Après les remarquables Seul le silence et Vendetta, les éditions Sonatine – belle référence au film de Takeshi Kitano – ont publié cet été Les anonymes, troisième roman traduit en français de R.J Ellory, la nouvelle star du polar.
Comme dans Vendetta, l’auteur britannique expose ici une énigme policière plus qu’intrigante avant d’introduire une dimension politique qui donne au roman une toute autre ampleur. Loin de Michael Connelly ou de Patricia Cornwell, Ellory fait la preuve, une fois de plus, d’un talent littéraire qui fait de lui un disciple doué de James Ellroy, James Grady ou Robert Littell.
Mais je dois confesser une vraie déception après la lecture de ce thriller. Car si Ellory démontre, à l’instar d’Henning Mankell, qu’il sait à merveille décrire les affres d’une enquête, il se montre plus approximatif dans l’art de créer un décor historico-stratégique. Ainsi, en intégrant son intrigue aux plus que sulfureuses relations de l’Empire – et de la CIA – avec l’Amérique latine, Ellory tombe dans le piège du complot et son récit perd rapidement toute crédibilité. Non pas que tout soit rose et que tout ait été parfaitement présentable entre les Etats-Unis et ses voisins du sud, au contraire, bien au contraire.
John Dinges (Les années Condor), Bob Woodward (CIA, guerres secrètes 1981-1987), Marie-Monique Robin (Escadrons de la mort, l’école française), Robert Littell (La Compagnie), John Prados (Les guerres secrètes de la CIA : la démocratie clandestine) ont tous, à leur façon, évoqué les errements criminels de l’Agence au Salvador, au Honduras, au Chili ou au Nicaragua. Le cinéma américain, bien plus courageux que celui de l’auto-proclamée patrie des Droits de l’Homme, a largement pris position et révélé l’inavouable.
Qu’il s’agisse de Missing (Costa-Gavras, 1982), Salvador (Oliver Stone, 1986), Under fire (Roger Spottiswoode, 1983), le grand public a été rapidement informé des alliances contre nature que l’Empire avait tissées avec les pires crapules du continent.
Mais au lieu de se contenter, si j’ose dire, de s’inspirer de l’Irangate et des activités du colonel Oliver North, Ellory s’engage dans un délire conspirationniste qui relègue les romans de James Grady au niveau des aventures de Langelot. En quelques pages, le roman devient un thriller paranoïaque digne du film de David Fincher The Game (1997). Autant dire qu’on n’y croit pas, et la dénonciation devient contre-productive. Ellory a-t-il trop regardé X Files ? Est-il un admirateur de Dan Brown ? (on en doute) Toujours est-il qu’il gâche son talent en ne maîtrisant pas les enjeux de son intrigue, et on se prend à redouter les conséquences sur le public d’une vision si caricaturale du passé. C’est d’autant plus regrettable que la dénonciation par le même, dans Vendetta, de la corruption du monde politique américain s’était révélée très convaincante.
Le texte reste très distrayant, mais un ton au-dessous de ce qu’on était en droit d’espérer. Attendons la suite des traductions pour nous faire une idée définitive.
Ainsi donc, voilà un an que Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, les fameux grands reporters de France Télévision, sont détenus en Afghanistan par les Taliban en compagnie de leurs trois malheureux fixeurs. D’expérience, je peux confirmer qu’il existe sur cette terre des endroits plus agréables où célébrer Noël puis la nouvelle année, et qu’il y a sans doute moyen de trouver des convives plus festifs que les Taliban. En même temps, un grand reporter qui ne dépasserait pas le périphérique parisien n’aurait de reporter que le nom.
A l’époque où il était Vice-Président, Claude Guéant – qui n’est même pas l’équivalent français de Leo McGarry (The West Wing, 1999-2006) – avait fait quelques déclarations toutes en finesse au sujet de l’imprudence de nos deux journalistes.
Et force est de reconnaître que MM. Taponier et Ghesquière, tout expérimentés qu’ils soient, ont fait preuve d’une certaine légèreté qui les a conduits où l’on sait. Mais là n’est pas la question. Tout le monde ne peut pas être Robert Capa.
Je suis plus troublé par les récentes déclarations des familles des deux otages, et il semble que la tyrannie de la transparence, érigée en dogme par Julian Assange et ses admirateurs, ait encore frappé. Que notre gouvernement communique trop, mal ou pas assez, personne ne peut le nier. Mais on ne voit pas pour quelle raison les familles de nos otages devraient être informées de l’évolution des négociations en cours avec les ravisseurs, tous de sympathiques et turbulents chefs de guerre et autres responsables taliban. Les choses secrètes ne sont pas secrètes par caprice, elles le sont par nécessité.
Les affaires d’otages sont parmi les plus complexes à gérer. Elles requièrent une immense patience, un savoir-faire – que le monde nous envie – et elles exigent une très grande discrétion ainsi que la mobilisation permanente, au sein de cellules de crise qui ne dorment jamais, des membres des services de renseignement et des diplomates du Quai d’Orsay. Car les familles doivent être convaincues d’une chose : quelles que soient les orientations politiques du gouvernement, quoi qu’il arrive, tout est fait pour sauver nos compatriotes, et tout a toujours été fait. Les Britanniques, qui ne perdent pas de temps en vaines palabres, se refusent quant à eux à la moindre négociation – et ne parlons même pas de rançon – et se réservent le droit, ô combien jouissif, de dézinguer les ravisseurs si l’irréparable est commis. J’ai ainsi souvenir, au printemps 2007, d’un raid du Special Boat Service (SBS) contre un groupe de Taliban qui venaient de libérer plusieurs otages occidentaux, dont deux Français. Evidemment, il faut être britannique pour faire ça. En 1940, certains choisissaient Churchill, d’autres Pétain. A quoi tiennent les choses…
Que dire aux familles ? Que tout est fait pour sauver leurs enfants ? Qu’on va payer ? Que les intermédiaires sont nombreux, qu’ils apparaissent et disparaissent sans raison apparente ? Que leurs exigences sont au mieux ridicules, au pire irréalistes ? Que là-bas c’est la guerre, et que nous négocions la libération de deux journalistes alors que nos soldats tuent des Taliban et que des Taliban tuent nos soldats ? Que c’est la guerre et qu’il n’est pas question – n’insistez pas, c’est inutile – que les administrations décrivent par le menu toutes les bassesses et toutes les contorsions que leur imposent les preneurs d’otages ? Et pourquoi ne pas leur dire que polémiquer, qui plus est publiquement, n’a jamais aidé les otages ? Pourquoi ne pas leur expliquer qu’affaiblir le camp des négociateurs ne constitue pas réellement une avancée méthodologique majeure ?
On pourrait aussi leur dire que les Taliban se moquent des projections de portraits sur l’Arc de Triomphe, qu’ils se fichent des concerts de soutien, qu’ils se tamponnent le coquillard de voir d’anciens otages prendre la parole. Par essence, les Taliban n’ont que faire des manifestations de la « société civile » occidentale. Ces gars-là sont en guerre contre nous depuis près de dix ans – et quand je dis nous, je veux dire l’Empire et ses alliés ; leurs aînés étaient en guerre contre un autre empire, et leurs aïeux contre un autre encore. Autant dire que les rodomontades de RSF, les comités de soutien (ici et là), les chansons de Chimène Badi au Zénith ou les lâchers de ballons à Montreuil, ça les laisse de marbre. J’observe en revanche que les lâchers de drones ont plus d’effet, mais passons.
« Nous ne voulons plus que le gouvernement nous berce avec des propos optimistes », a dit Arlette Taponier, une maman dont on comprend l’inquiétude, mais qui est bien mal entourée et conseillée.
Plus de propos optimistes ? Ok, bien reçu, mais il ne faudra pas se plaindre si ça pique les yeux.
Xavier Raufer (dont on mesure la modestie ici) est un homme d’avant-garde, attaché au progrès social, à la compréhension fine des phénomènes sociaux qui l’entourent. Ancien membre du groupuscule humaniste Occident, il écrit désormais dans les revues de la révolution prolétarienne, comme Valeurs Actuelles et Le Nouvel Economiste. C’est là, comme sur le plateau de C dans l’air, qu’il nous fait l’honneur de nous livrer son interprétation de phénomènes auxquels, pauvres citoyens désarmés, nous n’entendons rien.
Initialement criminologue, Xavier Raufer, en observateur attentif du vaste monde, a vite compris quel intérêt il y avait à parler de terrorisme. Au lendemain du 11 septembre, il a ainsi publié avec Alain Bauer, un homme pourtant à gauche, un livre au titre sobre, La guerre ne fait que commencer. Autant dire que nous autres, hommes de peu de foi, qui faisions cette guerre depuis des années et dans l’indifférence générale, avons bien ri.
Fidèle à sa légendaire exigence intellectuelle, M. Raufer fait fi de ses rares préjugés – mais qui n’en a pas ? – pour décrypter les innombrables menaces qui pèsent sur nous et nous les rendre intelligibles. C’est à cet exercice citoyen que notre ami s’est généreusement livré dans Le Nouvel Economiste du 1er décembre dernier (ici) sous le titre, touchant de prudence et d’humilité : « Le jihad global en voie de disparition. »
Dans un style primesautier, il nous y explique que la menace jihadiste est derrière nous et que seuls quelques incidents de parcours vont encore la faire vivre une poignée d’années. Circulez, chers concitoyens, l’incendie est éteint. « Laissez la police faire son travail », aurait sans doute dit le commissaire Bialès – à la cravate rappelant les motifs de Calder. On ne peut que saluer ici la lucidité et la rigueur d’un homme qui saborde ainsi son fond de commerce en nous expliquant que nos dirigeants s’affolent pour rien.
En réalité, ça faisait des mois que je n’avais pas lu autant d’erreurs chez un « spécialiste » – Roland Jacquard, en raison de son talent dans le domaine, devant être traité comme Akira Kurosawa à Cannes en 1986 quand il y présenta Ran : hors compétition.
« Du 1er janvier au 31 octobre 2010, moins de 5% des attentats jihadistes ont été perpétrés ailleurs qu’en Irak, dans la zone pakistano-afghane ou en Somalie/Ouganda (…) Dès lors et dans les faits, il est clair que le terrorisme jihadiste n’existe plus, 95% de ce qu’on nomme ainsi relevant plutôt de la guérilla patriotique ou de la résistance à l’oppression – vouées pour l’essentiel à disparaître quand ces oppresseurs partiront. » C’est si simple, le monde vu de la rue d’Assas ! Les Ougandais, qui ont été frappés par les Shebab somaliens cette année, seront probablement ravis d’apprendre qu’on considère leur territoire comme relevant du même foutoir que celui de la Somalie. De même, les otages retenus au Mali et les civils tués en Kabylie seront probablement rassurés en réalisant qu’ils sont les victimes d’un phénomène marginal.
Xavier Raufer invoque également les fatwas hostiles à Al Qaïda diffusées par des prédicateurs jadis radicaux. et y voit la preuve du déclin. Il ne semble pas imaginer que ces changements de posture aient pu être provoqués par d’amicales pressions, et il ne fait même pas référence aux imams du Golfe qui se répandent sur Internet. Pour tout dire, il ne croit sans doute pas à cette vague histoire d’ordinateurs en réseau – encore un fantasme cosmopolite.
Et voilà que l’on apprend qu’Al Qaïda « accumule les échecs » – et l’on découvre en passant que notre grand spécialiste ignore qu’il y a eu 4 bombes à Londres le 7 juillet 2005, et non pas 3. Quel étourdi, quand même ! Et la démonstration progresse : « De loin en loin, de grossiers colis piégés sont expédiés de façon si inepte qu’ils sont neutralisés avant d’exploser – ou de foirer (sic) ». Là, disons-le tout net, on touche au sublime. Faut-il rappeler que les deux colis expédiés à Chicago par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) n’ont pas foiré (j’aime le langage des hommes d’action) mais ont été interceptés de justesse grâce aux services saoudiens. Au Royaume-Uni, les services ont même dû s’y prendre à deux fois avant de détecter la bombe dans le colis, qui sinon s’envolait vers les rivages de l’Empire. Quand on a la prétention de traiter d’un sujet avec un tel aplomb, on ne se contente pas des articles de Paris-Turf ou de La Vieille Taupe pour se documenter.
Ce que Raufer ne voit pas – mais d’ailleurs que voit-il vraiment ? – c’est que la menace ne faiblit pas, et que seuls ses acteurs sont affaiblis – mais pour combien de temps ? Et ce que Raufer ne dit pas, c’est qu’il n’y jamais eu autant de home grown terrorists, poussés au jihad par leur rejet de la société dans laquelle ils ont été élevés. La multiplication des affaires internes à l’Europe, le développement des projets terroristes menés en Occident par des individus recrutés par des groupes jihadistes locaux (AQPA, AQMI, le TTP, les Shebab, peut-être même Al Qaïda en Irak si on regarde de près l’attentat de Stockholm du 11 décembre) sont une nouvelle évolution de ce phénomène. M. Raufer pense sans doute réaliser une percée conceptuelle majeure en nous parlant de guérilla, d’oppression, de résistance. Il n’a jamais que 10 ans de retard. Le jihadisme, malgré son vocabulaire et ses références, n’est pas tant religieux que politique et social. Et comme cela a déjà été écrit sur ce blog, la conjonction entre une lutte locale et un projet mondial ne fait qu’accroître la menace.
Enfin, pour couronner le tout, Xavier Raufer reprend à son compte la propagande algérienne qui veut que les éléments sahéliens d’Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) aient partie liée avec les trafiquants de drogue sud-américains – on voit ici Tony Montana (Scarface, Brian De Palma, 1983) lors d’une réunion à Bamako avec Abou Zaid, mais la photo a été mal cadrée.
La réalité est évidemment plus complexe, mais elle ne fait pas vendre. Et il faut bien vivre…
Et voilà ce malheureux Julian Assange en prison, à la suite d’une assez peu convaincante plainte pour un délit sexuel qui aurait été commis en Suède. Tout le monde crie au complot, au harcèlement, au déni de démocratie, à l’injustice. Pour ma part, il me semble que ce brave garçon a beaucoup de chance de ne pas avoir eu un accident de voiture, car quand on joue avec l’Empire on doit s’attendre à une réponse à la hauteur de l’affront commis.
J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de la démarche de notre Croisé des antipodes, mais d’autres réflexions me sont venues à la lecture des réactions de certains.
1/ Comme d’habitude, l’ignorance proprement ahurissante de la vie internationale le dispute à l’angélisme le plus idiot. Des milliers de distingués commentateurs, à peine filtrés ou modérés sur les sites de la presse francophone, se déchainent contre la supposée médiocrité des télégrammes diplomatiques américains. Ceux qui ont eu l’honneur d’écrire des TD pour le compte de leur pays les trouvent au contraire de très bonne qualité, bien renseignés, bien rédigés, pertinents et plutôt modérés. La palme de la bêtise revient, mais ça n’étonnera personne, aux « philosophes » invités la semaine dernière par le quotidien Libération à composer un numéro spécial du journal. Là, il faut bien dire que les bras m’en sont tombés quand j’ai découvert à quel degré de médiocrité et d’aveuglement certains de nos intellectuels – ou supposés tels – étaient tombés. Manifestes erreurs d’interprétation, flagrant parti pris, rien ne nous a été épargné par ces très lointains descendants de Socrate – et même le grand Umberto Eco, probablement atteint par la limite d’âge a livré une analyse d’une médiocrité sans nom. La confusion entre la diplomatie et le renseignement semble régner dans le cerveau de nos philosophes, sans doute le même type de confusion qui leur faisait confondre l’URSS avec une démocratie, les Khmers rouges avec un groupe de résistants modérés ou désormais le régime iranien avec l’incarnation de la bonne gouvernance.
Faut-il à nouveau rappeler que la divulgation massive de documents diplomatiques constitue, au-delà de l’infraction légale, une violation d’une loi sacrée de la vie internationale, qui est la respect de la confidentialité des échanges diplomatiques et celle des relations entre les diplomates et leurs hôtes dans le pays d’accueil. Il ne s’agit pas d’espionnage, il s’agit de diplomatie.
2/ La divulgation de ces dizaines de milliers de télégrammes s’est faite sans le moindre tri, et beaucoup de noms se trouvent dans la nature. Surtout, un certain nombre d’États se trouvent exposés par ces fuites, et les conséquences peuvent être graves. Mais qu’importe pour nos Savonarole de sous-préfecture puisque c’est l’Empire qui est visé. L’antiaméricanisme de certains confine désormais à la pathologie psychiatrique, et certains messages reçus, dans lesquels se mélangent allégrement le retour de la France dans l’OTAN, la guerre en Afghanistan et de douteuses comparaisons avec la défaite de mai 1940 en disent long sur l’incapacité de plusieurs de nos observateurs à aligner deux idées cohérentes.
A mes yeux, cette fuite massive n’illustre par tant la vulnérabilité des systèmes informatiques américains – que diraient les mêmes hystériques de la cyberdéfaillance s’ils voyaient les systèmes de nos administrations… – que l’incapacité d’un Etat, surtout démocratique, à se prémunir contre la trahison de pauvres d’esprit. Moquée par de pseudo-spécialistes, la très relative ouverture des réseaux informatiques de la diplomatie américaine avait été initialement conçue en réponse aux excès de cloisonnement qui avaient conduit aux attentats du 11 septembre.
3/ La presse écrite, qui a sagement abandonné les enquêtes difficiles au profit de la rédaction d’articles de commande et la copie de dépêches AFP, a trouvé en Julian Assange l’imbécile irresponsable rêvé. Il a pris tous les risques, il paie le prix fort, et ce ne sont pas les pétitions ou les attaques de hackers contre les sites américains qui vont le sortir de ce qui est bien plus qu’un mauvais pas. Et pendant que le malheureux garçon se prépare un réveil pénible, les journalistes, transformés en documentalistes, trient les milliers de télégrammes et tentent, pressés par la dictature de l’audience et du lectorat, d’en sortir quelques morceaux choisis. On est loin, très loin, des Pentagon Papers de Daniel Ellsberg et Anthony Russo…
4/ Il est par ailleurs permis de ricaner – et je ne m’en prive évidemment pas – quand on entend ceux qui hurlent contre les caméras de surveillance dans les parkings souterrains au nom du respect de la vie privée se réjouir de voir ainsi exposés les dessous de la vie internationale. Comme me le disait récemment un internaute, la démocratie n’est pas l’exigence de la transparence absolue, mais un mode de gouvernement qui permet au peuple de confier un mandat à quelques uns. Aux élus de gérer les affaires du pays, sans obligation aucune d’exposer en place publique les contacts avec tel ou tel acteur plus ou moins fréquentable. Quand le monde sera un jardin apaisé (merci de me prévenir), il sera possible de discuter des affaires de la cité en public. Pour l’heure, mais je peux me tromper, il ne me semble pas que ce soit le cas. Et dans les vraies démocraties, les groupes parlementaires sont tenus informés des options diplomatiques gouvernementales.
5/ Le dernier point que je veux aborder est à mes yeux le plus réjouissant. La divulgation de cette sidérante masse de documents commence à faire tousser ailleurs qu’à Washington. La révélation de la vie cachée des élites saoudiennes, que les habitués du royaume connaissent, les craintes réelles des pétromonarchies du Golfe face au danger nucléaire iranien, les angoisses chinoises à l’égard de l’encombrant et imprévisible allié nord-coréen, la corruption des régimes tunisien ou algérien, toutes ces observations des diplomates américains n’amusent plus nos amis les tyrans du Sud et leurs défenseurs, les tiers-mondistes de salon.
D’un coup, on découvre que les fonctionnaires du Département d’Etat observent avec finesse leurs pays d’accueil et les décrivent fidèlement à leurs chefs, arguments et exemples à l’appui. Et si ceux-ci sont bien obligés de composer avec le diable, ils ne sont pas dupes. Sale coup pour ceux qui pensaient que les Etats-Unis étaient un Empire du mal sans cervelle, obnubilé par la domination sans partage du monde.
Alors, selon un processus bien connu, on commence à parler de complots, de fuite organisée au profit d’Israël, etc. Evidemment, dans les dictatures du Sud, un tel phénomène paraît incompréhensible. La moindre fuite, et c’est la mort. Seulement voilà, ici, les types comme Assange, on ne les tue pas, on les inculpe, et d’ailleurs que risque-t-il vraiment ?
En ces temps de pénurie, la seule chose dont nous ne manquons pas reste la bêtise.
Certains des pires drames auxquels j’ai assisté depuis vingt ans ont été causés par des jihadistes. Les attentats du 11 septembre, ceux de Bali ou de Bombay, la prise d’otages de Beslan, les soi-disant actes de résistance du Hamas contre les civils israéliens – et les absurdes représailles contre les civils palestiniens, tout cela fait de lourds souvenirs à porter.
Mais ces mêmes tueurs, ces mêmes fanatiques m’ont aussi fait rire, parfois aux larmes. J’imagine que certains de mes lecteurs ont également connu ces moments de stupeur à l’écoute d’interceptions de communications ou à la lecture de débriefings. Et l’univers du jihadisme, comme tous les univers très normés, se prête à merveille aux parodies.
Dieudonné a, le premier, osé un sketch sur le 11 septembre – Dieu seul sait ce qu’il pourrait raconter à présent qu’il verse dans les théories d’extrême-droite. Il y a eu Achmed le terroriste mort, il y a eu la comédie musicale Jihad, mais il nous manquait un vrai film.
Grâce à Christopher Morris, c’est désormais chose faite. We were four lions se place d’entrée sur le terrain de l’humour brutal, avec une réjouissante connaissance du parcours du jihadiste.
On le voit, tout y passe, du camp d’entraînement au projet d’attentat en passant par les discours complètement imbécile de l’imam radical. Une charge réjouissante, qui devrait logiquement provoquer la fureur de nos amis d’Al Qaïda. Rien que pour ça, on va le voir, le revoir et même acheter le DVD.
Ainsi donc Julian Assange, l’Australien blond platine, a encore frappé. Mais cette fois, pas de révélations sur les bavures des légions de l’Empire en Irak ou en Afghanistan, pas de secrets brûlants sur les contrats dont profitent certaines SMP. Non, rien de tout ça, simplement 250.000 télégrammes diplomatiques du Département d’Etat dévoilant le quotidien de la politique étrangère de l’Empire.
Dans les capitales des grandes puissances, le soulagement le dispute à l’agacement. Rien de grave, juste le sentiment que ce qui était secret aurait dû le rester. Dans les « petits » pays – sans mépris aucun, l’angoisse paraît plus palpable : ces Etats, plus faibles, sont intrinsèquement moins capables de regarder avec mépris les révélations de WikiLeaks. Ailleurs, on méprise ou on ricane. Et la presse de se justifier, plus ou moins habilement, comme Le Monde qui sur son site expliquait sans convaincre que, puisque les documents étaient disponibles partout, autant les diffuser. Mouais. Mais Monsieur l’agent, j’ai en effet pris des bijoux dans la devanture du bijoutier, mais la vitrine avait été cassée par d’autres. La belle excuse, courageuse et noble.
Soyons clair : je crois en la liberté de la presse, je crois en l’importance des enquêtes indépendantes menées par les médias au sujet du financement de nos partis politiques, des passe-droits accordés par le pouvoir à certains, du népotisme généralisé, etc. J’admire Bob Woodward et Carl Bernstein, j’admire Seymour Hersh, Stephen Smith, Benoît Collombat. Je lis religieusement le Canard Enchaîné, dernière preuve que nous vivons encore en démocratie. Mais à la différence de Julian Assange, les journalistes que je viens de citer n’agissent pas dans le but de nuire. Ils rétablissent le vérité, ils débusquent les mensonges, ils défendent un système politique auquel ils croient, dans lequel ils vivent, et qu’ils protègent de ses errements.
Au contraire, Julian Assange offre une tribune à quelques fonctionnaires ou militaires désœuvrés et se contente de livrer au monde, sans le moindre tri, ou si peu, des dizaines de milliers de documents dont il ne comprend ni la portée ni la façon dont ils ont été conçus. Comprenons-nous bien, l’important ne réside pas ici dans les faits dévoilés, mais dans ce qu’ils nous apprennent de la façon de travailler des diplomates, d’abord américains, mais aussi de tous les pays. Comme de bien entendu, la plupart des internautes qui ont commenté ces documents n’y ont rien compris et ont eu beau jeu de moquer les textes écrits par les fonctionnaires du Département d’Etat. Qu’il est donc facile, pour un Monsieur-je-sais-tout caché derrière son ordinateur, de railler le travail de fourmi des diplomates. Mais là où un quidam affirme péremptoirement, sur la foi de ses misérables certitudes, que Silvio Berlusconi est un vieillard lifté et libidineux, un diplomate l’écrira parce qu’un responsable italien lui aura dit sous le sceau du secret. La différence entre le chroniqueur du dimanche et le professionnel est là.
Les diplomates sont précieux, leur travail est précieux. Alors que les leaders de notre monde peuvent désormais se parler et se voir à toute heure, rien n’a encore remplacé la démarche d’un diplomate vers un autre diplomate, pour confronter les points de vue, poser des questions, obtenir des réponses, jauger un gouvernement, évaluer une crise. En exposant les secrets de cuisine de la diplomatie américaine, Julian Assange outrepasse, et de loin, la mission de redresseur de torts qu’il semblait s’être attribuée. Il n’est désormais qu’un saboteur, un traître, un irresponsable, et ses motivations paraissent troubles. On ne trouve chez lui nulle trace de l’éthique d’un Woodward, nulle volonté d’un Hersh de sauver un système en dévoilant ses dérives. Il n’y a là qu’un voyeurisme imbécile et criminel, dont nous avions déjà eu un exemple au printemps lors de la publication de documents dont aucun nom n’avait été rayé.
Dans d’autres pays, à d’autres époques, on aurait retrouvé Julian Assange dans un fossé, ou on ne l’aurait pas retrouvé du tout. A cette heure, les Chinois, les Russes, les Zimbabwéens, les Nord-Coréens et les Taliban doivent bien rigoler. Chez eux, un tel événement n’aurait certes pas eu lieu. Peut-être faudra-t-il expliquer un jour à Julian Assange, s’il vit assez longtemps, que démocratie ne signifie pas transparence totale. Peut-être pourra-t-il entendre que seul un régime idéal peuplé d’individus parfaits dans un monde parfait pourrait se permettre de dévoiler son intimité. Mais dans notre monde, dans cette réalité que seuls les imbéciles et les idéologues psychorigides nient, même la démocratie la plus exigeante a sa part d’ombre. Pour garantir son approvisionnement en énergie, pour protéger ses intérêts vitaux, pour se prémunir de ses ennemis, pour défendre son peuple.
La transparence à tout prix n’est que le mélange le plus imbécile du voyeurisme et de l’inconséquence.
Le 25 novembre 1970 mourait Yukio Mishima à l’issue d’un pitoyable simulacre de putsch. Maladroitement décapité par un de ses jeunes disciples devant un Ministre de la Défense bâillonné et horrifié, le grand écrivain japonais achevait dans le sang, le sien, une vie marquée par la quête d’un absolu guerrier et esthétique.
Pour la première fois en zone 2 sort ces jours-ci le DVD du magistral film que Paul Schrader, le scénariste de Martin Scorsese (Taxi driver, 1976 ; Raging Bull, 1980 ; La dernière tentation du Christ, 1988 ; A tombeau ouvert, 1999), lui consacra en 1985. Et pour ajouter encore au plaisir, Wild Side Video nous gratifie de la présence dans le coffret de l’extraordinaire musique composée par Philip Glass.
Homosexuel tourmenté par la violence guerrière et la soif d’absolu, écrivain prolifique, cinéaste et même chef de milice, Yukio Mishima reste peu connu en France. Son militarisme nostalgique a permis à quelques uns de jeter le bébé avec l’eau du bain et de mépriser un auteur pourtant attachant, ou pour le moins intrigant. Son refus de l’américanisation à marche forcée du Japon, sa nostalgie pour un passé largement fantasmé ou ses rapports ambigus avec la modernité nous renvoient à la crise morale et sociale que traversent aujourd’hui d’autres pays, eux aussi soumis par l’Occident.
Nul autre que Paul Schrader, scénariste et cinéaste tourmenté (Hardcore, 1979 ; American gigolo, 1980) ne pouvait restituer la complexité du personnage de Mishima, adolescent complexé, homosexuel hanté, guerrier contrarié, pourfendeur de la décadence nippone et auteur adulé. La mise en scène de Schrader, véritable merveille d’inventivité – qui sera d’ailleurs saluée à Cannes en 1985 par le Prix de la meilleure contribution artistique – fait alterner des pages de la vie de Mishima, des moments de sa dernière journée et des interprêtations visuellement ébouriffantes de quelques unes de ses oeuvres les plus révélatrices.
Tout au plus pourra-t-on déplorer que le fameux vol de Mishima dans un F-104 de la JASDF n’ait pu être parfaitement reproduit – et il n’échappera à personne que l’appareil dans lequel prend place Ken Ogata n’est pas un chasseur mais bien un T-33 d’entraînement.
Curieusement, Paul Schrader évoque à peine Confessions d’un masque, le véritable chef d’oeuvre de Mishima, troublante évocation par l’auteur de son homosexualité. Il traite en revanche avec maestria Le pavillon d’or, autre monument de l’écrivain.
J’ajoute, pour les maniaques, que Marguerite Yourcenar a consacré un livre passionnant à Mishima.
Enfin, vous ne le savez pas encore, mais vous ne pourrez plus vivre sans la musique de Philip Glass.
Le contre-terrorisme est une activité passionnante en raison de quelques caractéristiques bien connues : urgence de la menace, imagination et adaptabilité des terroristes, nature des revendications, pression politique. Mais posez la question dans tous les services de renseignement et de sécurité de notre petit monde : pour nous tous, le travail de seigneur, la mission la plus noble, la plus complexe, celle qui demande le plus de capacités et le plus d’efforts, celle qui vous laissera au soir de votre vie épuisé et paranoïaque, c’est le contre-espionnage.
Les plus grands écrivains se sont essayés à l’exercice ô combien difficile de restituer la vérité de cette activité : Somerset Maugham, Joseph Conrad, Graham Greene, John Le Carré, Vladimir Volkoff, Eric Ambler, et plus près de nous Robert Littell. Et au milieu des caisses de romans de gare, on trouve des pépites comme les premiers romans de Robert Ludlum, dont Osterman week-end, ou ceux de Frederick Forsyth (Le dossier Odessa, L’alternative du Diable, Le quatrième protocole).
En 1987, Roger Donaldson, un cinéaste néo-zélandais dont la production n’a jamais enthousiasmé la critique et les cinéphiles, adapte un roman de Kenneth Fearing (The big clock, déjà porté à l’écran en 1948 par John Farrow) dans l’univers du renseignement. No way out/Sens unique réunit quelques jeunes acteurs prometteurs (Kevin Costner, Sean Young, Will Patton) autour de Gene Hackman, comme toujours délicieusement à son aise dans un rôle de politicien répugnant, mais qui fera mieux dans Les pleins pouvoirs (1997, Clint Eastwood).
Le principal attrait du film réside dans sa description des affres d’un agent infiltré dont la couverture est brutalement mise en danger par un événement imprévu. Comme dans la réalité, l’aventure et le danger sont plus présents dans les couloirs des administrations et les antichambres des cabinets ministériels que dans certaines villes du Tiers-monde. Comme peu de films d’espionnage, No way out parvient à exposer au grand public toute la délicieuse complexité de l’infiltration et du maniement d’agents doubles, un travail réservé à l’élite et pour lequel nous autres Français avons toujours montré peu de talents – nous sommes probablement plus doués pour la trahison, mais je m’égare.
Donaldson livre sans doute là un de ses meilleurs films, au cours d’une carrière qui a surtout vu des produits de commandes. Il tournera à nouveau avec Kevin Costner en 2000, avec Treize jours, un autre film observant l’intimité du pouvoir et la dimension humaine des crises, même les plus graves.
Entendons-nous bien, je n’éprouve pas de tendresse débordante pour notre Président, un homme qui manie la langue française comme le plus illettré des maquisards algériens et qui a su s’entourer de l’élite culturelle (Didier Barbelivien, Jean-Marie Bigard) et politique (Patrick et Isabelle Balkany, Nadine Morano, Christian Estrosi, Eric Ciotti) de notre pays. Et je ne parle même pas de son sens de l’exemplarité (affaire de l’EPAD, « Casse-toi pauv’ con ») ou de son réalisme (comparaison permanente avec Barack Obama, faut oser quand même). Elu sur un programme de rupture avec les mauvaises habitudes de la monarchie républicaine, il a transformé en mode de gouvernement l’arrogance, le mépris, l’inculture, l’incompétence et le coup de menton.
Mais, dans le même temps, il me reste un peu de ce sens critique qui faisait de moi, il y a encore quelques années, un enquêteur rigoureux, un négociateur pointilleux et un citoyen impliqué dans la vie de la Cité. Ainsi, quand je lis les dizaines d’articles sur l’attentat de Karachi (8 mai 2002) et ses liens supposés avec la campagne électorale de 1995 ou le contrat Agosta avec le Pakistan en 1993, je m’interroge.
Deux enquêtes sont actuellement en cours, la première menée par le parquet anti terroriste (on se souviendra qu’en 2002 le juge Bruguière avait écarté d’un revers de la main le début de la procédure dirigée par Michel Debacq), la seconde par un magistrat instruisant une enquête entrainée par la plainte des familles des 11 victimes françaises. Pour ces familles et leurs avocats, qui s’appuient sur des notes saisies au sein de la DCNS, l’attentat du 8 mai contre les ingénieurs français serait une mesure de rétorsion de l’armée pakistanaise après la fin du versement des commissions issues du contrat des sous-marins Agosta.
Quelques réflexions de la part d’un observateur attentif :
– L’enquête menée à Karachi par les services de sécurité et de renseignement français, avec la coopération de l’Intelligence Bureau (IB, services intérieurs pakistanais), avait mis en évidence la responsabilité plus que probable d’un mouvement jihadiste, le Lashkar-e-Jhangvi (cf. ici), lié à Al Qaïda et, partant, à l’InterService Intelligence Service (ISI, services de renseignement de l’armée).
– Plusieurs sources avaient même évoqué, à l’époque, le rôle d’un artificier algérien d’Al Qaïda qui aurait pu être impliqué dans l’opération. Inutile de rappeler quels sont les rapports de fraternité entre la France et la mouvance islamiste radicale algérienne… Cette piste est probablement morte depuis.
– A force de pressions, le gouvernement français avait obtenu une coopération concrète, du moins officiellement, des autorités pakistanaises, même si celles-ci ne se sont pas toujours révélées être des partenaires fiables et de bonne volonté. Les enquêtes à venir le découvriront probablement, ainsi que les détails et causes de ces difficultés.
– Parlons à présent de commissions. Si leur versement ne fait guère de doute, comme dans la totalité des contrats d’armement passés en ce bas monde, il s’agit de prouver de quelle manière l’arrêt de leur versement aurait pu entraîner un attentat. Pour l’instant, les révélations de la presse et les déclarations plus ou moins claires et cohérentes des différents protagonistes français se concentrent sur le financement de la campagne électorale d’Edouard Balladur à l’occasion des présidentielles de 1995, via des rétro-commissions. Il y a sans doute à creuser de ce côté-là, pour les médias comme pour la justice, mais cette affaire de financement me semble, en l’état actuel des connaissances, singulièrement éloignées de notre attentat.
– Les défenseurs de la thèse d’une opération de représailles s’en prennent vivement à notre Président, arguant du fait qu’il ne pouvait qu’être au courant du financement de la campagne de M. Balladur. Sur ce point, force est de reconnaître qu’ils ont probablement raison – en attendant les résultats d’une hypothétique enquête judiciaire – mais là encore on ne parle que d’un problème politico-financier français, sans lien direct avec le Pakistan. Par ailleurs, la hargne des enquêteurs de salon épargne, comme par enchantement, Jacques Chirac, l’homme qui pourtant aurait suspendu le paiement des commissions, et qui pourrait donc être celui qui aurait provoqué la colère des généraux pakistanais. Sur ce point, les déclarations pour le moins confuses de Dominique de Villepin, le Napoléon d’opérette, laissent songeur.
– Ainsi donc, les généraux pakistanais auraient commandité l’attentat contre nos ingénieurs et leurs accompagnateurs pour nous signifier que nous étions des mauvais payeurs. Etrangement, il semble qu’un petit élément de contexte ait échappé à nos commentateurs : depuis octobre 2001, les forces occidentales, menées par les Etats-Unis et sous mandat de l’ONU, ont envahi l’Afghanistan et renversé l’émirat talêb. Faut-il rappeler que les Taliban sont des créatures de l’ISI, et que leur arrivée au pouvoir à Kaboul a répondu aux préoccupations, aussi bien ethniques que stratégiques, des services pakistanais ? Faut-il rappeler que la France a tenu un rôle de tout premier plan dans le renversement du régime du mollah Omar, d’abord en assistant depuis des années l’Alliance du Nord du regretté Commandant Massoud, ensuite en remontant le réseau des assassins du Lion du Panshir (ici) puis en fournissant aux Etats-Unis des centaines de numéros de téléphone de responsables d’Al Qaïda et du pouvoir talêb, puis les images satellites de camps (Darunta, Khalden), enfin en faisant le coup de feu grâce aux militaires du SA et du COS. Forcément, quand on est un général de l’ISI aux solides convictions islamistes, ça agace.
Et si, alors, la mort de nos compatriotes était bien une conséquence de la politique française, non pas intérieure, mais extérieure ? Et si nos ingénieurs et leurs accompagnateurs n’avaient pas été tués pour d’obscures raisons financières mais pour envoyer un signal à la France, militairement engagée en Afghanistan ? Souvenons-nous de Daniel Pearl, décapité en direct au Pakistan par Khaled Sheikh Mohamed – auquel je souhaite de bien profiter du climat cubain.
Pourquoi les généraux pakistanais, que l’on sait peu portés à la patience, auraient-ils attendu sept ans pour nous envoyer ce signal ? Et pourquoi auraient-ils envoyé ce signal sans avertissement préalable ? Tuer onze ingénieurs est-il le meilleur moyen de se garantir la coopération d’un Etat souverain doté de moyens de rétorsion ? (Et je ne parle pas de l’absurde théorie qui voit des types du SA casser les jambes d’amiraux pakistanais. J’en ai encore des larmes de rires, quand j’y pense). J’attends que les enquêtes nous confirment qu’il y avait bien eu des messages envoyés depuis des années aux autorités françaises, et que celles-ci avaient sciemment choisi de les ignorer ? Dans le cas contraire, je persiste à trouver cette histoire de commissions bien éloignée de nos malheureuses victimes. De plus, établir que les services pakistanais ont bien commandité cet attentat ne démontrera pas qu’il y a une relation avec la vente de ces sous-marins, quand on se souvient de l’étroitesse des liens, encore aujourd’hui, entre ces fringants militaires et les jihadistes cachemiris.
Et tant que nous sommes à évoquer des affaires qui fâchent, nous pourrions demander à nos grands reporters et autres magistrats de se pencher sur les morts, ô combien suspectes (ici), qui entourent une autre vente d’armes, celle des frégates à Taïwan…
(Le texte qui suit est tiré de plusieurs échanges de mails avec les lecteurs qui me font l’honneur de m’adresser leurs remarques et leurs interrogations. Qu’ils en soient ici une nouvelle fois remerciés).
Abdelmalek Droukdel est un garçon malin, gage de sa survie. Si son engagement jihadiste est certain et sincère, il ne dispose pas des mêmes ressources que ses amis yéménites, irakiens ou pakistanais. La plus ancienne guérilla islamiste de la planète doit donc son salut aux faiblesses de l’appareil sécuritaire algérien comme aux calculs politiques des généraux. Ceux-ci, bien que farouchement éradicateurs, ont compris depuis longtemps que la persistance d’un foyer de rébellion en Kabylie – dont l’élimination est de toute façon hors de portée de leurs moyens militaires – leur garantissait le soutien, lucide, des États-Unis et de quelques pays européens, tant que des attentats n’avaient pas lieu dans la capitale. C’est pour cette raison que des ratissages sont régulièrement lancés sans volonté d’aller au bout, tandis que les services sont mobilisés pour préserver Alger. Pour le monde, « pas d’attentat à Alger » équivaut à « pas d’attentat en Algérie », ce qui est faux puisque des militaires, des civils et des terroristes meurent chaque semaine.
Droukdel n’essaye plus que sporadiquement de frapper dans Alger, et ses efforts se concentrent sur le Sahel depuis près de deux ans, où il bénéficie des réseaux fondés dans les années 90 par le GIA, récupérés plus tard par le GSPC et surtout amoureusement développés par Mokhtar Belmokhtar, le borgne fringant. Le basculement des effectifs d’AQMI vers le Sahel à l’automne 2009, afin de transférer vers un front ouvert des unités (katibats) qui étaient devenues inutiles, voire encombrantes, en Kabylie, où les actions de harcèlement se poursuivent grâce à des commandos très mobiles qui traversent les wilayas – presque – sans encombres a été un coup de maître.
Le basculement vers le Sahel a logiquement entraîné l’apparition d’actions typiques des groupes jihadistes (attentats-suicides, assassinats ciblés) tandis que les vieilles méthodes étaient conservées (raids/embuscades, mais surtout enlèvements). Contrairement à d’autres, je considère que les kidnappings n’ont pas de motivation financière première, même si les rançons sont évidemment bonnes à prendre, mais servent à 1/ donner aux actions du mouvement un retentissement qu’il ne parvient plus à générer en Algérie puisque la route de la capitale lui est interdite et à 2/ disposer de boucliers humains permettant autant que possible d’empêcher les opérations de sauvetage tout en exacerbant les tensions entre acteurs régionaux et puissances occidentales. Cette stratégie s’est révélée particulièrement payante en montant d’abord l’Algérie et la Mauritanie contre le Mali, puis l’Algérie contre la France et la Mauritanie.
Droukdel a été surpris par l’opération franco-mauritanienne du 22 juillet dernier qui a marqué un vrai changement de posture de la part de la France. Paris a – enfin ! Serais-je tenté de dire – décidé d’ignorer les rodomontades d’Alger quant aux « visées néo-coloniales » de la France ou « les ingérences étrangères au Sahel » et a jugé qu’il fallait tracer une ligne rouge, aussi bien à destination d’AQMI que de l’Algérie. La riposte des jihadistes a été logique (attentat suicide contre la base de Néma, et enlèvements de 7 employés d’Areva et de Vinci) et elle n’aurait pas dû avoir cette ampleur si les expatriés français n’étaient pas si inconscients et les gens chargés de leur sécurité si irresponsables. Comme de bien entendu, Alger a par avance condamné toute prise de contact entre la France et AQMI, et rejeté de même tout versement de rançon. Mais, désormais, tout le monde se fout de la position d’Alger, essentiellement parce qu’on se souvient que tout ce cirque est d’abord la conséquence de l’incompétence de l’appareil sécuritaire algérien et des calculs de Machiavel de seconde zone des généraux au pouvoir.
Dans un premier communiqué, jamais authentifié, Droukdel était censé exiger le retrait des troupes françaises d’Afghanistan, l’abrogation de la loi sur le voile, la libération de détenus islamistes et le versement d’une confortable rançon – ce que La Fontaine aurait traduit par le beurre, l’argent du beurre, les faveurs de la crémière et les clés de la ferme. On le voit, ces revendications avaient autant de chances d’être acceptées par la France que la création d’une unité antiterroriste commune israélo-iranienne, et il est permis de se demander si ces revendications n’étaient pas le fait des SR algériens, désireux de border l’action de la France dans la région. Evidemment, et parce que c’est la France Monsieur !, le Quai a immédiatement rejeté ces exigences tandis que le Mindef, quelques heures, annonçait envisager un retrait d’Afghanistan en 2011. La médiocrité à ce niveau là, c’est presque de l’art.
Et voilà que Droukdel, dans un communiqué authentifié, demande à la France de discuter directement avec Oussama Ben Laden. La manœuvre est habile, et on en vient presque à regretter que l’émir d’AQMI n’ait pas postulé pour un poste dans notre nouveau gouvernement. Il pourrait sans doute y remplacer avantageusement Nadine Morano ou Frédéric Lefebvre, ou même les deux. Inutile de vous rappeler que pour moi Oussama Ben Laden est mort il y a plus de 4 ans mais que sa mémoire est bien utile, à ses amis comme à ses ennemis. Je me permets de vous renvoyer à mon précédent post sur ce point (ici)
Que Droukdel le sache ou pas, peu importe en vérité. Il est en effet parfaitement impossible pour la France d’accepter le principe d’une négociation avec le fondateur d’Al Qaïda, un homme pas très sympathique comme l’aurait écrit Stephen King. En énonçant des exigences irréalistes, Droukdel joue le jeu classique du terroriste qui n’attend qu’un refus pour refuser toute trêve et justifier la poursuite des violences. Mais invoquer le grand homme lui donne aussi une vaste audience tout en revigorant les jihadistes loin des confidences du bon Dr. Zawahiry : si Droukdel parle d’OBL, c’est sans doute qu’OBL est vivant. Imparable, surtout quand on veut y croire à toute force.
Et notre guerre, alors ?
Vous avez raison de noter que l’heure est aux antagonismes durs mais non violents, comme l’illustre la querelle monétaire entre la Chine et les États-Unis. Mais c’est probablement faire preuve d’un bel enthousiasme qu’écarter l’idée de futurs conflits mondiaux entre puissances. La raison ne l’emporte pas toujours – jamais, d’ailleurs quand on y pense. En ce qui nous concerne, égarés en Irak, plus ou moins vaincus en Afghanistan, il ne s’agit pas tant d’une défaite militaire que du refus de vraiment faire la guerre – et ce malgré le terrifiant bilan humain que nous infligeons aux populations. J’ai, pour ma part et bien modestement, la conviction que ce conflit nous dépasse largement et qu’il n’est que l’expression d’un vaste retour de bâton du Sud vers le Nord.
Comment s’opposer à une lame de fond ? Certainement pas en montant tardivement des digues, mais en se réfugiant sur des points hauts et en tenant la position, vaille que vaille et crânement.
Il va de soi que tous les tyrans de cette terre avancent les mêmes arguments qu’un ancien Premier ministre de Malaisie au sujet de la supposée non universalité de nos valeurs, mais ni ce vieux débris de Mugabe ni la clique de Pékin ne disposent de référents religieux – et pour cause – leur permettant de fonder leurs discours sur des textes, même mal interprétés, à la différence des oulémas saoudiens. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste. En tant qu’historien, je regarde les choses de loin, avec le fatalisme du lecteur des Annales.
En tant que citoyen, je fais de mon mieux pour éviter les clash, par des actions quotidiennes et je reste persuadé que je peux communiquer avec mon semblable.
En tant que CT practitioner, je fais de mon mieux pour rendre les coups ou aider ceux qui les rendent – et c’est sans doute le plus amusant.
Le choc civilisationnel n’est pas une invention de Huntington, c’est une constante historique (Grecs contre Perses, Romains contre Carthaginois puis Germains, Normands contre Arabes, Chinois contre nomades turcs, Blancs contre Indiens, etc.), il n’y a pas lieu de s’en réjouir, de le déplorer ou de l’encourager. D’un point de vue humain, les choses semblent si lentes. D’un point de vue historique, elles semblent si logiques et inévitables.
L’Allemagne du 21e siècle est une démocratie solide, pacifique, apaisée, prospère. Il aura fallu deux siècles, trois guerres dont deux mondiales, le génocide des juifs et des Tsiganes pour en arriver là. Le prix est incroyablement lourd, au-delà de la raison. Mais que peut-on vraiment y faire ? L’islam radical est lui aussi l’expression du malaise et de la rancœur des populations du Sud face à notre domination. Ils ont raison de lutter, nous n’avons pas tort de conquérir. Le choc va durer un, peut-être deux siècles, il y aura des guerres, probablement d’un nouveau genre, des crises politiques, d’épouvantables injustices, et après ? Un monde apaisé à un endroit, en crise à un autre ? Je pense souvent à cette scène de Danse avec les loups dans laquelle le vieux chef sioux montre un casque de conquistador.
Et Costner le regarde en pensant très fort que de toute façon, c’est cuit. La vague va être une déferlante, et les Indiens sont condamnés. La fin d’un monde, l’horreur
Je pense profondément que nous vivons la fin d’un monde, les puissances occidentales déclinent, l’Europe postmoderne se vautre dans le refus de la violence, les États-Unis savent que la Chine arrive très très vite. Nous vivons une époque de transition, et comme à chaque fois depuis 6.000 ans, ça va être sanglant. Autant se battre un peu, ou en tout cas poser à voix haute les questions gênantes.
Alors, pour répondre à votre question, ai-je vraiment la foi ? Non. Aucune. Mais la certitude qu’un combat doit être mené, durement mais avec discernement, et finalement sans illusion sur son issue.