doute(s).
Il est cependant bien trop tôt pour qualifier ce phénomène. Certains observateurs notent, en particulier au Maghreb, les signes d’une « modernisation » des comportements qui pourrait confirmer les vieilles croyances positivistes. Pour ceux-là, les tensions religieuses ne seraient donc que le signe des sursauts de défense des religieux face aux laïcs, la démonstration que la raison l’emporte sur les ténèbres des croyances dévoyées (Cf. parmi d’autres : http://www.miraclesducoran.com/index.php). Pour d’autres, dont le pessimisme est parfois l’alibi d’un européano-centrisme, ces tensions ne sont que la manifestation la plus visible et la plus immédiate d’un conflit religieux, ethnique, politique et économique qui va imprimer sa marque sur ce siècle. Les sombres prédictions de Samuel Huntington – que d’aucuns s’acharnent à présenter comme des souhaits et que beaucoup n’ont pas lues – sembleraient donc, pour un temps au moins, prendre corps.
Je n’ai, pour ma part, pas tranché. Ma confiance dans le progrès, mon enthousiasme naïf me disent que cette crise, douloureuse, longue, s’achèvera par le triomphe de la raison sur l’intégrisme, sur les intégrismes. Mais mon pessimisme, né d’une déjà longue fréquentation de la violence et de la mort, me dit au contraire que rien ne garantit notre – « notre » car il faut bien choisir son camp – victoire. La conclusion heureuse que je souhaite pour nous ne serait-elle que la répétition du 20ème siècle qui a vu la chute, difficile, de deux totalitarismes sanglants ? Ne s’agirait-il pas de la transposition à l’échelle du monde, d’un optimisme européen ô combien indécent comparé aux tragédies vécues par les Amérindiens, les Tibétains, les Juifs d’Europe, les habitants du Caucase russe, les populations africaines de la région des Grands lacs (3 millions de morts depuis 1998, dans l’indifférence) ou du Darfour ? Pour reprendre l’équation en termes enfantins, la « victoire des gentils sur les méchants » est-elle une donnée historique immuable ?
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Quelle que soit la réponse à cette question, il faut continuer la lutte, sans haine, mais avec détermination, en ayant défini ce que nous défendons, ce que nous combattons, et ce que nous sommes prêts à sacrifier pour la victoire, si elle s’avère possible.
Pas de vainqueur sans un historien dans l’équipe
Economica, dont on ne saluera jamais assez l’exceptionnel travail éditorial depuis plus de 20 ans, vient de publier une somme absolument remarquable consacré à la « petite guerre ». En plus de 850 pages, on bénéficie des éclairages pertinents d’historiens et de militaires français sur une longue série de conflits asymétriques, sources de réflexions pour les guerres que nous conduisons aujourd’hui.

Comme toujours, le colonel Goya n’hésite pas à s’affranchir du politiquement correct et des effets de mode pour relire, avec la finesse que chacun lui connaît, les opérations françaises de contre-guérilla en Algérie. Son analyse est précieuse, et on ne peut que regretter qu’elle soit utilisée par certains commentateurs pour réfuter, par un exercice intellectuel que n’auraient pas renié les sophistes, le bien-fondé de la guerre conduite en Afghanistan contre les Taliban et Al Qaïda.
Que cette opération soit délicate et victime des contradictions occidentales, personne ne le conteste – et on pourra, pour s’en convaincre, se référer au livre de Jean-Dominique Merchet ou à celui, récemment publié chez André Versaille, d’Olivier Hubac et Matthieu Anquez L’enjeu afghan. Mais que ces hésitations permettent de proposer, sans solution de rechange, un retrait pur et simple, voilà qui en dit long sur la compréhension qu’ont ces observateurs de la menace terroriste – voire sur l’idéologie sournoisement défaitiste de certains. Anciens militaires, policiers à la carrière achevée depuis des lustres et reconvertis dans la sécurité privée, autodidactes n’ayant jamais confronté leurs lectures disparates à la cruelle réalité du terrain, on ne compte plus les « experts » qui confient avec plus ou moins de talent le fruit de leurs réflexions à un public qui ne sait plus qui croire.
Le grand intérêt de ce livre, qui évite habilement le piège dans lequel était tombé Gérard Chaliand dans son « Histoire du terrorisme » en établissant des comparaisons hasardeuses, est de présenter une longue série de conflits, tous analysés par des spécialistes reconnus, et d’en tirer des éléments de doctrine sans nier leurs spécificités.
Et comme pour faire mentir ceux qui affirment que les militaires français ont oublié que dans une contre-guérilla on tue aussi, je conseille la lecture du compte-rendu de novembre 2009, « Des armes et des coeurs : les paradoxes des guerres d’aujourd’hui » (cf. ici).
On nous prie d’annoncer le décès de Mustafa Abou Yazid, dit Saïd Al Masri.
Le 21 mai dernier, un drone Predator – ou était-ce un Reaper ? – de l’Empire a précipité le rappel à Dieu de Mustafa Abou Yazid, également connu sous le nom de Saïd Al Masri, ou Saïd l’Egyptien.



Né le 17 décembre 1955 en Egypte, Mustafa Abou Yazid avait été un cadre fondateur du Jihad Islamique Egyptien (JIE pour les initiés), avant d’intégrer l’équipe dirigeante d’Al Qaïda. Chargé des questions financières – qui ont toujours été rigoureusement gérées au sein de l’organisation comme l’ont montré les archives saisies en Afghanistan en décembre 2001 – il n’a jamais été un grand opérationnel et ne possédait pas l’aura et le charisme de son compatriote Mohamed Atef.

Jihadiste convaincu, il avait cependant manifesté auprès d’Oussama Ben Laden ses doutes au sujet du bienfondé des attentats du 11 septembre, tant il redoutait l’ampleur de la riposte américaine. Force est de reconnaître 1/ qu’il n’avait pas tort 2/ qu’il ne fut pas écouté.
Présenté par Al Qaïda elle-même, dans un communiqué publié cette nuit, comme le chef de l’organisation en Afghanistan, il était en charge des relations avec les Taliban depuis 2007.
Sa mort, qui ne devrait hélas pas avoir de conséquences opérationnelles directes, en dit long sur les capacités américaines, alors que le New York Times a révélé il y a quelques jours que le général Petraeus, chef du CentCom, a autorisé la conduite d’opérations clandestines dans sa zone d’action contre les membre d’Al Qaïda. L’intégration par la CIA, dans un but opérationnel, des renseignements humains et techniques a désormais atteint un niveau inégalé dans l’histoire militaire et promet de nouvelles frappes spectaculaires. A défaut de pouvoir gagner seule la guerre, cette puissance a au moins le mérite de sermer la mort dans le camp adverse, et ça n’est déjà pas mal.
(soupir)
L’armée israélienne, malgré deux intifadas et la gestion pendant plusieurs décennies des Territoires palestiniens, ne semble toujours pas capable de faire face avec retenue à des civils, fussent-ils des provocateurs.
Plus grave, ce refus obstiné d’adapter une partie de sa doctrine à cet environnement ne constitue pas un obstacle opérationnel ou politique pour la classe politique israélienne, ou du moins pour le gouvernement.
En donnant l’assaut ce matin, dans les eaux internationales, à l’autoproclamée « flottille de la paix », la marine israélienne a violemment illustré l’autisme des autorités de Tel-Aviv et, pour reprendre l’expression du Haaretz, entraîné le pays dans « a sea of stupidity » (cf. http://www.haaretz.com/print-edition/opinion/gaza-flotilla-drives-israel-into-a-sea-of-stupidity-1.292959).
Comment les dirigeants israéliens ont-ils pu penser une seule seconde qu’une telle opération se déroulerait sans heurts ? Comment ont-ils pu croire qu’ils parviendraient à maîtriser l’onde de choc médiatique, alors que se trouvaient sur ces navires des journalistes et plusieurs célébrités, dont le grand romancier suédois Henning Mankell ?
En réalité, la réaction israélienne ne déroute pas tant en raison de sa violence et de son caractère disproportionné qu’en raison de ce qu’elle nous dit du gouvernement de Benyamin Netananyahu. Ce-dernier agit comme si Israël était désormais seul au monde, sans allié, sans relais, sans la moindre capacité à s’exprimer autrement que par des raids aériens et des outrances verbales. Faut-il y voir le signe d’un réel trouble dans les relations entre Washington et l’Etat hébreu ? Faut-il en conclure que cet isolement conduit les autorités israéliennes, comme un enfant gâté pris de colère, à commettre toutes les erreurs possibles ?
Il était évident, depuis le début de cette affaire, que cette « flottille de la paix » censée rompre le blocus de Gaza constituait un piège pour Israël. Ne pas intervenir, et c’était apparaître faible, incapable de faire respecter ses décisions. Intervenir, et c’était apparaître sans coeur, sans pitié pour une population qui peut, à raison, s’estimer abandonnée du monde. Mais intervenir dans les eaux internationales, tuer 19 personnes et en blesser plus d’une trentaine, c’est apparaître comme un Etat coupé des réalités, peu soucieux de la vie, peu enclin à mesurer sa violence. On est loin, ici, de la notion moderne d’usage raisonné de la force. Et que dire des déclarations de Tsahal, qui justifie les tirs par l’usage de coûteaux par les membres de la flottille ? A quoi s’attendait-on en mettant le pied sur des navires filant vers Gaza ? A des colliers de fleurs ? Doit-on vraiment croire que les commandos de marine israéliens ne savent pas désarmer un assaillant sans le descendre ? Ne faut-il pas plutôt s’étonner de l’extrême nervosité de ces commandos, du moins ceux dont on a vu des images sur CNN ?
Alors ? Le piège qui s’est refermé sur Israël ce matin, et dont les conséquences s’enchaînent minute après minute (convocations des ambassadeurs, condamnations unanimes, appel du Hamas à une « intifada devant les ambassades », prochaines menaces de groupes liés à Al Qaïda, appel d’Israël à ses concitoyens pour qu’ils quittent la Turquie, silence gêné des alliés), pourrait bien marquer un tournant. La rupture avec Ankara est consommée – surtout si la mort d’un parlementaire turc se confirme – et la vie des défenseurs d’Israël va devenir un enfer. Certaines révisions, plus ou moins déchirantes, devraient être faites : à quoi sert le blocus de Gaza ? (et Dieu m’est témoin que je n’ai pas de sympathie pour le Hamas !). Peut-on vraiment envisager des relations apaisées avec le monde arabe sans résoudre ce conflit ? Peut-on être un ami d’Israël en se voilant la face ?
La paix est-elle possible ? Et si Israël avait décidé, une fois pour toutes, qu’il n’y avait pas d’autre solution que la simple éviction des Palestiniens – ce que tendrait à prouver la poursuite de la colonisation ? Et si le constat des stratèges israéliens n’était que la conséquence de l’immence gâchis des dirigeants arabes ? Incapables de s’entendre, obnubilés par leur maintien au pouvoir, se sentent-ils vraiment solidaires des Palestiniens ? La « cause sacrée » de la Palestine n’est-elle pas d’abord une réaction d’orgueil – un Etat de facto occidental tenant en échec le bloc arabo-musulman ? On comprend décidément bien le désespoir des Palestiniens, vaincus qui subissent chaque jour la honte de la défaite et de la conquête et qui observent avec une amertume dont on n’ose mesurer l’intensité l’utilisation de leur détresse par les dirigeants arabes, jusqu’au Liban qui pourtant n’est pas tendre avec les réfugiés…
Tout est donc réuni pour un nouveau psychodrame sanglant qui laissera quelques civils sur le carreau et les deux camps fièrement campés sur leurs positions. Il ne reste plus qu’un communiqué d’Al Qaïda – sans doute le bon Docteur Ayman – pour achever cette journée. Viendront ensuite les attentats, les lynchages, les tags antisémites, les déclarations nauséabondes auxquelles répondront les argumentaires soigneusement rôdés des propagandistes d’Israël, et pour finir, encore cette immense lassitude.


Liberté, liberté chérie
Une amie, qui se reconnaîtra, me signale à l’instant une pétition lancée par le site Wikio concernant un projet de loi touchant l’anonymat des blogueurs (Cf. http://www.wikio.fr/article/appel-defense-droit-anonymat-internet-190719788) et dont je reproduis le texte ici :
Nous tenons à affirmer notre attachement à la liberté d’expression sur Internet, qui a permis à tout un chacun de participer au formidable développement de l’information et des débats sur le réseau.
Une proposition de loi, déposée par le Sénateur Masson, prévoit de remettre en cause le droit à l’anonymat des blogueurs.
Il s’agirait de leur imposer la publication de leur nom, de leur adresse, de leur adresse mail et même de leur téléphone. Nous considérons qu’une telle loi porterait atteinte à la liberté d’expression sur Internet. Les blogueurs qui choisissent l’anonymat le font pour des raisons liées à leur vie professionnelle ou personnelle. Sans cet anonymat beaucoup arrêteraient de bloguer.
Nous appelons les députés et sénateurs à refuser cette proposition de loi, qui contrairement à ce que prétendent ses auteurs, n’apporterait rien en ce qui concerne la protection contre la diffamation, déjà efficacement assurée par la loi actuelle. Rappelons que la loi LCEN fait obligation aux hébergeurs de blogs de supprimer immédiatement les publications litigieuses sur simple demande, et de communiquer le cas échéant à la justice les coordonnées de l’auteur.
Il n’est donc nul besoin d’une loi supplémentaire qui aurait pour seul effet de brider la liberté d’expression des internautes.
Avec Philippe Aigrain de La Quadrature du Net,
Jean-Baptiste Clot de Canalblog,
Olivier Creiche, PDG d’EZ Embassy (distributeur du service TypePad),
Jean-François Julliard, secrétaire-général de Reporters sans frontières,
Frédéric Montagnon d’Over-blog,
Tristan Nitot de Mozilla Europe, Philippe Pinault de Blogspirit/Hautetfort et Jeremie Zimmermann nous lançons un appel pour défendre le droit à l’anonymat des blogueurs.
Pour soutenir cet appel, laissez un commentaire signé de votre nom ou de votre pseudo à la suite du texte disponible ici, et indiquer l’adresse de votre blog si vous êtes blogueur.
N’hésitez pas à relayer l’initiative sur votre blog, plus nous serons nombreux, plus nous aurons de chances d’être entendus !
Pierre Chappaz
Wikio – Le média c’est vous
L’agent se tasse (copyright Le Canard Enchaîné, 1983)
Sortant du silence qui fait son charme, l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDB, cf. www.aassdn.org/) a récemment diffusé un communiqué au sujet des « révélations » de Maurice Dufresse/Pierre Siramy, l’homme qui n’en savait pas assez.
Je me permets ici de reproduire ce texte, qui a le mérite de refléter les sentiments des membres la communauté française du renseignement, actifs ou retraités, dans cette affaire :
L’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense nationale regroupe des anciens du Renseignement Français ; voici comment ils sont décrits par un de nos adhérents (1) : «…les agents de ces services sont des vieux messieurs restés peu loquaces. Ce sont des muets par nature, incapables même d’énumérer les bonnes raisons qu’ils ont de se taire. Une parole peut toujours nuire. Il peut toujours y avoir une suite à une affaire à laquelle ils ont participé, des recoupements, des méthodes qu’il importe de ne pas dévoiler, un informateur à ne pas compromettre, un agent encore en piste quelque part, même longtemps après, un plus jeune en activité alors qu’eux-mêmes ont pris leur retraite. Dans le doute, ils se taisent éternellement. ».
L’Amicale a en particulier pour objectif de défendre les valeurs morales, l’Honneur et la Déontologie des Services de la Défense Nationale. (Art. I & 7). Le respect du secret en est une des bases.
C’est à ce titre que l’Amicale regrette qu’un cadre retraité d’un de nos services, Maurice Dufresse, en publiant un livre de souvenirs (?) sous le nom de Siramy, se soit affranchi des règles de ce secret qu’il avait fait serment de respecter. C’est une mauvaise action. Sur la forme, ce livre rédigé avec la complicité d’un journaliste, contient surtout des affabulations peu convaincantes, souvent basées sur des déductions un rien paranoïaques (de qui veut-il se venger ?) ou, plus souvent, sur des analyses d’origine improbable ou des déductions personnelles; mais là n’est pas le problème. C’est sur le fond qu’il y a problème ; c’est un acte déloyal, la trahison du Secret de Défense, de la parole donnée, la rupture d’un engagement vis à vis de tous ceux qui lui ont fait confiance, trahison de sa communauté, de son ancien Service.
Car le secret professionnel demandé à tous les hommes et à toutes les femmes du Renseignement est équivalent à celui du journaliste qui doit protéger ses sources, à celui du prêtre qui reçoit la confession d’un tiers, du médecin vis à vis de ses patients.
Nous sommes bien dans l’Honneur et la Déontologie. Et l’Amicale ne peut que condamner cette trahison, qui quelque part rejoint les trahisons qui dans des temps de guerre bien plus difficiles ont fait tomber bien des nôtres.
L’Amicale a enfin constaté avec regret que l’intéressé se répandait sur les plateaux de TV et dans certains journaux ; cela fait partie sans doute de notre société actuelle. Et bien non, à part le parfum de scandale qu’il traîne désormais derrière lui, Dufresse n’a a priori plus aucune réelle compétence pour s’exprimer de façon responsable sur des affaires de renseignement.
(1) « La Pierre qui parle » Marie Descours- Gatard – L’esprit du livre Editions – Collection Histoire et mémoires combattantes. Préface de Max Gallo.
Le toqué d’Orsay
Les occasions de rire de notre diplomatie ne manquent pas, de notre médiation entre la Russie à la Georgie aux pressions exercées sur le Mali pour qu’il libère des jihadistes en échange d’un otage détenu par Al Qaïda, des leçons de morale aux Etats-Unis pour couvrir notre goût pour le pétrole irakien aux inutiles et coûteuses agitations autour du projet d’Union pour la Méditerranée.
Mais, pour une fois, l’hilarité n’est pas provoquée par une nouvelle imposture mais par la lecture de la remarquable bande dessinée de Christophe Blain & Abel Lanzac, « Quai d’Orsay, chroniques diplomatiques ».
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Leur restitution de l’atmosphère enfiévrée du cabinet de Dominique de Villepin entre 2002 et 2005 – et principalement ici en 2003, puisque la référence à l’intervention militaire américaine en Irak est transparente – est remarquable de finesse et d’ironie. Rien ne manque, ni les flugurances de DdV, ni ses poses de poète-diplomate ou d’aristocrate maniant le juron, ni les pitoyables querelles d’égo entre directeurs ou les jalousies entre conseillers.
Ceux qui connaissent les lieux ne manqueront pas de noter la précision des décors, jusqu’à la minuscule salle de réunion du cabinet du ministre ou les piles de TD entassés sur les coins de bureaux. En quelques tableaux, les auteurs ont parfaitement rendu l’énergie parfois destructrice du ministre, ses tocades, ses encombrantes amitiés littéraires et même les tics de langage du Quai.
Jamais méchante, cette bande dessinée manie l’ironie avec subtilité mais s’adresse tout autant aux diplomates et à ceux qui les fréquentent qu’aux citoyens curieux de contempler la réalité du pouvoir. Une lecture revirogrante qui sera un jour précieuse pour les historiens.
« Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît » (Michel Audiard, dramaturge français, XXe siècle)
Disons-le tout net, non seulement on reconnaît les cons à leur capacité à faire et dire n’importe quoi, mais en plus ils ne nous déçoivent jamais. Saluons donc l’inventivité de Maurice Dufresse/Pierre Siramy, également connu dans certains milieux sous l’aimable sobriquet d’Enculator – d’après la jeune femme qui m’a confié ce secret il y a quelques semaines – qui a, hier sur LCI, froidement déclaré que Clotilde Reiss, l’étudiante retenue en Iran pendant 10 mois en raison de ses prises de position pro-manifestants, avait travaillé pour la DGSE.

Auréolé d’un inespéré succès de librairie avec « 25 ans dans les services secrets », notre ami Maurice avait déjà fait du mal à un Service fragilisé par dix années de réformes inachevées et devenu un exemple fascinant de dépression collective. En réglant ses comptes avec la grâce et l’élégance que chacun lui connaît, l’ancien chef des photocopieuses de la DGSE avait confirmé tout le bien que l’on pensait de lui, aussi bien au Ministère de la Défense que dans une certaine chambre régionale des comptes… Il revient décidément à ceux qui n’ont pas brillé au service de la République de compenser leur médiocre carrière par des saillies plus ou moins répétées, tandis que ceux qui n’ont pas démérité conservent, au contraire, le silence modeste de ceux qui savent. Il suffit, pour vous en convaincre, d’étudier les plateaux de télévision.
Que Maurice Dufresse crache dans la soupe et revisite son passé en occultant quelques pages peu glorieuses, pourquoi pas. Bon vivant, fumeur, buveur, il se sait au soir de sa vie et peut, à bon droit, livrer sa vision, quitte à glisser un ou deux secrets de 2e catégorie à des journalistes avides de révélations, même faisandées. Après tout, que retiendront les historiens des souvenirs remaniés d’un obscur sous-directeur ?

Hélas, en affirmant que Clotilde Reiss avait travaillé pour la DGSE, Maurice Dufresse franchit une ligne rouge et passe du statut de « gorge profonde » du pauvre à celui de saboteur, voire de traître. Entendons nous bien, il ne s’agit pas ici de nier cette affirmation – je ne détiens pas le moindre début d’information au sujet des activités de Clotilde Reisse, et quand bien même je n’en dirais rien – mais de m’étonner du comportement de M. Siramy.
En affirmant publiquement que Mademoiselle Reiss a travaillé pour la DGSE, il la place dans une situation singulièrement délicate. Soit ce n’est pas le cas, et elle traînera des années cette croix, en particulier au cours de sa carrière universitaire. Soit elle a en effet travaillé pour la DGSE, comme « honorable correspondante », et voilà qu’avec elle sont jetés dans la tourmente ceux qui l’ont « recrutée », « traitée », « formée ». Clotilde Reiss n’a pas été jugée en Suède ou au Canada, elle revient d’Iran, un Etat dont on connaît l’amour de la démocratie, de la justice impartiale, un Etat dont les services secrets sont gérés par un Ministère du Renseignement et qui joue avec le feu dans de nombreux dossiers : Liban, Irak, Afghanistan, nucléaire.
Les révélations de Pierre Siramy fragilisent d’un coup nos services, mobilisés depuis 30 ans par l’activisme iranien, mais aussi tous ceux, anonymes, civils, qui tentent de poursuivre l’étude d’un pays et d’un peuple fascinants. Elles fragilisent également la communauté française du renseignement, Elles exposent enfin la vie de nos ressortissants, que de plus en plus de terroristes et de criminels vont prendre pour des espions, pendant que Dufresse va poursuivre sa deuxième carrière. Après tout, comme on dit dans les armées, « la délation est un acte de combat ». Elle devient ici une simple manoeuvre publicitaire, dont la médiocrité ne tranche pas avec l’ensemble de la carrière de son auteur.
« Le premier principe, le second principe », et un seul devoir : lire ce roman.
Les romans d’espionnage de qualité sont rares, ceux écrits avec intelligence sont rarissimes. Quant à ceux présentant ces caractéristiques et écrits en français, disons-le franchement, on n’en voit pas souvent. C’est donc avec curiosité que j’ai lu « Le premier principe, le second principe » de Serge Bramly, et je n’ai pas été déçu.

Alliant une écriture alerte et élégante à une construction habile et, pour tout dire, délicieusement littéraire, ce roman devrait être lu – mais son succès prouve qu’il l’a été et qu’il le sera encore – avec attention par tous ceux qu’attire ce qu’on pourrait appeler, pour reprendre le titre d’une émission d’Arte, « le dessous des cartes ». Loin des complots d’opérette orchestrés par un Dan Brown qui est au roman ce que Didier Barbelivien est à la chanson, Serge Bramly place la barre bien plus haut et s’approche des écrits d’Umberto Eco, voire de ceux de Borgès. Son habileté à tisser des liens entre les récits, à attirer le lecteur vers des complots tout en se riant des conspirationnistes doit être saluée aussi bien pour des raisons simplement littéraires que pour des motifs politiques. La page consacrée aux similitudes entre les assassinats de Lincoln et de JFK sont à ce titre édifiantes.
Plus sûrement encore qu’un Taguieff, Bramly démonte donc les mythes véhiculés par certains et glisse quelques phrases que nombre de commentateurs devraient méditer. Pour nous, qui avons vécu de l’intérieur crises et manipulations, il faut admettre que la lecture de ces pages nous a rassurés tant elles exprimaient ce que nous ne parvenions pas à verbaliser. Ainsi :
« Il y a une hauteur particulière à laquelle il faut planer pour débrouiller les faits sans se laisser distraire par la variété de leurs implications. Trop de recul, et l’on rate l’essentiel ; pas assez, et l’oeil s’embue dans la mesquinerie hypnotique des circonstances atténuantes, on pèse des « oeufs de mouche avec une balance en fils d’araignée », comme disait Voltaire. »
ou encore :
« Nous aimerions qu’un plan supérieur règle chaque tragédie. S’il faut désigner un coupable, le courroux de l’Olympe, la raison d’Etat, les intérêts d’une multinationale semblent préférables au hasard brut ou à la solitude du désespoir. Face au suicide d’un proche, devat l’abîme qu’ouvre cette trahison accusatrice, il suffit d’un trou d’emploi du temps, d’une bizarrerie, d’une vague ambiguïté pour mendier le réconfort d’une conspiration. »
Evidemment, dans ces conditions, il pourrait paraître mesquin de relever, ici ou là, les quelques erreurs que Serge Bramly a laissées dans son manuscrit et qui révèlent qu’il n’est pas encore parfaitement intégré aux fascinants mondes du renseignement et de la ventes d’armes. Personne n’est parfait, et je me permets de rappeler qu’avant la DGSE il y avait le SDECE et non le SDEC (mais on disait SDEKE à l’époque), et que l’hélicoptère WG-13 dans lequel monte le Président Mitterrand est généralement appelé Lynx dans l’aéronavale française.
Rien de bien grave donc, et qui ne saurait gâcher le plaisir de la lecture d’un roman qui, sous le divertissement, donne une leçon d’intelligence. Ce n’est pas si souvent.